Quarante ans après, faut-il encore célébrer la « Main de Dieu » de Maradona ?

Source: The Conversation – in French – By Cesar R. Torres, Associate Professor of Kinesiology and Philosophy, Penn State

Deux buts, cinq minutes, une place dans l’histoire. Derrière les exploits de Diego Maradona en 1986 se joue aussi une réflexion sur la mémoire, la politique et les valeurs du football.


Au football, les buts les plus mémorables restent généralement associés aux joueurs qui les ont marqués. Rares sont ceux que l’on peut évoquer sans mentionner l’individu – ou même l’équipe – qui en est à l’origine.

Pourtant, deux buts inscrits lors d’un même match il y a quarante ans ont atteint ce statut à part. L’un est universellement connu sous le nom de « la Main de Dieu », l’autre est largement reconnu comme le « But du siècle ». Tous deux ont été marqués par la star argentine Diego Maradona face à l’Angleterre, en quart de finale de la Coupe du monde de la FIFA, au stade Estadio Azteca de Mexico City, le 22 juin 1986.

Ces buts, inscrits à quelques minutes d’intervalle, figurent parmi le très petit nombre de séquences footballistiques immédiatement reconnaissables des décennies plus tard. Ils occupent également une place particulière dans l’imaginaire collectif argentin. Leur importance symbolique était telle que, lorsque la présidente argentine Cristina Fernández de Kirchner a inauguré en 2012 la « Galerie des idoles populaires » à la Casa Rosada, le palais présidentiel du pays, l’exposition comprenait des photographies des deux buts.

Mais c’est la « Main de Dieu » qui attirait particulièrement l’attention. La célèbre image montrant Diego Maradona, le bras tendu, frappant le ballon du poing au-dessus du gardien anglais Peter Shilton occupait une place centrale dans l’exposition, sautant immédiatement aux yeux des visiteurs.

Un an après l’installation de la Galerie des idoles populaires, je l’ai visitée avec un groupe d’étudiants internationaux participant à un programme d’études à l’étranger dirigé par mon épouse. Sachant que j’étais philosophe du sport, plusieurs membres du groupe m’ont posé une question d’ordre éthique : pourquoi un but marqué de manière illégale – il aurait dû être refusé pour une main flagrante – occupait-il une place aussi importante dans le palais présidentiel ?

La même question peut être posée aujourd’hui à propos de la place qu’occupe encore cette action dans la mémoire collective argentine. Son image apparaît fréquemment sur des fresques murales, des T-shirts et même dans des chansons.

Serviette représentant le but de la « Main de Dieu »
Un vendeur présente une serviette représentant le but de la « Main de Dieu » de Diego Maradona dans un magasin d’articles de sport à Buenos Aires.
Juan Mabromata/AFP

Comme je l’ai expliqué aux étudiants, pour comprendre pourquoi ce match et ces deux buts de Diego Maradona – parmi les 34 qu’il a inscrits pour la sélection nationale – se sont à ce point enracinés dans l’imaginaire argentin, il est nécessaire de se pencher sur la complexe histoire des relations entre le Royaume-Uni et l’Argentine.

Les relations anglo-argentines

À partir de la fin du XVIᵉ siècle, la Grande-Bretagne a cherché à étendre son empire en Amérique du Sud, principalement afin d’élargir les débouchés commerciaux de ses produits. Après plusieurs tentatives infructueuses d’invasion de Buenos Aires en 1806 et 1807, la Grande-Bretagne a joué un rôle important dans l’indépendance de l’Argentine vis-à-vis de l’Espagne quelques années plus tard. Tout au long du XIXᵉ siècle et au début du XXᵉ siècle, la présence britannique dans l’économie argentine a été considérable. Les investissements étaient si importants et la communauté britannique expatriée si nombreuse que l’Argentine a été qualifiée de « sixième dominion » de la Grande-Bretagne. C’est également par l’intermédiaire de cette communauté que le football est devenu une véritable passion nationale en Argentine.

La relation entre les deux pays n’en a pas moins été parfois conflictuelle. L’un des principaux sujets de discorde concernait un archipel situé à environ 500 kilomètres des côtes sud-américaines, appelé les îles Falkland au Royaume-Uni et les îles Malouines en Argentine.

Le Royaume-Uni occupe ces îles depuis 1833, tandis que l’Argentine les revendique comme faisant partie de son territoire depuis cette date. Les tensions accumulées ont finalement débouché sur une guerre en 1982, lorsque l’Argentine, alors dirigée par une dictature militaire particulièrement répressive, a envoyé une expédition militaire sur l’archipel.

La riposte décisive du Royaume-Uni a rapidement mis fin à l’offensive argentine. La défaite a constitué un traumatisme profond pour l’Argentine, mais elle représente aussi une étape importante sur la voie du retour du pays à un régime démocratique l’année suivante.

La Coupe du monde de Maradona

Les relations entre les deux pays demeuraient tendues lorsque l’Argentine et l’Angleterre se sont affrontées lors de la Coupe du monde 1986. Les relations diplomatiques n’avaient pas encore été rétablies et, pour de nombreux Argentins, ce match représentait une occasion de rendre hommage aux conscrits morts pendant la guerre et de rappeler au monde la revendication argentine sur les îles Malouines/Falkland.

La rencontre était donc chargée de significations politiques et historiques complexes. Et l’Argentine pouvait compter dans ses rangs sur celui qui était alors considéré comme le plus grand joueur de son époque : Diego Maradona.

Comme l’écrivait en 1995 Eduardo Galeano, souvent présenté comme le poète mondial du football, Mexico 1986 fut « la Coupe du monde de Maradona ». « Avec deux buts du gauche contre l’Angleterre, Maradona a vengé la blessure infligée à la fierté de son pays lors de la guerre des [Malouines/]Falkland : le premier, il l’a marqué de sa main gauche (…), le second de son pied gauche, après avoir envoyé les défenseurs anglais au tapis », écrivait Galeano.

En l’espace de cinq minutes à peine, Diego Maradona a soulevé tout un pays et accédé au rang d’idole parmi les idoles. Après le match, alors que la polémique autour du premier but battait son plein, Maradona, reprenant une formule suggérée par un journaliste, a reconnu que le but avait sans doute été marqué par la « Main de Dieu ».

Si le second but demeure l’incarnation même de la beauté footballistique, l’imagerie associée au premier l’a rendu tout aussi emblématique, voire davantage. Le fait que l’Argentine ait ensuite remporté la Coupe du monde n’a fait que renforcer la réputation immortelle de Diego Maradona, quelles que soient par la suite les controverses qui ont jalonné sa vie. Sa mort, le 25 novembre 2020, a suscité une immense vague d’émotion en Argentine et dans le reste du monde.

Tout ce qu’il y a de meilleur dans le football

De retour au palais présidentiel, les étudiants ont insisté : comment fallait-il, selon moi et selon d’autres, considérer la « Main de Dieu » ? Ma réponse, qui reprenait des arguments philosophiques développés dans un chapitre que j’ai rédigé pour un ouvrage codirigé avec le philosophe Daniel G. Campos, était la suivante. Le contexte est essentiel pour comprendre la signification que de nombreux Argentins ont attribuée à ce but. Cela dit, le contexte ne suffit pas à le justifier.

Le football est une pratique sociale régie par des règles et par ce que les philosophes appellent des « biens internes » : des récompenses intrinsèques qui découlent de la participation à une activité. Ces biens internes ne définissent pas seulement le jeu ; ils constituent aussi le fondement de ses critères d’excellence. Ils regroupent ce que l’on appelle les compétences « constitutives » et « réparatrices » (« restorative skills ») que ce sport est censé mettre à l’épreuve.

Les compétences constitutives sont celles mobilisées pendant le jeu en mouvement. Elles comprennent notamment le dribble, la passe, le tir ou encore la capacité à créer des espaces. Les compétences réparatrices interviennent lorsque le jeu est interrompu et incluent, entre autres, la capacité à tirer un penalty ou un corner. En raison même de sa structure, le football repose sur ces deux ensembles de compétences, qui sont étroitement liés aux différentes manières de contrôler et de frapper le ballon avec les pieds.

Un génie du football… et un cas de tricherie

Marquer un but de la main ne relève ni d’une compétence constitutive ni d’une compétence réparatrice du football. Il s’agit plutôt d’une « compétence extra-ludique », c’est-à-dire d’une compétence que le jeu n’est pas censé évaluer et qui, à ce titre, n’appartient pas légitimement au football.

En réalité, marquer un but de la main contredit et dénature les biens internes qui définissent le football ainsi que ses critères d’excellence. En ce sens, la « Main de Dieu » dévalorise les compétences grâce auxquelles les joueurs se distinguent les uns des autres.

En outre, il s’agit d’un cas de tricherie sans la moindre ambiguïté. Diego Maradona a délibérément et discrètement enfreint une règle du sport afin d’obtenir un avantage qu’il n’aurait pas obtenu autrement. Un tel geste dénature le jeu, fausse le résultat et manque de respect à l’équipe adverse. À ce titre, il ne devrait ni être encouragé ni être célébré. Il devrait au contraire être condamné.

Pire encore, ce but détourne l’attention du type de jeu que Diego Maradona a incarné lors du second but, alors même qu’il avait subi de nombreuses fautes de la part des joueurs anglais tout au long de la rencontre. C’est pourtant ce type de football qui honore véritablement le jeu et lui permet de s’épanouir.

Au terme d’une course de près de 55 mètres, Maradona a éliminé ses adversaires les uns après les autres, échappé aux tacles et laissé les défenseurs anglais impuissants avant de tromper le gardien d’une finition implacable. Le journaliste Brian Glanville le décrivait en 1993 comme « stupéfiant, un but si inhabituel, presque romantique ». Il ajoutait : « Il semblait à peine appartenir à une époque aussi rationnelle et rationalisée que la nôtre. » Ce but est sans doute le plus célébré de toute l’histoire de la Coupe du monde.

Quarante ans après cette rencontre historique entre l’Argentine et l’Angleterre, je suggère que l’Argentine et le monde du football condamnent d’un même mouvement la scandaleuse « Main de Dieu » tout en célébrant le sublime « But du siècle », sans jamais oublier le contexte historique dans lequel ces deux actions ont eu lieu.

The Conversation

Cesar R. Torres est également professeur émérite distingué en kinésiologie, études du sport et éducation physique au College de Brockport.

ref. Quarante ans après, faut-il encore célébrer la « Main de Dieu » de Maradona ? – https://theconversation.com/quarante-ans-apres-faut-il-encore-celebrer-la-main-de-dieu-de-maradona-285714

Comment le rhum a joué un rôle essentiel dans le bon fonctionnement du capitalisme du Canada du XVIIIᵉ siècle

Source: The Conversation – in French – By Allan Greer, Professor Emeritus of History, McGill University

À l’heure où les jeunes boivent moins que jamais, il est intéressant de se pencher sur une époque où les Canadiens étaient de gros consommateurs d’alcool.

Selon mes estimations, la consommation moyenne de spiritueux au XVIIIe siècle était environ 15 fois supérieure aux chiffres actuels. De 1720 à 1830, les colonies qui allaient devenir le Canada baignaient dans le rhum. La Nouvelle-France fait exception à cette tendance : là on buvait de l’eau de vie, et en moindre quantité. C’est lors de la conquête britannique de 1759 que le Québec se joint à l’empire du rhum.

Comme je l’explique dans mon dernier ouvrage, Canada in the Age of Rum, cette boisson était profondément ancrée dans la vie économique du Canada d’antan.

Du rhum bon marché affluait de la Nouvelle-Angleterre et des Caraïbes, auquel s’ajoutait la production locale des distilleries d’Halifax, de Québec et de Montréal. Il occupait une place importante dans les industries de la pêche, de la fourrure et de l’exploitation forestière, dont les travailleurs étaient généralement de grands buveurs.

Photo d’un livre d’Allan Greer
_Canada in the Age of Rum, d’Allan Greer.
(McGill-Queen’s University Press)

Rhum, main-d’œuvre et survie de la pêche

Au XVIIIe siècle, l’alcool était considéré comme une boisson qui réchauffe et qui est bonne pour la santé, parfaite pour des gens qui travaillaient à l’extérieur dans un climat froid. Mais ce n’est pas la raison principale pour laquelle le rhum a afflué au Canada en si grandes quantités.

Le rhum permettait de résoudre le manque de main-d’œuvre chronique auquel les industries d’exportation étaient confrontées. Chaque printemps, les patrons de pêche de Terre-Neuve devaient embaucher quatre ou cinq hommes pour pêcher, nettoyer et saler la morue en vue de son expédition à l’étranger. Le bassin de pêcheurs qualifiés étant restreint et la concurrence pour obtenir leurs services très vive, ils se voyaient proposer des salaires généreux. Le problème, c’est que le paiement était reporté à la fin de la saison.

Bas du formulaire

En attendant, le patron leur offrait gratuitement le gîte et le couvert, ainsi que tout le rhum qu’ils souhaitaient. Ce dernier leur était facturé sur leur paie, à un prix jusqu’à quatre fois supérieur à celui pratiqué au détail.

Par conséquent, lorsque venait le moment de régler les comptes à l’automne, de nombreux pêcheurs constataient qu’ils avaient dilapidé leur salaire en alcool. Certains avaient même accumulé un solde négatif et devaient s’engager pour la saison suivante afin de rembourser leurs dettes.

Souffrant d’un manque de capitaux et endettés auprès de leurs fournisseurs, les patrons de pêche auraient fait faillite s’ils avaient dû payer l’intégralité des salaires de leurs équipages. Mais l’alcool leur conférait le pouvoir magique de récupérer une partie des salaires et de conserver leurs employés pour la saison suivante.

Boire en travaillant

Loin d’interdire la consommation d’alcool au travail, les employeurs l’encourageaient activement, car plus les hommes buvaient, plus petite était leur paie.

La même logique prévalait dans le commerce des fourrures. Chaque année, la Compagnie du Nord-Ouest expédiait des centaines de milliers de litres de rhum de Montréal vers des destinations aussi lointaines que le fleuve Mackenzie et la côte Pacifique.

Une partie de cet alcool était destinée à la clientèle autochtone, mais une partie importante était consommée par les voyageurs canadiens-français qui manœuvraient les canots de la compagnie et tenaient ses postes de traite. Dans ce secteur également, la main-d’œuvre qualifiée était rare et les salaires nominaux élevés, leur montant total dépassant ce que l’entreprise pouvait payer.

Des commerçants comme sir Alexander Mackenzie ont instauré une politique consistant à faire boire leurs équipes pendant les périodes d’inactivité, dans le but de réduire les coûts et de fidéliser leurs employés. Cette stratégie s’est avérée très efficace. Un registre de 1805 indique que 83 % des voyageurs du Nord avaient des dettes envers la compagnie et que beaucoup d’entre eux s’étaient engagés pour trois années supplémentaires afin de rembourser le rhum surévalué qu’ils avaient déjà consommé.

Alcool et commerce des fourrures

De plus, les commerçants considéraient le rhum comme un élément indispensable de leurs relations avec les peuples autochtones qui leur fournissaient des fourrures.

Le commerce des fourrures se faisait rarement sous forme de troc direct. Pour les marchands, il s’agissait davantage d’échanges facilités par le crédit.

Chaque automne, ils fournissaient aux chasseurs le matériel nécessaire à la chasse hivernale, comme des couvertures, des munitions et des marmites. Ils tenaient un registre des dettes contractées et attendaient des chasseurs qu’ils reviennent au printemps suivant avec des peaux d’une valeur équivalente.

D’un point de vue capitaliste, cela relevait de la logique la plus élémentaire : un échange de valeur contre valeur, conformément à un contrat implicite.

Les peuples autochtones voyaient les choses différemment. Pour eux, l’échange de biens s’inscrivait dans le cadre d’une relation d’entraide : les cadeaux permettaient de développer des amitiés, tout comme l’hospitalité, les conseils, la protection et la participation aux cérémonies.

Si, pour une raison quelconque, un chasseur ne parvenait pas à livrer autant de peaux que prévu, cela constituait une violation du contrat pour le marchand. Mais l’Autochtone considérait que chacun faisait ce qu’il pouvait dans un esprit d’alliance, sans calculs chiffrés ni délais stricts.

L’alcool était utile pour combler le fossé entre ces univers économiques divergents. Après avoir fait découvrir l’alcool lors de premiers contacts, les marchands offraient une velte de rhum coupé d’eau lorsque les chasseurs acceptaient des marchandises « à crédit ». Une autre velte leur était offerte lorsqu’ils revenaient payer leurs « dettes ».

Par ailleurs, un commerçant pouvait distribuer des boissons pour encourager les chasseurs à être plus productifs. L’alcool était rarement considéré comme une marchandise destinée à la vente. Malgré des stéréotypes racistes toujours véhiculés, les Autochtones consommaient moins d’alcool que les non-Autochtones.

Les coûts cachés d’une économie qui carbure au rhum

L’alcool a joué un rôle essentiel dans le bon fonctionnement du capitalisme du Canada du XVIIIe siècle.

Il a servi à inciter les peuples autochtones à s’adapter aux mécanismes du marché mondial et à garantir un approvisionnement en main-d’œuvre bon marché à une époque où les travailleurs étaient rares.

Ce sont les quantités colossales de rhum bon marché qui ont rendu tout cela possible, malgré les coûts sociaux, notamment une ivrognerie généralisée, des accidents mortels, de la violence et des maltraitances conjugales.

Le capitalisme d’aujourd’hui se nourrit d’autres dépendances, en particulier du consumérisme, alimenté par les médias numériques, tandis que l’empire de l’alcool semble être en déclin.

La Conversation Canada

Allan Greer ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment le rhum a joué un rôle essentiel dans le bon fonctionnement du capitalisme du Canada du XVIIIᵉ siècle – https://theconversation.com/comment-le-rhum-a-joue-un-role-essentiel-dans-le-bon-fonctionnement-du-capitalisme-du-canada-du-xviii-siecle-279054

Détroit d’Ormuz : quand les flux mondialisés deviennent des armes contre les démocraties

Source: The Conversation – in French – By Antony Dabila, Relations internationales, Sciences Po

La fermeture du détroit d’Ormuz par l’Iran, dans le golfe Arabo-Persique, a paralysé en quelques heures une fraction significative des approvisionnements mondiaux en hydrocarbures et en engrais phosphatés. Ce choc est le produit d’une vulnérabilité structurelle. Les points de fragilité accumulés en trois décennies de mondialisation offrent des prises importantes aux acteurs qui souhaitent perturber, contraindre ou rançonner les économies ouvertes.


Il n’a fallu que quelques jours aux marchés mondiaux pour répercuter le blocage du détroit d’Ormuz instauré par la marine iranienne, le 28 février 2026. Les cours des matières premières se sont emballés et les prix du gaz et du pétrole ont bondi de plus de 40 dollars (34,8 euros) en une semaine, sans que la mobilisation des réserves stratégiques des pays importateurs suffise à enrayer la hausse.

La centralité du détroit d’Ormuz ne constitue pas une nouveauté géopolitique. Il concentre à lui seul environ un cinquième des hydrocarbures échangés dans le monde, et sa vulnérabilité à une action hostile était connue, théorisée, intégrée aux doctrines de sécurité énergétique. Pourtant, lorsque l’interruption s’est concrétisée, aucun mécanisme de substitution n’a fonctionné à pleine capacité. Rares sont ceux qui auraient pu dresser la longue liste des matières critiques qui y transitent – et dont le monde se découvre désormais tributaire.

Cette rupture met en lumière ce que nous proposons d’appeler des « dilemmes de flux » : lorsqu’un État fait reposer sa capacité de production sur des flux externes qu’il ne contrôle pas, son intégration aux circuits mondiaux devient une source potentielle de vulnérabilité. Plus il tire profit de cette ouverture, plus il s’expose à ce qu’elle soit retournée contre lui. Le piège est d’autant plus redoutable que les bénéfices immédiats nourrissent des intérêts économiques puissants et des compromis politiques durablement institutionnalisés, tandis que les risques – lointains, diffus et longtemps jugés improbables – demeurent systématiquement sous-estimés jusqu’au jour où ils se matérialisent.

Les politologues Henry Farrell et Abraham Newman ont mis en évidence un mécanisme voisin sous le nom d’« interdépendance instrumentalisée » (weaponized interdependence). Selon eux, à rebours des illusions du « doux commerce », les réseaux globaux ne sont pas garants d’une pacification des relations interétatiques, car leurs nœuds dominants peuvent être transformés en « goulets d’étranglement » (chokepoints) à des fins de rétorsion.

Toutefois, leur analyse reste essentiellement topologique : elle identifie des ressorts de pouvoir au sein des réseaux matériels de la mondialisation, sans rendre compte des impasses internes qui empêchent les États dépendants de s’en extraire.

Ce que nous appelons ici « dilemmes de flux » désigne des mécanismes sociopolitiques plus profonds, par lesquels les bénéfices de l’ouverture consolident les intérêts et les compromis institutionnels qui la perpétuent – rendant la sortie politiquement plus coûteuse que le maintien d’une dépendance pourtant dangereuse.

Tant que le système international a paru propice à l’échange généralisé comme mode d’enrichissement le plus accessible, ces impasses domestiques sont demeurées invisibles aussi bien aux autocraties qu’aux démocraties. La modification des rapports de force aux niveaux global et régional les révèle brutalement. Elle impose de nouvelles précautions sécuritaires, sous peine de voir l’interruption des flux détruire une prospérité patiemment acquise par chaque régime politique partie prenante d’une même constellation internationale.

C’est particulièrement vrai pour les démocraties libérales, dont le centre de gravité social et la légitimité reposent sur la capacité à garantir simultanément la sécurité, la prospérité matérielle et les libertés individuelles de leurs citoyens.

Immunité des agresseurs, vulnérabilité des démocraties

Il existe une asymétrie fondamentale du système international contemporain : d’un côté, l’immunité stratégique des agresseurs, c’est-à-dire leur capacité à modifier le statu quo territorial tout en restant à l’abri de toute rétorsion militaire directe ; de l’autre, la possibilité de perturber les principaux flux d’échanges dont dépendent les sociétés ouvertes – occidentales au premier chef, mais pas seulement. Nous désignons ce dernier aspect comme la « punissabilité » structurelle des démocraties : leur dépendance extrême aux flux mondiaux contraint leur liberté de réaction et offre aux agresseurs un levier de coercition complémentaire à la force militaire.

La punissabilité d’un flux d’interdépendance désigne le fait qu’il puisse être exploité par l’acteur qui en contrôle un segment critique afin de contraindre, pénaliser ou faire chanter l’unité politique dépendante. Elle n’est pas une propriété intrinsèque du flux lui-même : elle est le produit de la rencontre entre une structure de dépendance – sa criticité, sa concentration, sa faible substituabilité –, les capacités et les intentions de l’acteur en mesure de la contrôler. Lorsque l’Iran ferme Ormuz, il n’invente pas une arme nouvelle : il active une punissabilité qui existait à l’état latent, inscrite dans la géographie des flux depuis des décennies.

Le détroit d’Ormuz illustre ce que nous appelons un « dilemme de sortie régional » : les hydrocarbures sont produits dans le Golfe, mais ne peuvent rejoindre le marché mondial que par un passage unique. Quiconque le verrouille ne frappe pas un acheteur en particulier, mais tous à la fois – d’où une pression diffuse que les importateurs peinent à convertir en riposte coordonnée.

« Détroit d’Ormuz : quels blocages ? », Le Dessous des cartes (Arte).

Six types de vulnérabilités circulatoires

Tous les dilemmes de flux ne se ressemblent pas. On peut en distinguer six sous-types, selon la position de la vulnérabilité le long de la chaîne circulatoire (de la zone d’extraction au point de réception), auxquels s’ajoute un type transversal qui en cumule plusieurs.

  • Le dilemme d’accès à la source concerne l’entrée même dans la zone de production. La vulnérabilité est ici politique et territoriale avant d’être logistique.

  • Le dilemme de sortie régional, dont Ormuz est l’exemple le plus net, porte sur le goulet par lequel une ressource quitte sa région de production. Sa punissabilité est indifférenciée : bloquer le passage affecte l’ensemble du marché mondial, puisque tous les acheteurs de la zone de production empruntent le même verrou. La puissance coercitive qui en résulte est donc massive mais aveugle : elle frappe aussi bien les alliés que les adversaires de celui qui contrôle le passage.

  • Le dilemme de transit interocéanique, dont le détroit de Malacca (Asie du Sud-Est) offre l’illustration classique, concerne un point de passage situé non plus à la sortie de la zone de production, mais sur l’itinéraire reliant cette zone à un acheteur déterminé. Sa punissabilité est sélective : la puissance qui contrôle le détroit peut cibler les navires d’un État particulier (par inspection, ralentissement ou interdiction) sans interrompre le flux global. Il confère donc une valeur coercitive potentiellement plus élevée dans une relation bilatérale asymétrique.

  • Le dilemme d’acheminement concerne les corridors de circulation terrestres ou sous-marins et leurs infrastructures névralgiques (pipelines, interconnexions électriques). La destruction des gazoducs Nord Stream, en mer Baltique, en 2022 en a fourni la démonstration la plus dramatique.

  • Le dilemme de réception terminale porte sur les points d’entrée dans l’économie dépendante : ports, terminaux de gaz naturel liquéfié, câbles sous-marins.

  • Enfin, le dilemme cumulatif, sans doute le plus grave, présente deux caractéristiques conjointes : une même chaîne d’approvisionnement est successivement exposée à plusieurs types de vulnérabilités circulatoires, parmi les cinq dilemmes énoncés ci-dessus ; et chacun d’eux est suspendu au bon vouloir d’un acteur distinct, de sorte que la sécurisation d’un seul segment ne saurait suffire à réduire le degré d’exposition agrégé de l’ensemble. La vulnérabilité de flux est ainsi sérielle, et non localisée en un seul point stratégique. La situation énergétique chinoise en offre l’exemple quasi canonique. L’accès aux hydrocarbures du Golfe enchaîne un dilemme de sortie régional (Ormuz, sous influence iranienne), un dilemme de transit interocéanique (Malacca, sous contrôle naval américain) et un dilemme de réception terminale (les ports du littoral, exposés en cas de blocus). Aucune parade isolée ne suffit à protéger l’ensemble de la séquence. C’est précisément pour desserrer cet étau que Pékin investit massivement dans une stratégie de non-punissabilité par diversification des routes, grâce aux corridors terrestres centrasiatiques et pakistanais – les fameuses « routes de la soie » (Belt and Road Initiative).

La non-punissabilité comme horizon stratégique

Dans quelle mesure les démocraties libérales peuvent-elles faire face à ces vulnérabilités circulatoires ? La notion de non-punissabilité désigne l’ensemble des stratégies visant non à supprimer les chaînes de dépendances (objectif souvent irréaliste à court terme), mais à en empêcher l’instrumentalisation coercitive : faire en sorte que l’acteur contrôlant un segment critique ne puisse pas, ou ne veuille pas, s’en servir comme levier de pression. Il ne s’agit plus de rétablir un équilibre de puissance classique entre États, mais de restructurer l’architecture même des flux pour en neutraliser le potentiel punitif.

Cinq leviers complémentaires peuvent être mobilisés à cet effet :

  • la diversification des sources et des routes réduit la concentration des passages obligés et multiplie les alternatives en cas d’interruption ;

  • le stockage stratégique introduit une inertie temporelle qui amortit les effets immédiats d’une coupure ;

  • la réciprocité de la dépendance (rendre la rupture mutuellement coûteuse) diminue l’incitation à punir ;

  • la projection de puissance sur les segments critiques (présence navale dans un détroit, capacité de riposte sur un corridor terrestre) dissuade l’acteur qui contrôle le passage d’en exploiter le potentiel coercitif, ce qui équivaut à de la non-punissabilité par dissuasion ;

  • la substitution technologique, enfin, désamorce la vulnérabilité à sa racine : en remplaçant une ressource par une autre de moindre criticité d’approvisionnement, on se soustrait peu à peu à la vulnérabilité potentielle d’un flux menacé, ce qui rend tel ou tel point de passage stratégiquement indifférent. Le développement du nucléaire civil ou des énergies renouvelables produites sur le sol national, en réduisant la dépendance aux hydrocarbures importés, illustre ce levier.

Ces cinq instruments ne sont pas alternatifs mais complémentaires. Leur combinaison forme ce que l’on pourrait appeler une « architecture de résilience circulatoire ».

Le paradoxe de l’opération « Epic Fury »

En frappant les capacités balistiques et le programme nucléaire iranien, Washington cherchait à résoudre l’un des foyers de tension les plus anciens du système international et à démontrer que la puissance prédominante, à l’échelle globale, pouvait encore imposer un ordre régional spécifique. Mais les conséquences circulatoires de l’opération ont, jusqu’ici, produit l’effet inverse : la fermeture d’Ormuz a transformé la punissabilité latente du détroit en instrument de rétorsion massive, déstabilisant des marchés bien au-delà du théâtre d’opérations.

Ce paradoxe révèle une tension structurelle : réduire un foyer de violence ne suffit pas si l’opération elle-même active d’autres vulnérabilités circulatoires. La non-punissabilité n’est donc pas seulement un objectif à atteindre en temps de paix ; elle doit être intégrée comme contrainte opérationnelle dans la planification des interventions militaires comme dans la conduite de la politique économique. Car toute stratégie économique ignorant la dimension circulatoire risque de déplacer la vulnérabilité plutôt que de la réduire.

Rien ne garantit, en outre, que les segments contrôlés par des acteurs provisoirement neutres ou amicaux le demeurent : comme l’a montré le retournement russe sur le gaz à partir de 2021, qui a ruiné en quelques mois la stratégie allemande du « changement par le commerce » (Wandel durch Handel), une crise peut suffire à les faire basculer vers l’hostilité ou, plus simplement, vers la poursuite exclusive de leurs propres intérêts (en l’occurrence géostratégiques, en Ukraine).

Résilience polycentrique : repenser l’architecture des flux

La nouvelle configuration du système international impose désormais aux États de se doter d’une architecture de non-punissabilité : en diversifiant les sources d’approvisionnement en énergie, en matières premières critiques, en composants technologiques ; en créant des redondances dans les chaînes logistiques de sorte qu’aucun point de strangulation unique ne puisse être instrumentalisé ; et en développant avec les grands opérateurs logistiques privés (armateurs, opérateurs portuaires, gestionnaires de plateformes) des partenariats de sécurisation des flux qui ne dépendent pas exclusivement des alliances entre États. Présents sur plusieurs chaînes circulatoires à la fois, ces opérateurs disposent de canaux logistiques de substitution considérablement renforcés depuis les ruptures de la pandémie de Covid-19. Lorsqu’un point de passage est bloqué, le flux bascule entre acteurs privés, avant même que la diplomatie et la géostratégie modifient le jeu en termes de puissance coercitive.

Le conflit iranien rend cette exigence particulièrement visible. Durant la guerre froide, les crises demeuraient davantage compartimentées : à la manière des cloisons étanches d’un paquebot, des disjoncteurs stratégiques limitaient leur propagation d’un théâtre d’opérations à l’autre. Cette relative étanchéité ne tenait pas seulement à la discipline des grandes puissances ; elle résultait aussi d’interdépendances moins profondes, moins concentrées et moins mondialisées.

La mondialisation des chaînes d’approvisionnement a rebranché les conflits « en série » plutôt qu’en dérivation : un choc en un point du réseau se propage désormais à l’ensemble du circuit. Restaurer des « disjoncteurs stratégiques » entre les crises ne relève donc pas seulement de la diplomatie ou de la puissance militaire. Cela passe aussi, et peut-être d’abord, par l’architecture des flux dont dépend la capacité même des démocraties à réagir.

Le conflit en cours en Iran est donc bien davantage qu’un épisode de plus dans la longue série de crises survenues depuis 1945. Il constitue le test grandeur nature d’une réalité qui engage l’avenir de la sécurité collective : l’asymétrie entre des acteurs déstabilisateurs (comme l’Iran), que leur position dans les réseaux protège des représailles, et des démocraties structurellement vulnérables à la coercition circulatoire, de par leurs dépendances d’approvisionnement. Apprendre à la gérer suppose d’anticiper, en amont de toute crise régionale, les dilemmes de flux qu’elle est susceptible d’activer – selon les six types que nous avons ici distingués.

Contenir l’enchaînement des conflits suppose de réduire cette punissabilité structurelle en construisant une architecture de résilience géoéconomique qui rende les démocraties moins vulnérables au chantage. C’est à cette condition que les flux cesseront d’être des armes qu’un acteur hostile finira tôt ou tard par retourner contre nous, et redeviendront ce qu’ils sont dans leur principe : des vecteurs de circulation, et non des instruments de coercition.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Détroit d’Ormuz : quand les flux mondialisés deviennent des armes contre les démocraties – https://theconversation.com/detroit-dormuz-quand-les-flux-mondialises-deviennent-des-armes-contre-les-democraties-283937

Visite à la pharmacie, dans une structure sociale, chez le généraliste… profiter des interactions du quotidien pour faire de la prévention en santé

Source: The Conversation – in French – By Remi Valter, Médecin de santé publique et addictologue, Inserm; Nantes Université

Profiter des situations de la vie courante pour faire de la prévention en santé  – quand on se rend dans une structure sociale, à la pharmacie, chez son médecin généraliste – plutôt que de ne la faire reposer que sur de grandes campagnes d’information qui alertent sur les risques de cancers, maladies cardiovasculaires, maladies infectieuses… C’est ce que prône la démarche « Making Every Contact Count » (que l’on pourrait traduire par « Profiter de chaque interaction »), développée au Royaume-Uni.


À certains moments de l’année ou de la vie – un anniversaire, un retour de vacances, un 1er janvier –, les bonnes résolutions fusent : arrêter de fumer, perdre du poids, se remettre au sport. Des moments où l’on se dit : « il faudrait peut-être changer quelque chose ». Mais souvent, la motivation initiale s’érode en quelques semaines, jusqu’à ce que ces bonnes intentions rejoignent le cimetière des résolutions oubliées.

Ce décalage entre nos intentions et nos comportements révèle une vérité inconfortable : changer nos modes de vie ne relève pas que de la simple volonté individuelle. Et si la solution ne résidait pas dans ces grands moments de décision, mais dans des milliers de micro-interactions du quotidien ?

Une prévention en santé encore trop limitée

En France, quand on parle de prévention, on pense spontanément vaccination et dépistage. Ces actions sont essentielles, mais elles ne représentent qu’une partie de ce qui détermine notre santé. Ce ne sont pas seulement les maladies qui nous rendent malades, mais aussi notre environnement et nos habitudes du quotidien : ce que nous mangeons, notre niveau d’activité physique, nos consommations.

Les données du Global Burden of Disease sont sans appel : les facteurs comportementaux – alimentation, activité physique, tabac, alcool – représentent une part majeure du fardeau mondial de morbidité. En France, leur poids est aussi économique : le coût social du tabac est estimé à environ 156 milliards d’euros par an, et celui de l’alcool à près de 100 milliards.

Pourtant, la prévention reste encore largement présentée comme une affaire de responsabilité individuelle, alors que nos comportements sont profondément façonnés par nos environnements. Les lieux où nous vivons, travaillons, faisons nos courses, nous déplaçons influencent nos choix bien plus que notre seule volonté : offre alimentaire, aménagement urbain, politiques de prix, régulation de la publicité.

En pratique, la prévention est régulièrement affichée comme une priorité. Mais les rapports récents de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS), de la Cour des comptes ou encore du Haut Conseil pour l’avenir de l’assurance maladie dressent un constat récurrent : elle reste sous-financée, fragmentée et insuffisamment intégrée aux pratiques. Autrement dit, une ambition largement partagée… mais encore peu transformante.

Faire de chaque contact une opportunité

Dès 1986, la Charte d’Ottawa rappelait une évidence souvent oubliée : la santé ne dépend pas uniquement des choix individuels. Elle est aussi le produit des environnements dans lesquels nous vivons, des politiques publiques qui structurent nos sociétés. Parmi ses cinq axes d’action, l’un invite à réorienter les services de santé vers la prévention – c’est précisément là que s’inscrit la démarche MECC, « Making Every Contact Count » (que l’on pourrait traduire par « Profiter de chaque interaction »), développée au Royaume-Uni.

Concrètement, cette démarche repose sur la formation de professionnels déjà en contact avec la population afin qu’ils puissent engager, lorsque cela est pertinent, des conversations brèves autour de la santé et orienter vers des ressources adaptées.

Elle cible un large éventail de déterminants : tabac, alimentation, activité physique, alcool, santé mentale et bien-être. Elle concerne aujourd’hui un large éventail d’acteurs tels que – agents des collectivités territoriales, infirmiers, intervenants associatifs, kinésithérapeutes, médecins, pharmaciens et travailleurs sociaux – et s’applique dans des structures variées, telles que les associations, les hôpitaux, les pharmacies, les services sociaux ou les structures de soins primaires.

En pratique, elle se traduit par des formations aux interventions brèves, des outils d’aide à la conversation, des annuaires de ressources locales et parfois l’intégration de questions de prévention dans les logiciels métiers. Si les professionnels reconnaissent largement la valeur de l’approche, la mise en œuvre reste variable selon les organisations et une standardisation de la formation est souvent identifiée comme un levier essentiel.

L’objectif n’est pas de transformer chaque professionnel en expert de la prévention, mais de lui permettre de repérer les occasions favorables et d’engager un dialogue adapté à la situation de chacun, dans une logique également promue par les travaux de l’Organisation mondiale de la santé sur les interventions brèves.

L’idée est simple : faire de chaque interaction un levier potentiel de santé. Concrètement, cela peut prendre des formes multiples comme :

– à la pharmacie : « Est-ce que vous arrivez à marcher un peu dans la semaine ? » ;

– en consultation : « Et le tabac, vous en êtes où en ce moment ? » ;

– à l’accueil d’une structure sociale : « Vous arrivez à dormir correctement ces temps-ci ? ».

Il ne s’agit pas d’ajouter du temps, mais de changer de posture. Une question bienveillante, une remarque adaptée peuvent suffire à ouvrir un dialogue, à amorcer une réflexion, voire une orientation.

Les synthèses de la littérature scientifique suggèrent que ces interventions brèves peuvent augmenter l’activité physique, améliorer certains comportements alimentaires et contribuer à réduire les consommations d’alcool ou de tabac.

Parler bénéfices plutôt que risques

Longtemps, la prévention a parlé le langage du risque : risque cardiovasculaire, risque de cancer, risque d’infection. Mais cette approche atteint vite ses limites. Nous ne sommes pas des décideurs parfaitement rationnels : nous privilégions le présent, avons du mal à modifier nos routines, et sommes fortement influencés par notre entourage.

Mettre en avant des bénéfices immédiats s’avère souvent bien plus efficace que d’évoquer des risques lointains. Mais plus encore, l’enjeu est de partir de ce qui compte pour la personne : mieux dormir, avoir plus d’énergie, être plus disponible pour ses proches. Ce sont ces ressorts-là – propres à chacun – qu’une conversation bien conduite peut faire émerger, bien plus qu’un message de prévention standardisé.

Certains moments – un anniversaire, un symptôme, un changement de traitement – sont particulièrement propices à ces conversations : les Anglo-Saxons parlent de teachable moments (que l’on pourrait traduire par des « moments propices à l’apprentissage »), ces instants où la personne est plus réceptive qu’à l’ordinaire.

Le paradoxe de Rose : petits changements, grand impact

Dans les années 1980, l’épidémiologiste Geoffrey Rose formulait une idée puissante : dans une population, ce ne sont pas forcément les personnes les plus à risque qui contribuent le plus au nombre total de malades. Ce sont souvent les personnes à risque modéré – moins exposées individuellement, mais bien plus nombreuses – qui, collectivement, représentent la part la plus importante des cas. Autrement dit, de petits changements chez beaucoup de gens ont un impact bien plus important que de grands changements chez quelques individus à haut risque.

C’est la logique même de MECC « Making Every Contact Count » (« Profiter de chaque interaction ») : des micro-interventions, répétées et diffusées largement, qui déplacent progressivement le niveau de santé d’une population tout entière. L’effet des interventions brèves sur chaque individu peut sembler modeste – mais multiplié par des milliers de contacts quotidiens, l’impact devient massif.

Et si la prévention devenait l’affaire de tous ?

Cette approche invite aussi à repenser qui fait de la prévention. Les opportunités de contact avec la population dépassent largement le cadre des consultations médicales. À l’image des gestes de premiers secours ou des formations aux premiers secours en santé mentale, on peut imaginer une prévention portée par un ensemble large : professionnels de la santé bien sûr, mais aussi acteurs du social, de l’éducation, du sport, du monde du travail.

Dans un système de santé sous tension, cette approche peut sembler difficile à mettre en œuvre. Mais elle ne repose pas sur du temps supplémentaire – elle repose sur une posture différente. Des outils simples, comme les 5A pour « Ask, Advise, Assess, Assist, Arrange » (que l’on pourrait traduire par « Poser des questions, conseiller, évaluer, aider/soutenir, organiser »), proposent un cadre pour engager ces conversations : interroger sur les habitudes de santé, informer sans imposer, évaluer la motivation de la personne, l’accompagner dans ses premiers pas et orienter, si besoin, vers des ressources adaptées. Ces étapes ne supposent pas une consultation spécifique – elles peuvent s’inscrire dans quelques échanges d’un rendez-vous ordinaire.

Du système aux pratiques : le défi français

Cette vision interroge profondément notre manière de penser la prévention. D’un côté, une approche centrée sur des programmes, des campagnes, des dispositifs. De l’autre, une approche intégrée, diffuse, ancrée dans les interactions quotidiennes. Les deux ne s’opposent pas. Elles se complètent.

La démarche MECC « Making Every Contact Count » (« Profiter de chaque interaction ») ne dispense pas d’agir sur les déterminants structurels – environnement, alimentation, aménagement urbain, conditions de travail, politiques fiscales… Elle permet d’agir maintenant, à l’échelle de chaque rencontre.

La prévention ne se décrète pas, elle se pratique. Et si plutôt que d’attendre la prochaine bonne résolution ou le prochain 1er janvier, nous apprenions à la voir aussi dans les moments ordinaires où chaque interaction devient une opportunité ?

The Conversation

Remi Valter est membre de la Société francophone de tabacologie.

ref. Visite à la pharmacie, dans une structure sociale, chez le généraliste… profiter des interactions du quotidien pour faire de la prévention en santé – https://theconversation.com/visite-a-la-pharmacie-dans-une-structure-sociale-chez-le-generaliste-profiter-des-interactions-du-quotidien-pour-faire-de-la-prevention-en-sante-283326

Les contestations anti‑LGBTQIA2S+ bousculent la mission démocratique des lieux culturels

Source: The Conversation – in French – By Lucile Dartois, Doctorante en cotutelle à l’Université du Québec à Montréal (département de sociologie) et à l’Université de Lorraine en France (psychologie), Université du Québec à Montréal (UQAM)

Alors que bibliothèques et musées multiplient les initiatives pour mieux représenter les communautés LGBTQIA2S+, ces institutions font l’objet de contestations qui bousculent leur mission démocratique.


Les bibliothèques, musées et autres espaces culturels occupent une place particulière dans la vie démocratique. Au-delà de la diffusion des savoirs et des activités culturelles, ils favorisent l’accès à l’information, la participation citoyenne et la représentation de la diversité sociale et culturelle.

Depuis plusieurs années, ces institutions proposent ainsi différentes initiatives visant à mieux faire connaître les réalités des communautés LGBTQIA2S+, qu’il s’agisse d’expositions artistiques, d’activités éducatives ou de la mise en valeur d’ouvrages portant sur la diversité des modèles familiaux par exemple.

Or, ces initiatives font l’objet de contestations récurrentes.

Quand bibliothèques et musées deviennent des terrains de contestation

Au Québec comme ailleurs en Amérique du Nord et en Europe, des bibliothèques et autres lieux culturels ont été visés par des plaintes, des campagnes de pression ou des manifestations contre la place accordée aux réalités LGBTQIA2S+.

Au Québec, les mobilisations contre l’Heure du conte animée par une drag queen en 2022 et 2023, et contre l’exposition Unique en son genre au musée de la Civilisation à Québec constituent des moments charnières de ces controverses. Elles illustrent à la fois des tentatives de censure d’objets culturels et la réactivation de discours hostiles envers les minorités sexuelles et de genre.




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Les contestations prennent aussi des formes variées, plus ordinaires et moins médiatisées : demandes de retrait de livres, critiques d’expositions ou d’activités, plaintes adressées aux institutions, mais aussi, comme en témoignent des personnes professionnelles rencontrées dans le cadre de cette étude, remarques hostiles, actes d’intimidation ou gestes symboliques visant les signes de soutien aux communautés LGBTQIA2S+.

Les mouvements « anti-genre »

Plus largement, ces contestations s’inscrivent dans un contexte marqué par la montée de mouvements dits « anti-genre », opposés aux avancées féministes et aux droits des communautés LGBTQIA2S+. Les argumentaires (« stop grooming children », « pour les droits des parents », « au nom de la protection des enfants ») s’inscrivent dans des répertoires discursifs anciens et transnationaux. Ils instrumentalisent la figure de l’enfant pour légitimer des argumentaires d’exclusion.

Une drag queen lit un conte à des enfants
À l’occasion de l’« Heure du conte avec une drag Queen », Barbada lit un conte à des enfants à la Grande Bibliothèque.
(Courtoisie de Jennifer Ricard), CC BY

Les contestations anti-LGBTQIA2S+ dans les espaces culturels remettent en cause deux de leurs composantes démocratiques importantes : celle d’inclure et de représenter une pluralité de voix, dont les voix marginalisées, et celle de constituer des espaces exempts de toute forme de « censure idéologique, politique ou religieuse ».




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Une recherche pour éclairer la situation

C’est pour documenter cette situation préoccupante qu’en 2024-2025, le Centre de Prévention de la Radicalisation menant à la violence (nouvellement renommé Villes sans violence) a mené une recherche en partenariat avec l’UQAM. Elle a notamment pris la forme d’entrevues menées auprès de 15 personnes professionnelles au sein d’institutions culturelles au Québec : bibliothèques, musées et organismes culturels LGBTQIA2S+. Il s’agissait de mieux comprendre les répercussions de la haine anti-LGBTQIA2S+ sur le fonctionnement des institutions culturelles et sur celles et ceux qui y travaillent.

L’analyse issue des entrevues permet de comprendre comment les personnes qui travaillent au sein d’institutions culturelles perçoivent et comprennent les contestations anti-LGBTQIA2S+ des dernières années. Trois registres d’interprétation de ces contestations se dégagent.

Ces trois registres s’entrecroisent dans les discours et les pratiques, à la fois des personnes professionnelles et des institutions elles-mêmes. Ils constituent des cadres de référence multiples à partir desquels se construisent les réponses apportées aux contestations. Leur articulation génère des arbitrages et des dilemmes éthiques récurrents autour de la liberté d’expression, de l’inclusion et, plus largement, du rôle des institutions culturelles en démocratie.

1. Le registre pluraliste

Dans ce premier registre, les personnes professionnelles rappellent que la mission première des espaces culturels est de permettre la coexistence de points de vue divergents au sein de l’espace public. Une professionnelle dira par exemple : « c’est correct là, ça suscite des… des échanges, des discussions ».

Les contestations anti-LGBTQIA2S+ sont alors susceptibles d’être interprétées comme l’expression d’un désaccord dans une démocratie pluraliste. Ici, les contestations ne sont pas seulement perçues par les personnes professionnelles comme des perturbations, mais aussi comme des « tests » de la capacité de l’institution à maintenir un espace de dialogue ouvert, où « toutes les voix doivent pouvoir s’exprimer », comme le précise une bibliothécaire dans le cadre des entretiens.




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Cependant, cette posture de neutralité peut conduire à traiter certaines contestations comme de simples désaccords entre points de vue, au titre de la liberté d’expression. Dans ce cadre, les espaces culturels risquent de banaliser des propos pouvant relever de discours discriminatoires ou haineux, comme s’ils relevaient d’une « opinion comme une autre ». Il en résulte, pour les personnes professionnelles, un questionnement sur leur posture pédagogique : comment favoriser le dialogue, la réflexion et l’expression des points de vue, sans banaliser des propos discriminatoires ou haineux ?

2. Le registre inclusif

Dans le deuxième registre, les contestations sont interprétées comme l’expression de dynamiques d’exclusion et de haine envers les communautés LGBTQIA2S+. Elles ne relèvent pas d’un simple désaccord, mais de rapports de pouvoir structurels qui mettent en cause les principes d’équité et d’inclusion.

Dans cette perspective, l’enjeu, selon les personnes professionnelles, consiste à réaffirmer des valeurs d’ouverture et de diversité, à préserver des conditions d’accès équitables à l’espace culturel et à lutter contre les mécanismes d’exclusion. Bref, elles ne se perçoivent plus seulement comme les garantes d’un espace culturel pluraliste, mais aussi comme des actrices engagées dans la défense de l’inclusion des communautés marginalisées. Pour l’une d’elles, les bibliothèques devraient ainsi constituer des « oasis de sécurité pour tous les laissés pour compte ».


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3. Le registre de la prudence institutionnelle

Dans le troisième registre, les contestations anti-LGBTQIA2S+ sont appréhendées comme des situations à risque, susceptibles de générer des tensions internes et des controverses publiques. Ce registre relève davantage des logiques institutionnelles que des discours explicites des personnes rencontrées.

Ici, les contestations sont moins interprétées en termes de dissensus démocratique (registre pluraliste) ou de discrimination (registre inclusif) que comme des problèmes de gestion de crise. Les réponses privilégiées peuvent alors consister à atténuer les situations controversées ou à limiter la visibilité de certains sujets afin de prévenir l’escalade des conflits.

Ce registre fait l’objet de critiques importantes de la part des personnes interviewées. Plusieurs d’entre elles soulignent l’écart entre les valeurs d’inclusion affichées par les institutions et certaines pratiques d’évitement, notamment face à des sujets jugés sensibles. Cette logique d’évitement (annuler une activité par anticipation d’une potentielle controverse, par exemple) est alors vécue comme une forme d’autocensure institutionnelle, voire de désengagement.

Débats fondamentaux sur la démocratie

En fait, les contestations observées dans les espaces culturels renvoient à des dynamiques plus larges qui traversent aujourd’hui nos démocraties.

On se situe à l’intersection de deux impératifs démocratiques susceptibles d’entrer en contradiction : le pluralisme, qui suppose d’accueillir la diversité des points de vue et de garantir le débat public, et l’inclusion, qui vise à reconnaître et protéger la participation de groupes historiquement marginalisés et à lutter contre les formes de discrimination et de haine qui les vise.

Dans un contexte marqué par la circulation et la normalisation de discours conservateurs et réactionnaires, ces rapports se reconfigurent. Certains registres contestataires se réapproprient le langage même du pluralisme – au premier rang duquel la liberté d’expression – pour disqualifier des initiatives inclusives. Ces prises de position passent fréquemment par des formes discursives euphémisées, empruntant les codes du plaidoyer, ce qui contribue à atténuer leur charge haineuse tout en réactivant des logiques de stigmatisation. Ce déplacement contribue à brouiller les frontières entre critique légitime et discours discriminatoire, voire haineux.

Dans ce contexte, les espaces culturels sont amenés à arbitrer en permanence entre ces différentes conceptions de la démocratie, sans qu’aucune ne s’impose de manière stable ou univoque. Ils apparaissent alors comme de véritables laboratoires démocratiques, où se négocient concrètement les frontières entre pluralisme, inclusion et régulation institutionnelle.

La Conversation Canada

La recherche a été menée au sein du Centre de Prévention de la Radicalisation menant à la violence (nouvellement renommé Villes sans violence), un organisme québécois engagé dans la prévention de l’extrémisme violent et des actes à caractère haineux. L’analyse se base sur des entrevues auprès de 15 personnes travaillant au sein d’institutions culturelles au Québec. La recherche a été financée par l’équipe Recherche et Action sur les Polarisations Sociales (RAPS), en partenariat avec Stéphanie Tremblay, professeure titulaire au Département de sciences des religions à l’UQAM.

ref. Les contestations anti‑LGBTQIA2S+ bousculent la mission démocratique des lieux culturels – https://theconversation.com/les-contestations-anti-lgbtqia2s-bousculent-la-mission-democratique-des-lieux-culturels-284392

Vague de chaleur : les poules pondent moins d’œufs et des œufs plus petits

Source: The Conversation – in French – By Anne Collin-Chenot, Chercheuse à l’Inrae au sein du laboratoire en Biologie des oiseaux et aviculture, Inrae

C’est une des nombreuses conséquences des vagues de chaleur plus fréquentes et plus intenses liées au changement climatique : les poules pondent moins d’œufs, des œufs plus petits et plus fragiles. Mais alors que les épisodes caniculaires se généralisent, de nombreux chercheurs à travers le monde tâchent de trouver comment rendre les poules et les poulets plus résilients à la chaleur, car leur viande et leurs œufs demeurent parmi les sources de protéines animales les plus populaires et les moins gourmandes en ressources.


Les humains ne sont pas les seuls à tâcher bon gré mal gré de s’adapter aux fortes chaleurs. Les poules modifient également leur comportement et leur métabolisme pour faire face à la hausse des températures, dont le ressenti dépend aussi de l’humidité et de la vitesse de l’air.

Comment les poules essaient-elles de s’adapter à la chaleur ?

Contrairement à nous, les poules n’ont pas de glandes sudoripares fonctionnelles facilitant leur thermorégulation par la transpiration, et leur plumage est isolant. Pour se rafraîchir, elles vont donc généralement s’étaler sur le sol et mettre en place une hyperventilation respiratoire qui leur permet d’évacuer de l’eau et, par cette évaporation, de la chaleur.

Elles limitent ainsi l’augmentation de leur température interne. Elles vont également rechercher la fraîcheur (par exemple, l’ombre en plein air et les courants d’air) et augmenter leur consommation d’eau.

En parallèle, elles vont aussi tenter de limiter la production de chaleur en diminuant leur consommation d’aliments. Elles vont de plus allouer moins d’énergie et de nutriments à la formation d’œufs afin de préserver leurs fonctions vitales quand elles sont soumises aux fortes chaleurs et au stress oxydant induit.

Ces modifications comportementales et métaboliques auront cependant lieu à des degrés divers, en fonction de la durée et de l’intensité du coup de chaleur et de la possibilité d’avoir des phases de récupération plus fraîches la nuit.

Moins d’œufs et des œufs plus petits

La capacité des poules à produire des œufs peut également être affectée différemment en fonction des conditions d’ambiance. Avec 32 °C en continu au lieu de 22 °C habituellement, nous notons, en conditions expérimentales, une baisse de production d’œufs de 15 à 30 %. Cependant, en cas de chaleur cyclique mimant des variations jour-nuit et laissant des périodes de récupération assez fraîches, la production globale n’est pas modifiée.

Mais lors de cette exposition non continue, le poids total des œufs et celui de ses différents composants sont quand même affectés. La coquille de l’œuf risque d’être rapidement fragilisée, car la quantité de calcium ingérée par l’animal à travers sa consommation d’aliments est diminuée, et son utilisation altérée.

Nous notons de fait une diminution de la disponibilité du calcium sanguin due à l’augmentation de l’expiration de CO₂ liée à l’hyperventilation respiratoire. C’est pourquoi une supplémentation en calcium au-delà de celui apporté par l’aliment est nécessaire pour préserver le capital calcique de la poule et la qualité de la coquille d’œuf. Cette altération du poids de coquille a lieu dès les premiers jours d’exposition à la chaleur en cas d’exposition continue. On note également une diminution de la quantité de blanc d’œuf (albumen) riche en protéines et en eau.

En ce qui concerne le jaune d’œuf, une diminution de poids s’opère également, mais de manière moins abrupte, en raison de modifications métaboliques de plus long terme : c’est le foie qui synthétise les composants lipidiques du jaune d’œuf avant leur stockage au niveau de l’appareil reproducteur dans l’ovaire de la poule en amont de la ponte.

Au final, le poids moyen de l’œuf sera altéré. On note ainsi des diminutions de poids d’œuf de 0,4 à 1 gramme par degré Celsius, au-dessus de 25 °C de température ambiante.

D’autres impacts de la chaleur

La forte augmentation des températures ambiantes provoque aussi d’autres impacts délétères pour la santé des poules en élevage. Une exposition prolongée à des températures très élevées (42 °C) se révèle létale pour les poules dont la température interne se stabilise normalement autour de 41 °C. C’est également le cas lorsque la température s’élève au-delà de 44 °C.

Dans des situations moins extrêmes, la consommation d’eau par abreuvement plus importante peut conduire à des fientes plus humides. Cette humidité au niveau du sol doit être surveillée pour éviter le développement de pathogènes et le risque de pododermatite qui abîme les pattes de l’animal.

La mise en place de brume (diffusion de très fines gouttelettes d’eau dans l’air du bâtiment d’élevage) peut également accentuer le phénomène d’humidité au sol si la ventilation n’est pas correctement gérée. En effet, les micro-gouttelettes contribuent à abaisser la température ressentie par les volailles en absorbant de la chaleur, mais elles doivent être évacuées du bâtiment par la ventilation en même temps que l’air chargé.

Chez le poulet de chair, destiné à la consommation de viande, il a également été montré que l’intégrité du tube digestif pouvait être altérée par de fortes chaleurs. Cela peut donc avoir une incidence sur les diarrhées, l’état de la litière, la prolifération de pathogènes…

Nous savons également que le changement climatique risque d’augmenter la fréquence d’exposition à certains pathogènes (parasites, virus, bactéries…), avec une possible expansion de leurs zones de présence.

Des protéines animales toujours plus populaires

Malgré ces menaces qui pèsent sur l’élevage de poules pondeuses et de poulets de chair, les œufs comme la viande de poulet restent des protéines éminemment populaires à travers le monde, à commencer par la France. La viande de volaille y est désormais la viande la plus consommée.

Cela s’explique notamment par son prix abordable, ses qualités nutritionnelles, la diversité des formes de produits de grande consommation proposés, l’absence d’interdit religieux pesant sur ces aliments. Nous pouvons également citer leur empreinte carbone faible ainsi que la rapidité de la croissance des poulets, le peu de terre, d’eau et d’énergie nécessaires à son élevage, comparés aux systèmes d’élevage produisant des viandes rouges.

La production de poulet de chair est cependant, elle aussi, largement affectée par les périodes de forte chaleur, avec une baisse de croissance de ces animaux liée à la diminution de leur consommation d’aliments ainsi qu’à des modifications de leur comportement et de leur métabolisme. Cette réalité engendre donc une durée d’élevage potentiellement plus longue et une augmentation des coûts de production.

L’adaptation de ces élevages au changement climatique est donc l’objet de beaucoup d’attention de la part des éleveurs eux-mêmes, mais également des scientifiques, qui proposent des solutions en collaboration avec les filières.

Travailler sur les conditions d’élevage et les systèmes d’alerte des éleveurs

Pour cela, un premier axe de recherches vise à optimiser les conditions de l’élevage afin de minimiser les risques. Cela concerne notamment le transport des animaux pour les poulets de chair. Plus globalement sont à l’étude de nouvelles stratégies de ventilation des bâtiments, afin de favoriser les pertes de chaleur des animaux par convection, tout comme la brumisation, où un savant équilibre est à trouver pour ne pas trop humidifier la litière, ce qui générerait la prolifération de pathogènes.

Nourrir les poules pendant les périodes les plus fraîches de la journée ou de la nuit en inversant le programme lumineux demeurent d’autres leviers d’actions. Ce sont des pratiques anciennes qui ont fait leurs preuves pour limiter l’impact du coup de chaleur sur les animaux.

Pour les élevages en plein air, favoriser les zones d’ombre et un microclimat autour du bâtiment avec la plantation d’arbres est une autre piste.

Du côté des éleveurs, l’amélioration des systèmes d’alerte est une autre voie de progrès, d’une part, avec des systèmes audio et vidéo permettant de déceler très précocement des modifications de comportement des animaux et, d’autre part, grâce à des alertes météo pour anticiper les vagues de chaleur et prendre les mesures appropriées sur l’élevage.

Les recherches sur les différentes races

L’espèce Gallus gallus est élevée pour la production d’œufs et/ou de viande partout dans le monde. Une autre piste pour adapter les élevages aux fortes chaleurs est donc de se pencher sur les races qui, à travers le monde, sont susceptibles de mieux tolérer la chaleur. Il s’agit de réaliser des croisements d’animaux qui sont plus performants dans des conditions d’élevages plus difficiles, notamment en matière de température.

Ces thématiques sont travaillées par certains collaborateurs de l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae), notamment au Centre d’excellence régionale sur les sciences aviaires (Cersa) (Université de Lomé, Togo). Une piste concerne les animaux qui ont des caractéristiques de plumage favorables aux pertes de chaleur par la peau, comme les races à cou nu ou les races à gène frisé ou, encore, les races dont les caractéristiques en matière de dissipation de la chaleur sont intéressantes.

Des recherches ont également été menées à l’Inrae sur des races qui ont des propriétés d’immunité et de résistance à la chaleur intéressantes, comme la race égyptienne Fayoumi. Mais une limite apparaît souvent dans ces études : si ces races sont plus résilientes face aux fortes chaleurs, elles ont souvent des performances de ponte moindres, et leurs capacités d’adaptation à des variations de température liées aux aléas climatiques (et non uniquement à la chaleur) restent à évaluer.

Les scientifiques travaillent également sur les aliments qui pourraient être intéressants en cas de fortes chaleurs, notamment avec l’utilisation de plantes riches en antioxydants.

Les recherches sur l’embryogenèse

De nombreuses recherches réalisées en conditions expérimentales contrôlées ont en outre été réalisées pendant l’incubation des œufs afin de modifier l’expression des gènes impliqués dans la tolérance à la chaleur à moyen terme. C’est l’enjeu du projet SOLEIL, qui étudie comment la température d’incubation à des périodes précises du développement de l’embryon peut favoriser cette résilience, en collaboration avec l’Institut technique des filières avicole, cunicole et piscicole (Itavi) et des coopératives agricoles. Ces travaux sont pour l’instant principalement réalisés sur des poulets de chair, car la mortalité y est plus marquée en cas de forte chaleur.

Étudier la manière dont les poulets peuvent mieux s’adapter à la chaleur reste néanmoins quelque chose de complexe, notamment parce qu’il faut tenir compte d’un panel de facteurs. Il faut que les poulets continuent d’être résistants également à des baisses de température, notamment l’hiver si les animaux ont accès au plein air.

Il faut aussi avoir en tête que la tolérance thermique du poulet n’est pas la même en fonction de son âge. Il va être sensible au froid au début de sa croissance, c’est pour cela que l’on chauffe les bâtiments accueillant des poussins. En fin d’élevage, en revanche, le poulet de chair est plus vulnérable à la chaleur. Certaines études évaluent donc la possibilité d’acclimater précocement les poulets de chair à des variations de température et de faire le lien avec la multiperformance des animaux (croissance et efficacité alimentaire, santé, bien-être, impacts environnementaux et pour l’éleveur et pour les filières en général).

La recherche travaille ainsi sur de nombreux leviers qui sont aussi divers que complémentaires. C’est nécessaire, car, pour les poules et les poulets comme pour les humains, aucune solution miracle n’existe face au changement climatique. Une seule certitude demeure : les canicules sont vouées à être de plus en plus nombreuses, et il est donc primordial d’étudier et de mettre en pratique différentes façons d’atténuer leurs effets.


Angélique Travel, cheffe de projet santé et hygiène en production avicole et cunicole à l’Institut technique des filières avicole, cunicole et piscicole (Itavi, Paris) a participé à la rédaction de cet article.

The Conversation

Anne Collin-Chenot a reçu des financements de l’ANR, de l’Union Européenne, d’Adisseo, de DSM et de l’ANSES.

Sonia Metayer-Coustard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Vague de chaleur : les poules pondent moins d’œufs et des œufs plus petits – https://theconversation.com/vague-de-chaleur-les-poules-pondent-moins-doeufs-et-des-ufs-plus-petits-284846

L’accord de paix avec l’Iran doit exiger la libération de Narges Mohammadi et des autres prisonniers d’opinion

Source: The Conversation – in French – By Shadi Rouhshahbaz, PhD Candidate, Peace and Conflict Studies, The University of Melbourne; University of Newcastle

Narges Mohammadi, Nobel de la paix 2023, reste aujourd’hui privée de liberté et dans un état de santé précaire, placée sous surveillance médicale et sécuritaire à son domicile de Téhéran après avoir frôlé la mort en détention.
Compte X Narges Foundation

Alors que Washington et le régime des mollahs ont signé un accord pour mettre fin à près de quatre mois de conflit, le sort de la militante des droits humains Narges Mohammadi, pourtant figure emblématique de la lutte pour la liberté en Iran, demeure un angle mort des discussions.


Peu de femmes iraniennes sont aussi reconnues pour leur combat en faveur de la liberté en Iran que Narges Mohammadi, lauréate entre autres distinctions du prix Nobel de la paix du prix Andreï Sakharov, du Prix Olof Palme et des prix PEN et Unesco pour la liberté de la presse. Pourtant, son sort, de même que celui des autres prisonniers politiques iraniens, n’inquiète guère les responsables politiques qui pourraient agir en faveur de sa libération.

Lors des négociations qui ont abouti à la signature, ce 18 juin, d’un protocole d’accord entre l’administration Trump et les autorités de Téhéran pour mettre fin à leur guerre après près de quatre mois de conflit, le cas de Mohammadi n’a, selon toute vraisemblance, jamais été soulevé. L’Iran ne s’est pas engagé à libérer les prisonniers politiques, et rien n’indique que la partie américaine ait formulé une telle exigence au cours des discussions.

Il y a un peu plus d’un mois, Mohammadi luttait pour sa vie. Âgée de 54 ans, la militante a possiblement subi deux crises cardiaques alors qu’elle était détenue dans le nord du pays. Après deux semaines d’efforts pour obtenir l’accès à des soins médicaux, elle a obtenu une libération conditionnelle contre une caution exorbitante et a été admise dans un hôpital de la capitale. À la mi-mai, elle a été transférée depuis le service de soins intensifs où elle se trouvait à son domicile à Téhéran, où elle demeure placée sous surveillance médicale et étroite protection sécuritaire.

Lutter contre le régime

Depuis plus de vingt ans, Mohammadi s’emploie à documenter et à dénoncer les atteintes aux droits humains commises par le régime iranien. Parmi celles-ci figurent le recours à la peine de mort comme outil de contrôle social, ainsi que l’utilisation de la torture et de ce qu’elle nomme la « torture blanche » – soit l’isolement carcéral prolongé. Elle s’est également élevée contre un système d’apartheid de genre visant à brider le corps et la parole des femmes.

À la tête du Centre des défenseurs des droits de l’homme, une ONG iranienne, elle a documenté les abus, soutenu les prisonniers d’opinion et leurs familles, et milité pour l’abolition des exécutions et de l’isolement cellulaire. Pendant ses rares périodes de liberté, et surtout en prison, elle a poursuivi son travail sans relâche, recueillant les récits d’autres détenues pour en faire un réquisitoire contre l’État carcéral.

Arrêtée à au moins treize reprises depuis 1998, la dernière fois remontant à décembre 2025, Mohammadi a été condamnée, au total, à plus de 40 ans de prison.

Elle fait partie des milliers de prisonniers d’opinion que compte l’Iran. Depuis des décennies, les autorités iraniennes procèdent en toute impunité à des arrestations arbitraires à grande échelle. Elles ont arrêté aussi bien des adversaires réels du régime que des dissidents présumés, ainsi que des « prisonniers pour dettes » (ceux qui ne sont pas en mesure de s’acquitter de leurs obligations financières).

Face à la vague de contestation populaire qui a déferlé sur l’Iran fin 2025 et début 2026, les autorités ont procédé à l’interpellation de plus de 50 000 personnes, parmi lesquelles figuraient des défenseurs des droits de l’homme, des avocats, des professionnels de santé, des étudiants et même des enfants. On estime que des milliers d’autres ont été arrêtées depuis le début de la guerre.

Un grand nombre de ces prisonniers sont incarcérés dans des centres de détention secrets et non officiels gérés par les services de sécurité et de renseignement, où ils sont soumis à des tortures visant à leur extorquer des aveux. Certains encourent désormais la peine capitale.

Amnesty International estime qu’au moins 2 159 personnes ont été exécutées en Iran en 2025, soit plus du double du total enregistré en 2024. Depuis le début de la guerre, l’organisation indique qu’au moins 36 personnes ont été exécutées sur la base d’accusations à caractère politique.

Au nom de qui négocie-t-on la paix ?

L’administration Trump œuvre actuellement à la conclusion d’un nouveau « grand accord » avec Téhéran, qui promet d’apaiser les tensions actuelles, de rouvrir le détroit d’Ormuz et de contraindre l’Iran à renoncer à son programme nucléaire.

Depuis des décennies, les puissances occidentales suivent le même schéma de négociations avec l’Iran. Ces pourparlers ont tendance à se concentrer sur les instruments de la puissance dure : arsenal militaire, niveaux d’enrichissement de l’uranium, régime des sanctions, dissuasion. En revanche, ce qui est rarement abordé lors de ces négociations avec l’Iran, c’est le sort des prisonniers politiques ou l’importance des droits des femmes et des droits humains en général.

Les gouvernements, les institutions multilatérales et les médias affichent souvent leur solidarité symbolique avec le peuple iranien. Pourtant, lorsqu’ils disposent réellement d’un moyen de pression sur Téhéran dans le cadre des négociations, les dirigeants occidentaux invoquent volontiers « l’équilibre » et le « pragmatisme » – reléguant les droits humains au rang de préoccupation subsidiaire.

Mohammadi a passé des années à décortiquer, preuves à l’appui, les rouages de la répression en Iran. De sa cellule de prison, elle a été l’une des porte-voix les plus écoutées du mouvement « Femme, Vie, Liberté ». Mais elle n’a jamais siégé à la table des négociations. Ce phénomène dépasse l’Iran. Dans les conflits à travers le monde, des femmes comme Mohammadi sont saluées comme les « voix de la liberté », tout en étant largement exclues des instances où se décident les cessez-le-feu et les transitions politiques.

Les données des Nations unies et diverses études indépendantes continuent de montrer que les femmes restent dramatiquement sous-représentées en tant que négociatrices, médiatrices et signataires dans les processus de paix, malgré des décennies d’engagement en faveur de la diplomatie et de la recherche de la paix.

Ce que les négociateurs de paix devraient exiger

Après la signature de l’accord de paix provisoire, les négociations avec l’Iran entreront dans une phase plus délicate, axée sur le programme nucléaire de Téhéran.

Les Occidentaux gagneraient toutefois à clarifier la nature de la paix qu’ils entendent bâtir, et à quel prix. La « stabilité » ne saurait être acquise au détriment de l’appareil répressif qui a failli coûter la vie à Mohammadi et qui a tué tant d’autres au fil des ans.

Un accord de paix durable avec l’Iran ne devrait pas se limiter à un simple arrangement en matière de sécurité, mais constituer un cadre plus large de gouvernance et de sécurité humaine. Il faudrait commencer par exiger de l’Iran qu’il libère les prisonniers politiques, y compris Mohammadi.

Les négociateurs pourraient également tenter d’obtenir des engagements qui permettraient les progrès suivants :

Il ne sera pas facile d’amener le régime à accepter ces conditions. Mais si la communauté internationale a su faire preuve d’une inventivité remarquable dans l’édification d’un arsenal de sanctions, elle peut tout aussi bien mobiliser cette même ingéniosité pour placer ces exigences dans un accord qui se veut porteur de paix.

Honorer Narges Mohammadi ne saurait se réduire à la publication d’un communiqué de soutien ou à l’attribution d’une nouvelle distinction. C’est insister sur le fait que son combat définit ce qui est acceptable dans tout accord avec Téhéran. Cela signifie également veiller à ce que les défenseurs des droits des femmes aient leur place à la table des négociations.

The Conversation

Shadi Rouhshahbaz est associée au sein du groupe de réflexion Metafuture, conseillère principale en consolidation de la paix à l’Agency for Peacebuilding et ambassadrice de la paix de la Commission européenne au sein de One Young World. Elle a été boursière du programme « Women Peacemaker » 2023 à la Kroc School for International Peace and Justice de l’université de San Diego, ainsi que boursière du programme « Nuclear Disarmament Next Generation Foresight Practitioner » 2023 à la School of International Futures. Elle a également fondé en 2019 PeaceMentors, la première initiative de consolidation de la paix menée par des jeunes femmes en Iran.

ref. L’accord de paix avec l’Iran doit exiger la libération de Narges Mohammadi et des autres prisonniers d’opinion – https://theconversation.com/laccord-de-paix-avec-liran-doit-exiger-la-liberation-de-narges-mohammadi-et-des-autres-prisonniers-dopinion-285611

La Colombie va-t-elle basculer à l’ultradroite ?

Source: The Conversation – in French – By Hugo Corten, Doctorant en sciences politiques, Université Libre de Bruxelles (ULB)


Ce qu’il faut retenir :

  • Abelardo de la Espriella, candidat anti-establishment, a créé la surprise au premier tour de l’élection présidentielle colombienne en devançant la gauche.

  • Le bilan du président sortant Gustavo Petro est lourdement terni par l’échec de sa politique de « paix totale » (Paz Total).

  • Face à celui qui promet la tronçonneuse économique et une politique ultrarépressive, son adversaire au second tour, Iván Cepeda, successeur désigné de Petro, joue la carte judiciaire.


Aux yeux des observateurs de la vie politique colombienne, un tel triomphe aurait sans doute paru relever d’une divagation fiévreuse : le 31 mai, à mesure que le précompte se précisait, la tendance se confirmait pourtant bel et bien. Le candidat d’ultradroite, Abelardo de la Espriella, n’était pas seulement en train de dépasser la droite traditionnelle, il était en train de l’écraser ; il n’allait pas seulement talonner la gauche unitaire, mais bien la devancer.

L’avocat pénaliste de 47 ans, autodénommé El Tigre (le Tigre), s’érige donc en grand vainqueur de ce premier tour, et en favori pour le second tour prévu le dimanche 21 juin face au candidat de la gauche, Iván Cepeda.

La surprise de la Espriella

Encore relativement peu connu du grand public il y a quelques mois, de la Espriella a réussi à attirer 43,74 % des suffrages. En deuxième position, Iván Cepeda, sénateur du Pacto Histórico et héritier du président actuel Gustavo Petro, en a obtenu 40,9 %. Un record pour un candidat de gauche au premier tour de l’élection présidentielle, mais une déception au regard de l’écart entre les ambitions affichées pendant la campagne et ses presque 675 000 voix de retard. En troisième position, la grande perdante de ce scrutin, Paloma Valencia, sénatrice du Centro Democrático (droite conservatrice), obtient seulement 6,92 % des suffrages, soit 1 639 685 voix.

Depuis le début de la campagne, la quasi-totalité des sondages donnait Iván Cepeda en tête. Derrière lui devait se jouer un coude-à-coude serré entre la vieille droite oligarchique incarnée par Valencia et la nouvelle droite anti-establishment (antisystème) – ou, du moins, se présentant comme telle. La réalité du vote a, une fois encore, dépassé la fiction des sondages.

La gauche trop triomphaliste ?

L’espoir parcourait les mouvements de gauche : l’élection pouvait être remportée dès le premier tour. Il faut dire que le mandat de Gustavo Petro a laissé quelques marqueurs forts pour son électorat : hausse du salaire minimum, protection accrue des travailleuses et travailleurs, extension de la couverture retraite, une réforme agraire enfin mise en marche.

Sur la scène internationale, la Colombie s’est par ailleurs constituée comme porte-voix de l’anti-impérialisme et des puissances écologiques du Sud global. Ainsi, il a inlassablement dénoncé la politique israélienne à Gaza, qu’il qualifie de génocide – à l’instar de nombreuses ONG israéliennes et internationales ainsi que de la Commission d’enquête internationale indépendante de l’ONU –, et rompu ses relations avec Israël. Il a également pris en charge l’organisation de la COP16 sur la biodiversité à Calí en 2024.

Toutefois, outre ces points de satisfaction, des scandales majeurs ont lourdement entaché ce premier mandat progressiste de l’histoire colombienne : corruption, dépassements de plafonds de campagne, détournements de fonds publics, abus de pouvoir, mais aussi une grave crise du système de santé.

L’échec le plus lourd, ou du moins le plus central dans la perspective présidentielle, se situe assurément sur le plan de la sécurité. L’approche de Paz Total prônée par Petro et Cepeda, qui consistait à négocier avec l’ensemble des groupes armés, n’a donné lieu à aucune démobilisation d’ampleur. Plus embarrassant encore, elle permit aux organisations criminelles d’étendre leur contrôle sur de vastes pans du territoire. Si le taux d’homicides ne s’en est pas vu affecté – il est resté stable –, les déplacements forcés, les enlèvements et les extorsions ont connu une nette recrudescence. Dans un pays où la sécurité et la corruption figurent parmi les premières places sur la liste des préoccupations de l’électorat, il faisait peu de doute que cet héritage sécuritaire pèserait lourd sur la candidature de Cepeda.

Il semble pourtant que le Pacto Histórico n’ait pas pris la juste mesure de la situation ; ni sur cet héritage, ni sur l’état réel de l’échiquier politique national. Car la coalition progressiste a actuellement prise sur moins du quart du Sénat, et moins du cinquième de la Chambre. Elle reste lourdement minoritaire, et donc dépendante de ses alliances avec les forces du centre et de la droite modérée. Or ses relations avec ces formations se sont âprement distendues ces trois dernières années. À cause de visions politiques divergentes, certes, mais aussi du fait de l’usure provoquée par les coups de sang du président Petro – dont le conseil des ministres télévisé de février 2025 a constitué le point d’acmé. Le Pacto Histórico s’est progressivement retrouvé isolé. Un isolement qui pourrait coûter cher à son candidat au second tour.

Virage à l’extrême pour la droite conservatrice

De son côté, la droite a connu ses propres tumultes internes. Après quatre années passées à l’écart des responsabilités, ses figures de proue se sont engagées dans une course à la surenchère sécuritaire, en dénonçant le laxisme – voire l’accointance – du gouvernement à l’égard des guérillas et des narcotrafiquants.

À l’issue d’une consultation interne – dont de la Espriella avait été exclu –, c’est Paloma Valencia, option déjà radicale, qui fut désignée candidate officielle de son camp. Petite-fille d’un ancien président (Guillermo León Valencia Muñoz, 1962-1966), sa candidature incarnait la continuité avec la main de fer de l’uribisme, (courant hégémonique de la droite depuis plus d’une vingtaine d’années, du nom d’Alvaro Uribe, président de 2002 à 2010), mais en une version modernisée : une femme était candidate, et son colistier, Juan Oviedo, était ouvertement homosexuel.

De la Espriella, lui, a joué la carte inverse : celle de l’outsider politique animé d’une virilité masculine exubérante. Durant sa campagne, le « Tigre » a multiplié les railleries contre la politique politicienne, les saillies homophobes, les insultes misogynes, les comportements harcelants, mais aussi les procès – plus d’une centaine – intentés à l’encontre des journalistes trop peu conciliants à son goût.

Il s’est parallèlement engagé à « étriper la gauche » et à envoyer ses opposants politiques dans les geôles états-uniennes. C’est donc cette option-là, l’ultradroite virile anti-establishment, qui a devancé de près de 37 % la droite conservatrice d’appareil.

Recompositions et dynamiques politiques de l’entre-deux-tours

Iván Cepeda et Abelardo de la Espriella représentent donc deux profils opposés, tant sur le fond que sur la forme, tant par leur histoire que par leurs propositions. D’un côté, un tempérament stoïque, mesuré, entré dans la vie publique après l’assassinat en 1994 de son père, le sénateur communiste Manuel Cepeda, par des paramilitaires d’extrême droite (groupes armés privés ayant mené une campagne systématique d’extermination visant les militants de gauche dans les années 1980 et 1990). Iván Cepeda s’est ensuite engagé dans une carrière au Congrès comme porte-voix des victimes de crimes d’État. De l’autre, un tempérament histrionique, impulsif, tapageur, ayant fait fortune comme avocat de paramilitaires, de leurs alliés politiques et de plusieurs figures de la criminalité économique.

L’un promet la poursuite de programmes sociaux et de négociations avec les groupes armés, l’autre des allègements des impôts pour les entreprises, une baisse de 40 % des dépenses de l’État, la construction de dix mégaprisons et la prise de contrôle sur la totalité du territoire national dans les 100 jours suivant son entrée à la Casa de Nariño.

La dynamique de report de voix entre ces adversaires est, a priori, favorable à de la Espriella. Sans grande surprise, la perdante Paloma Valencia a appelé à voter pour ce dernier. Un appel relayé au niveau régional par ses alliés du continent : Donald Trump aux États-Unis, Javier Milei en Argentine, Nayib Bukele au Salvador, ou encore Daniel Noboa en Équateur.

Entre cette option ultradroitière et l’option sociale-démocrate de Cepeda, les forces du centre et du centre droit ont, comme ailleurs et souvent, quelques difficultés à s’orienter. Sergio Fajardo par exemple, arrivé en quatrième position après avoir recueilli plus d’un million de voix, a explicitement exclu toute adhésion à ces « deux extrêmes ». Toutefois, un accord avec quelques figures importantes du centre a été conclu ce mardi à Bogota.

À quelques jours du scrutin, aucun débat n’a encore eu lieu. De la Espriella poursuit ses provocations et ses insultes, et multiplie les visuels produits par IA le mettant en scène comme sauveur de la nation. Cepeda a quant à lui opté pour une méthode distincte, bien qu’offensive également. Le 11 juin, il a déposé une plainte auprès des autorités compétentes à l’encontre de la Espriella pour crimes contre l’humanité, association de malfaiteurs aggravée, financement du terrorisme et enrichissement illicite – toutes accusations fondées sur la proximité du candidat avec les paramilitaires.

Le premier mise sur l’hostilité à l’égard du pétrisme en agitant le chiffon rouge du « castro-chavisme » ; le second parie sur la prise de conscience du caractère scabreux, voire mafieux, de son adversaire pour mobiliser parmi les abstentionnistes, mais aussi pour rediriger une partie de l’électorat en sa faveur.

Or, à ce jeu-là, il n’est pas certain que la gauche l’emporte. Car comme le résultat du premier tour l’a confirmé, la haine, le mépris, les insultes et les agressions ne sont pas, en eux-mêmes, des repoussoirs. Dans un contexte de montée en tension sécuritaire, bien dirigés et bien investis, ces éléments s’avèrent au contraire capables de générer des rentes électorales considérables – plus importantes semble-t-il que l’amélioration des conditions matérielles d’existence. Reste à savoir si cette dynamique suffira à porter celui qui promet la tronçonneuse de Milei et des paramilitaires jusqu’à la Casa de Nariño, ou si le second tour marquera au contraire la constitution tardive d’un front uni face à l’ultradroite.

The Conversation

Hugo Corten a reçu des financements du Fonds de la Recherche Scientifique (FNRS)

ref. La Colombie va-t-elle basculer à l’ultradroite ? – https://theconversation.com/la-colombie-va-t-elle-basculer-a-lultradroite-285493

À Polytechnique, des diplômés dénoncent l’emprise des industriels sur les formations : coup d’éclat ou réveil écologique de fond ?

Source: The Conversation – in French – By Morgan Meyer, Directeur de recherche CNRS, sociologue, Mines Paris – PSL

Dans la prestigieuse École polytechnique, la dernière cérémonie de remise des diplômes a été perturbée par un groupe d’étudiants dénonçant l’influence de grands groupes sur les formations et les ravages de l’industrie sur l’environnement. Une action qui s’inscrit dans le sillage d’une série de prises de parole et de manifestations depuis 2020. Dans quelle mesure ce type de mobilisations marque-t-il un tournant dans l’engagement étudiant ?


Vendredi 12 juin 2026, un groupe d’élèves a fortement perturbé la cérémonie de remise de diplômes de l’École polytechnique. Portant des masques à l’effigie de Patrick Pouyanné (PDG de Total) et de Bernard Arnault (PDG de LVMH), les jeunes diplômés ont critiqué l’emprise, au sein de leur école, des « intérêts économiques et industriels qui participent aux ravages sociaux, écologiques et militaires ».

Après quelques heures seulement, de nombreux articles sur l’évènement ont été relayés dans les médias et les réseaux sociaux – une des vidéos de la scène compte déjà plus de 100 000 vues. On y entend notamment le slogan scandé par les manifestants :

« Et un, et deux, et trois degrés, pour Patrick Pouyanné ! »

La directrice générale de Polytechnique, Laura Chaubard, a immédiatement condamné la perturbation, estimant que le groupe ne « représente que lui-même » et qu’il a « instrumentalisé » la remise de diplôme.

L’histoire récente montre toutefois que la trentaine d’élèves qui ont manifesté vendredi dernier – sur les environ 500 présents – ne représente pas que « lui-même ». On se rappelle des mobilisations étudiantes contre l’implantation d’un centre R&D de Total sur leur campus (2000-2021), des pétitions et tribunes contre le projet d’un centre de recherche LVMH (2022), ou encore des élèves de Polytechnique qui ont signé le Manifeste étudiant pour un réveil écologique.

On se rappelle aussi que, dans une dizaine de grandes écoles, notamment les Mines de Paris et Sciences Po, des étudiants ont critiqué l’emprise de banques « polluantes » sur leurs formations (2024).

Reprenons aussi les discours très critiques de certaines promotions d’élèves de Polytechnique lors de leur remise de diplôme en 2022. Les accusations ont été, ici aussi, frontales et sans réserve : l’industrie, le capitalisme, l’école et la formation des élèves furent directement et conjointement critiqués. Les discours décrivaient la formation à Polytechnique comme « biaisée » et critiquaient un système devenu « dysfonctionnel ».

Un hacking politique

Si les jeunes diplômés des grandes écoles qui pointent du doigt publiquement certains groupes industriels ne représentent donc pas seulement « eux-mêmes », qu’en est-il de la critique de l’« instrumentalisation » ? La directrice générale de Polytechnique a raison sur ce point : la trentaine d’élèves a en effet détourné la remise de diplôme à des fins politiques. On comprend tout à fait sa réaction, comme celle – il faut le souligner – des nombreux élèves qui n’ont pas applaudi l’interruption.

Car le contraste est colossal. D’un côté, une remise de diplôme est un évènement festif et positif. C’est un rituel qui souligne la réussite. De l’autre, une critique radicale, politique et personnelle vient troubler cette ambiance festive. Mais ce n’est pas seulement ce contraste de forme qui explique le caractère explosif de l’action. C’est aussi le lieu de la scène : une grande école à qui on va souvent accoler des termes comme « prestigieux » et « élite ».

Si à cela on rajoute le fait que Polytechnique est une grande école militaire – et que les élèves ont un « devoir de réserve » qui les empêche de s’exprimer publiquement – tous les ingrédients sont réunis pour expliquer le retentissement médiatique actuel. Une école d’ingénieur qui forme de « bons soldats » capables de trouver des solutions aux problèmes actuels voit d’un mauvais œil des militants masqués qui vont « poser problème » en dénonçant l’emprise des grands groupes sur leur école.

Les nombreux commentaires postés en réaction aux vidéos diffusés sur les réseaux montrent que la perturbation ne fait pas l’unanimité. D’un côté, de nombreux internautes soulignent le « courage » des jeunes diplômés et leur lancent des « bravo ». De l’autre, les manifestants sont accusés d’être « hypocrites », car ils n’ont pas refusé leur diplôme ou quitté l’école.

Qualifiant la perturbation de « révolution bourgeoise », de nombreux commentaires supposent que les manifestants vont, dans le futur, travailler dans le même type de groupes qu’ils dénoncent et rouler en « Ferrari ».

Qu’est-ce qui a changé depuis 2022 ?

Qu’est-ce qui a changé depuis le discours très remarqué des huit « déserteurs » d’AgroParisTech lors de leur remise de diplôme – discours qui a instauré un nouveau phénomène au sein des grandes écoles : le « hacking » des remises de diplôme à des fins politiques ?

« Des étudiants d’AgroParisTech refusent les “jobs destructeurs” promus par leur école » (Le Parisien, 2022).

D’un côté, les perturbations et discours critiques se ressemblent au fil des années. On observe un certain goût pour la mise en scène ; une critique systémique assez franche, parfois radicale ; une focale sur les questions écologiques et climatiques, et des directions qui n’apprécient guère les perturbations. Mais, de l’autre, la critique a aussi évolué. Par exemple, au sein d’écoles dans lesquelles la critique était beaucoup moins radicale et audible, on va aussi observer de vives manifestations, comme cela a été le cas en novembre 2024 aux Mines de Paris.

Ensuite, les stratégies et le répertoire des mobilisations étudiantes se sont considérablement élargis. Si la parole reste le vecteur essentiel lors des mobilisations, s’y ajoute dorénavant une variété d’autres gestes, comme mettre des masques, déchirer son diplôme, ou encore démissionner avant de recevoir son diplôme.

Les discussions actuelles (et passées) ne se résument pas à une friction entre science et politique. Car ces discussions touchent à la substance même de ce qu’est un ingénieur. L’identité « classique » de l’ingénieur est celle d’une figure qui contrôle, qui conçoit des solutions et qui évacue toute forme d’affect et de politique.

Les mobilisations de plus en plus nombreuses et variées des jeunes diplômés montrent qu’une nouvelle identité est en train de concurrencer cette identité classique : une figure « écologiste », plus réflexive, plus critique, plus engagée, qui met en scène l’affect et le politique.

Les ingénieurs ne se laissent plus mettre dans une case.

The Conversation

Morgan Meyer ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. À Polytechnique, des diplômés dénoncent l’emprise des industriels sur les formations : coup d’éclat ou réveil écologique de fond ? – https://theconversation.com/a-polytechnique-des-diplomes-denoncent-lemprise-des-industriels-sur-les-formations-coup-declat-ou-reveil-ecologique-de-fond-285432

Peut-on (vraiment) améliorer ses réflexes ? Ou, pourquoi on ne devrait pas parler d’« arrêt réflexe » au football

Source: The Conversation – France in French (2) – By Laura Wallard, Maitresse de conférences des Universités, chercheuse au LAMIH UMR CNRS 8201, Université Polytechnique des Hauts-de-France; INSA Hauts-de-France

Maintenant que la Coupe du monde masculine de football a démarré, vous avez peut-être déjà regardé au moins un match. Si un gardien réalise un arrêt spectaculaire où il arrive à capter la balle alors que l’attaquant est très proche de sa cage, il y a fort à parier que le commentateur qualifie ce geste d’« arrêt réflexe ». Mais s’agit-il vraiment d’un réflexe au sens biologique du terme ?


La notion de réflexe est encore trop souvent utilisée de manière inadaptée. Ce malapropisme, très fréquent dans le domaine sportif (football, handball, sports de combat, etc.), s’illustre notamment chez les entraîneurs ou les formateurs par des expressions telles que « il faut adopter les bons réflexes » ou « il faut améliorer ses réflexes ». Ces exemples montrent qu’aujourd’hui encore beaucoup de personnes n’utilisent pas le bon terme, par manque d’informations, et commettent ainsi très souvent cette erreur lexicale.

Qu’est-ce qu’un réflexe ? De manière générale, l’organisme humain est capable de produire une grande variété de mouvements. Trois grands types de mouvements se différencient selon le niveau d’implication du système nerveux central (encéphale et moelle épinière) qui a pour fonction, notamment, d’organiser les commandes motrices.

Cette organisation hiérarchisée permet ainsi de caractériser et de déterminer ces trois niveaux de mouvements, et cela en fonction de leur complexité.

Le mouvement volontaire

Un mouvement dit volontaire est un mouvement consciemment programmé, exécuté et contrôlé de manière intentionnelle par des séquences motrices complexes générées par les centres nerveux supérieurs (comme le cerveau).

Sa réalisation relève principalement de quatre étapes : la phase de réception des stimulations sensorielles (sensation), de leur intégration et traitement (perception), la phase de préparation et de planification qui se base sur l’analyse multisensorielle du contexte et la prise de décision, celle de programmation regroupant l’ensemble des stratégies motrices et le choix de l’acte moteur et, enfin, la phase d’exécution comportant l’initiation, le contrôle, l’ajustement et la finalité du mouvement.

Ces différentes étapes illustrent la capacité du sujet à percevoir une information et à agir en conséquence plus ou moins rapidement selon son niveau d’expertise. Concrètement, plus le sujet est expert, plus son temps de réaction (entre la perception et l’action) sera court.

Les mouvements volontaires, tels que saisir un objet, pousser un ballon du pied ou arrêter un pénalty sont acquis et donc très perfectibles, grâce à l’apprentissage et à l’expérience du sujet. L’ensemble de ces mouvements volontaires sont automatisables grâce à la répétition et l’entraînement.

Le mouvement automatique

Un mouvement automatique ou automatisé constitue une habileté motrice créée et affinée par la répétition de l’acte moteur (mouvement volontaire) illustrant notamment le contrôle efficient du mouvement et l’expertise du sujet, et cela, de la rapidité de la prise d’information à l’exécution du mouvement (temps de réaction). Ce processus d’automatisation repose sur l’effet de l’apprentissage procédural, fruit de la pratique. Il devient dans ce cas stéréotypé et reproductible.

Sa faible latence fait que, très souvent, les personnes font l’erreur de parler de réflexes alors que ce n’en est pas un. C’est le cas pour « l’arrêt réflexe » du gardien de but, l’esquive en boxe ou lorsque l’on met les mains en avant ou en arrière lors d’une chute.

Claude Bonnet, professeur de psychologie cognitive expérimentale, explicite cette notion pour la première fois en 1986 :

« L’automaticité d’un geste est considérée comme acquise lorsqu’il peut se réaliser à bas niveau de vigilance, sans intention (sans y penser), avec une grande efficacité et qu’il résiste aux modifications. L’attention libérée s’oriente alors vers un niveau hiérarchique plus élevé de l’organisation de l’action, le plus souvent, la planification s’étend plus loin dans le futur. »

La marche constitue un exemple très concret de mouvement automatique. Nous sommes en effet capables, sauf cas particulier, de marcher tout en parlant sans devoir réfléchir aux contractions musculaires nécessaires pour avancer.

Le mouvement réflexe

Le mouvement dit réflexe représente les mouvements les plus élémentaires de la motricité. Contrairement aux mouvements volontaires et automatiques, qui nécessitent une décision consciente, les réflexes se déclenchent automatiquement afin de protéger l’organisme ou de maintenir son équilibre (par exemple, le retrait de la main si l’on touche une surface trop chaude).

Il est possible de les définir comme des réponses motrices innées, c’est-à-dire non acquises par la pratique et l’apprentissage. Ces réponses motrices innées sont provoquées par des stimuli sensoriels spécifiques alimentant des circuits spinaux courts et non contrôlés par la volonté.

Les mouvements réflexes s’assimilent donc à une réponse motrice involontaire, rapide et prévisible, à savoir stéréotypée en réponse à un stimulus. Il est impossible de les contrôler et encore moins de les maîtriser spécifiquement, et cela, bien que les réflexes fassent partie intégrante de la motricité. Leur fonction principale est de permettre une réaction d’urgence face à un événement qui peut nuire à l’intégrité physique de l’individu. C’est pourquoi la réponse motrice est très rapide. La toux, l’éternuement, le clignement des yeux constituent autant d’exemples d’actions réflexes.

Les réflexes sont généralement inconscients et associés le plus souvent à des fonctions dites « automatiques ». En effet, « certaines actions réflexes prennent progressivement l’allure d’actions nées de l’habitude et ne peuvent guère s’en distinguer » (Charles Darwin, 1872). C’est pourquoi la distinction avec le mouvement automatique s’avère parfois difficile, car celui-ci est souvent assimilé, de manière erronée, à un réflexe.

Fruit de l’entraînement et du traitement de l’information

Le langage d’un certain nombre de formateurs ou d’entraîneurs ne dit pas autre chose lorsqu’il propose à un sujet « d’améliorer » ses réflexes, alors qu’il lui propose en réalité de diminuer son temps de réaction nécessaire à l’apport d’une réponse à un stimulus donné.

Fruit d’un entraînement intensif ou d’une pratique quotidienne, habituelle, le mouvement automatique se révèle généralement plus complexe. Ce que l’on nomme de manière erronée « réflexe » est en réalité la production d’un mouvement très rapide, et le plus souvent efficace, surtout chez l’expert. Ce mouvement est aussi le fruit d’un traitement de l’information. Par exemple, lors d’un pénalty, le gardien de but anticipe la trajectoire supposée du ballon par la prise en compte de l’orientation de la course d’élan du tireur, de la pose du pied d’appui, de l’orientation du buste, etc.

Alors, non, nous ne pouvons pas améliorer nos réflexes. En revanche, grâce à l’entraînement, nous pouvons sans problème travailler sur nos réponses motrices automatisées (Cf. plus haut, mouvement volontaire et mouvement automatique) par l’amélioration de notre temps de réaction, à savoir la vitesse à laquelle notre cerveau détecte une information et décide d’agir, mais également par notre capacité à exécuter rapidement et efficacement un mouvement adapté à la situation.

Dire qu’une personne a de bons réflexes est tout à fait inapproprié. L’action du sujet soi-disant doté de bons réflexes relève en fait de l’anticipation et de la prédiction de trajectoire. Le cerveau est un générateur d’hypothèses, il est en effet capable de prédiction. Cela permet ainsi au sujet la mise en place de gestes préparatoires, d’ajustements posturaux anticipés intégrant dans la production de l’action les conséquences sensorielles attendues de cette action. Le sujet va donc anticiper sur les conséquences de l’action en utilisant la mémoire du passé, et plus particulièrement ici la mémoire dite procédurale. C’est ce qui fait notamment la différence entre un sujet novice et un sujet expert.

The Conversation

Laura Wallard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Peut-on (vraiment) améliorer ses réflexes ? Ou, pourquoi on ne devrait pas parler d’« arrêt réflexe » au football – https://theconversation.com/peut-on-vraiment-ameliorer-ses-reflexes-ou-pourquoi-on-ne-devrait-pas-parler-d-arret-reflexe-au-football-285009