« Goût du gras » : l’existence d’une sixième saveur expliquerait l’attirance des personnes obèses pour les aliments gras

Source: The Conversation – France in French (3) – By Naim Akhtar Khan, Professeur de physiologie, directeur de l’équipe de recherche Physiologie de la nutrition & toxicologie (NuTox) – UMR 1231 Inserm / Université de Bourgogne, Université Bourgogne Europe; Inserm


L’ESSENTIEL

– Traditionnellement, on considère qu’il existe cinq modalités gustatives fondamentales : le sucré, le salé, l’acide, l’amer et l’umami.

– Des preuves de plus en plus nombreuses suggèrent que les lipides contenus dans les aliments pourraient également être détectés par des mécanismes sensoriels spécialisés.

– L’existence de cette sixième saveur, le « goût du gras », jouerait un rôle important dans l’obésité.


Au IVe siècle avant notre ère, déjà, Aristote, dans son De Anima et dans d’autres ouvrages, indiquait que les qualités « huileuses » faisaient partie des dimensions possibles du goût. Beaucoup plus tard, le médecin français Jean Fernel (1497-1558), dont l’ouvrage De Naturali Parte Medicinae fut l’un des premiers textes occidentaux importants consacrés à la physiologie, a lui aussi abondé dans ce sens, considérant le caractère gras comme une qualité sensorielle primaire.

Ces classifications historiques reposaient principalement sur l’observation et le raisonnement philosophique, plutôt que sur des expériences psychophysiques. Cependant, depuis une vingtaine d’années, diverses études semblent accréditer ces hypothèses anciennes.

Notre équipe travaille depuis plus de quinze ans sur la caractérisation cellulaire, physiologique, génétique, épigénétique et moléculaire des récepteurs du goût du gras chez les rongeurs (rats, souris et gerbilles) ainsi que chez l’être humain. Voici ce que nous avons découvert.

Des récepteurs du goût du gras passés longtemps inaperçus

Contrairement aux autres modalités gustatives classiques que sont le sucré, le salé, l’acide, l’amer et l’umami, le goût du gras (ou goût lipidique) ne semble pas être associé à un seul récepteur ou à une seule voie de signalisation bien définis.

La détection orale des lipides alimentaires semble au contraire impliquer un système sensoriel complexe, dans lequel plusieurs récepteurs sensibles aux lipides ont été mis en évidence.

Notre laboratoire a notamment clairement démontré que, dans les papilles, deux glycoprotéines (CD36 et GPR120/FFAR4) sont principalement impliquées dans la détection gustative des acides gras à longue chaîne présents dans les aliments.

Ces deux molécules étaient déjà connues pour leur rôle dans le métabolisme du gras au niveau d’autres organes (foie, intestin…), mais leur implication dans la détection gustative n’avait jamais été mise en évidence.

Nous avons également démontré que le rôle de CD36 en tant que récepteur du goût lipidique est conservé au cours de l’évolution. Pour cela, notre équipe a mené une expérience sur le rat des sables (Psammomys obesus). Ce rongeur ne boit jamais d’eau, car il n’y en a pas dans le désert du Sahara, où il vit : il se nourrit d’une plante qui lui apporte une quantité suffisante de minéraux. Cependant, si l’on propose à cet animal du désert de choisir entre boire de l’eau seule ou de l’eau mélangée à une solution huileuse, il préfère cette dernière. Or, les papilles du rat des sables expriment CD36.

Pourquoi deux récepteurs pour un même goût ? Nous avons également résolu cette énigme. En effet, CD36 intervient dans les réponses précoces aux lipides alimentaires (il détecte, par exemple, les lipides au niveau de la langue lorsque nous sommes à jeun), tandis que GPR120 régule les réponses aux lipides alimentaires entre les repas.

Ainsi, chaque matin, au petit-déjeuner, lorsque nous mangeons notre première tartine de beurre et que nous la trouvons délicieuse, cette agréable sensation est due aux récepteurs CD36 présents sur notre langue. Si nous poursuivons notre repas, le récepteur GPR120 sera ensuite responsable de notre motivation à continuer à beurrer et à ingérer d’autres tartines.

Goût du gras et obésité

Il est important de comprendre que la perception des lipides ne se limite pas à la sensation gustative dont nous avons conscience lorsque nous mangeons.

Quand des acides gras entrent dans notre bouche, ils activent des réponses physiologiques dont nous ne nous apercevons pas forcément. C’est par exemple le cas des réponses dites « de phase céphalique » : ces réponses réflexes à des stimuli nutritionnels sont déclenchées par la stimulation des systèmes sensoriels de la tête.

Les acides gras peuvent aussi influencer les voies digestives, endocriniennes (autrement dit, hormonales) et neuronales impliquées dans la régulation de l’apport alimentaire et de l’homéostasie énergétique (le maintien de conditions énergétiques favorables pour l’organisme).

La capacité à détecter les acides gras alimentaires peut donc contribuer à l’évaluation de la qualité des aliments et de leur densité énergétique, et peut influencer le comportement alimentaire qui s’ensuit. Et cela, de façon inconsciente.

Pour cette raison, nous avons émis l’hypothèse que des personnes présentant une sensibilité buccale plus élevée aux acides gras pourraient avoir des préférences et une consommation d’aliments riches en graisses différentes de celles des personnes moins sensibles. Pour le vérifier, nous avons mené plusieurs études cliniques dans différents pays : le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, la République tchèque, le Sénégal et, désormais, le Liban.

Nous avons ainsi pu clairement démontrer que la plupart des personnes obèses (qu’elles soient enfants ou adultes) présentent une détection orosensorielle des lipides plus faible que celle des sujets non obèses.

Cela s’explique par le fait que, lorsque les personnes ont une alimentation riche en aliments gras – comme c’est le cas pour les personnes obèses –, l’expression du gène du récepteur CD36 est régulée à la baisse dans les papilles linguales. Ce même constat avait déjà été effectué chez les animaux de laboratoire.

Autrement dit, lorsque l’obésité s’installe, la capacité à percevoir les lipides alimentaires diminue.

Nous avons également découvert un autre mécanisme à l’œuvre chez certaines personnes. Il arrive en effet qu’un variant non fonctionnel du récepteur CD36 soit présent dans les papilles gustatives (on parle de « polymorphisme génétique »). Cette situation peut elle aussi être à l’origine de la faible sensibilité buccale aux corps gras de certaines personnes obèses.

Enfin, nos travaux ont porté sur les aspects épigénétiques de CD36 chez l’obèse. On sait maintenant que les fonctions des gènes peuvent être altérées par des habitudes alimentaires (lipidiques ou non), les contaminants ou les perturbateurs endocriniens (des substances chimiques capables de perturber le système hormonal).

Nous avons ainsi démontré que, chez certains enfants obèses, le récepteur CD36 a subi des modifications épigénétiques qui aboutissent à une baisse de la perception gustative des lipides alimentaires.

Ainsi, une altération de la sensibilité au goût lipidique pourrait ne pas être simplement un facteur de risque préexistant d’obésité, mais pourrait également résulter d’une exposition chronique à un régime alimentaire obésogène et à un dysfonctionnement métabolique.

L’épigénétique, qu’est-ce que c’est ?
Contrairement aux mutations, qui altèrent la séquence de la molécule d’ADN, les modifications dites « épigénétiques » ne la modifient pas en tant que telle. Elles modifient plutôt l’accessibilité de certaines portions du génome, et donc la capacité des gènes qu’elles contiennent à être exprimés. On sait aujourd’hui que de telles modifications, résultant parfois de facteurs environnementaux (polluants, médicaments, sources de stress intense…), peuvent se transmettre à la descendance et persister sur plusieurs générations.




À lire aussi :
Épigénétique, inactivation du chromosome X et santé des femmes : conversation avec Edith Heard


Traiter l’obésité en ciblant les récepteurs du goût du gras ?

Les récepteurs CD36 et GPR120 pourraient-ils eux-mêmes constituer de nouvelles cibles pour lutter contre l’obésité ? C’est l’hypothèse que nous avons émise. Selon nous, cette approche est particulièrement pertinente.

Nos travaux ont en effet démontré que l’obésité et la consommation chronique d’un régime riche en graisses sont associées à une diminution de la sensibilité de la langue aux acides gras à longue chaîne. Elles s’accompagnent aussi d’altérations de l’expression ou du fonctionnement des récepteurs lipidiques présents sur cet organe.

Une diminution de la sensibilité au goût lipidique pourrait contribuer à une consommation accrue d’aliments riches en graisses, créant potentiellement un cercle vicieux : une détection réduite des lipides au niveau buccal favoriserait un apport alimentaire excessif en lipides, lequel aggraverait les dysfonctionnements métaboliques ayant des conséquences délétères sur la détection des lipides.

Dans un tel contexte, une approche thérapeutique possible consisterait à renforcer le goût lipidique plutôt qu’à chercher à le supprimer. En effet, l’activation des récepteurs CD36 ou GPR120 de la langue au moyen de molécules spécifiques pourrait accroître la sensibilité des cellules des papilles gustatives aux lipides alimentaires, et potentiellement favoriser une satiété précoce. Ces « leurres lipidiques » mettraient en marche l’axe langue-cerveau-intestin impliqué dans la régulation des réponses digestives et alimentaires, déclenchant ainsi la sensation de satiété.

Nous avons d’ores et déjà montré que, chez les rongeurs, l’activation des récepteurs CD36 et GPR120 de la langue par des molécules capables de s’y lier très spécifiquement était immédiatement associée à la libération peptides anorexigènes (qui coupent la sensation de faim), tels que la cholécystokinine et le peptide YY. Ces résultats expérimentaux suggèrent que la stimulation des récepteurs lipidiques buccaux peut effectivement activer les voies de satiété d’origine intestinale.

Ils confirment l’intérêt de ce paradigme novateur : en cas d’obésité, plutôt que de tenter de réprimer directement l’appétit ou de bloquer l’absorption des lipides, il pourrait être plus avantageux d’activer sélectivement les capteurs gustatifs des lipides.

Ces résultats sont expérimentaux et doivent encore être évalués chez l’être humain. Cependant, à terme, nous espérons pouvoir les mettre en œuvre pour améliorer la prise en charge de l’obésité. Concrètement, cette approche pourrait prendre la forme d’un pulvérisateur buccal qui, en diffusant des « leurres lipidiques » conçus à partir de molécules naturelles se dégradant dans la bouche, activerait les récepteurs CD36 et GPR120 de la langue.

Les personnes qui l’utiliserait avant un repas retrouveraient dans une certaine mesure le « goût du gras », ce qui déclencherait des réponses physiologiques de satiété sans avoir besoin d’augmenter la teneur en gras de leur repas.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Naim Akhtar Khan est membre fondateur et conseil scientifique de la start-up EktaH.

– ref. « Goût du gras » : l’existence d’une sixième saveur expliquerait l’attirance des personnes obèses pour les aliments gras – https://theconversation.com/gout-du-gras-lexistence-dune-sixieme-saveur-expliquerait-lattirance-des-personnes-obeses-pour-les-aliments-gras-292426

En agriculture, peut-on utiliser du cuivre sans nuire à la vie des sols ?

Source: The Conversation – in French – By Guillemette Garry, Enseignante chercheure en biologie option phytopathologie, associée à l’Unité de recherche Aghyle, UniLaSalle


L’ESSENTIEL

  • Nombreux sont les jardiniers amateurs qui utilisent le cuivre pour protéger des maladies leurs légumes ou leurs arbres fruitiers.

  • Ce métal est également utilisé en agriculture biologique, mais ses usagers n’en soupçonnent pas toujours les effets.

  • Qu’en est-il de ses répercussions sur l’activité biologique des sols ?


Fongicide d’origine naturelle, le cuivre est utilisé en agriculture depuis plus d’un siècle, notamment pour lutter contre le mildiou de la vigne – d’où son nom de « bouillie bordelaise ».

Son emploi s’est progressivement étendu à l’arboriculture, au maraîchage et aux grandes cultures, il est désormais utilisé aussi bien en agriculture biologique qu’en agriculture conventionnelle, où il constitue une alternative aux produits phytosanitaires de synthèse.

De la famille des métaux lourds, toutefois, le cuivre (Cu) fait l’objet de controverses en raison de ses impacts potentiels sur la santé et l’environnement. En 2025, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) a d’ailleurs réévalué les produits qui en contiennent et renforcé leurs conditions d’emploi. Mais que sait-on réellement de ses effets sur la vie des sols ?

L’origine du cuivre dans nos sols

Le cuivre est un élément trace métallique naturellement présent dans le sol, avec des concentrations variables selon la nature des roches mères dont il est issu. Il peut aussi provenir d’apports naturels, comme les dépôts atmosphériques liés à l’érosion des roches, aux éruptions volcaniques ou encore aux incendies de forêt. Des teneurs de 10 à 30 mg de Cu/kg de sol (ou ppm) sont généralement considérées comme naturelles.

À ces doses, le cuivre est un oligo-élément essentiel au bon fonctionnement des organismes vivants. Chez les plantes, il intervient notamment dans les processus de photosynthèse et de respiration ; chez les animaux, il participe à de nombreuses fonctions biologiques, telles que la bonne marche du système immunitaire et la protection contre le stress oxydatif.

Le cuivre des sols provient aussi d’activités humaines. Les secteurs industriel et minier, les transports, notamment les véhicules diesel, ainsi que l’incinération des déchets contribuent eux aussi à des retombées atmosphériques du cuivre.

Pour ce qui est des sols agricoles, en moyenne, l’épandage de déjections animales constitue la principale source de cuivre : elles représentent 53 % de la quantité totale annuelle. Cela s’explique notamment par l’usage de compléments alimentaires riches en cuivre dans certains élevages intensifs pour favoriser la croissance des animaux.

Les traitements phytosanitaires destinés à lutter contre les maladies arrivent en deuxième position, avec 34 % de la quantité totale annuelle. Concentrés sur des surfaces plus réduites, en particulier dans les vignobles, ils contribuent à des accumulations localement importantes.

Moyenne des teneurs en ppm de cuivre EDTA (biodisponible) pour la période début 2015 à fin 2019.
BDAT, CC BY-NC-SA

Les concentrations en cuivre varient ainsi significativement selon le contexte et les pratiques agricoles mises en œuvre. Les régions les plus exposées correspondent donc aux territoires viticoles. Des concentrations supérieures à 100 ppm sont généralement interprétées comme le signe d’une contamination forte d’origine humaine.

La vigne comme indicateur

Le cuivre est un élément peu mobile dans le sol. Il tend à s’accumuler dans les horizons superficiels, où il peut persister durablement.

Les vignobles illustrent particulièrement bien ce phénomène au fil du temps. Certaines parcelles sont traitées depuis plus de cent ans. Au début du XXᵉ siècle, les apports pouvaient atteindre jusqu’à 50 kg par hectare et par an. Puis la réglementation a permis de réguler les apports. Aujourd’hui, la dose maximale autorisée est de 4 kg de cuivre par hectare et par an.

De nombreux vignerons, bien conscients de devoir préserver leur sol, parviennent à réduire les quantités appliquées. Malgré cela, il reste difficile de s’en affranchir pour maîtriser l’impact des maladies, en particulier en agriculture biologique où les produits de synthèse sont interdits.

Aujourd’hui, la concentration moyenne en cuivre dans les sols agricoles français est de 13 ppm. Pour les sols viticoles français, la valeur est proche de 70 ppm, mais les niveaux observés varient très fortement en fonction de l’historique des parcelles.

Des effets sur les vers de terre

Organisme emblématique des sols, le ver de terre fait partie des espèces étudiées pour évaluer les effets du cuivre. Une méta-analyse de 30 publications scientifiques met en évidence des impacts sur sa survie et sa reproduction, avec toutefois une très forte variabilité selon les études.

En moyenne, des troubles de la reproduction sont observés à partir de 94,6 ppm, tandis qu’une concentration de 113 ppm de sol entraîne une mortalité élevée. De tels niveaux restent néanmoins rares dans les sols agricoles, mais peuvent être observés dans certains vignobles marqués par des usages anciens ayant conduit à des accumulations importantes, au-delà de 100 ppm.

D’autres travaux consacrés aux nématodes et aux collemboles montrent que ces organismes du sol tolèrent généralement bien les apports de cuivre. Les premiers effets sur les nématodes n’apparaissent qu’à des niveaux d’exposition équivalant à environ 750 fois la dose annuelle autorisée, tandis que la reproduction des collemboles n’est affectée qu’à partir d’environ 100 fois cette dose.




À lire aussi :
Les vers de terre sont-ils en déclin en France ? Et sont-ils menacés par les vers plats exotiques ?


Des microorganismes plutôt tolérants

Les micro-organismes semblent également relativement tolérants à l’accumulation de cuivre dans les sols.

Des chercheurs d’UniLaSalle ont étudié des sols agricoles provenant de prairies et de grandes cultures du nord-ouest de la France, dont l’historique était bien connu. Des échantillons de sol ont été prélevés puis utilisés tels quels, sans modifier leurs caractéristiques. Les chercheurs ont ajouté au sol du cuivre à des concentrations de 2 ppm, représentant un apport proche de la dose réglementaire annuelle, et de 200 ppm, simulant une forte contamination du sol. Ils ont ensuite suivi au cours du temps l’activité des micro-organismes du sol en mesurant certaines enzymes, indicatrices de leur fonctionnement.

Résultat : même à des concentrations élevées, l’ajout de cuivre n’a pas montré d’effet notable sur l’activité de ces micro-organismes. Les champignons apparaissent toutefois plus sensibles que les bactéries. Mais toutes les communautés fongiques ne réagissent pas de la même façon à de fortes concentrations de cuivre. C’est pourquoi il est difficile de définir une concentration unique à partir de laquelle l’écosystème est perturbé.

La difficulté de trouver un consensus sur l’effet du cuivre s’explique par le fait que la quantité totale de cuivre présente dans le sol ne correspond pas nécessairement à celle réellement accessible aux organismes. En effet, le cuivre peut se présenter sous différentes formes chimiques, plus ou moins biodisponibles, ce qui complexifie l’évaluation de ses effets sur le vivant.

Le cuivre dans tous ses états

Une partie du cuivre est fortement liée à la matière organique ou à des constituants minéraux, comme les argiles ou les carbonates, ce qui le rend stable et peu disponible. À l’inverse, le cuivre dissous dans la solution du sol, notamment sous la forme libre Cu²⁺, est potentiellement assimilable par les organismes.

Cette biodisponibilité dépend de plusieurs paramètres. Ainsi, plus un sol est acide (pH faible), plus le cuivre est mobile et plus facilement disponible pour les organismes. Par ailleurs, les sols riches en matière organique ou en carbonates tendent à immobiliser le cuivre, c’est-à-dire le rendre moins accessible. Dans ce contexte, les utilisateurs dont les sols correspondent à ces caractéristiques ont tout intérêt à agir sur ces leviers. La gestion de l’acidité, par exemple en appliquant du calcaire ou de la marne, permet de limiter la mobilisation du cuivre. De même, les pratiques favorisant l’enrichissement en matière organique, comme l’implantation de couverts végétaux, contribuent à en stabiliser une partie.

De ce fait, deux parcelles contenant une quantité comparable de cuivre peuvent avoir des effets très différents sur les organismes vivants. Pour mieux comprendre ces risques, les chercheurs se tournent vers des bio-indicateurs : des organismes capables de révéler la contamination réellement accessible au vivant. Parmi eux, l’escargot terrestre pourrait jouer un rôle précieux. En se nourrissant et en vivant au contact du sol, il accumule une partie du cuivre présent dans son environnement. L’analyse de ses tissus permettrait ainsi d’évaluer les transferts réels du cuivre dans les écosystèmes.

Des bactéries et des plantes au secours des sols contaminés ?

Depuis quelques années, des recherches explorent l’utilisation de micro-organismes pour limiter les effets du cuivre dans les sols les plus contaminés. Certaines bactéries (comme Methylosinus trichosporium ou Bacillus subtilis) sont capables de capter et de stocker le cuivre dans leurs cellules, ce qui contribue à en réduire la toxicité, on parle de bioséquestration.

Une autre approche consiste à utiliser ces bactéries pour aider les plantes à extraire le cuivre du sol, un procédé appelé phytoremédiation assistée. Par exemple, des bactéries comme Pseudomonas putida sécrètent des molécules qui rendent le cuivre plus accessible aux racines. Les plantes peuvent ainsi absorber davantage de cuivre, ce qui permet d’en retirer progressivement du sol. La bioremédiation apparaît donc comme une stratégie prometteuse pour diminuer la contamination des sols.

Les plantes peuvent également être utilisées pour limiter le transfert du cuivre vers les eaux. Les aménagements intégrant des plantes aquatiques (macrophytes) constituent une solution efficace. Grâce à leur système racinaire dense, ces plantes piègent les particules contaminées et diminuent la mobilité des métaux traces comme le cuivre dans les eaux de ruissellement, permettant de réduire jusqu’à 45 % de la pollution. Ces dispositifs végétalisés contribuent ainsi à protéger la qualité des eaux superficielles et souterraines en réduisant les polluants à la source.

Aux doses autorisées, le cuivre apparaît compatible avec le fonctionnement des sols. Si des incertitudes subsistent, liées à la diversité des situations et à la difficulté de définir des seuils universels, les effets observés restent limités dans les conditions d’usage actuelles. La vigilance porte surtout sur le long terme : en raison de son accumulation et de son comportement variable selon les sols. Une utilisation raisonnée demeure essentielle et des solutions de phytoremédiation peuvent être envisagées dans des sols où l’accumulation du cuivre atteindrait des seuils trop élevés.


Les auteurs tiennent à remercier Guillaume David, étudiant d’UniLaSalle, pour sa contribution à l’analyse bibliographique de cet article.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. En agriculture, peut-on utiliser du cuivre sans nuire à la vie des sols ? – https://theconversation.com/en-agriculture-peut-on-utiliser-du-cuivre-sans-nuire-a-la-vie-des-sols-287103

La réforme du « hukou » chinois pourrait améliorer la situation des migrants internes. Une chance pour la croissance mondiale ?

Source: The Conversation – in French – By Hugo Spring-Ragain, Doctorant en sciences économiques au BETA Nancy, Université de Lorraine; Centre d’études diplomatiques et stratégiques (CEDS)

Les migrants internes chinois restent souvent rattachés administrativement à leur province d’origine. Cela les conduit à épargner plus que la moyenne. XF/Unsplash, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Pour soutenir la consommation intérieure, le gouvernement chinois cherche à agir sur l’épargne des migrants internes.

  • Les migrants intérieurs dépendent souvent de leur province d’origine pour leur dépense de protection sociale. Cela les conduit à épargner davantage que les autres ménages.

  • Un changement de règle aura un impact sur les dépenses et sur les recettes des différentes régions. L’acceptation du projet requiert de maximiser le gain sans faire trop de perdants.


En République populaire de Chine, l’accès de chaque habitant aux services publics dépend encore largement de son lieu d’enregistrement administratif, le hukou. Ce registre, hérité des années 1950, rattache chaque citoyen à une commune et à un statut, agricole ou non agricole. Or, plusieurs centaines de millions de Chinois vivent et travaillent aujourd’hui dans un endroit différent de celui où ils sont inscrits.

Le 22 mai 2026, le Conseil des affaires d’État chinois a publié des directives prévoyant que les services publics essentiels soient fournis en fonction du lieu de résidence effective des personnes et non du seul lieu d’enregistrement administratif. Cela concerne les services de santé, la Sécurité sociale, l’emploi, le logement locatif public, la scolarisation et la garde d’enfants mais aussi l’aide aux personnes âgées.

Ce texte prolonge un mouvement engagé de longue date, les conditions d’accès au hukou ayant été progressivement assouplies dans les villes moyennes depuis 2014. Plusieurs prestations ont été rattachées au permis de résidence plutôt qu’au lieu d’enregistrement. Enfin, le troisième plénum du 20ᵉ Comité central du Parti communiste chinois, réuni en juillet 2024 a fixé l’objectif de lever les restrictions d’accès à la Sécurité sociale là où les personnes travaillent effectivement.

Près de 300 millions de migrants internes

L’enjeu n’est plus seulement administratif, il est devenu économique. Lorsqu’un ménage ignore s’il pourra faire soigner un proche, inscrire son enfant à l’école ou conserver ses droits après un changement d’emploi, il possède une forte motivation à épargner. Réduire cette incertitude reviendrait donc aussi à soutenir la consommation.

Ces mesures devraient concerner en premier lieu les migrants internes, c’est-à-dire les personnes qui vivent et travaillent hors de leur lieu d’enregistrement. Les sources chinoises dénombrent environ 177 millions d’actifs. Mais leur nombre pourrait atteindre près de 300 millions si l’on retient la définition plus large des travailleurs migrants, qui comptabilise les personnes dont les droits sont calculés comme s’ils vivaient à la campagne, quand bien même ils vivent en ville.




À lire aussi :
Le déclin de la population chinoise est-il inéluctable ?


Des droits largement rattachés au lieu d’enregistrement

Vivre dans une grande ville chinoise sans y détenir de hukou local ne prive pas de droits sociaux. Mais un travailleur du Henan employé à Shenzhen relève, pour ses soins, du barème de son canton d’origine et non de celui du Guangdong. Le gaokao, l’examen d’entrée à l’université, se passe dans la province où l’élève est lui-même enregistré, c’est-à-dire, puisque le hukou se transmet des parents aux enfants, celle dont sa famille est originaire.

Dans les métropoles les plus denses, l’accès au statut local reste par ailleurs contingenté, Pékin ayant accordé 6 003 hukou en 2023, une sélectivité que les autorités relient à la maîtrise de la croissance démographique des très grandes villes et à la saturation de leurs équipements.

Une protection sociale auto financée par les ménages

Ce rattachement s’exerce sur un terrain où les ménages chinois ont longtemps dû s’autoassurer. La part des dépenses de santé qu’ils supportaient directement est passée de 20 % en 1978 à 60 % en 2001. La transformation des unités de travail a fait disparaître la couverture héritée de l’économie planifiée, avant la montée en charge de nouveaux régimes. Elle est depuis redescendue à 27,5 %, et l’assurance sociale finance désormais près de la moitié de la dépense de santé.

Cette reconstruction de la mutualisation en une vingtaine d’années constitue l’un des acquis majeurs de la période. Derrière cette moyenne nationale se trouvent des situations contrastées. Les taux d’affiliation aux assurances sociales des salariés urbains en donnent la mesure, pour la retraite et la maladie, environ 22 % des travailleurs migrants relèvent de ce régime, contre une proportion comprise entre 52 % et 69 % parmi les salariés disposant d’un hukou local. L’assurance-chômage couvre 17 % des migrants contre 44 % des résidents, l’assurance accident du travail 27 % contre 54 %.

Ces écarts tiennent en partie à la nature des emplois occupés, souvent mobiles ou peu formalisés. Ils placent les ménages mobiles devant une incertitude, celle de ne pas savoir quand le risque vient, quels droits seront ouverts, et dans quelle province.

Un impact problématique sur la consommation des ménages

Une telle incertitude a un coût économique, deux ménages qui perçoivent le même salaire ne consomment pas de la même façon si l’un doit financer seul un accident, une hospitalisation ou une période sans emploi. L’épargne joue alors le rôle d’une assurance privée. Les études disponibles convergent, malgré une contrainte de revenu plus forte, les ménages migrants auraient un taux d’épargne supérieur de trois à six points à celui des ménages urbains détenteurs d’un hukou local. Une étude fondée sur la China Migrants Dynamic Survey évalue cet écart après prise en compte des caractéristiques observables, entre 5,25 et 6,60 points de pourcentage.

Cet écart ne s’explique pas seulement par les écarts de protection sociale. Les comportements d’épargne dépendent aussi du niveau de revenu, de la taille du ménage, de l’âge, des transferts vers la région d’origine et d’un éventuel projet de retour. L’étude de Tan et ses coauteurs montre notamment que les conditions de logement, les transferts et la migration familiale expliquent aussi une partie de l’écart d’épargne.

Des différences dans les comportements d’épargne

Mais à caractéristiques comparables, la propension marginale à consommer des migrants reste plus faible que celle des résidents locaux. Les spécificités du régime d’enregistrement en expliquent une part identifiable. C’est précisément ce canal que les directives de mai veulent atteindre : si des droits effectifs deviennent accessibles là où l’on réside, une partie de la réserve de précaution perd sa raison d’être. Dans une étude fondée sur des données de ménages, Christian Dreger, Tongsan Wang et Yanqun Zhang montrent que le statut de hukou affecte significativement la propension moyenne à consommer, y compris après prise en compte des différences de revenu et de caractéristiques sociodémographiques.

Que vaudrait ce surcroît d’épargne s’il disparaissait ? Les migrants perçoivent, tous ensemble, une certaine somme de revenus du travail. Si les trois à six points qu’ils épargnent en plus des autres citadins étaient dépensés au lieu d’être mis de côté, la consommation du pays augmenterait de 0,23 % à 0,79 % du PIB chaque année. C’est une estimation volontairement étroite, puisqu’elle ne retient que le comportement d’épargne. D’autres évaluations, celles de Cai Fang à l’Académie chinoise des sciences sociales ou de Chi Fulin à l’Institut chinois (Hainan) pour la réforme et le développement, aboutissent à 1,5 % voire 2,2 % du PIB. À l’effet sur l’épargne, elles ajoutent ceux attendus sur les revenus, le logement et la composition des ménages.

Même l’estimation prudente est loin d’être négligeable dans une économie où la demande intérieure est appelée à prendre davantage le relais. Une partie du gain pourrait certes servir à rembourser des dettes ou à acquérir des actifs plutôt qu’à consommer. Mais à la différence d’un dispositif ponctuel de soutien à la demande, la réduction de l’incertitude agit sur les arbitrages intertemporels des ménages, et son effet est par nature plus durable.

Mais qui va payer ?

La question budgétaire étant la plus délicate, elle explique le rythme graduel des réformes. Étendre les services publics aux résidents non enregistrés suppose des dépenses supplémentaires d’école, de santé et de logement dans les villes d’accueil, à un moment où les finances locales sont déjà sollicitées. Le coût a été chiffré : de 80 000 à 100 000 yuans (10 000 à 13 000 euros), par détenteur de hukou rural, soit jusqu’à 1,5 % du PIB par an pendant quinze ans.

L’importance de cette charge doit être relativisée pour trois raisons. D’abord, les régimes disposent de réserves importantes : les caisses de retraite et d’assurance maladie détiennent 12 400 milliards de yuans (1 600 milliards d’euros), soit 9,2 % du PIB. Le régime des salariés dispose de vingt-huit mois de dépenses d’avance quand celui des résidents, auquel restent souvent rattachés les migrants, en détient neuf.

Arte, Le Dessous des cartes, 2025.

Ensuite, la faible affiliation actuelle équivaut économiquement à un allègement du coût du travail, 80 % des employeurs de migrants ne versent pas de cotisations, sur des prélèvements qui représentent 20 à 35 % du coût du travail, soit l’équivalent de 1,3 % à 2,2 % du PIB. Cet allègement a accompagné la phase d’industrialisation rapide ; sa contrepartie est une moindre couverture, et son extinction progressive constitue une source de financement du même ordre de grandeur que le gain de consommation attendu.

Enfin, les territoires qui attirent une population jeune ne sont pas nécessairement perdants. En 2024, les soldes des caisses de retraite et d’assurance maladie des salariés urbains étaient très contrastés comme l’atteste le graphique ci-dessous.

Ces écarts ne s’expliquent pas par les seules migrations, la structure par âge, le niveau des salaires, la formalisation de l’emploi et les transferts entre territoires y contribuent tout autant et le fonds national de péréquation créé en 2018 en corrige déjà une partie. Ils rappellent néanmoins que les cotisations des actifs venus d’ailleurs élargissent l’assiette des régimes locaux, et que la protection des migrants ne relève pas seulement d’une logique de dépense.

La Chine peut donc soutenir sa consommation en élargissant la protection de ses migrants internes, à deux conditions. Que les droits soient effectivement portables d’une province à l’autre, faute de quoi l’affiliation resterait formelle et l’incertitude entière. Et que le financement soit réparti entre l’État central, les provinces d’origine et les villes d’accueil, plutôt que porté par ces dernières seules.

The Conversation

Hugo Spring-Ragain ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. La réforme du « hukou » chinois pourrait améliorer la situation des migrants internes. Une chance pour la croissance mondiale ? – https://theconversation.com/la-reforme-du-hukou-chinois-pourrait-ameliorer-la-situation-des-migrants-internes-une-chance-pour-la-croissance-mondiale-290376

Où se concentrent les annonces d’investissements industriels en France ?

Source: The Conversation – in French – By Nathan Gouin, Chercheur en géographie politique et économique, Université Le Havre Normandie


L’ESSENTIEL

  • Avec sa troisième Stratégie nationale bas carbone, la France impose aux entreprises de réduire leurs émissions de gaz à effet de serre de 50 % d’ici à 2030.

  • Une analyse souligne que la géographie de la décarbonation de l’industrie et celle de la réindustrialisation « verte » sont les deux faces d’une même pièce.

  • D’anciens bastions industriels attirent les investissements, de Dunkerque à Fos-sur-Mer.


Depuis 2021, la France connaît une vague d’investissements dans de nouveaux secteurs industriels – hydrogène ou batteries électriques – et dans la décarbonation des anciennes industries sidérurgiques et pétrochimiques. Cette dynamique est soutenue par plusieurs politiques industrielles, comme la Stratégie nationale pour le développement de l’hydrogène décarboné et la Stratégie nationale sur les batteries.

Pour analyser cette tendance, nous avons constitué une base de données réalisée dans le cadre du projet « Réindustrialisation, Transitions et Logistique dans la Vallée de la Seine ». Notre découverte ? Les investissements industriels annoncés en France sont concentrés dans les ports et les anciens bastions industriels, qui ont connu depuis des décennies des vagues de désindustrialisation.

Cette situation n’est pas propre à la France ; ils concernent d’autres pays comme le Royaume-Uni.

L’objectif de cet article est de dépasser une lecture simpliste en termes de « dépendance au sentier » qui consisterait à conclure que cette concentration a lieu là où sont présentes les industries à décarboner.

Car il faut considérer plusieurs facteurs : les effets de masse critique, que ce soit des fournisseurs et des clients, l’existence préalable d’infrastructures, ainsi que l’action publique à différentes échelles – de l’Union européenne, aux État en passant par les opérateurs de réseaux.

Zones industrialo-portuaires

Si la réalité de la réindustrialisation de la France fait l’objet de débats, nous pouvons affirmer que :

  • des mutations industrielles de grande ampleur sont en cours, en lien avec la décarbonation de l’économie ;

  • les investissements liés à la décarbonation ne sont pas uniformes et se concentrent notamment dans quelques territoires maritimes.

Depuis 2022, les territoires maritimes de quatre grands ports captent 25 % des montants d’investissements annoncés en France : Haropa, fruit de la fusion des ports du Havre, Rouen et Paris, Dunkerque, Marseille-Fos et Nantes-Saint-Nazaire. En 2023, 43 % des montants annoncés pour toute la France, soit 12 milliards d’euros d’investissement, concernent ces quatre zones industrialo-portuaires.

Ces anciennes zones industrielles bénéficient d’un savoir-faire industriel et surtout d’infrastructures telles que des terminaux portuaires spécifiques, ou des réseaux de pipelines. Ces atouts facilitent l’arrivée de ces investissements massifs.

Montants des investissements industriels annoncés par commune, entre 2008 et 2025.
Projet « Réindustrialisation, Transitions et Logistique dans la Vallée de la Seine », Fourni par l’auteur

À Dunkerque (Nord), les projets de gigafactories côtoient la transformation de la sidérurgie d’ArcelorMittal. À Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône), les investissements annoncés concernent aussi bien l’hydrogène que les carburants de synthèse ou la production de panneaux photovoltaïques. Dans la vallée de la Seine, les projets portent notamment sur l’hydrogène, le recyclage et les carburants de synthèse.

Un observateur attentif notera que certains de ces projets annoncés sont à l’arrêt, ou abandonnés, comme la giga-usine de panneaux solaires de Carbon à Fos-sur-Mer ou la plus grande usine de recyclage moléculaire des plastiques Eastman à Port-Jérôme-sur-Seine (Seine-Maritime).

L’existence d’une masse critique

Sans surprise, les investissements dans la décarbonation se situent dans les espaces fortement carbonés. La carte des émissions de CO₂ en France est très proche de la carte des investissements. Depuis 2020, le coefficient de corrélation entre les émissions de CO₂ et les montants investis – agrégés par commune – est de 0,77 ; ce qui indique une forte corrélation.

Émissions de gaz à effet de serre en France.
Cédric Rossi, 2026

En revanche, les mécanismes sous-jacents sont moins connus et tout aussi importants. L’analyse des motivations des industriels dans le cadre du projet « Réindustrialisation, Transitions et Logistique » montre que les investissements dans les zones les plus carbonées sont en partie motivés par l’existence d’une masse critique.

Masse critique de clients, par exemple pour les usines d’hydrogène qui trouvent à proximité d’importants clients souhaitant décarboner leur process industriel. Masse critique de fournisseurs de CO₂, concernant par exemple les projets de captage de CO₂ pour l’incorporer dans des carburants de synthèse – e-SAF pour l’aviation, e-methanol.

Le fait de disposer d’émetteurs importants de CO2 devient paradoxalement un atout !

Du rôle des politiques publiques

Un autre facteur déterminant concerne les politiques publiques déployées à plusieurs échelles. Ces dernières priorisent la décarbonation des activités industrielles les plus émettrices de CO₂, la création de nouveaux secteurs énergétiques et des infrastructures permettant de les déployer.

Au niveau européen, on retrouve ainsi le Green Deal ou le package Fit for 55. Ces mesures ne ciblent pas directement les anciens territoires industriels français ; toutefois, en identifiant les industries qui y sont implantées, elles les priorisent indirectement.




À lire aussi :
À Fos-sur-Mer, un territoire industriel portuaire à l’épreuve de la transition verte


Au niveau hexagonal France 2030 se focalise explicitement les projets de décarbonation de l’industrie, d’hydrogène, de recyclage ou de batteries, avec le support de l’Ademe. Les subventions sont décisives, comme à Dunkerque où le projet Prologium a bénéficié de 1,5 milliard d’euros d’aides de l’État et où le four électrique d’Arcelor est financé à hauteur de 50 % par l’État.

Carte des zones industrielles bas-carbone.
Réalisée par les auteurs, d’après les données de l’Ademe, CC BY

L’exemple des Zones industrielles bas carbone, programme piloté par l’Ademe visant au déploiement de solutions innovantes pour atteindre la neutralité carbone en 2050, identifie les territoires les plus émetteurs (Figure 3), dans les grands ports maritimes et dans les anciens bastions industriels de l’est de la France et du Rhône.

Les opérateurs d’infrastructure – électricité avec RTE, gaz avec Natran – conforte cette géographie en priorisant le déploiement de capacité électrique et de transport de nouvelles molécules, comme l’hydrogène ou le CO₂, dans les anciennes zones industrielles.

Zones prioritaires de déploiement des capacités électriques pour RTE et projet de réseau de distribution d’hydrogène de Natran.
RTE, 2025 ; Natran, 2025, CC BY

Incertitudes d’une réindustrialisation durable

Une question demeure : ces nouveaux investissements vont-ils permettre de compenser les crises passées et les fermetures annoncées dans des entreprises de l’ère du carbone ?

Malgré les promesses, les incertitudes entourant les projets de gigafactories dans les Hauts-de-France, les arrêts des projets Carbon à Fos-sur-Mer ou Eastman à Port-Jérôme-sur-Seine, en raison des atermoiements des réglementations européennes, laissent planer le doute. La concentration actuelle des investissements ne garantit pas encore une réindustrialisation durable, mais expose ces territoires aux incertitudes des transformations en cours.

The Conversation

Nathan Gouin a reçu des financements de Délégation Interministérielle au Développement de Vallée de la Seine, dans le cadre du projet “Réindustrialisation, Transitions et Logistique”

Marie-Laure Baron a reçu des financements de Délégation Interministérielle au Développement de Vallée de la Seine, dans le cadre du projet “Réindustrialisation, Transitions et Logistique”.

– ref. Où se concentrent les annonces d’investissements industriels en France ? – https://theconversation.com/ou-se-concentrent-les-annonces-dinvestissements-industriels-en-france-291592

Le baptême de l’Amérique à Saint-Dié par des humanistes vosgiens, un épisode historique méconnu

Source: The Conversation – France (in French) – By Jean-Christophe Blanchard, Docteur en histoire, ingénieur d’études au Centre de Recherche Universitaire Lorrain d’Histoire, Université de Lorraine

*Universalis cosmographia secundum Ptholomaei traditionem et Americi Vespucii aliorumque lustrationes*, Martin Waldseemüller, Strasbourg, 1507. Fourni par l’auteur

L’ESSENTIEL

  • Les 2, 3 et 4 octobre prochains se tiendra à Saint-Dié-des-Vosges la 37ᵉ édition du Festival international de géographie.

  • Le festival commémore un fait historique : c’est à Saint-Dié que le « nouveau continent » reçut son nom, America, au début du XVIᵉ siècle, en hommage à Amerigo Vespucci.

  • Les recherches géographiques vosgiennes mettent en évidence l’intégration de la principauté lorraine aux réseaux savants européens.


En 1941, depuis son exil américain, Stefan Zweig, dans Amerigo. Récit d’une erreur historique, ouvrait le chapitre consacré au baptême de l’Amérique par cet appel à l’indulgence :

« Nul ne doit se juger coupable de manquer de culture géographique s’il n’a jamais entendu le nom de la petite ville de Saint-Dié. »

Cet exorde est-il encore d’actualité ? Il pourrait sembler que non. Depuis 1990, le Festival international de géographie commémore cet événement et réunit au mois d’octobre des personnalités du monde entier dans cette « petite ville » des Vosges où fut baptisé le Nouveau Monde.

Pourtant, quand la Library of Congress présente le seul exemplaire connu de la mappemonde de Martin Waldseemüller (acquise en 2001), elle propose comme lieu d’impression Strasbourg plutôt que Saint-Dié. Et la « petite ville » redevient invisible.

Le Gymnase vosgien, une communauté d’humanistes

Le choix de la plus grande bibliothèque du monde ne rend pas justice à cette commune vosgienne. C’est en effet en ses murs que le nouveau continent reçut son nom, America, dans les premières années du XVIᵉ siècle. René II de Lorraine, roi de Naples et de Jérusalem (1493-1508), qui projeta un temps le voyage vers Naples, y encourageait les travaux du Gymnase vosgien, une communauté d’humanistes qui s’intéressaient particulièrement à la géographie.

Le duc, qui avait reçu du Portugal la copie française de la Lettera di Amerigo Vespucci sulle isole trovate in quatro suoi viaggi (Lettre à Soderini, Lisbonne, 4 septembre 1504), comprit l’intérêt qu’elle pouvait avoir pour leurs travaux. Cette lettre qui contenait le récit de quatre voyages du Florentin, déjà connu grâce aux éditions de son Mondus novus, fut donc transmise au cénacle de Saint-Dié qui travaillait à une nouvelle édition de la Géographie de Ptolémée.

Aussitôt traduite en latin, la lettre fut insérée par Mathias Ringmann dans la Cosmographiae Introductio (1507) qui accompagnait la nouvelle représentation du monde conçue par Martin Waldseemüller et, en hommage à Vespucci, il fut décidé de nommer le nouveau continent America.

Les recherches géographiques vosgiennes démontrent l’intégration de la principauté lorraine aux réseaux savants de l’Europe. À ce titre, la provenance portugaise de la Lettre doit d’abord être soulignée. Elle dénote l’intérêt de René II pour ce qui se passait en dehors de ces principautés.

Le duc de Lorraine s’est passionné pour les explorations maritimes menées par les Portugais et les Espagnols. Par ailleurs, avant de venir s’installer dans le val de Galilée – une ancienne communauté de communes située dans les Vosges –, les savants qui se sont penchés sur le berceau de cette mappemonde avaient étudié dans diverses villes européennes. Basin avait fréquenté l’Université de Bologne, l’helléniste Mathias Ringmann, ancien étudiant de Heidelberg, était passé par Paris et par Strasbourg, Waldseemüller étudia un temps à Fribourg-en-Brisgau, il avait noué des relations à Strasbourg et à Bâle avant de s’implanter à Saint-Dié. Les idées, les livres et les hommes circulaient aussi en dehors des réseaux princiers.

Un monde élargi

Antoine de Lorraine, fils de René II, devenu duc en 1508, fut lui aussi attentif à l’élargissement du monde. Il se montra intéressé par le progrès des sciences géographiques et des techniques de navigation. Sa bibliothèque, dont une partie est connue grâce à un inventaire, en témoigne. Les travaux du Gymnase vosgien, et plus particulièrement la Cosmographiae Introductio, n’y apparaissent pas, mais on y trouve deux cartes de France (une « grande gallicane en parchemin » et une autre plus petite), un Livre du compas de la navigation, une édition imprimée du Nouveau Monde et enfin, un autre manuscrit intitulé La Navigation et découverte des Indes supérieures.

Le premier volume peut être mis en regard d’un manuscrit du XVᵉ siècle, conservé à Paris à la Bibliothèque nationale de France (ms.fr. 25376), intitulé Le livre du compas, c’est assavoir le livre de navighier, qui concerne la Méditerranée. Le deuxième est une version de la traduction française du Mundus novus, d’Amerigo Vespucci, plusieurs fois rééditée de 1515 à 1529. Le troisième est à rapprocher de l’un des quatre manuscrits du récit d’Antonio Pigafetta décrivant l’expédition de Magellan, parti autour du monde vers les îles Moluques (1519-1522) (New-Haven, Beinecke Library, ms. 351). Les cartes et le Livre du compas pourraient avoir été hérités de René II, le Nouveau Monde et le texte de Pigafetta sont en revanche contemporains d’Antoine.

Cadeaux diplomatiques

Ce dernier eut la possibilité de se confronter à la matérialité de cet élargissement de l’horizon connu. L’Amérique fut baptisée sous le règne de René II, mais Antoine vit se concrétiser ce qui auparavant n’était encore qu’une abstraction, une idée. Il eut le privilège de recevoir quelques artefacts autochtones envoyés du Mexique à Charles Quint par Hernàn Cortès.

Ce dernier recherchant le soutien du Habsbourg dans sa conquête de l’Empire aztèque les avait expédiés vers l’Espagne en 1519. Dès 1520, ce trésor fut exposé à Bruxelles. Albrecht Dürer put y admirer ces objets merveilleux lors de son voyage à travers les Pays-Bas et en consigna le souvenir dans son journal.

En 1523, Charles offrit à sa tante Marguerite d’Autriche, gouvernante des Pays-Bas, une partie de ce trésor. Soixante-dix-huit « accoustremens de plumes, venuz des Indes », transférés de Bruxelles à Malines, furent inventoriés dans la « librairie » de l’archiduchesse en 1524. Le 6 juillet 1528, Marguerite donnait à Antoine de Ville, ambassadeur du duc de Lorraine, quatorze de ces précieux artefacts pour lui en faire présent. Il s’agissait majoritairement d’équipements militaires ainsi que de pièces de textile ornées d’or et de plumes.

Ce cadeau diplomatique intervenait dans le contexte de la succession de Charles d’Egmont, qui opposait les ducs de Clèves et de Lorraine à l’empereur à propos du duché de Gueldre. À la fin des années 1520, alors que reprenaient les hostilités avec le royaume de France, il était impératif pour Charles Quint de trouver des solutions pacifiques à ce conflit.

L’activité diplomatique qui se déploya alors lui permit, outre d’éviter le mariage de François de Lorraine et d’Anne de Clèves, de conclure avec Charles d’Egmont le traité de Gorinchem (octobre 1528). Prudemment, après la mort de Charles d’Egmont (1538), le duc de Lorraine renonça à son héritage gueldrois ; non sans concession de l’empereur qui lui accorda une réelle autonomie de son duché par le traité de Nuremberg (1542).

Antoine, descendant du baptiseur de l’Amérique, ne prit pas le risque de rivaliser avec celui qui régnait entre autres sur la Nouvelle-Espagne, le Pérou, la Nouvelle-Grenade et le Río de la Plata. En acceptant les artefacts autochtones et la négociation, le duc de Lorraine put profiter des largesses de celui qui gouvernait un empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais. Il poursuivait ainsi l’œuvre de son père et garantissait la pérennité de ses principautés.

Cela ne suffit pas, cependant, pour que l’on se souvienne outre-Atlantique à l’aube du XXIᵉ siècle de la « petite ville » lorraine où fut baptisée l’Amérique.

The Conversation

Jean-Christophe Blanchard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Le baptême de l’Amérique à Saint-Dié par des humanistes vosgiens, un épisode historique méconnu – https://theconversation.com/le-bapteme-de-lamerique-a-saint-die-par-des-humanistes-vosgiens-un-episode-historique-meconnu-292919

L’Europe vue par Léon XIV

Source: The Conversation – France in French (3) – By Jean-Pierre Darnis, Full professor at the University of Côte d’Azur, director of the master’s programme in “France-Italy Relations”. Associate fellow at the Foundation for Strategic Research (FRS, Paris) and adjunct professor at LUISS University (Rome), Université Côte d’Azur


L’ESSENTIEL

  • Le discours de Léon XIV en matière de politique internationale dessine une vision qui condamne les logiques de puissance et les impérialismes au profit de la diplomatie, du droit et des institutions multilatérales.

  • L’Europe occupe une place centrale dans cette vision : le pape voit l’Union européenne comme une construction dépassant les rivalités nationales.

  • Durant son séjour en France, il a combiné valorisation de l’héritage chrétien national et dénonciation des nationalismes, tout en soulignant que l’accueil des étrangers et des marginalisés serait un marqueur de son pontificat.


L’Europe occupe une place centrale dans cette vision : Léon XIV défend l’Union européenne comme un dépassement des rivalités nationales, tout en réinterprétant les « racines chrétiennes » du continent à la lumière de son histoire et de son évolution culturelle.

Le pape cherche en France un équilibre entre identité et ouverture : il valorise l’héritage chrétien national tout en dénonçant les nationalismes et en affirmant l’accueil des étrangers et des marginalisés comme un marqueur de son pontificat.

L’encyclique Magnifica Humanitas publiée en mai 2026 a attiré l’attention avant tout parce que le pape y abordait de front la question de l’intelligence artificielle et de ses dangers. Mais ce texte important, première encyclique du pape Léon XIV, comporte également une prise de position en matière de politique internationale. Le souverain pontife a répété et développé ces idées ce 28 septembre, à l’occasion du discours qu’il a prononcé à Metz.

De la Realpolitik au multilatéralisme

La culture de la force et de la violence est rejetée, ce qui aboutit à une condamnation des jeux de puissance et des impérialismes. Fait remarquable, ce texte emprunte à la théorie politique pour construire un récit moral. L’encyclique condamne le pragmatisme et le réalisme cynique, auxquels elle oppose la défense du multilatéralisme.

Le rejet explicite de la Realpolitik renvoie d’ailleurs à un débat ancien, celui qui a opposé au XIXᵉ siècle le Vatican de Pie IX à l’Allemagne du chancelier Otto von Bismarck. La dialectique du Kulturkampf voyait s’affronter la vision transnationale du Vatican et celle de l’État-nation moderne. La reprise du combat contre la Realpolitik n’est donc pas anodine. Elle représente une prise de position dans laquelle le multilatéralisme, la diplomatie et la concertation apparaissent comme les seules voies pour la paix face à un réalisme qui se traduit de manière quasi automatique par le recours à la force : la compétition entre États et l’absence d’autorité supérieure font de la puissance et, en dernier ressort, de la force, les instruments privilégiés de l’action internationale.

Ainsi, ces définitions historiques et politiques contribuent aujourd’hui à définir des catégories morales. De ce point de vue, il faut noter que la défense du multilatéralisme n’est pas celle d’un principe abstrait : elle traduit une vision institutionnelle du nouveau pape qui, à Ankara en novembre 2025, lors de son premier déplacement international, esquissait déjà une défense des institutions multilatérales – référence reprise lors du discours prononcé à Paris devant l’Unesco, ce 25 septembre.

L’Europe comme dépassement des nationalismes

Magnifica Humanitas pose les bases de la prise de position sur l’Europe telle qu’évoquée dans le discours prononcé par Léon XIV à Metz. Déjà lors de sa visite en Espagne, en juin dernier, le pape avait parlé de la « vocation spécifique » de l’Europe en appelant à faire progresser le processus de l’Union européenne, qualifié de « don pour toute la famille humaine ». L’UE apparaît comme un lieu privilégié d’appréciation de la complexité : la capacité de concilier les exigences politiques modernes avec la conscience des aspects négatifs des définitions identitaires, et donc des vulnérabilités nationalistes, est mise en avant par le disciple de saint Augustin, qui relie cette vocation à la mission que l’Europe doit accomplir.

Dans le discours de Metz, on peut aussi observer comment le pape réactualise le discours sur les « racines chrétiennes de l’Europe » en l’interprétant d’une façon qui prend en compte l’évolution historique et culturelle qu’il associe au fait religieux en général et à l’évolution chrétienne.

Ici encore, le mécanisme est celui d’invoquer des figures fondatrices, comme Robert Schuman et Alcide De Gasperi, pour associer la perception d’une histoire personnelle à la dimension chrétienne qui débouche sur une réalisation institutionnelle. Léon XIV contrecarre les récits nationaux, en citant Schuman pour souligner la nécessité de surmonter l’opposition entre identités culturelles et en insistant sur la dimension chrétienne de l’Europe, perçue comme un processus fondé sur le droit et la paix, qui vise à encadrer la puissance, voire à y renoncer.

Réconcilier identité nationale et projet européen

Les conséquences de cette vision sont extrêmement claires : le rejet des impérialismes et des nationalismes apparaît comme une indication politique très nette. Il faut cependant remarquer comment le pape, lors de la veillée du 25 septembre au Stade de France, à Saint-Denis, a placé sa rencontre avec les jeunes sous l’égide de l’histoire sainte de la France. Par certains côtés, la mise en exergue des figures historiques d’une Église nationale pourrait apparaître comme contradictoire par rapport à la vision politique qui rejette le nationalisme en soutenant le processus d’Union européenne.

C’est probablement le signe d’une tentative de conciliation entre la dimension d’une identité nationale concentrée sur l’exemplarité des figures religieuses, et donc détachée de la composante politique, alors que le projet politique, la « mission » exprimée par le pape, trouve dans l’UE et dans les institutions un lieu de réalisation privilégié. Dans le contexte d’une Église française traversée par d’importantes mutations, parfois porteuses de tensions, et d’une société déjà marquée par les enjeux de l’élection présidentielle de 2027, le pape cherche à incarner une vision susceptible de rassembler l’ensemble des catholiques, sans renoncer à porter avec force un message d’accueil des étrangers et des personnes marginalisées. La déclaration de Metz, qui insiste particulièrement sur ce point, comme la visite à la maison Bakhita à Paris en témoignent. Il entend également se démarquer clairement des tentations nationalistes.

Une Église contre la brutalisation du monde

Le discours de Metz est chargé de la symbolique spécifique associée, d’un côté, à Robert Schuman et, de l’autre, à un territoire, la Moselle, qui illustre le dépassement des rivalités meurtrières entre la France et l’Allemagne. Le message s’étend donc outre-Rhin ainsi qu’à une Europe entière dans laquelle les forces nationalistes connaissent actuellement un regain qui pourrait entraîner des conséquences centrifuges sur l’UE.

Il ne s’agit probablement pas ici d’opérer un rejet violent qui séparerait le bon grain de l’ivraie, mais d’offrir une lecture inclusive permettant de faire entendre dans l’ensemble des composantes de la société, et donc des croyants, les messages fondamentaux d’une Église qui s’oppose à la brutalisation du monde et, d’une manière plus spécifique, au retour des nationalismes en Europe.

La grande ferveur observée autour de la visite de Léon XIV en France est certainement interprétée par le pape comme un signe en ce sens dont il conviendra d’analyser la portée dans les prochains mois.

The Conversation

Jean-Pierre Darnis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. L’Europe vue par Léon XIV – https://theconversation.com/leurope-vue-par-leon-xiv-293064

Qu’est-ce qu’un centre de données ou « data center » ? Pourquoi ces infrastructures soulèvent-elles tant de débats ?

Source: The Conversation – in French – By Michel Robert, Professeur des Universités, Université de Montpellier


L’ESSENTIEL

  • Les centres de calcul et de données sont des infrastructures critiques dans notre monde numérique. Leurs tailles et leurs capacités de calcul explosent, en lien avec l’essor de l’intelligence artificielle générative.

  • De nombreux projets de constructions sont en cours, en France et à l’étranger.

  • Mais à l’heure où leur rentabilité est questionnée, et où certains peinent à être alimentés avec suffisamment d’électricité, se posent des questions simples et néanmoins cruciales : que sont ces centres de données et de calculs, au juste ? De quoi dépendent-ils ?


Le développement des usages du numérique s’appuie sur des centres de données ou data centers qui constituent le socle physique principal du monde numérique et de l’IA. Ils permettent, par exemple, le stockage sécurisé des transactions et des données des clients des banques, la diffusion de films et de séries en streaming, les jeux en ligne avec les questions de latence des temps de réponse, la gestion des interactions des réseaux sociaux en temps réel, l’archivage de photos ou de vidéos, les services numérisés de l’État et les enjeux de souveraineté, etc.

Le terme data center se traduit en français par « centre de données » ou « centre de traitement des données » ou encore historiquement « centre informatique ». Mais, avec l’essor de l’IA (intelligence artificielle) et des besoins croissants en calcul haute performance, les infrastructures modernes ne se limitent plus au stockage de données : elles peuvent aussi intégrer des capacités massives de traitement et de calculs intensifs.

À strictement parler, il faudrait donc appeler ces infrastructures critiques « centres de données et de calcul » (CDC), ou bien en anglais, Compute and Data Center. Celles-ci sont ancrées dans le réel, ce qui contraste avec une perception quelque peu « éthérée » du numérique, donnée en partie par son ubiquité, et aussi par le vocabulaire utilisés (cloud computing, fog computing).

Visite guidée d’un centre de données et de calcul

Un CDC est une installation industrielle conçue pour des opérations de stockage et de traitement de données qu’on peut décomposer en plusieurs zones :

  • salles des machines abritant des serveurs, c’est-à-dire des machines physiques ou virtuelles qui exécutent des applications et stockent des données, des baies de stockage de données (cartes mémoire, disques) et des équipements de réseaux de communications (routeurs, commutateurs, câbles et équipements pour interconnecter les serveurs et assurer la connectivité externe) ;

  • zones de refroidissement : climatisation, ventilation ou systèmes de refroidissement liquide pour maintenir une température optimale ;

  • infrastructures électriques : pour éviter les coupures et assurer un service sans interruption 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, des systèmes dits « redondants » assurent l’alimentation électrique (onduleurs, générateurs, batteries). La consommation d’énergie électrique s’explique par des serveurs informatiques énergivores, le refroidissement et le fonctionnement sans interruption avec des lignes électriques redondantes pour assurer une qualité de service qui peut être pondérée en fonction des usages ;

  • zones des systèmes d’information, sécurité informatique (cyberattaques, fuites de données, pannes), logiciels (systèmes d’exploitation, virtualisation, gestion des données, outils de monitoring, sauvegardes et archivages…) ;

  • zones logistiques : sécurité physique, contrôle d’accès, caméras, détecteurs d’incendie, etc. (logiciels, systèmes d’exploitation, virtualisation, gestion des données, outils de monitoring…) ;

  • zones de vie et de travail.

Avant de pouvoir installer un CDC quelque part, tous ces sous-ensembles doivent être caractérisés avec précision, en fonction des spécificités des territoires les accueillant, car la nature des équipements, les techniques de calcul et celles de refroidissement auront un impact sur les ressources nécessaires (énergie électrique et eau) et les populations concernées.

Une taille en expansion explosive

Résumons le chemin parcouru. Notre point de départ est en 1946 : le premier ordinateur électronique, l’ENIAC, composé de relais et de tubes électroniques, d’une puissance électrique de 150 kilowatts, en gros l’équivalent de 150 aspirateurs allumés, d’un poids de 30 tonnes, pour une performance de calcul de 5 000 additions par seconde.

Dans les années 1970, les ordinateurs IBM dépassent le million d’opérations par seconde grâce aux progrès technologiques (les transistors, puis les circuits intégrés qui possèdent quelques dizaines puis quelques milliers de transistors sur un substrat de silicium).

Aujourd’hui, les progrès spectaculaires en microélectronique permettent de fabriquer des processeurs intégrant plus de 100 milliards de transistors sur des surfaces de silicium de quelques centimètres carrés, et de produire industriellement des supercalculateurs dont la complexité dépasse aujourd’hui un milliard de milliards (10¹⁸) d’opérations par seconde pour moins de 20 mégawatts de puissance électrique (soit 20 000 aspirateurs !).

Autrement dit, en huit décennies, les performances d’un supercalculateur ont été multipliées par un facteur de l’ordre de 200 000 milliards ! Ceci a permis la miniaturisation des fonctions de calcul (apparition du premier PC, des ordinateurs portables avec batteries intégrées, des tablettes, des smartphones…) et la naissance d’un monde numérique interconnecté.

Les architectures informatiques

Il est à noter que les principes d’architectures des Central Processing Unit (CPU), énoncés au siècle dernier par John von Neumann et inspirés des travaux d’Alan Turing, s’appliquent toujours.

Ils reposent sur une unité arithmétique et logique, une unité de contrôle, une zone mémoire pour stocker les données et les instructions, et enfin les entrées/sorties pour assurer la communication avec le monde extérieur. Bien entendu, les technologies et les fonctionnalités sont aujourd’hui plus performantes et conduisent à cinq niveaux superposés : les circuits intégrés englobant des unités de traitement indépendantes (les « cœurs ») ; les MCM (pour Multi Chips Module ou intégration 3D de puces silicium CPU, GPU, mémoire) ; les calculateurs et serveurs ; et, enfin, les CDC.

Les goulots d’étranglement et les limites physiques sont les mêmes pour ces différents niveaux d’intégration : gestion des espaces mémoire, communications – en particulier calculs et mémoires, parallélisme, performances en vitesse et consommation d’énergie…

Il existe plusieurs modèles de CDC, adaptés aux différents besoins en matière de sécurité, de souveraineté et de sobriété :

  • les CDC gérés en interne pour ses propres besoins ;

  • les CDC externalisés, en louant de l’espace dans un data center tiers pour y installer ses propres équipements ;

  • les CDC cloud d’opérateurs, où les ressources sont virtualisées et accessibles à la demande ;

  • les CDC dits « hyperscale » pour gérer des volumes de données massifs et, plus récemment, des baies de calculs GPU adaptés aux intelligences artificielles génératives.

Le développement massif des IA génératives bouleverse ces organisations

Les accélérateurs GPU distribuent les calculs matriciels sur des milliers d’unités (cœurs), contrairement aux CPU, limités à quelques cœurs plus complexes et aux traitements séquentiels. Dotés de mémoires intégrées très rapides, mais limitées en capacité, ils offrent ainsi un gain de performance pour les apprentissages et les inférences des IA génératives, au prix de puissances électriques de plus en plus élevées de plusieurs centaines de watts.

La dimension des matrices (ou des paramètres) dans les modèles de langage joue un rôle clé dans leurs performances et dans leurs besoins en ressources. Pour un LLM (Large Language Models) conçu pour traiter des tâches complexes de compréhension et de génération de langage, la taille est généralement mesurée en milliards de paramètres sollicitant plusieurs dizaines de milliers de GPU. Pour donner un ordre de grandeur, la multiplication de deux matrices de dimension 4096×4096, nécessite un nombre d’opérations arithmétiques de l’ordre de 68 milliards (sans optimisation).

Cette augmentation rapide du nombre de GPU pour les apprentissages et les inférences, liée à une augmentation de la densité et de la puissance électrique des circuits intégrés a pour conséquence la multiplication de projets de CDC dépassant aujourd’hui un milliard de watts de puissance électrique.

Les impacts environnementaux et sociétaux des centres de données et de calculs

Les CDC s’ajoutent ainsi aux centrales électriques, aux réseaux de transport et de communications, aux chaînes de production, et ils en dépendent.

Leur fonctionnement a des impacts environnementaux et sociétaux : ressources nécessaires pour les équipements et le fonctionnement (énergie électrique, eau), artificialisation des sols, émissions (bruit, îlots de chaleur) et rejets (groupes électrogènes diesel, gaz réfrigérants), enfin, gestion de l’obsolescence des matériels…




À lire aussi :
Chaleur, eau, électricité : et si les déchets des data centers devenaient des ressources (ou vice versa) ?


Les défis sont donc nombreux (sobriété énergétique, sécurité, suivi des impacts) et nécessiteront des efforts d’adaptation, de créativité, de régulation et de transparence.

Cette expansion fulgurante se heurte ainsi à des limites économiques et physiques. Comme le soulignent les actualités récentes, l’infrastructure IA progresse à un rythme que le marché peine à suivre. Selon le PDG d’IBM, équiper plus de 100 gigwatts (GW) de capacité des CDC pourrait coûter entre 6 000 milliards et 8 000 milliards de dollars. Pour rentabiliser un tel investissement, il faudrait générer des revenus à une échelle sans précédent.

À Loughton, à moins de 30 kilomètres de Londres, un autre défi se pose : trouver suffisamment d’électricité pour alimenter le méga data center IA de Nscale, d’une puissance de 90 mégawatts (MW). Le projet, déjà retardé, bute sur une contrainte simple mais critique : l’insuffisance des capacités du réseau électrique local !

The Conversation

Michel Robert ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Qu’est-ce qu’un centre de données ou « data center » ? Pourquoi ces infrastructures soulèvent-elles tant de débats ? – https://theconversation.com/quest-ce-quun-centre-de-donnees-ou-data-center-pourquoi-ces-infrastructures-soulevent-elles-tant-de-debats-292529

Les médicaments antiobésité Wegovy et Mounjaro sont désormais remboursés : quelles sont les premières implications ?

Source: The Conversation – in French – By Jean-Daniel Lalau, Professeur de nutrition, PériTox, UMR_I 01, Université de Picardie Jules Verne, et service d’endocrinologie-diabétologie-nutrition, CHU d’Amiens, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)


L’ESSENTIEL

  • Wegovy et Mounjaro sont les deux grands représentants des nouveaux traitements médicamenteux de l’obésité.

  • Ils sont désormais remboursables sous conditions en médecine de ville.

  • Le traitement nutritionnel et l’activité physique adaptée doivent être maintenus tout au long de la prescription.


Wegovy et Mounjaro font partie de ces nouveaux traitements médicamenteux de l’obésité, administrés par voie injectable. Jusqu’alors, leur coût élevé – pour les doses les plus fortes (en euros par mois, près de 200 euros pour le Wegovy et un peu plus de 430 euros pour le Mounjaro) n’était pas pris en charge par l’Assurance-maladie.




À lire aussi :
Ozempic, Wegovy : quels risques d’usage détourné avec ces médicaments pour le diabète et l’obésité ?


Depuis le 15 juin 2026, Wegovy FlexTouch (sémaglutide) et Mounjaro KwikPen (tirzépatide) sont remboursables en médecine de ville (Mounjaro est également remboursé dans le diabète de type 2, souvent lié à l’obésité).

Un remboursement, mais…

Le remboursement est partiel, à hauteur de 65 %. Il en résulte un reste à charge qui s’élève, en arrondissant, de 50 à 150 euros par mois, selon le produit et la posologie.

De plus, l’accès au remboursement se fait sous condition : un âge de 18 ans et plus, un indice de masse corporelle (IMC) initial supérieur ou égal à 40 kg/m², ou alors à 35 kg/m² couplé à une comorbidité, c’est-à-dire à une pathologie bien spécifique. Assez nombreuses, les pathologies concernées sont listées sur le site de l’Assurance-maladie. Citons notamment l’hypertension artérielle, le diabète de type 2, l’apnée du sommeil et les lombalgies.

Enfin, le sujet doit être en échec d’un traitement nutritionnel bien conduit (sa perte de poids à six mois doit être inférieure à 5 %), et augmenter l’activité physique.

Pour donner lieu à remboursement, la première prescription de Wegoy ou Mounjaro doit être délivrée par un médecin considéré par l’Assurance-maladie comme un « expert dans la prise en charge de l’obésité ». Il s’agit principalement des médecins spécialistes en endocrinologie-diabétologie-nutrition exerçant en centre hospitalier universitaire (CHU), dans un centre spécialisé de l’obésité (CSO) ou en lien avec un CSO, en structure de soins médicaux et de réadaptation (SMR, mentions « gastro-entérologie » et « endocrinologie, diabétologie, nutrition »).

Le renouvellement de la prescription peut ensuite être effectué par tout médecin.

Une piqûre de rappel sur le mécanisme d’action…

Wegovy et Mounjaro sont des peptides (des « mini-protéines ») qui se présentent sous forme de seringues injectables par voie sous-cutanée. Ces médicaments reproduisent tous deux l’action du GLP-1 (glucagon-like peptide-1), une hormone sécrétée par l’intestin. On parle ainsi d’ « analogues du GLP-1 » ou « d’agonistes du récepteur du GLP-1 »). Ces agents ralentissent la vidange gastrique, réduisent l’appétit et les compulsions et favorisent la satiété. Leurs effets secondaires sont de même nature.

On notera toutefois une différence entre les deux spécialités pharmaceutiques. Le Mounjaro correspond à ce que l’on appelle un double agoniste, pour l’hormone GLP-1 donc, aussi pour une autre hormone intestinale : le GIP (glucose-dependent insulinotropic polypeptide). Cette particularité lui confère encore plus de puissance d’action.

Comment choisir entre le Wegovy et le Mounjaro ? Le choix est laissé au prescripteur. Les critères seront l’efficacité, la tolérance et le reste à charge : le Mounjaro est plus puissant et mieux toléré (au plan intestinal), tandis que le reste à charge est moindre avec le Wegovy.

Des premiers résultats souvent bons, ou même excellents

L’efficacité des traitements médicamenteux de l’obésité est avérée. La perte moyenne de poids est d’environ 15 % à un an et plus avec le Wegovy (à 2,4 mg dans l’essai STEP-1) et de 15 à 21 % en fonction de la dose avec le Mounjaro (de 5 à 15 mg, essai SURMONT-1).

En moyenne, disons-nous. Dans les faits, un petit contingent de patients perd peu. Selon l’autorisation de mise sur le marché (AMM), il est recommandé d’interrompre le traitement en cas de perte de poids inférieure à 5 % (dans un intervalle de six à douze mois après le démarrage du traitement, à la dose maximale tolérée). En revanche, d’autres personnes peuvent perdre plus de 20 %. Du jamais vu jusqu’alors avec des médications !

À ce sujet, on dispose de peu d’éléments prédictifs de l’importance de la perte de poids. Il est logique toutefois d’attendre un surcroît d’efficacité dans l’obésité rapidement évolutive, pas trop ancienne, avec hyperphagie (chez ceux qui mangent en grande quantité) et avec les doses les plus élevées. À noter aussi que les résultats sont meilleurs chez les femmes, mais l’écart est faible, et moins bons en cas de diabète de type 2 associé.

L’efficacité, cependant, ne doit pas être évaluée à l’aune de la seule perte de poids. En effet, l’objectif thérapeutique est plus large : il est d’abord et avant tout l’amélioration de la qualité de vie.

« Est-ce que c’est dangereux, docteur ? »

Le questionnement des patients sur la dangerosité des traitements émerge rapidement en consultation lors de la présentation d’une nouvelle médication, et sans doute plus fortement encore à la suite des ravages provoqués par les premiers médicaments antiobésité (dont le tristement célèbre Médiator). Aussi une information circonstanciée est-elle requise pour aller au-devant des appréhensions.

En l’occurrence, les médicaments dont nous parlons ici sont certes récents, mais ils sont utilisés depuis quelques années dans plusieurs pays, et ce, après plusieurs années encore d’études précliniques et cliniques. Surtout, ils appartiennent à la famille des incrétino-mimétiques (qui reproduisent les effets du GLP-1 et du GIP) qui est ancienne (le précurseur, le Byetta, a intégré le marché américain en 2005).




À lire aussi :
Obésité : pourquoi les nouveaux médicaments ne sont pas des remèdes miracles


Ces agents ont d’abord été utilisés comme antidiabétiques, avec pour la première fois une perte de poids significative. Cette perte a conduit à proposer une posologie plus forte pour l’obésité (le sémaglutide à 1 mg – commercialisé sous le nom d’Ozempic – est ainsi passé à 2,4 mg sous la dénomination Wegovy), ou à combiner les actions sur le GLP-1 et le GIP comme évoqué pour le Mounjaro.

Fait essentiel : cette classe de médicaments s’est avérée cardioprotectrice. Nous nous inscrivons ici à l’opposé des premiers médicaments antiobésité néfastes pour le cœur !

Ne pas confondre « effets indésirables » et « danger »

Les médicaments efficaces et dénués d’effets secondaires n’existent pas. En l’occurrence, les effets secondaires sont ici surtout d’ordre digestif. Ils peuvent se révéler gênants, sans être graves pour autant : il s’agit de nausées, de vomissements ou de diarrhées, parfois une constipation.

Ces effets surviennent principalement durant la phase d’augmentation de la posologie, ils cessent généralement secondairement. Le taux d’arrêt est d’ailleurs faible (mais il est vrai que l’on poursuit parfois un traitement antiobésité qui n’est pas parfaitement toléré, mais qui s’avère efficace sur le poids).

Une grande prudence doit toutefois être accordée aux situations de perte de poids importante et rapide. Il convient de soulever alors les hypothèses suivantes : intolérance gastro-intestinale ? Trouble de la conduite alimentaire méconnu ? Réduction trop importante de l’alimentation ?

On comprend ainsi l’importance d’identifier les personnes à risque de carences nutritionnelles avant d’instaurer le traitement. Il y a un risque, en particulier, de réduction de la masse et de la fonction musculaire (sarcopénie). Une grande vigilance s’impose de ce fait chez le sujet âgé.

Il faut aussi connaître les antécédents biliaires en raison du risque accru de lithiase (le ralentissement de l’intestin déjà évoqué pour l’estomac touche aussi les voies biliaires).

Le médicament, une facilité ?

On pourrait objecter que recourir à ces médicaments antiobésité revient à chercher un résultat rapide en s’affranchissant des modifications du mode de vie. Mais force est de reconnaître qu’il n’y a pas d’autre traitement aussi efficace, si l’on excepte la chirurgie de l’obésité qui est invasive et qui impose des contraintes ; quant aux modifications du comportement alimentaire, elles sont plus que difficiles à mettre en place et à maintenir.

Fait choquant, les consultations de diététique, d’activité physique adaptée et de psychologie sont peu ou pas remboursées (et l’on regrette très vivement que les diététiciens français soient quasiment les seuls en Europe à avoir un parcours de formation de deux ans seulement). Les médecins nutritionnistes, eux, sont peu nombreux, en corrélation inverse même avec la médiatisation de leur discipline.

Qu’il soit bien dit, enfin, que le traitement médical ne peut pas guérir la ou les causes de l’obésité.

Des médicaments à prendre toute sa vie ?

Le groupe de travail sur les traitements médicamenteux de l’obésité « recommande de ne pas faire des prescriptions à titre temporaire ». Nous pensons pour notre part que cette position peut être nuancée. Il est raisonnable d’espérer, en effet, que certains patients puissent, sinon maintenir, à tout le moins préserver une perte de poids significative après arrêt.

Pourquoi cela ? Parce qu’après avoir obtenu un résultat important sur le poids après tant d’années d’échec et de perte d’estime de soi, la restauration de la confiance en soi et de la mobilité peut faire mieux adhérer aux préceptes d’une vie saine et tenter de s’émanciper de la médication.




À lire aussi :
Nouveaux médicaments antiobésité : l’arrêt des injections entraîne une reprise de poids beaucoup plus rapide que prévu


L’étude SURMOUNT-4 a d’ailleurs montré qu’un patient participant à l’essai sur six mois conservait au moins 80 % de sa perte de poids initiale après arrêt du tirzépatide (le principe actif du Mounjaro).

En outre, le raisonnement ne doit pas nécessairement se tenir selon la loi du « tout ou rien » (soit la pleine dose, soit plus rien) : on peut très bien imaginer une réduction à terme de la dose ou un recours à la forme orale qui devrait bientôt être disponible (pour le sémaglutide). Cela permettrait ainsi de disposer de formules moins efficaces pour le poids, certes, mais qui pourraient jouer le rôle de consolidation de l’importante perte de poids initiale.

Une avancée majeure, mais avec des implications

Le remboursement de ces médicaments représente une avancée majeure, mais avec des implications.

Pour le sujet soigné, il incombe de maintenir les habitudes de vie saines tout au long du traitement.

Les prescripteurs, eux, ont une double tâche : délivrer une information circonstanciée avant la mise en place du traitement ; assurer ensuite un suivi régulier de l’efficacité et de la tolérance, selon une approche biopsychosociale dépassant le seul plan pondéral.

La collectivité, enfin, doit être informée des bonnes pratiques de prescription et de l’impact médico-économique.

The Conversation

Jean-Daniel Lalau déclare des activités de travaux scientifiques, conseil, conférence ou colloque pour le compte de AstraZeneca, Boehringer Ingelheim, Eli Lilly, Novo Nordisk, Sanofi.

– ref. Les médicaments antiobésité Wegovy et Mounjaro sont désormais remboursés : quelles sont les premières implications ? – https://theconversation.com/les-medicaments-antiobesite-wegovy-et-mounjaro-sont-desormais-rembourses-quelles-sont-les-premieres-implications-292265

Brebis galeuses, crédibilité économique, ambiguïté sur l’Europe et sur l’Ukraine : ces faiblesses du RN qui perdurent

Source: The Conversation – in French – By Gilles Ivaldi, Chercheur en science politique, Sciences Po


L’ESSENTIEL

  • Après les accusations d’antisémitisme à l’encontre de Jordan Bardella et l’affaire du policier municipal de Carcassonne, le Rassemblement national est à nouveau soupçonné d’accueillir des militants racistes ou antisémites.

  • Le début de campagne du RN a confirmé une stratégie économique « attrape-tout » (retraite à 60-62 ans et réduction massive des déficits) aux dépens de sa crédibilité. Par ailleurs, le parti n’a pas clarifié ses positions sur l’Europe et sur l’Ukraine.

  • Le RN est aujourd’hui le grand favori du scrutin présidentiel de 2027. Ces faiblesses pourraient-elles le handicaper ?


Si elle aborde incontestablement cette précampagne présidentielle en position de force dans les intentions de vote, Marine Le Pen est aujourd’hui confrontée à plusieurs difficultés, qui révèlent certaines lignes de tension persistantes au sein de son mouvement.

Trois grands défis se dessinent du point de vue programmatique, organisationnel et stratégique, qui constituent autant d’enjeux fondamentaux pour une possible victoire en mai prochain.

Sortir de l’ambiguïté programmatique

Face aux inquiétudes très fortes des Françaises et des Français, un premier défi pour le RN concerne son programme pour la présidentielle.

L’économie politique de Marine Le Pen est avant tout un « social-populisme » de crise qui place la question sociale au cœur des préoccupations sur les salaires, les baisses de TVA ou les retraites. Si ce social-populisme a fait ses preuves auprès des catégories populaires – employés, ouvriers – qui votent en masse pour le RN, il s’agit aussi, on le voit, pour Marine Le Pen de séduire le peuple de droite et de rassurer des milieux entrepreneuriaux encore méfiants face aux promesses de la candidate d’extrême droite.

Ce grand écart programmatique n’est pas nouveau et la précampagne témoigne de la continuité d’une stratégie « attrape-tout » amorcée dès 2017, visant à proposer un package sur mesure à chaque segment de l’électorat – retraite à 60-62 ans d’un côté, réduction massive des déficits de l’autre –, aux dépens de la cohérence doctrinale, nonobstant de nombreuses interrogations en matière de chiffrage.

Une même ambivalence est visible à l’international. Les déclarations récentes au sein du RN sur l’arrêt de l’aide financière à l’Ukraine montrent, si besoin était, la permanence des ambiguïtés de la formation lepéniste vis-à-vis de la Russie de Vladimir Poutine et des relations qu’elle envisage d’entretenir avec l’Union européenne. Le RN n’a pas abandonné son vieux projet d’Europe des nations souveraines et indépendantes, qu’il défend avec ses alliés europhobes au sein du groupe des Patriotes pour l’Europe au Parlement européen. Contrairement au pragmatisme d’une Giorgia Meloni en Italie, Marine Le Pen se projette encore dans une logique d’affrontement direct avec Bruxelles.

Quant aux canicules de l’été, elles auront mis en lumière l’absence de véritable réflexion écologique au sein d’un parti qui a longtemps voulu minimiser les effets du changement climatique et s’en remet désormais à son « plan clim’ ». Parallèlement, le RN continue, comme ses alliés européens, de vouloir détricoter le Pacte vert de l’UE et tente d’instrumentaliser électoralement le coût de la transition écologique et de « l’écologie punitive » pour le portefeuille des Françaises et des Français.

Le retour des vieux démons ?

Le second grand défi auquel le RN est confronté est d’ordre organisationnel.

Les tensions qui se sont fait jour entre les proches de Marine Le Pen et ceux de Jordan Bardella depuis juillet – avec notamment l’expulsion de François Durvye – nous renvoient à l’histoire d’une famille politique déchirée par les factions, les ambitions personnelles et le combat des chefs depuis les années 1970, et dont la scission mégrétiste de 1999 avait constitué un épisode particulièrement délétère pour le parti.

De nombreuses interrogations ont émergé ces dernières semaines quant au rôle et à l’implication réelle de Jordan Bardella dans la suite de la campagne. Les controverses suscitées par la tournée européenne de ce dernier et ses prises de positions contradictoires sur le voile ou les retraites laissent planer le doute quant à l’alignement du président du RN avec les orientations de sa candidate.

Le retour en grâce de Marion Maréchal après son échappée chez Éric Zemmour, et l’importance croissante des proches de Marine Le Pen – Philippe et Nolwenn Olivier, Marie-Caroline Le Pen en tête – sont autant d’indicateurs du népotisme d’un clan qui a, lui aussi, traditionnellement prévalu au sein du parti, et qui revient en force aujourd’hui. Le prochain congrès d’octobre livrera de précieuses indications quant aux équilibres internes et au poids des proches de Jordan Bardella dans le futur organigramme du RN.

Côté forces vives, l’affaire du policier municipal de Carcassonne a posé de nouveau l’épineuse question des « brebis galeuses », évoquées par Jordan Bardella, et de l’ancrage du vivier militant du RN dans les milieux d’extrême droite les plus radicaux. Les scrutins récents ont illustré la difficulté de trouver des personnalités crédibles sur le terrain – on se souvient de l’échec du « plan Matignon » aux législatives de 2024 –, doublée, déjà, de révélations sur le profil sulfureux de certains candidats et la présence de propos racistes, antisémites et complotistes sur les réseaux sociaux.

Si elles restent encore à confirmer, les révélations récentes de Mediapart sur les propos antisémites et complotistes qu’aurait tenus Jordan Bardella au début de sa carrière viennent jeter le doute sur la véritable rupture par le RN avec son ADN d’extrême droite (Jordan Bardella annonce porter plainte contre Mediapart pour diffamation, ndlr).

Le défi stratégique

Le troisième et dernier grand défi est d’ordre stratégique et renvoie à la recherche d’un équilibre toujours précaire entre radicalité et crédibilité, qui est au cœur de la « dédiabolisation » depuis l’arrivée de Marine Le Pen à la présidence du parti en 2011.

Là encore, la précampagne illustre l’enjeu pour la candidate d’extrême droite d’articuler une offre politique crédible et suffisamment rassurante pour un électorat modéré de second tour, sans pour autant se départir de son agenda radical qui continue, lui, de parler à sa base traditionnelle.

Côté crédibilité, Marine Le Pen tente, on le voit, d’endosser l’habit de présidente en promettant un plan de rétablissement des finances publiques de 125 milliards d’euros d’économies, une trajectoire budgétaire vertueuse et un dégraissage de l’État, de nature à séduire par ailleurs l’électorat de droite qu’elle convoite pour avril prochain.

Côté radicalité, la candidate du RN a remis sur la table sa proposition très controversée – y compris au sein de son parti – d’interdiction du port du voile dans l’espace public. Elle continue par ailleurs de défendre le projet d’un référendum pour inscrire la « priorité nationale » dans la Constitution française, en opposition directe avec les principes d’égalité, d’universalité et de solidarité nationale inscrits dans les textes constitutionnels.

Ses propositions récentes sur le logement viennent largement s’appuyer sur ce socle radical, qu’il s’agisse de la priorité qui serait donnée aux Françaises et aux Français ou de la promesse d’expulser les familles délinquantes des logements sociaux.

Un parti et une candidate prêts pour 2027 ?

Plusieurs défis majeurs se posent donc au Rassemblement national et à sa candidate pour l’élection présidentielle du printemps prochain.

Le parti va devoir sortir de l’ambiguïté et préciser sa ligne programmatique et stratégique. S’il préserve ses mesures radicales sur l’immigration ou la sécurité, il lui faut convaincre de la crédibilité de son projet sur les enjeux de la dette, des retraites ou des déficits publics, en particulier pour parachever sa conquête de la droite et de l’électorat senior, indispensable à sa victoire.

Cette clarification s’avère d’autant plus nécessaire que le RN a considérablement élargi son assise depuis 2017 et qu’il attire aujourd’hui un électorat beaucoup plus hétérogène sociologiquement, avec des attentes diverses, voire antinomiques. Sur les retraites, 37 % des sympathisants du RN veulent par exemple diminuer l’âge de départ, 39 % le maintenir et 21 % l’augmenter, des positions difficiles à concilier (enquête électorale Cevipof).

La formation lepéniste devra aussi clarifier ses positions sur l’Europe et sur l’Ukraine, et les relations qu’elle entend établir avec les institutions européennes, à un moment où la France aura plus que jamais besoin de la stabilité financière et géopolitique que lui assure son appartenance à l’Union européenne et à la zone euro.

Enfin se pose la question pour le RN de sa faiblesse organisationnelle et de la persistance d’un ADN d’extrême droite au sein des cadres du parti et de ses élites intermédiaires au plan local. Avec en ligne de mire la question centrale des alliances en vue des législatives. À cet égard, la réintégration de Marion Maréchal, avocate de longue date de l’union des droites, fournit d’ores et déjà quelques éléments de réponse quant au périmètre autour du RN dans l’hypothèse d’un succès à la présidentielle.

The Conversation

Gilles Ivaldi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Brebis galeuses, crédibilité économique, ambiguïté sur l’Europe et sur l’Ukraine : ces faiblesses du RN qui perdurent – https://theconversation.com/brebis-galeuses-credibilite-economique-ambigu-te-sur-leurope-et-sur-lukraine-ces-faiblesses-du-rn-qui-perdurent-292345

Virus du Nil occidental (West Nile Virus) : le point sur ce virus en pleine expansion en France

Source: The Conversation – in French – By Yannick Simonin, Virologiste spécialiste en surveillance et étude des maladies virales émergentes. Professeur des Universités, Université de Montpellier


L’ESSENTIEL

  • Après une année 2025 déjà record en France, le nombre de cas d’infections par le virus du Nil occidental a atteint un nouveau palier exceptionnel en 2026.

  • S’il est très souvent asymptomatique, ce virus peut provoquer de graves complications neurologiques, parfois mortelles.

  • La circulation de ce virus transmis par les moustiques risque d’augmenter encore, en raison du changement climatique qui allonge la durée d’activité de ces insectes, accroît leur durée de vie et modifie leur métabolisme.


En ce début d’automne 2026, la France enregistre un nombre record de cas d’infection par le virus du Nil occidental (West Nile Virus, en anglais), aussi bien chez l’être humain que chez les chevaux, tous deux hôtes « accidentels » de ce virus qui infecte principalement les oiseaux.

Le 21 septembre 2026, plus de 250 cas équins et 117 cas humains avaient déjà été signalés, dépassant très largement les 62 cas recensés sur l’ensemble de l’année dernière, qui constituait déjà une année record ! Nos voisins européens ne sont pas épargnés, puisque plus de 1 500 cas ont déjà été identifiés sur le continent, où près de 80 décès ont malheureusement été recensés.

Le nombre d’infections de ce virus transmis par le moustique commun devrait encore augmenter dans les semaines à venir. Quelles régions sont touchées, quels facteurs expliquent cette situation exceptionnelle, et doit-on s’en alarmer ? Point de situation sur ce virus considéré comme émergent en Europe.

De l’Afrique à l’Europe

Le virus du Nil occidental tire son nom du lieu où il a été isolé pour la première fois, en 1937 : dans le district du Nil occidental, au nord de l’Ouganda.

On ne connaît pas encore très bien tous les rouages de l’introduction de ce virus en Europe, mais on sait qu’il est probablement arrivé sur le continent initialement avec des oiseaux migrateurs originaires d’Afrique, avant de se propager aux oiseaux résidents.

Le premier foyer européen a été identifié en France, en 1962-1963, en Camargue. Cependant, les enquêtes sérologiques (qui consistent à rechercher dans le sang des anticorps spécifiques du virus, témoignant d’une exposition passée) ont révélé que le virus du Nil occidental circulait sur le continent dès les années 1950. Il est ensuite resté discret jusqu’en 1996, où une épidémie majeure est survenue en Roumanie : environ 400 cas avaient été recensés. D’autres suivront, dans le sud, l’est, puis l’ouest de l’Europe.

En 1999, le virus fait son entrée aux États-Unis. Il y tue massivement les oiseaux sauvages ainsi que les pensionnaires du zoo du Bronx et infecte 62 personnes à New York, dont 7 décèdent. En quelques années, il gagne la quasi-totalité du territoire américain, touchant oiseaux, chevaux et humains.

Mais l’année de rupture, pour l’Europe, est en 2018. Le virus s’étend alors largement vers l’ouest du continent et provoque la plus grande épidémie jamais enregistrée, selon le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (European Centre for Disease Prevention and Control – ECDC) : 2 083 cas et 181 décès dans une douzaine de pays, dont la France, soit davantage de malades en une seule année que les dix années précédentes réunies.

Depuis, l’aire de répartition du virus ne cesse de s’étendre chaque année. L’Allemagne, les Pays-Bas puis la Belgique ont enregistré leurs premiers cas. Ce virus est devenu endémique dans certaines régions du sud de l’Europe, notamment dans le sud de la France.

L’Île-de-France, nouveau terrain de jeu du virus

Les pays les plus touchés cette année sont l’Italie et la Grèce, qui regroupaient à eux deux plus de la moitié des cas identifiés au début du mois de septembre 2026.

Autrefois cantonné aux régions méditerranéennes, le virus du Nil occidental ne cesse de poursuivre son expansion géographique en Europe.

Dans notre pays, le bulletin de Santé publique France en date du 21 septembre 2026 est sans appel : 117 cas autochtones (autrement dit contractés sur le territoire) d’infections par le virus du Nil occidental ont été détectés. Le record de 2025 (62 cas et les 5 premiers décès jamais répertoriés sur notre territoire) est donc d’ores et déjà largement dépassé.

Par ailleurs, plus de 250 cas équins ont été rapportés, soit plus du double du précédent record. Pas moins de 16 départements sont touchés, dont pour la première fois l’Aude, la Seine-et-Marne, la Drôme, le Rhône, l’Isère, la Loire-Atlantique, le Maine-et-Loire et le Loiret, qui ont ainsi enregistré leur tout premier cas… La région PACA est la plus concernée, avec 39 cas humains répertoriés.

Plus inquiétant encore, la Nouvelle-Aquitaine, touchée pour la première fois en 2023, enregistre de nouveaux cas cette année. Et l’Île-de-France, qui, à la surprise des spécialistes, a enregistré des premiers cas l’an passé, se retrouve confrontée à nouveau à la circulation du virus. Essonne, Seine-Saint-Denis, Val-d’Oise, Val-de-Marne, Seine-et-Marne : la liste des départements touchés s’allonge…

Cette récurrence de cas montre que ce virus est probablement en phase d’installation dans de nouvelles régions. Et ce n’est pas fini : la situation devrait continuer à se dégrader dans les prochaines semaines. En effet, le virus est connu pour provoquer des infections jusqu’au mois de novembre, et les conditions climatiques actuelles sont favorables à l’activité des moustiques.

Un cycle de transmission complexe

Le virus du Nil occidental est un arbovirus (de l’anglais arthropod-borne virus, autrement dit un virus transmis par des arthropodes, sous-entendu « hématophages », c’est-à-dire se nourrissant de sang). Il appartient au genre Orthoflavivirus, composé de plus de 70 membres, parmi lesquels le virus de la dengue, le virus Zika ou encore le virus de la fièvre jaune. On en connaît au moins sept lignées, mais seules les lignées 1 et 2 ont, pour l’heure, été associées à des épidémies chez l’être humain.

Une des particularités de ce virus par rapport à d’autres (comme ceux de la dengue, le chikungunya ou le Zika) est qu’il n’est pas transmis par le moustique-tigre, mais par le moustique commun, appelé Culex pipiens. Or, celui-ci est présent sur l’ensemble du territoire hexagonal et il est le moustique le plus répandu en Europe.

Les oiseaux – notamment les passereaux (comme les moineaux, les mésanges, les hirondelles…), les strigiformes (chouettes) – sont considérés comme le réservoir principal du virus du Nil occidental. Les moustiques s’infectent après un repas de sang pris sur des oiseaux porteurs du virus.

Lorsqu’un moustique pique un oiseau infecté, le virus peut se multiplier dans son organisme avant d’infecter, lors du repas sanguin suivant, un nouvel hôte, tel que l’être humain ou le cheval.

Schéma du cycle de transmission du virus du Nil occidental en Europe
Cycle de transmission du virus du Nil occidental en Europe.
Yannick Simonin, Fourni par l’auteur

Ainsi, contrairement à la plupart des autres arbovirus connus pour circuler en France, le virus du Nil occidental se transmet de l’animal à l’être humain, ce qui en fait un cas typique de zoonose (une zoonose est une maladie se transmettant d’une espèce animale à l’être humain).

Cependant, contrairement à la plupart des autres arbovirus qui circulent en France, tel que la dengue ou le chikungunya, par exemple, le virus du Nil occidental ne peut pas se transmettre d’un être humain à un autre par l’intermédiaire des moustiques. Et ce, même lorsqu’une personne développe des symptômes. L’hypothèse est que la charge virale sanguine (la quantité de particules virales en circulation dans le sang) est trop faible pour permettre une infection.

De nombreuses études ont également démontré que plusieurs espèces de mammifères sauvages peuvent être naturellement exposées au virus. C’est par exemple le cas des chauves-souris, des rongeurs ou des sangliers.

Toutefois, leur capacité à amplifier le virus reste bien moindre que celle des oiseaux. Ces mammifères pourraient néanmoins jouer un rôle dans le maintien du virus dans certains écosystèmes et contribuer indirectement à l’exposition des populations humaines.

Pas de transmission d’humain à humain

Si le virus ne se transmet pas d’humain à humain par piqûres de moustiques, d’autres voies de contamination peuvent exister. Le virus peut en particulier se transmettre par transfusion sanguine ou par transplantation d’organes.

En 2025, en France, deux personnes ont ainsi été contaminées à la suite d’une transplantation de reins. Le donneur, un homme dans la cinquantaine décédé d’une hémorragie cérébrale, s’est avéré avoir été infecté par le virus avant sa mort, mais sans avoir développé de signes cliniques (à l’exception de quelques petites lésions diffuses sur la peau de son abdomen et de ses jambes).

L’existence de telles voies de transmission alternatives nécessite donc de revoir nos stratégies de don du sang et de transplantation d’organes en période de circulation du virus.

En France, un dispositif de sécurisation des dons se déclenche dès que le virus est détecté chez l’être humain. Quand un premier cas est confirmé dans un département, les dons de sang y sont systématiquement dépistés.

Par ailleurs, les voyageurs revenant d’une zone à risque (comme les États-Unis) sont soit testés, soit écartés du don pendant vingt-huit jours en période de saison de circulation vectorielle. Pour les greffons, la même logique s’applique, avec une exception pour les organes vitaux transplantés sans attendre les résultats lorsque l’urgence l’impose. La France va même plus loin dans les départements les plus exposés, en dépistant les dons avant l’apparition du premier cas humain.

Reste que ce dispositif a ses limites : les deux greffés de 2025 avaient reçu les reins d’un donneur vivant dans un département qui ne figurait pas encore sur la liste des zones à risque. D’où l’intérêt de surveiller en amont les oiseaux, les moustiques et les chevaux, qui signalent la présence du virus souvent bien avant les premiers cas humains.

Un virus très souvent asymptomatique, mais parfois mortel

À l’origine, le virus du Nil occidental était considéré comme un virus bénin. En effet, dans la grande majorité des cas, il ne provoque pas de symptômes, et l’on a longtemps considéré qu’il n’était, au pire, responsable que d’une fièvre passagère.

Cette image s’est brutalement fissurée à la fin des années 1990 : les épidémies qui se succèdent alors, en Roumanie, en Russie, puis aux États-Unis, révèlent l’existence de formes neurologiques sévères, parfois mortelles.

On estime aujourd’hui que, après une infection, environ 20 % des personnes infectées développent des symptômes. Le plus souvent, il s’agit d’un syndrome pseudo-grippal peu spécifique : fièvre, maux de tête, faiblesse généralisée, douleurs musculaires et articulaires, auxquels s’ajoutent parfois des éruptions cutanées ou des atteintes oculaires.

Chez moins de 1 % des personnes infectées, le virus franchit la barrière physiologique qui protège le système nerveux central (la barrière hématoencéphalique, qui isole le cerveau et la moelle épinière) et provoque une forme dite « neuro-invasive », pouvant s’avérer fatale.

Cette dernière se traduit par une encéphalite (inflammation du cerveau), une méningite (inflammation des enveloppes qui l’entourent) ou une paralysie flasque aiguë, proche de celle de la poliomyélite. Ces formes sévères de la maladie touchent principalement les personnes âgées, ainsi que les patients porteurs de maladies chroniques : maladies cardiovasculaires, diabète, cancer…

Par ailleurs, plusieurs études ont montré que 40 à 50 % de ces patients conservent des séquelles durables, cognitives, fonctionnelles ou physiques : faiblesse musculaire, fatigue persistante, douleurs, troubles de la mémoire, atteinte rénale, épisodes dépressifs.

Il s’agit là d’une dimension souvent oubliée du fardeau de cette infection, qui ne se résume pas au simple décompte des décès.

Le virus du Nil occidental est aujourd’hui l’arbovirus responsable du plus grand nombre de décès en Europe avec une moyenne de 80 décès enregistrés par an ces cinq dernières années : en 2025, 97 décès y ont été recensés pour un peu plus de 1 100 cas. Cette année près de 80 décès sont déjà recensés, l’Italie payant le tribut le plus lourd avec plus de 50 décès enregistrés début septembre. Rappelons que l’an dernier, la France a malheureusement enregistré ses cinq premiers décès liés à ce virus.

Un virus redoutable pour les chevaux
Du côté vétérinaire, les chevaux sont particulièrement sensibles à l’infection. Ils sont, de ce fait, utilisés comme indicateurs de sa circulation, notamment en Camargue, où des cas sporadiques d’infection sont régulièrement détectés depuis le début des années 2000.
Chez ces animaux, l’infection peut entraîner des signes cliniques sévères, notamment neurologiques, avec le développement d’une encéphalite. La mortalité peut alors atteindre 30 à 40 % des animaux infectés présentant des symptômes. De quoi inquiéter propriétaires et éleveurs des zones touchées.

Un diagnostic difficile

Diagnostiquer la maladie n’est pas chose aisée. En effet, ses symptômes n’ont rien de caractéristique, et ne suffisent jamais à eux seuls à déterminer la cause de l’infection. Pour cette raison, le nombre de cas identifiés est très largement sous-évalué, car, dans notre pays, les formes asymptomatiques et les formes fébriles sont très peu diagnostiquées.

Il est possible de détecter le virus dans le sang, les urines ou le liquide céphalo-rachidien, mais cette fenêtre de détection est étroite, et s’est souvent déjà refermée lorsque le patient consulte. Le diagnostic repose donc habituellement sur la recherche d’anticorps (de type IgM), qui apparaissent précocement, dans le sérum prélevé environ cinq à huit jours après le début des signes cliniques.

Mais cette approche présente une limite de taille : ces anticorps peuvent réagir de façon croisée avec ceux dirigés contre des virus proches, comme le virus Usutu ou encore celui de la dengue, ce qui impose parfois des analyses complémentaires (appelées « séroneutralisation »), bien plus longues et complexes.

En matière de prise en charge, les patients les plus atteints sont hospitalisés pour recevoir des soins de support (hydratation, assistance respiratoire si nécessaire…), tandis que les formes bénignes se traitent par de simples antalgiques.

Reste le plus frustrant : il existe un vaccin équin efficace, qui protège bien les chevaux, mais aucun vaccin humain. Cette situation s’explique notamment par la difficulté à identifier des cibles vaccinales suffisamment efficaces, mais aussi par la complexité des essais cliniques, compte tenu du caractère imprévisible de la localisation et de l’intensité des foyers de transmission.

Par ailleurs, il n’existe aucun traitement antiviral spécifique, comme pour la majorité des arbovirus… Des programmes de recherche sont en cours pour essayer de combler ce manque, mais les résultats ne sont pas attendus avant plusieurs années.

Une progression sur fond de changement climatique

L’augmentation actuelle des cas de virus du Nil occidental est probablement le prélude à ce qui nous attend dans les prochaines années avec ce virus et, d’une façon plus générale, avec les virus transmis par les moustiques.

Cette hausse, amorcée avec la rupture de 2018 et confirmée depuis, est, pour de nombreux spécialistes, inéluctable.

Les explications sont multiples. Si la circulation des oiseaux migrateurs, réservoirs du virus, favorise la réintroduction régulière de nouvelles souches virales sur le continent européen, l’un des facteurs les plus importants est sans doute le changement climatique.

En effet, les moustiques ne pouvant pas réguler leur température, ils sont extrêmement sensibles aux variations climatiques. Or, les modifications climatiques en cours dans certaines régions allongent leur période d’activité. On observe ainsi des moustiques Culex pipiens de plus en plus tôt dans l’année tandis que leur disparition survient de plus en plus tardivement. Cette situation allonge d’autant la fenêtre pendant laquelle le virus peut circuler.

Par ailleurs, on sait que la durée de vie des moustiques, qui est de deux à quatre semaines en période estivale, augmente avec la chaleur (jusqu’à une certaine température, autour des 35 °C). Dans ces conditions, leur métabolisme est accéléré, ce qui favorise la multiplication du virus dans leur organisme.

Il s’agit là d’un point crucial : pour transmettre le virus, un moustique doit d’abord l’héberger assez longtemps pour que celui-ci se réplique, franchisse la paroi de son intestin et colonise ses glandes salivaires. Or, ce délai, de l’ordre d’une à deux semaines, se raccourcit nettement quand il fait chaud (jusqu’à un certain seuil). Conséquence : le moustique devient infectieux plus vite et il vit assez longtemps pour piquer davantage.

À cela s’ajoutent les épisodes de canicule et d’orages, qui multiplient les points d’eau stagnante et chaude où les Culex pondent volontiers. Par ailleurs, en période de sécheresse prolongée, les moustiques et les oiseaux ont tendance à se concentrer autour des rares points d’eau disponibles, ce qui favorise les contacts entre oiseaux et, par conséquent, la circulation du virus. Enfin, des hivers plus doux permettent une meilleure survie des moustiques et favorisent ainsi le maintien de populations plus importantes d’une année à l’autre.

Face à cette situation, il est impératif de renforcer les réseaux de surveillance. C’est tout l’intérêt de l’approche Une seule santé (One Health, en anglais) : surveiller conjointement les oiseaux, les chevaux et les moustiques permet de détecter le virus avant qu’il ne provoque les premiers cas humains, et donc d’agir avant les premiers cas humains plutôt qu’après.

Enfin, en attendant un vaccin humain qui se fait désirer, la protection repose sur des gestes simples : éliminer les eaux stagnantes autour de chez soi, où les moustiques pondent, et se protéger des piqûres, répulsifs, vêtements couvrants, moustiquaires, en particulier à la tombée du jour et la nuit, quand les moustiques Culex sont les plus actifs.

The Conversation

Yannick Simonin a reçu des financements de Horizon Europe, ANR, ANRS-MIE, PREZODE, région Occitanie, Université de Montpellier.

– ref. Virus du Nil occidental (West Nile Virus) : le point sur ce virus en pleine expansion en France – https://theconversation.com/virus-du-nil-occidental-west-nile-virus-le-point-sur-ce-virus-en-pleine-expansion-en-france-291602