La France devrait-elle s’inspirer du modèle démocratique suisse ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Raul Magni-Berton, Professeur de sciences politiques, AnthropoLab – Ethics, Institut catholique de Lille (ICL)

Le système politique suisse produit de très hauts niveaux de confiance des citoyens, qui s’expriment régulièrement sur les choix politiques publiques à travers des référendums. Le poids des citoyens transforme également la pratique des acteurs politiques, qui recherchent avant tout le consensus.


La Suisse est un pays, à bien des égards, exemplaire. Avec une dette publique la plus faible d’Europe et un produit intérieur brut (PIB) par habitant le plus élevé, il symbolise aujourd’hui une Europe dynamique telle qu’on aimerait l’imaginer. Il est encore d’usage d’attribuer cette réussite économique a des pratiques économiques douteuses, telles qu’une fiscalité faible associée à un blanchissement d’argent par le secret bancaire. Pourtant, cette mauvaise réputation se heurte de plus en plus aux faits.

Selon la Banque mondiale, la Suisse est le pays où la contribution du travail à son PIB – par rapport au capital – est la plus élevée du monde. Ce ne sont donc pas les capitaux les seuls responsables de la richesse suisse, loin de là. Quant au secret bancaire, il n’existe plus depuis 2018, et l’économie suisse se porte toujours aussi bien.

En fait, pour de nombreux chercheurs, tels que Lars P. Feld, Bruno S. Frey ou John G. Matsusaka, la raison principale du succès économique de la Suisse n’est autre que son système politique, qui produit de très hauts niveaux de confiance de la part des citoyens. Par exemple, l’enquête European Social Survey montrait, en 2023, que trois résidents suisses sur quatre pensaient avoir leur mot à dire sur les décisions politiques, contre un tiers en France.

Déjà il y a trente ans, Bruno S. Frey publiait un article où il conseillait à l’Union européenne d’imiter le modèle politique suisse, ce qui lui garantirait prospérité économique et légitimité politique. Le système politique suisse, qui comporte nombre de spécificités issues d’une histoire très particulière, est régulièrement identifié comme facteur de faible dette ou de forte croissance. Et si les pays voisins s’en inspiraient ?

Un système de démocratie directe original

La Suisse se caractérise d’abord par un système de démocratie directe original. Il consiste en un faisceau de droits des citoyens, qui leur permettent de rejeter certaines politiques, mais aussi de prendre des initiatives pour en proposer.

Plusieurs institutions fédérales garantissent ces droits :

  • le référendum obligatoire, obtenu en 1848. Aucune modification constitutionnelle n’est autorisée sans un vote populaire.

  • le référendum facultatif, mis en place au niveau fédéral en 1874. Il permet de voter sur toutes les lois, à condition qu’une minorité d’environ 1 % des citoyens le demande à travers une pétition.

  • l’initiative populaire, instaurée en 1891. Elle permet aux citoyens de prendre l’initiative de modifications constitutionnelles à travers une pétition d’environ 2 % de la population déclenchant un référendum.

Ces pratiques, reproduites, avec quelques variantes, dans chaque canton et chaque commune, permettent aux Suisses d’exercer un contrôle fort sur leurs élites, en créant les conditions d’une société de confiance dans les institutions et d’implication citoyenne.

C’est ainsi que la Suisse se trouve à être le seul pays européen où la confiance dans les représentants dépasse les 50 %, où les citoyens qui pensent avoir un fort impact sur la politique sont plus du double que dans n’importe quel autre pays européen.

Fédéralisme et culture du consensus

Par ailleurs, le fédéralisme compétitif donne aux régions – les cantons – un rôle extrêmement important. L’article 3 de la Constitution affirme que ce sont les cantons – en non la fédération suisse – qui sont souverains et « exercent tous les droits qui ne sont pas délégués à la Confédération ». Les cantons se protègent du niveau fédéral, en gardant notamment une dose importante de recettes fiscales, avec plus de 50 % des recettes qui sont directement collectées par les cantons et les communes. Cette concurrence produit un potentiel d’innovation et d’efficacité qui pousse l’économie suisse vers le haut.

Enfin, la culture du consensus est extrêmement importante en Suisse. Le gouvernement fédéral est composé de sept membres (le Conseil fédéral), dont la présidence est assurée chaque année par un membre différent. De plus, ces sept membres représentent de façon plus ou moins proportionnelle l’équilibre des forces au Parlement, selon une règle non écrite connue sous le nom de « formule magique ». Il n’y a donc pas à proprement parler de majorité et d’opposition, mais un conseil où majorité et opposition trouvent des compromis. Cette pratique contribue à stabiliser les politiques en évitant que, à chaque alternance, les règles changent.

Peut-on exporter le modèle suisse ?

Ce fonctionnement est très éloigné des modèles politiques occidentaux, rendant son exportation difficile. Pour autant, le cœur du système suisse peut très bien inspirer d’autres nations. Quel est-il ?

Dans un livre écrit avec Clara Egger, nous défendons l’idée qu’au cœur des institutions réside le contrôle populaire sur la Constitution (grâce à l’initiative populaire et au référendum obligatoire). Ces deux institutions produisent un décalage majeur avec les systèmes représentatifs classiques puisque ce n’est plus le Parlement qui a le dernier mot sur les décisions politiques, mais bien les citoyens. C’est cette spécificité qui produit les autres : une plus forte autonomie locale, une politique consensuelle et une démocratie directe efficace.

Plusieurs travaux théoriques et empiriques concordent sur le fait que la démocratie directe préserve mieux les pouvoirs locaux que les parlements nationaux, qui ont tendance à centraliser les pouvoirs. Lorsque les citoyens ont le dernier mot, ils modèrent cette tendance centralisatrice, maintenant le pouvoir proche d’eux. C’est pourquoi la Suisse est restée aussi décentralisée.

Cette logique est visible à travers des votations historiques aussi éloignées que le rejet d’un impôt fédéral direct en 1918 ou le rejet des mesures fédérales en faveur des médias en 2022. On pourrait également citer le refus de supprimer la compétence cantonale en matière d’équipement personnel des militaires en 1996 ou le rejet de la reforme du régime des finances fédérales en 1970. Ces votations marquaient le refus de voir le pouvoir fédéral prendre trop de place. On peut en conclure que la démocratie directe protège le fédéralisme suisse, avec une autonomie des territoires favorable au développement économique.

Effet de la démocratie directe sur la politique de consensus

Face à des citoyens qui peuvent annuler ou modifier les décisions prises par les élus, ces derniers ont l’obligation de promouvoir des politiques le plus consensuelles possible afin d’éviter la sanction populaire. Les négociations avec les partis d’opposition ou les groupes de la société civile sont monnaie courante afin d’éviter que l’un d’eux fasse appel aux électeurs. Dès lors, les Suisses non seulement pensent avoir un impact sur la politique (souvent sans même avoir à voter !), mais de plus ils ont une confiance exceptionnelle dans leurs élus, non pas parce que ces derniers sont plus dignes de confiance, mais parce qu’ils craignent d’être sanctionnés.

Un modèle pour la France ?

Si l’initiative populaire et le référendum obligatoire sont les éléments essentiels de ce système performant, ils n’épuisent pas la palette des outils démocratiques dont les Suisses disposent. Le référendum facultatif est le moyen le plus utilisé pour annuler les décisions prises par les représentants, et donc l’élément dissuasif le plus important. Il reste toutefois un instrument dérivé qui doit son efficacité aux deux premières institutions.

Le système politique suisse est un ovni en Europe. Ses nombreuses spécificités ont poussé à le considérer comme difficilement exportable. Pourtant, le cœur de ce système est assez simple à définir : ce sont les citoyens suisses – et non leurs représentants élus – qui ont le dernier mot sur toutes les décisions.

Deux institutions garantissent cette souveraineté populaire : l’initiative populaire et le référendum obligatoire. En France, introduire ces deux institutions requiert un amendement mineur à l’article 89 de la Constitution de 1958, en y introduisant le référendum obligatoire (par l’abrogation de l’alinéa 3) et l’initiative citoyenne. Cette proposition, faite pour la première fois en 2019, a été soumise trois fois à l’Assemblée nationale, dont la dernière, en 2026, lors de la niche parlementaire du groupe écologiste. Finalement, nous n’en sommes pas si loin.

The Conversation

Raul Magni-Berton a co-fondé les mouvements Solution démocratique et Espoir-RIC. Il a conseillé certaines villes comme Poitiers et Grenoble, ainsi que des députés sur la façon d’introduire la démocratie directe dans la Constitution. Il a reçu des financements de la Commission européenne, en tant que membre de l’Horizon Europe Twin4dem, pour étudier les phénomènes de recul démocratique. Il est membre de l’ANR Plutobias, qui étudie l’influence de l’argent en politique.

ref. La France devrait-elle s’inspirer du modèle démocratique suisse ? – https://theconversation.com/la-france-devrait-elle-sinspirer-du-modele-democratique-suisse-283731

Ce que la crise d’Ormuz a changé (ou non) au monde de l’énergie

Source: The Conversation – France (in French) – By Patrice Geoffron, Professeur d’Economie, Université Paris Dauphine – PSL

À la mi-juin 2026, les États-Unis et l’Iran ont signé, sous médiation pakistanaise, un protocole censé mettre fin à la guerre. Le détroit d’Ormuz, fermé depuis le 28 février, a commencé à rouvrir tandis que le prix du baril refluait. Après près de quatre mois de stress intense, l’heure est propice à un bilan d’étape. La crise a-t-elle rebattu les cartes de l’énergie mondiale ? Ou n’a-t-elle fait que confirmer des vulnérabilités patentes ?


À chaque crise énergétique revient la tentation d’annoncer un tournant historique. Le blocage du détroit d’Ormuz, devenu depuis la fin février le point de rupture d’une guerre ouverte, n’échappe pas à cet audit. Une fois les marchés apaisés et les tankers de retour, la crise d’Ormuz aura peut-être moins changé le monde de l’énergie, qu’elle en aura révélé les failles quasi sismiques.

Un extincteur… dans la maison en feu

Depuis des décennies, les marchés se rassuraient d’une idée simple. En cas de rupture, la capacité de production inutilisée de l’OPEP (sa « capacité de réserve ») pourrait être mobilisée pour compenser. La crise d’Ormuz a fortement altéré cette assurance. Car l’essentiel de cette capacité, logée en Arabie saoudite, aux Émirats et au Koweït, se trouvait précisément derrière le verrou.

Pour le dire autrement, l’extincteur était dans le bâtiment en feu… L’idée rassurante selon laquelle Riyad pourrait toujours ouvrir les vannes pour calmer les marchés ne vaut que si les barils peuvent effectivement sortir. La marge de sécurité qui fondait la confiance des marchés depuis le contre-choc des années 1980 s’est révélée ineffective en la circonstance.

Des flux qui deviennent des armes

Henry Farrell et Abraham Newman avaient théorisé l’interdépendance instrumentalisée. Soit l’idée que les nœuds dominants des réseaux mondiaux, financiers, numériques ou logistiques, peuvent être transformés en armes par ceux qui les contrôlent. Ormuz en offre une illustration « chimiquement pure ». Des chercheurs parlent désormais de « dilemmes de flux ». Cette expression désigne le piège où se trouvent les économies ouvertes, dont l’intégration crée des dépendances dont il est coûteux de s’extraire.




À lire aussi :
Après le départ des Émirats arabes unis, assiste-t-on à la fin de l’Opep ? Et faudra-t-il la regretter ?


Lorsque l’Iran ferme Ormuz, il n’invente pas une arme nouvelle, il active un levier latent, inscrit depuis longtemps dans la géographie des flux. Fermer le détroit relevait jusqu’ici de l’arme à effet autolimitant, l’Iran en payant lui-même le prix. Un régime acculé a fini par franchir le pas, y voyant non plus un suicide mais un ultime levier de dissuasion. C’est ce que Xavier Carpentier-Tanguy qualifie de « rhéopolitique », l’art de contrôler les flux plutôt que les territoires, de les régler, les moduler, les interrompre.

De nouveaux buts de guerre

Une rupture mérite d’être isolée, car elle dépasse le seul détroit. Après l’Ukraine, Ormuz confirme l’avènement d’une véritable guerre des infrastructures énergétiques, où raffineries, terminaux, gazoducs et réseaux électriques ne sont plus des dommages collatéraux mais des cibles de premier choix. En Ukraine, la Russie a fait du réseau une arme à part entière, lançant neuf vagues d’attaques coordonnées sur le système électrique entre mars et août 2024 et privant le pays d’environ 9 gigawatts de capacité, soit près d’un tiers de sa consommation d’avant-guerre. La logique est désormais explicite : frapper l’énergie de l’adversaire pour atteindre son économie et sa population.

La crise d’Ormuz prolonge ce répertoire à l’échelle du Golfe. Depuis le 28 février, des dizaines de sites énergétiques ont été visés dans neuf pays : raffineries, champs pétroliers, terminaux gaziers et dépôts d’hydrocarbures confondus… Les États-Unis et Israël ont frappé les installations iraniennes, de la raffinerie de Tondguyan, au sud de Téhéran, à plusieurs dépôts de la capitale, et ont visé à plusieurs reprises l’île de Kharg, d’où part l’essentiel des exportations iraniennes. L’infrastructure énergétique, jadis sanctuarisée par la dissuasion, devient un champ de bataille assumé, et c’est peut-être là le changement le plus lourd de conséquences, car il transforme chaque terminal, chaque gazoduc et chaque centrale en cible potentielle des conflits à venir.

Une carte des puissances redessinée

La crise a enfin révélé une asymétrie de puissance énergétique. Les États-Unis, redevenus exportateurs nets de pétrole et premiers exportateurs mondiaux de GNL, en sortent relativement protégés, voire renforcés. « Que le pétrole coule à flots », a lancé Donald Trump en annonçant la réouverture. À six mois des élections de mi-mandat, son administration a fait de la baisse des prix une priorité, et la posture de domination énergétique américaine a trouvé dans Ormuz une confirmation éclatante. Cette protection reste pourtant très relative, car les prix se forment sur un marché mondial et l’automobiliste du Midwest a lui aussi vu grimper le prix à la pompe de près de 60 %.

À l’autre extrémité, l’Asie a été la plus exposée. La Chine occupe une position singulière, premier acheteur du pétrole du Golfe, donc premier exposé, mais aussi détenteur du principal levier sur Téhéran. La guerre a par ailleurs tendu la relation transatlantique, révélant des désaccords profonds entre Washington et les Européens sur l’usage de la force et les priorités stratégiques.

Surtout, la cohésion interne de l’OPEP s’est profondément fissurée, l’un de ses membres, l’Iran, retournant le détroit contre les autres, tandis que les Émirats arabes unis ont quitté l’organisation après près de soixante ans. Le choc d’Ormuz n’aura pas seulement neutralisé l’OPEP au moment où on l’attendait le plus, il aura accéléré un déclin que certains jugent déjà irréversible.

Un choc d’abord supporté par le Sud

La crise a aussi rappelé que ses premières victimes ne sont pas toujours celles que l’on croit. Vue du Sud, comme le souligne un volume collectif du Policy Center for the New South, la fermeture d’Ormuz a moins menacé l’essence des automobilistes occidentaux que la sécurité alimentaire de pays importateurs. Le détroit laisse en effet passer une part majeure des engrais phosphatés, de l’ammoniac et de matières critiques dont le monde se découvre tributaire, si bien qu’une interruption durable fait planer le risque d’une stagflation mondiale et de tensions sociales dans les économies les plus fragiles.

Les 3,4 milliards d’habitants qui vivent dans des États consacrants déjà plus à leur dette qu’à la santé ou à l’éducation y sont en première ligne, et jusqu’aux producteurs de minerais d’Amérique du Sud, contraints de revoir leurs débouchés. Même les pays exportateurs n’y gagnent guère, leurs recettes accrues étant absorbées par le renchérissement de leurs importations.

Europe : une dépendance déplacée plus que réduite

La crise confirme que la diversification engagée après l’invasion de l’Ukraine n’a pas réduit la dépendance européenne aux hydrocarbures. Elle l’a déplacée, de la Russie vers le Golfe et les États-Unis, c’est-à-dire d’une zone « sismique » vers d’autres. L’Europe est entrée dans la crise avec des stocks de gaz historiquement bas, 46 milliards de mètres cubes à la fin février contre 60 et 77 les deux hivers précédents, et un prix du gaz industriel deux à cinq fois supérieur à celui des États-Unis, comme le documentait le rapport Draghi.

La chimie, les engrais et la sidérurgie y ont vu ressurgir le spectre de 2022, et le choc énergétique s’est superposé au choc commercial des tarifs douaniers américains, une double exposition inédite depuis la stagflation des années 1970. La vulnérabilité européenne n’est donc, à l’évidence, pas conjoncturelle. Substituer un fournisseur à un autre ne change rien à la quantité d’énergie fossile importée, seulement l’adresse de l’expéditeur.

De l’urgence de décarboner pour sécuriser

Que retenir, alors ? La réponse structurelle à Ormuz n’est ni un énième oléoduc de contournement ni un fournisseur de substitution. C’est la décarbonation, entendue comme une stratégie de sécurité économique et non comme une simple contrainte climatique, formant une assurance contre le prochain choc d’Ormuz comme contre un éventuel chantage au GNL américain.

Les leviers existent, et ils sont connus. Il s’agit d’électrifier les procédés là où la technologie le permet, de déployer l’hydrogène bas carbone pour les usages à haute température difficilement électrifiables, de relever drastiquement l’efficacité énergétique et de développer la flexibilité de la demande. Chacun réduit mécaniquement l’exposition de nos économies aux chocs fossiles importés.

France 24 2026.

Le Clean Industrial Deal adopté par la Commission en 2025 articule d’ailleurs explicitement décarbonation et résilience industrielle, en reconnaissant que réduire la dépendance aux hydrocarbures importés est à la fois un objectif climatique et un levier de compétitivité et de sécurité.

Selon les calculs fondés sur le World Energy Investment 2026 de l’AIE, les investissements bas carbone, déployés depuis la COP 21 en 2015, ont permis d’éviter 260 milliards de dollars d’importations fossiles en 2025 aux grandes régions importatrices (Europe, Chine, Inde, Japon, Corée…). En 2026, ces économies, selon les conditions de sortie du conflit, pourraient atteindre de 350 à 400 milliards de dollars. Dont une centaine de milliards pour l’UE. Chaque technologie décarbonée fonctionne comme une police d’assurance dont la prime de risque géopolitique accroît mécaniquement le rendement.

Un révélateur, plus qu’un tournant

La crise d’Ormuz de 2026 n’aura donc rien d’une anomalie de l’Histoire. De la guerre des tankers des années 1980 aux alertes de 2011, 2019 et 2025, la menace est un invariant de la géopolitique de l’énergie. Si rien d’autre ne bouge, Ormuz 2026 ne sera qu’un choc particulièrement violent, prolongeant une longue série.

Si la décarbonation y est enfin lue comme une politique de sécurité, alors, rétrospectivement, cette crise sera célébrée comme un tournant. Et, ironie, Donald Trump en contribuant au chaos pétrogazier aura été un promoteur (bien involontaire) de la transition énergétique.

The Conversation

Patrice Geoffron est membre fondateur de l’Alliance pour la Décarbonation de la Route. Il siège dans différents conseils scientifiques: CEA, CRE, Engie.

ref. Ce que la crise d’Ormuz a changé (ou non) au monde de l’énergie – https://theconversation.com/ce-que-la-crise-dormuz-a-change-ou-non-au-monde-de-lenergie-285820

Ce que la crise d’Ormuz a changé (ou pas) au monde de l’énergie

Source: The Conversation – France (in French) – By Patrice Geoffron, Professeur d’Economie, Université Paris Dauphine – PSL

À la mi-juin de 2026, les États-Unis et l’Iran ont signé, sous médiation pakistanaise, un protocole censé mettre fin à la guerre. Le détroit d’Ormuz, fermé depuis le 28 février, a commencé à rouvrir, tandis que le prix du baril refluait. Après près de quatre mois de stress extrême, l’heure est propice à un bilan d’étape. La crise a-t-elle rebattu les cartes de l’énergie mondiale ? Ou n’a-t-elle fait que confirmer des vulnérabilités patentes ?


À chaque crise énergétique revient la tentation d’annoncer un tournant historique. Le blocage du détroit d’Ormuz, devenu depuis la fin février le point de rupture d’une guerre ouverte, n’échappe pas à cet audit. Une fois les marchés apaisés et les tankers de retour, la crise d’Ormuz aura peut-être moins changé le monde de l’énergie, qu’elle en aura révélé les failles quasi sismiques.

Un extincteur… dans la maison en feu

Depuis des décennies, les marchés se rassuraient d’une idée simple. En cas de rupture, la capacité de production inutilisée de l’OPEP (sa « capacité de réserve ») pourrait être mobilisée pour compenser. La crise d’Ormuz a fortement altéré cette assurance. Car l’essentiel de cette capacité, logée en Arabie saoudite, aux Émirats et au Koweït, se trouvait précisément derrière le verrou.

Pour le dire autrement, l’extincteur était dans le bâtiment en feu… L’idée rassurante selon laquelle Riyad pourrait toujours ouvrir les vannes pour calmer les marchés ne vaut que si les barils peuvent effectivement sortir. La marge de sécurité qui fondait la confiance des marchés depuis le contre-choc des années 1980 s’est révélée ineffective en la circonstance.

Des flux qui deviennent des armes

Henry Farrell et Abraham Newman avaient théorisé l’interdépendance instrumentalisée. Soit l’idée que les nœuds dominants des réseaux mondiaux, financiers, numériques ou logistiques, peuvent être transformés en armes par ceux qui les contrôlent. Ormuz en offre une illustration « chimiquement pure ». Des chercheurs parlent désormais de « dilemmes de flux ». Cette expression désigne le piège où se trouvent les économies ouvertes, dont l’intégration crée des dépendances dont il est coûteux de s’extraire.




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Une rupture mérite d’être isolée, car elle dépasse le seul détroit. Après l’Ukraine, Ormuz confirme l’avènement d’une véritable guerre des infrastructures énergétiques, où raffineries, terminaux, gazoducs et réseaux électriques ne sont plus des dommages collatéraux mais des cibles de premier choix. En Ukraine, la Russie a fait du réseau une arme à part entière, lançant neuf vagues d’attaques coordonnées sur le système électrique entre mars et août 2024 et privant le pays d’environ 9 gigawatts de capacité, soit près d’un tiers de sa consommation d’avant-guerre. La logique est désormais explicite : frapper l’énergie de l’adversaire pour atteindre son économie et sa population.

La crise d’Ormuz prolonge ce répertoire à l’échelle du Golfe. Depuis le 28 février, des dizaines de sites énergétiques ont été visés dans neuf pays : raffineries, champs pétroliers, terminaux gaziers et dépôts d’hydrocarbures confondus… Les États-Unis et Israël ont frappé les installations iraniennes, de la raffinerie de Tondguyan, au sud de Téhéran, à plusieurs dépôts de la capitale, et ont visé à plusieurs reprises l’île de Kharg, d’où part l’essentiel des exportations iraniennes. L’infrastructure énergétique, jadis sanctuarisée par la dissuasion, devient un champ de bataille assumé, et c’est peut-être là le changement le plus lourd de conséquences, car il transforme chaque terminal, chaque gazoduc et chaque centrale en cible potentielle des conflits à venir.

Une carte des puissances redessinée

La crise a enfin révélé une asymétrie de puissance énergétique. Les États-Unis, redevenus exportateurs nets de pétrole et premiers exportateurs mondiaux de GNL, en sortent relativement protégés, voire renforcés. « Que le pétrole coule à flots », a lancé Donald Trump en annonçant la réouverture. À six mois des élections de mi-mandat, son administration a fait de la baisse des prix une priorité, et la posture de domination énergétique américaine a trouvé dans Ormuz une confirmation éclatante. Cette protection reste pourtant très relative, car les prix se forment sur un marché mondial et l’automobiliste du Midwest a lui aussi vu grimper le prix à la pompe de près de 60 %.

À l’autre extrémité, l’Asie a été la plus exposée. La Chine occupe une position singulière, premier acheteur du pétrole du Golfe, donc premier exposé, mais aussi détenteur du principal levier sur Téhéran. La guerre a par ailleurs tendu la relation transatlantique, révélant des désaccords profonds entre Washington et les Européens sur l’usage de la force et les priorités stratégiques.

Surtout, la cohésion interne de l’OPEP s’est profondément fissurée, l’un de ses membres, l’Iran, retournant le détroit contre les autres, tandis que les Émirats arabes unis ont quitté l’organisation après près de soixante ans. Le choc d’Ormuz n’aura pas seulement neutralisé l’OPEP au moment où on l’attendait le plus, il aura accéléré un déclin que certains jugent déjà irréversible.

Un choc d’abord supporté par le Sud

La crise a aussi rappelé que ses premières victimes ne sont pas toujours celles que l’on croit. Vue du Sud, comme le souligne un volume collectif du Policy Center for the New South, la fermeture d’Ormuz a moins menacé l’essence des automobilistes occidentaux que la sécurité alimentaire de pays importateurs. Le détroit laisse en effet passer une part majeure des engrais phosphatés, de l’ammoniac et de matières critiques dont le monde se découvre tributaire, si bien qu’une interruption durable fait planer le risque d’une stagflation mondiale et de tensions sociales dans les économies les plus fragiles.

Les 3,4 milliards d’habitants qui vivent dans des États consacrants déjà plus à leur dette qu’à la santé ou à l’éducation y sont en première ligne, et jusqu’aux producteurs de minerais d’Amérique du Sud, contraints de revoir leurs débouchés. Même les pays exportateurs n’y gagnent guère, leurs recettes accrues étant absorbées par le renchérissement de leurs importations.

Europe : une dépendance déplacée plus que réduite

La crise confirme que la diversification engagée après l’invasion de l’Ukraine n’a pas réduit la dépendance européenne aux hydrocarbures. Elle l’a déplacée, de la Russie vers le Golfe et les États-Unis, c’est-à-dire d’une zone « sismique » vers d’autres. L’Europe est entrée dans la crise avec des stocks de gaz historiquement bas, 46 milliards de mètres cubes à la fin février contre 60 et 77 les deux hivers précédents, et un prix du gaz industriel deux à cinq fois supérieur à celui des États-Unis, comme le documentait le rapport Draghi.

La chimie, les engrais et la sidérurgie y ont vu ressurgir le spectre de 2022, et le choc énergétique s’est superposé au choc commercial des tarifs douaniers américains, une double exposition inédite depuis la stagflation des années 1970. La vulnérabilité européenne n’est donc, à l’évidence, pas conjoncturelle. Substituer un fournisseur à un autre ne change rien à la quantité d’énergie fossile importée, seulement l’adresse de l’expéditeur.

De l’urgence de décarboner pour sécuriser

Que retenir, alors ? La réponse structurelle à Ormuz n’est ni un énième oléoduc de contournement ni un fournisseur de substitution. C’est la décarbonation, entendue comme une stratégie de sécurité économique et non comme une simple contrainte climatique, formant une assurance contre le prochain choc d’Ormuz comme contre un éventuel chantage au GNL américain.

Les leviers existent, et ils sont connus. Il s’agit d’électrifier les procédés là où la technologie le permet, de déployer l’hydrogène bas carbone pour les usages à haute température difficilement électrifiables, de relever drastiquement l’efficacité énergétique et de développer la flexibilité de la demande. Chacun réduit mécaniquement l’exposition de nos économies aux chocs fossiles importés.

France 24 2026.

Le Clean Industrial Deal adopté par la Commission en 2025 articule d’ailleurs explicitement décarbonation et résilience industrielle, en reconnaissant que réduire la dépendance aux hydrocarbures importés est à la fois un objectif climatique et un levier de compétitivité et de sécurité.

Selon les calculs fondés sur le World Energy Investment 2026 de l’AIE, les investissements bas carbone, déployés depuis la COP 21 en 2015, ont permis d’éviter 260 milliards de dollars d’importations fossiles en 2025 aux grandes régions importatrices (Europe, Chine, Inde, Japon, Corée…). En 2026, ces économies, selon les conditions de sortie du conflit, pourraient atteindre de 350 à 400 milliards de dollars. Dont une centaine de milliards pour l’UE. Chaque technologie décarbonée fonctionne comme une police d’assurance dont la prime de risque géopolitique accroît mécaniquement le rendement.

Un révélateur, plus qu’un tournant

La crise d’Ormuz de 2026 n’aura donc rien d’une anomalie de l’Histoire. De la guerre des tankers des années 1980 aux alertes de 2011, 2019 et 2025, la menace est un invariant de la géopolitique de l’énergie. Si rien d’autre ne bouge, Ormuz 2026 ne sera qu’un choc particulièrement violent, prolongeant une longue série.

Si la décarbonation y est enfin lue comme une politique de sécurité, alors, rétrospectivement, cette crise sera célébrée comme un tournant. Et, ironie, Donald Trump en contribuant au chaos pétrogazier aura été un promoteur (bien involontaire) de la transition énergétique.

The Conversation

Patrice Geoffron est membre fondateur de l’Alliance pour la Décarbonation de la Route. Il siège dans différents conseils scientifiques: CEA, CRE, Engie.

ref. Ce que la crise d’Ormuz a changé (ou pas) au monde de l’énergie – https://theconversation.com/ce-que-la-crise-dormuz-a-change-ou-pas-au-monde-de-lenergie-285820

Les chercheurs ont divisé par deux leurs vols professionnels sans y être contraints

Source: The Conversation – in French – By Tamara Ben Ari, Chercheuse en sciences de l’environnement, Inrae

Les scientifiques français fréquentent moins les aéroports. Safwan Mahmud/Unsplash, CC BY

Alors que le trafic aérien mondial a retrouvé, voire dépassé, ses niveaux d’avant-Covid, les personnels de la recherche français auxquels nous sous sommes intéressés font exception : leurs déplacements en avion ont été divisés par deux par rapport à 2019, et cette baisse se maintient dans le temps.

Nos récentes analyses montrent que ces scientifiques, toutes disciplines confondues, se déplacent aux mêmes endroits et pour les mêmes raisons, mais deux fois moins qu’auparavant. Résultat : les émissions de gaz à effet de serre (GES) liées aux déplacements professionnels ont, elles aussi, été divisées par deux, sans qu’aucune contrainte réglementaire ne l’ai imposé.

Comment ces résultats ont-ils été obtenus ?

Nous avons analysé la plus grande base de données existante sur l’empreinte carbone de la recherche, construite par le groupement de recherche (GDR) Labos 1point5 grâce à l’outil libre et open source GES 1point5.

La base de données ainsi constituée regroupe près d’un million de déplacements professionnels réalisés entre 2019 et 2024 dans environ un tiers des laboratoires de recherche français. Cette base, construite grâce au travail collaboratif de centaines de laboratoires de recherche volontaires, permet de suivre l’évolution du nombre de déplacements, des distances parcourues, des modes de transport utilisés (avion, train) et des émissions de gaz à effet de serre associées. Elle est basée sur les listings de voyages financés par les laboratoires. Le nombre de déplacements, vérifiés et corrigés ligne à ligne peut enfin être normalisé par le nombre de personnels du laboratoire.

Nous avons « décomposé » les émissions de GES annuelles de façon à répondre à trois questions simples :

• Voyage-t-on moins souvent ?
• Voyage-t-on moins loin ?
• Utilise-t-on des modes de transport moins carbonés ?

Nous montrons que la diminution de la fréquence des déplacements, tous modes confondus, explique à elle seule environ la moitié de la réduction totale des émissions observée depuis 2019. Ensuite, la distance moyenne parcourue par déplacement diminue d’environ 17 %, et l’intensité carbone moyenne par kilomètre parcouru diminue d’environ 20 %. Cette évolution de la baisse de l’intensité carbone tient avant tout à la montée en proportion du ferroviaire, nettement moins émetteur que l’aérien.

En quoi est-ce important ?

Les déplacements professionnels représentent une part importante de l’empreinte carbone de la recherche (environ 25 % en 2019). Montrer qu’il est possible de diviser ces émissions par deux remet en cause l’idée selon laquelle la mobilité aérienne serait incompressible dans les métiers compétitifs, collaboratifs ou fortement internationalisés.

Le contraste entre la recherche et d’autres secteurs professionnels, où le trafic aérien semble repartir à la hausse, malgré des informations fragmentaires, suggère que cette transformation est à relier à une certaine autonomie organisationnelle du champ scientifique ainsi, éventuellement, au consensus scientifique autour des enjeux climatiques.

Cette réduction drastique des émissions de GES invite à nuancer l’idée que l’absence de régulation contraignante généralisée – qu’elle soit imposée par le haut au niveau national ou par le bas dans les laboratoires – signifie une incapacité à dépasser la seule quantification des émissions de GES. Nos résultats suggèrent au contraire que des transformations importantes ont eu lieu, en l’absence de politiques climatiques ambitieuses. L’appropriation de la question climatique au sein des laboratoires, accompagnée par des initiatives dédiées telles que Labos 1point5, a pu y contribuer.

Nos résultats plaident enfin pour un « verrouillage vertueux », qui permettrait d’éviter un retour progressif aux niveaux d’émissions de gaz à effet de serre antérieur au Covid.

Quelles suites à cette recherche ?

Il reste à comprendre plus finement pourquoi cette transformation s’est maintenue dans le temps, et si elle est parfaitement représentative de l’ensemble de l’enseignement supérieur et de la recherche. Plusieurs facteurs peuvent être en jeu pour expliquer nos observations : les effets durables de la pandémie sur l’offre et la demande en déplacements, la généralisation et la diversification des usages de la visioconférence, la hausse du prix des billets d’avion et de train, mais aussi la diffusion progressive de nouvelles normes de sobriété dans le monde académique.

La question devient alors celle d’une possible écologisation du monde académique : assiste-t-on à une redéfinition progressive de ce qui est considéré comme une mobilité légitime ou nécessaire dans la recherche ? Répondre à cette question est crucial pour comprendre si les évolutions observées sont conjoncturelles ou le signe d’une transformation plus profonde du secteur, ainsi que leur possible diffusion à d’autres secteurs. Des études similaires conduites dans d’autres pays seront nécessaires pour mieux comprendre les déterminants et la stabilité des changements observés en France.


Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches, commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui les ont menées, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.

The Conversation

Tamara Ben Ari est co-fondatrice de Labos 1point5

Léa Marquet et Philippe-e. Roche ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Les chercheurs ont divisé par deux leurs vols professionnels sans y être contraints – https://theconversation.com/les-chercheurs-ont-divise-par-deux-leurs-vols-professionnels-sans-y-etre-contraints-282805

Ces scientifiques qui autopsient les cétacés échoués sur nos côtes

Source: The Conversation – France (in French) – By Olivier Van Canneyt, Ingénieur de recherche, La Rochelle Université

Ils sont 500 hommes et femmes répartis un peu partout sur les côtes françaises. Tout au long de l’année, on les appelle lorsqu’un mammifère marin s’échoue sur une plage, que ce soit un phoque ou bien un cachalot, en passant par des dauphins et même des lamantins ou des éléphants de mer en outre-mer.

Les informations qu’ils ont pu recueillir lors des quelque 35 000 examens réalisés à ce jour sont précieuses pour la science. Elles permettent de mieux comprendre ces mammifères encore très mystérieux et d’étudier les effets des activités humaines en mer.

Olivier Van Canneyt, ingénieur de recherche à La Rochelle Université et directeur adjoint de l’unité d’appui et de recherche Pelagis (CNRS – La Rochelle Université), coordonne ce réseau. Il nous raconte ce travail particulier, ses défis logistiques comme ses évolutions, depuis les années 1970 jusqu’aux récents échouages d’un rorqual boréal à l’île de Ré, en Charente-Maritime, et d’un très méconnu Mesoplodon de True, à Capbreton dans les Landes.


The Conversation : Comment est né le Réseau national d’échouage (RNE) ?

Olivier Van Canneyt : C’est une longue histoire. Elle commence dans les années 1970. Un docteur en médecine, du nom de Raymond Duguy, était conservateur au Muséum national d’histoire naturelle de La Rochelle et il a commencé à s’intéresser aux mammifères marins qui vivaient le long des côtes françaises.

Des globicéphales noirs.
U. S. Fish and Wildlife Service, CC BY

À cette époque, il y avait encore très peu de données disponibles à leur sujet. En 1963, un échouage de masse était survenu sur l’île d’Yeu : tout un groupe de globicéphales noirs sont morts sur la plage. Le Dr Duguy a alors été sollicité pour venir faire des observations sur ces animaux. Il a, comme cela, réalisé que les échouages permettaient d’acquérir des informations sur la présence des animaux au large de nos côtes.

Raymond Duguy a alors commencé à réfléchir à la façon dont ce genre d’informations pouvait être recueilli efficacement et, au début des années 1970, s’est mis en place le réseau Échouage, avec des associations, des muséums, des laboratoires. Il y avait déjà des correspondants du réseau du nord de la France jusqu’en Méditerranée.

Le Docteur Duguy
Le docteur Duguy.
Pelagis, Fourni par l’auteur

Comment a évolué, depuis, le réseau ?

O. V. C. : Au début, l’objectif était très naturaliste. On voulait répondre à des questions comme « Quelles sont les espèces ? », « Où peut-on les retrouver ? », « À quelle saison ? ».

Dans les années 1980, on s’est intéressé également à la biologie des animaux, et on s’est rendu compte qu’il y avait aussi un intérêt à faire des prélèvements sur ces animaux pour pouvoir répondre à des questions, telles que « Que mangent ces espèces ? », « Combien de temps vivent-elles ? », « Comment se reproduisent-elles ? ».

Dans les années 1980 ont également eu lieu les premières thèses fondées sur les données du réseau Échouage.

Dans les années 1990, ensuite, les causes de mortalité ont commencé à constituer un nouvel intérêt, du fait de pics d’échouages de dauphins sur la côte atlantique. On a alors voulu répondre à des questions sur les origines et les saisonnalités de ces phénomènes. Le lien a été rapidement fait avec les captures accidentelles dans les engins de pêche.

Il y a donc eu un intérêt inédit portant sur l’identification des causes de mortalité de manière précise pour comprendre les pressions que subissent ces animaux vis-à-vis des activités humaines. Chez d’autres grands cétacés, il y avait aussi des problèmes de collision. Les échouages pouvaient alors être utilisés comme un indicateur des menaces, d’autant plus que, entre temps, le réseau Échouage s’était alors largement étoffé, en matière de maillage géographique, de nombre de participants. Il devenait aussi de plus en plus connu des communes, des services de secours.

Depuis d’autres questions sont advenues. En plus de l’étude des mammifères marins, de la structure des populations, ont émergé des enjeux, comme les contaminants, l’impact des changements environnementaux.

Nous avons également pu constituer une des plus importantes banques de données de prélèvements de tissu et d’organes en Europe. De nombreux laboratoires viennent d’ailleurs la consulter. Nous avons aussi pu intégrer les départements et collectivités d’outre-mer à notre réseau.

Et enfin, nous avons ajouté une compétence supplémentaire à notre réseau : celle des vétérinaires qui peuvent faire de vraies nécropsies légales, pouvant être entendues devant un tribunal. Une nécropsie est une autopsie réalisée sur un animal mort.

Les vétérinaires permettent également d’ajouter leur compétence sanitaire à notre réseau. Concrètement, on regarde désormais également s’il y a des maladies émergentes chez les mammifères marins.

Examen d’un rorqual échoué à Verdon-sur-Mer en 2017
Examen d’un rorqual échoué à Verdon-sur-Mer, en Gironde, en 2017.
Fourni par l’auteur

Aujourd’hui, vous avez 500 correspondants partout en France, mobilisables pour un échouage de phoque comme d’un rorqual de plus de 15 tonnes. Logistiquement, comment est-ce que cela se passe ?

O. V. C. : On assure une permanence sept jours sur sept, tous les jours de l’année, avec un numéro unique. Dès qu’un mammifère marin échoue sur une plage, on nous appelle. Ce sont parfois des particuliers qui font une rapide recherche Internet, tapent « Que faire si un dauphin échoue », par exemple, et tombent directement sur nous. Ce sont sinon les communes qui nous appellent, car elles connaissent la procédure, qui a été très efficacement relayée au fil des années par les ministères et les préfectures.

Une fois qu’on est prévenus, tout dépend du cas de figure. Est-ce un animal vivant ? un animal mort ? un petit ? un gros ? La plupart du temps, on a affaire à des animaux morts de petites tailles, donc facilement manipulables avec les moyens d’une commune. On va alors évacuer l’animal du domaine public maritime et, avec le correspondant mobilisé, décider de ce qu’on va faire de l’animal en fonction de son état de décomposition.

Rorqual échoué à Ars-en-Ré en 2017
Rorqual échoué à Ars-en-Ré, sur l’île de Ré, en Charente-Maritime, en 2017.
Fourni par l’auteur

Si l’état de décomposition permet de faire une nécropsie très poussée, on va transporter l’animal dans un laboratoire vétérinaire ou une autre structure permettant de le faire. Si l’état de décomposition ne le permet pas, l’examen va se faire directement sur le terrain par le ou la correspondante qui a une formation. Cet examen sera avant tout externe. On va vérifier l’espèce, le sexe, faire des mesures, regarder s’il y a des indices sur la cause de la mort.

Ensuite, le ou la correspondante peut éventuellement ouvrir l’animal pour un examen partiel qui permet de collecter quelques prélèvements, documenter l’état de santé de l’animal sans forcément aboutir véritablement à une conclusion sur la cause de la mort. C’est ce qu’il se passe pour les petits animaux qui échouent morts sur nos côtes, soit 90 % des cas.

Pour les grandes espèces, la logistique devient tout de suite un défi. Chaque cas est particulier, mais, généralement, ce sont les préfectures qui prennent en main la logistique en suivant nos conseils, qui varient en fonction du site d’échouage, de l’espèce, de sa taille… Selon nos indications, les préfectures vont alors réquisitionner les moyens nécessaires. Cela peut être des pelleteuses ou des grues, par exemple. L’animal peut parfois être transporté d’un seul bloc. Si ce n’est pas le cas, on fera l’examen directement sur la plage et ensuite on le découpera avec des engins de BTP pour faire les prélèvements.

J’imagine qu’un cétacé qui échoue sur une plage, cela attire les curieux. Est-ce quelque chose qui entrave votre travail ?

O. V. C. : En général, il y a très vite un périmètre de sécurité établi par la préfecture. C’est important pour la sécurité de tout le monde, de l’animal, s’il est toujours vivant, des promeneurs et celle des éventuels animaux de compagnie. Il est primordial d’éloigner les chiens, par exemple, pour éviter de possibles transmissions de pathogènes.

Une fois ce périmètre dressé, nous ne sommes pas pour interdire aux gens de venir observer. Quand on est assez nombreux, on tâche même en général de faire en sorte que quelqu’un puisse aller à la rencontre du public pour répondre à leurs éventuelles questions, potentiellement faire de la sensibilisation au passage, éviter le possible partage de fausses informations.

Pendant que certains regardent, vos correspondants s’affairent donc à l’examen qui tâche d’élucider les causes de la mort. Comment peut-on les déterminer ?

O. V. C. : Cet examen, réalisé par un correspondant vétérinaire ou non, permet d’aboutir à une probabilité de cause de la mort. Parfois, les causes de la mort paraissent évidentes : quand l’animal présente des traumatismes importants, des blessures liées à une collision, à une capture accidentelle, des morsures liées à une compétition avec une autre espèce ou une prédation. Ce genre de choses est assez facile à détecter, il n’y a pas forcément besoin d’être vétérinaire pour voir ces indices-là.

Mais savoir si ces marques ont été infligées avant la mort on non, si elles ont pu provoquer la mort, ce sont des choses, qui sont plus complexes, auxquelles on forme nos correspondants.

S’il n’y a pas d’indices très marqués, la nécropsie vétérinaire permettra en général de donner d’autres clés de compréhension. Cet examen va aboutir à un tableau clinique permettant d’évaluer l’état de santé de l’animal. Les prélèvements effectués vont être envoyés en laboratoire et permettre de nous donner certaines informations au-delà de l’âge de l’animal et de ce qu’il a mangé.

Ce sont, par exemple, des données virologiques, bactériologiques, histologiques, c’est-à-dire la structure microscopique des tissus et des organes. Ces examens sont très complémentaires de ceux effectués par les vétérinaires et permettent d’identifier, par exemple, les agents infectieux, si l’origine de la mort est pathologique.

Récemment, deux cétacés sont morts sur nos côtes : un très rare Mesoplodon de True, d’une tonne environ, à Capbreton et un rorqual boréal de 14,5 mètres et de 15 tonnes sur l’île de Ré, les 28 et 29 mai 2026. Est-ce difficile de réagir quand il y a une telle simultanéité entre deux échouages ?

O. V. C. : Le mésoplodon s’est échoué un jeudi. C’est un animal qui se transporte facilement, et on a pu faire l’autopsie le vendredi. Le rorqual s’est lui échoué vendredi soir. Il a ensuite été gruté et mis dans un grand camion. Il a malheureusement dû être coupé pour cela, car il était impossible de le faire entrer avec sa nageoire caudale, qui a donc été sectionnée. Il a ensuite été transporté jusqu’au port de commerce de La Rochelle, sur un site fermé au public, où on a pu faire les opérations de découpe pour l’examen.

Illustration d’un Mesoplodon de True
Illustration d’un Mesoplodon de True.
Jörg Mazur, CC BY

Dans les deux cas, c’est l’équipe de La Rochelle qui a été mobilisée, et c’est la même vétérinaire qui a donc examiné les deux cétacés.

Une fois l’examen et les prélèvements faits, que devient la carcasse d’un animal qui fait 15 tonnes ?

O. V. C. : Par le passé, les carcasses pouvaient servir pour l’alimentation animale, mais plus maintenant, car il est désormais interdit de recycler les carcasses d’animaux sauvages. Ces animaux partent donc à l’équarrissage puis sont incinérés. Nos prélèvements, eux, rejoignent la banque de prélèvements de tissus et d’organe.

Rorqual boréal échoué sur l’île de Ré le 29 mai 2026
Rorqual boréal échoué sur l’île de Ré, le 29 mai 2026.
Fourni par l’auteur

Que sait-on aujourd’hui sur la cause de la mort de ces deux animaux ?

O. V. C. : Dans les deux cas, il faut commencer par regarder les commémoratifs, c’est-à-dire les circonstances de l’échouage. Dans ces deux cas, les animaux se sont échoués vivants. C’est quelque chose qui interroge toujours : est-ce accidentel, comme c’est le cas souvent avec les dauphins quand ils viennent chasser dans des eaux peu profondes ?

Dans ces deux cas récents, on a affaire à des animaux qui sont plutôt océaniques. Ils vivent très au large, à de grandes profondeurs. Ces deux cas étaient donc assez exceptionnels et ne peuvent pas être accidentels. Il y a forcément une cause initiale à ces échouages.

Mésoplodon de True échoué à Capbreton le 28 mai 2026
Mésoplodon de True échoué à Capbreton, le 28 mai 2026.
Fourni par l’auteur

Nous n’avons pas vu de traumatismes, de blessures sur ces animaux. Pour le mésoplodon, il y a eu un concours de circonstances, qui a pu nous interroger, avec des travaux qui ont lieu en mer à ce moment pour poser une ligne de haute tension sous l’eau. Rien ne nous dit qu’il y a un lien, mais rien ne nous dit non plus le contraire.

Ce qui est plus flagrant, au regard des premiers examens qui ont été faits, c’est que c’étaient deux animaux qui n’étaient pas en très bonne condition physique, même si les manipulations sont très difficiles sur des animaux de cette taille. On attend désormais les retours d’analyse des prélèvements, mais, d’après notre vétérinaire, on est plutôt sur la piste de pathologies.

Ces deux animaux se sont échoués lors d’un pic de chaleur très anormal pour un mois de mai en Europe. Est-ce que cela peut avoir une incidence sur les échouages de ces mammifères marins ?

O. V. C. : Nous n’avons pas noté jusqu’ici d’influence des épisodes aigus de forte température. Les changements environnementaux ont probablement une incidence, mais d’un autre ordre : on note, par exemple, un changement des aires de répartition des animaux, probablement lié à la disponibilité de leurs proies qui peut être modifiée du fait du changement de températures entre autres. C’est ce que l’on suspecte notamment pour certaines espèces de cétacés qui sont de plus en plus souvent observées dans les eaux côtières, comme le dauphin commun, mais aussi, certaines années, des espèces plus océaniques comme le rorqual commun.

Plus généralement, y a-t-il des saisonnalités dans les échouages ?

O. V  C. : Il y a effectivement des saisons d’échouage, qui diffèrent en fonction des espèces. Donc toute l’année, on a des échouages, mais certaines périodes sont généralement plus calmes. C’est le cas du printemps. On sort de l’hiver où on a des pics d’échouages de petits cétacés, car il y a une forte densité de petits cétacés en Atlantique et en Manche, qui viennent notamment hiverner dans le golfe de Gascogne, par exemple. En été, on va retrouver ces animaux en Bretagne et, donc, on aura alors un pic d’échouage en Bretagne.

Pour ce qui concerne les phoques, les échouages sont souvent en lien avec la période de reproduction, qui a lieu à l’automne pour les phoques gris et en été pour les phoques veau-marin. Néanmoins, des phoques sont signalés tout au long de l’année, quasiment tous les jours, notamment sur les côtes de Manche, parfois sur des plages où l’on ne s’attend pas à les trouver. Mais, le plus souvent, ce sont simplement des individus venus se reposer. Dans ce cas, c’est souvent aussi un défi que de distinguer à distance un phoque en « détresse » qui nécessite une intervention d’une présence normale.


Année après année, les échouages sont-ils en hausse ?

O. V. C. : Sur les côtes françaises, les échouages présentent des effectifs élevés, mais sont relativement stables depuis quelques années, cela dépend des espèces.

Entre 2016 et 2023, on a observé des hausses par rapport à la normale, notamment pour le dauphin commun. Les échouages de phoques sont en augmentation, ceux de marsouins communs ou de globicéphales noirs, par exemple, diminuent. Pour les grands cétacés, comme les rorquals, on a eu des années avec des pics également et avec des animaux qui étaient plutôt amaigris, qui semblaient dénutris. Cela nous a quelque peu interpellés.

Surtout quand on regarde ce qui se passe ailleurs, ce que l’on tâche de faire régulièrement. Or, on sait que, sur la côte ouest des États-Unis, il y a de fortes mortalités de grandes baleines en lien justement avec la disponibilité des ressources. Il y a des années chaudes où la disponibilité des ressources est moindre et où les animaux ont du mal à se nourrir. C’est quelque chose que l’on pourrait aussi voir dans nos eaux, mais les rorquals se maintiennent très loin des côtes et les échouages sont aussi dépendants des conditions de dérive de ces années.

Les échouages sont toujours une occasion d’améliorer nos connaissances, mais dans quelles mesures sont-ils parfois évitables ?

O. V. C. : La plupart des animaux qui échouent sur nos côtes sont morts en mer, c’est donc difficile d’éviter un échouage, sauf à éviter la mort en mer. Si celle-ci est naturelle, comme c’est le cas souvent, rien n’est possible. Si, par contre, elle est d’origine humaine, on peut bien sûr travailler sur des mesures visant à éviter cela. C’est justement ce que l’on tâche de faire avec les pêcheurs, ou bien, en Méditerranée, avec les grands navires qui peuvent entrer en collision avec les baleines.

Concernant les animaux vivants, dans les cas d’échouages accidentels, une intervention humaine peut parfois permettre de remettre les animaux à l’eau, et peut les sauver. Mais pour cela, comme pour les animaux morts, il ne faut rien faire soi-même. Il faut toujours rester à distance, nous appeler au plus vite et suivre les consignes que l’on pourra donner en fonction de la situation.

The Conversation

Olivier Van Canneyt ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Ces scientifiques qui autopsient les cétacés échoués sur nos côtes – https://theconversation.com/ces-scientifiques-qui-autopsient-les-cetaces-echoues-sur-nos-cotes-285547

Comment Marc Bloch a révolutionné le métier d’historien

Source: The Conversation – France in French (3) – By Valérie Theis, Professeure d’histoire du Moyen Âge, École normale supérieure (ENS) – PSL

L’historien et résistant français Marc Bloch en 1944. Spécialiste d’histoire médiévale, cofondateur de la revue _Annales d’histoire économique et sociale_, l’universitaire fut aussi cadre dirigeant des Mouvements unis de la Résistance (MUR). Marc Bloch a été exécuté par la Gestapo, le 16 juin 1944. Wikimédia

Marc Bloch (1886-1944), historien et résistant, entre au Panthéon ce 23 juin. Quel fut son apport scientifique ? On peut citer son ambition de faire dialoguer histoire et sciences sociales (économie, sociologie, anthropologie), son approche comparatiste de l’étude des sociétés et son refus de s’enfermer dans une histoire nationale, la mobilisation de matériaux très divers (outre les textes, les images, les objets, les paysages…) ou encore la volonté de s’adresser au grand public comme aux savants.


L’historien Marc Bloch (1886-1944), qui fait son entrée au Panthéon le 23 juin 2026 en compagnie de son épouse, Simonne Vidal (1894-1944), reste inégalement connu dans le très grand public. Lorsqu’il l’est, c’est d’abord la figure du héros de la Résistance qui domine plutôt que celle de l’universitaire. Du côté des historiens, la figure de Marc Bloch est en revanche très familière, aussi bien pour ses travaux sur le Moyen Âge que pour avoir été, en 1929, avec Lucien Febvre, le fondateur des Annales. D’abord appelée Annales d’histoire économique et sociale, cette revue, quoique centrée sur l’histoire, ambitionnait de promouvoir le dialogue avec toutes les sciences sociales tout en étant accessible au grand public, le premier de ces objectifs ayant été cependant plus durablement atteint que le second.

Marc Bloch semble être l’archétype de l’universitaire respectable. C’est ainsi qu’il apparut à Georges Altman, alors un des principaux rédacteurs du journal Franc-Tireur, à l’automne 1942, au moment de son entrée dans la clandestinité, à Lyon :

« Un monsieur de 50 ans, décoré, le visage fin sous les cheveux gris argent, le regard aigu derrière ses lunettes, sa serviette d’une main, une canne dans l’autre. »

Mais on se trompe souvent en jugeant les gens sur leur apparence. À cette date, il avait déjà révolutionné bien plus que l’histoire du Moyen Âge. Il n’aimait en effet pas se penser comme un médiéviste et il avait raison car, plus de quatre-vingts ans après sa mort, il continue à inspirer des historiens spécialistes de toutes les périodes.

De quelle révolution son œuvre était-elle porteuse, et pourquoi continue-t-elle à avoir de tels effets sur ses lectrices et ses lecteurs d’aujourd’hui ?

Partir des questions plutôt que des faits

La méthode de Marc Bloch se caractérise par un certain nombre d’éléments originaux, qui devaient beaucoup à son excellente connaissance des sciences sociales de son temps. Grand lecteur des productions de ses collègues européens, comme en donne un aperçu du travail en cours visant à reconstituer sa bibliothèque, il refusait de s’enfermer dans une historiographie nationale. Il n’hésitait pas à recourir à la longue durée, pour étudier par exemple les transformations des campagnes françaises, et au comparatisme entre les sociétés en faveur duquel il avait présenté un premier manifeste, à Oslo, en 1928.

Donnant toujours la première place à l’analyse des pratiques sociales, il rêvait d’étendre le questionnaire de l’histoire à toutes les échelles et à toutes les dimensions de l’expérience humaine. Comme il le rappelait dans Apologie pour l’histoire ou métier d’historien,

l’histoire « n’interdit, à l’avance, aucune direction d’enquête, qu’elle doive se tourner de préférence vers l’individu ou la société, vers la description des crises momentanées ou la poursuite des éléments les plus durables ».

Mais, pour ce faire, la science historique doit toujours partir d’une question et s’efforcer d’y répondre en mobilisant tous les types de matériaux disponibles (textes, images, objets, paysages, témoignages pour les périodes les plus contemporaines, etc.) et en les passant au crible d’une analyse critique.

Marc Bloch n’a cependant jamais renié les enseignements de ses maîtres, qu’il s’agisse de ceux qui avaient été ses professeurs à l’École normale supérieure ou d’autres, comme Ferdinand Lot à qui il dédia le dernier de ses livres publiés de son vivant, la Société féodale (en deux volumes, 1939-1940), qui appartenaient à la mouvance des historiens dits positivistes ou de l’école méthodique, dont les partis pris étaient présentés dans la célèbre Introduction aux études historiques, de Charles-Victor Langlois et Charles Seignobos.

Là où ces historiens s’arrêtaient, estimant avoir accompli leur tâche une fois qu’ils avaient extrait de leur matériau ce que l’on appellerait aujourd’hui des données fiables, Marc Bloch considérait que le travail de l’historien pouvait tout juste commencer, en posant au matériau ainsi rassemblé de nouvelles questions susceptibles de nous permettre d’approfondir notre compréhension des modes de fonctionnement et de pensée des sociétés du passé.

Rendre leur complexité aux sociétés médiévales

Il appliqua d’abord cette méthode à l’étude du servage qu’il envisagea non plus comme une question juridique mais comme une « un chapitre jusqu’ici trop négligé de l’histoire financière des Capétiens ».

Pour comprendre ce qu’avait pu être le servage, et, tout particulièrement ce qui le distinguait de l’esclavage antique, il partit du XIIIᵉ siècle, lorsque les sources devenaient plus abondantes à l’occasion d’affranchissements collectifs de serfs du domaine royal. Il montra en outre que ces affranchissements avaient été, pour la monarchie, le moyen de garder le contrôle sur des communautés rurales en voie d’enrichissement. Ils transformaient une dépendance juridique désormais mal acceptée en une dépendance économique, les serfs ayant accepté d’acheter leur liberté. La monarchie avait ainsi du même coup trouvé un moyen de remplir des caisses toujours plus vides à mesure que son champ d’action se développait.

Cette manière de renouveler à la fois l’histoire politique et l’histoire sociale, en abordant une question au prisme non pas du droit mais des pratiques sociales, suscita des incompréhensions de longue durée, comme en témoigne un célèbre article de Léo Verriest paru dans la Revue du Nord en 1939. Ce dernier considérait en effet qu’il ne faisait aucun doute que les serfs appartenaient à « une classe juridique nettement distincte de toutes les autres » quand Bloch soulignait, pour sa part, le caractère tardif de la formalisation juridique et insistait sur le fait que, pendant longtemps, une personne était serve non en vertu de textes normatifs, mais parce qu’elle était considérée comme telle par les autres.

C’est finalement en allant encore plus loin, c’est-à-dire en publiant, en 1924, les Rois thaumaturges, un livre consacré à la croyance, largement partagée du Moyen Âge, en la capacité des rois de France et d’Angleterre à guérir les écrouelles par imposition des mains, qu’il fit lui aussi un miracle en impressionnant même ceux que sa méthode laissait dubitatifs, qu’ils soient décontenancés par la difficulté à classer le livre dans un champ disciplinaire bien identifié, qu’ils en contestent certains concepts, comme celui de représentation collective, ou qu’ils en soulignent les erreurs, inévitables dans un livre brassant autant de sources et de périodes. Mais il fallut encore bien des années pour que l’ouvrage soit tenu, a posteriori, comme une œuvre d’avant-garde pour toute l’histoire des mentalités et l’anthropologie historique, avant de devenir un classique.

Ainsi, la dimension révolutionnaire de Marc Bloch tint à sa capacité à maîtriser l’érudition médiévale tout en la confrontant à la sociologie, à l’économie ou à l’anthropologie. Mais même s’il fut considéré comme un des historiens les plus prometteurs de sa génération, ce choix avait un prix. Il fut parfois jugé trop classique par les modernes de son temps, y compris parfois par son complice des Annales Lucien Febvre, et trop moderne par les plus classiques de ses collègues. Il n’en reste pas moins que la plupart de ses collègues furent marqués par la manière dont il ouvrit, plus largement que jamais, le champ des problèmes que les historiens pouvaient s’autoriser à explorer, jusqu’aux « façons de sentir et de penser » des hommes et femmes du Moyen Âge.

Refusant de s’enfermer dans l’érudition dont se contentaient nombre de ses collègues médiévistes, Bloch parvint à éclairer de manière inédite les logiques de fonctionnement des sociétés médiévales et à en mettre en lumière les profondes transformations au cours des quelque mille années qu’il dura. La fécondité de ses travaux et de certaines de ses intuitions mit cependant longtemps à sortir du cercle restreint des spécialistes, dont certains, comme le grand historien italien Carlo Ginzburg, rappelèrent régulièrement ce que leur orientation vers l’histoire, ou leur méthode, devait à Marc Bloch.

Comment, des décennies après sa mort, et en dépit de ce qu’Olivier Lévy-Dumoulin, a qualifié de procès en béatification – ce processus de transformation de l’homme et de l’historien en un modèle, qui commença dès la fin de la guerre sous la plume de Lucien Febvre – Marc Bloch a-t-il pu garder une dimension suffisamment novatrice pour que sa profession continue à le considérer comme l’une de ses références ?

Comme on l’a vu, la méthode de Bloch et son ambition pour l’histoire restent évidemment au cœur de la réponse, mais elles ne doivent cependant pas faire oublier l’importance de son style, qui se distingue nettement de la plupart de ceux de ses collègues.

Le style est l’homme même

La célèbre phrase d’Apologie pour l’histoire ou métier d’historien, dans laquelle il affirmait : « Je n’imagine pas, pour un écrivain, de plus belle louange que de savoir parler, du même ton, aux doctes et aux écoliers », a pu contribuer à construire l’image d’une sorte d’instituteur national un peu désuet. Mais tout, dans la manière dont Marc Bloch s’adresse à ses lecteurs et ses lectrices, dément cette impression.

Dans les Rois thaumaturges, il invite, à la manière d’un enseignant en train de faire cours à ses élèves, à le suivre dans son investigation au gré d’innombrables questions. Et lorsqu’il donne des conseils de méthode pour aborder la recherche historique lors de son premier cours à Clermont-Ferrand, en octobre 1940, il le fait toujours de manière très concrète en montrant, avec une grande économie de moyens, la diversité des sources mobilisables, le milieu social qui les a produites, les raisons pour lesquelles elles ont été conservées et ce pourquoi l’interprétation en est à la fois si cruciale et si complexe, aucune d’entre elles n’ayant été, à l’origine, produite pour qu’un historien en fasse le matériau d’une enquête scientifique :

« Voici un bail de terre, une charte de franchises, un livre de comptes, un livre de prières – ou encore les débris de vaisselle jetés dans le lac voisin par l’homme des palafittes. Le notaire qui a conservé le bail ou les parties qui l’ont conservé ; les bourgeois qui ont obtenu du seigneur à beaux deniers sonnant la reconnaissance écrite de leurs privilèges ; le marchand qui serrait tous les soirs dans son coffre le précieux registre ; le clerc qui disait sa messe ; le cuisinier des âges préhistoriques : tous ces gens-là ne songeaient guère aux intérêts de l’histoire. Ils les ont servis, sans le savoir, très efficacement. »

Avec ses collègues, lorsqu’il s’autorise à livrer le fond de sa pensée, ses jugements sont souvent cinglants, comme dans ce célèbre extrait de sa lettre à Lucien Febvre, du 22 juin 1938 :

« Et je pourchasserai toujours, avec la même vigueur, tant que le Destin m’en laissera un peu, et l’érudition oiseuse, qui est bêtise, et la pseudo-illumination de pseudo-idées, qui est hallucination (ou paresse) ».

Derrière le père de famille respectable bouillonne donc un intellectuel et un enseignant passionné qui, dès lors qu’on aborde son domaine, celui de l’enseignement et de la réforme qu’il en attend dans la France de l’après-guerre, n’hésite pas à appeler lui-même à la révolution :

« C’est une révolution qui s’impose. Ne nous laissons pas troubler par le discrédit qu’un régime odieux réussirait, si l’on n’y prenait garde, à jeter sur ce mot, qu’il a choisi pour camouflage. […] La révolution que nous voulons saura rester fidèle aux plus authentiques traditions de notre civilisation. Et elle sera une révolution parce qu’elle fera du neuf. »

Même si de nombreuses interprétations de détail de Marc Bloch ont été remises en cause à mesure que la recherche progressait, ce qu’il appelait lui-même de ses vœux, le bilan critique de l’état de la recherche historique, opéré il y a quelques années au sein de la revue qu’il avait fondée indique que ses principales orientations méthodologiques restent largement d’actualité. L’histoire est plus que jamais une science sociale, qui s’écrit en dialogue avec les historiographies du monde et qui ne cesse jamais d’élargir son questionnaire à mesure que les sociétés se transforment et que les historiennes et historiens s’emparent de nouveaux matériaux et de nouvelles méthodes. C’est sans doute ce qui explique pourquoi la profession historienne a bien l’impression que c’est un des siens qui entre au Panthéon, le 23 juin.


Valérie Theis est l’autrice du chapitre « Des classes sociales au Moyen Âge » dans Marc Bloch, L’histoire en résistance (Seuil, 2026), sous la direction de Yann Potin et Florian Mazel, et de « Marc Bloch, un héritage normalien » dans la revue Annales – Histoire, sciences sociales, juin 2026.

The Conversation

Valérie Theis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment Marc Bloch a révolutionné le métier d’historien – https://theconversation.com/comment-marc-bloch-a-revolutionne-le-metier-dhistorien-285757

Supporters, joueurs, stades, territoires : la géographie cachée du football

Source: The Conversation – France in French (3) – By Véronique André-Lamat, Professeure de géographie UMR5319 Passages, Université Bordeaux Montaigne; Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Stade de Loujniki, Moscou, 15 juillet 2018, pendant la finale de la Coupe du monde entre la France et la Croatie. Déplacement des joueurs et des arbitres, disposition des supporters dans les tribunes, écrans géants, sans même parler du plus de milliard de spectateurs qui ont assisté au match en direct à la télévision partout dans le monde, seuls ou en groupe, à domicile ou dans des espaces publics : la géographie est omniprésente dans le football.
MX/Wikipedia, CC BY-NC-SA

Le football peut être analysé comme un objet géographique, car le terrain, les tribunes et les déplacements des acteurs révèlent des logiques d’organisation, de contrôle et d’appropriation de l’espace. L’exemple de la finale de la Coupe du monde 2018 met en évidence des notions géographiques, comme la coprésence, la cospatialité, les mobilités et les identités collectives. Le sport apparaît ainsi comme un moyen de comprendre les relations entre les individus, les territoires et les espaces à différentes échelles.


Le sport est un objet géographique doté d’une dimension spatiale évidente qui renvoie à une multitude de pratiques s’appuyant le plus souvent sur des aménagements ancrés dans le territoire (du sentier de randonnée marqué GR, pour grande randonnée, aux complexes sportifs). Ces pratiques sont aussi autant de spatialités, soit l’ensemble des relations que les sociétés humaines entretiennent avec l’espace qui les environne.

Par ailleurs, les géographes mobilisent couramment la notion de jeu et le vocabulaire dans leurs raisonnements, leurs problématisations et leurs argumentaires, qu’il s’agisse du jeu d’acteurs, du jeu d’échelles, du jeu politique ou géopolitique… pour les formules les plus couramment utilisées.

Et si nous faisions un peu de géographie en décryptant les modalités dynamiques d’organisation de l’espace d’un stade et en « rejouant » en partie une finale de Coupe du monde de football, celle de 2018 en l’occurrence, remportée par la France en Russie, avec des concepts de géographie ?

Approche microgéographique du stade de foot : se (dé)placer sur le terrain et dans les tribunes

L’approche microgéographique permet d’observer et de décrypter les éléments signifiants d’un petit espace à la fois pour lui-même, mais aussi pour ce qu’il peut nous dire, nous apprendre, bien au-delà de ce lieu, à d’autres échelles pour appréhender la complexité de processus, voire de structures du fonctionnement plus global de la société. Lors d’un match de football, le jeu s’inscrit dans un cadre spatial, l’aire de jeu, qui est ici matérialisé par le stade dans lequel peuvent se distinguer deux principaux éléments : le terrain de jeu et les tribunes dans lesquelles s’opèrent des jeux de placement qui participent indirectement au jeu.

Le terrain de football constitue un espace normé par des dimensions (une métrique), des limites extérieures à ne pas franchir et différents zonages dont le statut guide ce que chaque acteur du jeu, selon son rôle, peut ou ne peut pas faire (pas de faute dans la surface de réparation au risque de la sanction du pénalty, ne pas toucher la balle à la main sauf si l’on est gardien et placé dans sa surface de réparation, par exemple).

Chaque équipe est assignée spatialement à un camp que l’on peut assimiler à un territoire à défendre, tout en essayant de conquérir le territoire de son adversaire (s’affranchir de son propre espace pour aller au but). Pour réussir cette conquête (symbolisée par le fait de marquer) comme pour protéger chaque territoire, en particulier la surface de réparation, les joueurs mettent en œuvre des stratégies spatiales, de placement et de déplacement (jouer le hors-jeu, en formation 4-4-2 ou 4-3-3, mettre la balle en touche, donc hors limites…).

Une troisième équipe, composée de quatre arbitres, vise à faire respecter les règles de mobilité et d’interactions entre les joueurs dans l’espace du jeu. Trois sont sur le terrain, in situ. Ce sont les deux arbitres de touche qui surveillent les différentes limites notamment extérieures et zones du terrain. Le troisième, l’arbitre de champ, s’attache, lui, au contrôle de l’ensemble des interactions spatiales et des corps dans le terrain et doit être à la bonne place pour prendre des décisions qui sont aussi des sanctions.

Un dernier arbitre à distance, l’arbitre vidéo, opère une surveillance indirecte. Sifflets et caméras constituent deux types d’opérateurs spatiaux qui peuvent arrêter (parfois définitivement par une exclusion spatiale) ou relancer les mobilités des joueurs.

Dans les tribunes, s’opèrent également des stratégies de placement. L’emplacement est plus ou moins choisi. Il est notamment lié au groupe et au statut social, qui peut être contextuel, du spectateur. Disposer de moyens financiers suffisamment importants ou de réseaux personnels et/ou professionnels permettra d’être « bien placé » voire d’accéder à une tribune particulière, celle dite d’honneur. Mais un spectateur peut aussi choisir au titre d’une autre forme d’appartenance sociale, les supporters « ultras » par exemple, d’être « moins bien placé » mais au sein du groupe auquel il s’identifie.

Des familles peuvent aussi chercher à éviter la proximité des « ultras » pour de multiples raisons (bruits des tambours, chansons parfois grossières, peur des débordements). L’espace des tribunes se révèle ainsi être le théâtre d’un enjeu de positionnement spatial mais aussi et surtout un enjeu de placement socio-spatial, au sens où l’entend Michel Lussault avec le concept de « place ».

L’espace du jeu est donc en permanence territorialisé/reterritorialisé par les mobilités des deux équipes qui s’affrontent et d’un arbitre, « politiquement » neutre. Celui des tribunes est approprié par des groupes qui se distinguent par leur emplacement privilégié ou des stratégies spatiales de regroupement qui les identifient. In fine, il s’agit pour chaque catégorie d’acteurs de mobiliser ses ressources physiques, stratégiques et idéelles pour planifier et viser l’emprise et le contrôle de l’espace afin d’asseoir une emprise territoriale.

Finale de la Coupe du monde de football 2018 : coprésence, cospatialité et mobilités

15 juillet 2018, stade Loujniki, Moscou. L’équipe de France remporte sa seconde Coupe du monde de football, sous les yeux de 81 000 spectateurs installés dans les tribunes et de 1,12 milliard de téléspectateurs, seuls ou avec des amis, devant leur poste de télévision ou celui d’un bar, ou encore regroupés dans des « fan-zones », avec des écrans géants, installées sur des places de marchés, dans des parcs requalifiés en espaces de projection ou dans des stades, comme le stade Vélodrome à Marseille ou le Parc des Princes à Paris, véritables géosymboles.

Des supporters à la fois ensemble et à distance. Car cette finale, événement spatial ancré, localisé précisément, n’a été suivie que par 81 000 amateurs de football en coprésence, c’est-à-dire physiquement ensemble et avec les joueurs dans le stade. Les 1,12 milliard d’autres spectateurs étaient eux, en cospatialité, c’est-à-dire qu’ils ont partagé cette finale grâce à un commutateur spatial, l’écran, mais en coprésence parfois d’autres supporters ou téléspectateurs.

C’est donc plus d’un milliard de personnes qui assistent, à la 53ᵉ minute, à l’irruption dans le jeu de deux hommes et de deux femmes, déguisés en policiers russes. Trente secondes d’arrêt de la finale qui ouvrent une fenêtre géopolitique devant Vladimir Poutine – présent en tribune aux côtés de ses homologue français Emmanuel Macron et croate Kolinda Grabar-Kitarović – à ces membres de Pussy Riot, groupe contestataire qui défend les droits de humains en Russie.

Au coup de sifflet final, les supporters exultent ensemble comme à distance. Les hurlements de joie envahissent une partie du stade, les espaces de sociabilité (bars, places et parcs avec écrans géants spéciaux) comme les espaces domestiques des supporters de l’équipe de France. Les drapeaux tricolores s’agitent, l’hymne national est entonné, étendard et symboles identitaires s’affichent et s’entendent et se mettent à circuler dans les rues de Moscou, mais aussi de Paris, Bordeaux ou Marseille.

Cette finale de Coupe du monde aura généré une multitude de spatialités et de mobilités, de processus de concentration, mais aussi de production de discontinuité, de fermeture voire de scission spatiale. Les mobilités se déclinent à différentes échelles, de celle des corps sur le terrain à des phénomènes de déplacement et de concentration d’individus dans des espaces urbains de sociabilité, puis à celles internationales – qu’il s’agisse d’aller en Russie pour être présent dans le stade ou des mobilités, à venir, de joueurs repérés grâce à leur prestation sportive.

Mais cette finale aura aussi produit des fermetures d’espaces, comme des rues rendues inaccessibles, des réorganisations de la circulation urbaine, pour des enjeux de contrôle des flux et/ou de sécurité. Plus encore, des scissions spatiales auront pu naître, par exemple dans l’espace domestique entre celui qui regarde le match et celui qui ne le regarde pas.

Faire de la géographie sans le savoir

Le 19 juillet 2026, au MetLife Stadium, juste à l’ouest de New York, se jouera une autre finale, un nouvel événement sportif mondialisé. Jeu de place et de placement, opérateur spatial, interactions spatiales, coprésence et cospatialité, mobilité, identité et géosymboles, contrôles des territoires de quelque nature qu’ils soient, frontières et limites… des concepts et des notions, parmi d’autres, avec lesquels le géographe peut sérieusement jouer pour analyser une finale de Coupe du monde et ses effets socio-spatiaux selon différentes temporalités (avant, pendant et après la finale). Autant de concepts et de notions que mobilise le géographe pour décrypter les modes d’habiter le monde.

Et si chaque fois qu’un individu jouait, il faisait finalement un peu de géographie ?

The Conversation

Véronique André-Lamat a reçu des financements de l’ANR pour le projet SPHEROGRAPHIA, de Fondation de France pour un projet sur les usages du feu à la Réunion, de POPSU pour “Habiter les cendres” suite aux grands incendies landais. Et bien d’autres mais aucun en lien avec cet article

ref. Supporters, joueurs, stades, territoires : la géographie cachée du football – https://theconversation.com/supporters-joueurs-stades-territoires-la-geographie-cachee-du-football-285202

« Refuges climatiques » : pourquoi l’Espagne est déjà une référence mondiale en matière de lutte contre les chaleurs extrêmes

Source: The Conversation – France in French (3) – By Ana Terra Amorim-Maia, Investigadora postdoctoral en adaptación y justicia climática, BC3 – Basque Centre for Climate Change

Le parc de La Muntanyeta fait partie du réseau de refuges climatiques de Barcelone. Área Metropolitana de Barcelona, CC BY-SA

L’adaptation des villes aux chaleurs extrêmes est devenu une préoccupation majeure en matière d’aménagement urbain. Au-delà des transformations de fond, longues à mettre en œuvre, la création de réseaux de refuges climatiques permet d’offrir aux citadins qui en ont besoin des lieux où se rafraîchir et se reposer. L’Espagne est en pointe sur le sujet, et son approche fait des émules à l’international.


L’été 2025 a été le plus chaud jamais enregistré en Espagne et le deuxième en termes de mortalité attribuable à la chaleur : on estime à 15 711 le nombre de décès liés aux fortes températures (en France, l’été 2025 se classait troisième été le plus chaud depuis 1900, et 5 700 décès ont été attribués à la chaleur sur la période de surveillance, selon Santé publique France, NdT).

Face à cette réalité, une bibliothèque climatisée, un centre civique doté de fontaines à eau ou une école ouverte au public peuvent faire toute la différence. C’est précisément ce que sont, en substance, les « refuges climatiques » : des lieux où se mettre à l’abri des chaleurs extrêmes sans être dans l’obligation de consommer, de payer un droit d’entrée ou de justifier d’un quelconque besoin.

Les résultats de nos travaux, récemment publiés dans la revue Nature Climate Change, découlent précisément de ce constat : la chaleur n’est pas seulement une nuisance estivale, mais elle constitue un défi qui, pour être relevé, nécessite de mettre en place des réponses à la fois climatiques, sanitaires et de gouvernance. Or, l’Espagne a été l’un des premiers pays à concrétiser cette idée en la transformant en une politique d’urbanisme pérenne.

Barcelone, à la pointe de l’exemple

La ville de Barcelone est une ville pionnière en la matière. Plutôt que mettre en place de grands centres de rafraîchissement pour les cas d’urgence, ses responsables ont entrepris de s’appuyer sur un maillage de lieux préexistants et de les adapter pour qu’ils deviennent des endroits de confort thermique : bibliothèques, centres civiques (les centres civiques sont des infrastructures culturelles barcelonaises, sortes de centres culturels polyvalents, NdT), écoles, marchés, complexes sportifs et parcs… Ce faisant, les refuges climatiques, initialement conçus comme une réponse improvisée, sont devenus des infrastructures publiques de soin.

Le résultat a été remarquable : le réseau barcelonais est passé de 70 refuges en 2020 à 397 en 2025 – et 451 si l’on inclut les microrefuges. Ces derniers sont des espaces qui peuvent ne couvrir que quelques mètres carrés, par exemple un petit jardin urbain dense qui tranche avec des alentours entièrement bitumés.

Sur cette période, la couverture en matière de refuges climatiques s’est considérablement améliorée : la part de la population disposant d’un refuge à moins de dix minutes à pied est passée de 61 % à 99 %, et celle disposant d’un refuge à moins de cinq minutes de marche est passée de 20 % à 74 %.

Cette réussite s’explique en grande partie par la combinaison entre la rapidité d’action des autorités et la mobilisation d’infrastructures déjà existantes. Derrière cette avancée se cache un enseignement essentiel : adapter une ville à la chaleur exige une volonté politique constante, et requiert de considérer le problème à la fois comme un enjeu sanitaire, comme un enjeu de proximité et comme un enjeu de soin.

Par ailleurs, ce modèle est en constante évolution, et ce qui ne fonctionne pas comme prévu devient source d’apprentissage et d’amélioration. Face à certains problèmes de communication, à des horaires d’ouverture inadaptés ou à une répartition inégale des refuges entre quartiers, l’idée n’a pas été abandonnée : des changements ont été apportés, que ce soit en améliorant la signalétique (afin de rendre l’information accessible en plusieurs langues), en élargissant les plages horaires d’accès à certains équipements, en mettant en place des microrefuges ou en permettant à des acteurs communautaires ou privés de gérer certains espaces.

Cette capacité d’apprentissage constitue un autre élément clé de la réussite de ce modèle. Aujourd’hui, l’un des principaux défis de l’Espagne n’est pas seulement d’étendre les réseaux de refuges climatiques, mais aussi de mieux définir les lieux qui peuvent véritablement être considérés comme tels.

Face à de multiples défis, établir une référence

Pour être vraiment efficace, un refuge doit offrir des conditions minimales de confort et de dignité : il doit être facilement accessible, et le public doit non seulement y trouver une température adéquate, mais également pouvoir s’y procurer de l’eau potable, avoir la possibilité de s’asseoir et de se reposer, et y trouver des informations claires.

En 2025, le Réseau espagnol des villes pour le climat a publié un guide de recommandations destiné à aider les municipalités à concevoir leurs réseaux de refuges climatiques locaux, et la Communauté valencienne (l’une des dix-sept communautés autonomes d’Espagne, NdT) dispose désormais d’un décret spécifique pour créer son propre réseau d’espaces climatiques.

Plus qu’un modèle déjà arrivé à maturité, le cas espagnol illustre une tendance qui s’accentue de plus en plus, celle de la standardisation et de l’amélioration de la qualité de ces espaces.

Cependant, il convient de ne pas idéaliser la situation. L’Espagne fait aujourd’hui référence non pas parce qu’elle aurait résolu tous ses problèmes, mais parce qu’elle a progressé davantage que d’autres territoires, tout en mettant en lumière ses propres lacunes.

Le rapport de Greenpeace « Villes en surchauffe » a rappelé une réalité inconfortable : en juillet 2025, seules 16 des 52 capitales provinciales espagnoles disposaient d’un réseau de refuges climatiques publics.

En outre, des questions fondamentales restaient encore en suspens telles que les horaires d’ouverture, l’adéquation réelle de nombreux espaces, les obstacles à la mobilité, les inégalités territoriales et des problèmes de communication défaillante – autant de problèmes touchant en particulier les personnes vivant seules, contraintes par des horaires de travail rigides, ou ne recevant pas les informations dans des formats et des langues adaptés.

L’étude des données révèle par ailleurs que les espaces extérieurs, même ombragés et végétalisés, ne garantissent pas toujours un confort suffisant lors des épisodes de chaleur très intense. Qualifier de refuge climatique un lieu insuffisamment ombragé, ou un espace intérieur n’offrant ni eau potable, ni véritable possibilité de repos revient à vider le concept de son sens.

L’Espagne, un modèle pour le monde

Malgré tout, l’expérience espagnole inspire déjà d’autres villes. Les échanges internationaux s’intensifient au sein de réseaux comme le Cool Cities Network du réseau C40. En France, la ville de Paris transforme depuis plusieurs années ses cours d’école en oasis de bien-être urbain, tandis qu’au Royaume-Uni, la ville de Bristol évalue un programme pilote visant à consolider un réseau de refuges climatiques dans le cadre de son programme Keep Bristol Cool.

Un parc ensoleillé avec des personnes à vélo sur un chemin et d’autres assises sur l’herbe
Dans un parc à Bristol, au Royaume-Uni.
Bristol City Council

En Amérique latine, plusieurs villes ont également suivi de près l’expérience espagnole, même si cette circulation des savoirs n’a pas été documentée de manière systématique. En Argentine, par exemple, la ville de Rosario a créé son réseau municipal durant l’été 2023/2024. Constitué alors de 20 espaces, ce nombre a progressé jusqu’à 78 refuges climatiques en 2024/2025, et la ville en dénombre aujourd’hui 100, répartis sur l’ensemble de la municipalité.

Au Brésil, São Paulo avance également dans la même direction. Dans le cadre de l’initiative SampaAdapta, des capteurs sont installés afin de pouvoir croiser données de chaleur et de santé. Elles permettront de cartographier le territoire afin d’esquisser un futur réseau d’espaces de confort thermique, signe que la réflexion ne se limite plus à réagir face aux vagues de chaleur, mais vise aussi à planifier des villes plus vivables.

La nécessité de politiques publiques engagées

L’Espagne n’a pas juste mis en place des réponses à la chaleur : elle a aussi contribué à façonner la manière dont d’autres villes commencent à s’attaquer au problème. La principale leçon à retenir de la situation espagnole est simple : les refuges climatiques peuvent sauver des vies, mais seulement à condition qu’ils soient bien conçus.

Comparée à des transformations urbaines plus longues à mettre en œuvre, cette mesure est relativement rapide et accessible. Mais elle ne saurait se substituer à d’autres actions telles que la réhabilitation des logements, la réduction de la précarité énergétique, la mise en place de système d’ombrage dans les rues, la végétalisation des quartiers et la protection des personnes les plus exposées.

La chaleur est devenue un problème chronique. L’Espagne a démontré que, pour y faire face, il est important de placer le soin au cœur des politiques d’urbanisme. Pour que les refuges climatiques deviennent, sur le long terme, des infrastructures garantissant protection, soin et de résilience urbaine, ils devront être inscrits à l’agenda politique de manière pérenne et volontariste, et se voir garantir des financements dans la durée, ainsi que la mise en place de mécanismes de participation et de coconstruction.

Au-delà de la résistance aux chaleurs extrêmes, la question des refuges climatiques nous invite aussi à accomplir quelque chose de plus ambitieux : imaginer quelles villes nous souhaitons construire pour faire face à une réalité climatique imprévisible dans ses manifestations et constante dans ses exigences.

The Conversation

Ana Terra Amorim-Maia bénéficie d’un financement de l’Union européenne (ERC, adaptation IMAGINE, 101039429). Ses travaux de recherche sont également soutenus par l’Unité d’excellence María de Maeztu 2023-2027 (réf. CEX2021-001201-M), financée par le gouvernement espagnol (MICIU/AEI/10.13039/501100011033), et par le gouvernement basque via le programme BERC 2022-2025. Ana bénéficie également d’un financement au titre du programme Juan de la Cierva (JDC2023-051821-I), fourni par le MICIU/AEI/10.13039/501100011033 et le FSE+.

Dominic Royé bénéficie d’un financement du programme Ramón y Cajal (RYC2023-042824-I).

Marta Olazabal bénéficie d’un financement de l’Union européenne (ERC, adaptation IMAGINE, 101039429). Ses travaux de recherche sont également soutenus par l’Unité d’excellence María de Maeztu 2023-2027 (réf. CEX2021-001201-M), financée par le gouvernement espagnol (MICIU/AEI/10.13039/501100011033), et par le gouvernement basque via le programme BERC 2022-2025. Marta bénéficie également d’un financement du programme Ramón y Cajal (RYC2022-037585-I), financé par le MICIU/AEI/10.13039/501100011033 et le FSE+.

ref. « Refuges climatiques » : pourquoi l’Espagne est déjà une référence mondiale en matière de lutte contre les chaleurs extrêmes – https://theconversation.com/refuges-climatiques-pourquoi-lespagne-est-deja-une-reference-mondiale-en-matiere-de-lutte-contre-les-chaleurs-extremes-284018

La maltraitance de génération en génération : pourquoi certains parents réussissent à rompre le cycle

Source: The Conversation – in French – By Clément, Marie-Eve, Professeure titulaire, département de psychoéducation et de psychologie, UQO, Université du Québec en Outaouais (UQO)

**On sait depuis longtemps que la violence et la négligence vécue dans l’enfance, particulièrement au sein de la famille, laissent des traces profondes et persistantes. Les conséquences de la maltraitance peuvent en effet se poursuivre à l’âge adulte et affecter la relation parent-enfant. D’ailleurs, de nombreux adultes ayant été exposés à ce type d’adversité dans leur enfance présentent un risque accru de voir leurs propres enfants en être aussi victimes.

Examiner et comprendre cette continuité d’une génération à l’autre constitue un enjeu majeur pour éviter que ces situations ne se reproduisent.**


On parle de continuité intergénérationnelle lorsqu’un parent ayant vécu de la violence ou de la négligence dans son enfance voit son enfant vivre des expériences similaires, qu’il en soit l’auteur ou non. Contrairement à la transmission intergénérationnelle, il s’agit d’une forme de répétition indirecte, liée à des contextes ou des vulnérabilités qui se perpétuent de génération en génération.

Comprendre les mécanismes qui entretiennent la continuité intergénérationnelle ou, au contraire, qui l’enrayent, n’est pas simple. À ce jour, peu d’études sur le sujet ont été réalisées auprès d’échantillons représentatifs de parents dans la population générale. La plupart ont été réalisées auprès de familles suivies par les services de protection de la jeunesse, soit les cas les plus sévères signalés aux autorités. Aussi, bien que certaines études se soient penchées sur la continuité d’une même forme de maltraitance d’une génération à l’autre, peu ont examiné plusieurs formes simultanément, limitant notre compréhension du phénomène.

Professeure au département de psychoéducation et de psychologie à l’Université du Québec en Outaouais, je collabore au groupe de recherche RETRANCHE la violence de l’Université Laval. Avec mes collègues professeures issues de multiples universités québécoises, nous menons des travaux afin d’optimiser l’utilisation des banques de données populationnelles québécoises et canadiennes pour identifier les facteurs de sorties de la violence familiale.




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La continuité de la maltraitance dans les familles québécoises

Récemment, l’Institut de la Statistique du Québec dévoilait les résultats de la cinquième édition d’une enquête nationale sur la violence envers les enfants du Québec. Cette enquête récurrente, unique au monde, permet de mieux comprendre l’ampleur et l’évolution de diverses formes de maltraitance, mais aussi les contextes dans lesquels elles se manifestent, incluant la continuité intergénérationnelle.

Dans la plus récente enquête, réalisée en 2024, les résultats montrent que la présence de violence physique (ex. : avoir reçu la fessée) ou psychologique (ex. : avoir été humiliée) déclarée par les mères dans leur enfance augmente de plus de deux fois les risques que leur propre enfant ait vécu des punitions corporelles (19 % versus 8 %), de la violence physique sévère (4,3 % versus 1,8 %) et de l’agression psychologique répétée (38 % versus 18 %) au cours de la dernière année. Lorsqu’elles ont été exposées dans leur enfance à la violence entre partenaires intimes, les mères sont aussi plus nombreuses à déclarer cette même forme de maltraitance dans la vie de leur enfant (32 % versus 14 %).

Même si la continuité intergénérationnelle est élevée, elle n’est pas pour autant une fatalité. Certains parents parviennent à briser ce cycle. Dans l’enquête québécoise, on estime à environ 33 % la proportion des familles au Québec pour lesquelles on observe une rupture de la violence. Il s’agit de familles où, bien que les mères aient vécu diverses formes de maltraitance dans leur enfance, dont la violence physique, l’agression psychologique, la négligence ou l’exposition à la violence entre partenaires intimes, elles en rapportent peu dans la vie de leur propre enfant.

Ces résultats montrent qu’il est possible de rompre avec la maltraitance et de tracer des trajectoires familiales différentes.

Comprendre la (dis) continuité du cycle pour mieux intervenir

Les études montrent que le maintien ou non de la maltraitance d’une génération à l’autre résulte d’une combinaison de plusieurs facteurs qu’il est possible de regrouper en plusieurs catégories, dont :

1) L’histoire personnelle des parents tels que le cumul de traumas qu’ils ont vécus dans leur enfance, leurs attitudes en faveur de la violence, leurs problèmes de santé mentale et leurs capacités de réflexion sur les traumas vécus.

2) Les relations familiales incluant le fait de vivre de la violence entre partenaires intimes et d’entretenir un lien d’attachement sécurisant avec l’enfant.

3) Les conditions de vie actuelle comme le fait de vivre dans la pauvreté ou d’avoir un nombre élevé d’enfants à la maison.




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Dans le même sens, une analyse récente des données de l’enquête québécoise montre que la continuité intergénérationnelle de la maltraitance est plus importante chez les mères qui rapportent des symptômes dépressifs, des attitudes favorables à la violence, un stress parental accru, des problèmes de consommation d’alcool et un soutien social plus faible.


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Même si des analyses supplémentaires permettront de mieux comprendre le point de vue des pères et les facteurs qui permettent de briser le cycle intergénérationnel de la maltraitance, ces résultats préliminaires soulignent l’importance d’agir collectivement. Des actions en amont en vue de renforcer les pratiques parentales positives, de soutenir la santé mentale des parents, de réduire le stress familial, de prévenir la violence entre partenaires intimes et d’améliorer le soutien social autour des familles permettraient de freiner la continuité intergénérationnelle de la maltraitance.

L’apport des données populationnelles

En somme, on sait que certains facteurs propres aux parents et aux familles comme la dépression, la violence conjugale et la précarité peuvent augmenter le risque de répéter la maltraitance vécue dans leur propre enfance. À l’inverse, la capacité à réfléchir à son histoire, à comprendre ses réactions et à maintenir un lien chaleureux avec son enfant peut protéger les familles. Malgré tout, le rôle de plusieurs autres facteurs dans le cycle intergénérationnel reste encore flou, et davantage de recherches sont nécessaires pour bien comprendre ce qui pousse les familles à répéter ou non ce cycle.

À cet effet, les banques de données issues des grandes enquêtes québécoises et canadiennes menées auprès de la population générale offrent un potentiel d’analyse qui permet d’approfondir notre compréhension des modèles de continuité intergénérationnelle de la maltraitance envers les enfants.

Il s’agit d’une avenue incontournable pour améliorer les pratiques d’intervention et renforcer les efforts de prévention en vue de favoriser des trajectoires de rétablissement chez les personnes ayant été exposée dans l’enfance

La Conversation Canada

Clément, Marie-Eve a reçu des financements du FRQ, du MSSS et du CRSH.

Annie Bérubé a reçu des financements du CRSH et du MSSS

Marie-Hélène Gagné est membre de l’Ordre des psychologues du Québec.

Rachel Langevin a reçu des financements du Conseil de recherches en sciences humaines, des Instituts de recherche en santé du Canada, des Fonds de recherche du Québec, de MITACS et du programme des Chaires de recherche de Canada.

ref. La maltraitance de génération en génération : pourquoi certains parents réussissent à rompre le cycle – https://theconversation.com/la-maltraitance-de-generation-en-generation-pourquoi-certains-parents-reussissent-a-rompre-le-cycle-275162

David Hockney, symbole d’une méritocratie que la Grande-Bretagne a abandonnée

Source: The Conversation – in French – By Gregory Salter, Associate Professor in History of Art, Head of Department, University of Birmingham

David Hockney, décédé le 11 juin dernier à 88 ans, était sans doute l’artiste britannique le plus célèbre et le plus accompli de son époque. Né au sein de la classe ouvrière, sa carrière n’aurait pas été possible sans le soutien financier des politiques publiques lorsqu’il était encore étudiant. Aujourd’hui, il est bien plus difficile de se lancer dans des études d’art si l’on est issu d’un milieu modeste.


Ses expositions ont attiré des milliers de visiteurs – qu’il s’agisse de rétrospectives couvrant l’ensemble de sa carrière, comme « David Hockney 25 » à la Fondation Louis-Vuitton à Paris (2025), ou de son exposition itinérante immersive et révolutionnaire, « David Hockney: Bigger & Closer (not smaller and further away) » (2025).

Ses tableaux ont battu des records de vente. Prenons, par exemple, son Portrait of an Artist (Pool with Two Figures), Portrait d’un artiste (Piscine avec deux personnages), de 1972, qui est devenu le tableau le plus cher d’un artiste vivant vendu aux enchères, après avoir atteint 90,3 millions de dollars américains (78,8 millions d’euros) chez Christie’s, à New York, en 2018.

Un tel succès contraste fortement avec ses débuts plus modestes. Né à Bradford (Angleterre) en 1937 dans une famille de la classe ouvrière, il a atteint l’âge adulte dans une période d’après-guerre où l’accès à l’éducation et à la culture en Grande-Bretagne commençait à s’élargir.

Grâce à des politiques de soutien aux études, des opportunités jusque-là inédites se sont ouvertes aux personnes issues de son milieu, sans lesquelles il n’aurait pas connu le succès qui fut le sien. La situation actuelle des artistes en herbe issus d’un milieu similaire est bien plus difficile.

Un lieu porteur d’espoir pour les artistes issus de la classe ouvrière

Après avoir quitté l’école à 16 ans, Hockney a étudié à la Bradford School of Art entre 1953 et 1957. Il a connu une brève interruption de deux ans pendant laquelle il a travaillé comme aide-soignant à l’hôpital, en raison de l’obligation de service national en vigueur à l’époque et de son statut d’objecteur de conscience. Il a ensuite intégré le Royal College of Art (RCA) à Londres. Il a bénéficié de l’expansion des universités et des écoles d’art à cette époque, ainsi que de l’accès à des bourses soumises à des conditions de ressources pour couvrir les frais de scolarité et de subsistance.

En 2026, l’accessibilité financière de l’enseignement supérieur pour les jeunes Britanniques est au centre de l’attention, et l’on craint que la situation ne s’aggrave, en particulier pour les étudiants issus de la classe ouvrière.

De plus en plus d’étudiants n’ont pas les moyens de partir étudier ailleurs ou de saisir des opportunités de formation continue, comme l’a fait Hockney. Les établissements d’enseignement supérieur créatifs ont également subi des coupes budgétaires d’environ 50 %, et les diplômes créatifs pourraient bien ne plus bénéficier de bourses à partir de 2028.

Au début de ses études au RCA, Hockney a réalisé des tableaux, tels que Going to Be a Queen for Tonight, datant des années 1960, qui témoignent des possibilités captivantes et enivrantes que le RCA, et plus largement Londres, offraient à un jeune artiste gay issu de la classe ouvrière.

Le Londres de Hockney était accessible et bon marché. Il vivait dans une chambre à Earl’s Court et disposait d’environ 100 livres sterling (£) par trimestre grâce à une bourse. « On pouvait faire exactement ce qu’on voulait », racontait-il dans une interview accordée au RCA au sujet de son passage dans cette institution.

« On pouvait même fumer. Je me souviens avoir dû poncer les traces de nicotine sur mes doigts avant d’aller voir le responsable des inscriptions pour emprunter de l’argent. Il ne fallait surtout pas qu’on voie qu’ils prêtaient de l’argent à des étudiants qui fumaient… La plupart d’entre nous vivaient grâce à des bourses. »

L’augmentation du coût de la vie fait que, pour les étudiants britanniques d’aujourd’hui, les bourses sont souvent insuffisantes pour couvrir les dépenses réelles de la vie quotidienne (comme le loyer et la nourriture). L’accessibilité financière des études universitaires est une préoccupation croissante pour beaucoup, et plus de deux tiers des étudiants à temps plein ont un emploi pour compléter leurs prêts et bourses.

À la RCA, Hockney a pu s’essayer à la gravure pour la première fois, le département de graphisme mettant gratuitement le matériel à la disposition des étudiants. Il s’est rapidement épanoui dans ce médium, remportant un prix de 100 £ pour l’une de ses premières gravures sur cuivre, Three Kings and a Queen. Pour un jeune artiste sans le sou, ce prix revêtait une importance considérable. Il a ainsi pu passer l’été 1961 sans travailler et s’offrir un billet d’avion pour New York.

Cette soif d’expérimentation allait définir sa carrière prolifique, alors qu’il passait sans relâche d’un support à l’autre, explorant les possibilités d’expression à travers la scénographie, le photocollage et, finalement, la création numérique. En 2026, la plupart des étudiants en art doivent acheter leur propre matériel, ce qui risque de limiter davantage leur capacité à expérimenter et à découvrir.

Le séjour de Hockney à New York a donné naissance à sa série de gravures A Rake’s Progress (1961-1963). Elle s’inspire d’une série de gravures réalisée par William Hogarth, publiée en 1735, qui dépeint l’ascension et la chute d’un jeune homme qui hérite d’une fortune puis la dilapide dans le Londres du XVIIIᵉ siècle.

Hockney a adapté le récit de Hogarth à sa propre expérience de New York, y intégrant certains éléments biographiques, comme sa décision de se teindre les cheveux en blond pendant son séjour. Cette série est une réflexion à la fois humoristique et sincère sur les nouvelles possibilités et les changements qui s’offraient à un homme issu de la classe ouvrière du nord de l’Angleterre.

Un coup de main

Outre la gratuité des études, l’aide supplémentaire apportée par des bourses et un coût de la vie moins élevé, les débuts de carrière de Hockney ont également été soutenus par le marchand d’art John Kasmin. Kasmin a acheté des œuvres de Hockney alors que celui-ci était encore étudiant au RCA, et l’a intégré à son groupe d’artistes au sein de sa galerie, ouverte à Londres en 1963.

Kasmin a aidé Hockney à vendre ses tableaux aux bons acheteurs, mais lui a également assuré un revenu régulier et la possibilité de voyager davantage aux États-Unis. C’est en Amérique qu’il a réalisé les tableaux de Los Angeles pour lesquels il reste le plus connu. Dans ce cadre, la notoriété et la valeur marchande de Hockney étaient gérées tout en lui permettant de travailler comme il l’entendait.

Peinture représentant les parents de Hockney
Mes parents (1977).
Tate., CC BY-NC-ND

Les premières expériences de Hockney contrastent avec la pratique abusive du flipping des œuvres de jeunes artistes par des acheteurs ces dernières années. Il est prouvé que cette pratique, qui consiste à acheter des œuvres de jeunes artistes pour les revendre rapidement en réalisant un bénéfice important, a un effet néfaste sur la carrière de ces derniers.

Plus tard dans sa carrière, Hockney a discrètement rendu hommage à ses origines ouvrières avec My Parents (1977) (Mes parents). Ce double portrait de sa mère, posant docilement et affectueusement pour son fils, et de son père, feuilletant un livre d’art, n’est pas seulement une représentation émouvante de la famille, mais aussi un tableau qui évoque la mobilité sociale.

Au milieu des célébrations et des hommages rendus à Hockney par les responsables politiques et les médias, il faut aussi reconnaître le rôle de la classe sociale et la manière dont elle a façonné son art, ainsi que les structures – en particulier l’enseignement artistique soutenu par l’État – qui ont rendu possible la réussite d’une personne comme lui.

The Conversation

Gregory Salter ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. David Hockney, symbole d’une méritocratie que la Grande-Bretagne a abandonnée – https://theconversation.com/david-hockney-symbole-dune-meritocratie-que-la-grande-bretagne-a-abandonnee-285776