Les pays africains riverains de la mer Rouge face à des risques croissants avec l’expansion des Houthis

Source: The Conversation – in French – By Burak Şakir Şeker, Associate Professor, Department of International Relations, Ankara Hacı Bayram Veli University

La prise de contrôle par les Houthis de plusieurs zones de la côte yéménite de la mer Rouge offre à ce groupe armé une nouvelle plateforme pour perturber le trafic maritime international. Le groupe a pris le contrôle du port de Mokha, de l’île de Mayyun (Périm), ainsi que des îles de Zuqar et de l’archipel des Hanish, situées à environ 160 km au nord du détroit de Bab el-Mandeb. Ces zones étaient auparavant contrôlées par les forces gouvernementales yéménites.

Le détroit de Bab el-Mandeb est un goulet d’étranglement maritime d’environ 32 km de large. Il se situe entre la péninsule Arabique au nord-est et la Corne de l’Afrique au sud-ouest. Il relie directement la mer Rouge au golfe d’Aden et à l’océan Indien.

Cette configuration géographique revêt une importance particulière. L’île de Mayyun, par exemple, divise le détroit en deux chenaux empruntés par la marine marchande internationale. Historiquement, environ [12 % du commerce maritime mondial] emprunte la mer Rouge et le détroit de Bab el-Mandeb. Sénat français – Le détroit de Bab el-Mandeb Le versant africain du détroit, situé entre Djibouti et l’Érythrée, n’est pas contrôlé par les Houthis.

Mais l’avancée de ce groupe en septembre 2026 a de graves implications économiques et sécuritaires pour l’Égypte, l’Éthiopie, Djibouti et l’Érythrée, et pourrait aggraver les conflits existants en Somalie et au Soudan.

Les Houthis sont un mouvement soutenu par l’Iran qui contrôle une grande partie du Yémen et qui combat le gouvernement internationalement reconnu du pays depuis qu’il a pris la capitale Sanaa, en 2014.

J’ai étudié la géopolitique et la sécurité maritimes mondiales, notamment les questions relatives à la mer Rouge, pendant plus de deux décennies. À mon sens, la menace houthiste n’est pas seulement d’ordre logistique. Elle représente également un danger stratégique pour les États africains riverains de la mer Rouge.

Le littoral africain revêt soudainement une importance accrue aux yeux des acteurs extérieurs qui souhaitent surveiller, contenir ou contourner la voie maritime située en face d’eux. Les Houthis occupent désormais des positions armées autour du détroit, rapprochant ainsi la menace de cette voie maritime stratégique.




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Dans l’état actuel des choses, un groupe armé non étatique soutenu par l’Iran pourrait être en mesure de déployer des missiles, des mines et des vedettes rapides sur une longue portion de la côte orientale de la mer Rouge.

Dans le même temps, l’Iran conserve la capacité de bloquer le détroit d’Ormuz. Cela accroît le risque de perturbation simultanée dans ces deux goulets d’étranglement maritimes importants. Cela pourrait priver les navires de toute route sûre pour traverser la mer Rouge.

Les risques pour l’Afrique

Les perturbations en mer Rouge se répercutent en cascade sur quatre aspects des économies africaines : les coûts du transport maritime et de l’assurance, les recettes portuaires, les prix de l’énergie et des denrées alimentaires, ainsi que les risques liés à la sécurité maritime.

États de la mer Rouge

Égypte

L’Égypte est exposée au risque financier direct le plus important. En 2024, la baisse du trafic dans le canal de Suez, liée notamment aux attaques des Houthis contre les navires marchands en mer Rouge, a entraîné, selon les autorités égyptiennes, une perte d’environ 7 milliards de dollars de recettes liées aux droits de transit.

Les recettes ont atteint 4,67 milliards de dollars américains pour l’exercice 2025-2026, soit une hausse de 23 % par rapport à l’année précédente. Mais si le détournement du trafic maritime se poursuit, il pourrait rapidement réduire, voire annuler, cette amélioration des recettes.

Djibouti, Éthiopie et Érythrée

Plus de 3700 personnes fuyant les hostilités dans l’ouest du Yémen ont rejoint les côtes septentrionales de Djibouti. La reprise des combats a porté à 141.972 le nombre de personnes déplacées depuis le début de l’escalade, en septembre 2026.

Djibouti est également une voie commerciale essentielle pour l’Éthiopie, qui est enclavée. L’Éthiopie réalise environ 95 % de ses échanges commerciaux via Djibouti.

L’Érythrée est également vulnérable sur le plan géopolitique. Sa position géographique la rend attractive pour l’Arabie saoudite et l’Égypte, qui souhaitent s’assurer que l’Iran et les Houthis n’exercent pas une influence trop importante sur la rive africaine de la mer Rouge. Elle est également désormais impliquée dans la reprise du conflit en Éthiopie.

Somalie et Soudan

La crise liée aux Houthis vient aggraver les crises existantes en Somalie et au Soudan.

Les Houthis et le groupe terroriste somalien al-Shabaab se sont échangé des armes, des technologies de drones et des formations en contrepartie d’un soutien aux activités de piraterie au large des côtes somaliennes. Cette coopération intervient alors qu’une mission de l’Union africaine en Somalie tente de contenir al-Shabaab.

En conséquence, le nombre d’actes de piraterie au large des côtes somaliennes a bondi en 2026, atteignant son plus haut niveau depuis dix ans en 2026. En septembre 2026, la Somalie a adopté un projet de loi contre la piraterie visant à prévenir les enlèvements en mer.




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Au Soudan, le soutien de l’Iran s’est étendu à certaines composantes des Forces armées soudanaises. Celles-ci combattent les Forces de soutien rapide (FSR), qui bénéficient notamment du soutien des Émirats arabes unis.

À la mi-2024, les Houthis auraient commencé à transférer des armes à l’armée soudanaise pour le compte de l’Iran. Le Trésor américain a sanctionné en 2024 le directeur chargé des acquisitions d’armes des Forces armées soudanaises, puis, en 2025, des acteurs islamistes soudanais en raison notamment de leurs liens avec l’Iran.

Les implications sont préoccupantes : la rive africaine de la mer Rouge est désormais davantage exposée aux réseaux d’influence et d’approvisionnement liés aux Houthis et à l’Iran.

La lutte pour le contrôle politique

Les bouleversements géopolitiques actuels en mer Rouge sont antérieurs à l’offensive des Houthis.

En janvier 2024, l’Éthiopie a signé un protocole d’accord avec la région séparatiste du Somaliland afin d’obtenir un accès à sa façade maritime sur le golfe d’Aden et à une base navale. En échange, elle s’est engagée à envisager la reconnaissance de cette région.

La Somalie, l’Érythrée et l’Égypte se sont opposées à cet accord. Moins d’un an plus tard, les trois pays ont mis en place mécanisme de sécurité conjoint.

Depuis lors, la coopération régionale en matière de sécurité s’est accélérée. Le 30 juillet 2026, l’Arabie saoudite a accueilli à Riyad une réunion au cours de laquelle 14 pays, dont l’Égypte, Djibouti, le Soudan et la Somalie, ont annoncé la création de l’Alliance multinationale de défense maritime.

Les Émirats arabes unis — à la suite d’affrontements avec les forces soutenues par l’Arabie saoudite au Yémen en décembre 2025 — et l’Éthiopie, pays enclavé, en sont exclus.




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Dans le même temps, un alignement concurrent regroupant les Émirats arabes unis, Israël et l’Éthiopie a vu le jour, renforcé par la reconnaissance du Somaliland par Israël en décembre 2025.

De l’autre côté se trouvent la Somalie, la Turquie, l’Égypte et l’Arabie saoudite.

L’Iran a également cherché à s’assurer une présence militaire le long du corridor de la mer Rouge, notamment au Soudan.

L’Érythrée, quant à elle, utilise son littoral stratégique pour renforcer sa position régionale et faire contrepoids à l’Éthiopie.

Il en résulte une lutte d’influence croissante dans laquelle les puissances du Moyen-Orient tirent davantage parti de la position stratégique de l’Afrique.

Que faire ?

Aucun État africain ne peut à lui seul protéger le détroit de Bab al-Mandeb, mais les gouvernements peuvent atténuer certaines conséquences en diversifiant l’accès aux ports et les voies commerciales intérieures. Un levier plus direct consiste à améliorer les capacités de sécurité maritime au niveau régional.

En août 2026, les États signataires du Code de conduite de Djibouti et de son amendement de Djeddah se sont engagés à mettre en place une force opérationnelle combinée pour lutter contre la piraterie.

Le succès de cette initiative dépendra de la capacité des gouvernements à fournir les navires, les renseignements, le personnel et les cadres juridiques nécessaires pour en faire un mécanisme de sécurité opérationnel.

Les États africains ne définissent pas encore l’agenda stratégique global, mais leur contrôle des points d’étranglement maritimes renforce leur poids diplomatique. Le défi consiste à tirer parti de ce poids sans devenir les relais d’un conflit plus large au Moyen-Orient.

The Conversation

Burak Şakir Şeker does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

– ref. Les pays africains riverains de la mer Rouge face à des risques croissants avec l’expansion des Houthis – https://theconversation.com/les-pays-africains-riverains-de-la-mer-rouge-face-a-des-risques-croissants-avec-lexpansion-des-houthis-292492

Repas à un euro dans les restaurants universitaires : il fallait penser à la logistique avant

Source: The Conversation – in French – By Gilles Paché, Professeur des Universités en Sciences de Gestion, Aix-Marseille Université (AMU)


L’ESSENTIEL

  • La généralisation du repas à un euro accroît la fréquentation de restaurants universitaires déjà fortement sollicités.

  • Servir davantage de repas à l’heure du déjeuner suppose d’adapter toute la chaîne logistique des Crous.

  • L’enjeu ne se limite donc pas au financement de la mesure, il réside aussi dans la capacité à absorber la demande supplémentaire.


Depuis le 4 mai 2026, tous les étudiants peuvent bénéficier du repas à un euro dans les restaurants universitaires. Pour accompagner la mise en œuvre, l’État a prévu 50 millions d’euros en 2026, destinés notamment à compenser la baisse du prix payé et à financer des mesures d’accompagnement pour les Crous (centres régionaux des œuvres universitaires et scolaires).

Une récente étude rappelle toutefois que si l’alimentation étudiante dépend du prix, l’accessibilité physique et cognitive joue également un rôle majeur pour favoriser l’évolution des pratiques. Cette observation vaut aussi pour la restauration universitaire : rendre le repas moins cher stimule la demande. Encore faut-il disposer des moyens pour absorber ce surcroît.

Au-delà du budgétaire

La question qui se pose désormais est donc moins celle du prix que celle de la capacité physique à assurer le service. Un repas à un euro dans un « Resto U » n’est pas une simple question budgétaire, mais renvoie à une chaîne logistique complexe : denrées à commander et éventuellement à stocker, cuisines à dimensionner, équipements à faire fonctionner, personnels à recruter, lignes de self à alimenter, tables à libérer et salles à nettoyer…




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Cette chaîne doit en outre fonctionner dans un temps contraint, car, selon les Crous, 55 % des passages se concentrent entre 12 heures et 13 heures, dont 30 % sur la tranche 12 heures-12 h 30. Ce qui compte dans un Resto U est donc le nombre de repas qu’il est possible de servir en « flux tendus ». Avec le repas à un euro, et l’explosion induite de la demande, la contrainte semble avoir été largement mésestimée.

Une hyperpression omniprésente

Les difficultés ne sont pas apparues avec la généralisation du repas à un euro, même si celle-ci les accentue. Depuis la pandémie de Covid-19 et les crises géopolitiques successives, les Crous font face à une progression rapide de leur fréquentation. En 2023-2024, plus de 42,8 millions de repas ont été servis, soit environ 6 millions de plus en un an. Le Sénat relève que 4,5 millions de repas supplémentaires sont notamment liés à la mise en œuvre du repas à un euro pour les étudiants boursiers et en situation de précarité, conduisant à une situation d’hyperpression. Le réseau des Crous a encore franchi un seuil en 2025 avec 44,2 millions de repas, soit 600 000 de plus qu’en 2024.

Cette trajectoire ascendante change la manière d’envisager la dimension capacitaire. La généralisation du repas à un euro intervient alors que l’activité de restauration des Crous est sous tension, notamment en matière de ressources humaines.

Un rapport du Sénat avait d’ailleurs anticipé la difficulté, estimant que l’universalisation du repas à un euro « ne pourrait [pas] être absorbable pour les Crous du fait de l’afflux de repas qui en résulterait ». Autrement dit, il ne s’agit plus seulement de savoir combien coûte aux finances publiques un repas à un euro (environ 8 euros en 2026…), mais aussi « combien de repas supplémentaires peut-on effectivement mettre à disposition des étudiants dans de bonnes conditions ? ».

Gare aux goulets d’étranglement

Penser la logistique, c’est précisément penser ensemble les flux, les infrastructures, les capacités et les besoins, plutôt que de considérer séparément chacun des éléments, comme le précisait Aurélien Rouquet avec sa défense d’un « ministère de l’aménagement et de la logistique ». Dans une chaîne de service, cette vision systémique conduit à une règle élémentaire : la capacité globale est déterminée par ses maillons les plus contraints.

Une cuisine peut produire davantage sans que cela fasse disparaître une file d’attente à la caisse. Une salle peut accueillir davantage d’étudiants sans que les lignes de distribution suivent. Recruter ne sert pas davantage si les locaux, les équipements ou les espaces de circulation forment autant de goulets d’étranglement.

Les pouvoirs publics n’ignorent pas totalement la question puisque des investissements ont été engagés avant la généralisation du repas à un euro. Le gouvernement défend ainsi la création de 3 157 places supplémentaires à la rentrée 2024 et 2 613 à la rentrée 2025, précisément pour répondre à la hausse continue de fréquentation. Le dispositif comprend également des moyens supplémentaires consacrés aux personnels et aux infrastructures. Le constat n’est donc pas celui d’une absence d’action, mais plutôt celui d’un écart entre la stimulation de la demande et les capacités nécessaires pour y faire face.

La charrue avant les bœufs

C’est ici que se situe un décalage temporel à l’origine de ce que les économistes appellent un « effet d’hystérésis » : une décision tarifaire peut être prise rapidement à l’échelle nationale, tandis qu’une capacité de restauration se construit lentement au fil des études, des financements, des marchés publics, des travaux, des équipements et des recrutements. La réponse publique reconnaît désormais cette contrainte.

Le gouvernement indique ainsi consacrer 5 millions d’euros aux investissements urgents dans les infrastructures de restauration. Il mentionne également des réflexions sur l’organisation plus efficace de la pause méridienne. En d’autres termes, la logistique est bien identifiée comme une condition de réussite, mais elle intervient après que le prix a immédiatement stimulé la demande, comme si l’on avait mis la charrue avant les bœufs…

Le prix face au mur de la capacité

La généralisation du repas à un euro révèle une difficulté plus générale de l’action publique : une politique peut stimuler la demande sans que l’offre suive le rythme. Le phénomène est connu dans les systèmes de santé. Lorsque la demande de soins excède les capacités disponibles, l’ajustement ne passe pas par les prix, mais par les délais.

L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) souligne ainsi que les temps d’attente augmentent lorsque la demande dépasse l’offre, contrainte par les personnels, équipements et infrastructures. Ce mécanisme éclaire le cas de la restauration universitaire. Une baisse du prix génère davantage de repas sans créer ni caisses supplémentaires, ni mètres carrés, ni personnels. Quand le prix baisse sans que la capacité augmente, le rationnement ne disparaît pas, il change de forme en se transformant en congestion, en attente et en temps perdu.

France TV, 2026.

Une étude menée dans un restaurant universitaire américain conclut certes qu’une allocation plus efficace des personnels vers les postes les plus sollicités réduit sensiblement les temps d’attente, mais une telle optimisation partielle ne saurait se substituer à un accroissement des capacités lorsque la demande additionnelle excède durablement l’offre.

Dans les Restos U français, l’évaluation doit donc intégrer les places disponibles, la capacité de production horaire, les effectifs mobilisables, les surfaces disponibles et les temps de rotation. L’enjeu réside ici dans l’adéquation (pour l’instant, ratée) entre ambition sociale de la mesure et capacités matérielles requises pour sa mise en œuvre.

Vaine promesse ?

Le repas à un euro nous rappelle qu’une politique publique ne peut être évaluée uniquement à partir de son coût budgétaire. Le prix d’une prestation sera parfois décidé pour répondre à des objectifs sociétaux (légitimes), tandis que la construction d’une capacité logistique se pense dans le temps long.

En ce qui concerne le repas à un euro, la promesse tarifaire a été placée au premier plan sans que la planification des opérations soit traitée avec la même urgence. Ainsi qu’on pouvait le craindre, les conséquences furent très vite visibles, avec des files d’attente qui s’allongent, un temps de déjeuner qui se réduit, et des étudiants qui renoncent parfois à se nourrir, comme les chaînes de télévision se sont plu à le médiatiser en septembre 2026.

La réaction ne s’est pas fait attendre de la part du Centre national des œuvres universitaires et scolaires (Cnous). Dès le 24 septembre, il a été demandé aux Crous de bloquer par affichage l’accès de nouveaux étudiants à chaque Resto U dès lors que la capacité maximale d’accueil est atteinte. En clair, il s’agit d’empêcher les équipes de poursuivre leur activité au-delà de ce qu’elles peuvent assurer en toute sécurité.

Pour les étudiants, voilà une belle occasion de redécouvrir une vieille leçon logistique. Lorsque la demande excède fortement les capacités disponibles et que le prix ne joue pas son rôle de régulateur, c’est tout simplement une gestion de la pénurie qui s’impose. Hélas, il s’agit d’une étude de cas qui sort des salles de cours pour trouver une application concrète à l’entrée des Restos U.

The Conversation

Gilles Paché ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Repas à un euro dans les restaurants universitaires : il fallait penser à la logistique avant – https://theconversation.com/repas-a-un-euro-dans-les-restaurants-universitaires-il-fallait-penser-a-la-logistique-avant-292802

Faut-il acheter une IA plus fiable, ou payer pour la corriger ?

Source: The Conversation – in French – By Engin Iyidogan, Professor de finance, SKEMA Business School


L’ESSENTIEL

  • Pour limiter les erreurs de l’intelligence artificielle (IA), les entreprises peuvent s’offrir un modèle plus fiable ou renforcer leur processus de vérification de ses réponses.

  • Comme le souligne une recherche, cet arbitrage dépend essentiellement de la valeur stratégique de leurs usages.

  • Une traduction maladroite d’une réunion en interne utilisée en marketing n’a pas le même poids qu’un mauvais conseil juridique.


En pratique, toute entreprise qui déploie un assistant conversationnel se heurte tôt ou tard au même problème : l’outil produit une réponse fausse, mais formulée avec assurance. On appelle cela une « hallucination » ; une réponse plausible contient une information inventée.

Le premier réflexe ? Changer d’outil en choisissant un modèle plus récent, plus cher et réputé plus fiable. L’autre voie consiste à conserver son modèle bon marché et à faire relire ses réponses par un humain. Les deux démarches visent le même résultat : moins de réponses erronées transmises au client. Les deux ont un coût. Dans une étude récente, nous modélisons ce choix.

Cet arbitrage est déjà très concret. La Banque de France observe une diffusion très large de ces outils dans les entreprises françaises, même si leurs gains de productivité restent limités.

Payer le modèle ou payer la relecture

Il faut déjà le préciser : choisir un modèle plus fiable ne supprime pas le travail de contrôle. Une étude parue en 2025 a testé des outils juridiques professionnels présentés « sans hallucination ». Dans les tests, entre 17 % et 33 % des réponses contenaient des informations fausses ou attribuaient à une source des affirmations qu’elle n’étayait pas.

Ce contrôle peut prendre plusieurs formes : adosser l’outil à une base de sources validées, produire plusieurs réponses et ne garder que celles qui concordent ou faire relire la réponse par un salarié. Aucune de ces méthodes n’est gratuite. Chacune mobilise des ressources de calcul ou du temps de travail.




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Notre modèle met en regard ces deux dépenses. D’un côté, le coût d’accès au modèle payé à son fournisseur. De l’autre, le coût du contrôle organisé par l’entreprise elle-même. Dans les deux cas, l’entreprise achète la même chose : de la fiabilité.

Mais quelle solution revient le moins cher ?

Point de bascule

Notre exemple illustre un point de bascule possible. Lorsque les usages à portée stratégique deviennent plus fréquents, payer davantage pour un modèle plus fiable peut devenir préférable à un modèle bon marché assorti d’un contrôle plus poussé. La réduction du risque d’erreur justifie le surcoût.

Ce qui déclenche cette bascule, dans notre modèle, n’est pas l’arrivée d’une génération de modèles plus performants, mais la composition des usages de l’entreprise, c’est-à-dire la part de ses requêtes pour lesquelles une réponse fausse coûte réellement cher.

Plus la part des usages à fort enjeu est grande, plus l’effort de vérification nécessaire est important, et donc coûteux. Deux entreprises équipées du même outil peuvent avoir intérêt à faire des choix opposés. Utiliser cet outil dans un service client généraliste ou dans un service de conformité n’expose pas aux mêmes risques.

Encore faut-il préciser ce qu’est un « fort enjeu ». Deux ordres de grandeur se cachent derrière ce mot, et notre modèle les sépare : ce que rapporte une bonne réponse d’une part, et ce que coûte une réponse fausse d’autre part. La seconde porte un nom, l’« aversion aux hallucinations », et elle ne se déduit pas de la première. Deux services peuvent gagner le même temps sur un premier jet.

Alors qu’une formule marketing maladroite se réécrit, une réponse fausse sur une obligation réglementaire se paie. C’est cette seconde grandeur qui range les usages à fort enjeu : le conseil juridique, la santé et l’octroi de crédit tout en haut de l’échelle, la traduction interne ou le résumé de réunion tout en bas. Le tri de candidatures, lui, occupe une position plus inconfortable. Le gain attendu y est modeste, le coût d’une erreur ne l’est pas.

Faire soi-même ou faire faire

Reste à savoir qui exécute ce contrôle : soit l’entreprise elle-même, soit un prestataire qui lui vend un service déjà vérifié. Une étude portant sur 3 143 entreprises souligne que les entreprises européennes font souvent les deux à la fois, achetant des solutions prêtes à l’emploi et développant leurs propres outils en interne.

Notre modèle éclaire ce dosage minutieux. Quand le contrôle est externalisé, la facture couvre trois éléments : l’accès à l’intelligence artificielle, le travail de vérification et la marge économique du prestataire.

La marge du prestataire peut sembler n’être qu’un supplément négociable ; c’est tout le contraire. Pour le client, négocier pour baisser cette marge revient à acheter une autre prestation moins cher parce que le contrôle y est moins poussé.

Ce que notre modèle ne dit pas

Le contrôle en interne soulève une question distincte que notre modèle ne tranche pas.

Si l’entreprise cherche à éviter de payer la marge d’un prestataire, elle doit encore organiser et suivre le travail de vérification. L’internalisation ne garantit pas, à elle seule, sa qualité. Le travail de vérification ne disparaît jamais ; il change de forme. Facturé par le prestataire, ce dernier devient du temps de travail en interne que les budgets isolent rarement en tant que tel.

Si l’entreprise repère l’erreur, elle sanctionne son prestataire. Mais que se passe-t-il lorsqu’elle ne la repère pas ?

Le risque est réel, car une hallucination est précisément une réponse fausse qui a l’air juste. Or, dans notre modèle, le prestataire vérifie parce qu’il craint de perdre le contrat et la marge qu’il en tire. Si le client laisse passer les erreurs, cette crainte s’estompe. Le prestataire peut alors relâcher son contrôle sans que cela se voie.

Notre modèle ne prend en compte que les erreurs qui coûtent à l’entreprise. Une réponse fausse peut pourtant nuire à d’autres : un client mal renseigné, un candidat écarté à tort, etc. Reste à savoir qui paiera les pots cassés.

The Conversation

Engin Iyidogan ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Faut-il acheter une IA plus fiable, ou payer pour la corriger ? – https://theconversation.com/faut-il-acheter-une-ia-plus-fiable-ou-payer-pour-la-corriger-288222

Pourquoi le PIB par habitant en Chine reste-t-il bas par rapport à la France ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Amaury Goguel, Economist & Academic Dean of the MSc Financial Markets & Investments. Co-author of the book "Managing Country Risk in an Age of Globalization", SKEMA Business School


L’ESSENTIEL

  • La Chine est la première puissance économique en parité de pouvoir d’achat et la deuxième en valeur nominale.

  • Entre démographie, inégalités et dépendance à son secteur industriel, la République populaire de Chine garde un PIB par habitant beaucoup plus faible que la France.

  • Le calcul de son indice de développement humain (IDH) conduit à ouvrir de nouvelles perspectives.


La Chine a annoncé en septembre 2025 qu’elle renonçait à son statut de pays en développement au sein de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Malgré cette annonce, le premier ministre chinois Li Qiang affirme lors d’une intervention majeure en marge de la 80e session de l’Assemblée générale des Nations unies (ONU) que la Chine reste un pays à revenu intermédiaire et donc que « la Chine restera toujours un pays en développement ».

Avec 17 368 milliards d’euros, la Chine est devenue la deuxième économie mondiale en PIB nominal – 2 981 milliards d’euros pour la France – et la première puissance mondiale devant les États-Unis en PIB en parité de pouvoir d’achat (PIB PPA). Ce dernier s’élevant à 36 497 milliards d’euros en Chine.

Pourtant, en 2025, le PIB par habitant atteignait 25  975 euros en Chine contre 58 651 euros en France selon les données Banque mondiale.

Alors, comment expliquer ce contraste ?

Près de 1,4 milliard d’habitants

La première explication est d’ordre démographique. La Chine compte près de 1,4 milliard d’habitants, contre environ 69 millions en France. La richesse créée est répartie entre une population presque vingt fois plus nombreuse.

Le vieillissement de la population accentue ces difficultés. Depuis 2022, le nombre de décès dépasse celui des naissances ; la population en âge de travailler diminue rapidement. Selon le Fonds monétaire international (FMI), cette évolution pourrait accroître fortement les dépenses liées aux retraites puisqu’un nombre réduit d’actifs doit générer la richesse redistribuée à une population inactive plus nombreuse.

Population de la Chine.
Department of Economic and Social Affairs — ONU

Cette situation est connue sous le terme de « dividende démographique inversé » théorisé notamment par David Bloom, David Canning et Jaypee Sevilla.

La conséquence : une baisse de la croissance économique. Les travaux du FMI estiment qu’à moins d’un gain d’efficacité massif – automatisation, hausse de l’âge de la retraite –, la contraction de la force de travail retirera entre 0,5 et 1 point de croissance annuelle du PIB par habitant à la Chine sur les deux prochaines décennies.

Fortes inégalités

Le PIB par habitant présente d’autres limites importantes. Il s’agit d’une moyenne, qui peut masquer des écarts considérables entre les habitants d’un même pays. La Chine présente des inégalités de revenus similaires aux États-Unis et très supérieures à la France.

Coefficient de Gini de la Chine.
Word Inequality Database

Les travaux du World Inequality Lab fondé et co-dirigé par Thomas Piketty montrent que les 10 % des Chinois les plus riches captent environ 42 % du revenu national, contre seulement 15 % pour la moitié la moins aisée de la population.

Activités industrielles

La démographie et les inégalités économiques n’expliquent pas tout. Le modèle économique chinois repose encore largement sur l’industrie, les exportations et la construction.

La raison principale réside dans le surinvestissement dans les infrastructures lourdes, le logement et les usines d’assemblage, qui génèrent des marges faibles par rapport aux services à forte intensité de propriété intellectuelle – R&D, conseil, logiciels.

Le secteur industriel produit des biens, mais il crée moins de richesse par salarié que les activités dans les services numériques, la recherche, la finance ou le conseil. Une étude met en évidence que pour générer un dollar de PIB, la Chine déploie 70 % de capital productif en plus que les économies occidentales.

Le secteur immobilier en Chine illustre les déséquilibres du modèle chinois. Pendant près de vingt ans, la construction a constitué l’un des principaux moteurs de la croissance – jusqu’à 30 % du PIB. Les ménages ont investi massivement dans le logement, tandis que les collectivités locales dépendaient largement de la vente de terrains pour financer leurs dépenses.

Les économistes Kenneth Rogoff et Yuanchen Yang montrent que la crise immobilière pèse désormais sur l’investissement, la consommation et la croissance potentielle de la Chine avec des finances locales paralysées, une hausse de l’épargne de précaution et une faible consommation induite.

La sempiternelle dépendance de la croissance chinoise aux exportations pose un autre problème. Lorsque le gouvernement de la République populaire de Chine subventionne massivement certaines industries jugées prioritaires, les exportations de ces dernières finissent surtout par soutenir les consommateurs occidentaux. Certes, la Chine développe un leadership technologique et industriel sans pareil, mais au détriment du pouvoir d’achat domestique.

Réinvention du modèle socio-économique

Si le PIB par habitant mesure la richesse produite en moyenne par une personne, cet indicateur ne résume pas à lui seul le niveau de développement d’une économie. Il ne traduit pas véritablement une capacité de résilience d’un pays.

L’économiste Amartya Sen souligne qu’un pays peut produire moins, mais offrir un niveau de vie plus élevé grâce à des services publics, un système de santé performant ou une économie plus équilibrée. C’est le cas de la France qui présente un PIB par tête d’habitant en PPA nettement plus faible que les États-Unis, mais un IDH (Indice de Développement Humain) similaire.

L’évaluation du développement des pays doit intégrer leur capacité de résistance face à d’éventuelles évolutions défavorables du contexte mondial à moyen terme. L’efficacité et la conversion des richesses produites, l’inclusion sociale et la souveraineté économique sont désormais indispensables pour apprécier le véritable niveau de développement d’une économie.

Une question fondamentale demeure : la Chine parviendra-t-elle à réinventer son modèle socio-économique pour offrir à ses citoyens les standards de vie d’une nation développée, ou le choc démographique figerait-il ses inégalités avant qu’elle n’atteigne le haut du classement de l’IDH ?

The Conversation

Amaury Goguel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Pourquoi le PIB par habitant en Chine reste-t-il bas par rapport à la France ? – https://theconversation.com/pourquoi-le-pib-par-habitant-en-chine-reste-t-il-bas-par-rapport-a-la-france-288026

De la science qui fait rire ? Des ingénieurs canadiens remportent un prix Ig Nobel pour avoir fait de la « nécro-impression 3D » à l’aide de moustiques

Source: The Conversation – in French – By Changhong Cao, Canada Research Chair and Associate Professor, Mechanical Engineering, McGill University

Parmi les lauréats des prix Ig-Nobel 2026, on trouve une étude sur l’aérodynamique du mouchage de nez et une autre qui a démontré que les personnes des classes supérieures sont plus enclines à piquer des bonbons destinés aux enfants. (Unsplash/Zyanya Citlalli)

Nos recherches menées à l’Université McGill ont remporté le prix Ig Nobel 2026 en technologie pour avoir démontré qu’on peut utiliser des moustiques pour l’impression 3D haute résolution.

Notre étude a consisté à recycler des moustiques morts en extrayant soigneusement leur pièce buccale, ou « proboscis », pour la fixer ensuite à un système d’impression 3D.

Ils font office de buses de distribution de fluide dans un procédé que nous avons baptisé « nécro-impression 3D ». Nous pouvons les utiliser pour imprimer des structures très petites et précises, dont la production serait autrement particulièrement difficile et coûteuse.

Des prix pour rire

Les prix Ig Nobel récompensent des travaux de recherche menés partout dans le monde qui font d’abord rire, puis réfléchir.

Fondés par Marc Abrahams en 1991, ces prix ont pour mission de montrer que les recherches scientifiques issues des recoins les plus improbables de l’esprit humain peuvent engendrer des découvertes intéressantes.

Chaque année, environ 9 000 projets sont proposés et un prix est décerné dans chacune des dix catégories. Cette année, les catégories étaient les suivantes : biomécanique, économie, chimie, médecine, biologie, physique, technologie, olfaction, paix et science des sols.

Les prix sont généralement remis par des lauréats du prix Nobel lors d’une cérémonie de gala organisée à l’Université Harvard, au Massachusetts Institute of Technology (MIT) ou à l’Université de Boston. Cette année, rompant avec la tradition, les prix ont été remis à Zurich, en Suisse, sous les avions de papier lancés par le public.




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Les moustiques sont naturels, bon marché et uniformes

Comment en sommes-nous venus à démanteler des cadavres de moustiques à des fins industrielles ? La réponse est simple : pourquoi se creuser la tête pour inventer et fabriquer quelque chose alors que Mère Nature nous offre une solution toute faite, perfectionnée au fil de millions de générations ?

La trompe du moustique est une microaiguille issue de l’évolution naturelle, dont la largeur correspond environ à la moitié de celle d’un cheveu humain. Du point de vue de la fabrication, produire des aiguilles aussi petites pour en faire des buses d’impression 3D représente un important défi. Les microbuses commerciales dont la taille est inférieure à 100 microns (un micron équivaut à 0,001 millimètre) coûtent environ 80 $ chacune.

Les aiguilles en verre, bien qu’elles puissent atteindre de tels diamètres, sont difficiles à fabriquer de manière uniforme et extrêmement fragiles.

Un autre problème lié aux buses conçues de manière traditionnelle est qu’elles sont fabriquées à partir de matériaux non organiques et non biodégradables. La trompe du maringouin, en revanche, est composée à 100 % de matière organique. Elle est également moins coûteuse et présente une taille constante.

D’autres tubes provenant d’insectes ou de plantes pourraient-ils convenir ? Peut-être. Nous n’avons exploré qu’une infime partie de ce que Mère Nature nous offre pour ce genre d’usage.

Une structure alvéolaire et une feuille d’érable imprimées en 3D

Pour mettre au point cette technologie de nécro-impression 3D, nous avons étudié en détail les différents éléments de la trompe du moustique.

Une structure striée en forme de nid d’abeilles
Structure alvéolée imprimée en 3D à l’aide d’une buse à base de trompe de moustique.
(Justin Puma)

Nous avons déterminé la pression maximale que la trompe de moustique peut supporter avant de céder et avons appris à ajuster correctement les paramètres d’impression et les pressions afin de fabriquer des éléments dont la taille peut atteindre un tiers du diamètre d’un cheveu humain.

Nous avons également imprimé quelques échantillons de divers éléments : une structure alvéolaire, un échafaudage intégrant des cellules (l’encre contient des cellules vivantes à des fins d’ingénierie tissulaire) et, bien sûr, une feuille d’érable canadienne.

Chacune de ces structures avait à peu près la taille d’un grain de sable.

Cette technologie d’impression 3D haute définition pourrait aussi servir à produire des pièces fonctionnelles de petite taille et très détaillées, telles que des puces microfluidiques pour les tests diagnostiques ou encore des prototypes miniatures de dispositifs biomédicaux ou de robotique molle.

Les origines de notre idée

Avec le recul, l’utilisation de la trompe de moustique s’avère être une solution tout à fait sensée pour la micro-impression 3D. Cette idée n’est toutefois pas le fruit d’un raisonnement logique découlant d’études antérieures.

Une structure striée en forme de feuille d’érable
Feuille d’érable imprimée en 3D à l’aide d’une buse à base de trompe de moustique.
(Justin Puma)

Elle est issue d’un autre projet de notre groupe, baptisé « Skinbarrix », dans le cadre duquel nous élaborons une barrière cutanée destinée à prévenir les piqûres d’insectes.

Pendant que j’y travaillais et que je m’interrogeais sur les moyens de renforcer l’efficacité de la barrière cutanée contre les piqûres d’insectes, je me suis retrouvé entouré de moustiques. Au même moment, un étudiant parlait d’impression 3D.

C’est alors que m’est apparue l’idée d’utiliser des tubes organiques présents dans la nature, et plus particulièrement une trompe de moustique, pour créer des buses à l’échelle microscopique. Après des mois d’essais et d’erreurs, Justin, le héros de notre équipe, a finalement réussi à faire fonctionner le système.

La science peut être un jeu

Parmi les autres lauréats du prix Ig Nobel de cette année figurent une étude visant à établir une définition précise du baiser et une autre sur l’aérodynamique du mouchage du nez.

La 36ecérémonie annuelle des prix Ig Nobel à Zurich, en Suisse (2026).

Nos projets de recherche préférés commencent généralement par des questions qui peuvent sembler stupides ou inutiles, mais qui mènent à des études sérieuses avec un résultat épatant.


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Par exemple, dans une étude sur la mécanique de séparation des biscuits Oreo, des chercheurs ont découvert que la crème reste habituellement presque en totalité sur une des galettes, car l’interface entre la galette et la crème cède avant que la crème elle-même ne se sépare.

Chaque fois que nous lisons des travaux comme celui-ci, nous ne pouvons nous empêcher de penser : « Quel genre de personne, soucieuse du détail, remarque un problème aussi intéressant et a également la capacité de le résoudre avec une telle rigueur scientifique ? C’est incroyable ! »

Plus on lit ce genre de recherches, plus la créativité semble se développer naturellement. Sortir des sentiers battus devient alors moins un effort délibéré qu’une habitude.

Un autre rôle important des prix Ig Nobel est peut-être justement de nous rappeler que la science peut naître du jeu, de la curiosité et de questions qui ne s’arrêtent pas aux frontières conventionnelles.

La Conversation Canada

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. De la science qui fait rire ? Des ingénieurs canadiens remportent un prix Ig Nobel pour avoir fait de la « nécro-impression 3D » à l’aide de moustiques – https://theconversation.com/de-la-science-qui-fait-rire-des-ingenieurs-canadiens-remportent-un-prix-ig-nobel-pour-avoir-fait-de-la-necro-impression-3d-a-laide-de-moustiques-292830

Maroc : quels enseignements tirer des élections législatives ?

Source: The Conversation – in French – By Mustapha El Mnasfi, Enseignant-chercheur, University Moulay Ismail Meknes

Les élections législatives marocaines du 23 septembre 2026 ont placé le Parti authenticité et modernité (PAM, membre de la coalition gouvernementale sortante, avec le Rassemblement national des indépendants et l’Istiqlal) en tête, avec 97 sièges sur les 395 que compte la Chambre des représentants. La participation a toutefois fortement reculé par rapport aux dernières élections, à environ 38 % . Mustapha El Mnasfi, chercheur en sciences politiques, a étudié la participation citoyenne et les pratiques démocratiques au Maroc. Il analyse pour The Conversation Africa les enseignements de ce scrutin.


Que vous inspire la victoire du PAM avec 97 sièges ?

Ce résultat peut notamment s’expliquer par deux facteurs. Le premier est lié à la préparation de ces élections par le parti, notamment à sa capacité à coopter certains notables de son principal concurrent, le RNI.

Le deuxième est lié à l’adhésion au parti d’une personnalité technocrate très populaire dans le monde du football, Faouzi Lakjaa, président de la Fédération royale marocaine de football et ancien ministre délégué chargé du Budget.

L’adhésion de M. Lakjaa au PAM, accompagnée de la rumeur selon laquelle il pourrait être nommé chef du gouvernement, a encouragé une partie des députés, qualifiés de « notables », à rejoindre le parti. Ce ralliement des notables est une caractéristique de la culture politique marocaine qui peut être qualifiée d’« opportunisme politique ».

Certains candidats et grands élus développent l’idée que tel ou tel parti sera favori lors des élections et que le pouvoir central aidera le parti en question à décrocher la première place. Cela est dû, à mon avis, à l’absence d’une élite politique proche des citoyens et de leurs principales préoccupations.

Cette situation a permis au PAM de renforcer sa présence dans les circonscriptions électorales et de bénéficier du soutien d’un nombre important de notables, notamment dans les zones rurales et les quartiers populaires des grandes villes.

Comment expliquez-vous la forte baisse de la participation électorale ?

Cela peut s’expliquer par plusieurs facteurs, au premier rang desquels la crise de confiance envers les institutions de représentation. En effet, une grande partie des citoyens marocains a notamment conscience que les députés et les élus ne disposent pas de prérogatives suffisantes et que le pouvoir central, à travers le ministère de l’Intérieur, conserve une place centrale dans la capacité d’agir et dans la fabrication de la décision publique.

Dans ce contexte, les députés et les élus peuvent apparaître davantage comme des acteurs qui assistent les représentants du pouvoir central dans leur action. Cette perception contribue à créer une forme de distance entre les citoyens et les partis politiques.

Un autre point à soulever dans ce cadre est celui de la faible participation des jeunes. Selon les données officielles disponibles, le nombre de personnes inscrites sur les listes électorales ne dépasse pas 16 millions sur une population totale estimée à 38 millions, et les jeunes âgés de 18 à 24 ans n’en représentent qu’environ 4 %. Cela témoigne d’une faible inscription de cette catégorie d’âge dans le processus électoral, malgré les campagnes de sensibilisation menées par certains partis politiques et par les pouvoirs publics.

Les jeunes marocains peuvent également s’investir dans la politique en dehors des mécanismes électoraux traditionnels. Ils investissent davantage les plateformes numériques et les réseaux sociaux, où ils expriment leurs opinions, débattent et se mobilisent autour de différentes questions politiques et sociales.

On observe donc une forme de participation politique qui passe davantage par le numérique et les mobilisations ponctuelles que par les institutions politiques traditionnelles.

Il existe ainsi un décalage entre l’intérêt pour la politique et la participation aux mécanismes institutionnels, notamment électoraux et partisans.

Que révèle le retour du PJD, passé de 13 à 54 sièges, sur l’évolution de l’électorat marocain ?

Les résultats du Parti de la justice et du développement (PJD), lors de ces élections, peuvent s’expliquer notamment par sa capacité à mobiliser son électorat. Malgré les difficultés et les problèmes internes qu’il a connus après les élections de 2021, le PJD a pu s’appuyer sur son électorat traditionnel pour décrocher 54 sièges.

Le contexte socio-économique a également joué un rôle, en permettant au PJD de convaincre certains électeurs non partisans de voter en sa faveur. Dans ce sens, on peut parler d’un possible vote sanction contre le RNI.

Un dernier élément est également important pour expliquer les résultats du PJD : sa mobilisation contre la normalisation des relations entre le Maroc et Israël. Cette position lui a donné une certaine légitimité auprès d’électeurs opposés à cette normalisation, y compris parmi ceux qui se reconnaissent dans les partis de la Fédération de la gauche.

Ces résultats annoncent-ils, selon vous, une recomposition du paysage politique marocain ?

Étant donné que le nouveau gouvernement sera formé de partis politiques qualifiés de « proches du pouvoir central », nous allons assister à une continuité et à la poursuite de la même logique que celle de l’ancien gouvernement.

Autrement dit, nous aurons des ministres qui accompagneront l’État dans la mise en œuvre de sa vision stratégique à l’horizon 2030. Dans ce cadre, il faut souligner qu’il existe, d’une part, le programme des partis politiques, autrement dit celui du gouvernement, et, d’autre part, le programme de l’institution monarchique.

Certes, le gouvernement dispose d’une marge d’action, mais pas en ce qui concerne les grands chantiers. Par exemple, le chef du gouvernement peut nommer des personnes à de hautes fonctions administratives, mais sur la base des prérogatives royales et des orientations stratégiques fixées par le monarque.

Au Maroc, on distingue le Conseil des ministres, présidé par le monarque, et le Conseil du gouvernement, présidé par le chef du gouvernement. Le Conseil des ministres délibère notamment sur les orientations stratégiques de la politique de l’État, tandis que le Conseil du gouvernement délibère notamment sur les politiques publiques et assure la mise en œuvre du programme gouvernemental.

Cela explique que le programme des partis politiques et du gouvernement ne puisse pas dépasser celui de l’institution monarchique. Le gouvernement veille donc à la mise en œuvre du programme et des orientations de l’institution monarchique.

The Conversation

Mustapha El Mnasfi est consultant auprès du Centre Jacques Berque pour la recherche et de la Fondation Heinrich Böll.

– ref. Maroc : quels enseignements tirer des élections législatives ? – https://theconversation.com/maroc-quels-enseignements-tirer-des-elections-legislatives-292849

De la survie à la gastronomie : comment l’alimentation spatiale révolutionne l’exploration et la science

Source: The Conversation – France in French (2) – By Alain Maillet, Chef de projet à MEDES dans le domaine des sciences de la vie et responsable de l’expérience Food Processor pour le Cadmos (Centre d’Aide au Développement des Activités en Micropesanteur et des Opérations Spatiales), Centre national d’études spatiales (CNES)

Une recette de saumon au citron, développée par le Cnes dans le cadre des _Special Event Meal_ (repas pour les événements à bord). Le plat a été placé sur une tortilla et assaisonné avec de la sauce piquante et de la crème à l’ail par un des astronautes de la mission. NASA, Fourni par l’auteur

L’ESSENTIEL

  • Le 12 avril 1961, Youri Gagarine devient le premier humain à orbiter autour de la Terre. Dans sa capsule Vostok, il ne dispose que de neuf produits alimentaires conditionnés en tubes : soupes, jus et purées.

  • Soixante ans plus tard, à bord de la Station spatiale internationale (ISS), les astronautes choisissent parmi plus de 300 recettes, allant du cocktail de crevettes lyophilisé aux repas événementiels français, en passant par d’occasionnels produits frais.

  • Cette évolution n’est pas anodine. Manger dans l’espace, c’est bien plus que se nourrir. C’est un acte de résistance physiologique face à la micropesanteur, un rempart psychologique contre l’isolement et un terrain d’innovation technologique pour les missions futures.


Pour les astronautes, l’alimentation est un des piliers de l’exploration humaine au-delà de notre planète. Comment concilier des contraintes extrêmes comme la microgravité, la durée des missions et la logistique avec une alimentation à la fois nutritive et plaisante ?

Entre science, ingénierie et art culinaire, l’alimentation spatiale a suivi une courbe aussi vertigineuse que les trajectoires des fusées qui la transportent.

Des tubes aux salades fraîches

Lors des premières missions, comme Vostok pour les Soviétiques (1961) ou Mercury (1961-1963) pour les Américains, l’objectif était alors de prouver que l’humain pouvait mâcher, avaler et digérer en micropesanteur, une capacité qui n’allait pas de soi pour les scientifiques de l’époque. Les craintes initiales (étouffement, régurgitation ou mauvaise digestion) se sont rapidement dissipées, mais au prix d’une expérience gustative peu engageante.

De fait, à cette époque, les astronautes rapportaient souvent ces aliments non consommés, et les tubes présentaient des limites majeures : un goût atténué, une texture peu naturelle et une logistique complexe, notamment pour doser les portions. Les cubes de beurre de cacahuète, utilisés pendant les missions Mercury et Gemini (1965-1966), en sont un exemple emblématique. Conçus pour éviter les miettes dans un environnement en micropesanteur, ils offraient une texture pâteuse et un manque de croquant.

Pourtant, ces premières tentatives ont ouvert la voie à des innovations majeures. Avec l’allongement progressif des missions, notamment à partir des programmes Salyut (1971-1991), Apollo (1968-1972), Skylab (1973-1974) et jusqu’à six mois pour Mir (1986-1999), les agences spatiales ont dû repenser l’alimentation.

Ainsi, les aliments déshydratés et lyophilisés – soupes, jus, café, mais aussi viandes et légumes – sont devenus la norme. Légers et faciles à réhydrater, ils permettent de diversifier les repas tout en respectant les contraintes de poids et de volume. Les recettes conditionnées en boîtes métalliques (conserves) et viandes en sachets souples sont traitées par ionisation (un procédé de conservation à froid par destruction des microorganismes) ont également permis d’offrir des plats plus variés, comme des morceaux de bœuf aux champignons ou des salades de fruits tropicaux.

Une avancée majeure, au moment des missions Apollo dans les années 1960 et 1970, a été la possibilité de réchauffer les aliments, d’abord avec de l’eau chaude pour le lyophilisé, puis les boîtes de conserve. Les repas sont devenus chauds et plus variés.

Aujourd’hui, à bord de l’ISS, les astronautes disposent de menus d’une variété impressionnante. Les aliments lyophilisés ou déshydratés, comme le curry de poulet aux noix de cajou, les œufs brouillés ou les lasagnes à la viande, se réhydratent en quelques minutes avec de l’eau à température ambiante ou chaude. Les aliments à faible teneur en eau, fruits secs, biscuits ou barres vitaminées, complètent ces repas. Les aliments frais, comme les fruits et quelques légumes, sont disponibles pendant quelques jours après l’arrivée des vaisseaux ravitailleurs.

La collaboration internationale joue un rôle clé dans cette diversité alimentaire. La Nasa et Roscosmos fournissent toujours chacun 50 % de la masse alimentaire envoyée à l’ISS.

Le Centre national d’études spatiales (Cnes) français propose, quant à lui, pour tous les astronautes des repas événementiels pour marquer des occasions spéciales, comme des anniversaires ou des fêtes, ou dans le cadre d’expériences scientifiques, à raison d’un ou deux repas par mois.

Les agences japonaises (JAXA) et européennes (ESA) fournissent également des recettes nationales lorsque leurs astronautes sont à bord, par exemple l’effiloché de bœuf à la vanille fumée et à l’ail noir, créé par la cheffe Anne-Sophie Pic, pour l’astronaute Sophie Adenot de la mission Epsilon.

Les trois piliers de l’alimentation spatiale

L’alimentation dans l’espace ne se limite pas à combler des estomacs. Elle repose sur trois enjeux majeurs : la santé, la psychologie et la logistique.

Chaque astronaute consomme en moyenne près de 2 500 à 3 000 calories par jour, un apport similaire aux recommandations terrestres de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), mais adapté à leur métabolisme et à leur niveau d’activité physique. En effet, malgré les deux heures et demie d’exercice quotidien obligatoire (tapis roulant, vélo, ergomètre ou dispositif de musculation), leurs muscles, notamment ceux du dos et des membres inférieurs, ne sont que peu sollicités le reste du temps.




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Pour compenser, les équipes médicales veillent à ce que leur alimentation soit suffisamment riche en protéines, en calcium et en vitamine D, afin de lutter contre la perte osseuse et musculaire induite par la micropesanteur.

D’un point de vue psychologique, les repas jouent un rôle crucial. Dans l’espace, où chaque journée est rythmée par des tâches individuelles, expériences scientifiques, maintenance de la station, entraînement physique ou suivi médical, les repas, et notamment ceux du soir ou de la fin de semaine, sont des moments privilégiés de convivialité. Ces moments de sociabilité nous semblent essentiels pour maintenir le moral et la cohésion d’équipe, surtout lors des missions de longue durée.

Enfin, la logistique représente un défi de taille. Chaque kilogramme envoyé dans l’espace a un coût non négligeable et l’espace de stockage est limité. Les aliments doivent donc être légers, compacts et stables sur de longues périodes.

Vers l’autosuffisance : cultiver et recycler dans l’espace

Pour les missions de très longue durée, comme celles envisagées vers la Lune ou Mars, une meilleure autonomie alimentaire devient indispensable. Plusieurs pistes sont actuellement explorées pour y parvenir, dont le projet MELiSSA, développé par l’Agence spatiale européenne (ESA) – un système en boucle fermée pour recycler le dioxyde de carbone, l’eau et les déchets organiques afin de produire de l’oxygène et permettre de la culture végétale – ou ceux menés par le projet Spaceship FR sur l’optimisation de la pousse végétale.

Enfin, les systèmes de recyclage des ressources, comme MELiSSA ou ceux étudiés par le Spaceship FR, visent à recycler 100 % des déchets organiques (urine, dioxyde de carbone, plantes non comestibles) pour faciliter la pousse de végétaux.

À bord de la Station spatiale internationale, des expériences de culture végétale ont déjà été menées avec succès. Les astronautes ont pu cultiver et consommer des salades, et des tests sont en cours pour d’autres plantes comme des tomates ou des piments. Ces cultures ne se contentent pas d’apporter des vitamines fraîches, essentielles à la santé des équipages, elles ont aussi un effet psychologique positif.

Jardiner et récolter ses propres aliments améliore le moral et offre une activité gratifiante dans un environnement par ailleurs très contrôlé. La validation à terme de ces projets pourrait permettre aux astronautes de cultiver leurs propres aliments, réduisant ainsi leur dépendance aux ravitaillements terrestres.

La santé des astronautes est également une préoccupation majeure. En micropesanteur, les astronautes subissent une perte osseuse de 1 à 2 % par mois et une atrophie musculaire pouvant atteindre 20 % de leur masse musculaire. Pour contrer ces effets, leur alimentation devra être riche en protéines (entre 1,2 et 1,6 gramme par kilogramme de poids corporel et par jour), en vitamine D et en calcium. Les aliments riches en antioxydants, comme les fruits et légumes frais, joueront également un rôle clé dans le maintien de leur système immunitaire.


Roxane Coiffet, nutritionniste à MEDES, un groupement d’intérêt économique ayant pour membres le Cnes, le CHU de Toulouse, l’Université Paul-Sabatier à Toulouse, l’Université de Clermont-Ferrand, l’Université de Bordeaux, le CH d’Angers et les universités de Caen et de Montpellier.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Alain Maillet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. De la survie à la gastronomie : comment l’alimentation spatiale révolutionne l’exploration et la science – https://theconversation.com/de-la-survie-a-la-gastronomie-comment-lalimentation-spatiale-revolutionne-lexploration-et-la-science-291625

Cimetières, le grand déménagement

Source: The Conversation – France in French (3) – By Marie Fruiquière, Associate professor, Ecole Nationale supérieure d’architecture et de paysage de Bordeaux (ENSAP Bordeaux); Université de Strasbourg

Que deviennent nos corps après notre décès ? Dans des sociétés où la mort est de plus en plus invisibilisée, comment ont évolué nos rites ? Demain, à quoi ressembleront les cimetières ? L’enterrement ou l’incinération seront-ils remplacés par d’autres méthodes ? Comment le numérique transformera-t-il nos pratiques funéraires ?

Pour répondre à ces questions et à bien d’autres, nous vous proposons une série de six articles sur le thème « Le corps après la mort », rédigés par des experts et illustrés par le dessinateur Vito.

Ce premier épisode est consacré aux cimetières. Ces lieux dévolus au repos éternel ne sont pas immuables et doivent parfois être déplacés. Mais « translater » un cimetière n’est pas une mince affaire…


L’ESSENTIEL

  • Les conséquences du dérèglement climatique pourraient engendrer l’augmentation du nombre de déplacements de cimetières dans les prochaines décennies.

  • Les « translations » de cimetières sont des chantiers complexe, qui peuvent s’étaler sur de très nombreuses années.

  • Les projets de déménagement de cimetières sont sensibles, notamment parce qu’ils redéfinissent le rapport des familles à leurs défunts et à la sépulture.


Au-delà de leur apparente permanence, les cimetières sont des espaces en mouvement. Relativement récent dans sa forme actuelle, le cimetière a, par le passé, été amené à déménager à plusieurs reprises.

Des nécropoles romaines aux cimetières paroissiaux en passant par les cimetières contemporains, ces chantiers de « translation de cimetières » ont notamment accompagné les grandes évolutions sociétales sur les pratiques funéraires.

Ces scénarios de translations de cimetières n’appartiennent pas seulement au passé, mais constituent une actualité bien présente au regard des défis environnementaux, interrogeant parallèlement les enjeux relatifs à la création de nouveaux cimetières.

Quelles leçons retenir du passé ?

D’un point de vue historique dans le contexte français, les premières migrations de sépultures sont liées au développement du christianisme, lequel a conduit au rapprochement des sépultures vers les lieux sacrés. Mais au 16e siècle, le fonctionnement des cimetières paroissiaux s’est complexifié dans les milieux urbains, en raison du manque de place et des problématiques sanitaires liées à l’accumulation des corps en décomposition.

En plus d’interdire les inhumations dans les églises, la déclaration royale du 10 mars 1776 ordonne alors l’agrandissement ou le transfert des cimetières pouvant nuire à la salubrité de l’air. En 1780, la fermeture du cimetière parisien des Innocents, suite à l’effondrement de son charnier, marque l’un des déménagements de cimetière les plus célèbres. Ce déplacement a en effet non seulement engendré la création des catacombes, mais aussi celle des grands cimetières parisiens (aujourd’hui intramuros) comme le Père-Lachaise.

À la même période, le décret du 23 prairial an XII (12 juin 1804) pose les bases de la législation funéraire, encore en vigueur aujourd’hui dans le Code général des collectivités territoriales, notamment en matière de translation et de création de cimetières.

Plus récemment, d’autres facteurs ont pu conduire à la translation de tout ou partie de cimetières. Citons, par exemple, la création de barrages hydroélectriques dans les années 1960-1970, qui a conduit à la reconstruction de villages entiers, comme à Bord-les-Orgues et Naussac, ou encore les projets d’infrastructures de transport, tels que celui qui a mené au déplacement, en 2010, de l’ancien cimetière de l’hôpital psychiatrique de Navarre, à Évreux (connu sous l’appellation « cimetière des fous »), situé sur le tracé d’un contournement autoroutier.

À l’avenir, des déménagements de cimetières dus au changement climatique ?

Dans une vision davantage prospective, ce sont les conséquences du dérèglement climatique qui pourraient engendrer l’augmentation du nombre de translations de cimetières dans les prochaines décennies.

Les exemples internationaux accréditent cette hypothèse. Ainsi, en 2014, le cimetière d’Oso, dans l’État de Washington, aux États-Unis, a dû être relocalisé temporairement sur un terrain moins instable, en raison d’un glissement de terrain massif. En Angleterre, à Happisburg, c’est l’érosion qui menace le cimetière, établi à flanc de falaise.

En France, il existe déjà des situations critiques, comme à Jugon-les-Lacs, en Bretagne, non loin de Dinan, où le conseil municipal, après de premières délibérations en 1986 et 1991, a confirmé en juillet 2022 la décision de fermer le cimetière autour de l’église, car il se situe en zone inondable. Sur le littoral, la submersion marine projetée montre que les villes côtières, dont certaines sont très urbanisées, pourraient également voir leurs cimetières engloutis, comme à Dunkerque ou Saint-Malo. Non moins sensibles, les régions de montagne connaissent leurs propres risques, comme à La Bérarde, ensevelie par une lave torrentielle liée à la fonte des glaciers en juin 2024.

Photo du cimetière de l’église de Jugon-les-Lacs
À Jugon-les-Lacs, le déplacement du cimetière de l’église, situé en zone inondable et photographié ici en 2011, a été acté.
Pymouss / Wikimedia Commons, CC BY

Bien que la question des cimetières soit encore peu abordée dans ces scénarios, et à défaut de stratégies d’évitement, d’atténuation ou de résolution des enjeux climatiques, de tels évènements imposent aujourd’hui pour certains d’envisager leurs translations au risque, en cas d’inaction, de les voir disparaître sous les flots et la boue.

Mais comment procède-t-on pour déménager un cimetière ?

Ouvrir un cimetière pour en fermer un autre

Toute translation est avant tout conditionnée à l’ouverture d’un nouveau cimetière, ou au fait qu’un cimetière existant dispose de suffisamment de place pour accueillir l’ensemble des restes mortels du cimetière à déménager.

Dans le cas d’une ouverture, les dispositions réglementaires du Code général des collectivités territoriales donnent des indications sur la surface du cimetière et ses capacités d’inhumations : nombre présumé des défunts, taille des sépultures et des entre-tombes, etc. Elles posent également un cadre en termes de localisation (terrains les plus élevés exposés au nord, profondeur de la nappe phréatique, etc.) et d’aménagements, tels que la mise en place d’un ossuaire dans l’enceinte du cimetière pour accueillir les restes mortels exhumés.

À l’échelle du territoire, les documents d’urbanisme comme le plan local d’urbanisme (PLU) renseignent des contraintes supplémentaires, comme l’existence d’orientations d’aménagements et de programmation qui définissent les stratégies d’aménagements du territoire en fonction des besoins, notamment l’identification, la quantification et la spatialisation du besoin en logements, ou l’identification d’une zone à enjeux pour la création de zones d’activités, etc. De manière semblable, les trames environnementales, à l’instar de la trame verte et bleue, constituent des réseaux de continuités et de réservoirs écologiques où les aménagements sont souvent limités pour éviter la fragmentation des milieux naturels.

Ces conditions s’avèrent parfois difficiles à concilier dans les milieux urbains, où le foncier se raréfie et se morcelle et où les quelques terrains disponibles sont rarement attribués de manière prioritaire aux espaces funéraires.

La création du nouveau cimetière fait par ailleurs l’objet d’une procédure complexe et chronophage, avant que puissent enfin être réalisées les premières (ré-)inhumations : processus délibératifs communaux (voire intercommunaux), transactions foncières, obtention des autorisations d’urbanisme nécessaires, diagnostics préopérationnels (hydrogéologique, écologique, archéologique, etc.), études ou enquêtes publiques sont autant d’étapes préalables avant le démarrage des travaux.

Enfin, dès lors que le nouveau cimetière est livré, la translation en elle-même peut débuter.

Fermeture, affermage, vente : comment s’effectue un déménagement de cimetière ?

Le cimetière étant un équipement public, le pouvoir de décision d’une translation revient généralement au conseil municipal (sauf si la compétence funéraire a été reprise par un Établissement public de coopération intercommunale tel qu’une métropole). Une fois la décision de translation arrêtée, le processus de déménagement s’opère en trois phases juridiquement qualifiées.

Lorsque la translation d’un cimetière a été actée, l’attribution de nouvelles sépultures n’y est plus possible. Des inhumations peuvent cependant encore être réalisées dans les caveaux existants s’il y reste des places disponibles (sauf si le terrain du cimetière à fermer est reconnu d’utilité publique – à l’image des infrastructures énergétiques ou de transport par le passé).

En dehors de ces éventuelles inhumations, le cimetière doit rester en l’état et sans usage durant les cinq années qui suivent la délibération, en écho au délai de rotation minimal durant lequel les dépouilles ne peuvent être exhumées qu’à la demande de l’autorité judiciaire ou de la famille. Ainsi, la commune ne peut d’office procéder à des transferts de restes mortels.

Durant ce délai, les familles ont la possibilité de demander l’exhumation de leurs défunts pour qu’ils soient réinhumés gracieusement dans le nouveau cimetière, sur un emplacement égal en superficie à la concession initiale. L’exhumation se fait aux frais de la commune, mais cette dernière peut exiger que les familles titulaires de la concession prennent en charge la dépose, la repose ou la démolition du monument, ainsi que les éventuelles dépenses de pompes funèbres.

La deuxième phase débute une fois ces cinq ans passés. La commune peut alors procéder d’office aux exhumations et transferts de restes mortels encore présents. Les tombes non déménagées par les concessionnaires et ayants droit ont théoriquement vocation à être transférées avec le bénéfice de la concession, si cette dernière n’est pas arrivée à échéance. Néanmoins, à défaut de demande, la pratique consiste souvent dans le regroupement des restes dans un ossuaire.

Une fois les exhumations finalisées, le cimetière peut faire l’objet d’un déclassement du domaine public permettant de « louer » le terrain désaffecté à un tiers, à condition qu’il ne fasse l’objet d’aucune fouille ou fondation pour des constructions jusqu’à ce que les conditions de la troisième phase ne soient réunies.

La dernière étape est celle de l’aliénation du cimetière, autrement dit de la cession de la propriété du terrain. Cette aliénation ne peut avoir lieu qu’après cinq ans d’affermage et dix ans après la dernière inhumation. La commune peut alors, si elle le souhaite, vendre le terrain du cimetière.

Au final, il est difficile d’estimer la durée moyenne d’une translation tant les variables sont nombreuses : raison et urgence de la translation, nombre de sépultures à transférer, durée du projet de conception et construction du nouveau cimetière, le cas échéant, comprenant les éventuelles acquisitions, les études, les travaux et tous les aléas d’un chantier, etc. Bref, à défaut de pouvoir donner un temps moyen, nous pouvons ici rappeler qu’à Jugons-les-Lacs, le projet de translation du cimetière a débuté il y a déjà 40 ans.

Des chantiers complexes

En raison non seulement de la logistique, mais aussi du poids financier qu’ils représentent, les chantiers de déménagement de cimetières restent à ce jour relativement rares. L’orchestration d’un tel chantier soulève en effet des questions organisationnelles complexes pour les communes.

Au-delà des temporalités longues, ces opérations impliquent un suivi assidu. Celui-ci doit être poursuivi malgré d’éventuels changement au sein du personnel municipal, et quelle que soit la succession des agendas politiques ou autres évènements dépassant les conditions d’exercice de l’institution publique locale.

En outre, ces déménagements nécessitant souvent la création d’un nouveau cimetière, ils impliquent des enjeux fonciers et environnementaux qui peuvent rajouter une complexité supplémentaire.

De ce fait, historiquement, ces opérations de transferts n’ont pas toujours été menées, comme en témoigne la présence récurrente de cimetières au pied de certaines églises. Cependant, les enjeux climatiques pourraient contraindre dans les prochaines années les décideurs à devoir considérer l’éventualité de translations contemporaines.

Une redéfinition des rapports aux défunts et aux sépultures

La translation d’un cimetière est un chantier à deux visages. D’un côté, elle peut constituer un levier de transformation des espaces et pratiques funéraires. Ouvrir un nouveau cimetière permet de faire évoluer sa gestion technique et administrative et son aménagement, en proposant par exemple des sépultures alternatives ou en y laissant davantage de place pour les natures.

De l’autre côté, la fermeture de l’ancien cimetière peut entraîner la perte d’un patrimoine funéraire ou des contradictions avec les logiques de limitation de l’artificialisation des sols ou d’optimisation des ressources (financières, foncières, naturelles, etc.).

Pour terminer, soulignons que les translations de cimetière redéfinissent le rapport des familles à leurs défunts et à la sépulture.

Les recherches qui se sont penchées sur la question des déplacements de villages ont révélé la sensibilité de « l’objet cimetière ». Celui-ci cristallise l’ancrage à un territoire, et son déménagement peut parfois être garant du bon déroulé du déplacement des populations, au-delà du relogement des vivants.

Les exemples du passé peuvent nous aider à appréhender certains écueils, qu’il s’agisse de la désorganisation des exhumations ou du mauvais phasage pour l’ouverture du nouveau cimetière. Ils permettent aussi de clarifier certaines procédures sur le plan juridique, notamment la publicité autour des exhumations, ou le statut des restes mortels exhumés d’une concession active par la commune.

Enfin, en fonction de leur éloignement, l’emplacement des nouveaux cimetières peut venir questionner la mise à distance de la mort, voire son invisibilisation.

Derrière le travail d’anticipation du déménagement se joue donc aussi la construction des récits pour (et par) ceux qui restent. L’enjeu est qu’ils puissent eux aussi, à côté des institutions territoriales et étatiques, être acteurs de ces grands changements, qui pourraient prendre place dans un monde incertain.


Remerciements :

– Les planches de la bande dessinée ont été réalisées par Victor Locuratolo (@Vito) ;

– Le scénario a été coécrit par Victor Locuratolo et Damien Charabidzé, l’initiateur de cette série d’articles ;

– Cette publication a été rendue possible grâce à un financement de l’Union du Pôle Funéraire Public (UPFP), structure réunissant les acteurs publics du funéraire afin de défendre et promouvoir leurs services, tout en garantissant un accompagnement digne, éthique et accessible à tous les citoyens. Elle a également bénéficié d’un financement de la Direction Culture de l’Université de Lille, dans le cadre de son soutien aux projets de recherche et de diffusion associant arts et sciences.

The Conversation

Marie Fruiquière est membre de la Ville et Eurométropole de Strasbourg et participe à ce titre à l’Union du Pôle Funéraire Public. Ses recherches ont précédemment bénéficié de financements de l’Association Nationale de la Recherche et de la Technologie, de la Ville et Eurométropole et de la Fondation Palladio. Aucun de ces acteurs n’a participé à la rédaction ou à la relecture de cet article ni ne tire profit de cet article.

Damien Charabidzé ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Cimetières, le grand déménagement – https://theconversation.com/cimetieres-le-grand-demenagement-278240

Un questionnaire de l’éducation nationale sur les violences sexuelles : un outil de repérage, mais peut-il vraiment entendre les enfants ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Jeanne Devèze, Doctorante en sociologie, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)


L’ESSENTIEL

  • En novembre, un questionnaire sur les violences sexuelles sera adressé aux élèves de la maternelle à la terminale.

  • Conçu par le ministère de l’éducation comme un outil de repérage, peut-il libérer la parole des victimes ?

  • Le problème se situe souvent au niveau de la réception de cette parole, disent les recherches sur le sujet.


Le ministère de l’éducation nationale a annoncé qu’un questionnaire sur les violences sexuelles serait bientôt soumis à des millions d’élèves, de la grande section de maternelle à la terminale. Anonyme ou nominatif selon le choix de l’enfant, il est présenté comme un outil de repérage systématique.

L’intention affichée est claire : permettre à davantage d’enfants victimes de violences sexuelles de parler. Mais recueillir la parole d’un enfant et la faire réellement entendre sont deux opérations bien différentes.

Faire parler ne suffit pas

La Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise) l’a dit : les enfants parlent, mais les adultes ne les protègent pas toujours.

Le problème n’est donc pas seulement celui du silence des enfants, c’est celui de la réception de leur parole par les institutions et les adultes qui les entourent. Dès lors, un questionnaire peut-il changer cette réception ? Peut-il transformer la manière dont les adultes perçoivent, ou non, les enfants comme des interlocuteurs crédibles ?

Cette question de la crédibilité n’est pas propre à l’enfance. Lorsqu’une femme adulte révèle des violences sexuelles, son témoignage est régulièrement discrédité. Pour les enfants, le doute est encore plus systématique : on les soupçonne de mentir sur tout et tout le temps.

Depuis 2022, je mène une thèse de sociologie sur le parcours de prise en charge des personnes mineures victimes de violences sexuelles et d’inceste. Mes travaux montrent que cette parole est prise dans un double rapport de domination : celui, générationnel, entre adultes et enfants, et celui, institutionnel, entre professionnels et usagers. Ces rapports de domination sont eux-mêmes alimentés par le genre, l’âge, la classe, la race et les représentations liées au handicap.

Le doute comme culture professionnelle

Le doute face à la parole recueillie n’est pas seulement une posture individuelle : c’est aussi une méthode, érigée en culture professionnelle partagée. Mais s’il y a des doutes qui permettent l’action de protection en obligeant à vérifier, à recouper, à sécuriser une décision, il y a aussi des doutes qui immobilisent, qui paralysent l’action protectrice.

Ces derniers s’organisent autour de trois figures disqualifiantes récurrentes. La première est celle de « l’enfant menteur », une figure dont les racines plongent dans l’histoire de la psychiatrie et qui continue d’irriguer les routines professionnelles sous forme de « cas typiques ».

Un exemple fréquent concerne des adolescentes perçues comme pratiquantes d’une religion : lorsqu’elles dénoncent un viol, on les soupçonne de mentir, en supposant qu’elles inventeraient cette accusation pour dissimuler une relation sexuelle hors mariage qu’elles ne pourraient pas assumer.

La deuxième est celle de « l’enfant qui se trompe », assigné à une immaturité cognitive supposée : l’expertise institutionnelle s’octroie alors le droit de corriger le vécu de l’enfant, au nom d’une vérité qui lui échapperait à lui-même. C’est par exemple le cas pour des enfants plutôt jeunes, qui n’ont pas encore eu de relation sexuelle par pénétration vaginale ou anale, les professionnels vont supposer que l’enfant se trompe en raison d’une non-connaissance de son anatomie.

La troisième consiste à ramener le récit de violences à des causes extérieures (conflit de séparation parentale, suggestions induites par le parent protecteur) ce qui a pour effet de suspendre le crédit que l’institution accorde à l’enfant.

Le handicap, qu’il concerne la victime ou l’agresseur, sature ces grilles de lecture et tend à être pathologisé. Du côté de l’agresseur, la violence est requalifiée en simple « absence de limites ». La responsabilité de la prévention se déplace alors vers l’enfant lui-même, qui se retrouve sommé de développer sa propre capacité à se protéger du danger.

Du côté de la victime, c’est l’inverse qui se produit : son récit est systématiquement relu à travers le prisme de sa déficience, qui devient un statut maître, au point d’effacer le récit de la violence lui-même.

Ces figures disqualifiantes opèrent en amont et en aval de la parole recueillie, dans la manière dont cette parole sera ensuite interprétée.

Une parole sans cesse négociée

Pour être « entendue » et déclencher une mesure de protection, la parole d’un enfant doit répondre à une triple exigence de lieu (parler au bon endroit), de temps (parler au bon moment) et de posture. L’enfant doit ainsi évaluer, souvent seul, quels sont le bon moment et le bon endroit pour révéler des violences (un temps seul avec un professionnel, le temps formel d’une audition, un espace individuel en dehors des lieux collectifs, etc.).

L’institution n’écoute pas seulement ce qui est dit, elle observe la manière dont l’enfant se positionne vis-à-vis de son agresseur et de son système familial. Le rejet explicite de l’agresseur apparaît comme une variable pivot de la crédibilité accordée à l’enfant. Comme si un enfant qui continue d’aimer, ou de ne pas rejeter frontalement la personne qui lui fait du mal, devenait de ce fait moins crédible.

Un questionnaire scolaire, quelle que soit sa qualité, ne peut à lui seul recréer les conditions de lieu, de temps et de posture nécessaires à ce que la parole soit reçue dans de bonnes conditions. Il peut amorcer une révélation, mais il ne garantit en rien la suite du parcours institutionnel de cette parole.

Ce constat renvoie à un fait sociologique plus large : les institutions détiennent un monopole de la production légitime de vérité. Ce sont elles qui décident quelles paroles sont crédibles et lesquelles ne le sont pas. Or, les institutions sont familialistes, c’est-dire que la famille constitue un objet à protéger en tant que tel. Elles tendent ainsi à privilégier l’évitement du conflit et le maintien du lien familial, parfois au détriment direct de la mise à l’abri des personnes mineures en danger.

Ce que le questionnaire peut, et ne peut pas, faire

Le questionnaire de l’éducation nationale peut, dans une certaine mesure et sous certaines conditions, permettre la formulation d’une révélation : il répond ainsi partiellement à l’exigence du moment, en instaurant un temps spécifique.

Mais un outil de repérage ne suffit pas à transformer la manière dont la parole des enfants est ensuite reçue. Il ne va modifier ni les figures disqualifiantes qui structurent le doute professionnel, ni le caractère familialiste des institutions, ni la tendance à traiter chaque affaire de façon isolée plutôt que comme le symptôme d’un rapport de domination généralisé entre adultes et enfants.

La philosophe Miranda Fricker a proposé le concept d’injustice testimoniale pour décrire ce phénomène : le fait d’accorder d’emblée moins de crédit à la parole de quelqu’un en raison de son statut social ou de son identité, indépendamment du contenu de ce qu’il dit. Les figures de « l’enfant qui ment » ou « qui se trompe » en sont des manifestations concrètes : elles agissent comme des filtres qui abaissent la crédibilité de l’enfant avant même que sa parole ne soit véritablement examinée.

Ce déficit de crédibilité se loge ainsi dans la réception, pas dans le recueil : un questionnaire ne change rien aux catégories de jugement des professionnels qui décideront ensuite de croire ou non ce qui a été dit. Mais ce risque n’est pas une fatalité, il pointe précisément l’endroit où portent les marges de progrès.

The Conversation

Jeanne Devèze est membre de la Commission Indépendante sur l’inceste et les Violences Sexuelles faites aux Enfants (CIIVISE).

– ref. Un questionnaire de l’éducation nationale sur les violences sexuelles : un outil de repérage, mais peut-il vraiment entendre les enfants ? – https://theconversation.com/un-questionnaire-de-leducation-nationale-sur-les-violences-sexuelles-un-outil-de-reperage-mais-peut-il-vraiment-entendre-les-enfants-292280

Révisionnisme historique et contre-discours mémoriel au cœur de l’idéologie de l’AfD

Source: The Conversation – France in French (3) – By Sylvie Toscer-Angot, Professeure de civilisation allemande Responsable du master LLCER- Spécialité Allemand Responsable du Pôle Allemand LEA, Université de Tours


L’ESSENTIEL

  • L’Alternative für Deutschland (Alternative pour l’Allemagne, AfD) ne diffuse pas un discours négationniste en tant que tel (ce qui est passible de cinq ans d’emprisonnement), mais relativise la période nazie dans ses discours et ses programmes.

  • Le parti remet en cause « la culture de la repentance » allemande sur la période nazie, estimant que ce ne fut qu’une page secondaire de l’histoire glorieuse du pays et que les souffrances de la population allemande doivent être mises sur le même plan que celles des victimes du régime hitlérien.

  • Forte de ses succès dans les Länder de Saxe-Anhalt et de Mecklembourg-Poméranie occidentale, l’AfD va-t-elle vraiment peser sur les commémorations et les programmes scolaires ?


Les résultats spectaculaires du parti d’extrême droite AfD (Alternative pour l’Allemagne) aux élections régionales de Saxe-Anhalt le 6 septembre 2026 (43,8 %) puis de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale le 20 septembre (38,2 %) (est-ce OK ?) incitent à regarder de plus près les priorités définies par ce parti.

Si, depuis les années 1980-1990, la mémoire du national-socialisme est considérée en République fédérale d’Allemagne comme faisant partie intégrante de l’identité allemande — le discours du président Richard von Weizsäcker prononcé au Bundestag le 8 mai 1985 pour les 40 ans de la fin du nazisme a joué un rôle décisif de ce point de vue —, l’AfD remet aujourd’hui en question la culture mémorielle (Erinnerungskultur) officielle.

Loin d’être un sujet secondaire, le rapport au passé allemand occupe une place centrale dans sa rhétorique et son idéologie. Que signifie concrètement le « virage à 180 degrés » réclamé par l’AfD en matière de culture mémorielle ? L’objet de cette contribution est de mettre en évidence la stratégie et le contre-récit mémoriel de l’AfD, en interrogeant les enjeux politiques de ce contre-discours et son rôle dans l’idéologie du parti.

En finir avec le « culte de la culpabilité »

De manière récurrente depuis 2016 — date à laquelle l’AfD se présentait pour la première fois aux élections régionales en Saxe-Anhalt —, on observe au sein de ce parti des déclarations qui tendent à relativiser les douze années de nazisme.

Si le préambule de son programme électoral régional de 2016 dénonçait « la concentration exclusive sur douze années malheureuses de notre histoire […] », on retrouve cette relativisation et banalisation du régime nazi chez nombre de ses responsables politiques. Exemple parmi d’autres, Alexander Gauland, co-fondateur de l’AfD en 2013, déclarait dans un discours prononcé le 2 septembre 2017, lors d’une réunion du groupuscule d’extrême droite « Der Flügel » en Thuringe, alors qu’il était co-président du parti à l’échelle fédérale :

« On ne doit plus nous reprocher ces douze années. Elles ne concernent plus notre identité aujourd’hui. »

Le 2 juin 2018, Gauland en rajoutait dans la provocation lors d’un autre discours également en Thuringe :

« Nous avons une histoire glorieuse […] et celle-ci, chers amis, a duré plus longtemps que ces maudites douze années […]. Chers amis, Hitler et les nazis ne sont qu’une merde d’oiseau dans plus de 1000 ans d’histoire allemande couronnée de succès. »

La mise en perspective de douze années de nazisme et de 1000 ans d’histoire allemande est tout à fait caractéristique de la stratégie de l’AfD, consistant à considérer la dictature nazie comme une brève parenthèse historique insignifiante au vu de plusieurs siècles d’un glorieux passé allemand.

Pour les principaux idéologues et responsables politiques de l’AfD, il est essentiel de tirer un trait sur le chapitre de la période nazie et d’en finir avec la culture mémorielle allemande assimilée à un « culte de la culpabilité ». En témoignent les propos de Björn Höcke, alors chef du parti et du groupe parlementaire de l’AfD au parlement de Thuringe, dans un discours prononcé à Dresde le 17 janvier 2017, où il évoquait en ces termes le Mémorial de la Shoah à Berlin :

« Nous, Allemands […], sommes le seul peuple au monde à avoir planté un monument de la honte en plein cœur de sa capitale […]. Nous n’avons besoin de rien d’autre que d’un virage à 180 degrés en matière de politique mémorielle ! »

La délégitimation de la culture mémorielle allemande représente un élément central du révisionnisme historique de ce parti. Si on ne trouve pas de propos négationnistes dans les discours de l’AfD (le négationnisme est un délit passible de cinq ans de prison en vertu du paragraphe 130-3 du Code pénal), il n’en demeure pas moins que son objectif est clairement de relativiser ou d’occulter les crimes nazis et l’Holocauste.

Un contre-discours mémoriel au service de « la grandeur et de l’identité allemandes »

Au-delà des appels répétés, dans le sillage de la Nouvelle Droite, à en finir avec une prétendue culture de la repentance et à se libérer du poids des sombres chapitres de l’histoire allemande, l’AfD développe un contre-discours mémoriel, opposant à la mémoire des victimes du régime nazi un récit victimaire révisionniste.

La culture mémorielle allemande devrait à ses yeux se concentrer sur les victimes allemandes, sur les villes détruites par les bombardements alliés, sur les atrocités commises par l’Armée rouge ou encore sur la fuite et l’expulsion de la population allemande des territoires de l’Est. Les souffrances de la population allemande sont ainsi instrumentalisées par l’AfD au profit de son récit révisionniste, comme l’illustrent de nombreuses initiatives, tel le projet de loi déposé en mai 2019 par le groupe parlementaire de l’AfD en Saxe, visant à faire du 13 février un jour de commémoration et de deuil en Saxe pour les victimes des bombardements du 13 février 1945.

Le renvoi dos-à-dos des victimes de la politique d’extermination nazie et de la population civile allemande ou des soldats allemands tués pendant la Seconde Guerre mondiale, ainsi que des crimes perpétrés tant par le régime nazi et de ceux commis par les Alliés, conduit à remettre en question la singularité de l’Holocauste et aboutit à une mise en concurrence des mémoires victimaires.

La confrontation critique au passé nazi représente une menace pour la nation allemande selon l’AfD, qui se pose en gardienne d’une prétendue « culture de référence » (Leitkultur) allemande. Le combat identitaire mené par l’AfD, qui conçoit la culture comme une catégorie clé censée restaurer la grandeur de l’Allemagne, redonner aux Allemands leur fierté nationale et conférer à l’identité allemande un caractère intangible, se joue largement sur le terrain culturel. Son contre-récit mémoriel repose sur la référence aux épisodes glorieux de l’histoire et de la culture allemandes — à travers, dixit Gauland « les grandes figures du passé, de Charlemagne à Charles Quint jusqu’à Bismarck », qui « constituent l’étalon sur lequel nous devons régler notre action » —, mis au service d’une identité allemande supposée immuable.

De son côté, Alice Weidel, actuelle tête de proue du parti, a appelé l’Allemagne à mettre fin au culte de la repentance dans une émission télévisée en février 2025 :

« La politique allemande ne devrait pas être motivée par un sentiment de culpabilité, mais par une confiance en soi et par un sens des responsabilités envers l’avenir. »

En mai 2025, le groupe parlementaire de l’AfD de Saxe-Anhalt a lancé une campagne publicitaire intitulée « #PenserAllemand » prévoyant de mettre fin aux sorties scolaires vers les lieux de mémoire des crimes nazis pour les remplacer par des visites de « sites d’une valeur historique ».

Avec la disparition progressive des témoins directs du national-socialisme, ce déni de mémoire ne peut être considéré qu’avec la plus vive inquiétude. Se pose la question de savoir comment la mémoire de l’époque nazie pourra être transmise et maintenue vivante auprès des générations à venir. La révision des programmes scolaires, notamment en histoire, visant à mettre en valeur et à réhabiliter les chapitres positifs de l’histoire allemande et éludant des éléments essentiels de la culture mémorielle allemande, était également inscrite dans le programme de l’AfD pour les élections régionales de Saxe-Anhalt qui ont eu lieu le 6 septembre 2026 (la rédaction des programmes scolaires et culturels relève de la compétence des Lander).

La victoire massive dans ce Land de l’AfD et de sa tête de liste Ulrich Siegmund, figure charismatique au sourire inlassable, ne laisse donc pas d’inquiéter et ne saurait faire illusion sur les véritables intentions en Saxe-Anhalt du parti, dont le programme électoral doit beaucoup à Hans-Thomas Tillschneider, député au parlement de Saxe-Anhalt depuis 2016 et idéologue particulièrement radical. Si l’AfD en vient à gouverner, le risque est grand de voir la Saxe-Anhalt se muer en laboratoire de la révolution culturelle réclamée par l’AfD.

Sans doute faut-il préciser que la délégitimation de la culture mémorielle officielle et la falsification de l’histoire opérées par l’AfD ne concernent pas seulement le passé nazi, mais également le passé colonial allemand, qui fait l’objet d’un traitement similaire.

The Conversation

Sylvie Toscer-Angot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Révisionnisme historique et contre-discours mémoriel au cœur de l’idéologie de l’AfD – https://theconversation.com/revisionnisme-historique-et-contre-discours-memoriel-au-coeur-de-lideologie-de-lafd-292013