Les fondations philanthropiques négligent le financement des personnes handicapées

Source: The Conversation – in French – By Diane Alalouf-Hall, Docteure en sociologie, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Le handicap est encore largement considéré comme une « responsabilité de l’État », contrairement à la petite enfance, à la santé maternelle ou à la lutte contre la pauvreté, mieux intégrées aux priorités des fondations philanthropiques.


Malgré une décennie de discours utiles sur l’équité, la diversité et l’inclusion, le handicap reste malheureusement largement invisibilisé et sous-financé. Menée par le PhiLab avec plusieurs partenaires, dont l’organisation Humanité & Inclusion Canada, notre étude « Une cause oubliée » met en lumière cet angle mort persistant.

À l’occasion de la Semaine québécoise des personnes handicapées, cette réalité mérite d’être soulignée.




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27 % de la population, moins de 2 % des subventions

Les chiffres sont éloquents. Au Canada, 27 % des personnes de 15 ans et plus vivent avec au moins une incapacité, soit 8 millions de personnes. Au Québec, ce sont 1,4 million d’individus concernés et le taux d’incapacité augmente avec l’âge. Pourtant, selon les données mises en valeur dans la recherche citée, moins de 2 % des subventions philanthropiques canadiennes ciblent explicitement des causes liées au handicap.

Dans le cadre de l’étude, parmi la trentaine de fondations québécoises qui ont été rencontrées et qui ont répondu à un sondage, seulement quatre ont indiqué disposer de programmes spécifiquement dédiés au handicap.

Les données de l’Agence du revenu du Canada confirment l’ampleur du sous-financement. En 2024, la Fondation J.W. McConnell a consacré 476 500 $ sur 24,5 millions à des organismes liés au handicap, via quatre bénéficiaires. La Fondation Trottier, de son côté, n’y a dirigé qu’environ 75 000 $, répartis entre trois organisations, sur 36,8 millions distribués.

La Fondation Mirella et Lino Saputo fait figure d’exception : sur 45,9 millions versés en 2024, au moins 18 millions ont été consacrés à des causes liées au handicap, à travers plus d’une soixantaine de subventions. Il est important de mentionner que le soutien au handicap est officiellement déclaré comme prioritaire. Du côté des fondations publiques, la Fondation du Grand Montréal y a affecté au minimum 70 000 $ sur 17,4 millions. Fait révélateur : aucune n’intégrait formellement le handicap dans ses cadres d’équité, de diversité et d’inclusion (EDI).

Ces données, tirées des informations publiques de l’Agence du revenu du Canada, doivent toutefois être interprétées avec prudence : elles ne permettent pas toujours de saisir l’ensemble des soutiens accordés. Nos calculs se limitent donc aux dons explicitement destinés à des organismes officiellement reconnus comme liés au handicap. Ils offrent un ordre de grandeur, plutôt qu’un portrait exhaustif.

L’EDI, un cadre peu mobilisé pour le handicap

Les fondations étudiées n’ignorent pas l’EDI, elles l’ont largement adopté dans leur discours. La recherche met en évidence une tension de fond : l’EDI y est défini en termes si larges, si inclusifs, si malléables, que cette notion finit par exclure tout en voulant inclure.

« Nous ne voulions fermer la porte à personne avec une stratégie EDI », explique une personne répondante. Paradoxalement, c’est précisément ce refus d’être exclusif, donc de rendre claires l’ensemble des situations concrètes nécessitant « équité, diversité et inclusion » qui fait en sorte que des populations, comme les personnes handicapées, sont invisibilisées.

En évitant de définir formellement quelles populations sont ciblées, les fondations ne se dotent pas d’un radar exhaustif pour orienter leurs pratiques. L’EDI devient, selon les mots d’une répondante, quelque chose que l’on peut afficher « presque partout et à tout moment » sans que cela contraigne à inclure, à réorienter, et à soutenir de manière significative.




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Ce flou n’est pas toujours involontaire. Comme l’indique un répondant, plusieurs fondations reconnaissent ouvertement préférer une définition flexible, notamment pour éviter d’être liées par les catégories officielles proposées par le gouvernement canadien : « il s’agit de garder la définition flexible, car le gouvernement n’est pas flexible. » D’autres fondations ont fait le choix de développer leur propre « langage EDI », ajoutant le terme justice à EDI pour « JEDI ». Une appropriation réalisée moins pour approfondir les formes de leur engagement que pour prendre des distances avec une définition bureaucratique et apolitique de l’EDI.

Le résultat est le même. Leur prise de distance stratégique laisse entière la question formulée par une répondante à l’étude : « et c’est là qu’il est peut-être temps de se demander : OK, mais que voulons-nous réellement ? »

Cette situation n’est pas propre au handicap. Un rapport récent souligne également que les approches EDI, dans le secteur à but non lucratif, peinent souvent à se traduire en transformations concrètes des pratiques de financement, en particulier pour les groupes historiquement marginalisés.

Une logique qui ne tient pas

Pourquoi les discours et les pratiques s’intéressent peu au handicap ? La réponse la plus fréquente tient à la conception que le handicap relève d’une responsabilité de l’État.

« Le handicap, comme le vieillissement, est étroitement associé au concept de santé, dont il revient au gouvernement de s’occuper », explique une répondante d’une fondation subventionnaire. Une autre ajoute : « Je pense qu’il serait très irresponsable que les coûts de fonctionnement d’une résidence [pour personnes âgées] dépendent de la philanthropie. »

Pourtant, comme le souligne une autre répondante : « Quand il s’agit du handicap, la perception, c’est que c’est au gouvernement de s’en occuper après ça, ils vont quand même donner à la petite enfance. Il y a quelque chose d’imaginaire là-dedans. »

Cette réticence ne tient pas à une question de répartition des responsabilités, mais à une perception tenace : le handicap est vu comme une affaire médicale relevant de l’État, plutôt que comme une réalité sociale à transformer. Or, cette transformation suppose aussi l’engagement des familles, des entreprises et de la société civile.


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Un cercle vicieux structurel

Peu intégrée à l’EDI, la question du handicap subit un effet de sélection : les organisations du secteur accèdent moins facilement au financement. Pourtant, ce milieu, structuré « par et pour » les personnes concernées, repose sur une expertise vécue et une forte légitimité.

Mais ces mêmes organisations se heurtent aux normes implicites de la philanthropie institutionnelle : être doté d’indicateurs de performance quantitatifs, devoir présenter des dossiers étayés pour l’obtention de financement, et faire montre d’une gouvernance formalisée. De telles exigences rendent difficilement accessible le financement philanthropique.

Le paradoxe est cruel ! Plus une organisation est proche des réalités du terrain et des modalités organisationnelles artisanales, moins elle a de chances d’accéder aux financements philanthropiques. Sans financement public suffisant, elle ne peut pas développer la « capacité administrative » requise que nombre de fondations recherchent. Comme le résume une répondante du milieu communautaire : « si nous attendons simplement qu’elles viennent à nous, ça ne fonctionnera pas. Nous devons être intentionnels dans notre approche. »

Ce mécanisme d’exclusion n’est pas nouveau. La recherche rappelle que le mouvement des femmes a traversé exactement la même situation il y a 20 ans. Jugé trop petit, trop militant, pas assez professionnel, le mouvement était faiblement appuyé. La situation a changé à partir du moment où le secteur philanthropique a changé son point de vue et a reconnu l’importance de couvrir le mouvement des femmes. La création de la Fondation canadienne des femmes en est l’exemple le plus évident. Le handicap attend toujours son équivalent.

Des gestes concrets, pas des principes

Les recommandations de la recherche sont claires : consacrer au moins 10 % des budgets au handicap d’ici dix ans — un seuil encore inférieur à son poids démographique —, créer un fonds national gouverné par des personnes concernées et abandonner les politiques de « projets non sollicités » au profit d’approches proactives.

Les personnes en situation de handicap ne demandent pas à être sauvées : elles organisent, innovent, militent. Ce qu’elles attendent, c’est un partenariat réel et durable.

La Conversation Canada

Diane Alalouf-Hall a reçu des financements du CRSH.

Diane Morin et Jean-Marc Fontan ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Les fondations philanthropiques négligent le financement des personnes handicapées – https://theconversation.com/les-fondations-philanthropiques-negligent-le-financement-des-personnes-handicapees-280647

Radicalisation des jeunes : la culpabilisation des mères, celles « qui auraient dû voir »

Source: The Conversation – in French – By Amani Braa, Assistant Lecturer, Sociologie, Université de Montréal

Depuis plusieurs années, la radicalisation des jeunes défraie les manchettes. Cette radicalisation peut graviter autour de la mouvance d’extrême droite, comme on l’a vu le 30 mai à Shawinigan, lors d’une manifestation pour un « Québec blanc », ou autour d’autres radicalismes, dont la mouvance islamiste.


À chaque fois qu’un jeune pose un geste de radicalisation, surtout extrême, la société tout entière demande des comptes : où était la famille ? Qu’a-t-elle vu, ou refusé de voir ? Mais dans les faits, ce n’est pas tant la famille qui est dans la ligne de mire. C’est la mère.

Depuis près de dix ans, j’enquête sur les politiques de prévention de la radicalisation en Europe, en Afrique du Nord et en Amérique du Nord. Mes recherches, faites au Québec, en Tunisie et en Italie, m’ont menée auprès de familles, d’intervenants communautaires, de travailleurs sociaux, de membres des forces de l’ordre, d’enseignants et d’autres acteurs engagés dans ces dispositifs. Elles s’appuient sur plus de 160 entretiens, de nombreuses années d’observation de terrain, ainsi que sur l’analyse de politiques publiques, de rapports institutionnels, de formations professionnelles et d’autres documents produits dans le domaine de la prévention.

La maternalisation du politique

Déjà en 2024, la chercheuse Fatima Ahdash, de l’Université Hamad Bin Kalifa, au Qatar, dénonçait ce qu’elle appelle la « familialisation » de la radicalisation et du terrorisme, c’est-à-dire la place croissante accordée aux familles musulmanes dans les politiques de prévention, alors même que leurs expériences demeurent largement absentes de la recherche.

Au fil de ma récente recherche, un autre constat s’est progressivement imposé. Si les discours institutionnels invoquent constamment la « famille », les responsabilités associées à la prévention reposent avant tout sur les mères musulmanes, présentées comme les personnes les mieux placées pour détecter les premiers signes jugés inquiétants, comprendre les changements de comportement de leurs enfants, intervenir au bon moment et, parfois, alerter les autorités.

Derrière l’appel à la famille se dessine ainsi une mobilisation particulière de la figure maternelle, fondée sur l’idée que les mères seraient naturellement plus proches, plus attentives et plus aptes à protéger leurs enfants.

Mes recherches montrent ainsi que l’on assiste à davantage qu’une simple familialisation de la prévention. Un processus plus spécifique émerge, par lequel des responsabilités sociales, politiques et sécuritaires sont progressivement reportées sur les mères. C’est ce phénomène que je désigne par le concept de « maternalisation du politique ».

Les sciences sociales et les études féministes l’ont montré depuis longtemps : la maternité n’est pas seulement une expérience intime ou biologique. Elle est profondément politisée. Elle est traversée par des normes, des attentes et des rapports de pouvoir qui définissent ce qu’une mère devrait être, faire, ressentir et incarner. La figure historiquement construite de la « bonne mère » varie selon les époques, les contextes sociaux, les classes sociales, la race, la religion ou encore le statut migratoire.

Prises dans des injonctions contradictoires

Les recherches féministes montrent, depuis plusieurs décennies, que certaines maternités font l’objet d’une surveillance plus intense que d’autres. Les travaux de la sociologue Coline Cardi, de la juriste, sociologue et théoricienne féministe noire Dorothy Roberts et de nombreuses autres chercheuses féministes ont montré qu’en Occident, les mères issues des classes populaires, de même que les mères racisées, immigrantes ou musulmanes sont plus fréquemment soumises au contrôle institutionnel et à l’obligation de prouver qu’elles sont de « bonnes mères ».

Les mères musulmanes occupent une place particulière dans cette dynamique. Comme l’a montré la chercheuse en études de la maternité et en études féministes Sophia Ahmed, elles sont souvent prises dans des injonctions contradictoires : à la fois perçues comme des femmes qu’il faudrait protéger ou émanciper, mais également comme des figures potentiellement associées à un risque sécuritaire.

Mes recherches montrent que, en plus, les attentes qui pèsent sur les mères musulmanes dépassent largement les seuls contextes occidentaux. Qu’elles vivent en Europe, en Amérique du Nord ou dans des sociétés majoritairement musulmanes, elles sont fréquemment confrontées à des normes exigeantes qui les rendent responsables du comportement, de l’éducation, de la moralité et de l’avenir de leurs enfants.

Les politiques de prévention de la radicalisation ne créent pas cette responsabilité ; elles s’appuient sur une conception déjà bien ancrée de la maternité selon laquelle les mères seraient naturellement les mieux placées pour comprendre, protéger et guider leurs enfants.

« Familles » = mères…

C’est précisément pour cette raison qu’elles occupent une place centrale dans les dispositifs de prévention. Si ceux-ci s’adressent officiellement aux « familles », ce sont souvent les mères qui sont sollicitées en priorité. Elles sont invitées à repérer les changements de comportement, à interpréter les signes jugés préoccupants et à intervenir avant qu’une situation ne soit perçue comme problématique. Ce qui apparaît comme une reconnaissance de leur rôle éducatif devient alors une responsabilité particulièrement lourde à porter, puisqu’elle les place au croisement d’attentes familiales, sociales, religieuses et désormais sécuritaires.

Quel que soit l’acteur interrogé au cours de mes recherches, la figure de la mère revenait constamment au centre des récits.

Les intervenants communautaires parlaient de son rôle essentiel auprès des enfants. Les enseignants soulignaient sa capacité à détecter les changements de comportement. Les membres des forces de l’ordre la décrivaient comme l’interlocutrice privilégiée lorsqu’une situation devenait préoccupante. Les pères eux-mêmes renvoyaient fréquemment vers elle lorsqu’il était question de comprendre, surveiller ou accompagner les enfants.

Les mères apparaissaient presque systématiquement comme les premières personnes sollicitées lorsqu’émergeait une inquiétude concernant un jeune.

Cette centralité n’a d’ailleurs pas seulement émergé lors de ma récente recherche ; elle traverse l’ensemble de mes dix années de recherche. Au fil des observations, des activités de prévention, des rencontres avec les professionnels du milieu et des échanges avec les familles, la figure maternelle revenait constamment au premier plan. Les programmes de mobilisation s’adressaient aux familles, mais les activités et les conversations étaient souvent pensées pour les mères. Les institutions parlaient de l’entourage, mais les attentes se concentraient sur elles.

« Celle qui sait »

Cette place particulière repose sur une conviction largement partagée : la mère serait celle qui sait. Celle qui connaît le mieux ses enfants, qui remarque les moindres changements, qui comprend ce qui échappe aux autres et qui peut intervenir avant qu’il ne soit trop tard.

Au fil des entretiens, cette représentation apparaissait partout. Les professionnels la mobilisaient. Les membres des familles la reprenaient. Les enfants eux-mêmes décrivaient souvent leur mère comme celle qui portait tout : les inquiétudes, les responsabilités, les conflits et les efforts nécessaires au maintien de l’équilibre familial.

Mais cette valorisation a un prix. Car si la mère est présentée comme celle qui voit tout, elle devient aussi celle qui aurait dû voir. Si elle est celle qui protège, elle devient également celle qui n’aurait pas suffisamment protégé. Plus les attentes augmentent, plus la responsabilité qui pèse sur elle devient difficile à porter.

C’est ainsi qu’une figure idéalisée de la maternité se transforme progressivement en une exigence presque impossible : être capable d’anticiper, de comprendre et de prévenir des phénomènes sociaux, politiques et sécuritaires qui dépassent largement la sphère familiale.

Au-delà de la radicalisation, cette recherche invite à réfléchir à une question plus large : que demandons-nous aux mères ? Pourquoi continuons-nous à attendre d’elles qu’elles portent, presque seules, le poids de problèmes qui concernent pourtant l’ensemble de la société ?

La Conversation Canada

Amani Braa ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Radicalisation des jeunes : la culpabilisation des mères, celles « qui auraient dû voir » – https://theconversation.com/radicalisation-des-jeunes-la-culpabilisation-des-meres-celles-qui-auraient-du-voir-283017

Pourquoi l’Irlande du début du Moyen Âge avait-elle des lois sur les abeilles ?

Source: The Conversation – in French – By Chris Doyle, Lecturer in Ancient and Medieval History, University of Galway

Page du *De Natura animalium*, Ms. 711, folio 37r, manuscrit conservé à la bibliothèque municipale de Douai (Nord). Douai Cuincy Library Network, CC BY-SA

Au début du Moyen Âge, l’Irlande disposait d’un ensemble de lois très détaillées, le Bechbretha (« jugements sur les abeilles »), qui réglementait la propriété des ruches, les dégâts causés par les abeilles et les indemnisations correspondantes. Les abeilles, considérées comme un bétail précieux, bénéficiaient d’une protection juridique en raison de leur importance économique pour la production de miel, de cire, de boissons et de remèdes.


À qui appartient un essaim d’abeilles ? Et que se passe-t-il lorsqu’il s’égare sur le terrain d’un voisin ? Au début du Moyen Âge en Irlande, ces questions étaient régies par un ensemble remarquable de lois connu sous le nom de Bechbretha. Celui-ci définissait les droits et les responsabilités liés à l’apiculture. Également connues sous le nom de « jugements sur les abeilles », ces lois s’inscrivaient dans le système juridique irlandais médiéval, la loi Brehon (connue en vieil irlandais sous le nom de fénechas ou droit coutumier).

La loi Brehon privilégiait la justice réparatrice plutôt que la justice pénale et s’intéressait principalement au type d’indemnisation à verser pour les crimes commis. La plupart des composantes de ce corpus ont été consignées par écrit aux VIIᵉ et VIIIᵉ siècles, préservant des traditions bien plus anciennes qui s’étaient auparavant transmises oralement.

La société irlandaise du début du Moyen Âge était hiérarchisée. Dans les affaires judiciaires, le montant de l’indemnisation due ou perçue dépendait entièrement du rang social des personnes concernées – les paiements variant en fonction de leur statut.

Le Bechbretha fournissait un guide juridique aux avocats chargés de traiter des affaires impliquant l’intrusion d’abeilles (lorsque les abeilles d’un voisin pénétraient sur le terrain d’un autre et « volaient » le nectar des fleurs et des plantes), les blessures ou le décès causés par des abeilles, le vol de ruches et l’indemnisation due dans chaque situation.

Illustration médiévale d’un homme fuyant des abeilles
Des poursuites judiciaires pouvaient être engagées contre les apiculteurs dont les abeilles piquaient des passants.
Musée national irlandais des antiquités, CC BY-SA

Un essaim, des juges et de la farine

Dans l’Irlande médiévale, les abeilles disposaient d’un statut juridique, car elles étaient classées parmi le bétail domestique. Grâce à leur grande valeur, et à l’instar des bovins, des chevaux, des porcs, de la volaille et des moutons, elles bénéficiaient d’une protection légale. L’apiculture produisait une large gamme de produits, notamment du miel destiné à l’alimentation et à l’édulcoration, ainsi que de l’hydromel et de la bière, de la cire d’abeille pour les bougies, les mastics et les tablettes d’écriture, ainsi que d’autres produits utilisés en médecine – notamment pour le polissage, la lubrification, les soins de la peau et l’imperméabilisation.

La Bechbretha avait également un autre objectif : maintenir de bonnes relations au sein des communautés locales. Selon la Bechbretha et un autre texte juridique – la Bretha Comhaithchesa (« Jugements sur le voisinage »), datant du VIIIᵉ siècle –, un accord mutuel au sein de la communauté agricole garantissait le versement d’une indemnisation en cas d’intrusion, de vol ou de blessure causés par un animal. Un certain niveau de confiance entre voisins était nécessaire pour que ce processus fonctionne.

Cela dit, c’est une chose de montrer où le gros animal domestique d’un voisin a pénétré sans autorisation ou causé des dégâts. C’en est une autre de prouver que les abeilles du voisin ont ravagé vos fleurs, volant le nectar avant de s’envoler en bourdonnant avec leur butin mal acquis.

Le Bechbretha suggère de saupoudrer les abeilles de farine, de les suivre jusqu’à la source et d’identifier ainsi les coupables. Comme les abeilles mellifères ont tendance à revenir régulièrement aux mêmes sources de nectar, il peut être efficace de les suivre et de les marquer avec de la farine blanche – qui se disperse sur le sol pendant qu’elles volent, laissant une trace de vol visible. La loi stipule également que le propriétaire d’abeilles errantes dispose de trois ans pour récolter leur miel, mais qu’à partir de la quatrième année, il doit céder le premier essaim de cette ruche à la partie lésée.

Illustration rehaussée d’or représentant des abeilles s’envolant vers leurs ruches
Illustration tirée du Bestiaire d’Aberdeen, rédigé et enluminé en Angleterre vers 1200.
Collections en ligne de la bibliothèque de l’Université d’Aberdeen (Écosse), CC BY-SA

Le Bechbretha traitait également des questions relatives à la propriété des essaims qui s’installaient et construisaient de nouvelles ruches sur des terres privées ou communales. L’apiculteur qui découvrait la nouvelle ruche avait droit à un tiers du miel pendant trois ans, mais passé ce délai, le propriétaire du terrain sur lequel l’essaim s’était installé en devenait propriétaire. Lorsqu’un essaim était découvert dans une forêt, la personne qui le trouvait avait droit à (presque) tout. L’église locale et le patriarche du groupe familial de la personne qui l’avait trouvé avaient tous deux droit à une part.

Lorsque des ruches étaient volées ou déplacées illégalement et que les auteurs du vol se faisaient piquer ou mouraient des suites d’une piqûre, les apiculteurs n’étaient pas tenus pour responsables. Lorsque des abeilles piquaient des personnes sans provocation, une indemnisation était due, bien que si la victime tuait la ou les abeilles, leur mort était considérée comme une réparation suffisante. En général, dans les cas valables où quelqu’un était piqué, tué ou mutilé, les ruches étaient remises en guise de paiement.

Quand les abeilles avaient valeur de bétail

Le vol de ruches était passible de lourdes sanctions, qui variaient en fonction de leur emplacement. Plus une ruche était proche d’une propriété – en particulier de haut rang –, plus l’indemnisation était importante. Celle-ci prenait généralement la forme de bétail, principale monnaie d’échange en Irlande avant l’introduction de la monnaie métallique. Le vol de ruches dans les monastères entraînait également de lourdes amendes.

Illustration d’un homme essayant d’attraper de très grosses abeilles dans un panier
Un homme tente d’attraper des abeilles dans un panier. Illustration tirée d’un manuscrit français médiéval.
Bibliothèque nationale de France, CC BY-SA

L’existence d’un ensemble de lois irlandaises du début du Moyen Âge consacrées exclusivement aux abeilles témoigne de la haute estime dont jouissaient ces petites bêtes. La restitution sous forme de ruches et de produits apicoles a favorisé la prolifération de l’apiculture dans toute la communauté. Dans l’Irlande préindustrielle du début du Moyen Âge, où la survie de la société dépendait tant du climat, les abeilles jouaient un rôle central dans le système agricole, tout comme aujourd’hui.

À la fin du Xe siècle, les auteurs de chroniques historiques irlandaises ont rapporté deux cas de bech-dibad (mortalité des abeilles) qui ont entraîné une famine massive et de nombreux décès parmi la population humaine. Le fait que ces catastrophes aient été consignées est un point crucial, car cela suggère une prise de conscience de ce qui se passerait si les abeilles venaient à disparaître.

Aujourd’hui, les colonies d’abeilles du monde entier sont confrontées à de multiples menaces : perte d’habitat, changement climatique, produits chimiques toxiques et parasites envahissants mortels. Le Bechbretha démontre que, si la volonté est là et que les communautés s’impliquent et se sentent concernées, il est possible de protéger nos abeilles.

The Conversation

Chris Doyle ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi l’Irlande du début du Moyen Âge avait-elle des lois sur les abeilles ? – https://theconversation.com/pourquoi-lirlande-du-debut-du-moyen-age-avait-elle-des-lois-sur-les-abeilles-283425

À la CGT, une écologie née dans l’usine

Source: The Conversation – France (in French) – By Mathilde Rutkowski, Doctorante, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Quelle vision de l’écologie trouve-t-on au sein de la centrale syndicale qui se réunit jusqu’au 5 juin 2026 à Tours, dans l’Indre-et-Loire, pour son 54e congrès ? L’étude de prises de position successives montre que le sujet est au cœur de ses réflexions et de ses actions depuis plus de cinquante ans, même si le terme d’écologie n’est pas toujours le plus utilisé pour l’évoquer.


En avril 2024, le groupe SEB mobilise ses salariés contre une proposition de loi visant à interdire les PFAS, ces polluants quasi indestructibles que l’on retrouve dans les poêles antiadhésives, les emballages alimentaires ou les textiles imperméables.

Sous la pression du lobbying industriel, les ustensiles de cuisine sont finalement exemptés du texte. La CGT, elle, refuse de participer à la manœuvre. Dans un communiqué, elle écrit : « Le patronat nous refait le coup de l’amiante ». Pour elle, faute d’avoir investi dans des alternatives, les industriels font peser sur leurs salariés le coût politique de la régulation environnementale.

La scène surprend peu ceux qui suivent le sujet. Pourtant, dans l’imaginaire collectif, la CGT reste rarement associée à l’écologie. Fondé en 1895, le syndicat, qui revendique aujourd’hui plus de 600 000 adhérents, demeure souvent perçu comme un défenseur de l’industrie et de l’emploi, quitte à s’opposer aux contraintes environnementales.

Comment expliquer ce décalage ? Dès les années 1960, la CGT développe pourtant une réflexion propre sur ce sujet. Mais elle ne le pense pas comme le mouvement écologiste naissant, et cette différence va peser pendant près d’un demi-siècle. Si ce diagnostic est resté longtemps inaudible, ce n’est pas faute d’avoir été formulé, mais parce que plusieurs obstacles, externes et internes au syndicat, en ont durablement brouillé la réception. À l’origine, c’est dans les usines et les zones industrielles de l’après-guerre que cette réflexion prend racine, bien avant que le mot « écologie » n’entre dans le vocabulaire syndical.

Une écologie née dans l’usine

Dans la France des Trente Glorieuses, une cheminée qui fume est un signe de prospérité. Jusqu’au 4 janvier 1966. Ce jour-là, à la raffinerie de pétrole de Feyzin, au sud de Lyon, une fuite de propane se produit lors d’une opération de maintenance sous une sphère de stockage. Le gaz se répand jusqu’à la route nationale voisine, où il s’enflamme au contact d’un véhicule. Le feu se propage aux réservoirs et provoque une série d’explosions. Une boule de feu s’élève à des centaines de mètres de hauteur.

Dix-huit personnes y trouvent la mort, près de 1 500 habitations sont endommagées dans les communes voisines. Ce drame marque durablement les esprits : c’est la première grande catastrophe industrielle moderne en France. Dans le « couloir de la chimie », cette zone industrielle qui longe le Rhône au sud de Lyon, beaucoup de salariés vivent à proximité des usines : ils respirent les mêmes fumées à l’atelier et chez eux.

Au terme du procès intenté contre les dirigeants de la raffinerie,la CGT publie sa lecture des événements. Elle ne parle pas d’erreur humaine. Elle écrit : « Le vrai coupable, la productivité, n’est pas encore condamné ». Pour le syndicat, l’explosion n’est pas un accident isolé. C’est le résultat d’un système qui fait passer le rendement avant la sécurité. Celle des travailleurs, mais aussi celle des riverains.

Cette lecture devient vite structurante. En 1972, lors de son congrès de Nîmes, la CGT intègre le concept de « cadre de vie ». L’idée est simple et part du constat que Feyzin avait rendu visible : les nuisances industrielles ne s’arrêtent pas aux portes de l’usine. Travail, logement, transports, pollution forment un même ensemble. Dans cette perspective, l’écologie (même si elle n’est pas encore formulée en ces termes) n’est pas un combat séparé : elle prolonge la lutte syndicale.

Quand les trajectoires divergent

Mais au même moment, le mouvement écologiste naissant développe une autre critique. Il remet en cause la croissance, le progrès technique et parfois l’industrialisation elle-même. La CGT, elle, ne partage pas cette vision. Elle ne critique pas l’industrie en tant que telle, mais les rapports sociaux qui organisent la production. Si les préoccupations peuvent converger, les cadres d’analyse, eux, divergent profondément. Un fossé entre monde syndical et monde écologiste commence alors à se creuser.

Cette divergence s’accentue au cours des années 1970, où le nucléaire devient un point de rupture majeur. Tandis que la CGT défend le programme électronucléaire au nom de l’indépendance énergétique et de l’emploi industriel, une grande partie du mouvement écologiste français se construit contre l’atome. Une défiance réciproque s’installe alors durablement.

La crise économique enfonce le clou. À partir de 1974,quand les effets du premier choc pétrolier se font sentir en France, le chômage de masse et les fermetures d’usines replacent la défense de l’emploi au centre des priorités syndicales. Dès qu’une régulation environnementale menace un site industriel, certaines directions brandissent la menace de suppressions d’emplois : ce que l’histoire appellera plus tard le « chantage à l’emploi » Peu à peu, le débat public se rigidifie : emploi d’un côté, environnement de l’autre. Et la CGT se retrouve souvent assignée au camp du productivisme.

L’écologie : un dossier parmi d’autres ?

Cette image d’un syndicat étranger à l’écologie masque pourtant un travail de fond continu au sein de la CGT. Au début des années 1980, elle crée un secteur confédéral « cadre de vie » intégrant pour la première fois les questions environnementales et confie ce portefeuille à Lydia Brovelli, première secrétaire confédérale chargée du sujet. Le terme est révélateur : l’environnement est d’abord pensé à partir des conditions de vie et de travail des salariés. Pour Brovelli, il constitue un « besoin social à satisfaire », au même titre que le logement ou la santé.

Mais l’environnement ne parvient pas encore à exister seul : il se noie parmi d’autres dossiers et peine à trouver sa place dans l’organisation syndicale. Les travaux de Catherine Bonne, chercheuse en sciences de gestion, montrent que cette marginalisation interne a des effets très concrets sur la visibilité du syndicat : dans les années 1980, la CGT organise régulièrement des conférences de presse sur l’environnement, mais les journalistes spécialisés ne s’y rendent presque pas, préférant s’adresser à la CFDT, perçue comme l’interlocuteur naturel sur ces questions.

Les catastrophes industrielles, pourtant, ne cessent de confirmer le diagnostic posé à Feyzin : Bhopal en 1984, Tchernobyl en 1986, AZF à Toulouse en 2001

À chaque fois, les travailleurs et les riverains figurent parmi les premiers touchés. À chaque fois, les risques industriels ne relèvent pas du hasard, mais de choix productifs et organisationnels. Par exemple, à Toulouse en 2001, c’est le choix de stocker des quantités massives de nitrate d’ammonium sur un site vieillissant, en zone urbaine, qui conduit à l’explosion de l’usine AZF : 31 morts et plus de 2 000 blessés parmi les travailleurs et les habitants des quartiers voisins.

En 1999, la CGT reformule son approche dans le cadre du « développement humain durable », un référentiel articulant progrès social, développement économique et protection de l’environnement, qui ne quittera plus le syndicat. La question écologique, pourtant,reste souvent reléguée derrière d’autres urgences, au premier rang desquelles la défense de l’emploi.

Elle se heurte aussi à la structure même de la CGT. Ses fédérations professionnelles sont largement autonomes. Or celles qui ont le plus de liens avec les activités fossiles, dans la chimie, les mines ou l’énergie, sont aussi les plus puissantes. Parmi les plus anciennes de la confédération, elles restent enracinées dans des secteurs stratégiques où le taux de syndicalisation dépasse les 20 %, contre moins de 8 % en moyenne dans le privé. Ce sont aussi les plus directement exposées aux transformations écologiques. Quand elles contestent publiquement les orientations confédérales, c’est leur opposition qui retient l’attention, pas les décennies de réflexion qui l’ont précédée.

Fin du monde, fin du mois ?

Mais à la fin des années 2010, la donne change des deux côtés. Les mobilisations climatiques et la crise des gilets jaunes rappellent qu’aucune transition écologique ne peut être durable sans réponse aux enjeux de justice sociale[1]. Une partie du mouvement écologiste réintègre alors plus explicitement la question du travail et de l’emploi dans ses analyses.

Dans le même temps, les organisations syndicales intègrent plus fortement l’urgence climatique à leurs revendications. Lors du contre-sommet du G7 à Biarritz en août 2019, les premiers échanges directs se nouent entre la CGT et plusieurs organisations écologistes.

En janvier 2020, ces contacts débouchent sur la formation du collectif Plus jamais ça,cosigné par la CGT, Greenpeace, les Amis de la Terre et Attac, pour porter des propositions communes sur la justice sociale et la transition écologique. Le collectif deviendra par la suite l’Alliance écologique et sociale. Pour deux mondes qui se regardaient avec méfiance depuis un demi-siècle, c’est un véritable tournant.

Sur le terrain, des convergences concrètes prennent forme au même moment. À Grandpuits, en Seine-et-Marne, la section CGT de la raffinerie Total s’allie en 2020 avec plusieurs organisations également membres du collectif pour élaborer un contre-projet industriel face au plan de reconversion du site porté par Total (voir encadré).

Mais cette initiative locale se heurte à la Fédération nationale des industries chimiques (FNIC-CGT), dont dépend la section de Grandpuits, et qui s’oppose au rapprochement avec les écologistes. La tension n’est pas isolée : à l’échelle nationale, les fédérations de la chimie et des mines-énergie contestent aussi l’alliance confédérale elle-même.

C’est finalement la question du nucléaire qui provoque la rupture. La fédération des mines-énergie et les organisations écologistes campent sur des positions inconciliables, et la CGT se retire de l’Alliance en 2022. Confédération, fédérations, sections locales : les positions sur l’écologie ne se construisent pas au même rythme ni dans la même direction au sein de la CGT. Et ce sont le plus souvent les résistances qui retiennent l’attention, pas les convergences construites sur le terrain.

Un diagnostic constant, une reconnaissance tardive

En 2024 jusqu’à aujourd’hui face aux PFAS, la CGT tient au fond le même raisonnement qu’en 1966 face à Feyzin : la pollution n’est pas un accident, mais le produit de choix qui font passer le profit avant la santé des travailleurs et des riverains. Ce qui a changé, ce n’est pas le diagnostic. Ce sont les conditions de sa réception.

En janvier 2025, la CGT crée ainsi un « collectif PFAS » pour organiser la défense des salariés exposés aux polluants éternels et réclamer leur interdiction.« On ne veut pas travailler pour perdre sa santé, mais pour gagner sa vie », résume Jean-Louis Peyren, secrétaire fédéral de la FNIC-CGT et coordinateur du collectif.Entre convergences et ruptures, entre initiatives locales et blocages internes, l’écologie de la CGT continue de se construire comme elle l’a toujours fait : depuis le travail.

The Conversation

Mathilde Rutkowski ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. À la CGT, une écologie née dans l’usine – https://theconversation.com/a-la-cgt-une-ecologie-nee-dans-lusine-284208

Maria Montessori et les « silences » de l’histoire : ces pédagogues oubliées qui ont changé l’école

Source: The Conversation – France (in French) – By Sébastien-Akira Alix, Professeur des universités en sciences de l’éducation et de la formation, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

Surreprésentées dans les salles de classe par rapport à leurs collègues masculins, les enseignantes ont, toutefois, été effacées des manuels d’histoire. Qui sont ces pionnières de la pédagogie qui ont contribué à créer l’école que nous connaissons aujourd’hui ? La recherche lève le voile sur ces parcours et transforme notre vision de l’éducation des filles.


Dans le champ de la pédagogie, Maria Montessori est aujourd’hui une référence incontournable en France et dans de nombreux pays. On ne compte plus les écoles privées, le matériel éducatif, les ouvrages pour enfants, les contenus sur les réseaux sociaux ou les expérimentations pédagogiques qui s’en revendiquent.

La diffusion et la visibilité exceptionnelles de cette pédagogie, qui constitue un marché éducatif à part entière, met en lumière un paradoxe saisissant : bien que les femmes soient, de longue date, majoritaires parmi les personnels de l’enseignement scolaire, en particulier dans le premier degré, où elles représentent aujourd’hui 85 % des enseignants du public et 92 % du privé, l’histoire de l’éducation et de la pédagogie ne leur a longtemps accordé que peu de place.

Trop souvent, malgré le rôle prépondérant qu’elles ont joué, elles ont été reléguées au rang de praticiennes ou de « petites mains » de l’enseignement et de la pédagogie. Une nouvelle vague de travaux en histoire leur redonne voix.

Des compétences professionnelles invisibilisées

Cette invisibilisation des femmes s’inscrit, dès le XIXᵉ siècle, dans des discours publics qui valorisent souvent la figure de la « mère éducatrice » et associent les enseignantes à des qualités maternelles plutôt qu’à des compétences professionnelles reconnues.

L’histoire de la pédagogie a ainsi longtemps été conçue comme une galerie des « grands pédagogues », presque exclusivement masculins : de Jean-Jacques Rousseau à Carl Rogers, en passant par Friedrich Fröbel, John Dewey, Francisco Ferrer, Ovide Decroly, Célestin Freinet, Adolphe Ferrière, Loris Malaguzzi ou Anton Makarenko.

Les rares femmes ayant réussi à se frayer une place dans ce « panthéon » – que l’on pense, en France, à Marie-Pape Carpentier, à Pauline Kergomard ou, à l’étranger, à Ellen Key, à Helen Parkhurst et, bien sûr, à Maria Montessori – ont souvent été associées à la pédagogie de la petite enfance plutôt qu’à la production de savoirs pédagogiques considérés comme légitimes.

« Pauline Kergomard, l’inventrice de l’école maternelle », France Culture, mars 2025.

Cette discordance entre la surreprésentation des femmes dans les classes et leur invisibilisation dans l’histoire de l’enseignement et de la pédagogie est révélatrice de la manière dont cette histoire a longtemps été écrite et des dynamiques de genre à l’œuvre.

De ce point de vue, Michelle Perrot, pionnière de l’histoire des femmes en France, a montré combien les femmes ont été reléguées, ou « emmurées », dans « les silences de l’histoire ». Longtemps écartées de la vie publique et politique, et souvent invisibilisées dans leurs activités comme dans leur travail, elles n’ont laissé que peu de traces dans les archives et les sources traditionnellement utilisées par les historiens.




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Dans le champ de l’éducation, ces silences prennent une forme particulière : dans l’enseignement primaire comme secondaire, les femmes enseignent et expérimentent, mais leurs engagements et leurs pratiques, même lorsqu’ils donnent lieu à des publications ou à des innovations significatives, sont rarement reconnus comme des œuvres pédagogiques légitimes, au même titre que celles produites par des hommes.

Le travail des enseignantes a ainsi longtemps souffert d’une forme de dévalorisation, y compris s’agissant de leur œuvre en matière de direction d’institutions éducatives et de laïcisation de l’enseignement.

De nouveaux travaux sur l’éducation des filles

À partir des années 1970 et 1980 en France, sous l’impulsion des travaux fondateurs de Françoise Mayeur sur l’enseignement secondaire des filles sous la IIIᵉ République, puis sous l’influence des travaux anglo-saxons sur le genre, de nombreuses recherches en histoire et en sciences de l’éducation se sont efforcées de rendre voix à ces femmes qui ont joué un rôle important dans l’histoire de l’éducation, de la pédagogie et de la société françaises. Elles ont contribué à déplacer le regard d’une histoire de l’éducation longtemps centrée sur les institutions scolaires masculines, particulièrement en France, où la mixité des sexes ne se met véritablement en place qu’à partir de la seconde moitié du XXᵉ siècle.

Dans le sillage de Joan W. Scott, la notion de genre comme « catégorie utile de l’analyse historique » a également favorisé une réflexion sur la manière dont la société construit les rôles féminins et masculins, dont les institutions participent à fabriquer des identités de genre ainsi qu’à maintenir des rapports de pouvoir entre hommes et femmes.

On assiste ainsi, depuis les années 1990, à un renouvellement des travaux sur l’éducation des filles et au développement de recherches notables sur l’histoire des enseignantes, sur l’ouverture de l’accès des femmes aux études supérieures et aux professions, sur les biographies, le leadership et les parcours de femmes éducatrices longtemps restées dans l’ombre.

Trop nombreux pour être tous cités ici, ces travaux ont porté aussi bien sur des institutions féminines, des enseignantes, des directrices d’établissements que sur l’expérience et le vécu des jeunes filles. À cet égard, les recherches de Philippe Lejeune, le Moi des demoiselles. Enquête sur le journal de jeune fille, ont permis de mieux comprendre la construction des identités féminines au XIXᵉ siècle, qui passe notamment par une pratique encadrée du journal intime pour éduquer les jeunes filles bourgeoises et leur faire intégrer les normes de genre de l’époque.

Les travaux de Rebecca Rogers, notamment consacrés aux pensionnats de jeunes filles, ont également participé au renouvellement de l’histoire de l’éducation des filles en montrant que ces établissements ne sont pas seulement des lieux de discipline morale et religieuse, mais aussi des espaces de socialisation où se développe une culture féminine qui participe à la formation des identités de genre.

Dans le champ de la petite enfance, les recherches de Jean-Noël Luc sur les salles d’asile et l’école maternelle ont contribué à mieux faire connaître l’évolution de place du jeune enfant en France au XIXᵉ siècle ainsi que le rôle déterminant joué par des femmes philanthropes et éducatrices, comme Émilie Mallet (1794-1856), dans la mise en place des premières formes de prise en charge de la petite enfance.

Mieux comprendre les trajectoires des femmes dans l’enseignement

À côté de ces travaux, des recherches – notamment conduites par Jo Burr Margadant, Jean-Michel Chapoulie, François Jacquet-Francillon et, plus récemment, par Jean-François Condette, Stéphanie Dauphin et Jérôme Krop – ont élargi les connaissances sur les actrices de l’éducation. Dans un ouvrage consacré aux institutrices de la IIIᵉ République, Mélanie Fabre a également mis en lumière les parcours et l’engagement de « hussardes noires » peu connues, qui ont contribué à la diffusion des idéaux de l’école républicaine tout en s’impliquant dans l’espace public en faveur de l’éducation des filles et des grandes causes sociales et politiques de leur temps.

Bande-annonce du film l’Engloutie (2025), de Louise Hémon, autour d’un personnage d’institutrice au début du XXᵉ siècle.

Dans l’enseignement secondaire, dans le sillage de Françoise Mayeur, les recherches sur les lycées, sur les agrégées et sur les enseignantes du secondaire ont permis de mieux saisir la place des femmes dans le corps enseignant. Ces recherches ont montré que ces dernières étaient des professionnelles à part entière, confrontées à des enjeux de carrière et de reconnaissance ainsi qu’aux difficultés de concilier vie privée et engagement professionnel.

En parallèle, les recherches en histoire de la pédagogie ont reconsidéré la place de figures féminines longtemps demeurées à l’arrière-plan de la pensée éducative, en mettant en évidence leur contribution à la production des savoirs et à l’élaboration des pratiques pédagogiques. Les travaux consacrés aux Femmes pédagogues, à Élise Freinet, aux pionnières de l’éducation des adultes, à la place des femmes dans le mouvement de l’Éducation nouvelle, aux premières pédagogues montessoriennes ou encore aux pédagogies critiques et radicales ont mis en lumière le rôle joué par de nombreuses femmes dans le développement des idées et des pratiques éducatives contemporaines.

Dans ce renouvellement historiographique, une attention particulière est portée aux trajectoires de ces pédagogues, éducatrices et militantes ainsi qu’aux mécanismes ayant conduit à leur invisibilisation dans l’histoire de la pédagogie.

Si la contribution des femmes a ainsi longtemps été reléguée au second plan par l’historiographie, réaffirmer leur place dans l’histoire de l’éducation et de la pédagogie ne saurait se réduire à une démarche de réparation symbolique. Cela engage, plus profondément, un déplacement du regard et une réflexion critique sur les logiques de construction du féminin et du masculin qui ont structuré la reconnaissance des savoirs et des pratiques pédagogiques considérés comme légitimes.

The Conversation

Sébastien-Akira Alix ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Maria Montessori et les « silences » de l’histoire : ces pédagogues oubliées qui ont changé l’école – https://theconversation.com/maria-montessori-et-les-silences-de-lhistoire-ces-pedagogues-oubliees-qui-ont-change-lecole-273672

La société civile sénégalaise face à une crise de légitimité : pourquoi elle doit se réinventer

Source: The Conversation – in French – By Laurent Bonardi, Professeur associé, Directeur du département MBA. Spécialiste en management et en éducation., Groupe Supdeco Dakar

La société civile peut être définie comme l’ensemble des organisations, associations, syndicats, organisations communautaires, mouvements citoyens, organisations non gouvernementales et autres structures qui agissent dans l’espace public en dehors de l’État et des partis politiques. Elle vise à défendre des intérêts collectifs, à promouvoir des causes d’intérêt général et à favoriser la participation citoyenne.

Longtemps présentée comme un pilier de la stabilité démocratique du Sénégal, la société civile sénégalaise voit aujourd’hui ses modes d’action et sa relation avec les citoyens profondément transformés par les mutations sociales, générationnelles et numériques. Dans cet entretien avec The Conversation Africa, le chercheur Laurent Bonardi, auteur du livre Refonder la société civile sénégalaise, revient sur les défis, les fragilités et les mutations de la société civile sénégalaise contemporaine.

Pourquoi estimez-vous que la société civile sénégalaise doit être aujourd’hui refondée?

Dans mon ouvrage Refonder la société civile sénégalaise (éditions NEAS), je défends l’idée que la société civile traverse aujourd’hui une phase de remise en question profonde, liée à l’évolution rapide de la société sénégalaise elle-même. Le Sénégal de 2026 n’est plus celui des décennies précédentes et la démographie, les attentes citoyennes, les modes de mobilisation ainsi que les rapports au pouvoir ont considérablement changé. Pourtant, une partie de la société civile fonctionne encore selon des logiques anciennes, parfois déconnectées des nouvelles réalités sociales.

La nécessité de refondation vient d’abord d’un enjeu de légitimité. Beaucoup de citoyens, notamment les jeunes, ne se reconnaissent plus pleinement dans certaines organisations. Cette situation crée une forme de distance entre les populations et des structures qui devraient pourtant être des espaces de représentation, d’écoute et d’engagement collectif. J’insiste également sur le fait que la société civile souffre d’une fragmentation importante.

Les organisations travaillent souvent de manière dispersée, avec des difficultés à construire des dynamiques collectives durables. Or, les défis contemporains tels que le chômage des jeunes, les inégalités sociales, la gouvernance, l’inclusion territoriale et la participation citoyenne nécessitent des réponses concertées et structurées.




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Enfin, cette refondation est indispensable pour permettre à la société civile de redevenir un véritable moteur de transformation démocratique et sociale. Elle doit être plus inclusive, plus transparente, davantage connectée aux citoyens et capable d’intégrer les nouveaux outils de mobilisation, notamment numériques. La société civile ne peut plus seulement être une force de contestation. Elle doit aussi devenir un espace de proposition, d’innovation et de reconstruction du lien social.

Quelles sont selon vous les principales fragilités de la société civile dans le Sénégal contemporain ?

La première fragilité est celle de la représentativité. Le Sénégal est un pays extrêmement jeune, avec près de 70 % de la population âgée de moins de 35 ans, mais cette réalité démographique n’est pas toujours reflétée dans les structures et les modes de gouvernance de certaines organisations civiles. Beaucoup de jeunes ont le sentiment d’être peu associés aux prises de décision ou insuffisamment écoutés.

Une autre faiblesse importante réside dans le manque de coordination entre les acteurs. La société civile sénégalaise est riche par sa diversité, mais cette diversité se transforme parfois en dispersion. Les logiques de concurrence entre organisations limitent souvent la capacité à construire des actions collectives fortes et durables. Dans mon ouvrage, j’insiste sur la nécessité de développer une vision commune capable de dépasser les intérêts individuels ou institutionnels.

J’évoque également la question de l’adaptation aux nouveaux modes d’engagement citoyen. Les mouvements citoyens et les réseaux sociaux ont profondément modifié les formes de mobilisation. Les jeunes générations privilégient souvent des engagements plus horizontaux, plus spontanés et plus connectés. Or certaines organisations traditionnelles peinent encore à intégrer ces nouveaux codes de communication et de participation.

Enfin, il existe une fragilité liée à la confiance. Dans un contexte marqué par la défiance envers les institutions et les élites, la société civile est elle-même soumise à une exigence croissante de transparence et d’exemplarité. Les citoyens attendent des organisations qu’elles rendent davantage compte de leurs actions, de leur gouvernance et de leur impact réel.

Comment la société civile peut-elle contribuer au renforcement de la démocratie au-delà des périodes électorales ?

La démocratie ne peut pas se limiter aux seules échéances électorales. Elle suppose une participation continue des citoyens à la vie publique, ainsi qu’une capacité collective à débattre, interpeller et proposer. Dans cette perspective, la société civile joue un rôle essentiel.

Elle peut d’abord contribuer à renforcer l’éducation citoyenne. Cela passe par la sensibilisation aux droits et devoirs, la promotion du débat public et le développement d’une culture démocratique fondée sur la participation et la responsabilité. Les mouvements citoyens ont montré, ces dernières années, leur capacité à rapprocher les enjeux politiques des préoccupations concrètes des populations, notamment des jeunes.

Le mouvement citoyen Y’en a Marre en constitue une illustration marquante. À travers ses campagnes de sensibilisation, ses actions de mobilisation et son travail d’éducation citoyenne, il a contribué à renforcer la participation des jeunes au débat public et à promouvoir une culture de vigilance démocratique dépassant largement les seules périodes électorales.

La société civile peut également jouer un rôle de veille démocratique. Elle doit être capable d’interpeller les pouvoirs publics sur les questions de gouvernance, de justice sociale, de transparence ou de respect des droits fondamentaux. Cette fonction de vigilance est indispensable dans toute démocratie vivante.

J’insiste aussi beaucoup sur l’importance des outils numériques. Les réseaux sociaux offrent aujourd’hui des possibilités inédites de mobilisation, de dialogue et de reddition de comptes. Une société civile moderne doit être capable d’utiliser ces plateformes pour créer des espaces d’échange permanents avec les citoyens et renforcer leur implication dans les débats publics.

Enfin, la société civile peut contribuer à construire des ponts entre les institutions et les populations. Dans des contextes de tension ou de défiance, elle peut jouer un rôle de médiation, favoriser le dialogue et contribuer à reconstruire la confiance démocratique.




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Quelles réformes vous paraissent indispensables pour restaurer la confiance entre citoyens, institutions et organisations civiles ?

La première réforme indispensable concerne la gouvernance des organisations de la société civile elles-mêmes. Elles doivent renforcer leurs pratiques de transparence, de reddition de comptes et de participation interne. Les citoyens attendent aujourd’hui davantage d’exemplarité et de clarté sur le fonctionnement des organisations, notamment quant aux financements dont les bailleurs ont parfois un agenda bien différent des priorités et valeurs nationales.

La deuxième priorité est celle de l’inclusion. La société civile doit mieux représenter la diversité du Sénégal contemporain, notamment les jeunes, les femmes, les territoires périphériques et les groupes souvent marginalisés. Une organisation qui ne reflète pas les réalités sociales du pays risque progressivement de perdre sa légitimité.

Je pense également qu’il est essentiel de développer des mécanismes de coopération plus solides entre organisations civiles, mouvements citoyens, collectivités locales et institutions publiques. Les grands défis contemporains nécessitent des approches collectives et transversales. La société civile doit être capable de dépasser les logiques de fragmentation pour construire des alliances durables autour de l’intérêt général.

Enfin, il me paraît fondamental d’investir dans la formation et la modernisation des acteurs de la société civile. Les enjeux actuels exigent des compétences nouvelles telles que la communication numérique, le plaidoyer, la gestion de projets, la gouvernance participative ou encore la maîtrise des outils digitaux. La capacité d’adaptation sera déterminante pour construire une société civile plus crédible, plus efficace et plus proche des citoyens.

The Conversation

Laurent Bonardi does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. La société civile sénégalaise face à une crise de légitimité : pourquoi elle doit se réinventer – https://theconversation.com/la-societe-civile-senegalaise-face-a-une-crise-de-legitimite-pourquoi-elle-doit-se-reinventer-283814

Cuando un algoritmo opaco decide si un preso está listo para reinsertarse

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Miquel Julià-Pijoan, Profesor de Derecho Procesal, UNED – Universidad Nacional de Educación a Distancia

Hari Sucahyo/ Shutterstock

El uso de herramientas algorítmicas en el ámbito penitenciario español plantea problemas jurídicos relevantes. Una investigación periodística reveló que las prisiones españolas continúan utilizando un instrumento diseñado a comienzos de la década de 1990 que no ha sido actualizado de manera sustancial desde entonces para decidir cuándo conceder permisos de salida. El dato no es menor: se trata de una herramienta que influye de forma directa en decisiones con impacto inmediato sobre derechos fundamentales de las personas privadas de libertad.

Pero el problema va más allá de la obsolescencia tecnológica. Incluso cuando estos instrumentos han sido revisados o sustituidos por modelos más recientes, persisten déficits estructurales de gran calado jurídico. La opacidad del funcionamiento interno, la falta de explicaciones de los criterios utilizados y la dificultad de someter los resultados a un control jurisdiccional efectivo siguen siendo constantes.

RisCanvi en Catalunya

El caso de RisCanvi, utilizado en el sistema penitenciario catalán, es especialmente ilustrativo.

Se trata de una herramienta técnica de apoyo a la decisión penitenciaria: es un algoritmo. Desde su creación, y hasta 2021, se aplicó en más de 89 000 casos y se ha utilizado para decidir cuándo una persona presa en Catalunya podía obtener un permiso de salida o avanzar en su proceso de reinserción. Todo ello a partir de una pregunta aparentemente sencilla: ¿qué riesgo representa que esta persona salga a la calle?

La cuestión que hoy se plantea no es si evaluar el riesgo de reincidencia es legítimo sino cómo se hace, con qué datos y bajo qué garantías. Porque cuando la respuesta la da un algoritmo, el derecho exige algo más que eficacia: exige legalidad, transparencia y no discriminación.

Un sistema decisivo que casi nadie puede examinar

El funcionamiento interno de RisCanvi es profundamente opaco. Se desconoce cómo se combinan las variables, qué peso tiene cada factor o de qué modo se corrigen posibles sesgos. Esta falta de explicabilidad entra en tensión directa con el principio de transparencia algorítmica que el Tribunal Supremo ha reconocido recientemente para los instrumentos utilizados por la Administración.

No se trata de una carencia meramente técnica. Dado el alcance del sistema, la opacidad dificulta seriamente el control de sus resultados y desarticula, en la práctica, el derecho de defensa de las personas afectadas, que no pueden conocer ni impugnar los criterios que han condicionado la decisión.

De hecho, el único aspecto del sistema al que se ha tenido acceso es el listado de variables que analiza. En su versión “completa”, utilizada cuando el riesgo se considera elevado, RisCanvi se basa en 43 variables, todas ellas tratadas como factores de riesgo. Su mera presencia empeora la valoración final y aumenta la probabilidad de una decisión restrictiva del derecho a la libertad.

RisCanvi evalúa un conjunto amplio de factores que incluyen tanto variables conductuales como información de especial sensibilidad. Entre ellas se encuentran la presencia de trastornos mentales, el consumo de alcohol u otras drogas, los intentos de autolesión, el comportamiento sexual, determinados valores personales, la carencia de recursos económicos, la ausencia de apoyo familiar o la existencia de antecedentes delictivos en la familia de origen.

Junto a estas variables, el propio manual del protocolo reconoce la incidencia de cuatro elementos adicionales –sexo, edad, nacionalidad y situación penal– en el cálculo final del nivel de riesgo. En otras palabras, el algoritmo no se limita a evaluar lo que una persona ha hecho, sino que incorpora quién es, de dónde procede y en qué condiciones vive.

¿Un algoritmo que discrimina?

La identificación de estas variables tiene su origen en la investigación psicológica y resulta coherente desde esa óptica. Sin embargo, cuando tales variables se trasladan al ámbito jurídico –y, en particular, condicionan la restricción de derechos fundamentales– dejan de ser una cuestión meramente técnica.

En este contexto, la aplicación de estos instrumentos debe someterse a los principios y garantías establecidos por el ordenamiento jurídico, como la legalidad, la igualdad y la prohibición de discriminación. Es en este punto donde afloran las principales tensiones.

Muchos de estos datos pertenecen a categorías especialmente protegidas por el derecho español y europeo, precisamente porque su uso puede generar estigmatización y trato desigual. La normativa española y la de la Unión Europea sobre protección de datos en el ámbito penal no solo limita su tratamiento, sino que prohíbe expresamente la elaboración de perfiles que produzcan discriminación.

Sin embargo, en RisCanvi estos elementos funcionan como agravantes automáticos: una persona con un trastorno mental, joven, extranjera, con una determinada conducta sexual o una situación económica precaria puede obtener un peor pronóstico que otra en situación comparable que no presenta esas características. Y con ello, se eleva la posibilidad de que se restrinja su derecho a la libertad.

El derecho de la Unión Europea ha sido tajante al respecto: no es lícito establecer un trato desfavorable por estos motivos, ni siquiera cuando se invoquen datos estadísticos. El Tribunal de Justicia de la Unión Europea ya rechazó este tipo de razonamientos en ámbitos como el de los seguros, donde se pretendía justificar diferencias por sexo a partir de datos actuariales.

En este sentido, el Tribunal Europeo de Derechos Humanos ha insistido en que las decisiones penitenciarias deben basarse en evaluaciones individualizadas, no en atribuciones automáticas derivadas de pertenecer a un grupo.

En una sentencia reciente, el Tribunal puso en duda que diferencias basadas en el sexo –aunque se apoyen en datos empíricos– puedan justificar restricciones en el acceso a permisos penitenciarios. La razón es estructural: el principio de resocialización es universal y no admite modulaciones basadas en características personales protegidas.

Más que tecnología: una cuestión democrática

El debate sobre RisCanvi no es técnico, ni exclusivo de expertos: es una cuestión democrática.

Aceptar que un algoritmo penalice automáticamente ciertas características personales equivale a normalizar una discriminación institucional, revestida de neutralidad científica.

Cuando una herramienta informática condiciona quién puede salir de prisión o avanzar hacia la reinserción, la pregunta decisiva no es si el algoritmo es eficiente, sino si es legítimo.

The Conversation

Miquel Julià-Pijoan no recibe salario, ni ejerce labores de consultoría, ni posee acciones, ni recibe financiación de ninguna compañía u organización que pueda obtener beneficio de este artículo, y ha declarado carecer de vínculos relevantes más allá del cargo académico citado.

ref. Cuando un algoritmo opaco decide si un preso está listo para reinsertarse – https://theconversation.com/cuando-un-algoritmo-opaco-decide-si-un-preso-esta-listo-para-reinsertarse-271172

La ilusión de ascender de clase: por qué la expectativa de ser rico reduce el apoyo a la redistribución

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Juan Antonio Matamoros Lima, Profesor de Psicología Social, Universidad de Huelva

studiostoks/Shutterstock

Los tiempos que corren son extraños: (Existe amplia evidencia]) de las consecuencias psicológicas y sociales negativas de la desigualdad económica y, al mismo tiempo, seguimos sin generar consenso sobre las medidas para reducirla.

Los datos son claros: una pequeña parte de la población acumula cada vez más riqueza mientras millones de personas sienten que llegar a fin de mes cuesta más que hace unos años. Aun así, cuando aparecen propuestas para aumentar la recaudación mediante una subida de impuestos a las grandes fortunas o la aplicación de sistemas fiscales más progresivos, el apoyo social no siempre alcanza niveles de consenso amplio. La pregunta es: ¿por qué hay personas que perciben la desigualdad existente y, aun así, no respaldan –o incluso rechazan– políticas destinadas a reducirla?

La respuesta tiene menos que ver con la economía y más con la psicología social, y es la creencia de que, algún día, también nosotros podremos llegar a lo alto de la pirámide económica.

La falsa promesa de llegar a lo más alto

Existe una idea profundamente instalada en muchas sociedades: la del ascensor social. Hoy se está abajo, pero mañana se puede estar arriba. Sin importar la clase social de procedencia y la situación actual, se mantiene viva la creencia de que esto sigue funcionando para todas las personas.

Y cuando se piensa que el sistema está diseñado para que las personas puedan cambiar de clase social, entonces la riqueza de quienes están arriba deja de verse necesariamente como un problema. Esta idea cambia la manera en la que se interpreta la desigualdad, que incluso puede llegar a considerarse una demostración de que el sistema funciona. El problema es que los datos sobre movilidad social muestran que esa promesa se cumple cada vez menos.

La clave, entonces, no está solo en cómo interpretamos la desigualdad, sino también en cuánto creemos que podemos movernos dentro de ella. En esta línea, nuestra
investigación muestra que quienes perciben más posibilidades de ascender socialmente tienden a apoyar menos la redistribución, mientras que quienes perciben más riesgo de descender socialmente muestran más apoyo a las políticas redistributivas.

El sueño de hacerse rico y la tolerancia a la desigualdad

Analizamos datos de casi 45 000 personas de 29 países y, además, realizamos un estudio específico en España con 1 543 personas. El resultado principal parece lógico: cuanta más desigualdad social percibe una persona, más apoyo muestra hacia los impuestos progresivos. Es decir, piensa que quienes más tienen deberían pagar proporcionalmente más al Estado.

Sin embargo, también encontramos que quienes creían que en un futuro podrían ascender socialmente, mostraban mayor rechazo a subir los impuestos a los más ricos. Pese a percibir la desigualdad económica, sentían que algún día podrían beneficiarse del sistema tal y como está diseñado, aunque, en términos objetivos esa posibilidad de movilidad sea muy pequeña.

El poder de las historias sobre el éxito

Las sociedades modernas están llenas de relatos sobre ascenso social:

  • “El emprendedor que empezó desde abajo y ahora es millonario”.

  • “La famosa empresaria que pasó de no tener nada a tenerlo todo”.

Son historias potentes porque refuerzan la idea de un mundo justo en el que no importa la clase social a la que se pertenezca para llegar a lo más alto, únicamente trabajo y esfuerzo, aunque los datos apunten a lo contrario.

Estas historias alimentan la esperanza de llegar a la cima. Sin embargo, también tienen un efecto secundario menos visible: ayudan a justificar las enormes diferencias económicas. Creemos que llegar arriba depende sobre todo del esfuerzo individual: hace que quienes no avanzan parezcan responsables de su propia situación y que quienes acumulan riqueza parezcan merecerla. De este modo, la desigualdad deja de interpretarse como un problema social y pasa a verse como el resultado natural de las decisiones individuales.

La expectativas de ascender como freno a la redistribución

Uno de los hallazgos más interesantes de nuestro estudio es precisamente ese: las creencias sobre la movilidad social ascendente pueden tener el efecto de mantener estable la desigualdad económica, aunque los datos indiquen que la movilidad social real es mucho menor de lo que la gente cree.

La discusión sobre impuestos y redistribución suele plantearse como un debate
puramente económico, pero también es un debate psicosocial. No basta con mostrar
estadísticas sobre desigualdad, también importa cómo las personas
entienden las clases sociales y las expectativas existentes sobre la movilidad entre clases.

The Conversation

Juan Antonio Matamoros Lima recibe fondos de proyectos I+D Generación de conocimiento: 1) Ref. PID2023-147675NB-I00 concedida por el MCIN/AEI/ 10.13039/501100011033; 2) Ref: PID2022-140252NB-I00 concedida por MICIU/AEI/10.1309/501100011033 and by FEDER, EU.

Guillermo B. Willis Sánchez recibe fondos del Ministerio de Ciencia, Innovación y Universidades, dentro del programa de proyectos de generación del conocimiento.

Miguel Moya Morales recibe fondos del proyecto “Identidad de clase social: consecuencias sobre la movilidad social y las acciones colectivas” (Ref. PID2023-147675NB-I00) concedida por el MCIN/AEI/ 10.13039/501100011033

ref. La ilusión de ascender de clase: por qué la expectativa de ser rico reduce el apoyo a la redistribución – https://theconversation.com/la-ilusion-de-ascender-de-clase-por-que-la-expectativa-de-ser-rico-reduce-el-apoyo-a-la-redistribucion-283926

¿Puede una persona ciega disfrutar de la Alhambra o la Sagrada Familia? La ciencia dice que sí

Source: The Conversation – (in Spanish) – By R. Ignacio Madrid Lopez, Profesor del Departamento de Psicología Evolutiva y de la Educación, Universidad de Málaga

Sopotnicki/Shutterstock

“¡Las vistas desde el castillo son impresionantes! El recorrido es muy agradable y, si te lo tomas con calma, puedes disfrutar cada detalle de la arquitectura y los jardines. Destacaría las vidrieras, que al atardecer ofrecen un espectáculo de luces precioso”. (Juan)

“Ha sido increíble, te llevas la sensación de estar dentro de un lugar con mucha historia. El guía describió todos los espacios y pudimos tocar algunas maquetas, relieves y materiales: la piedra fría de los muros, la rugosidad de los sillares y los cambios entre madera, metal y cerámica. Así pudimos entender el uso de cada estancia y cómo se vivía allí”. (Leticia)

Las reseñas anteriores se refieren a la visita de dos viajeros al mismo monumento. Sin embargo, hay algo diferente en la perspectiva de quienes las escriben: Juan tiene 23 años y buena capacidad visual; Leticia, de edad parecida, es ciega.

Las limitaciones que experimentan las personas con discapacidad visual son muy diversas, pero podrían clasificarse en dos grupos: ceguera total y baja visión.

Las personas ciegas son aquellas que no pueden percibir la información visual o que solo tienen una percepción limitada de la luminosidad (por ejemplo, distinguen zonas iluminadas y oscuras sin percibir la forma de los objetos). Las personas con baja visión son aquellas que, incluso con la mejor corrección óptica posible, mantienen limitaciones que afectan a la agudeza, a la sensibilidad al contraste y al color o al tamaño y a la sensibilidad del campo central o la visión periférica.

Turismo sin limitaciones

Podría pensarse que estas limitaciones impiden disfrutar de experiencias turísticas centradas principalmente en la información visual. ¿Cómo podría Leticia percibir la belleza de los juegos de color y volúmenes de la Sagrada Familia o el paisaje de la Alhambra y Sierra Nevada desde el Albaycín?

Sin embargo, nuestra experiencia y el recuerdo que tenemos de ella no están tan directamente asociados al sistema visual como pensamos, sino que se generan en el cerebro como una mezcla sensorial.

Desde las ciencias cognitivas se explica que nuestra memoria no solo guarda imágenes visuales sino representaciones que combinan y conectan varios sentidos. Así, cuando localizamos un objeto dentro del bolso nos hacemos una imagen visual de lo que tocamos. Y cuando compramos un jersey online podemos imaginar su textura antes de que llegue a nuestras manos.

La mayoría de personas con discapacidad visual vieron en algún momento de su vida y aún pueden asociar cualquier información a su memoria visual. Además, incluso las personas ciegas de nacimiento pueden entender el significado de los colores: comprenden que un semáforo en rojo indica no cruzar y que una fruta verde seguramente no esté lista para consumir.

Por tanto, una experiencia puede ser igualmente rica –o incluso más– si se ofrece mediante información auditiva, táctil, olfativa y/o gustativa.

Barreras y oportunidades

El turismo accesible es aquel que fomenta la participación de las personas con discapacidad en las experiencias turísticas, eliminando barreras en entornos, servicios y productos.

Para superar estas barreras se están poniendo en marcha distintas iniciativas. Una de ellas es la formación: entidades como Fundación ONCE, CRUE y el Real Patronato de la Discapacidad editan manuales y estudios para que los futuros profesionales cuenten con formación básica en accesibilidad universal.

Por su parte, ONU Turismo fomenta políticas dirigidas a mejorar la accesibilidad de los destinos. Uno de los resultados es la norma UNE-ISO 21902, que define los requisitos y recomendaciones de los productos y servicios turísticos accesibles.

En España el Real Decreto 193/2023, de 21 de marzo, regula las condiciones básicas de accesibilidad y no discriminación en el acceso y utilización de los bienes y servicios a disposición del público, incluidos los servicios turísticos.

Para las personas con discapacidad visual, estas barreras aparecen cuando no se consideran sus necesidades. En el turismo, se centran en cuatro áreas clave: localización (¿dónde está el lugar u objeto que quiero alcanzar?), orientación (¿dónde estoy y cómo llego hasta allí?), seguridad (¿es seguro desplazarme o tocar ese objeto?) y comunicación (¿cómo accedo a la información?).

Las barreras de comunicación son especialmente relevantes en la discapacidad visual. Para facilitar el acceso a la información turística existen distintos sistemas y estrategias:

  • Señales táctiles y Braille: Los cambios de textura, marcas en paredes o pasamanos y signos en botoneras ayudan a orientarse. El Braille permite acceder al texto mediante el tacto.

  • Maquetas: Las reproducciones de esculturas, piezas históricas o elementos arquitectónicos (por ejemplo, reproducciones de la Sagrada Familia) ayudan a comprender el espacio mediante la exploración táctil.

  • Audiodescripciones: Tanto las audioguías como las visitas guiadas deben partir de la organización general del espacio y avanzar hacia los detalles, siempre desde la perspectiva de la persona.

  • Tecnologías accesibles: Las herramientas de asistencia, especialmente las basadas en IA, pueden describir entornos. También existen aplicaciones como BeMyEyes, que conectan con personas voluntarias cuando se requiere apoyo humano.

Hacer accesible el turismo no consiste únicamente en eliminar barreras físicas, sino en ampliar nuestra forma de entender la experiencia humana. Cuando un destino incorpora otros sentidos, no solo incluye a más personas, también enriquece la manera en que todos percibimos, recordamos y habitamos el patrimonio cultural.

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R. Ignacio Madrid López ha recibido en el pasado fondos de Fundación ONCE para realizar estudios y proyectos sobre discapacidad y accesibilidad.

ref. ¿Puede una persona ciega disfrutar de la Alhambra o la Sagrada Familia? La ciencia dice que sí – https://theconversation.com/puede-una-persona-ciega-disfrutar-de-la-alhambra-o-la-sagrada-familia-la-ciencia-dice-que-si-282087

La voz bajo juicio: la lingüística detrás del caso Amaia Montero

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Clara Macarena Ponce Romero, Profesora del área de Didáctica de la Lengua y la Literatura, Universidade de Santiago de Compostela

Amaia Montero en una imagen de la nueva gira de La oreja de Van Gogh. La oreja de Van Gogh/Facebook

Sea por su color, su timbre o por algo que desconocemos, hay voces que se reconocen al instante y forman parte de nuestra memoria colectiva. Por eso, cuando esa voz cambia (o cuando lo percibimos así) la reacción suele ser inmediata.

La reciente reaparición pública de Amaia Montero en los conciertos de La Oreja de Van Gogh ha vuelto a situar su voz en la mirada pública. Como suele ocurrir cuando una cantante regresa a los escenarios, las reacciones se han polarizado. Algunos oyentes hablan de fragilidad, otros perciben cierto descontrol y otros señalan una pérdida de brillo respecto a etapas anteriores. Pero ¿somos realmente objetivos cuando escuchamos voces familiares? ¿Qué significa exactamente que digamos que una voz ha cambiado?

La respuesta no es tan sencilla como parece.

Desde la fonética, la ciencia que estudia la producción y percepción de los sonidos del habla, y desde la lingüística clínica, que analiza las alteraciones de la comunicación humana, sabemos que la percepción de una voz está influida por numerosos factores. Lo que el oyente interpreta como una mejora o un deterioro puede responder a cambios muy distintos entre sí.

Una voz nunca es exactamente la misma

Existe una tendencia a pensar que la voz es una característica fija, una especie de huella sonora inmutable. Sin embargo, se trata de un fenómeno extraordinariamente dinámico. La voz cambia a lo largo de la vida porque cambian también los órganos que la producen y las condiciones en las que se utiliza. La edad modifica progresivamente la musculatura laríngea, la elasticidad de los tejidos y la capacidad respiratoria. A ello se suman los efectos acumulados de décadas de uso profesional, especialmente en perfiles que emplean la voz en grandes audiencias.

En el caso de los cantantes, intervienen factores propios de la práctica vocal: la técnica de emisión, la gestión del esfuerzo, el descanso, el mantenimiento de la voz y la dosificación de su uso a lo largo de giras y grabaciones. A ello se suman las decisiones interpretativas y los distintos estilos que adopta el intérprete. Pequeñas variaciones en cualquiera de estos aspectos pueden traducirse en cambios perceptibles en la voz.

Lo que realmente percibe el oído

Cuando escuchamos una voz solemos describirla mediante términos cotidianos como áspera, apagada, potente o cansada. Aunque parezcan impresiones subjetivas, estos juicios están basados en parámetros acústicos concretos.

Uno de ellos es el timbre, la cualidad que permite distinguir dos voces incluso cuando emiten la misma nota. Pequeñas modificaciones en la configuración del tracto vocal o en la vibración de las cuerdas vocales pueden alterar significativamente esa sensación sonora.

También influye la estabilidad de la frecuencia fundamental, es decir, la regularidad con la que vibran las cuerdas vocales, relacionado con la percepción de control. Del mismo modo, las características del vibrato, como su amplitud o su velocidad, contribuyen a que una interpretación resulte más firme, más tensa o más relajada para quien la escucha.

Otro aspecto fundamental es la coordinación entre respiración y fonación. La voz depende del flujo de aire que asciende desde los pulmones. Cuando esta coordinación varía, pueden aparecer cambios en la intensidad, la duración de las emisiones o la sensación de esfuerzo vocal.

Por ello, cuando percibimos una voz como inestable, esa impresión puede deberse a distintos fenómenos fisiológicos que generan sensaciones auditivas similares.

La voz también se ‘construye’ en la mente

La lingüística perceptiva lleva décadas mostrando que escuchar no consiste únicamente en recibir información acústica. El oyente interpreta lo que oye a partir de expectativas, recuerdos y experiencias previas.

Cuando una voz forma parte de la memoria colectiva, como ocurre con la de Amaia Montero, la comparamos automáticamente con la imagen sonora que conservamos de ella (especialmente si está ligada a experiencias emocionales intensas). En este proceso interviene un fenómeno bien conocido en percepción: tendemos a considerar como referencia ideal la versión que hemos escuchado repetidamente durante años. Cualquier desviación respecto a ese modelo suele percibirse con especial intensidad.

‘Soñaré’, el primer éxito de La oreja de Van Gogh, tiene 28 años. La voz que recuerda la gente de hace más de veinte años ha cambiado, como han cambiado sus receptores.

Por eso, cuando se afirma que una voz ha perdido calidad, conviene preguntarse qué se está comparando exactamente. A menudo, la valoración mezcla cambios acústicos reales con expectativas construidas a partir de recuerdos.

Escuchar con prudencia

El caso de Amaia Montero ilustra hasta qué punto tendemos a interpretar los cambios vocales como signos evidentes de mejora o deterioro. Sin embargo, la realidad suele ser bastante más compleja. Como hemos señalado, una voz puede sonar diferente por razones muy diversas: el paso del tiempo, años de uso profesional, modificaciones técnicas, cambios en la respiración, nuevas formas de interpretar o la combinación de varios factores a la vez.

Quizás la principal lección sea que las voces, igual que las personas, se transforman. Esperar que una cantante conserve exactamente la misma sonoridad décadas después supone ignorar la naturaleza cambiante del propio instrumento vocal. Por tanto, la pregunta no es si Amaia Montero suena igual que hace veinte años. Lo que interesa es qué nos dice su voz actual sobre una trayectoria artística (y humana) atravesada por el tiempo y sobre cómo nosotros, como oyentes, la recordamos.

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Clara Macarena Ponce Romero forma parte del grupo Koiné de la Universidad de Santiago de Compostela. Actualmente, participa en el proyecto financiado por FEDER / Ministerio de Ciencia, Innovación y Universidades – Agencia Estatal de Investigación, Corpus y densidad de datos. Versión robusta del ‘corpus Koiné’ de habla infantil (PID2024-158897NB-100).

ref. La voz bajo juicio: la lingüística detrás del caso Amaia Montero – https://theconversation.com/la-voz-bajo-juicio-la-linguistica-detras-del-caso-amaia-montero-283914