Briser le rêve : comment et quand les conflits entre entrepreneurs-cofondateurs conduisent à leurs intentions de départ

Source: The Conversation – France (in French) – By Rahman Ullah, Assistant Professor of International Negotiation, IÉSEG School of Management

Entre les fondateurs d’une entreprise, que ce soit ou non une start-up, des conflits peuvent survenir. Comment faire pour qu’ils ne mettent pas en péril la firme ? Certaines dissensions sont-elles plus susceptibles que d’autres de déboucher sur des difficultés pour la firme ? Et comment bien réguler les différends ?


Les start-up dirigées par une équipe surpassent généralement les start-up individuelles en termes de rentabilité, de croissance et de succès global. Cependant, malgré leur potentiel, elles restent vulnérables à l’échec en raison des départs des cofondateurs. Près de 40 % des équipes entrepreneuriales voient au moins un de leurs membres quitter l’aventure dans les cinq ans.

Si le départ de certains cofondateurs peut avoir des conséquences limitées, voire s’avérer bénéfique dans certaines situations, celui d’un cofondateur détenant des connaissances, des compétences entrepreneuriales uniques ou des relations essentielles à l’entreprise peut entraîner une perte de ces ressources et ainsi fragiliser l’avantage concurrentiel, la croissance, voire la survie de la firme.

En dépit de leur importance, on sait encore assez peu de choses sur les facteurs à l’origine de la rupture des équipes entrepreneuriales, sur les motifs de départ des cofondateurs, ainsi que sur les moyens d’éviter ces situations, quand cela est possible, souhaitable et nécessaire. Notre étude au Pakistan a examiné comment et quand différents types de conflits entre entrepreneurs-cofondateurs influencent leur intention de quitter l’entreprise.




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Des équipes aux origines diverses

Le conflit est un produit naturel des interactions sociales, caractérisé par des désaccords ou des incompatibilités interpersonnelles résultant de différences d’opinions, de souhaits ou de désirs incompatibles et de conflits de personnalités.

Les équipes entrepreneuriales regroupent souvent des personnes avec des compétences, expertises et expériences complémentaires. Cette diversité peut être une source de créativité, innovation, et prise de décision efficace. Cependant, elle peut aussi provoquer des désaccords concernant les priorités ou choix stratégiques, voire la direction future de l’entreprise – augmentant ainsi la possibilité de conflits entre cofondateurs.

De plus, contrairement aux équipes des entreprises plus établies, les équipes de start-up évoluent dans un environnement de travail très stressant, caractérisé par une supervision formelle limitée, des frontières de fonctions mal définies, des charges de travail importantes, ainsi que des changements fréquents dans les objectifs – le fameux pivot –, les stratégies et les responsabilités des uns et des autres. L’ensemble de ces caractéristiques accentue l’incertitude.

Un risque sous-estimé ?

Dans de telles conditions, le conflit devient un aspect inévitable des interactions quotidiennes entre les entrepreneurs. Ce conflit engendre des tensions et des incompatibilités au sein du groupe des cofondateurs, et peut même nuire au bien-être des entrepreneurs. Par conséquent, cette menace cruciale est souvent sous-estimée alors que non seulement elle compromet la cohésion de l’équipe, mais accroît également l’envie de certains pionniers de quitter la start-up.

Trois types principaux de conflits peuvent être identifiés :

  • le conflit de tâche fait référence aux désaccords concernant le contenu et les résultats finaux des tâches. Par exemple, lorsque des cofondateurs ne sont pas d’accord sur l’orientation stratégique de l’entreprise, comme choisir entre privilégier une croissance rapide ou la qualité de leur produit ;
  • le conflit de processus concerne les désaccords sur la manière dont les tâches doivent être exécutées. Cela peut inclure des désaccords quant à la logistique, les rôles et responsabilités, les délais, ou même l’autorité décisionnelle des fondateurs. Par exemple, deux entrepreneurs peuvent ne pas être d’accord sur le choix du responsable d’un projet ou sur la répartition des tâches ;

  • le conflit relationnel est une incompatibilité entre des individus, due à des différences de personnalités, de styles de communication ou de valeurs (culturelles, religieuses, politiques ou personnelles). Par exemple, lorsque les styles de communication, les personnalités ou les valeurs des cofondateurs s’opposent, une antipathie mutuelle peut se développer, entraînant des tensions personnelles et des confrontations fréquentes.

Le rôle des émotions négatives

Notre recherche, basée sur une étude de 178 entrepreneurs au Pakistan, a examiné comment et quand ces types de conflits peuvent conduire les fondateurs à quitter l’entreprise en analysant le rôle médiateur des émotions négatives (par exemple, la colère, la peur, la culpabilité et la frustration).

Nous avons ensuite étudié l’effet tampon de l’intelligence émotionnelle (IE) de l’entrepreneur, qui peut être définie comme la capacité à gérer ses propres émotions ainsi que celles des autres.

Nos résultats ont révélé que tous les conflits n’affectent pas de la même manière les intentions de départ des entrepreneurs. Par exemple, les conflits liés aux tâches et aux processus ne poussent pas directement les entrepreneurs à vouloir quitter l’entreprise. Cependant, ils peuvent provoquer des émotions négatives qui augmentent la probabilité que les fondateurs quittent la société. En revanche, les conflits relationnels augmentent directement les intentions de départ des cofondateurs, les émotions négatives amplifiant encore cet effet.

Notre étude a confirmé que l’intelligence émotionnelle aide les entrepreneurs à réguler leurs émotions négatives lors de ces conflits. L’affect négatif est réduit de cette façon et, par conséquent, cela diminue les intentions des entrepreneurs de quitter l’entreprise.

Ces résultats soulignent ainsi l’importance des dynamiques interpersonnelles et des compétences émotionnelles pour la pérennité et le succès des nouvelles entreprises. Cela présente également plusieurs recommandations concrètes pour les start-up, les incubateurs et les écosystèmes entrepreneuriaux au Pakistan, en France et au-delà.

Par exemple, nos résultats suggèrent que :

  • pour les incubateurs et les programmes de formation destinés aux entrepreneurs, il serait judicieux de doter les fondateurs des outils nécessaires pour distinguer les types de conflits et répondre aux désaccords de manière constructive plutôt qu’émotionnelle. Par exemple, un désaccord sur le segment de clientèle à cibler ou les fonctionnalités du produit à prioriser reflète un conflit de tâche et peut être résolu par une discussion basée sur des preuves ; tandis que la frustration liée au style de communication d’un cofondateur, comme se sentir ignoré ou critiqué, représente un conflit relationnel et nécessite une écoute attentive et une clarification des attentes plutôt qu’un débat sur les faits ;
Fnege Media 2022.
  • ces programmes de formation devraient également inclure des ateliers sur la régulation des émotions et la résilience pour aider les entrepreneurs à atténuer les effets négatifs des conflits. Apprendre aux cofondateurs à gérer leurs émotions négatives peut contribuer à réduire les départs impulsifs ou évitables ;

  • plus largement, l’intelligence émotionnelle devrait être considérée comme aussi essentielle que l’intelligence cognitive dans la formation entrepreneuriale. Les écoles de commerce et les incubateurs gagneraient à intégrer la formation à l’IE dans le développement des équipes et du leadership ;

  • les cofondateurs évaluent les compétences émotionnelles lors de la mise en place des équipes et s’engagent dans un coaching en intelligence émotionnelle ou des exercices de réflexion pour prévenir les conflits destructeurs et les départs prématurés ;

  • dès la constitution de leur équipe de start-up, les fondateurs devraient s’accorder sur des procédures de départ respectueuses sur le plan émotionnel ainsi que sur des délais de résolution des conflits afin de minimiser les décisions de départ impulsives pouvant mettre en danger l’entreprise.

Notre étude souligne donc que, bien que le conflit soit inévitable dans les équipes de start-up, la manière dont les émotions sont gérées peut déterminer s’il devient une source d’innovation ou de dissolution.

The Conversation

Rahman Ullah ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Pourquoi les impressionnistes aimaient-ils tant peindre des jardins ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Clare Willsdon, Professor of the History of Western Art, University of Glasgow

*Femme à l’ombrelle dans un jardin* (1875), de Pierre-Auguste Renoir. Thyssen-Bornemisza Museum (Espagne)

Des dahlias qui déploient leurs couleurs vers le ciel ; des roses trémières autour d’un enfant qui joue ; des paysans qui s’occupent de leurs choux ; des nénuphars parsemant la surface d’un étang… le « jardin impressionniste » immortalise tous ces instants et bien d’autres encore. Mais pourquoi Monet, Renoir, Morisot, Pissarro et leurs collègues étaient-ils autant attirés par les jardins ?


Dans mon livre In the Gardens of Impressionism (non traduit en français, NDLR), j’analyse les raisons pour lesquelles les peintres impressionnistes étaient obnubilés par les jardins.

Une des réponses réside dans l’omniprésence et l’intensité sensorielle des jardins de la seconde moitié du XIXᵉ siècle, époque à laquelle l’impressionnisme a vu le jour. Les changements sociaux qui ont rendu les jardins de loisirs accessibles à tous (et non plus uniquement aux rois et aux aristocrates) se sont combinés au « grand mouvement horticole » – l’introduction de plantes, d’arbres et de fleurs exotiques, conséquence de l’expansion impériale, du commerce international et des progrès technologiques.

Claude Monet peint en plein air dans un jardin luxuriant, entouré d’un feuillage baigné de soleil, dans le tableau Monet peignant dans son jardin de Pierre-Auguste Renoir
Monet peignant dans son jardin d’Argenteuil (1873), de Pierre-Auguste Renoir.
Wadsworth Atheneum Museum of Art

Les « caisses Ward », du nom de leur inventeur britannique, le botaniste Nathaniel Bagshaw Ward, ont facilité le transport de plantes vivantes à travers le monde. Les constructions en verre et en fer ont donné naissance à des serres permettant aux plantes exotiques et fragiles de passer l’hiver à l’abri. Une nouvelle compréhension de l’hybridation, alimentée par les découvertes de Charles Darwin, a rendu les fleurs toujours plus grandes, plus parfumées ou plus ostensiblement décoratives, tout en stimulant la culture maraîchère commerciale.

Les jardins, en somme, étaient au cœur de la « vie moderne » que les impressionnistes poursuivaient avec radicalité – répondant avec force à leur désir de saisir les sensations de l’instant présent par des coups de pinceau spontanés et une palette vibrante.

Poumons verts des villes

À Paris, les nouveaux parcs créés par Napoléon III à partir des années 1850 étaient essentiels à l’hygiène publique : de véritables poumons verts en surface venant compléter les nouvelles artères d’égouts souterraines, dans le cadre de la lutte contre le choléra menée par la France.

Les arbres de la ville et les somptueuses « corbeilles fleuries » (parterres fleuris) exerçaient également un attrait indéniable sur les peintres. Pourtant, pour choisir le sujet de leurs peintures, les impressionnistes oscillaient souvent entre les parcs anciens et les nouvelles plantations, dans un équilibre délicat.

Une foule animée de Parisiens élégamment vêtus se rassemble parmi les arbres d’un jardin ensoleillé, capturant une scène sociale animée dans Musique aux Tuileries d’Édouard Manet
Musique aux Tuileries (1862), d’Édouard Manet.
The National Gallery

En 1863, Édouard Manet a choisi de manière subversive un parc ancien, le jardin des Tuileries, pour sa représentation pionnière de la vie moderne. Ses personnages à la mode, qui écoutent un orchestre hors champ, s’estompent dans une masse d’arbres qui ressemble davantage à une forêt primitive qu’à un espace vert aménagé.

Et Pierre-Auguste Renoir se souvenait dans ses vieux jours que, avant les boulevards modernes bordés d’arbres, les places soigneusement entretenues et les parcs à l’anglaise, il y avait « derrière chaque maison… un jardin… Beaucoup de gens connaissaient encore le plaisir de manger de la laitue fraîchement cueillie ».

Expulsé du logement de son enfance pour faire place au « nouveau Paris », Renoir avait de quoi le regretter. Dès 1867, il avait malicieusement placé un parterre végétal non encore fleuri au premier plan de son tableau représentant les Champs-Élysées. Le célèbre régime de « plantations » du préfet de Napoléon, le baron Haussmann, destiné à garantir des fleurs en continu, y est épinglé avec ironie.

Le long de l’avenue bordée d’arbres dans Les Champs-Élysées pendant l’Exposition universelle de 1867 de Pierre-Auguste Renoir
Les Champs-Élysées pendant l’Exposition universelle de Paris de 1867 (1867), par Pierre-Auguste Renoir.
WikiCommons

En 1875, Renoir a pris pour sujet un vieux jardin envahi par la végétation à Montmartre, regorgeant de « coquelicots, liserons et marguerites », dans Femme à l’ombrelle dans un jardin, où la nature semble revenir à son état originel, à l’état sauvage.

Claude Monet a, lui aussi, délaissé l’allée principale récemment tracée à travers le parc Monceau, privilégiant plutôt le jeu d’ombres et de lumières sur des personnages discutant sous de grands arbres, dans un coin isolé de cet ancien jardin aristocratique réquisitionné par Haussmann à des fins publiques et de construction spéculative.

C’est plutôt dans ses jardins privés d’Argenteuil, dans les années 1870, que Monet semblait – du moins, dans une certaine mesure – faire écho à l’horticulture haussmannienne, en aménageant des parterres d’exposition et en expérimentant de nouvelles variétés de fleurs.

Mais même ici, dans le tableau de 1873 intitulé le Jardin de l’artiste à Argenteuil, ses dahlias géants, véritable nouveauté, déferlent sur la surface du tableau tel un courant de retour coloré et organique.

Le jardin privé

Si le jardin impressionniste était à la fois atelier en plein air et sujet de peinture, ce qui frappe le spectateur dans des images comme celle-ci, c’est l’évocation de jardins synonymes d’attachement – des lieux chargés de signification personnelle, car ils ont été aménagé par l’artiste lui-même.

Monet représentait souvent son épouse et son jeune fils dans son jardin d’artiste d’Argenteuil. Ces tableaux reflètent la fierté familiale et même l’espoir d’un renouveau national.

Un jeune enfant se tient au milieu de hautes roses trémières en fleurs dans une scène de jardin rendue avec douceur, capturant la lumière et l’innocence dans Enfant parmi les roses trémières de Berthe Morisot
Enfant dans les roses trémières (1881), de Berthe Morisot.
Musée Wallraf–Richartz

Après les horreurs de la guerre franco-prussienne et de la Commune de Paris de 1870-1871, alors que Monet et Camille Pissarro s’étaient réfugiés avec leurs jeunes familles à Londres, le simple fait de cultiver un jardin revêtait une dimension intrinsèquement symbolique. C’était une célébration de la terre française après la perte de l’Alsace-Lorraine au profit de l’Allemagne.

Les multiples représentations par Pissarro des potagers près de chez lui à Pontoise affirmaient quant à elles sa vision socialiste utopique d’un avenir meilleur fondé sur le travail de la terre – tout comme les images peintes d’un coup de pinceau léger de Berthe Morisot associent la croissance de sa petite Julie à celle de la nature cultivée.

Ces images suggèrent que, malgré toute leur modernité, les impressionnistes partageaient la nostalgie de la vie rurale qui accompagnait l’expansion urbaine et l’industrialisation.

À Vétheuil (aujourd’hui dans le Val-d’Oise, NDLR), village rural où il vécut de 1879 à 1881, Monet planta des tournesols de manière presque obsessionnelle dans son jardin escarpé en terrasses surplombant la Seine. Leurs teintes dorées et jaunes de fin d’été semblent presque élégiaques après la mort tragique de Camille, l’épouse de Monet, en 1887.

The Conversation

Clare Willsdon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Les coupes dans l’aide internationale attisent-elles les conflits violents en Afrique ? Comment promouvoir la paix

Source: The Conversation – in French – By Dominic Rohner, Professor of Economics and André Hoffman Chair in Political Economics and Governance, Geneva Graduate Institute, Graduate Institute – Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID)

Au cours des 18 derniers mois, on a assisté à une baisse historique des budgets d’aide au développement de divers pays donateurs, alors que bon nombre d’entre eux consacrent davantage de fonds au réarmement. C’est la réduction brutale et massive de l’aide américaine qui a eu le plus grand retentissement.

Moins d’une semaine après l’investiture du président Donald Trump en janvier 2025, son administration a ordonné la suspension immédiate de tous les programmes gérés par l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) – historiquement le plus grand donateur humanitaire national au monde. Des employés ont eu quelques heures pour quitter leurs postes, les contrats locaux ont été résiliés et les chaînes d’approvisionnement en soins médicaux et en denrées alimentaires se sont arrêtées net.

Les chercheurs ont déjà mis en garde contre les graves conséquences sanitaires. Une étude publiée dans Lancet Global Health estime que l’USAID a contribué à éviter près de 92 millions de décès entre 2001 et 2021. Elle prévoit également plus de 14 millions de décès supplémentaires d’ici 2030 si les coupes budgétaires se poursuivent.

Le déclin rapide et massif de l’aide étrangère subi par divers pays bénéficiaires peut avoir des conséquences très importantes, allant des répercussions sur la santé aux conflits armés. Des données récentes suggèrent quels types de soutien international pourraient permettre aux pays de mieux se reconstruire et de favoriser la paix et la prospérité pour les générations à venir.

L’aide au développement a également une incidence sur divers résultats socio-économiques. On pourrait donc s’attendre à ce que les coupes budgétaires dans ce domaine aient également des conséquences sociétales de grande envergure. En nous appuyant sur nos travaux antérieurs en économie politique et en économie du développement, nous avons décidé d’étudier cette question.

Notre nouvelle étude révèle que les coupes soudaines dans les programmes de l’USAID sont associées à une recrudescence des conflits armés dans diverses régions d’Afrique.

Nous avons croisé des données géolocalisées sur les versements historiques de l’USAID avec les incidents violents enregistrés par le projet Armed Conflict Location and Event Data (ACLED) dans 870 régions africaines sur une période de près de deux ans. Ce projet surveille les conflits.

Les données dressent un tableau clair : dans les zones ayant reçu le plus d’aide américaine, la probabilité de conflit a augmenté de 3,1 points de pourcentage après janvier 2025 par rapport au groupe de contrôle des lieux ne bénéficiant pas de financements de l’USAID. Pour tenir compte du fait que les lieux bénéficiant de l’aide américaine et les autres peuvent présenter des différences, nous avons filtré le risque de conflit inchangé dans le temps de certains lieux et nous nous sommes concentrés uniquement sur les changements au fil du temps.

Cela correspond à une augmentation relative du risque de conflit de 6,5 %. Les combats ont augmenté de près de 7 %, les manifestations et les émeutes de plus de 5 %, et les décès liés aux conflits d’environ 9 %. Ces effets apparaissent dès les premières semaines et s’intensifient avec le temps.




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L’aide internationale a toujours fait débat. Certains économistes y voient un levier de stabilité ; d’autres, un terrain fertile pour la corruption et les conflits, car elle crée des ressources pour lesquelles il vaut la peine de se battre. Des travaux universitaires ont en effet mis en évidence des éléments indiquant que les flux d’aide progressifs peuvent à la fois favoriser la paix et attiser les conflits. Mais un retrait massif et soudain obéit à une logique différente – et nos résultats le confirment.

Lorsque l’aide disparaît brusquement, les opportunités économiques se contractent très rapidement. Le coût de la rébellion diminue mécaniquement, car les participants ont moins à perdre, mais bon nombre des causes sous-jacentes du conflit – rentes économiques, conflits territoriaux, tensions ethniques, griefs politiques – restent intactes.

Ce mécanisme pourrait expliquer pourquoi la violence éclate précisément là où l’aide était la plus présente. Nos données montrent également que les institutions jouent un rôle d’amortisseur : là où la gouvernance est plus solide, les effets déstabilisateurs sont nettement plus faibles.

Nous ne trouvons toutefois aucune preuve que la présence de projets d’aide chinois atténue l’impact du retrait de l’USAID.

Que faire maintenant ?

L’Afrique subsaharienne, où l’USAID finançait principalement la santé, la sécurité alimentaire et les services de base, est également le continent où la fragilité des États est la plus répandue. Nos estimations représentent probablement une fourchette basse : d’autres donateurs européens (dont la France) ont commencé à réduire leurs propres contributions. Si ces coupes s’accumulent, les effets pourraient dépasser ce que nous mesurons jusqu’à présent.

Étant donné que les conflits d’aujourd’hui constituent le meilleur indicateur de ceux de demain, une flambée de violence peut rapidement se transformer en un cercle vicieux dont il est très difficile de sortir.

Les implications politiques de ces résultats sont donc multiples. En ce qui concerne les autres grands donateurs, l’une des interprétations de nos conclusions est qu’ils auraient actuellement intérêt à agir avec lenteur et prudence. Après avoir assisté à une baisse très importante de l’aide mondiale et à une recrudescence des combats armés, un désengagement rapide et massif des autres grands pays donateurs pourrait très bien accentuer les conséquences que nous avons mises en évidence.




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Repenser l’aide au développement

À la suite du démantèlement de l’USAID, il est urgent de repenser l’aide au développement. C’est le moment idéal pour se poser des questions difficiles et réévaluer le type de soutien international le mieux à même de promouvoir la paix et la prospérité. De nombreuses questions se posent : comment rendre l’aide plus résiliente, moins dépendante d’un seul donateur et plus solidement ancrée dans les institutions locales ?

Une littérature universitaire de plus en plus abondante sur les politiques optimales en faveur de la paix peut servir de guide utile. Une synthèse des recherches récentes met en évidence le rôle des institutions solides, des garanties de sécurité et des politiques favorisant la productivité. Si le renforcement des institutions est souvent une initiative locale, la coopération internationale est essentielle pour les deux autres aspects. En particulier, une série d’études récentes démontre l’importance capitale des casques bleus de l’ONU pour garantir la sécurité.

La présence des troupes des Nations Unies empêche les pires atrocités, ce qui suggère que la communauté internationale devrait augmenter le budget des casques bleus plutôt que de le réduire.

Dans ce contexte, l’aide financière peut jouer un rôle clé en matière d’investissements dans l’économie, avec des répercussions de grande envergure. Lorsque les individus ont des perspectives d’avenir et des opportunités dans la vie, ils sont beaucoup moins enclins à s’engager dans des conflits armés, car quitter un emploi légal entraînerait des coûts d’opportunité bien plus élevés. Il n’est donc pas surprenant que des politiques telles que la construction d’écoles, l’amélioration des soins de santé et l’accès au marché du travail se soient avérées favorables à la paix.

Des politiques publiques solides et des filets de sécurité sont essentiels. Comme le montre un article récent, les programmes publics d’emploi peuvent offrir une protection face aux chocs défavorables, ce qui contribue à réduire les niveaux de conflit.




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Reconstruire en mieux

Maintenant que l’ancien système d’aide étrangère est en grande partie démantelé, la communauté internationale ne devrait pas chercher à le rétablir tel quel. Nous devrions plutôt viser à « reconstruire en mieux ». Cela commence par privilégier les types d’investissements qui ne peuvent pas être facilement détournés – le capital physique peut être volé, contrairement au capital humain. Nous devons veiller à ce que l’argent soit investi de manière à stimuler la productivité et les perspectives économiques pour tous.

Associée à des efforts nationaux visant à renforcer les institutions et la gouvernance inclusive, une telle aide financière internationale peut porter ses fruits pour les générations à venir.

The Conversation

Dominic Rohner bénéficie d’un financement du CEPR dans le cadre de l’initiative de recherche « Réduire les conflits et améliorer les performances économiques » (ReCIPE), financée par le FCDO. Il est affilié au CEPR/ReCIPE.

Austin L. Wright bénéficie d’un financement du CEPR dans le cadre de l’initiative de recherche « Réduire les conflits et améliorer les performances économiques » (ReCIPE), financée par le FCDO. Il est affilié au CEPR/ReCIPE.

Oliver Vanden Eynde bénéficie d’un financement du CEPR dans le cadre de l’initiative de recherche « Réduire les conflits et améliorer les performances économiques » (ReCIPE), financée par le FCDO. Il est affilié au CEPR/ReCIPE.

Uwe Sunde bénéficie d’un financement du CEPR dans le cadre de l’initiative de recherche « Réduire les conflits et améliorer les performances économiques » (ReCIPE), financée par le FCDO. Il est affilié au CEPR/ReCIPE. Il est affilié au CEPR/ReCIPE.

Jing-Rong Zeng does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

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L’intrapreneuriat, une stratégie pour innover et assurer la relève dans les entreprises familiales

Source: The Conversation – in French – By Hela Chebbi, Professor, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Les entreprises familiales (EF) se caractérisent certes par leurs valeurs et leurs traditions, mais de plus en plus aussi par des enjeux de transmission : près de 70 % des EF échouent à trouver un repreneur. Comment alors assurer la continuité tout en innovant ? La réponse pourrait bien se trouver dans l’intrapreneuriat.

L’intrapreneuriat désigne le fait de lancer de nouveaux projets ou d’innover à l’intérieur d’une organisation existante, plutôt que de créer une nouvelle organisation comme en entrepreneuriat. Cette approche pourrait permettre à la nouvelle génération d’entreprendre dans l’EF tout en restant à l’intérieur des structures en place.

Cet article découle d’une recherche collaborative avec la FEF (Fondation des EF) et son secrétaire général Olivier DeRichoufftz, menée auprès de dix entreprises québécoises engagées dans un programme d’accompagnement « initiative intrapreneuriale ». Nos résultats démontrent comment l’intrapreneuriat peut servir de langage commun intergénérationnel pour innover, se renouveler et assurer la transmission.

La relève ne se décrète pas, elle se construit

Pour la nouvelle génération, créer une start-up ou reprendre l’entreprise familiale n’est pas toujours possible, souhaitable ou réaliste. Dans ces circonstances, l’intrapreneuriat offre une troisième voie : lancer un nouveau produit ou service, créer une nouvelle activité, s’implanter sur un nouveau marché, voire créer une nouvelle entreprise au sein de l’EF.

En lançant leurs projets, les jeunes intrapreneurs gagnent en confiance et en légitimité. Cette nouvelle génération apprend aussi à mieux connaître l’EF tout en bénéficiant d’un encadrement de la part des parents ou de mentors internes ou externes à l’EF. Elle ne se contente plus d’hériter d’une entreprise, elle y laisse ses empreintes. Ces projets ne viennent donc pas remettre en cause l’héritage, ils le prolongent différemment. À ce sujet, une intrapreneure témoigne :

« Je peux dire que je suis directrice de ma ligne d’affaires au sein de l’entreprise familiale, ça m’a permis de briser les tabous sur les enfants dans l’entreprise qui ne font rien. J’ai réalisé mon projet avec succès. »




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Intraprendre, c’est réconcilier tradition et innovation

Si les EF se montrent souvent prudentes face au changement, elles constituent néanmoins un terrain fertile pour l’intrapreneuriat, à condition d’offrir liberté, accompagnement, reconnaissance et accès aux ressources. Un intrapreneur témoigne :

« J’ai eu l’aide et le support des équipes de développement, du numérique et du marketing. Quand j’appelais mon père, il répondait, il me conseillait et faisait les suivis nécessaires. Il m’a même mis en contact avec des gens de son réseau qui m’ont aidé. »

Dans un contexte d’incertitude et de pénurie de relève, l’héritage d’une EF ne doit plus être un frein, il doit nourrir l’innovation. En transmettant l’héritage comme une ressource plutôt qu’une charge, les parents permettent à leurs enfants d’explorer de nouvelles voies tout en conservant l’ADN de l’EF. Notre recherche démontre que l’intrapreneuriat devient un pont entre les générations. Il contribue à la croissance des EF grâce aux nouvelles activités développées, comme le souligne un intrapreneur :

« On a ajouté de nouveaux domaines comme le droit de la publicité et du marketing, ça n’existait pas dans le cabinet d’avocats créé par notre père ». L’intrapreneuriat permet également à la nouvelle génération de se préparer à la reprise.


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Une aventure aussi exigeante qu’inspirante

Si l’intrapreneuriat est un levier pertinent pour faciliter l’innovation et la transition générationnelle, bouger les lignes dans une EF peut vite devenir un défi à part entière. Les témoignages recueillis dans le cadre de notre recherche font apparaître plusieurs défis récurrents.

D’abord, l’absence de culture intrapreneuriale constitue un frein majeur. Les EF sont souvent structurées autour de routines, où la stabilité prime. Initier un nouveau projet peut souvent être perçu comme risqué et accueilli avec réticence.




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Ensuite, le faible alignement stratégique du projet avec l’ADN de l’EF peut également générer frustrations et malentendus. Certains projets paraissent, aux yeux des parents, peu prioritaires ou éloignés du cœur de métier, ce qui frustre les jeunes : « On a intégré le projet à l’entreprise sans la bousculer, mais ça a demandé beaucoup de diplomatie », raconte une intrapreneure, qui a dû naviguer entre incompréhension et besoin de justifier la pertinence stratégique de son projet.

Du côté de la nouvelle génération, certains jeunes peinent à défendre leur projet : « Je n’avais même pas les mots pour expliquer ce que je faisais. » D’autres peuvent manquer de légitimité ou de persuasion pour convaincre leurs proches. Enfin, les tensions intergénérationnelles constituent une source fréquente de conflits. La volonté de changement se heurte à la peur du risque et à l’attachement au modèle historique. Un intrapreneur rapporte que son père lui disait souvent : « Pourquoi tu veux changer quelque chose qui fonctionne bien depuis des années ? »

Pour les EF qui réussissent à relever ces défis, l’intrapreneuriat devient une voie prometteuse. La nouvelle génération gagne en confiance en expérimentant des projets qui les motivent, tout en respectant l’intégrité de l’EF, tandis que celle-ci se renouvelle, renforce le dialogue intergénérationnel et prépare sa relève.

5 actions clés pour encourager l’intrapreneuriat familial

Face à ces défis, il devient important de faire cohabiter la tradition et l’innovation pour co-construire ensemble une relève et assurer la pérennité de l’EF. L’intrapreneuriat familial est une stratégie mais avant tout un état d’esprit, un pont entre générations, une clé d’avenir pour de nombreuses EF souhaitant transmettre leur héritage tout en innovant. Toutefois, pour mener à bien l’intrapreneuriat, notre recherche souligne cinq actions clés à conduire par les EF.

  • Valoriser les initiatives de la nouvelle génération et accepter l’erreur comme partie intégrante de l’apprentissage.

  • Permettre aux jeunes d’expérimenter leurs idées avec un accès aux ressources de l’EF.

  • Adopter une posture de mentor plutôt que de dirigeant ou dirigeante.

  • Créer des espaces de dialogue entre générations pour favoriser une écoute mutuelle.

  • Et enfin, assurer un alignement stratégique entre le projet et l’identité de l’entreprise pour garantir la réussite de la relève.

La Conversation Canada

Cette recherche est financée par une subvention CRSH engagement partenarial.

MICHAEL LAVIOLETTE ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’intrapreneuriat, une stratégie pour innover et assurer la relève dans les entreprises familiales – https://theconversation.com/lintrapreneuriat-une-strategie-pour-innover-et-assurer-la-releve-dans-les-entreprises-familiales-280966

Comment un grand projet de restauration de mangroves au Sénégal en est venu à vendre du « carbone fantôme »

Source: The Conversation – in French – By Julien Andrieu, Professor of Geography, Université Côte d’Azur

Les solutions fondées sur la nature occupent désormais une place centrale dans les stratégies mondiales de lutte contre le changement climatique. Des forêts tropicales aux zones humides, la restauration des écosystèmes permet aux arbres et aux plantes de capter le dioxyde de carbone, d’atténuer le réchauffement climatique et de favoriser la régénération de la biodiversité.

Parmi ces solutions, les mangroves (forêts côtières) occupent une place particulière. Elles comptent parmi les puits de carbone naturels les plus efficaces de la planète. Un puits de carbone est un réservoir naturel qui stocke le carbone, comme dans le tronc d’un arbre ou dans un sol gorgé d’eau. Une forêt de mangroves peut également générer des revenus en vendant des crédits carbone et en reversant une part équitable aux communautés locales.




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Les crédits carbone sont des unités négociables correspondant à une tonne de dioxyde de carbone retirée de l’atmosphère ou dont l’émission a été évitée grâce à des activités telles que le reboisement, les projets d’énergies renouvelables ou la restauration des écosystèmes. Les entreprises achètent ces crédits afin de compenser une partie de leurs émissions de gaz à effet de serre.

Mais, dans la pratique, ces projets peuvent ne pas produire les résultats escomptés. Un projet de restauration de mangroves au Sénégal en offre une illustration.

Je suis géographe et j’étudie les forêts de mangroves. En analysant des données satellitaires, je suis l’évolution de leur couverture au fil du temps. Les observations de terrain me permettent de mieux comprendre la dynamique de ces écosystèmes. J’interroge également les communautés locales et d’autres parties prenantes afin de mieux cerner les facteurs sociaux et écologiques qui influencent ces forêts.

En collaboration avec une équipe de chercheurs, j’ai étudié un projet de restauration des mangroves lancé au Sénégal en 2008. Je souhaitais déterminer s’il y avait des enseignements à tirer pour améliorer les futurs efforts de restauration.

L’objectif du projet était d’utiliser un modèle de financement du carbone bleu. Ce modèle génère des fonds pour la restauration des écosystèmes côtiers et marins en vendant des crédits carbone liés au carbone que ces écosystèmes peuvent capturer et stocker.




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Dans le cadre de ce projet, des millions de propagules de mangrove (jeunes plants de mangrove) ont été plantés. L’idée était que, à mesure que les mangroves pousseraient, elles absorberaient le dioxyde de carbone de l’atmosphère et le stockeraient. La quantité estimée de carbone capturée par les mangroves restaurées pourrait ensuite être convertie en crédits carbone et vendue à des entreprises cherchant à compenser leurs émissions de gaz à effet de serre.




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Nous avons récemment constaté que plus d’un tiers des parcelles de restauration constituaient un échec total. Aucune mangrove n’y avait survécu. Sur le reste des parcelles, les résultats variaient d’un taux de survie inférieur à 5 % à une réussite complète (100 %).

Le taux d’échec des arbres n’a pas été correctement pris en compte lors du calcul de la quantité de dioxyde de carbone qu’ils pouvaient capturer. Cela signifie que les bénéfices climatiques ont été surestimés.

Nos conclusions ne constituent pas un argument contre la restauration des mangroves – loin de là. Les mangroves restent l’un des outils naturels les plus efficaces pour lutter contre le changement climatique. Mais pour que les projets de carbone bleu jouent un rôle crédible dans l’action climatique, les affirmations relatives au carbone doivent être honnêtes, vérifiées de manière indépendante et fondées sur des données scientifiques solides.

Une conception défaillante dès le départ

Le projet initial était ambitieux : planter des millions de jeunes mangroves sur plus de 10 000 hectares. L’objectif était d’impliquer les communautés locales, de compenser les émissions de carbone d’entreprises polluantes situées ailleurs et de générer des revenus pendant des décennies sur le marché du carbone.

Mais, d’après notre connaissance des mangroves au Sénégal, le projet reposait sur une compréhension erronée de l’écologie. L’ONG Océanium a conçu ce projet, auquel ont également participé plusieurs entreprises françaises ainsi qu’un fonds d’investissement axé sur l’action climatique et le développement rural.

Le premier problème était que, pour garantir la replantation de 10 000 hectares, il fallait inclure des sites qui ne convenaient pas aux mangroves.

De nombreux plants de mangrove ont été plantés dans des vasières salées, qui ne conviennent pas à leur croissance, à moins d’être régulièrement inondées par les marées. De très grandes parcelles, pouvant atteindre 55 hectares, ont été plantées, trop loin des chenaux de marée.




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Certaines parcelles ont été plantées jusqu’à 9 km des zones de mangroves existantes. Ces sites présentaient des conditions écologiques différentes de celles des habitats naturels de mangrove. La replantation aurait dû commencer au plus près des mangroves existantes.

En conséquence, 36 % des parcelles de mangroves ont complètement échoué. Les 64 % restants comptaient au moins quelques mangroves survivantes, mais le taux de survie au sein de ces parcelles était faible. Au total, seuls 18,3 % à 20,5 % des mangroves plantées ont survécu sur l’ensemble de la zone du projet.

L’autre problème a été révélé lors d’une enquête antérieure : seuls 5 % des 4,4 millions de dollars destinés à rémunérer les communautés pour leur travail de plantation d’arbres avaient effectivement été versés. Les communautés ont également perdu des terres, qui ont été « accaparées » par le projet afin de faire de la place aux plantations.

Comment cela a affecté le projet de vente de crédits carbone

En 2020, l’organisme de certification Verra a approuvé un ensemble de crédits carbone issus de ce projet. Le suivi a été assuré par la société Agresta. Celle-ci a mesuré la hauteur moyenne des mangroves, environ 70 cm, et estimé que seulement 18 % des zones plantées avaient échoué.

Cette erreur s’explique par le fait que, bien qu’ils aient soigneusement mesuré un échantillon d’arbres et utilisé ces mesures pour calculer la quantité de carbone stockée par ces arbres, ils ont ensuite supposé que tous les arbres de l’ensemble de la zone du projet, d’une superficie de 10 000 hectares, avaient survécu et poussé. Comme de nombreux arbres sont morts ou n’ont jamais poussé, la quantité totale de carbone stockée dans les arbres a été surestimée.




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C’est pourquoi, lorsque nous avons analysé les mêmes zones à l’aide de données satellitaires, nous avons constaté un taux d’échec plus élevé intégré dans les estimations de stockage de carbone. Nous avons estimé un stockage de carbone bien inférieur : environ 11 000 tonnes dans les arbres et 65 000 tonnes dans les sols.

La différence entre ces estimations est d’environ 168 000 tonnes de dioxyde de carbone. Cela est important car les crédits carbone, souvent négociés de manière privée au début des projets, convertissent ces chiffres en valeur financière. Aux prix actuels du marché du carbone, cet écart pourrait représenter entre 2 et 7 millions de dollars américains.




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Il nous est apparu clairement que les crédits carbone avaient été calculés sur la base de 10 000 hectares complets de jeunes plants en croissance, alors que seul un petit nombre d’entre eux avait survécu. Cela a conduit à une surestimation du carbone stocké dans les arbres.

Quand les crédits carbone deviennent du carbone fantôme

Partout dans le monde, les entreprises polluantes cherchent des moyens de compenser le dioxyde de carbone qu’elles émettent, afin d’atteindre l’objectif mondial de zéro émission nette (zéro émission d’origine humaine) d’ici 2050. Les marchés du carbone connaissent une expansion rapide.

Les solutions fondées sur la nature, telles que la régénération forestière, revêtent une importance croissante. Mais ces projets doivent être crédibles. Cela ne peut se faire que grâce à un suivi écologique fiable. Si la quantité de carbone capturée par un projet est surestimée, les entreprises peuvent croire qu’elles compensent des émissions qui, en réalité, restent dans l’atmosphère.




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Les initiatives locales de restauration pourraient également perdre la confiance du public, même si elles présentent de réels avantages écologiques et sociaux.

À l’avenir, les institutions qui certifient les projets en vue de la vente de crédits carbone, ainsi que celles qui assurent leur suivi, devront prendre des mesures pour évaluer les taux d’échec. Dans le cas contraire, elles risquent de vendre du « carbone fantôme », qui ne présente aucun avantage ni pour les populations ni pour l’environnement.

The Conversation

Julien Andrieu bénéficie d’un financement du CNRS et l’ANR.

ref. Comment un grand projet de restauration de mangroves au Sénégal en est venu à vendre du « carbone fantôme » – https://theconversation.com/comment-un-grand-projet-de-restauration-de-mangroves-au-senegal-en-est-venu-a-vendre-du-carbone-fantome-285186

Que coûterait, pour les pays du Sud, la réglementation européenne contre la déforestation ?

Source: The Conversation – in French – By Matthieu Trichet, Doctorant en économie, Agence Française de Développement (AFD); Université Sorbonne Paris Nord

L’application du Règlement européen contre la déforestation et la dégradation des forêts a été repoussée à fin 2026 par l’Union européenne. Certains pays producteurs, principalement des pays en développement, considèrent ces mesures comme discriminatoires au plan économique. Qu’en est-il ? Une étude de l’Agence française de développement (AFD) a quantifié les coûts directs et indirects occasionnés par ce règlement pour ces économies.


La déforestation a bondi au cours des dernières décennies : on estime que 420 millions d’hectares de forêts ont été convertis pour d’autres usages entre 1990 et 2020. L’agriculture et la sylviculture en sont les principales causes. De sorte que l’on impute à la demande de leurs produits une responsabilité majeure dans l’incitation à déforester.

En régulant les conditions d’accès aux produits consommés sur son territoire, l’Union européenne (UE) tente désormais de faire de cette préoccupation environnementale individuelle un enjeu de responsabilité collective. Cela s’est matérialisé par le Règlement européen contre la déforestation et la dégradation des forêts (RDUE), adopté en 2023, mais dont l’application a pour l’instant été reportée à fin 2026 sous une forme révisée.

Le RDUE vise à interdire la mise en marché dans l’UE de sept matières premières et de certains de leurs dérivés (café, cacao, caoutchouc, huile de palme, soja, bœuf, mais également cuir, charbon de bois et papier imprimé), lorsque la preuve qu’ils ne contribuent pas à la déforestation n’est pas suffisante.

Lutter contre la déforestation en orientant sa consommation vers des produits « respectueux de l’environnement » peut sembler vertueux. Mais cela ne serait pas sans conséquence pour les économies des pays qui produisent ces marchandises. Il a ainsi été reproché à l’UE de négliger les impacts socioéconomiques auxquels font face les pays qu’elle prive d’un débouché commercial.




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En effet, pour de nombreux États, ce règlement représente un « risque de transition », au sens où il s’agit d’un changement réglementaire visant à réduire les impacts environnementaux d’activités humaines pouvant affecter de larges pans des pays concernés, en exigeant qu’ils s’adaptent à la nouvelle réalité imposée par leurs partenaires commerciaux.

Combien coûterait, pour les pays du Sud, la RDUE ? Notre étude récente, menée pour l’Agence française de développement (AFD) s’est penchée sur cette question.

Comment penser l’impact économique de la déforestation au-delà des exportations ?

Plusieurs travaux se sont déjà attachés à mesurer l’ampleur de la déforestation induite par la production des produits exportés vers l’UE ou d’autres destinations. Pour notre part, nous avons cherché à évaluer l’impact économique potentiel de la mise en place du RDUE sur quelques variables économiques des pays producteurs.

Nous avons, d’abord, estimé la déforestation incorporée dans les importations européennes à partir de plusieurs modèles basés sur les flux physiques entrants et sortants de produits commercialisés. Puis nous avons simulé le choc que serait une perte des exportations pour les pays producteurs de matières premières afin d’en évaluer les effets directs et indirects.

Trois scénarios principaux ont été envisagés :

  • un premier scénario actant la perte d’activité uniquement pour la part des exportations susceptibles de provenir de terres déforestées. C’est le scénario le moins impactant et le plus probable.

  • un deuxième scénario maximaliste (non-compliance), où l’intégralité des flux exportés vers l’UE serait perdue, dans l’hypothèse d’une incapacité totale à prouver que les produits exportés ne proviennent pas de parcelles déforestées. C’est le scénario le plus impactant mais le plus improbable.

  • un troisième scénario où le mécanisme serait étendu aux autres grands pays importateurs, comme la Grande-Bretagne, les États-Unis, la Chine, le Canada, l’Australie, la Corée et le Japon, a aussi été considéré.




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Un impact économique négatif modeste pour les pays exportateurs

D’un point de vue macro-économique, nous constatons que les effets directs et indirects du RDUE sur la production pourraient être très limités. Dans le scénario le plus probable, l’impact ne dépasse pas 0,04 % du PIB, valeur la plus forte constatée. Même dans le scénario extrême (non-compliance et bannissement de tous les produits), l’impact reste modeste. Il est, au plus, de 3 % du PIB dans le cas de la Côte d’Ivoire. En aucun cas, même avec l’extension du mécanisme aux grands pays importateurs, l’impact n’atteint 0,1 % du PIB.

Exposition des pays producteurs au RDUE. En rouge, l’hypothèse la moins favorable mais la plus improbable.
afd.fr/sites/default/files/2026-04/pr401-vf-web.pdf, Fourni par l’auteur

Concernant l’emploi, le RDUE, dans le scénario le plus probable, et sans adaptation des pratiques agricoles, pourrait affecter quelque 60 000 emplois dans le monde – qu’il convient toutefois de rapporter aux 8 millions d’emplois générés par la production des produits concernés par le règlement et exportés vers l’UE.

Pour les principaux pays concernés par le RDUE (Brésil, Indonésie, Côte d’Ivoire, Vietnam, Pérou, Ghana, Malaisie, notamment), les enjeux portent sur un nombre réduit de produits, comme le montre le graphe ci-dessous. De 75 à 90 % des pertes potentielles concernent seulement un ou deux produits bien identifiés, voire trois comme au Brésil avec 45 % pour le soja, 30 % pour l’élevage et 16 % pour le café.

L’adaptation des pratiques pour éviter la déforestation et la mise en conformité aux exigences de traçabilité pourrait donc se concentrer sur un nombre très restreint de produits. Ainsi, l’application du RDUE aux seuls produits issus de la déforestation n’entraînerait qu’un manque à gagner relativement faible pour le pays concerné.

Manque à gagner en fonction des scénarios considérés.
AFD, Fourni par l’auteur

Les pertes les plus élevées, dans le cadre du premier scénario, s’élèveraient à 80 millions de dollars (68,9 millions d’euros) pour l’Indonésie, puis 30 à 40 millions de dollars (de 25,8 millions à 34,4 millions d’euros) pour le Brésil et la Côte d’Ivoire.

Ensuite, les estimations tombent à des valeurs inférieures à 16 millions de dollars (soit inférieures à 13,7 millions d’euros environ). On peut donc considérer que le coût d’opportunité, pour les pays, de l’arrêt de la déforestation induite par les produits exportés vers l’UE est assez faible.

Comment interpréter ces résultats ?

Ces chiffres sont à comparer, par exemple, au montant de l’aide que l’UE ou ses pays membres accordent au secteur agricole des pays en développement (PED), soit respectivement 1,3 milliard et 2,4 milliards de dollars en 2022 (soit environ 1,1 milliard et plus de 2 milliards d’euros).

Ces résultats suggèrent, sur le plan agrégé, que les pays concernés ne devraient pas subir de pertes massives qui ne sauraient être compensées facilement.

Toutefois, si les exportateurs se trouvaient dans l’incapacité de se conformer aux exigences et de prouver que les produits ne viennent pas de parcelles déforestées (scénario de non-compliance), leur risque de perte s’en verrait augmenté d’un facteur 100. Ceci constitue, en soi, une incitation à poursuivre leurs efforts pour se doter de capacités de contrôle de la déforestation et de traçage des produits.

Reste que la traçabilité de certains produits peut s’avérer particulièrement délicate, notamment pour les produits issus du bois très transformé (comme les bois agglomérés) ou les élevages pastoraux dont l’itinérance rend l’attribution de parcelles précises aux animaux complexe.

À l’heure où la mise en œuvre du règlement a été différée pour la deuxième année, ces travaux apportent un éclairage sur les arguments qui pouvaient présider à ce report. Même si l’enjeu fiscal n’a pas été abordé dans notre étude, on peut considérer que les inquiétudes ne pouvaient pas tant porter sur les pertes macro-économiques pour les PED que sur les possibles dommages ressentis par les acteurs des filières concernées à la fois du côté des exportateurs que des importateurs européens.

Plus que sur les conditions d’adaptation des pratiques agricoles pour ne pas déforester, ce sont les discussions sur les conditions de la fourniture de la preuve qui ont scellé le destin du règlement.

The Conversation

Matthieu Trichet a reçu des financements de l’ANRT dans le cadre de son contrat CIFRE.

Benoit Faivre-Dupaigre a reçu des financements de l’ANR dans un emploi antérieur au cours des années 1994-1996

ref. Que coûterait, pour les pays du Sud, la réglementation européenne contre la déforestation ? – https://theconversation.com/que-couterait-pour-les-pays-du-sud-la-reglementation-europeenne-contre-la-deforestation-284365

Pourquoi de plus en plus de médecins reconnaissent-ils la validité des expériences de mort imminente ?

Source: The Conversation – in French – By Jorge Andrés Delgado-Ron, Senior Data Analyst at the Faculty of Health Sciences, Simon Fraser University

La caractéristique principale d’une expérience de mort imminente est un fort sentiment d’appartenance, ou de « retour chez soi », qui se traduit souvent par une profonde sensation de connexion avec tout. (Andrea Proaño-Muñoz), CC BY

Selon une étude importante publiée par The Lancet en 2001, une personne sur dix ayant subi un arrêt cardiaque en revient avec des souvenirs marquants. Cette « expérience de mort imminente » (EMI) est si nette et convaincante qu’elle transforme souvent la vision du monde, de l’au-delà et de son identité du patient.

Contrairement aux expériences fragmentées ou désorganisées observées lors d’hallucinations ou de délire, les récits d’EMI se caractérisent par leur clarté et leur cohérence. Interrogées par des chercheurs, de nombreuses personnes ont désigné cette expérience comme le moment le plus important de leur vie.

Malgré des décennies de recherche universitaire sur les EMI, celles-ci sont peu abordées dans les programmes des facultés de médecine. Marieta Pehlivanova et Bruce Greyson, chercheurs spécialisés dans les EMI, ont mené une enquête auprès de 215 médecins de l’Université de Virginie en 2024. Si très peu d’entre eux avaient une vision pathologique ou méprisante des EMI, cette enquête a révélé que le principal obstacle à leur acceptation était le manque de connaissances. La plupart des médecins interrogés ont exprimé leur souhait d’en savoir plus à ce sujet.

Ce défi n’est pas nouveau. À bien des égards, il fait écho à des expériences vécues dans le domaine des psychédéliques, un autre secteur dans lequel des expériences profondes et transformatrices sont mal comprises par le système de santé traditionnel.

Malgré l’usage répandu des psychédéliques et l’intérêt scientifique croissant qu’ils suscitent, le Healthy Ecologies and Lifestyles Lab (HEAL) de l’Université Simon Fraser a constaté un manque de recommandations claires et fondées sur des données probantes, tant pour le public que pour les professionnels de la santé. Pour remédier à cette situation, le laboratoire HEAL a élaboré un guide de santé publique pour une consommation de psilocybine à faible risque, et prépare actuellement des recommandations fondées sur des preuves pour la thérapie assistée par psychédéliques dans le traitement de troubles mentaux et de troubles liés à l’usage de substances psychoactives.




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Afin de pallier un manque similaire dans le domaine des EMI, il était nécessaire de compiler la littérature scientifique et de proposer une approche concrète aux cliniciens et à toute personne souhaitant mieux comprendre ces expériences.

Mon article intitulé Five things to know about : Near-death experiences (Cinq choses à savoir sur les expériences de mort imminente), publié dans le Journal de l’Association médicale canadienne, offre des conseils sur les EMI et la manière de les aborder. Le point le plus important de l’article est sans doute que les EMI ne doivent pas être considérées comme un dysfonctionnement ou un trouble mental, car elles donnent souvent lieu à des améliorations de la santé mentale.

J’y présente également une question délicate : les EMI sont souvent accompagnées de récits de ce que les gens perçoivent comme l’au-delà. Ils décrivent parfois des expériences extracorporelles, qui peuvent être vérifiées ou non. Pourtant, les approches centrées sur le patient et fondées sur des données probantes suggèrent que les professionnels de santé devraient valider et explorer ces expériences, en faisant preuve d’ouverture d’esprit et sans porter de jugement.

Qu’est-ce qu’une expérience de mort imminente ?

La caractéristique principale de l’EMI est un fort sentiment d’appartenance, ou de « retour chez soi », qui peut se traduire par une sensation profonde de connexion avec tout. Les chercheurs parlent alors d’une « dissolution de l’ego ».

Il est difficile d’établir une chronologie des EMI, car les patients perdent souvent la notion du temps. Ils disent parfois que le temps s’est arrêté ou qu’il n’y avait plus de temps. C’est dans ce contexte que surgissent des souvenirs très vifs. Il ne s’agit pas de souvenirs ordinaires, mais de versions amplifiées qui évoquent non seulement les sentiments de la personne, mais aussi ceux des gens qui ont partagé chaque instant de sa vie. Beaucoup arrivent à un point de non-retour, représenté par un tunnel ou un pont. L’étude AWAreness during REsuscitation II (AWARE II) propose une description thématique exhaustive des EMI dans son matériel supplémentaire.

Les EMI sont souvent évaluées à l’aide de l’échelle de Greyson ou d’un autre outil servant à mesurer l’intensité des différents aspects. Cette méthode a permis aux chercheurs d’observer une similitude entre les EMI et d’autres états modifiés de conscience, en particulier ceux induits par des substances psychédéliques telles que la diméthyltryptamine (DMT). Cette compréhension est intéressante, car des études ultérieures ont indiqué que les expériences avec des psychédéliques pouvaient modifier de manière significative les traits psychologiques, considérés comme les éléments constitutifs de la personnalité.




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En comparant une EMI à une expérience psychédélique, on perçoit pourquoi les médecins doivent être prêts à « accueillir » un patient de retour des portes de la mort, afin de garantir sa sécurité psychologique et de favoriser une intégration adéquate de son expérience. Les études cliniques montrent systématiquement que les effets positifs durables des psychédéliques (sur la dépression, le syndrome de stress post-traumatique, l’anxiété et certains traits de personnalité, comme l’ouverture d’esprit) sont étroitement liés à ce qui se passe avant, pendant et après la séance. Dans ce contexte, une attitude invalidante peut être traumatisante.

De plus, les EMI entraînent souvent des changements positifs : les patients rapportent couramment un sentiment accru de sens, une diminution de la peur de la mort et une plus grande prosocialité. Ces caractéristiques permettent d’exclure qu’il s’agisse d’un trouble psychiatrique.


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Véracité des perceptions anomales

Certaines personnes ayant vécu une EMI rapportent avoir eu le sentiment de sortir de leur corps et de pouvoir observer ce qui se passait autour d’elles. Une partie de ces expériences implique des perceptions pouvant être vérifiées. Autrement dit, le patient se souvient avoir perçu quelque chose qu’il n’aurait pas dû voir alors qu’il était inconscient, et ce, au-delà d’une simple reconstitution de la mémoire.

L’Association of Near Death Studies a publié une compilation de plus de 100 cas de ce type dans la deuxième édition de The Self Does Not Die, en 2023. On y trouve des descriptions d’objets situés à des endroits hors de portée des personnes présentes dans la pièce, même si elles avaient tenté de les voir. Par exemple, une pièce de 25 cents de 1985 posée dans le coin droit d’un moniteur cardiaque de 2,40 mètres de haut, qu’un médecin a découverte après être monté sur une échelle. Dans un autre cas, un patient souffrant de troubles obsessionnels compulsifs a rapporté un numéro de série à 12 chiffres situé sur le dessus d’un respirateur de 2,10 mètres. Le numéro a été confirmé par un technicien.

J’évoque mon récit préféré dans un épisode de balado produit par le Journal de l’Association médicale canadienne. Dans ce cas, le patient semble avoir traversé le plafond et s’être retrouvé dans une autre pièce.

La plupart des exemples présentés dans le livre proviennent de professionnels de santé qui les ont relatés par écrit ou oralement, la définition de cas exigeant un témoignage à la troisième personne. Bien que la fiabilité de ce type de rapports soit souvent contestée, des études cliniques prospectives ont mis en évidence quelques cas de perception véridique, où un patient a fourni des observations vérifiables et exactes faites pendant qu’il était inconscient. Des auteurs de l’étude AWAreness during Resuscitation (AWARE) racontent :

Notre cas de conscience visuelle avérée, alors que la fonction cérébrale est normalement absente ou, au mieux, gravement altérée, est déroutant… Nos conclusions ne laissent pas supposer qu’en cas d’arrêt cardiaque, la conscience visuelle soit de nature hallucinatoire ou illusoire, car les souvenirs correspondaient à des événements réels et vérifiés.

L’étude de la perception véridique dans les cas d’EMI pose des défis méthodologiques aux chercheurs. L’équipe de l’étude AWARE, par exemple, a installé plus de 1 000 signes dans cinq hôpitaux, à une hauteur trop élevée pour le regard, et orientés vers le plafond (un point de vue uniquement visible depuis le plafond). Bien qu’ils aient suivi plus de 2 000 patients victimes d’un arrêt cardiaque, seuls quelques-uns d’entre eux ont survécu et ont pu être interrogés. Deux d’entre eux ont fait état d’une expérience extracorporelle, mais aucune de ces expériences ne s’est produite à l’endroit où les chercheurs avaient placé les signes.

Une innovation récente dans ce domaine consiste en la mise au point d’une échelle d’évaluation de la véracité des EMI, que les médecins peuvent utiliser pour juger de la validité des perceptions et de la capacité perceptive du patient à un instant donné. Cette méthode permet d’adopter une approche d’externalisation ouverte pour la collecte de données, susceptible de produire des résultats cumulatifs à long terme.

Si l’étude de la véracité des récits d’expériences extracorporelles présente un intérêt scientifique certain, les médecins doivent toutefois prioriser les soins prodigués au patient. Plutôt que d’éviter le sujet, ils devraient demander à la personne si elle se souvient de quelque chose de la période où elle était inconsciente. Si elle rapporte une expérience de mort imminente, les médecins devraient lui expliquer que c’est un phénomène courant et l’aider à donner du sens à ce qu’elle a vécu. Ils peuvent également l’orienter vers des groupes de soutien qui proposent des ressources adaptées pour l’aider à assimiler son expérience.

Pour conclure, il est essentiel de créer une alliance thérapeutique solide pour soutenir les patients qui ont trouvé cette expérience éprouvante et pour permettre des recherches scientifiques fructueuses.

La Conversation Canada

Jorge Andrés Delgado-Ron ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi de plus en plus de médecins reconnaissent-ils la validité des expériences de mort imminente ? – https://theconversation.com/pourquoi-de-plus-en-plus-de-medecins-reconnaissent-ils-la-validite-des-experiences-de-mort-imminente-284881

Médecins spécialistes et déserts médicaux : leur présence sur un territoire ne suffit pas à garantir l’accès aux soins

Source: The Conversation – France in French (3) – By Benjamin Montmartin, Full professor of Econometrics and Data Science – Director of the Chair Prevention and Access to Healthcare, SKEMA Business School; IAE Nice – Université Côte d’Azur

Le manque de praticiens ne suffit pas à expliquer les difficultés d’accès à certaines spécialités médicales observées dans certains territoires. La désertification médicale résulterait de trois inégalités qui se cumulent sans toujours se confondre : une offre de soins mal répartie, des délais d’attente très inégaux pour obtenir un rendez-vous et la généralisation des dépassements d’honoraires.


Quand on parle de « déserts médicaux », on pense spontanément à l’absence de médecins sur certains territoires. Pour les médecins spécialistes, la réalité est plus complexe. La difficulté d’accès ne tient pas seulement à la distance à parcourir, mais aussi au temps nécessaire pour obtenir un rendez-vous et au coût restant à la charge du patient, notamment en raison des dépassements d’honoraires.

Ainsi, selon une étude de la direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees) du ministère de la santé, 4,7 % des médecins généralistes exerçaient en secteur 2 (avec droit à dépassement d’honoraires) en 2021, contre 51,7 % pour les médecins spécialistes.




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Distance, temps d’attente et coût : les trois dimensions de la désertification médicale

Autrement dit, la désertification médicale des spécialistes doit être appréhendée sous trois dimensions : la distance, le temps d’attente et le coût.

Ces difficultés d’accès ont des conséquences directes sur le renoncement ou le report de soins. Une enquête nationale, portant sur 158 032 répondants analysés, montre que 25,4 % des personnes interrogées déclarent avoir renoncé ou reporté au moins un soin au cours des douze derniers mois. Les consultations de spécialistes figurent parmi les soins les plus concernés, en particulier en ophtalmologie, gynécologie et dermatologie.

Les raisons invoquées recoupent précisément ces trois dimensions : le reste à charge, la difficulté à obtenir un rendez-vous et, plus marginalement, les problèmes de mobilité.

Une accessibilité géographique très inégale

La première dimension est la plus visible : celle de la répartition des spécialistes. Mais compter le nombre de médecins dans un département ne suffit pas. C’est pour cela que la Drees et l’Institut de recherche et documentation en économie de la santé (Irdes) ont développé l’indicateur d’accessibilité potentielle localisée (APL) qui mesure, à une échelle communale, l’adéquation entre l’offre et la demande de soins. Cet indicateur tient compte de la proximité des professionnels, de leur activité effective et des besoins de la population locale, qui varient selon l’âge.

Une récente étude de l’Irdes, qui a porté sur les cardiologues, dermatologues et ophtalmologistes, montre que, dans la plupart des départements, l’accès aux soins se concentre autour d’un pôle urbain, souvent la préfecture, puis se dégrade à mesure que l’on s’en éloigne.

Dans certains territoires, comme la Creuse et l’Indre pour l’ophtalmologie, ou encore la Nièvre et la Lozère pour la dermatologie, l’accessibilité reste faible sur une large partie du territoire.

La situation n’est toutefois pas la même selon les spécialités : les cardiologues sont globalement mieux répartis que les dermatologues et les ophtalmologistes. Parler « des spécialistes » au global masque donc des réalités très différentes d’une discipline à l’autre.

Aujourd’hui, il est encore difficile de suivre précisément l’évolution de l’accessibilité géographique aux médecins spécialistes, du fait de l’absence de données annuelles systématiques pour l’ensemble des spécialités.

Un temps d’attente en augmentation structurelle

La deuxième dimension est plus difficile à mesurer, mais tout aussi importante : le temps d’attente. Avoir un spécialiste à une distance raisonnable ne garantit pas qu’on puisse le consulter rapidement.

En 2018, une enquête de la Drees montrait que les délais moyens dépassaient deux mois pour les ophtalmologues et les dermatologues, et restaient supérieurs à un mois pour les cardiologues, les rhumatologues et les gynécologues.

Cette enquête soulignait également le fait que les délais étaient plus longs dans les communes dans lesquelles l’accessibilité géographique était déjà faible. Les territoires où l’offre est rare sont souvent aussi ceux où l’attente est la plus longue.

Des données plus récentes suggèrent que cette tension persiste, voire s’aggrave, pour certaines spécialités. Le baromètre FHF/Ipsos BVA, publié en mars 2026, fait état de délais moyens déclarés de quatre mois et demi pour un dermatologue, de plus de trois mois pour un cardiologue et d’environ deux mois pour un gynécologue. Seule l’ophtalmologie semble connaître une légère amélioration, tout en restant à un niveau élevé (de l’ordre de deux mois et trois semaines, en moyenne).

Enfin, une étude menée par la Fondation Jean-Jaurès, à partir des rendez-vous obtenus auprès de dix professions médicales et paramédicales durant l’année 2023 sur la plateforme en ligne Doctolib, éclaire la géographie de ces délais. En Île-de-France, dans plusieurs départements littoraux méditerranéens, atlantiques et départements accueillant de grands pôles urbains et universitaires, l’attente est généralement plus courte. À l’inverse, elle s’allonge dans une partie de la France, souvent plus rurale et plus éloignée des grands centres hospitaliers.

Le rapport identifie ainsi 14 départements, décrits comme « en difficulté », dans lesquels les délais médians sont au moins deux fois supérieurs à la moyenne nationale pour au moins trois professions : le Gers, la Saône-et-Loire, la Nièvre, le Territoire de Belfort, le Loiret, le Cher, les Deux-Sèvres, l’Ardèche, l’Eure, le Calvados, la Manche, la Loire-Atlantique, les Côtes-d’Armor et le Pas-de-Calais.

Les écarts sont particulièrement marqués en ophtalmologie, en dermatologie et en pédiatrie, avec plus de 90 jours d’écart entre les départements où l’attente est la plus courte et ceux où elle est la plus longue.

Les montants à la charge des patients et les dépassements d’honoraires des médecins

La troisième dimension est plus rarement intégrée au débat public, alors qu’elle change profondément l’accès aux soins : l’accessibilité financière. La présence d’un spécialiste sur un territoire ne garantit pas que sa consultation soit réellement accessible à tous.

Selon le dernier rapport du Haut Conseil pour l’avenir de l’assurance-maladie (HCAAM), les dépassements d’honoraires des médecins spécialistes ont atteint 4,3 milliards d’euros en 2024, en augmentation de 27 % depuis 2019 (la très large majorité des dépassements d’honoraires étant le fait des médecins spécialistes, et non des généralistes).

Cette progression reflète aussi une transformation structurelle de l’offre : plus de la moitié des spécialistes libéraux exercent désormais en secteur 2 dit « à honoraires libres », donc avec droit à dépassement d’honoraires (Figure 4). Mais cette moyenne recouvre de fortes différences entre spécialités. À partir des données de l’assurance-maladie, on peut calculer qu’en 2024, environ 77,5 % des gynécologues libéraux étaient en secteur 2, contre 30,5 % des cardiologues. Et la progression du secteur 2 est nette dans l’ensemble des spécialités observées.

Là encore, la géographie compte. En analysant les données présentées dans le rapport du HCAAM, on en conclut que la part des médecins en secteur 2 est beaucoup plus élevée dans certains départements urbains et aisés, comme Paris, le Rhône ou les Alpes-Maritimes, que dans d’autres territoires, comme les Alpes-de-Haute-Provence, l’Aude ou la Haute-Marne. Cela signifie qu’un département peut sembler correctement doté en spécialistes sur le papier, tout en restant difficile d’accès pour les patients les plus modestes.

L’étude de l’Irdes montre, d’ailleurs, que les dépassements d’honoraires renforcent les inégalités sociales d’accès aux médecins spécialistes. Un rapport de la Drees propose de visualiser ces écarts à travers la carte du reste à charge (RAC) moyen par patient après remboursement de l’assurance-maladie en 2018.

Changer de regard sur les déserts médicaux

Pour les médecins spécialistes, la désertification médicale ne peut donc pas être réduite à une simple question de sous-densité. Elle résulte de trois inégalités qui se cumulent sans toujours se confondre : une offre mal répartie, des délais d’attente très inégaux et des barrières financières parfois décisives.

Cela explique aussi pourquoi les réponses publiques centrées sur le nombre de médecins ou leur lieu d’installation ne suffisent pas. La vraie question n’est pas seulement : combien de spécialistes y a-t-il dans un territoire ? Elle est plus concrète : peut-on les consulter dans un délai raisonnable, à un coût supportable et sans devoir parcourir une distance dissuasive ? Tant qu’on ne posera pas le problème dans ces termes, on continuera à sous-estimer ce que vivent réellement les patients.

The Conversation

Benjamin Montmartin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Médecins spécialistes et déserts médicaux : leur présence sur un territoire ne suffit pas à garantir l’accès aux soins – https://theconversation.com/medecins-specialistes-et-deserts-medicaux-leur-presence-sur-un-territoire-ne-suffit-pas-a-garantir-lacces-aux-soins-284857

De la détention administrative à la peine de mort : l’évolution d’un droit d’exception israélien

Source: The Conversation – France in French (3) – By Romain Lucas, PhD candidate in political science, Sciences Po Lyon; Université Laval

Depuis le 7 octobre 2023, Israël a fortement intensifié le recours à la détention des Palestiniens, en s’appuyant sur un arsenal juridique ancien fondé sur l’exception sécuritaire. Les ONG et l’ONU dénoncent une multiplication des détentions sans procès, des conditions d’emprisonnement assimilées à de mauvais traitements ou à de la torture ainsi qu’un affaiblissement des garanties judiciaires. L’adoption en mars 2026 d’une loi instaurant la peine de mort pour certains actes de terrorisme marque une nouvelle étape dans l’évolution du système carcéral et alimente les inquiétudes sur la trajectoire du régime israélien.


Les pratiques d’enfermement constituent un révélateur privilégié de ce qu’est un État : comment il use du droit, de la force, et comment il traite les populations qu’il domine. Depuis les attaques du 7 octobre 2023, le recours israélien à la détention des Palestiniens s’est considérablement intensifié, jusqu’à l’adoption, le 30 mars 2026, de la « Loi sur la peine de mort pour les terroristes ».

Cette mesure, qui a conduit plusieurs organisations de défense des droits humains et chancelleries européennes à tirer la sonnette d’alarme, s’inscrit dans la continuité d’un système juridique et administratif bien plus ancien, fondé sur un droit d’exception qui n’a plus rien d’exceptionnel.

L’évolution prévisible d’un arsenal juridique préexistant

L’ampleur de la détention des Palestiniens depuis 2024 n’a pas surpris ceux qui observent ce système depuis longtemps. En 2021, l’anthropologue et historienne française Stéphanie Latte Abdallah publie un ouvrage de référence sur la question. Bien avant le tournant du 7 octobre 2023, elle y restitue les récits de détenus qu’elle a rencontrés, les procès auxquels elle a assisté, et décrit ce qu’elle qualifie de « toile carcérale » tissée autour des Palestiniens. Cette toile repose sur une « définition floue, atemporelle et virtuelle des délits » qui enserre une population entière : un peu moins de la moitié des hommes palestiniens passeront par la prison au cours de leur vie.

La question carcérale figurait déjà parmi les enjeux centraux des négociations d’Oslo, au début des années 1990, sans jamais trouver de réponse satisfaisante. Il y a près de vingt ans, l’historien Ilan Pappe, l’une des figures du courant des « nouveaux historiens » israéliens (groupe informel d’historiens qui remettent en cause, à partir des années 1980, l’historiographie de l’État israélien et ses mythes fondateurs), proposait une lecture structurelle du phénomène. Pour lui, Israël fonctionnait comme un Mukhabarat State, de l’arabe mukhabarat (renseignement) soit, par extension, un État fondé sur la surveillance et le contrôle.

Cette lecture éclaire une symétrie troublante : la privation collective de liberté que subissent les Palestiniens dans les territoires occupés trouve son prolongement dans la privation individuelle éprouvée par ceux que le système carcéral entraîne dans son engrenage. Les deux dimensions d’un même système se répondent. Ce que l’on observe depuis octobre 2023 n’est donc pas une rupture, mais le déploiement prévisible d’un arsenal juridique progressivement construit.

La détention est une étape par laquelle doivent passer de très nombreux Palestiniens, principalement les hommes et les jeunes garçons, dès l’adolescence. Entre 20 et 40 % des Palestiniens seront détenus un jour dans leur vie. Depuis des décennies, l’État israélien dispose d’un outillage juridique d’envergure conçu et pensé pour encadrer l’administration des Palestiniens. La détention administrative en est une des pièces maîtresses.

La détention administrative est, selon les termes de l’ONG israélienne B’Tselem, « une incarcération sans procès ni inculpation, fondée sur l’allégation qu’une personne projette de commettre une infraction ». Elle correspond aussi à la réalité juridique du système pénal en vigueur dans les territoires occupés, celui d’une justice militaire et d’enquêtes menées par les services de renseignement, où la preuve et l’équité sont bafouées par le caractère sécuritaire et secret.

Derrière une ordonnance de détention administrative se trouve, dans la quasi-totalité des cas, un dossier instruit par le Shin Bet (Shabak), le service de sécurité intérieure israélien. C’est lui qui produit les « preuves secrètes » sur lesquelles le juge militaire s’appuie, sans que ni le détenu ni son avocat ne puissent en contester le contenu.

Le nombre de ces détentions a été multiplié par deux depuis octobre 2023. Mais la détention administrative existe avant cette date. Héritée du droit d’urgence britannique du mandat colonial (1920-1948), elle permet de détenir tout individu sur la base de « preuves secrètes » que ni le détenu ni son avocat ne peuvent consulter. C’est, par définition, l’antithèse du procès équitable.

Une autre catégorie est particulièrement importante et s’est elle aussi redéveloppée depuis presque trois ans : celle des « combattants illégaux ». Le statut de « combattant illégal » est issu d’une loi de 2002, largement tombée en désuétude avant octobre 2023. Invoquée pour la première fois en cinq ans après le 7 Octobre, elle sert dans un premier temps à détenir des personnes soupçonnées d’avoir participé aux attaques. Elle a rapidement été élargie pour servir à la détention massive de Gazaouis – sans inculpation ni procès –, selon plusieurs ONG.

En décembre 2023, le Parlement israélien (Knesset) en a durci les conditions via un amendement temporaire : la durée de détention sans ordonnance a été portée de 96 heures à 45 jours et le délai avant première comparution devant un juge est passé de 14 à 75 jours. Un allongement des délais pour un recul du droit. Amnesty International recueillera le témoignage de nombreux civils, médecins ou journalistes parmi les « combattants illégaux » arrêtés et détenus après l’amendement n°4 de décembre 2023. L’amendement, temporaire, a été reconduit à plusieurs reprises.

Mais l’évolution du régime carcéral n’est pas qu’une réponse aux attaques perpétrées le 7 octobre 2023. Ses manifestations les plus marquantes ne se produisent d’ailleurs pas dans la bande de Gaza mais en Cisjordanie. Dès juillet 2024, l’ONG palestinienne Addameer dénombrait quelque 9 700 prisonniers politiques palestiniens, dont 3 380 en détention administrative. La grande majorité est dans l’attente d’un procès (détention provisoire) ou détenue administrativement (sans charge pénale). La grande majorité est aussi issue de Cisjordanie.

L’autre particularité qu’il faut aussi mentionner est l’implication de l’Autorité palestinienne (entité gouvernementale en charge de l’administration des Palestiniens en Cisjordanie) dans cette extension et dans l’évolution du régime carcéral israélien. L’Autorité assume et prend en charge une partie de l’effort carcéral, en collaboration quotidienne avec l’État israélien.

« Bienvenue en enfer » : ce que disent les ONG

En août 2024, B’Tselem publie un rapport sur la détention des Palestiniens : « Welcome to Hell » (« Bienvenue en enfer »). Fondé sur les témoignages de dizaines de Palestiniens relâchés – dont plus de la moitié sont de Cisjordanie –, le document décrit de manière systématique ce que ses auteurs qualifient de « réseau de camps de torture ». Violences physiques répétées, humiliations, positions de contrainte prolongées, privation de nourriture, absence d’hygiène, refus de soins médicaux, agressions sexuelles, les témoignages convergent, en provenance de multiples centres de détention militaires et civils.

Le camp militaire de Sde Teiman, dans le Néguev, est devenu le symbole de ces conditions. Partiellement reconverti en centre de détention après l’adoption de l’amendement n°4 sur les combattants illégaux (décembre 2023), il héberge des détenus maintenus les yeux bandés et menottés dans des enclos grillagés.

En juillet 2024, un prisonnier palestinien y a été hospitalisé avec des blessures graves à l’abdomen compatibles avec une agression sexuelle. Neuf réservistes de Tsahal, dont un officier, ont été mis en cause. L’affaire a déclenché une crise politique inédite en Israël : des parlementaires d’extrême droite ont forcé l’entrée du camp pour s’opposer aux arrestations, avec le soutien public du ministre de la sécurité nationale Itamar Ben Gvir. En mars 2026, le prisonnier a été libéré de sa détention et renvoyé à Gaza pour permettre aux cinq soldats d’éviter un procès.

« La torture est “de facto” devenue une politique d’État » : ce que dit l’ONU

Les organisations internationales sont parvenues à des conclusions convergentes. En septembre 2025, le Bureau des droits de l’homme des Nations unies dans les Territoires palestiniens occupés (OHCHR) publie un rapport documentant au moins 75 décès de Palestiniens en détention israélienne depuis le 7 octobre 2023.

Le rapport onusien recense des pratiques documentées : coups répétés, simulacres de noyade, positions de contrainte, violences sexuelles, privations de nourriture et d’eau, refus de soins médicaux pour des pathologies préexistantes. Il note également le refus d’Israël d’appliquer une décision de sa propre Haute Cour de justice (Bagatz), rendue en septembre 2025, ordonnant d’améliorer l’approvisionnement alimentaire des détenus.

En août 2024, des experts indépendants mandatés par l’ONU ont alerté publiquement :

« L’utilisation généralisée et systématique par Israël de la torture contre les détenus palestiniens, et ses pratiques d’arrestation arbitraire sur des décennies, couplées à l’absence de tout garde-fou depuis le 7 octobre 2023, brossent un tableau alarmant sous couvert d’une impunité totale. »

Extension et systématisation de la peine de mort : ce que dit la loi israélienne

Le véritable tournant, ou sans doute le plus symbolique, est législatif. Le 30 mars 2026, la Knesset a adopté, par 62 voix contre 48, une loi portée par le parti d’Itamar Ben Gvir instaurant la peine de mort pour certains actes de terrorisme meurtrier.

En surface, le texte est universel : il s’applique à « toute personne » ayant intentionnellement causé la mort « dans le but de mettre fin à l’existence de l’État d’Israël ». Mais sa mécanique interne est discriminatoire.

En faisant de l’atteinte à l’existence de l’État d’Israël un critère déterminant, la loi restreint son application aux auteurs perçus comme des ennemis de l’État, excluant ainsi presque systématiquement les auteurs juifs israéliens.

Plus encore, pour les Palestiniens de Cisjordanie, jugés devant des tribunaux militaires, la loi prévoit que la qualification terroriste d’un homicide entraîne la peine capitale par défaut, sans que ni le procureur ni le représentant du parquet militaire n’aient à la requérir. La mort devient le point de départ, non l’exception. Une fois la peine de mort prononcée, elle ne peut être ni réduite ni commuée et doit être exécutée dans les 90 jours suivant le jugement définitif.

Le texte franchit en outre une ligne que certains juristes israéliens ont soulignée : la Knesset légifère désormais pour la Cisjordanie, territoire soumis au droit militaire et non à la souveraineté israélienne. Le Times of Israël, dans un éditorial juridique, a qualifié ce glissement d’« inconstitutionnel » et de rapprochement de facto d’une annexion formelle, en ce qu’il contourne l’autorité du commandement militaire, juridiquement seule autorité souveraine en Cisjordanie.

Berlin, Londres, Paris et Rome avaient conjointement appelé la Knesset à renoncer au projet, estimant qu’il risquait de « remettre en cause les engagements d’Israël en matière de principes démocratiques ». Le Conseil de l’Europe a évoqué un « grave recul ». Une déclaration conjointe d’Amnesty International, Human Rights Watch et d’autres grandes ONG a demandé à l’UE des mesures urgentes, rappelant que la Cour internationale de justice avait déjà, dans son avis consultatif de juillet 2024 sur l’occupation israélienne, jugé contraires au droit international certaines pratiques discriminatoires visant les Palestiniens.

De l’enfermement des Palestiniens à la dérive du régime

En résumé, il serait inexact de présenter ce qui se passe comme une rupture totale avec le passé ou comme un droit d’exception dans un contexte particulier. Certains mécanismes juridiques se sont renforcés depuis près de trois ans. L’adoption en mars 2026 d’une loi sur la peine capitale ciblant particulièrement les Palestiniens semble aller en ce sens. Mais l’évolution du régime carcéral doit nous inviter à penser l’évolution du régime dans son ensemble, dans un contexte progressif d’autocratisation.

Les grands instituts (V-Dem, Freedom House) alertent à ce sujet et notent le déclassement israélien, non seulement pour son régime d’occupation et de détention des Palestiniens mais, plus généralement, pour un recul et un affaiblissement des contre-pouvoirs. Les oppositions à la réforme du système judiciaire dès janvier 2023 témoignent d’une dérive qui ne naît pas d’une situation exceptionnelle. Les pratiques autoritaires à l’œuvre dans la détention des Palestiniens ne sont pas des exceptions contenues, elles signalent une dérive profonde du régime dans son ensemble.

Le cas israélien invite peut-être à une conclusion qui le dépasse. L’évolution d’un régime carcéral constitue un indicateur privilégié de l’évolution du régime politique dans son ensemble. Les transformations des pratiques d’incarcération, des statuts de détention et des garanties procédurales ne sont pas de simples ajustements techniques mais donnent à voir les mutations profondes du rapport entre coercition, droit et pouvoir. C’est précisément ce que Foucault, Garland et d’autres théoriciens du carcéral nous ont appris à analyser.

La citation généralement attribuée à Dostoïevski conserve, dans ce cadre, toute sa valeur heuristique : « Nous ne pouvons juger du degré de civilisation d’une nation qu’en visitant ses prisons. » Elle rappelle que l’enfermement n’est jamais un objet marginal : il est, pour qui accepte de le regarder, l’un des révélateurs les plus sûrs de ce qu’un État fait du droit et de ceux qu’il gouverne.

The Conversation

Romain Lucas a reçu des financements de l’Université Laval.

ref. De la détention administrative à la peine de mort : l’évolution d’un droit d’exception israélien – https://theconversation.com/de-la-detention-administrative-a-la-peine-de-mort-levolution-dun-droit-dexception-israelien-284973

Sommes-nous les parents de nos chiens ou de nos chats ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Émilie Dardenne, Professeure des universités, Université Rennes 2

Près de 69 % des Français et Françaises ayant un chat ou un chien considèrent celui-ci comme un membre de leur famille. Chewy/Unsplash, CC BY

La France compte 79,8 millions d’animaux de compagnie, parmi lesquels on trouvera quelque 33 millions de poissons, presque 17 millions de chats, 10 millions de chiens. Mais quels liens nous unissent à ces êtres qui partagent notre quotidien ? Font-ils partie de notre famille ? Sont-ils nos enfants ?

C’est l’un des questionnements qu’abordent la chercheuse en études animales Émilie Dardenne et le juriste François-Xavier Roux-Demare dans le Que sais-je consacré aux animaux de compagnie. En voici plusieurs extraits.


L’enquête Ipsos–Santévet de 2025 montre que les animaux de compagnie, en particulier les chats et les chiens, occupent une place centrale dans la vie des Françaises et des Français. Pour 67 % d’entre eux, il est impossible d’envisager une relation amoureuse avec quelqu’un qui n’aime pas les animaux.

L’attachement se manifeste aussi dans la vie quotidienne : beaucoup adaptent leurs loisirs (55 %), et certains iraient jusqu’à changer de partenaire pour leur animal (22 %). Les jeunes générations semblent particulièrement investies : les 18-24 ans déclarent être prêtes et prêts à adapter leur travail, leurs loisirs ou leur lieu de vie pour le bien-être de leur animal.

Un membre de la famille pour deux tiers des Français

Ces résultats peuvent être interprétés comme l’indice d’une dynamique zooinclusive en construction, dont le caractère inédit à l’échelle historique demande néanmoins à être étayé. Les Françaises et les Français considèrent largement leur compagnon comme un membre de la famille (69 %), voire comme un enfant ou un meilleur ami. Il est célébré à Noël ou à son anniversaire, et près d’un tiers le laisse dormir dans leur lit.

L’étude constitue un indice de transformation des mentalités : l’animal joue un rôle affectif majeur, souvent comparable à celui d’un proche humain. L’enquête suggère que la relation des Françaises et des Français à leurs animaux de compagnie devient de plus en plus intime et émotionnelle. Plus d’un tiers considère leur compagnon non humain comme leur enfant, un chiffre encore plus élevé chez les femmes (42 %) et particulièrement chez les 35-44 ans, où il atteint 46 %.

Ce lien intime, « filial », est revendiqué par nombre de propriétaires, qui évoquent un attachement comparable à celui d’un parent pour son enfant. Les bénéfices perçus en matière de santé mentale sont également massifs : 95 % des propriétaires disent que leur compagnon améliore leur bien-être. Les chiens, en particulier, procurent un sentiment de sécurité (69 %).[…]

Une relation aux bénéfices multiples

Si les bénéfices obtenus par la vie partagée avec un animal de compagnie n’excluent pas certains risques sanitaires, comme la rage ou la toxoplasmose, cette relation procure plusieurs avantages physiologiques : elle favorise la diminution de l’anxiété, de la tension artérielle et du risque cardiaque. Les sorties favorisent en outre la mobilité et augmentent la probabilité d’entamer des conversations avec d’autres personnes humaines, elles-mêmes en promenade avec leur chien ou bien attirées par l’animal (mais aussi, parfois, agacées par sa présence et le risque de morsure ou de déjections laissées sur l’espace public).

Les animaux de compagnie fournissent à leurs hôtes humains une forme de « sécurité ontologique » dans une époque d’éclatement des valeurs et des institutions traditionnelles. La sécurité ontologique (concept sociologique formulé par Anthony Giddens) est le sentiment fondamental de stabilité et de continuité qui permet à une personne de se sentir en sécurité dans le monde. Elle repose sur des routines rassurantes, des relations fiables et une identité cohérente.

Les animaux de compagnie contribuent à cette sécurité en offrant une présence stable et prévisible à leurs gardiennes et gardiens, en participant à la création de routines et de rituels quotidiens (promenades, repas, soins), en procurant une base affective sûre, sans jugement ni rupture, et en renforçant le sentiment d’être utile, reconnu et aimé. Ainsi, les animaux de compagnie semblent favoriser un sentiment de sécurité ontologique et apporter un sens à la vie de leurs humaines et de leurs humains.

D’où vient cet attrait ?

Les animaux exercent une forte influence sur le bien-être humain pour des raisons à la fois biologiques et évolutionnaires. Selon l’hypothèse de la biophilie d’Edward Wilson, les êtres humains et une partie des animaux non humains sont instinctivement attirés les uns vers les autres, ce qui favorise des relations bénéfiques. Pour Homo Sapiens, cette attirance s’exprime surtout envers des animaux perçus comme « mignons ». La théorie évolutionniste propose que l’intérêt humain pour les autres animaux découle de notre histoire évolutive : pendant des millénaires, notre survie a dépendu d’eux pour la chasse, la protection, le transport, l’élimination de ceux qui sont considérés comme nuisibles. Ainsi, les relations anthropozoologiques ont présenté un coût faible par rapport aux bénéfices importants qu’elles procuraient.

Une relation hybride

Une récente étude hongroise fondée sur une approche multidimensionnelle de la relation entre le chien et sa ou son propriétaire a mis ce lien en comparaison avec quatre types distincts de liens humains : le lien familial, le lien au sein du couple, le lien amical et la relation parent- enfant. Il a été montré que la relation entre un chien et sa ou son propriétaire présente des niveaux élevés de satisfaction, de soutien et de compagnie, ainsi qu’un faible degré d’interactions négatives, comparativement à la plupart des relations humaines. Cette relation est hybride : elle combine des traits de la relation parent-enfant et de l’amitié intime.

L’étude signale en outre que cette relation interspécifique repose sur une dynamique de pouvoir plus asymétrique que celle qui préside généralement aux relations humaines, les propriétaires exerçant un contrôle important sur la vie de leur compagnon. En ce qui concerne le chien, on parle aujourd’hui d’une « socialité » avec l’être humain.

La relation est si étroite que le chien se socialise à l’humain, développant une proximité parfois supérieure à celle qu’il entretient avec ses propres congénères, selon les critères des espèces sociales fondés sur la coopération et l’attraction réciproque. […]

Des familles plus qu’humaines

Vivons-nous donc une nouvelle ère où la famille devient plus qu’humaine ? Selon toute vraisemblance, oui. La philosophe Heather Stewart a analysé la pression sociale exercée sur les femmes sans enfants, qui doivent souvent répondre à des questions intrusives comme : « Pourquoi n’as-tu pas encore d’enfants ? »

Ces questions reposent sur des normes de genre profondément ancrées. On attend des femmes qu’elles deviennent mères pour accomplir leur féminité. Les femmes sans enfants sont alors perçues comme de pauvres âmes qui auraient raté leur vie ou comme des égoïstes. Les féministes critiquent ce présupposé, montrant qu’il enferme les femmes dans une vision hétéronormative de la famille et du rôle féminin. Stewart veut cependant éclairer un autre implicite : l’idée que la parentalité ne peut concerner que des enfants humains.

Au contraire, elle soutient qu’il peut être moralement cohérent de se considérer comme parent, même si l’on prend soin au quotidien d’un non-humain. Les liens affectifs et les soins fournis à cet individu peuvent, dans certains cas, correspondre aux relations parent-enfant. Ces liens sont engageants, ils impliquent de l’amour, un attachement et une responsabilité. Beaucoup d’êtres humains reçoivent de leurs compagnons animaux les mêmes sources de sens, de joie et de défis que dans la parentalité humaine. Ces relations sont parfois les plus importantes de la vie de ces personnes.

Stewart défend donc la légitimité morale de la parentalité interspécifique. Elle redéfinit le concept même de parentalité : ce qui fait un parent, selon elle, n’est pas la biologie, ni le fait d’avoir donné naissance à un enfant, c’est l’intention d’assumer le rôle de parent et le travail quotidien de soin qui va avec. Selon cette conception, certaines relations anthropozoologiques peuvent être considérées comme authentiquement parentales.

L’approche défendue par Stewart permet de « queeriser » le concept de famille en ouvrant la parentalité à des formes non normatives et non centrées sur la reproduction biologique ou le couple hétérosexuel. Reconnaître la parentalité interspécifique aurait des implications sociales et politiques : cela contribuerait à élargir la notion de famille, à mieux comprendre les deuils et les attachements en dehors des seules relations humaines, à revoir certaines politiques, notamment celles qui sont liées au logement, aux congés, aux droits des familles.

Des figures parentales ?

Les travaux de John Archer montrent, parmi d’autres, que l’affection humaine pour les animaux de compagnie s’explique par une combinaison de facteur psychologiques, sociaux et évolutionnaires. Archer souligne que s’il est communément admis que les animaux de compagnie jouent parfois le rôle de substituts d’enfants, ils peuvent aussi, à l’inverse, endosser celui de figures parentales. Les chiens, en particulier, sont perçus comme des sources de sécurité. Leur présence rassure, apaise l’anxiété et procure un sentiment de compagnie.

Selon Laura Gillet et Enikő Kubinyi, un mécanisme d’adaptation culturelle pourrait aussi expliquer ce phénomène : sous l’effet des transformations de leur environnement, certains humains auraient redirigé leurs besoins de soin et d’éducation des enfants vers des animaux non humains. Dans les sociétés postindustrielles où les familles comptent moins d’enfants, les animaux de compagnie – surtout les chiens – deviennent des objets majeurs d’affection. Ils s’intègrent facilement aux modes de vie mobiles et rapides. Il est plus simple de les faire voyager. Ils n’ont pas d’obligations scolaires et ils peuvent être cédés ou même « supprimés » si nécessaire. Très sociaux, ils facilitent aussi la sociabilité de leurs propriétaires.

Des relations adaptées aux sociétés postindustrielles

Ainsi, selon Heidi Nast, les animaux de compagnie incarnent des formes d’attachement et de sociabilité particulièrement adaptées aux valeurs et contraintes des sociétés postindustrielles. On compte d’ailleurs désormais des DINKWADs (pour « Double Income, No Kids, With A Dog »), des couples dont les membres touchent chacun un salaire, qui n’ont pas de progéniture humaine mais qui possède un chien.

Pour nuancer cela, citons une étude publiée en 2025, par Jaining Li et Nichol Li, qui a mis en évidence le fait que les propriétaires d’animaux qui s’appuyaient trop fortement sur leurs animaux de compagnie comme substituts aux relations humaines étaient plus susceptibles d’éprouver un sentiment de solitude et un mal-être psychologique.

The Conversation

Émilie Dardenne a reçu des financements de l’Institut universitaire de France.

François-Xavier Roux-Demare ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Sommes-nous les parents de nos chiens ou de nos chats ? – https://theconversation.com/sommes-nous-les-parents-de-nos-chiens-ou-de-nos-chats-283426