Certification des minerais dans la région des Grands Lacs : remède ou placebo ?

Source: The Conversation – in French – By Thierry Vircoulon, Chercheur associé au Centre Afrique de l’Institut Français des Relations Internationales, membre du Groupe de Recherche sur l’Eugénisme et le Racisme, Université Paris Cité

Au début du XXIᵉ siècle, le problème des « minerais de conflit » a progressivement remplacé celui des « diamants de conflit ». Ces deux notions soulignent le lien existant entre l’exploitation des ressources minières et le financement des guerres.

En République démocratique du Congo (RDC), des recherches menées depuis 2003 ont montré que des groupes armés et l’armée congolaise se finançaient grâce à l’exploitation artisanale des “minerais 3T” (coltan, cassitérite et wolframite) et de l’or. Extraits de mines artisanales dans l’Est de la RDC, ces minerais sont à la fois des moyens et des buts de guerre pour les protagonistes de ce système de conflit.

En réponse à ce problème, gouvernements, industriels et organisations de la société civile ont progressivement mis en place un système d’approvisionnement responsable. Celui-ci repose sur la traçabilité et la certification.

Nous avons étudié la gouvernance des ressources naturelles, notamment le lien entre ressources minières et conflits en RDC. Présenté depuis une dizaine d’années comme la solution au problème des minerais de conflit, ce dispositif comporte pourtant plusieurs failles.

Une politique complexe

L’approvisionnement responsable est devenu progressivement un standard international à travers plusieurs initiatives. En 2008, des organisations de l’industrie électronique ont créé la Responsible Minerals Initiative (RMI).

En 2009, l’International Tin Supply Chain Initiative (ITSCI) a été établie. Elle vise à développer la traçabilité et l’exportation responsable des minerais 3T provenant de l’est de la RDC.

En 2010, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) a publié une méthodologie sur le « devoir de diligence raisonnable » pour les chaînes d’approvisionnement en minerais provenant de zones de conflit ou à haut risque. Cette méthodologie définit les mesures que les entreprises peuvent prendre pour identifier, prévenir et atténuer les risques liés à l’approvisionnement en minerais provenant de zones de conflit.

La même année, les pays de la Conférence internationale sur la région des Grands Lacs (CIRGL) ont décidé d’établir un mécanisme régional de certification. Plus tard, les États-Unis puis l’Union européenne ont adopté des réglementations obligeant certaines entreprises à rendre publique l’origine des minerais utilisés.

Toutes ces initiatives ont un but commun : rendre transparentes les chaînes d’approvisionnement en minerais.




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La mise en œuvre d’un mécanisme de certification

En 2010, la CIRGL a adopté l’Initiative régionale contre l’exploitation illégale des ressources naturelles, comprenant notamment un mécanisme de certification, l’harmonisation des législations, une base de données sur les flux de minerais, la formalisation de l’exploitation artisanale, la promotion de l’ITIE et un mécanisme d’alerte.

Adopté en 2011, le mécanisme régional de certification classe les sites miniers en trois catégories selon leur situation sécuritaire et sociale. Une quatrième catégorie – les sites bleus – a été introduite en 2021 :

Rouge : présence de groupes armés, forces de sécurité impliquées dans l’exploitation minière; enfants de moins de 15 ans ou femmes enceintes au travail sur le site ; production et exportation interdites.

Jaune : situation partiellement satisfaisante ; exploitation temporairement autorisée pendant six mois en attendant une amélioration.

Vert : site sous contrôle des autorités et sans violations graves des droits humains ; production autorisée pour un an, sous réserve de renouvellement.

Bleu : site non encore inspecté ou dont la qualification est expirée, mais ne présentant pas, a priori, de problème connu ; il est autorisé à produire jusqu’à 36 mois avant inspection.




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La certification ITSCI

Créée en 2009 en RDC, puis étendue au Rwanda, au Burundi et à l’Ouganda, l’ITSCI a mis en place le principal système de traçabilité des 3T dans les Grands Lacs. Elle couvre environ 3 000 sites miniers dans la région et permet notamment de suivre les minerais grâce à un étiquetage des lots et à la certification de leur origine.

L’ITSCI forme des auditeurs, supervise l’étiquetage des lots de minerais et assiste les entreprises dans la mise en place d’une politique de diligence raisonnable. Elle publie également des alertes et des informations sur la production minière. Son financement repose sur les cotisations de ses membres, mais aussi sur les volumes de minerais certifiés. Elle réunit des entreprises de l’amont et de l’aval de la chaîne et son siège se trouve à Londres.

La certification RMI

La Responsible Mineral Initiative (RMI) possède un champ géographique et minéral plus large que l’ITSCI : elle concerne notamment l’or, les 3T, le cobalt et le mica et ne se limite pas aux Grands Lacs. La RMI fournit aux entreprises une méthodologie de diligence raisonnable, des outils d’évaluation des risques, des bases de données, des cartes de risques et des mécanismes de plainte.




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Pour être certifiées par la RMI, les entreprises doivent être auditées par des organismes indépendants sélectionnés par elle qui évaluent leur politique de diligence raisonnable. Les fonderies et les raffineries étant les acteurs clés des chaînes d’approvisionnement, elles constituent la cible privilégiée de la RMI.

En théorie, les efforts communs de la CIRGL, des États, de l’ITSCI et de la RMI ont abouti à un système de certifications multiples censé garantir un approvisionnement responsable. Ce système repose sur une division du travail entre les différents acteurs.

La CIRGL établit les règles. Les États autorisent les mines et les exportations. L’ITSCI assure la traçabilité des 3T. Pour sa part, la RMI vérifie la conformité des politiques d’approvisionnement des entreprises internationales avec les standards internationaux.

Mais, en pratique, la fiabilité de ces multiples certifications qui couvrent l’ensemble du système de la production minière (les mines, les minerais et les entreprises) n’est pas complètement garantie.

Les failles de l’approvisionnement responsable

La première faille concerne la classification des mines artisanales en RDC. L’introduction de la catégorie « bleu » en 2021 permet à des sites miniers non inspectés de produire et d’exporter. Cette catégorie a été créée en raison du manque de moyens humains et financiers de l’administration congolaise pour les inspections de terrain. Elle réduit toutefois la fiabilité du système, puisqu’elle autorise une exception au principe d’inspection des sites.

Plus grave encore, des miliciens bénéficiaient de l’exploitation de certains sites miniers certifiés : d’après l’ONU, ils étaient actifs dans la zone minière de Rubaya en 2023 et 2024 alors qu’elle était classée comme site vert et que sa production était donc autorisée.

Ces situations révèlent au minimum le manque de rigueur et, au pire, la corruption des responsables de la certification.

L’autre faille est la contrebande de minerais entre la RDC et ses voisins, notamment le Rwanda. La production rwandaise étant considérée comme propre, des minerais congolais issus de zones de conflit sont introduits au Rwanda et mélangés à sa production. Cette contrebande explique en grande partie la croissance des exportations rwandaises de 3T et d’or.

Bien que niée par le gouvernement rwandais, cette contrebande a été dénoncée par les États-Unis, qui ont sanctionné trois entreprises minières rwandaises en 2026. Par prudence, plusieurs compagnies internationales ont cessé de se fournir en RDC et au Rwanda.

Les systèmes de certification de l’ITSCI et de la RMI dépendent essentiellement de l’indépendance et de l’intégrité des auditeurs. Comme dans tout processus d’audit, le problème du conflit d’intérêts (risque de collusion entre auditeurs et audités ou d’autocensure des auditeurs) ne peut être ignoré en raison de récents scandales.

En effet, les organismes de certification sont confrontés à un double objectif contradictoire : un objectif financier (certifier un grand nombre de sites miniers et d’entreprises) et un objectif réputationnel (effectuer des audits rigoureux). Par exemple, le financement de l’ITSCI dépend largement des volumes de minerais dont l’origine est certifiée. Cette situation peut inciter les organismes de certification à hésiter avant de refuser une certification ou de suspendre une certification existante.

Enfin, la certification est en train de devenir un marché lucratif et concurrentiel. La RMI a critiqué l’ITSCI et, depuis 2023, la RMI ne reconnaît plus officiellement la certification de l’ITSCI. La bataille des certificateurs ne fait que commencer.

Trois problèmes persistants

En définitive, dans les Grands Lacs, les initiatives de certification ont visé à réduire l’écoulement des minerais de conflit sur le marché international et, ce faisant, la conflictualité.

Face à leur incapacité à atteindre pleinement cet objectif – le financement des groupes armés et de l’armée congolaise par le commerce des minerais continue, et les conflits aussi comme le montre la deuxième rébellion du M23 -, leur rhétorique s’est faite plus modeste.

Elle se contente maintenant de garantir aux entreprises un approvisionnement responsable en 3T dans les Grands Lacs. L’objectif de pacification a cédé le pas à un objectif industriel. Or, les efforts réels de traçabilité et de certification se heurtent encore à trois problèmes :

  • la corruption des administrations chargées d’appliquer le dispositif de certification des mines et d’exportation des minerais (notoire en RDC, la corruption n’épargne pas les autres États de la région);

  • la contrebande qui permet de commercialiser des minerais de conflit comme des minerais propres à partir des pays voisins de la RDC;

  • les conflits d’intérêt qui peuvent influencer les audits, et ce d’autant plus que la certification se transforme en marché lucratif.

La certification est donc au mieux un des outils d’une politique de bonne gouvernance minière, mais elle ne saurait être le remède au problème des minerais de conflit.

Marc-André Lagrange a participé à la rédaction de cet article.

The Conversation

Thierry Vircoulon travaille comme chercheur associé à l’Institut Français des Relations Internationales, fait partie du Groupe de Recherche sur l’Eugénisme et le Racisme et enseigne à l’Institut d’Etudes Politiques de Lille.

– ref. Certification des minerais dans la région des Grands Lacs : remède ou placebo ? – https://theconversation.com/certification-des-minerais-dans-la-region-des-grands-lacs-remede-ou-placebo-292470

Comment l’IA pourrait-elle provoquer la disparition de l’humanité ? Cinq scénarios possibles

Source: The Conversation – France in French (2) – By Toby Walsh, Professor of AI, Research Group Leader, UNSW

L’IA pourrait-elle contribuer au déclenchement d’une guerre nucléaire, notamment en fournissant de faux renseignements aux militaires ? Vitaly Kushnir / Pexels

L’ESSENTIEL

  • Une IA surpuissante pourrait poursuivre ses objectifs au mépris de la survie humaine.

  • Elle pourrait aussi faciliter la création d’armes biologiques ou contribuer au déclenchement d’une guerre nucléaire.

  • Le danger le plus crédible tient peut-être à ses effets sur nos sociétés : chômage, désinformation et divisions politiques.


Plus tôt ce mois-ci, Jacob Coxon, chercheur en intelligence artificielle (IA), a quitté Anthropic après seulement quatre mois dans l’entreprise. Dans un message publié sur X, il a déclaré :

Ceux qui développent l’IA pensent sincèrement qu’elle pourrait tous nous tuer d’ici la fin de la décennie.

Evan Hubinger, un responsable d’Anthropic, lui a donné raison, ajoutant qu’il estimait personnellement à plus de 10 % la probabilité que cela se produise au cours des dix prochaines années.

Ces déclarations ont, sans surprise, suscité de vives réactions. Il est désormais beaucoup question de ralentir la recherche sur l’IA et de renforcer le « contrôle humain » sur cette technologie.

Mais comment, exactement, l’IA pourrait-elle tous nous tuer ? Les scénarios spectaculaires ne manquent pas. La plupart reposent sur l’idée d’une IA « superintelligente », c’est-à-dire dotée de capacités supérieures à celles des humains.

J’ai retenu cinq scénarios, classés du plus vague au plus précis. Selon moi, cet ordre correspond aussi à une probabilité croissante.

1. Impossible à prévoir

Les partisans des scénarios catastrophes liés à l’IA justifient souvent leurs inquiétudes par un raisonnement circulaire assez agaçant : comment pourrions-nous imaginer ce qu’une superintelligence ferait pour éliminer des êtres moins intelligents qu’elle, comme nous ? Il faudrait être soi-même superintelligent pour prévoir ce dont elle serait capable. Autant demander à votre chien d’imaginer une guerre thermonucléaire.

La bonne nouvelle, c’est que la superintelligence est peut-être encore loin. Les modèles d’IA actuels excellent dans la résolution de problèmes précis, mais cela ne signifie pas qu’ils sont plus intelligents que les humains dans tous les domaines. Cela dit, une IA a récemment résolu l’un des sept problèmes mathématiques les plus difficiles. Elle semblerait aussi progresser sur d’autres, de quoi tempérer cet optimisme.

2. Les trombones

Une IA superintelligente serait probablement redoutablement efficace pour atteindre les objectifs qui lui sont fixés. Mais elle pourrait être indifférente à la survie de l’humanité.

Le philosophe d’Oxford Nick Bostrom en donne une illustration célèbre : une IA superintelligente conçue pour maximiser la production de trombones. Afin de remplir sa mission, elle finirait par transformer toute la matière disponible – y compris les êtres humains, les planètes et les étoiles – en trombones. C’est le résultat d’une exécution parfaite d’un objectif mal défini. L’IA ne déteste pas l’humanité : elle constate simplement que nos atomes seraient plus utiles sous forme de trombones. Rien de personnel.

Toutefois, ce scénario confond intelligence et pouvoir. Une IA superintelligente n’aurait pas nécessairement les moyens d’atteindre ses objectifs. Transformer la planète en usines à trombones nécessiterait, si on y réfléchit, quelques autorisations administratives bien humaines. Même si elle les obtenait, la multiplication des usines à trombones finirait par provoquer une levée de boucliers. Des associations contesteraient les projets en justice, tandis que des militants écologistes bloqueraient les bulldozers.

Dans le monde réel, bien des obstacles empêchent même les acteurs les plus intelligents d’imposer leur volonté à tous les autres. On pourrait d’ailleurs voir dans les centres de données une version actuelle de ce scénario théorique. Et les humains résistent de plus en plus à leur prolifération.

3. Les armes biologiques

Une IA superintelligente pourrait anéantir l’humanité en créant puis en libérant un nouvel agent biologique dangereux. C’est l’une des issues envisagées dans le scénario « AI 2027 » d’AI Futures Project, une organisation à but non lucratif qui cherche à anticiper les conséquences des progrès de l’IA.

Cette menace a pris une tournure plus concrète le mois dernier, lorsque des chercheurs de l’université Stanford ont annoncé avoir utilisé un modèle d’IA entraîné sur des séquences génétiques pour synthétiser 16 nouveaux virus. Plus inquiétant encore, les chercheurs ont envoyé les séquences génétiques à un laboratoire spécialisé dans la synthèse de séquences génétiques à la demande, qui leur a renvoyé les virus dans des tubes à essai. L’expérience n’aurait coûté, au maximum, que quelques centaines de milliers de dollars.

La bonne nouvelle, ici, c’est qu’il est extrêmement difficile de tuer tout le monde avec un nouveau virus. Pour y parvenir, il faudrait qu’il se transmette très facilement et se répande partout. Or, les virus qui se propagent aisément sont généralement moins mortels. À l’inverse, un virus très meurtrier tend à moins se transmettre : beaucoup de personnes infectées meurent avant d’avoir pu contaminer d’autres personnes.

Le Covid-19 a tué moins de 1 % de l’humanité. La pandémie la plus meurtrière de l’histoire connue reste la peste noire, qui a emporté plus d’un tiers de la population européenne au XIVe siècle. Même elle ferait probablement beaucoup moins de victimes aujourd’hui, grâce aux progrès de la médecine et de l’hygiène.

4. La guerre nucléaire

Et si l’IA s’immisçait dans la chaîne de commandement des armes nucléaires et déclenchait une guerre ? Ces cinquante dernières années, nous sommes passés à plusieurs reprises près d’un conflit nucléaire à la suite d’une erreur.

On nous assure que les systèmes de commandement nucléaire sont totalement déconnectés d’Internet. Pourtant, en 2010, les centrifugeuses du programme nucléaire iranien ont été mises hors service par le ver informatique Stuxnet, qui aurait été introduit au moyen d’une clé USB. L’IA peut aussi fournir de faux renseignements aux militaires, avec le risque de provoquer des décisions aux conséquences irréversibles.

On peut ici se rassurer en constatant que les arsenaux nucléaires ont diminué. Ils pourraient néanmoins encore causer la mort de près de la moitié de l’humanité. La plupart des victimes ne mourraient pas dans les explosions, mais de la famine provoquée par l’hiver nucléaire qui suivrait.

5. Les autres humains

Le risque le plus probable est peut-être que nous provoquions nous-mêmes notre disparition, avec l’IA comme accélérateur.

Imaginons – et ce n’est pas difficile – que l’IA entraîne des pertes massives d’emplois, inonde l’espace public de désinformation, exacerbe les divisions politiques et détruise les relations humaines en leur substituant de fausses relations avec des compagnons artificiels.

La société pourrait se désagréger. Lentement mais sûrement, elle ne serait plus capable d’assurer les conditions nécessaires à la vie d’un grand nombre d’êtres humains.

Que retenir de ces scénarios ? Certains risques méritent assurément qu’on s’en préoccupe. Mais sans doute pas de céder à la panique.


Toby Walsh est l’auteur de God AI : boom or doom ? What to expect when the machines outsmart us, publié par La Trobe University Press.

The Conversation

Toby Walsh bénéficie d’un financement de l’Australian Research Council (ARC) dans le cadre d’une bourse Laureate Fellowship, ainsi que de fonds sans restriction d’usage versés par Google.org, la branche philanthropique de Google, pour travailler avec InfoXchange à l’amélioration de ses services grâce à l’IA.

– ref. Comment l’IA pourrait-elle provoquer la disparition de l’humanité ? Cinq scénarios possibles – https://theconversation.com/comment-lia-pourrait-elle-provoquer-la-disparition-de-lhumanite-cinq-scenarios-possibles-293039

Du modèle social suédois au modèle migratoire danois : comment le Parti québécois regarde la Scandinavie

Source: The Conversation – in French – By Christophe Premat, Professor, Canadian and Cultural Studies, Stockholm University

Paul St-Pierre Plamondon accorde une place importante à la réduction de l’immigration durant la présente campagne électorale, qu’il associe à la capacité d’accueil du Québec, à la situation du français ainsi qu’à la pression exercée sur le logement et les services publics.

Cet argumentaire s’appuie notamment sur l’expérience du Danemark.

Déjà présent dans le programme sur l’immigration publié par le Parti québécois en 2024, l’exemple danois est aujourd’hui mobilisé par St-Pierre Plamondon pour soutenir qu’une politique migratoire restrictive peut aller de pair avec la défense d’un État social développé.

En tant que chercheur en études culturelles francophones, je m’intéresse particulièrement au discours politique et à la manière dont les références à des « modèles » étrangers sont mobilisées, adaptées et réinterprétées dans les campagnes électorales.




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Cette référence mérite d’être replacée dans une histoire plus longue. Le recours aux pays scandinaves comme points de comparaison ne commence pas avec l’actuel chef du Parti québécois. Il traverse, de manière inégale, l’histoire du parti depuis son fondateur, René Lévesque.

Ce qui est différent maintenant est moins la présence de cette référence que ce que les dirigeants péquistes viennent y chercher. Alors que la Scandinavie permettait d’abord de penser la social-démocratie, la redistribution et la concertation, elle sert aujourd’hui également à réfléchir aux rapports entre immigration, cohésion sociale et pérennité des services publics.

Il faut ici noter que Paul St-Pierre Plamondon connait bien le Danemark et en parle la langue : en 1994, entre ses études secondaires et collégiales, le chef du PQ a fait un échange dans une famille du sud du Danemark pendant un an, dans le cadre du programme AFS Canada.

Une entrevue en danois entre PSPP et le journaliste Anders Agger à la télévision nationale danoise, en septembre 2023.

Le tournant danois

À l’automne 2024, bien avant la publication de son plan sur l’immigration, St-Pierre Plamondon inscrivait déjà ses propositions dans une perspective comparative. À l’Assemblée nationale, le chef du PQ citait la Suède et le Danemark parmi plusieurs pays européens dont les politiques de visas et de traitement des demandes d’asile pouvaient, selon lui, inspirer des solutions au Québec.

Le plan présenté par le Parti québécois quelques mois plus tard rappelle le durcissement de la politique migratoire danoise et soutient que les sociaux-démocrates ont participé à ce changement « dans le but de sauver le modèle social-démocrate du pays ».

Le PQ associe ainsi le contrôle de l’immigration à la préservation des services publics et de la cohésion sociale. Dans plusieurs interventions publiques, St-Pierre Plamondon a présenté le Danemark comme un point de comparaison, tout en précisant qu’il ne s’agissait pas d’en transposer les politiques au Québec.

La référence aux pays scandinaves apparaît également dans un tout autre domaine. En présentant en 2025 le projet de monnaie québécoise du PQ, St-Pierre Plamondon cite la Suède, le Danemark et la Norvège — aux côtés de la Suisse et de l’Islande — comme exemples de pays comparables disposant de leur propre politique monétaire, de leur banque centrale et de leur monnaie.

Une référence qui date des origines du Parti québécois

René Lévesque aussi fait abondamment référence au modèle scandinave.

Dans un discours prononcé devant l’Economic Club de New York en janvier 1977, peu après son arrivée au pouvoir, il situe le programme du PQ dans le courant social-démocrate et cite notamment la Suède. Il précise toutefois qu’il n’existe pas de modèle unique et que chaque société doit adapter la social-démocratie à ses propres réalités.

Lévesque retient deux dimensions essentielles : la concertation entre les acteurs sociaux et la « correction des injustices ». La référence scandinave renvoie ainsi moins à des politiques précises qu’à une certaine conception de la social-démocratie.

La comparaison se fait aussi sur la question de la souveraineté. Les pays scandinaves montrent que de petites sociétés peuvent disposer d’institutions politiques fortes, intervenir dans leur économie et participer aux relations internationales sans que leur taille constitue nécessairement un obstacle à leur autonomie.

La référence scandinave articule ainsi des préoccupations sociales et nationales qui occupent une place centrale dans le projet péquiste durant cette période.

Des politiques familiales « à la scandinave »

La référence à la Scandinavie devient moins évidente dans le discours des chefs qui succèdent à Lévesque.

Sous Jacques Parizeau, Lucien Bouchard et Bernard Landry, elle ne semble plus jouer un rôle aussi structurant dans la définition publique du projet péquiste. Cette moindre visibilité ne signifie cependant pas que les possibilités de comparaison disparaissent, notamment dans le domaine des politiques sociales.

Les nouvelles dispositions de la politique familiale mises en œuvre à partir de 1997 sous le gouvernement de Lucien Bouchard en constituent l’exemple le plus évident. Pauline Marois, alors ministre de l’Éducation et ministre responsable de la Famille, joue un rôle central dans cette réforme, qui comprend notamment le développement des services de garde éducatifs à contribution réduite, la réforme des prestations familiales et le projet d’un régime québécois d’assurance parentale. Le Régime québécois d’assurance parentale, dont les origines remontent également à cette période avant son entrée en vigueur en 2006, renforcera cette orientation.

Ces dispositifs se rapprochaient des politiques familiales développées dans les pays scandinaves. Cette proximité ne permet toutefois pas de conclure à une filiation politique directe. Contrairement à la période Lévesque, où la Scandinavie constitue une référence explicite du discours péquiste, les réformes des années 1990 semblent moins souvent présentées par leurs promoteurs comme l’application d’un modèle scandinave.

Une référence qui change de fonction

Avec St-Pierre Plamondon, la Scandinavie retrouve une visibilité explicite dans le discours péquiste, mais son contenu s’est transformé.

Son intérêt pour ces expériences est antérieur aux débats actuels sur l’immigration. Dans son essai Les Orphelins politiques, publié en 2014, un chapitre consacré au « modèle scandinave » l’inscrit dans une réflexion sur le renouvellement de la gauche québécoise et le rôle de l’État.

Lors de la course à la direction du PQ en 2016, St-Pierre Plamondon mobilisait également la Suède et le Danemark dans sa réflexion sur le financement universitaire, tout en soulignant déjà les limites d’une lecture simplifiée des politiques scandinaves.

L’analogie entre le PQ et les grandes formations sociales-démocrates scandinaves ne réside évidemment pas dans leur poids électoral : le PQ n’a jamais exercé une domination comparable à celle des sociaux-démocrates suédois au XXe siècle. Il a néanmoins été, depuis les années 1970, l’une des forces structurantes de la vie politique québécoise.

En Suède et, selon une trajectoire différente, au Danemark, les sociaux-démocrates ont eux aussi longtemps aspiré à représenter davantage qu’une catégorie sociale ou une position sur l’axe gauche-droite. Leur projet de redistribution s’inscrivait dans une conception plus large de la collectivité.


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Ce rapprochement permet de mieux comprendre le tropisme scandinave du PQ. Lévesque ne trouvait pas seulement en Suède un catalogue de politiques publiques susceptibles d’être importées. L’expérience suédoise montrait aussi comment une formation politique pouvait associer modernisation économique, protection sociale et projet collectif à l’échelle d’une nation. Le modèle scandinave permettait de penser les institutions d’un Québec appelé à maîtriser davantage son développement économique et social : redistribution, concertation et intervention publique.

Chez St-Pierre Plamondon, le regard porte davantage sur les facteurs démographiques, linguistiques et économiques susceptibles d’assurer la pérennité de ce modèle. Il mobilise notamment l’expérience danoise pour articuler immigration, capacité d’accueil et préservation des services publics.

D’une référence à l’autre se dessine ainsi le déplacement des questions auxquelles le projet politique péquiste cherche à répondre.

La Conversation Canada

Christophe Premat ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Du modèle social suédois au modèle migratoire danois : comment le Parti québécois regarde la Scandinavie – https://theconversation.com/du-modele-social-suedois-au-modele-migratoire-danois-comment-le-parti-quebecois-regarde-la-scandinavie-292828

Présidentielle : le moment de vérité pour Les Écologistes ?

Source: The Conversation – in French – By Daniel Boy, Directeur de recherches émérite, Sciences Po


L’ESSENTIEL

  • Les militants écologistes voteront en décembre pour acter leur stratégie présidentielle.

  • Le parti écologiste est fracturé : certains souhaitent une alliance avec La France insoumise (LFI), d’autres avec le Parti socialiste (PS). Le sénateur Yannick Jadot a été suspendu pour avoir soutenu Raphaël Gluksmann.

  • Quelles seraient les conséquences de ces différents choix (maintien d’une candidature verte, ou effacement au profit d’un autre parti) ?


Depuis quelques mois, la perspective des élections présidentielle et législatives plonge Les Écologistes dans une réflexion douloureuse sur la meilleure stratégie électorale à adopter. Malgré les efforts de leur secrétaire nationale Marine Tondelier, la solution d’une candidature unique de la gauche, issue d’une bien problématique primaire interpartis, semble définitivement écartée. Restent alors en théorie trois stratégies possibles : une alliance dès le premier tour de la présidentielle avec La France insoumise (LFI), le maintien d’une candidature indépendante des Écologistes, ou une alliance avec le Parti socialiste (PS).

On sait que la première solution est prônée par Sandrine Rousseau, la troisième sans doute souhaitée par le PS. Raphaël Glucksmann s’est du reste adjoint le concours de Yannick Jadot, sénateur écologiste et candidat lors de l’élection présidentielle de 2022. Ce dernier a finalement été suspendu pour trois mois par la direction des Écologistes qui lui reproche son soutien au candidat Place publique.

Dans ce contexte de tensions, le maintien d’une candidature écologiste indépendante demeure une possible solution de repli. Le mouvement des Écologistes est sans aucun doute divisé sur ce choix sans que l’on puisse évaluer quelle solution l’emporterait si les adhérents étaient consultés.

Histoire d’un dilemme ancien

Pour mieux comprendre cette situation, il faut revenir sur les raisons pour lesquelles Les Écologistes se trouvent confrontés à ce dilemme. Depuis leur fondation (1984) Les Écologistes ont obtenu leurs meilleurs résultats électoraux à la fois à l’élection européenne et aux élections locales (régionales, municipales).

Les modes de scrutins, proportionnels ou mixtes, de ces élections leur ont toujours permis de garder une certaine indépendance tout en négociant des accords bénéfiques avec des partenaires. Mais en raison de leur mode de scrutin de type majoritaire à deux tours, les élections présidentielle et législatives, posent aux Écologistes des problèmes difficiles à gérer.

Pour la présidentielle, le verdict des urnes a toujours été sévère puisqu’à l’exception de Noël Mamère en 2002, aucun candidat écologiste n’a dépassé le seuil de 5 % des suffrages exprimés. Le cas des législatives est pour eux particulièrement complexe : en règle générale, les Écologistes ont toujours plafonné en moyenne nationale aux environs de 3 % à 5 % des suffrages exprimés. Pour échapper à cette borne, ils ont choisi à deux reprises de passer des accords électoraux et programmatiques avec le PS. Ces accords procuraient aux Écologistes un certain nombre de circonscriptions (29 en 1997, 63 en 2012) au sein desquelles un candidat écologiste était le seul représentant de la gauche unie. C’est à la seule condition de cette stratégie d’union que les Écologistes ont pu accéder à l’Assemblée nationale.

Dans les années récentes, la mutation progressive d’un système partisan bipolaire (gauche/droite) à un mode tripolaire (gauche/droite/extrême droite) et la montée continue de l’abstention impliquant un risque d’élimination au second tour des candidats n’ayant pas recueilli au moins 12,5 % des inscrits ont contraint les partis de gauche à choisir une stratégie d’union dès le premier tour (et non comme autre fois quand le premier tour avait désigné le meilleur candidat au sein de la gauche).

Pour maximiser leur présence au second tour, les formations de gauche ont donc adopté depuis 2022 une stratégie de partage des circonscriptions destinée à ce qu’un seul candidat représentant l’une des composantes de la coalition de gauche soit présent dans un nombre donné de circonscriptions. Restait donc à déterminer le quota de circonscriptions accordé à chacun des quatre partenaires de la gauche et le critère de ces attributions. De fait, il apparaît que le critère majeur de cette distribution a été la force électorale de chacun des partis estimée à son score lors de l’élection la plus récente, c’est-à-dire en 2022, lors de la présidentielle.

À ce jeu, le score de Jean-Luc Mélenchon en 2022 (21,9 %) assurait à LFI la grande majorité des circonscriptions (320) tandis que les 4,63 % engrangés par Yannick Jadot apportaient aux Écologistes le monopole de candidature de gauche dans seulement 97 circonscriptions. Concrétisé par la création de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) cette méthode fut reprise pour une nouvelle répartition de circonscriptions dans le cadre du Nouveau Front populaire (NFP). La prise en compte des bons résultats de Raphaël Glucksmann à l’élection européenne qui venait de se dérouler se traduisit pas un meilleur quota de circonscriptions pour le PS (169) tout en maintenant une domination pour LFI (227) et une petite diminution pour les Écologistes (88) (cf. Daniel Boy, Jean Chiche « Rapports de force à gauche révélateurs de tensions » dans Le Vote sans issues : chroniques électorales 2024). Retenons donc que si cette même méthode est appliquée lors des élections législatives qui suivront la présidentielle de 2027, le résultat obtenu par Jean-Luc Mélenchon et par le candidat social-démocrate, comparé à celui de Marine Tondelier fournira la clé de répartition des circonscriptions.

Revenons alors au dilemme des Écologistes : un accord des Écologistes avec LFI (un renoncement à présenter un candidat écologiste à la présidentielle pour faciliter l’accès de Jean-Luc Mélenchon au second tour) vaudrait sans doute promesse d’être récompensé par un très bon accord électoral pour les législatives suivantes. À l’inverse un accord avec le PS limiterait sûrement le bénéfice électoral attendu (le PS à moins de circonscriptions à offrir, car il partage souvent ses zones de force dans les grands centres urbains avec les Écologistes) et il entraînerait sans doute de la part de LFI une punition électorale. Maintenir un candidat écologiste serait une stratégie prudente puisque les Écologistes pourraient espérer une répartition au moins équivalente à celles de 2O22 et de 2024.

Quelles affinités idéologiques avec LFI et le PS ?

À ces considérations de stratégie électorale, il faut maintenant ajouter la question des affinités idéologiques. Le PS se présente aujourd’hui dans une configuration idéologique clairement orientée à gauche ne se revendiquant jamais d’une social-démocratie, mais luttant contre un capitalisme « autoritaire, débridé, ou prédateur ». Sur cette base, rien ici qui puisse choquer des adhérents et sans doute une majorité d’électeurs écologistes. Sur les questions environnementales, une série de mesures techniques sont proposées, sans rien de très spectaculaire, mais en intégrant l’essentiel des exigences écologistes.

Un point particulier concerne la question du nucléaire qui a longtemps empoisonné les relations entre socialistes et écologistes. Dans le projet socialiste actuel, la formule « Le nucléaire autant que nécessaire, les énergies renouvelables autant que possible » ne lève pas toutes les ambiguïtés, car elle ne dit rien d’un point crucial : peut-on admettre (comme les formations du centre, de la droite et de l’extrême droite) de mettre en chantier de nouvelles centrales nucléaires (type EPR2) « si nécessaire » ? Le point est d’autant plus crucial que Raphaël Glucksmann s’est déclaré partisan de cette solution (contrairement à son référent écologiste, Yannick Jadot).

Avec LFI, les relations sont plus complexes. Sur les questions environnementales, les prises de position vont souvent au-delà de ce que préconise le programme écologiste. Une mesure emblématique est proposée : il s’agit de constitutionaliser la « Règle verte » c’est-à-dire l’obligation de « ne pas prélever sur la nature plus de ressources renouvelables que ce qu’elle peut reconstituer, ni de produire plus de déchets que ce qu’elle peut supporter ». Mais on compte des divergences notables sur l’Europe, violemment mise en question par LFI, alors que les Écologistes ne s’inquiètent qu’avec retenue de ses politiques néo-libérales. Restent les doutes sur la poursuite de l’aide à l’Ukraine en guerre et, plus grave encore, le soupçon d’une bienveillance à l’égard de Poutine. Deux points qui renforcent la possibilité d’une crise majeure au sein des Écologistes si le choix était fait de soutenir Jean-Luc Mélechon dès le premier tour.

Le maintien de la candidature de Marine Tondelier aurait finalement une dernière vertu : celle d’affirmer que les Écologistes, bien que gravement mis en question par la concurrence des insoumis, présentent une offre politique plus ouverte, plus tolérante, peut-être moins violente. Car faute de se distinguer de ses dangereux concurrents, le parti des Écologistes, qui a subi bien des échecs ces derniers mois, pourrait bien être une espèce en voie de disparition.

The Conversation

Daniel Boy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Présidentielle : le moment de vérité pour Les Écologistes ? – https://theconversation.com/presidentielle-le-moment-de-verite-pour-les-ecologistes-292307

Du Web à Netflix : les multiples voyages du « Visiteur du futur »

Source: The Conversation – in French – By Delphine Le Nozach, Maître de conférences en Sciences de l’information et de la communication, Université de Lorraine

Websérie diffusée sur le Net en 2009, *le Visiteur du futur* n’en finit pas de visiter différents supports. Allociné, Fourni par l’auteur

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L’ESSENTIEL

  • Le Visiteur du futur est une comédie de science-fiction, réalisée sous forme de websérie par François Descraques, diffusée sur le Net en 2009.

  • Déjà adapté à la télévision et au cinéma, en roman, en manga, en bande dessinée et en jeu de plateau, il a débarqué sur Netflix France le 5 septembre 2026 et se plaçant rapidement dans le Top 10 des films.

  • L’exemple du Visiteur du futur montre comment un univers peut circuler, rencontrer de nouveaux publics et se prolonger dans le temps grâce à son développement transmédiatique.

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Lorsque le Visiteur du futur apparaît sur Internet en 2009, rien ne laisse présager une telle longévité. François Descraques réalise d’abord de courtes vidéos destinées au Web, avec des moyens limités et une équipe de proches. Le principe narratif est simple : un homme venu du futur surgit dans la vie de Raph pour l’empêcher d’accomplir des gestes apparemment anodins susceptibles d’entraîner, plusieurs siècles plus tard, des conséquences catastrophiques.

Derrière l’humour et la science-fiction se dessinent des préoccupations environnementales : les actions du présent ont des conséquences sur le monde dont hériteront les générations futures. Des questions qui, près de deux décennies plus tard, résonnent particulièrement avec les inquiétudes face au changement climatique. La fiction se complexifie rapidement. Des personnages deviennent récurrents, les intrigues s’allongent et une véritable mythologie se construit autour des voyages temporels.

Le succès rencontré en ligne permet alors à la série de changer d’échelle. Elle est diffusée sur France 4 en 2014 et compte finalement quatre saisons et 57 épisodes. Ce passage du Web à la télévision marque une première transformation importante : une production indépendante née sur Internet accède aux circuits traditionnels de l’audiovisuel tout en conservant la communauté constituée autour d’elle. La diffusion sur le Web constitue la première étape d’un projet qui se développera ensuite sur d’autres supports.

Quand l’histoire se poursuit au-delà de l’écran

Multiplier les supports ne suffit pas à faire du transmédia. Une même histoire peut être adaptée au cinéma, en roman ou en bande dessinée sans que son cadre narratif s’en trouve nécessairement enrichi. Dans la logique définie notamment par le chercheur américain Henry Jenkins, le récit transmédiatique repose sur le déploiement d’un univers à travers plusieurs médias, chacun apportant une contribution spécifique à l’ensemble.

C’est ce qu’il advient avec le Visiteur du futur. Lorsque la production de la série s’interrompt, son monde ne disparaît pas avec elle. Des prolongements éditoriaux prennent le relais. Les romans (Berhoun et Descraques, 2015), réunis autour de la Meute, poursuivent l’histoire après la série. Le manga la Brigade temporelle (Descraques et Lapeyre, 2026-2018) développe une autre partie de cet univers, tandis que la bande dessinée l’Élu des dieux (Descraques et Gosh, 2013) revient notamment sur les aventures du Visiteur et de son acolyte Castafolte dans le futur.

À ces productions s’ajoutent d’autres objets, notamment un jeu de société (Nawak et Pasquéoz, 2013). L’histoire s’enrichit ainsi de nouveaux récits qui prolongent la série sur d’autres supports.

Un transmédia qui n’était pas écrit à l’avance

La trajectoire du Visiteur du futur est d’autant plus intéressante qu’elle permet de nuancer une conception très stratégique du transmédia. Les grandes franchises peuvent être pensées dès leur conception pour circuler entre cinéma, séries, jeux vidéo, édition ou réseaux sociaux. Ici, rien de tel au départ. En 2009, les premiers épisodes ne s’inscrivent pas dans un vaste dispositif médiatique programmé plusieurs années à l’avance. Le transmédia se construit par étapes.

Le succès de la websérie ouvre de nouvelles possibilités de production et de diffusion ; les rencontres avec des producteurs et des éditeurs permettent ensuite à l’univers d’investir d’autres supports. Chacun contribue à inscrire ce monde fictionnel dans la durée.

Cette dimension temporelle est essentielle. Le transmédia ne sert pas seulement à étendre spatialement un univers sur plusieurs médias : il permet aussi de faire vivre la série pendant les longues périodes d’attente entre deux productions audiovisuelles. Romans, mangas, bandes dessinées ou jeu maintiennent un lien avec la diégèse et ses personnages. Ils occupent les intervalles, entretiennent la visibilité de la franchise et donnent aux publics de nouvelles occasions d’y entrer ou d’y revenir. Le transmédia apparaît autant comme une stratégie d’expansion que comme un instrument de pérennisation.

Une communauté qui fait vivre l’univers

Les publics jouent également un rôle essentiel dans cette longévité. Né sur Internet, le Visiteur du futur s’est développé dans un environnement marqué par une forte proximité entre créateurs et spectateurs. Commentaires, échanges sur les réseaux sociaux, rencontres, conventions, fanarts ou discussions autour de la fiction accompagnent son développement.

Sans devenir auteurs des récits officiels, les fans participent à une forme de coconstruction symbolique de l’univers : ils le commentent, se l’approprient, produisent leurs propres représentations et maintiennent l’intérêt pour la fiction entre deux productions. François Descraques souligne lui-même l’influence de cette communauté sur son travail :

« Les retours des fans sont tellement inspirants, généreux et créatifs que, forcément, ça m’inspire »

– Entretien mené par Violaine Appel et Delphine Le Nozach, 27 août 2022.

Cette influence témoigne des interactions qui accompagnent sa construction et son évolution.

Cette communauté accompagne également Le Visiteur du Futur dans ses changements de supports. Les personnages se retrouvent dans les romans, le manga, la bande dessinée, puis au cinéma, favorisant la continuité de l’ensemble et la fidélité d’une partie du public.

Le cinéma, treize ans après les débuts

Le passage au cinéma marque le changement d’échelle le plus spectaculaire. Sorti le 7 septembre 2022, le long-métrage réalisé par François Descraques arrive treize ans après les premiers épisodes. Plutôt qu’une adaptation de la websérie, il en propose un prolongement via une nouvelle histoire.

Le film doit dès lors relever un défi caractéristique des productions transmédiatiques : satisfaire les spectateurs qui connaissent déjà les protagonistes et leur histoire tout en restant accessible à ceux qui les découvrent. Les fans peuvent reconnaître des personnages, des références et différents éléments construits au cours des productions antérieures. Mais leur connaissance n’est pas indispensable à la compréhension du récit. Le cinéma offre une autre porte d’entrée dans l’univers.

Dès son premier jour d’exploitation, le film réalise 45 247 entrées, avant-premières comprises, et prend la tête des nouveautés sorties ce mercredi-là. Il rassemble 147 188 spectateurs lors de sa première semaine et se classe deuxième du box-office hebdomadaire français. Au terme de son exploitation, il atteint 332 370 entrées. Un succès qui confirme la capacité de cette fiction née sur le Web à trouver son public sur grand écran.

Un univers reconnaissable et partagé

Au fil de ces prolongements, le Visiteur du futur s’affirme comme un univers à part entière, avec ses personnages et ses codes propres. Cette cohérence se retrouve d’un support à l’autre, notamment grâce au rôle de François Descraques dans les différentes productions. Sa présence régulière sur les réseaux sociaux contribue également à entretenir le lien avec les publics qui suivent la websérie et ses différentes évolutions. L’œuvre conserve ainsi une identité auctoriale très marquée tout en empruntant à la logique des franchises culturelles : multiplicité des créations, circulation entre médias, diversité des partenaires éditoriaux et capacité à fédérer durablement une communauté.

Le Visiteur du futur peut aussi être lu comme une forme de marque culturelle et communautaire, construite autour de personnages, de références, de valeurs et d’expériences partagées par ses publics. Le titre relie des productions différentes au sein d’un même univers et fédère un cercle de fans qui s’y reconnaît.

Netflix, et après ?

L’arrivée du film sur Netflix France, le 5 septembre 2026, prolonge cette trajectoire. Né sur Internet avant de passer par la télévision, l’édition et le cinéma, Le Visiteur du futur retrouve avec Netflix la diffusion en ligne, dans un paysage profondément transformé par les grandes plateformes internationales.

Netflix peut désormais exposer l’œuvre à des spectateurs qui n’ont connu ni la websérie originale ni sa diffusion télévisée. Pour eux, l’entrée dans l’univers se fera par le film, sa production audiovisuelle la plus récente. Certains publics ont découvert Le Visiteur du futur avec la websérie et suivi ses différentes extensions jusqu’au cinéma ; d’autres peuvent aujourd’hui commencer par le film avant de remonter vers les récits qui l’ont précédé. La chronologie de production ne correspond donc pas nécessairement à celle de la découverte.

Reste à savoir si cette nouvelle exposition conduira ces spectateurs vers les autres composantes de l’univers. Regarderont-ils la websérie, toujours accessible en ligne ?

Chercheront-ils à découvrir les romans, le manga ou la bande dessinée ? Ou leur expérience du Visiteur du futur se limitera-t-elle au film ? Des questions se posent aussi du côté de la création. Quelle pourrait être la prochaine étape pour Le Visiteur du futur ? Une nouvelle production audiovisuelle, un jeu vidéo, une expérience immersive ? Le Visiteur n’a peut-être pas fini de voyager.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Du Web à Netflix : les multiples voyages du « Visiteur du futur » – https://theconversation.com/du-web-a-netflix-les-multiples-voyages-du-visiteur-du-futur-292380

Comment impliquer les personnes vivant à proximité des installations nucléaires dans la surveillance de la radioactivité ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Vanessa Durand, Cheffe du Laboratoire de Surveillance de l’Environnement par échantillonnage, ASNR

Une étude participative menée près du site de retraitement de combustibles nucléaires usagés à La Hague, dans la Manche, montre comment impliquer davantage les populations, résidant à proximité, dans la surveillance de la radioactivité. Truzguiladh/WikiCommons, CC BY-SA

L’ESSENTIEL

  • Les zones qui jouxtent les installations nucléaires font l’objet, en France, d’une surveillance régulière par les exploitants et l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR). Cela concerne l’air, les eaux, les sols, la faune, la flore, mais aussi les aliments.

  • Comment s’assurer que les prélèvements effectués reflètent, en particulier pour les denrées alimentaires, les pratiques de consommation et d’autoconsommation (potagers, chasse…) d’un territoire donné ? L’ASNR a mis en place une étude participative pour répondre à cette question.

  • À La Hague, dans la Manche, à proximité de l’usine de traitement du combustible nucléaire et du centre de stockage des déchets radioactifs, cette étude participative a pu être menée avec succès.


En France, la radioactivité de l’environnement à proximité des installations nucléaires fait l’objet d’une surveillance régulière. Des prélèvements sont ainsi réalisés dans l’air, les eaux, les sols, la faune, la flore et les aliments. Cette surveillance, qui incombe d’abord aux exploitants nucléaires, mobilise également des scientifiques de l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR). Cette surveillance peut également être complétée par l’action d’associations de défense de l’environnement.

En plus de réglementer et de contrôler les installations nucléaires, l’ASNR effectue ses propres mesures pour assurer la surveillance régulière de la radioactivité dans l’environnement et mène également des études complémentaires si besoin. Ceci permet de suivre l’influence des rejets autorisés dans l’environnement, d’estimer l’exposition de la population et de repérer une situation inhabituelle.

Or, identifier les lieux de prélèvement et les aliments à analyser suppose de connaître les spécificités de chaque territoire, afin de les choisir judicieusement. Ces éléments sont déterminants et conditionnent ce que l’étude pourra mettre en évidence. À cette étape, la connaissance locale du terrain est indispensable.

À La Hague (Manche), où se trouvent un centre de stockage de déchets radioactifs et une usine de traitement du combustible nucléaire usé exploitée par Orano (ex-Areva), une campagne de prélèvements et de mesures consacrée aux productions alimentaires locales a fait l’objet d’une construction participative entre l’ASNR et des acteurs de terrain : membres des commissions locales d’information sur le nucléaire, producteurs agricoles et autres acteurs de la société civile habitant le Cotentin.

Une expérience réussie qui montre comment de telles approches permettent de répondre plus directement – et de façon moins institutionnelle – à des questions que se posent souvent les riverains de ces installations.

La Hague, un site nucléaire unique dans le paysage français

Entre 2018 et 2024, l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN)
– qui a depuis fusionné avec l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) pour devenir l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR) – a mené plusieurs campagnes autour du site Orano de La Hague, dans le cadre de ses activités d’expertise et de recherche.

Vue aérienne de l’usine de retraitement de La Hague. On distingue à gauche, jouxtant l’usine, les couvertures herbeuses du Centre de stockage de la Manche.
Jean-Marie Taillat/Orano (ex-Areva), La Hague (Manche)., CC BY-SA

Ce choix ne doit rien au hasard. La Hague occupe une place particulière dans le cycle nucléaire français. Depuis plusieurs décennies, les combustibles usés du parc français, composé de plusieurs dizaines de réacteurs nucléaires, convergent vers ce site pour y être traités. Cette activité conduit notamment au rejet autorisé – mais strictement encadré – de krypton 85 (un gaz rare et donc inerte chimiquement, qui interagit peu avec l’environnement), de tritium, de carbone 14 et d’iode 129.

Au regard des quantités de combustibles nucléaires traitées, l’installation représente un enjeu majeur de la surveillance. Un bilan de l’état des connaissances en 2018 a mis en évidence que la précision des données de la surveillance variait en fonction des milieux.

Pour l’alimentation, les données disponibles concernaient principalement les poissons et les mollusques. Les mesures récentes étaient moins nombreuses pour la viande, les légumes et toute autre denrée pouvant être produite ou transformée localement, telles que le fromage.

Une question précise se posait alors : que retrouve-t-on vraiment dans les aliments produits ou collectés autour du site de La Hague ?




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Une campagne construite avec les acteurs locaux

Pour y répondre, un groupe de travail a réuni l’ASNR, des membres des commissions locales d’information et des représentants des exploitants nucléaires, Orano La Hague, et du centre de stockage de la Manche (CSM) de l’Agence nationale de gestion des déchets radioactifs (Andra).

Les participants ont échangé autour du plan de prélèvements, notamment au sujet des lieux et des modes de collecte. Ils ont également identifié les producteurs locaux, parmi lesquels des maraîchers et des éleveurs et ont contribué au choix et à la collecte des échantillons.

La campagne a porté sur des productions végétales et animales ainsi que sur le gibier chassé. Chaque type d’aliment renseigne sur une voie de transfert différente : une plante capte ce qui provient de l’air et du sol et un animal intègre ce qu’il respire, boit et mange.

Le lieu des prélèvements est, lui aussi, un élément déterminant. Pour comprendre l’origine d’un marquage radioactif, la localisation compte autant que la valeur mesurée. Ce choix a donc été décidé en tenant compte des vents dominants sur le territoire.

Les échantillons collectés ont ensuite pu être transférés vers les laboratoires de l’ASNR, qui ont procédé aux mesures et à l’interprétation des résultats.

Ce que racontent les mesures

Les aliments contiennent naturellement des radionucléides, qui les composent, comme le potassium 40. S’y ajoutent des traces de radionucléides artificiels issus des essais atmosphériques d’armes nucléaires et des accidents passés. L’ensemble forme ce qu’on appelle un « bruit de fond radiologique », dont l’ASNR a publié une synthèse nationale en 2022.

Les analyses des échantillons prélevés autour du site d’Orano La Hague témoignent de l’influence actuelle du site : le tritium et le carbone 14, présents dans ses rejets autorisés, ont été mesurés au-dessus de leur bruit de fond dans plusieurs végétaux et denrées alimentaires.

Les ajoncs (ici, Ulex parviflorus) sont un ensemble de petits arbustes à fleurs jaunes que l’on retrouve notamment sur le littoral.
Jeantosti/WikiCommons, CC BY-SA

Les niveaux de radioactivité les plus élevés se trouvent surtout près de l’installation et dans l’axe des vents dominants, puis diminuent avec la distance.

Sur le littoral, certaines mesures sont plus élevées qu’à proximité du site, ce qui peut s’expliquer par le transport des embruns vers la végétation d’une partie du tritium rejeté en mer. Les ajoncs, utilisés comme bio-indicateurs – organismes vivants ou groupe d’organismes dont l’état, le comportement ou la présence permet d’évaluer la santé et la qualité de leur environnement – font apparaître ce gradient plus nettement que les aliments.

Dans les denrées alimentaires, enfin, le niveau de radioactivité d’une à cinq fois le bruit de fond, ce qui est faible. Les estimations dosimétriques associées, qui intègrent chaque radionucléide étudié, la quantité consommée et le comportement de celui-ci dans l’organisme, concluent à une exposition très faible pour les consommateurs.




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Des chiffres publics, mais surtout expliqués

Les résultats des mesures de la radioactivité, effectuées notamment par les exploitants nucléaires et par l’ASNR, sont centralisés par le Réseau national de mesures de la radioactivité de l’environnement. Or, la loi relative à la transparence et à la sécurité en matière nucléaire, adoptée en 2006, consacre le droit du public à une information fiable et accessible sur les risques et les rejets. L’ouverture des données de ce réseau répond donc à cette exigence.

Mais publier des chiffres ne suffit pas : les unités sont techniques, les résultats comportent des incertitudes et une détection ne renseigne pas directement sur la dose reçue. L’expérience participative menée autour du site Orano de La Hague, qui a associé des acteurs locaux, a permis d’identifier et de prendre en compte des productions alimentaires spécifiques et des pratiques d’autoconsommation que le dispositif habituel n’aurait pas intégrées.

Cette démarche participative est bienvenue, mais elle ne peut produire ses effets que dans un cadre transparent. En effet, un groupe de travail ne représente jamais la totalité des parties prenantes. La transparence est donc essentielle pour que chacun puisse avoir accès au protocole retenu, aux responsabilités des différents acteurs et aux éventuelles questions qui restent encore ouvertes.

Bien conduite, une démarche participative permet de prendre en compte efficacement les questions des habitants et permet aux scientifiques d’expliquer leurs résultats, mais aussi le choix de la méthode et le chemin qui ont permis de les obtenir.




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Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Vanessa Durand ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Comment impliquer les personnes vivant à proximité des installations nucléaires dans la surveillance de la radioactivité ? – https://theconversation.com/comment-impliquer-les-personnes-vivant-a-proximite-des-installations-nucleaires-dans-la-surveillance-de-la-radioactivite-291389

Décarbonation des transports : comment éviter la compétition entre biocarburants et cultures alimentaires ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Jean-Philippe Héraud, Responsable de programmes biocarburants au Centre de Résultats Produits Energétiques à IFPEN, IFP Énergies nouvelles


L’ESSENTIEL

  • Les biocarburants sont essentiels pour réduire la consommation de carburants fossiles dans le secteur des transports en complément d’autres solutions, telles que l’électrification et le recours aux électrocarburants.

  • La première génération de biocarburants utilisée mobilise des ressources agricoles pouvant entrer en compétition avec l’alimentation humaine ou animale.

  • Une nouvelle génération de biocarburants dits avancés, produits à partir de déchets, notamment des résidus agricoles et sylvicoles, a été développée, mais doit désormais passer à l’échelle industrielle.


SP95-E10, E85, B7, B10 : vous avez sûrement aperçu ces sigles lors de votre dernier plein à la station-service. Ces acronymes décrivent des mélanges de carburants qui incluent une part de biocarburants, ainsi nommés car ils sont produits à partir de ressources issues de la biomasse.

Actuellement, une large part de ces biocarburants est produite à part de cultures spécifiques : maïs, blé, betteraves ou canne à sucre, par exemple. De nouveaux types de biocarburants, dits « avancés », produits à partir de déchets (résidus agricoles notamment), se développent peu à peu.

L’enjeu ? Limiter le risque de compétition entre cultures énergétiques et alimentaires. État des lieux.

Les biocarburants déjà présents en France

Commençons par un rapide panorama des biocarburants déjà disponibles à la pompe.

Les carburants SP95-E10 et E85 sont destinés aux moteurs essence. Ils sont composés d’une part d’hydrocarbures produits à partir de pétrole (carburant traditionnel), mais également d’une part d’un biocarburant – l’éthanol – à hauteur de 10 % en volume pour le SP95-E10 et de 85 % pour le E85. L’éthanol est incorporé principalement pur (molécule d’éthanol), mais peut aussi l’être sous forme d’éther éthyle tertiobutyle (ETBE).

En 2025, sur les 1,6 million de tonnes de biocarburants incorporés dans l’essence distribué en France, l’éthanol représentait 94 % du volume, dont 72 % sous forme d’éthanol pur et 22 % sous forme d’ETBE. Sur la même période, la quantité totale d’essence vendue (SP95-E5, SP98-E5, SP95-E10 et E85 confondus) était de 11,7 millions de tonnes.

En France, au cours de l’année 2025, l’éthanol a été produit essentiellement à partir de maïs (40 %), de blé (18 %), de betteraves (8 %) et de canne à sucre (4 %). Environ 50 % de ces ressources ont été cultivées en France.

Les carburants B7 et B10 sont, quant à eux, des carburants « gazole » destinés aux moteurs diesel. Aux hydrocarbures d’origine fossile sont principalement mélangés des biocarburants de type esters méthyliques d’acide gras (EMAG), à une teneur maximale de 7 % ou 10 % en volume, selon le carburant. En France, 2,3 millions de tonnes d’EMAG ont été incorporés, en 2025, dans les 2,7 millions de tonnes de biocarburants intégrés au gazole, dont la consommation totale s’élève à 27 millions de tonnes.

Ces esters méthyliques d’acide gras proviennent à environ 75 % d’huile de colza, dont un tiers issu de la production française.




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Les nouveaux biocarburants produits à partir de déchets

Or, toutes ces ressources sont issues de cultures destinées également à l’alimentation humaine ou animale. Pour limiter le risque de compétition avec ces usages, l’Union européenne, par l’intrmédiaire de sa directive sur les énergies renouvelables (RED III), a limité leur taux d’incorporation à 7 % de la consommation totale d’énergie finale du secteur des transports.

L’incorporation de ces biocarburants de première génération a engagé une première étape de la transition vers des énergies non fossiles. Mais cela reste insuffisant pour atteindre la neutralité carbone que l’Union européenne s’est fixée pour 2050. Les États membres doivent encore réduire davantage leurs émissions de gaz à effet de serre, notamment dans le secteur des transports, qui représente en France environ 34 % des émissions nationales.

Pour y parvenir, les États membres peuvent soit imposer un taux plancher d’incorporation d’énergie renouvelable dans les carburants, soit imposer une réduction de l’intensité des gaz à effet de serre par rapport à une valeur de référence. La France a choisi la seconde option, avec une cible de réduction des émissions de gaz à effet de serre de 14,5 % en 2030 par rapport à 1990. Pour atteindre cet objectif, la France doit donc incorporer des carburants moins carbonés, et dont la production n’entre pas en compétition avec les cultures destinées à l’alimentation.

Les biocarburants dits avancés, ou de deuxième génération, produits à partir de déchets et de résidus agricoles et sylvicoles, répondent à ces enjeux. Ils contribueront en partie à cet objectif en complément d’autres solutions, telles que l’électrification des transports et le recours aux électrocarburants (carburants de synthèse produits à partir d’électricité).

Les déchets de bois de faible valeur peuvent être utilisés pour produire des biocarburants « avancés ».
USDA Forest Service/Deborah Page-Dumroese

La directive européenne RED III liste, dans son annexe IX, partie A, les ressources éligibles. Sans être exhaustive, cette liste de matières premières comprend les fractions de la biomasse correspondant :

  • aux déchets municipaux en mélange,

  • aux déchets industriels impropres à un usage dans la chaîne alimentaire humaine ou animale,

  • à la paille et aux coques,

  • à la biomasse issue des déchets et résidus de la sylviculture et de la filière bois : écorces, branches, produits des éclaircies précommerciales, etc.

Au-delà de la disponibilité de ces ressources, qui fait souvent débat, l’un des enjeux est leur approvisionnement. Ces nouvelles filières doivent être structurées pour collecter la biomasse disponible et alimenter les futures unités industrielles, qui nécessiteront chacune plusieurs centaines de milliers de tonnes de matières premières par an.

Pour renforcer cette trajectoire de décarbonation, la directive RED III fixe par ailleurs, dès 2030, une cible d’utilisation de ces biocarburants avancés. Ils devront constituer au moins 5,5 % de l’énergie fournie au secteur des transports – dont au moins 1 % de carburants renouvelables d’origine non biologique (des carburants synthétiques, essentiellement dérivés de l’électricité.)




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Ces biocarburants avancés ont une empreinte carbone réduite de 85 % à 90 % par rapport à un carburant fossile traditionnel, contre une réduction d’environ 70 % pour les biocarburants de première génération.

Ces chiffres reposent sur des analyses de cycle de vie, réalisées de la ressource jusqu’à l’usage pour chaque filière : elles permettent de quantifier les émissions de CO₂, mais aussi d’autres impacts (consommation d’eau, d’engrais, etc.).

Quel véhicule et quel carburant émettent le moins de gaz à effet de serre ?
IFPEN, Fourni par l’auteur

Les technologies nécessaires

Mais la transformation de ces déchets et résidus, sous forme solide, en carburants liquides constitue un véritable défi technologique. L’expertise de l’IFPEN dans le développement des technologies de production de carburants conventionnels a été mise à profit pour développer ces nouvelles filières de biocarburants avancés.

Après dix ans de recherche et d’innovation, l’IFPEN a ainsi validé les technologies Futurol pour la production d’éthanol avancé, BioTfueL pour la production de kérosène et/ou de gazole et Jetanol, également vouée à la production de kérosène.

Après un développement à l’échelle du laboratoire, ces technologies ont fait l’objet d’unités préindustrielles, qui ont permis d’en valider les performances et d’acquérir un savoir-faire opérationnel. Elles sont aujourd’hui commercialisées dans le monde entier par Axens, filiale de l’IFPEN.

Malgré l’évolution de la réglementation, et la disponibilité de technologies éprouvées, ces solutions ne sont pas encore massivement déployées à l’échelle industrielle.

Plusieurs freins l’expliquent :

  • la réticence des financeurs à investir dans de premières unités à l’échelle industrielle,

  • le montant élevé des investissements requis (souvent entre 500 millions et 1,5 milliard d’euros par unité),

  • et la difficulté à trouver des acheteurs acceptant de s’engager sur le long terme et sur des volumes élevés pour des produits dont le coût de production reste encore plus élevé que les biocarburants conventionnels.

Deux projets industriels sont en cours de réalisation en France : NACRE, basé sur la technologie Futurol, et BioTJet, basé sur la technologie BioTfueL.

Pour autant, l’amélioration de ces technologies reste une préoccupation quotidienne pour l’IFPEN : mieux valoriser le carbone biogénique (c’est-à-dire le potentiel énergétique stockée par les plantes) disponible, réduire la consommation énergétique des procédés, améliorer la qualité des produits finis et développer des catalyseurs plus performants sont autant d’axes de travail pour réduire le coût des investissements et le coût de production.

La mise en production d’unités industrielles fondées sur ces technologies françaises représente, pour la France, une réelle opportunité de réindustrialisation et de souveraineté énergétique.




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Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Jean-Philippe Héraud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Décarbonation des transports : comment éviter la compétition entre biocarburants et cultures alimentaires ? – https://theconversation.com/decarbonation-des-transports-comment-eviter-la-competition-entre-biocarburants-et-cultures-alimentaires-291484

C’est quoi, réussir sa première année post-bac ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Carine Mira, Docteure qualifiée en sciences de l’éducation et de la formation, CY Cergy Paris Université


L’ESSENTIEL

  • Les jeunes de 18-19 ans ressentent une forte pression à ne pas « se tromper » dans leur orientation post-bac.

  • Dans l’imaginaire collectif français, une trajectoire non linéaire est perçue comme un échec.

  • Le narratif du « décrochage » peut aussi s’expliquer par la manière dont les pouvoirs publics perçoivent le coût de ces trajectoires.


Réussir son orientation ? « C’est trouver sa voie directement. » Cette phrase, nous l’avons entendue de la part de nombreux jeunes en Terminale ou en première année dans le supérieur, lors de nos recherches. Ils et elles expriment un impératif à faire « le bon choix » et à ne pas « perdre de temps » sous peine de « rater leur vie ». La crainte du décrochage se manifeste tout au long de la scolarité mais est particulièrement forte au moment du choix d’orientation post-bac avec Parcoursup, puis pendant les études supérieures.

Derrière ce terme de « décrochage », plusieurs réalités coexistent : les NEET (« Not in Education, Employment or Training », en français « ni en emploi ni en formation »), celles et ceux qui s’insèrent professionnellement, qui font une pause ou qui se réorientent l’année suivante (parfois même en cours d’année).

Perçu comme un échec par les jeunes, l’arrêt d’une formation pourrait toutefois être considéré comme une étape, plutôt qu’un point final. Pourquoi n’est-ce pas le cas ? Afin de répondre à cette question, nous avons mené des recherches auprès de jeunes adultes de 18 ans et 19 ans au sein d’une université de grande couronne francilienne : une enquête auprès de personnes commençant leurs études en L1 et une autre auprès de décrocheuses et décrocheurs en L1.

L’orientation, un enjeu individuel où se jouent les trajectoires sociales

L’orientation du secondaire vers le supérieur est un moment où l’intérêt individuel rencontre la logique d’affectation, qui détermine les futures positions sociales. Du point de vue individuel, le jeune est en cours de constitution de son identité d’adulte avec toutes les injonctions normatives à « devenir soi et à réussir sa vie », renforcée et rendue concrète par la nécessité de « trouver son orientation ».

« Se connaître » et « connaître le champ des possibles » pour trouver « son orientation », voilà ce qui explique en grande partie la peur d’échouer des néo-étudiantes et néo-étudiants, surtout durant une phase où l’identité est en cours de construction.

La construction du choix d’orientation est un processus identitaire complexe. D’abord, selon l’image projetée de soi dans l’avenir, puis selon les rôles sexués qui peuvent « enfermer » dans des « orientations différenciées ». Il existe une zone d’alternatives acceptables pour envisager l’avenir, qui se situe de manière différenciée selon son niveau scolaire et selon son genre.

Enfin, les représentations sur les métiers comme sur les études sont essentielles pour construire sa trajectoire d’orientation. Selon les informations, connaissances, opinions et croyances, toutes les possibilités ne sont pas ouvertes. Toutes ces questions de représentations sont au fondement des choix d’orientation, qui sont vécus avec une intensité émotionnelle variable en fonction, notamment, de l’accompagnement.

La procédure Parcoursup entérine les choix qui sont faits, fonctionnant comme une « grande épreuve ». La dernière étape du choix d’orientation en fin de terminale se réalise à la rentrée, dans les amphithéâtres, lorsque les représentations fantasmées des études rencontrent la réalité. Le décalage est parfois grand et cette désillusion peut fragiliser la trajectoire des jeunes étudiantes et étudiants.

En parallèle des questions psychologiques, les jeunes vivent une étape d’affectation qui parachève le tri social entamé dès la fin du collège. L’orientation scolaire et professionnelle a ceci de spécifique qu’elle est à la fois un mouvement de construction identitaire et un moment d’attribution d’une place sociale selon le mécanisme du crédentialisme (où le diplôme est la clé d’entrée privilégiée). Cela renforce le poids du choix d’orientation, des inégalités sociales et par conséquent de la pression autour de cette question d’études supérieures ou d’insertion professionnelle.




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Le décrochage est pour certains et certaines la conséquence de facteurs sociaux et de contraintes associées. Par exemple, Laetitia, entrée en L1, a un emploi à mi-temps à côté, nécessitant un passage de chaque année en deux ans ; puis, Seb, vivant à deux heures de l’université, partagea une chambre avec ses frères, donc sans espace à soi pour travailler ; Zara raconte que, quand elle vient à l’université, elle a « l’impression de ne pas y être » à cause de la solitude.

Le choix d’orientation est posé de manière majeure en terminale, mais la construction individuelle n’est pas terminée, des fluctuations dans les projections peuvent donc se produire. Par ailleurs, des effets d’inégalités et de situations sociales non anticipées peuvent avoir des conséquences durant les années d’études.

Reconsidérer la « réussite »

Considérant ces éléments psychologiques et sociaux structurant la vie des jeunes de 18-19 ans, pourquoi continuer à considérer la performance académique comme l’unique réussite ? Que faire des trajectoires parallèles, des questionnements et des changements d’avis ? Que faire des situations de vie évolutives ? Ne pourrait-on pas considérer une première année post-bac comme apprentissage des codes du supérieur pour décider, en connaissance, de la suite à donner à son parcours ?

De surcroît, l’évolution technologique très rapide avec l’émergence de l’IA et les enjeux autour du dérèglement climatique vont nécessairement induire des inflexions dans de nombreux métiers (certains devront devenir « verts » ou, au moins, « verdissants »).

Dans ce contexte, un choix d’orientation fait en 2026 peut conduire vers un besoin de formation complémentaire ou même d’une réorientation ultérieure, simplement du fait de la modification de ce métier, voire de sa disparition.

Le concept de « décrochage » : une vision gestionnaire de l’action publique ?

Ces idées entrent en contradiction avec l’impératif d’économies de l’action publique. Pour l’État, le décrochage en premier cycle (les trois premières années dans le supérieur) coûte environ 534 millions d’euros, sans compter la restauration, l’hébergement et la médecine scolaire. La moitié de ces frais est imputable à la première année d’études : seuls 49 % des L1 passent en L2 et 29,5 % obtiennent leur licence en trois ans. Ces 265 millions d’euros liés à la L1 se décomposent en 160M€ pour le redoublement (50 000 personnes) et 105 millions d’euros pour les sorties sans diplôme (33 000 personnes).

Le rapport 2025 de la Cour des comptes, entièrement consacré aux politiques publiques en faveur des jeunes, encourage les universités à faire mieux pour accompagner le premier cycle :

« La réussite en licence est donc fondamentale aussi bien pour les jeunes que pour l’économie générale du système de formation. »

Certes, les 534 millions d’euros du « décrochage » sont conséquents et dans une période d’austérité financière, la question du coût se pose. Toutefois, la conséquence de ce souci financier induit, nous semble-t-il, une définition de la réussite qui serait de passer en année supérieure. Toutes les déviations, bien que faisant l’objet de dispositifs universitaires tels que les césures, les réorientations en cours ou en fin d’année, ne seraient alors que des déviations par rapport à la norme de passage en L2 et d’obtention de la licence en 3 ans.

Ces déviations induiraient au mieux un coût individuel et sociétal surajouté, au pire, un sentiment d’échec et une perte de confiance en soi des jeunes en études. De plus, appréhender ces trajectoires à l’aune d’un échec ou d’un trop dépensé pour les finances publiques, remettrait toute la responsabilité sur les étudiantes et les étudiants et conduirait à une forte stigmatisation.

Cette « peur d’échouer » augmenterait encore la pression durant la phase Parcoursup, dans une forme de boucle de renforcement.

L’accrochage ou le décrochage dans les études supérieures est un enjeu complexe : psychologique, social, sociologique, pédagogique et institutionnel. Réduire cette question à une « bonne orientation » est sans doute une vision restrictive, conduisant à dramatiser les décisions prises en terminale, en intériorisant l’objectif de performance de réussite, alors qu’elles ne sont qu’une étape dans le processus de construction des individus. Quelques pistes pour aller plus loin : faire évoluer les modalités pédagogiques, dépasser la norme de la linéarité des trajectoires pour envisager la non-linéarité (y compris dans les aides et bourses), mieux accompagner l’arrivée dans le supérieur (quitte à passer plus de temps à accueillir).

The Conversation

Carine Mira a un poste de post-doctorante financé par un PIA NCU au sein de CY Cergy Paris Université.

– ref. C’est quoi, réussir sa première année post-bac ? – https://theconversation.com/cest-quoi-reussir-sa-premiere-annee-post-bac-288549

La BCE subventionne déjà les banques commerciales : pourquoi pas la transition écologique ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Jézabel Couppey-Soubeyran, Maîtresse de conférences en économie, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne


L’ESSENTIEL

  • La Banque centrale européenne exerce, sans le nommer tel quel, un pouvoir de subvention, au bénéfice exclusif des banques commerciales.

  • Les intérêts payés aux banques commerciales atteignent 360 milliards d’euros depuis 2022.

  • Techniquement, rien n’empêcherait la BCE de subventionner la bifurcation écologique.


Trois cent soixante milliards d’euros ! C’est plus du tiers du besoin d’investissements additionnels dont les pays membres de l’Union européenne ont besoin selon le rapport Draghi pour « numériser et décarboner l’économie et accroître notre capacité de défense ».

C’est aussi à peu près la somme d’intérêts versés par la Banque centrale européenne (BCE) – depuis le resserrement de sa politique monétaire en 2022 après la pandémie de Covid-19 jusqu’à aujourd’hui – aux banques commerciales de la zone euro, sans rien leur demander en échange.

Près de 360 milliards d’euros d’intérêts

Il convient de rappeler que les banques commerciales ont elles aussi une banque, la banque centrale.

Sur leur compte à la banque centrale, les banques commerciales doivent toujours avoir en réserve de quoi se régler entre elles les paiements qui font suite à ceux de leurs clients déposants. Il y a une part de réserves obligatoires – égales à au moins 1 % des dépôts de leurs clients depuis 2012 contre 2 % auparavant – que la BCE ne rémunère plus depuis 2023 et des réserves excédentaires qu’elle rémunère à son taux directeur plancher, le taux des facilités de dépôts.

En 2023, la BCE remonte son taux de la facilité de dépôts jusqu’à 4 % en réponse à l’inflation. Les réserves des banques sont encore gonflées de toutes les liquidités obtenues après la crise financière et pendant la pandémie de Covid-19
– entre 3 000 milliards et 4 000 milliards d’euros environ de réserves excédentaires en 2023.

En cette année, la BCE paye aux banques commerciales de la zone euro quelque 126 milliards d’euros d’intérêts. En cumulé entre 2022 – où les réserves des banques étaient au plus haut et les taux directeurs au plus bas (0 %) – et 2026 – où les réserves excédentaires sont redescendues à 2 300 milliards d’euros environ avec un taux de la facilité de dépôts de 2,5 % –, elle verse pas loin de 360 milliards d’intérêts aux banques.

Au profit des banques

La Banque centrale européenne ne demande rien aux banques commerciales en échange ; c’est un versement sans contrepartie.

Elle n’a pas besoin de ressources préexistantes pour payer ces intérêts. De même qu’elle crée à partir de rien (ex nihilo) la monnaie qu’elle prête aux banques commerciales quand elles en ont besoin, ou celle pour payer les titres qu’elle achète quand elle estime nécessaire de soutenir le marché, elle crée aussi de la monnaie pour payer des intérêts aux banques.

Avec une différence à noter à l’actif du bilan (ce qu’elle possède) de la banque centrale :

  • dans le premier cas, elle enregistre un prêt à son actif que les banques lui remboursent ;

  • dans le deuxième cas, elle enregistre un titre, souvent des obligations publiques ;

  • dans le troisième cas, celui du paiement d’intérêts, rien ne vient à son actif.

Autrement dit, quand elle verse des intérêts aux banques, la BCE crée une « subvention » à partir de rien !

Bien que la BCE justifie ce versement d’intérêts en expliquant qu’il est devenu indispensable au pilotage de sa politique monétaire, il s’agit bien d’une subvention comme la qualifient Paul De Grauwe et Yuemei Ji dans les colonnes du blog CEPR/VoxEU, en 2023, « Monetary policies that do not subsidise banks ».

Pourquoi ne pas mettre ce pouvoir de créer des subventions à partir de rien au service de la collectivité en contribuant au financement de transition écologique ?

Investissements écologiques non rentables

Les investissements que requiert la transition écologique et sociale sont indispensables et, pour une part, non rentables : l’isolation thermique, la rénovation des écoles et des hôpitaux ou la création d’espaces verts dans les villes pour les adapter au réchauffement climatique.

Aucun de ces projets ne dégage de rendement financier susceptible de rembourser un emprunt. Ils ne sont pas finançables à crédit ; ils nécessitent des subventions.

Peut-il s’agir de subventions classiques allouées par l’État, financées par la dette publique ou l’impôt ? En partie seulement et à la condition de trouver des marges de manœuvre sur le marché de la dette comme des politiques spécifiques de rachat de titres – quantitative easing –, des emprunts réalisés en commun par les États de la zone euro – en émettant des eurobonds –, des réformes fiscales ou de réorienter des subventions existantes.

Mais ce ne sera pas à la hauteur des besoins pour trois raisons :

  • la dette publique ne peut pas continuellement augmenter sans coûter de plus en plus cher ni finir par susciter la défiance des investisseurs ;

  • l’augmentation des impôts est difficile à soutenir politiquement dans une société où l’injustice fiscale a érodé l’adhésion à l’impôt ;

  • ces deux sources classiques de financement public nécessitent un taux de croissance suffisamment élevé, sinon elles se tarissent. La Banque de France ne prévoit qu’une croissance à 0,9 % en 2027 et à 1,2 % en 2028. Et, de toute façon, peut-on concilier la quête de croissance et le respect des limites planétaires ? Probablement pas.

Une subvention ni payante ni remboursable

Une « subvention monétaire » émise par la banque centrale ouvrirait une source complémentaire de subventions qui ne pèserait pas sur la dette. Du point de vue de son émetteur, la BCE, ce mode de création monétaire viendrait explicitement compléter ceux dont elle dispose déjà – quand elle prête aux banques, quand elle achète des titres.




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Du point de vue de ses bénéficiaires, un ensemble d’acteurs non bancaires >/br>– ménages, entreprises, associations, ou les collectivités locales –, la subvention monétaire ne serait ni payante – pas de paiement d’intérêt – ni remboursable. Elle n’exigerait pas non plus de céder un titre.

Ce serait de la « monnaie sans dette » adaptée au financement de l’indispensable non rentable, distincte de la « monnaie-dette » issue du crédit, qui ne finance que ce qui est suffisamment rentable pour en payer le prix et la rembourser.

Monnaie magique ?

Serait-ce de la monnaie « magique » ?

Pas plus magique que la monnaie créée par le crédit ou par des achats de titres. À chaque fois, c’est un pur jeu d’écritures comptables : la banque inscrit simultanément à l’actif de son bilan, le crédit qu’elle octroie ou le titre qu’elle achète et, à son passif, le dépôt qui en résulte pour le bénéficiaire.

Les crédits, ou les achats de titres, font les dépôts.

Techniquement, rien n’empêche une banque centrale d’émettre de la monnaie sans l’adosser à un prêt ou à un achat de titre. La preuve : celles de l’Eurosystème rémunèrent les réserves des banques sans l’adosser à un actif. L’absence d’actif en contrepartie créerait une perte au bilan de la banque centrale, mais cela ne l’empêcherait pas de fonctionner.

On peut également imaginer l’enregistrement d’un actif non exigible qui valoriserait l’impact écologique ou social de la subvention monétaire. L’émission de la subvention se ferait alors sans déséquilibrer le bilan de la banque centrale ; cette dernière poserait ainsi un premier jalon de comptabilité écologique à son bilan.

Commencer à petite échelle

Serait-ce une planche à billets inflationniste ? Absolument pas.

Ces montants seraient fléchés vers des dépenses d’investissement spécifiquement éligibles au dispositif. Ils seraient bien inférieurs à ceux des achats de titres pendant la gestion des crises financière et sanitaire – jusqu’à environ 130 milliards d’euros mensuels (pic de juin 2020) d’assouplissement quantitatif déployés par l’Eurosystème dans le cadre de ses programmes PEPP et APP.

On pourrait commencer à petite échelle, avec une émission pour l’ensemble de la zone euro de l’ordre de 0,5 % du PIB ; soit environ aussi 0,5 % de la masse monétaire. L’objectif : disposer d’un montant de subventions monétaires compris entre 10 milliards et 15 milliards d’euros par an pendant trois ans – soit environ un milliard d’euros par mois – pour un pays comme la France, et d’environ 90 milliards d’euros à l’échelle de l’Union européenne
– soit 7,5 milliards d’euros mensuels.

La lutte contre l’inflation climatique

L’inflation n’est pas qu’un phénomène monétaire, elle résulte également du dérèglement climatique qui affecte le prix des matières premières agricoles ou de notre dépendance aux énergies fossiles. De ce point de vue, la subvention monétaire aiderait à lutter contre l’inflation climatique et la fossilflation.




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Un dispositif de régulation éviterait que, au fil de sa circulation, cette monnaie permanente rende la masse monétaire excessive.

Des microtaxes permettraient de faire refluer de la monnaie vers la BCE pour être détruite en cas d’inflation jugée trop élevée. Elles n’excluraient pas les instruments plus classiques de politique monétaire, comme les réserves obligatoires ou les taux directeurs, afin de ralentir la création monétaire des banques lorsque c’est nécessaire.

Création de deux institutions

Assurément, un tel pouvoir ne saurait être laissé à la seule discrétion des banques centrales ou d’une technocratie européenne. Il appelle une gouvernance démocratique et collégiale, partagée avec des représentants de la société civile – syndicats, associations environnementales, élus locaux.

Dans notre essai, le Pouvoir de la monnaie, avec Pierre Delandre et Augustin Sersiron, nous préconisons la mise en place de deux institutions :

  • un Institut d’émission, adossé à la BCE, chargé d’indiquer le montant de subvention monétaire à créer ;

  • une Caisse de développement durable (CDD) chargée d’allouer les subventions selon les critères d’éligibilité. Elle fonctionnerait en réseau, aux échelles européenne, nationale et même locale au plus près des besoins des acteurs   ménages, associations, collectivités, entreprises –, porteurs de projets d’investissements indispensables mais non rentables.

Ces deux institutions partageraient le pouvoir de la monnaie avec la société civile.

En accord avec l’article 123 du TFUE

Serait-ce contraire au mandat de la banque centrale ?

La compatibilité serait nécessairement âprement discutée par les juristes de la BCE, mais il n’y a pas d’incompatibilité explicite et rédhibitoire. La subvention monétaire n’irait pas à l’État, mais au réseau de caisses de développement durable, donc n’enfreindrait pas l’article 123 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE).

Elle irait dans le sens de la stabilité monétaire, puisqu’elle aiderait à lutter contre une source d’inflation sur laquelle le taux directeur ne peut pas agir ; elle irait aussi dans le sens de la stabilité financière en réduisant le recours à l’endettement. En somme, conformes aux missions de la BCE.

À la différence d’un programme de rachats de titres publics, qui enrichit d’abord les détenteurs de dette, la subvention monétaire n’aurait pas d’effet inégalitaire : elle ne créerait pas de rente.

La subvention monétaire offrirait une voie que la dette, seule, ne peut ouvrir. La volonté bute peut-être ici sur un manque de capacité : on ne veut que ce qu’on peut ! C’est à cette incapacité que viendrait remédier la subvention monétaire.

The Conversation

Jézabel Couppey-Soubeyran est membre de l’Institut Veblen

– ref. La BCE subventionne déjà les banques commerciales : pourquoi pas la transition écologique ? – https://theconversation.com/la-bce-subventionne-deja-les-banques-commerciales-pourquoi-pas-la-transition-ecologique-288239

Minerais, pêche, tourisme : les trois fronts de l’exploitation en Antarctique en question à l’horizon 2048 ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Frédéric Martineau, PhD – Relations Internationales. Spécialisation en Diplomatie des affaires, Centre d’études diplomatiques et stratégiques (CEDS)


L’ESSENTIEL

  • Contrairement à une idée reçue, l’interdiction d’exploiter les ressources minérales de l’Antarctique n’expirera pas en 2048 : cette date ouvre seulement une possibilité de réexamen du protocole qui interdit cette exploitation.

  • En revanche, alors que le sous-sol reste largement inexploré, la pêche et le tourisme se développent rapidement.

  • Le principal risque pour le système de protection de l’Antarctique ne réside donc pas dans une hypothétique ruée vers le pétrole en 2048, mais dans l’érosion actuelle des mécanismes de coopération et de conservation.


Le sous-sol, la pêche et le tourisme sont les trois ressources du continent blanc. Le premier est protégé par une interdiction d’exploitation sans terme, dont on annonce à tort l’expiration en 2048. Les deux autres sont déjà exploités, sous des règles beaucoup plus souples, qui fissurent l’édifice juridique construit depuis la signature du traité sur l’Antarctique en 1959.

Tous les deux ou trois ans, la même nouvelle refait surface : la Russie aurait découvert sous la mer de Weddell des réserves de pétrole représentant le double des réserves saoudiennes, et le traité protégeant l’Antarctique expirerait en 2048.

Les deux affirmations sont fausses. Mais elles occupent tout l’espace médiatique, au point de masquer deux autres risques : ceux liés à la surpêche et à la hausse significative du tourisme.

Les ressources minérales : un eldorado sous scellés

Environ 98 % du continent est recouvert de glace, jusqu’à près de cinq kilomètres d’épaisseur, mais une étude publiée dans Nature Climate Change estime que la fonte, dans le scénario d’émissions de gaz à effet de serre (GES) le plus élevé, pourrait libérer de la glace 120 000 km² de terres d’ici à 2300, soit une surface émergée 5,5 fois plus importante qu’aujourd’hui. Cependant, les prétendues richesses de son sous-sol procèdent d’une extrapolation, car avant sa dérive vers le pôle Sud, l’Antarctique était soudé à l’Australie, à l’Inde, à l’Afrique et à l’Amérique du Sud, où des gisements ont été identifiés.

Le rapport de référence de l’Office of Technology Assessment du Congrès américain, publié en 1989, concluait par une phrase que rien n’a démentie : « Aucune occurrence minérale n’a été explorée par forage. » Quant aux hydrocarbures, les chiffres qui circulent varient entre 36 milliards de barils et 500 milliards de barils, mais il ne s’agit que d’estimations théoriques, et non de réserves prouvées par des forages.

L’exploitation a été envisagée. La convention de Wellington, ou Convention sur la réglementation des activités relatives aux ressources minérales de l’Antarctique (ou CRAMRA, son acronyme en anglais) adoptée en 1988, organisait un régime d’autorisation minière ; elle n’entra jamais en vigueur, la France et l’Australie ayant refusé de la ratifier en 1989 au motif que réglementer, c’était autoriser. Un régime d’exploitation, même contraignant, légitimait l’idée d’une activité minière et ouvrait la porte à des pressions futures. Néanmoins, de l’absolue nécessité de mettre en place un cadre réglementaire pour faire face au risque d’une exploitation minière en Antarctique est né le protocole de Madrid, signé en 1991 et en vigueur depuis 1998. Ce texte fait de la zone du traité (toute la région située au sud du 60ᵉ parallèle) une « réserve naturelle, consacrée à la paix et à la science » et pose à son article 7 une interdiction sans durée :

« Toute activité relative aux ressources minérales, autre que la recherche scientifique, est interdite. »

2048 n’est pas une date d’expiration du traité de l’Antarctique, juste la première année où n’importe quelle partie consultative pourra demander une conférence de réexamen du fonctionnement du protocole. Si, à cette date, les conditions de majorité seront assouplies puisque l’unanimité absolue ne sera plus requise, l’article 25 assortit l’interdiction d’une condition suspensive : elle demeure tant qu’un régime minier obligatoire n’est pas lui-même en vigueur. La lever supposerait donc de réussir ce qui a échoué en 1989. La seule brèche identifiée par les juristes est une clause de retrait à deux ans de préavis, au prix diplomatique que l’on devine.

Le contentieux est ailleurs : l’usage du prétexte scientifique pour détecter des ressources en hydrocarbures. Le levé sismique marin est l’outil qui sert, ailleurs, à cartographier un potentiel pétrolier.

Depuis 1998, l’entreprise publique russe Rosgeo mène de telles campagnes dans l’océan Austral ; au moins six ont visé la mer de Weddell depuis 2011. En mai 2024, devant la Chambre des communes britannique, le géopoliticien Klaus Dodds a exposé le risque que ces données « puissent être interprétées comme de la prospection plutôt que comme de la recherche scientifique ». Le Foreign Office a répondu qu’aucun élément ne permettait de conclure à une violation.

L’échéance de 2048 ne concerne que le minerai. La pêche, notamment au krill, et les navires de croisière, eux, n’ont pas attendu.

La pêche : un eldorado déjà ouvert

Avec une biomasse estimée entre 300 millions et 500 millions de tonnes, le krill antarctique nourrit baleines, manchots et phoques et, de plus en plus, les élevages de saumons. Durant la décennie 2013-2023, la Norvège a réalisé 63,6 % des captures et la Chine 17,1 %. La légine australe, poisson à forte valeur ajoutée, complète le tableau ; elle a longtemps fait l’objet d’une pêche intensive et a conduit à renforcer la lutte contre la pêche illicite, non déclarée et non réglementée (INN) dans l’océan Austral.

Le régime applicable n’a rien d’une interdiction. La Convention sur la conservation de la faune et de la flore marine de l’Antarctique (CCAMLR), en vigueur depuis 1982 dans le cadre du traité sur l’Antarctique, est un texte hybride : c’est un accord de conservation de l’écosystème qui institue une organisation régionale de gestion des pêches, mais son article II assimile la « conservation » à l’« utilisation rationnelle ». Elle réunit 27 membres et décide par consensus, ce qui induit que chacun y dispose de la possibilité de bloquer les décisions.

Le dispositif de précaution reposait sur deux chiffres : une limite préventive de 5,61 millions de tonnes, jamais approchée, et surtout un « seuil de déclenchement » de 620 000 tonnes, réparti par sous-zones depuis 2009 pour éviter que la pêche ne se concentre devant les colonies de prédateurs. Cette répartition est arrivée à échéance en 2021 et n’a pas été prorogée en octobre 2024. Depuis, la pêche se déroule légalement sans aucune contrainte de répartition spatiale, alors que, comme le rappelle Claire Christian, de la Coalition pour l’Antarctique, elle se déploie précisément là où se trouvent « des centaines de milliers de manchots et de baleines ». La raréfaction de leur nourriture dans leurs zones d’alimentation habituelles impacte le succès reproducteur et les effectifs diminuent, car les trajets pour accéder à la ressource augmentent tandis que les baleines qui peinent à reconstituer leurs réserves se retrouvent parfois prises dans les filets de krill.




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La 44ᵉ réunion de la Commission, tenue à Hobart (Australie) du 20 au 31 octobre 2025, n’a rien débloqué. Un texte de remplacement porté par l’Union européenne a échoué faute de consensus ; une proposition norvégienne visant à porter la limite annuelle de 620 000 tonnes à près de 1,2 million de tonnes a été écartée. Quant aux trois projets d’aires marines protégées (péninsule, Antarctique de l’Est, mer de Weddell), ils restent bloqués par la Russie et par la Chine, qui étendent l’une et l’autre leurs opérations dans ces espaces.




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Fait nouveau, et lourd de sens : en 2025 et en 2026, la pêcherie a atteint ses quotas bien plus tôt que prévu. Le plafond théorique est devenu une contrainte réelle, au moment précis où le mécanisme censé le répartir a disparu.

Le tourisme : un eldorado autorégulé

Le tourisme antarctique connaît une forte croissance. En vingt ans, le nombre de visiteurs est passé de 25 000 (2003-2204) à plus de 100 000 durant la saison 2023-2024. Près de 98 % de l’activité se concentre sur la péninsule, où quelques sites (Neko Harbor, Whalers Bay, Danco) reçoivent chacun près de deux cents escales par saison.

Si elle a jusqu’ici essentiellement été le fait de croisiéristes, près de 50 opérateurs et plus de 70 navires proposant la destination Antarctique, l’offre évolue. Plusieurs entreprises se sont positionnées sur le segment des activités aériennes et à l’intérieur des terres qui ne représentaient qu’environ 1 % du marché, mais pour lesquelles la croissance attendue est de 35 %.




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Ici, la régulation repose pour l’essentiel sur l’autodiscipline de l’IAATO, l’association des voyagistes, qui n’a aucun droit de vote mais exerce une influence sur les Réunions consultatives du Traité sur l’Antarctique (RCTA), l’organe exécutif. Elles n’ont produit, pour l’essentiel, que des résolutions peu contraignantes. Un processus consacré à l’élaboration d’un cadre global a bien été lancé en 2023 et doté d’une feuille de route en 2024 ; il reste encore en négociation.

Les touristes peuvent désormais accéder au continent blanc pour une excursion d’une journée ou un trajet d’une semaine. Ski, alpinisme, marathons, visites de colonies de manchots empereurs, mariages ou cohabitation scientifique, l’imagination des opérateurs paraît sans limite pour satisfaire une clientèle avide de nouveaux espaces.

Le tourisme contribue à l’optimisation budgétaire de la logistique des programmes scientifiques nationaux antarctiques. Mais la proximité entre science et commerce pourrait freiner le mécanisme d’inspection prévu par le système du Traité de l’Antarctique, si des parties prenantes soucieuses de réduire leur coût préféraient la logique financière au respect du sanctuaire. Le protocole de Madrid prévoit une évaluation des impacts par chaque État partie, le préalable obligatoire à toute opération en Antarctique. Elle doit être menée par l’organisateur de l’activité sous le contrôle de son autorité nationale. Cependant, les critères retenus ne garantissent pas vraiment la minimisation de l’empreinte environnementale ; ils sont parfois contournés ou mesurés à l’aune de la géoéconomie. C’est le cas par exemple des campements démontés chaque saison et pas inspectés.

Une fréquentation excessive et mal maîtrisée ne peut que participer d’une augmentation des risques et des fragilités que subit la faune, en particulier les manchots empereurs impactés par le recul de la banquise. Certains pays comme la Norvège, en 2025 à la 47ᵉ réunion consultative, ont défendu un gel du développement touristique jusqu’à l’adoption de règles communes en matière de durabilité. D’autres considèrent que les outils de gestion existants sont suffisants.

Trois régimes, une même faiblesse

Cette comparaison révèle la nature inégale des règles qui encadrent ces trois domaines. Une interdiction sans terme pour le minerai ; une autorisation gérée par consensus pour la pêche ; une autorégulation professionnelle adossée à du droit mou pour le tourisme. Plus la ressource est effectivement exploitable aujourd’hui, plus la règle est faible.

L’échéance de 2048 ne concerne que l’interdiction d’exploiter le minerai, encore réaffirmée par les 29 Parties consultatives à Santiago (Chili) en 2016 comme la « priorité la plus élevée ». La pêche et le tourisme n’ont jamais eu besoin d’attendre une conférence de réexamen. Ces deux activités se développent, et leurs garde-fous s’effacent en temps réel : une mesure de conservation non prorogée en 2024, trois projets d’aires marines protégées bloquées depuis près de dix ans, un cadre touristique annoncé en 2023 et toujours en discussion en raison de son amplitude.

Le point commun est le mécanisme, pas la matière. Les trois régimes reposent sur le consensus, et le consensus suppose que personne n’ait intérêt à le rompre. C’est cette condition-là qui s’érode, et elle s’érode bien avant 2048.

The Conversation

Frédéric Martineau est président de l’Amicale des missions australes et polaire ( AMAEPF).

– ref. Minerais, pêche, tourisme : les trois fronts de l’exploitation en Antarctique en question à l’horizon 2048 ? – https://theconversation.com/minerais-peche-tourisme-les-trois-fronts-de-lexploitation-en-antarctique-en-question-a-lhorizon-2048-292751