COP17 en Mongolie : la diplomatie de la terre à l’épreuve de la crise du multilatéralisme environnemental

Source: The Conversation – in French – By Chloé Maurel, SIRICE (Université Paris 1/Paris IV), Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

L’Amazonie recouvre l’un des principaux foyers de déforestation de la planète. En perturbant le cycle de l’eau et en augmentant les risques de catastrophes naturelles, la destruction des forêts contribue largement au phénomène de désertification.
Midia Ninja/Wikimédia, CC BY

L’ESSENTIEL

  • La Mongolie accueille en ce moment la 17ᵉ Conférence des Parties à la Convention-cadre des Nations unies de lutte contre la désertification.

  • De nombreux instruments ont déjà été mis en place afin de lutter contre les sécheresses et la désertification galopantes. Ce qui fait défaut relève davantage de la volonté politique et de l’engagement financier.

  • Particulièrement exposée à la dégradation de ses terres, la Mongolie reçoit cette Conférence dans un contexte de fortes turbulences pour le multilatéralisme. La réussite de cette édition dépendra de l’engagement effectif des États et des financeurs privés en faveur de la restauration des terres.


À Oulan-Bator, capitale de la Mongolie, du 17 au 28 août 2026, près de 200 États se retrouvent autour d’une crise longtemps reléguée au second plan de l’agenda international : celle des sols, des terres dégradées et de la sécheresse. La COP17 (17ᵉ conférence de suivi de la convention sur la désertification, chaque COP étant numérotée selon la convention sur laquelle elle porte) réunit les 197 États et organisations parties à la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification, mais aussi scientifiques, organisations internationales, entreprises, ONG, peuples autochtones, agriculteurs et éleveurs. Son slogan, « Restaurer la terre, restaurer l’espoir », résume l’enjeu : transformer les engagements accumulés depuis trois décennies en résultats mesurables.

Jamais la dégradation des terres n’a été aussi grave ; et paradoxalement, jamais les instruments internationaux destinés à y répondre n’ont été aussi nombreux. Pourtant, l’écart entre les ambitions proclamées et les financements effectivement disponibles est immense. À Oulan-Bator se joue donc autant l’avenir des terres que la crédibilité d’un multilatéralisme environnemental fragilisé.

Une crise planétaire qui dépasse largement les déserts

La désertification ne signifie pas simplement l’avancée spectaculaire du Sahara ou du désert de Gobi. Elle désigne la dégradation des terres dans les zones arides, semi-arides et sub-humides sous l’effet combiné des facteurs climatiques et humains. Agriculture intensive, déforestation, surexploitation des pâturages, mauvaise gestion de l’eau et artificialisation des sols se conjuguent désormais dramatiquement avec le réchauffement climatique.

40 % des terres émergées de la planète sont aujourd’hui dégradées, affectant près de la moitié de l’humanité. Entre 2015 et 2019, au moins 100 millions d’hectares de terres productives se sont dégradés chaque année.

La sécheresse amplifie cette dynamique. Selon l’ONU, les sécheresses affectent déjà les moyens de subsistance d’environ 1,8 milliard de personnes et représentent plus de 300 milliards de dollars (257 milliards d’euros) de pertes économiques annuelles. Entre les années 1990 et la période récente, près de 78 % des terres de la planète ont connu des conditions plus sèches qu’au cours des trente années précédentes.

Les conséquences sont systémiques : baisse des rendements agricoles, raréfaction de l’eau, insécurité alimentaire, migrations, tensions autour de l’accès aux ressources, perte de biodiversité et fragilisation des États. La sécheresse qui a réduit les flux du canal de Panama, les pertes agricoles en Afrique australe ou les épisodes répétés de sécheresse en Europe montrent que le phénomène n’est plus une question cantonnée au « Sud global ». En Espagne, la production d’huile d’olive a par exemple fortement chuté sous l’effet des épisodes de sécheresse récents et actuels.

La crise est également économique : l’ONU estime à 878 milliards de dollars (750 milliards d’euros) par an le coût de la désertification, de la dégradation des terres et de la sécheresse. Or, l’investissement nécessaire est sans commune mesure avec les financements actuellement mobilisés. Les estimations de la Convention évoquent entre 2 100 milliards et 2 600 milliards de dollars d’investissements cumulés nécessaires pour atteindre les objectifs de restauration et de résilience.

Trente ans de diplomatie onusienne : des instruments réels, mais des résultats insuffisants

La réponse internationale n’est pas nouvelle. La question de la désertification est entrée dans l’agenda mondial lors du Sommet de la Terre de Rio de Janeiro de 1992. Elle a donné naissance à la « Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification » (UNCCD), adoptée à Paris en 1994 et entrée en vigueur en 1996. Elle constitue aujourd’hui le seul traité international juridiquement contraignant spécifiquement consacré à la gestion durable des terres.

L’UNCCD travaille en articulation avec les deux autres grandes conventions environnementales issues du processus de Rio – la Convention-cadre sur les changements climatiques, et celle sur la diversité biologique –, mais aussi avec le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE), le Fonds pour l’environnement mondial et les institutions financières internationales, à savoir la Banque mondiale et le FMI.

Un tournant important est intervenu avec l’adoption, en 2015, de l’Objectif de développement durable 15.3, qui fixe l’ambition de parvenir d’ici 2030 à un monde « sans dégradation nette des terres ». L’UNCCD a développé alors le concept et objectif de « neutralité en matière de dégradation des terres ». Dans ce cadre, 129 pays ont désormais défini des objectifs nationaux volontaires.

Le PNUD accompagne concrètement ces politiques : intégration de la restauration des terres dans les stratégies nationales de développement, projets de gestion durable des sols et de l’eau, soutien aux communautés rurales et mobilisation de financements. Son approche vise à faire de la restauration non seulement une politique environnementale, mais également un instrument de lutte contre la pauvreté et d’adaptation au changement climatique.

Il existe donc sur le terrain des succès concrets. Ainsi, le Botswana a réduit de plus de moitié certains indicateurs de dégradation ; la République dominicaine a restauré d’importantes zones agricoles et bassins versants. Le programme de la « Grande Muraille verte africaine », lancé en 2007 par l’Union africaine, montre ce que le multilatéralisme peut produire à grande échelle.

L’objectif de la Grande Muraille verte africaine est considérable : restaurer 100 millions d’hectares dans le Sahel d’ici 2030, de Dakar à Djibouti. Le bilan reste malgré tout mitigé, avec 1,66 million d’hectares actuellement déclarés en restauration, pour une cible de 100 millions – soit seulement 1,66 % de l’objectif.

Le principal problème reste en fait celui du financement.

La bataille de la sécheresse, une bataille surtout financière

La COP17 ne doit pas seulement proclamer une nouvelle déclaration, mais définir des principes communs : systèmes d’alerte précoce, évaluation des risques, planification nationale, gestion intégrée de l’eau, financement et partage des données scientifiques.

C’est surtout la question financière qui reste la principale pierre d’achoppement. Les 12 milliards de dollars mobilisés dans le cadre du Partenariat mondial pour la résilience à la sécheresse de Riyad, annoncé à la COP16 tenue dans la capitale saoudienne en 2024, restent très éloignés des 2 100 milliards à 2 600 milliards de dollars d’investissements estimés nécessaires.

Autre difficulté : les financements privés ne représentent actuellement qu’environ 6 % des besoins de financement identifiés. L’un des enjeux pour l’ONU, dans un contexte de raréfaction de l’aide publique au développement, est donc de parvenir à mobiliser davantage les entreprises et les investisseurs privés.

Ceux-ci doivent contribuer réellement à la restauration des terres au bénéfice des peuples, et non financer sous couvert de « projets verts » des activités avant tout lucratives pour eux et bénéfiques pour leur image. Les financements venus du secteur privé doivent donc être assortis de garde-fous rigoureux et éviter les conflits d’intérêts.

La Mongolie, acteur géopolitique comme « troisième voisin »

Le choix de la Mongolie n’est pas seulement symbolique. Avec 1,5 million de km2, soit trois fois la France, ce vaste pays compte parmi les territoires les plus exposés à la dégradation des terres : près de 77 % de son territoire est affecté par la dégradation. Les pâturages couvrent environ 70 % du pays et font vivre une grande partie de la population rurale.

Sécheresses, surpâturage, tempêtes de poussière et surtout les « dzuds », ces épisodes hivernaux extrêmes qui déciment les troupeaux, fragilisent directement le modèle pastoral. Le nombre annuel de jours de tempêtes de sable et de poussière a plus que triplé depuis les années 1960.

Le président mongol a fait de ces questions un axe de la diplomatie du pays. La Mongolie a notamment obtenu de l’Assemblée générale des Nations unies la proclamation de 2026 comme « année internationale des parcours et des pasteurs ». La Mongolie cherche ainsi à transformer sa vulnérabilité en capacité diplomatique : faire reconnaître le pastoralisme non comme une survivance archaïque, mais comme une pratique pouvant contribuer à la conservation des écosystèmes.

Cette diplomatie comporte aussi une dimension géopolitique. Enclavée entre la Russie et la Chine, la Mongolie mène depuis plusieurs décennies une politique dite de « stratégie du troisième voisin », cherchant à diversifier ses partenariats avec l’Union européenne, les États-Unis, le Japon, la Corée du Sud et les institutions multilatérales. Accueillir une grande conférence de l’ONU permet à Oulan-Bator de renforcer cette insertion internationale tout en attirant investissements et technologies vertes.

Le retour du politique derrière l’écologie

La COP17 se déroule en outre dans un contexte géopolitique particulièrement difficile pour le multilatéralisme. Les tensions entre puissances, la guerre en Ukraine, les conflits au Moyen-Orient, la rivalité sino-américaine, l’unilatéralisme de grandes puissances comme les États-Unis, et le recul de plusieurs engagements environnementaux rendent plus difficile l’adoption de règles collectives.

Un des problèmes fondamentaux est celui de la souveraineté. Les sols appartiennent aux États ; les politiques agricoles, foncières et hydrauliques relèvent largement des gouvernements nationaux. La Convention peut fixer des orientations, mais elle ne peut imposer aux États de transformer leurs systèmes agricoles.

À cela s’ajoute un conflit classique Nord-Sud : qui doit payer ? Les pays africains et autres États vulnérables – principalement dans le Sud – demandent davantage de financements concessionnels et de transferts de technologies Nord-Sud. Les pays donateurs – surtout dans le Nord – insistent davantage sur la gouvernance, la capacité d’absorption des fonds et la mobilisation du secteur privé.

Le multilatéralisme environnemental souffre moins d’un manque de connaissances que d’un déficit de volonté politique et surtout financière.

Une COP décisive, mais pas une COP miracle

La COP17 peut-elle ainsi sauver le multilatéralisme environnemental ? Probablement pas à elle seule. Mais elle peut contribuer à le réorienter. La lutte contre la désertification possède un avantage politique considérable : cet enjeu est très vaste, il touche simultanément à l’alimentation, à l’eau, à l’emploi, aux migrations, à la biodiversité, au climat et à la sécurité. Cela oblige donc les États à dépasser les cloisonnements institutionnels.

Le véritable enjeu d’Oulan-Bator est là : après trente ans de diplomatie environnementale, le monde ne manque plus de conventions, de programmes, de rapports ou de promesses. Il manque surtout une capacité collective à transformer l’engagement en financements réels et suffisants, et les financements en actions concrètes pour la restauration effective et durable des terres.

The Conversation

Chloé Maurel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. COP17 en Mongolie : la diplomatie de la terre à l’épreuve de la crise du multilatéralisme environnemental – https://theconversation.com/cop17-en-mongolie-la-diplomatie-de-la-terre-a-lepreuve-de-la-crise-du-multilateralisme-environnemental-290199

Pourquoi le RN revendique l’héritage gaulliste

Source: The Conversation – in French – By Luc Rouban, Directeur de recherches (CNRS) au Cevipof, Sciences Po


L’ESSENTIEL

  • Le Rassemblement national tente de capter l’héritage gaulliste, alors que son ancêtre, le Front national, est lié à des partisans de Vichy et de l’Algérie française.

  • Le projet de référendum constitutionnel du RN épouse la posture gaullienne de refondation sociopolitique de la France.

  • L’image du gaullisme s’oppose à celle du macronisme : de Gaulle incarne le renforcement de l’État et une légitimité tirée de l’appel au peuple.


L’espace politique français a vu se multiplier les références au gaullisme, de la part des commentateurs, des intellectuels, mais aussi des candidats à l’élection présidentielle de 2027. Il en va ainsi du Rassemblement national (RN), alors même que Jean-Marie Le Pen était en totale opposition au gaullisme et que le noyau dur du FN réunissait des anciens collaborateurs de Vichy à des partisans de l’Algérie française.

Mais il en va également ainsi et, peut-être de manière surprenante, de post-macronistes comme Édouard Philippe ou Gabriel Attal, qui en appellent à l’autorité de l’État tout en étant imprégnés, pour l’un, de la vision néolibérale d’Alain Juppé et de Nicolas Sarkozy et, pour l’autre, de managérialisme macronien.

Par ailleurs, plusieurs enquêtes montrent que la figure du général de Gaulle reste très valorisée chez les Français comme à l’étranger et suscite le plus grand respect d’une forte majorité des personnes interrogées.

Une captation d’héritage

La question qui se pose est alors de savoir ce qui se joue dans cette référence au gaullisme. Une première explication est celle de la captation d’héritage afin de renforcer le processus de normalisation du RN et de faire oublier l’histoire de l’extrême droite, notamment dans son rapport à la colonisation.

L’idée serait que le RN construirait le récit d’une fausse filiation, reprenant indûment à son compte la poursuite d’un projet souverainiste tout en le déformant par sa volonté d’en faire un projet étroitement nationaliste, comme semblent l’indiquer les propositions de révision constitutionnelle qu’il envisage s’il arrive au pouvoir.

Cette récupération va jusqu’à utiliser l’article 11 de la Constitution – soit la procédure de référendum – pour modifier le texte constitutionnel en court-circuitant le Parlement, dont on peut penser qu’il n’offrirait pas de majorité absolue au RN en 2027, à l’instar du général de Gaulle qui avait utilisé cet article, en 1962, pour instaurer l’élection du président au suffrage universel direct ou, en 1969, pour réformer la composition du Sénat, ce qui avait suscité et suscite encore le désaveu d’une grande majorité de juristes.

Sur le fond, néanmoins, on voit que le RN entend ressusciter dans ce projet de référendum constitutionnel la posture gaullienne de refondation sociopolitique de la France. Il s’agit bien de s’extraire de la politique ordinaire pour effectuer, comme en 1958, une rupture historique dans une geste salvatrice.

Le recours à l’article 11, qui permet de se prononcer sur l’organisation des pouvoirs publics, les politiques économiques et sociales ou les services publics, devient en effet le signe d’un appel direct au peuple en passant par-dessus le « système ». Cette révision, qui aurait pour but de constitutionnaliser certains des objectifs politiques du RN, comme le contrôle de l’immigration, la défense de l’identité française, la préférence nationale ou la primauté du droit national sur les normes internationales, s’inscrit dans une stratégie qui fait appel au peuple non plus comme acteur politique ou social, mais comme acteur constituant. C’est ici que l’on peut mener une autre analyse.

Combattre l’impuissance politique

Comme le montre l’enquête Fractures françaises de 2025, l’électorat RN se caractérise par une très forte nostalgie passéiste : si 74 % des enquêtés estiment en moyenne « qu’en France, c’était mieux avant », cette proportion monte à 92 % parmi ceux qui ont voté Marine Le Pen au premier tour de l’élection présidentielle de 2022.

On peut donc lire cette tentation constituante, à l’instar de celle que propose, certes dans une autre perspective, La France insoumise (LFI) et son projet de VIᵉ République, comme la réponse à ce qui mine la vie politique depuis 2017, à savoir l’inadaptation profonde des formules politiques récentes à la société française confrontée à une impuissance publique qu’elle peut constater au quotidien dans le vote du budget, la lutte contre les incendies de forêt ou la cybercriminalité qui vide tranquillement les banques de données fiscales ou scolaires.

Le RN s’est engouffré dans l’effondrement du modèle d’État-providence à la française supposant des services publics forts et des élites dévouées à l’intérêt général plus qu’à leur carrière dans le privé. Le gaullisme devient alors la solution miracle alliant le renforcement de l’État et de son autorité à sa légitimation par l’appel direct au peuple.

Le gaullisme présidentiel, que l’on doit distinguer du gaullisme d’appareil perclus de compromissions partisanes notamment à partir de 1974, alliait le volontarisme politique à la démocratisation de la vie politique par le recours au référendum ou à la responsabilité du chef de l’État. C’est un projet de lutte contre l’impuissance publique et la crise de confiance dans la démocratie qui caractérisent la IVᵉ République comme le macronisme finissant.

On peut tenter de définir le gaullisme par trois principes. Le premier est celui d’un présidentialisme précaire soumis à l’approbation du peuple. Qu’une élection législative ou qu’un référendum soit perdu et le mandat présidentiel est remis en cause.

Le second est le culte de l’État comme gardien de l’intérêt général au-dessus des partis et de leurs stratégies électorales ou gouvernementales, ce qui impose une distance institutionnelle entre le président de la République et le premier ministre.

Le troisième est la souveraineté nationale, sur le plan militaire (arme nucléaire) comme sur les plans technologique (grands programmes aérospatiaux ou ferroviaires, énergie nucléaire civile), économique (relation distante des marchés financiers comme à l’égard de ce qui n’est pas encore l’Union européenne, mais la CEE, aux compétences plus réduites) et, bien évidemment, international (la France mettant à distance les États-Unis comme l’URSS et se faisant leader des non-alignés).

À ce titre, le gaullisme, né de la Seconde Guerre mondiale, a reçu une seconde légitimation par sa politique de décolonisation après que la crise algérienne a fait sauter la IVᵉ République. Il a surmonté l’indignité de Vichy comme l’indignité coloniale en proposant un nouveau modèle politique à l’international.

Force est de constater que le macronisme reste l’un des principaux moteurs politiques du vote RN, car il a, en quelque sorte, mené l’anti-gaullisme à son apex. Ceci par son indifférence à l’échec politique (lors des élections européennes de 2019 ou législatives de 2024, sans parler des municipales de 2026). Mais aussi par la fragilisation de l’État dont il a démantelé les corps les plus prestigieux (le corps préfectoral créé par Bonaparte ou le corps diplomatique) tout en mettant les agents de terrain dans la plus grande difficulté à exercer décemment leurs métiers (comme le montre l’appel récent des sapeurs-pompiers à la grève). Enfin, par son incapacité à restaurer la France comme puissance arbitrale et conciliatrice sur la scène internationale ou dans l’illusoire souveraineté numérique face aux Gafam et à l’IA qui mobilisent désormais autant de capitaux qu’un État développé.

L’illusion du volontarisme

Il ne faut donc pas prêter au RN plus de machiavélisme qu’il n’en a. Il récolte désormais les fruits gâtés, et donc sans avoir à beaucoup secouer l’arbre, de la séquence politique ouverte en 2017. Construite sur des promesses de progrès économique et d’innovation supposant une société confiante en ses dirigeants et en elle-même, cette séquence s’est conclue par une crise démocratique sans précédent, un niveau de défiance record dans les institutions nationales et une société en miettes qui a perdu ses repères, y compris le vote de classe.

La référence au gaullisme n’est que la figure de l’anti-macronisme de droite, qui attire d’ailleurs de plus en plus les anciens électeurs des Républicains et dont le RN s’est fait le porte-drapeau.

Mais l’heure est passée de la fameuse formule miracle qui doit faire renaître la France mythifiée d’autrefois, celle de la souveraineté nationale et de la décision efficace. Le RN, comme les autres partis, va devoir se confronter à deux facteurs que le gaullisme originel n’a pas connus.

Le premier est celui de l’argent : l’argent public est introuvable, l’argent privé est omniprésent.

Le général de Gaulle disait en octobre 1966, lors d’une conférence de presse, que « la politique de la France ne se fait pas à la corbeille », alors que la dette publique représentait en 1962 moins de 25 % du PIB. Mais, aujourd’hui, c’est bien le cas, lorsque cette proportion est de 117 % pour un montant dépassant 3 500 milliards d’euros. L’UE comme le FMI et surtout les marchés financiers n’attendront pas éternellement que la situation budgétaire française s’améliore et le RN, s’il accède au pouvoir, devra choisir entre couper dans les dépenses publiques au détriment des catégories populaires qui votent massivement pour lui ou bien augmenter la fiscalité au détriment des catégories moyennes et supérieures qui l’ont rejoint et lui offrent une majorité potentielle.

Le second, bien plus profond et sans doute plus grave, tient au déplacement des centres de pouvoir au profit des grandes entreprises et des marchés.

L’impuissance publique est-elle réparable ? La politique peut-elle encore changer la vie alors que le moindre ordinateur ou logiciel vient d’ailleurs ? Peut-on affirmer que la souveraineté, qui n’est désormais ni monétaire, ni militaire, ni technologique, ni culturelle, ni même alimentaire puisse encore avoir un sens autre qu’historique ?

La société française a anticipé ce mouvement bien avant les dirigeants politiques en s’investissant désormais bien plus dans la sphère privée ou associative que dans la vie militante. Le rapport au politique a changé, il est devenu plus instrumental et plus sceptique. Et le RN, tout comme les autres forces politiques, va devoir faire avec cette nouvelle anthropologie politique.

The Conversation

Luc Rouban ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Pourquoi le RN revendique l’héritage gaulliste – https://theconversation.com/pourquoi-le-rn-revendique-lheritage-gaulliste-289993

Protéger les enfants en mobilité au Mali : l’angle mort des dispositifs actuels

Source: The Conversation – in French – By Drahmane Fondo, Associate Researcher (LIRCES, Université Côte d’Azur) & Founder, Réseau EnfanceAfrique.org, Université Côte d’Azur

Dans une rue de Bamako, en octobre&nbsp:2018.
Vincent van Zeijst/Wikimédia, CC BY-NC-SA

L’ESSENTIEL

  • Au Mali, il est relativement fréquent que des enfants ayant grandi dans des villages soient envoyés dans les grandes villes, confiés aux bons soins d’adultes plus ou moins proches de leurs parents.

  • Ces enfants ne sont pas toujours bien traités et, quand ils travaillent, leurs revenus sont souvent partiellement ou totalement confisqués par les personnes d’accueil.

  • Bien que cette réalité soit connue de toutes les parties prenantes – familles, ONG ou autorités publiques—, la réponse collective n’est pas à la hauteur. Des pistes d’amélioration existent pourtant.


Dans le village de Woromana (région de Ségou, centre du Mali), l’histoire de la petite Mariam est connue de tous. Confiée à Bamako à un proche parent, elle est tombée gravement malade, jusqu’à « perdre la raison », selon les termes mêmes des habitants.

Ses parents, informés des mauvaises conditions de vie dans sa famille d’accueil, en ont parlé (et l’information a circulé dans tout le village, puis au-delà) jusque dans les villages environnants. Cette scène, recueillie lors d’une enquête menée à Ségou dans le cadre de mes travaux de doctorat, illustre un mécanisme largement ignoré des dispositifs actuels de protection de l’enfance en Afrique de l’Ouest.

Un système d’alerte informel, mais bien réel

Mon enquête ethnographique – dont les résultats complets sont présentés dans ma thèse de doctorat – menée entre 2017 et 2025 à Bamako et dans plusieurs villages de la région de Ségou met en évidence l’existence d’un mécanisme d’alerte communautaire spontané.

Si la majorité des enfants confiés en circuit urbain conservent un contact avec leur famille d’origine, certaines catégories restent structurellement plus exposées à une rupture totale de ce lien : les enfants « talibés » confiés à un maître coranique, les filles employées comme aide domestique, parfois par des intermédiaires sans lien de parenté, et les enfants ayant fui et rejoint la rue à la suite d’un confiage marqué par la maltraitance.

Lorsqu’un enfant confié à une famille d’accueil urbaine subit de mauvais traitements, l’information remonte au village par l’intermédiaire d’autres enfants, de tuteurs ou de proches et se diffuse rapidement de bouche à oreille jusqu’aux limites du village et parfois des villages voisins. Ce récit collectif devient alors, pour des parents souvent démunis face à la situation de leur enfant, une forme de parole libérée.

Des enfants en situation de mendicité à Bamako, Mali. La rue devient, pour certains enfants en rupture avec leur famille d’accueil, un espace de survie quotidien.
Drahmane Fondo, Fourni par l’auteur

Ce mécanisme communautaire se double, en milieu urbain, d’un second dispositif informel : la diffusion du téléphone portable, qui a rendu possible un contact désormais rarement rompu entre l’enfant confié et ses parents d’origine. Les appels réguliers permettent de mettre en œuvre une forme de surveillance à distance qui n’existait pas il y a une génération. Ces deux mécanismes – le récit villageois par effet boule de neige et le contact téléphonique – se combinent parfois directement à travers une alerte donnée par un village voisin, ou un appel resté sans réponse rassurante, qui déclenche l’intervention d’une famille d’origine.

Le retour des enfants au village, lorsqu’il survient, n’est cependant pas non plus une simple fin heureuse. Les familles observent fréquemment un changement de comportement chez l’enfant de retour, dont le mode de vie urbain entre parfois en tension avec les réalités villageoises. Certains garçons adoptent des habitudes nouvelles pour leur communauté d’origine, allant jusqu’à des formes de délinquance rarement observées avant leur départ. C’est un signe que ce second point de rupture, largement sous-documenté, mérite une attention comparable à celle portée au départ initial de l’enfant.

Un maillon fragile : quand les intermédiaires deviennent un risque

Ce système d’alerte communautaire, aussi précieux soit-il, ne doit cependant pas être idéalisé. Mon enquête de terrain révèle qu’il reste souvent inefficace, en particulier lorsque les enfants transitent par des intermédiaires sans lien de parenté réel avec eux, par exemple des femmes originaires du village, installées à Bamako, qui hébergent temporairement des filles avant leur placement comme aide domestique dans une famille urbaine. Plusieurs cas documentés montrent que ces intermédiaires prélèvent une partie du salaire de l’enfant ou perçoivent une commission sur son placement.

Les intermédiaires ne sont cependant pas les seuls acteurs de cette captation. Mon enquête documente également des cas où les familles employeuses elles-mêmes détournent, partiellement ou totalement, le salaire dû à l’enfant au moment où celui-ci doit être versé, souvent après plusieurs mois d’accumulation. Ce détournement s’accompagne parfois d’accusations fabriquées de vol, permettant à la famille employeuse de renvoyer l’enfant sans jamais lui régler la somme due. Ce mécanisme se répète d’autant plus facilement que ces enfants, une fois ainsi dépossédés, ne disposent d’aucun recours identifiable pour faire valoir leurs droits. Cette absence de circuit de réclamation interroge directement l’effectivité de la protection légale des mineurs travailleurs.

On observe aujourd’hui, à Bamako et dans d’autres grandes villes, l’émergence de véritables réseaux informels de placement, où des femmes proposent des services d’aide domestique en captant une partie de la rémunération des enfants placées, sans le moindre contrat écrit ni supervision des services publics compétents.

L’absence de tout circuit permettant à ces enfants de faire valoir leurs droits en cas d’abus constitue une lacune majeure qui se distincte des deux mécanismes de protection informels décrits plus haut. Ni le réseau villageois ni le suivi téléphonique ne peuvent agir efficacement lorsque l’exploitation provient de l’intermédiaire de confiance lui-même.

Traiter les symptômes, rarement les causes

Ces mécanismes informels de protection et leurs limites demeurent largement absents des dispositifs institutionnels actuels. Malgré un cadre légal complet (conventions internationales ratifiées, législation nationale, interventions de nombreuses organisations non gouvernementales), le nombre d’enfants en situation de rue continue de croître de façon significative au Mali. Les données statistiques officielles restent marginales sur le sujet et les rares études disponibles proviennent presque exclusivement de rapports d’activités produits par les organisations elles-mêmes.

Mes travaux montrent que la plupart des organisations non gouvernementales interviennent pour porter assistance aux enfants déjà en situation de précarité dans la rue, sans pouvoir agir sur l’origine de leurs souffrances. Une origine que mes recherches attribuent, pour une part importante, aux nouvelles pratiques de confiage qui se sont éloignées de leur fonction protectrice traditionnelle. Autrement dit, les dispositifs actuels traitent presque exclusivement le symptôme final, quand les mères de Woromana et d’ailleurs identifient déjà, au quotidien, l’origine réelle du problème.

Entretien mené auprès de mères dont les enfants sont en mobilité à Bamako, Mali. Ces témoignages ont permis de documenter l’inquiétude et la vigilance des familles d’origine face aux conditions de vie de leurs enfants confiés en ville.
Drahmane Fondo, Fourni par l’auteur

Le droit malien encadre pourtant plusieurs aspects de cette question. La loi d’orientation sur l’éducation n° 99-046 du 28 décembre 1999, modifiée par la loi n°2022-010 du 3 juin 2022, rend la scolarité obligatoire et gratuite pour tout enfant à partir de 6 ans, pour un cycle de 9 ans menant au diplôme d’études fondamentales.

Le Code pénal malien, entré en vigueur le 13 décembre 2024 (loi n°2024-027), sanctionne par ailleurs l’incitation d’un mineur à la mendicité (article 242-91), une disposition documentée dans des travaux de recherche menés à Bamako et Ségou. Dans la pratique, l’application de ces textes demeure inégale et un grand nombre d’enfants placés en apprentissage précoce échappent de fait à l’obligation scolaire, sans que cet écart entre le droit et la pratique ne fasse l’objet d’un suivi systématique.

Cette question se pose également à l’échelle institutionnelle. Les écoles coraniques, non reconnues dans le système éducatif formel malien, se trouvent en dehors du périmètre d’intervention défini pour les organisations non gouvernementales. Un échange avec le bureau de l’Unicef à Bamako a permis de confirmer que toute intervention structurée auprès des enfants qui y sont confiés reste conditionnée à une clarification de ce statut, actuellement non tranchée. Une situation qui laisse des milliers d’enfants hors de portée de tout accompagnement, alors même que le mécanisme d’alerte villageoise décrit plus haut pourrait, s’il était reconnu et soutenu, contribuer à documenter précisément l’ampleur de ces situations.

Ce que les bailleurs peuvent changer

Trois orientations concrètes se dégagent de ce constat pour les bailleurs et les organisations engagées sur ces questions.

D’abord, investir davantage dans la recherche ethnographique préalable, permettant d’identifier l’origine des problèmes avant d’en traiter uniquement les symptômes. Cette étape est aujourd’hui très peu valorisée dans le cycle de financement classique. Ensuite, exiger l’implication sincère de l’ensemble des acteurs concernés à chaque niveau de décision, y compris les familles elles-mêmes et les autorités traditionnelles, dont la connaissance fine des dynamiques communautaires reste largement sous-exploitée. Enfin, privilégier l’observation directe des réalités de terrain comme mécanisme d’évaluation prioritaire, plutôt que des rapports produits à distance des situations qu’ils prétendent documenter.

Un dernier constat mérite d’être posé sans détour : l’existence de textes de loi ne suffit pas à elle seule. Sans un accompagnement soutenu de leur application effective, associant État, société civile et recherche de terrain, les dispositions déjà inscrites dans le droit malien et les conventions internationales resteront, pour beaucoup d’enfants concernés par cette mobilité, une protection qui existe sur le papier davantage que dans leur quotidien.

The Conversation

Drahmane Fondo est membre d’organisation. Je suis fondateur et président du Réseau EnfanceAfrique.org et de l’AMAPISE, association mentionnée dans cet article, mais je ne reçois aucune rémunération financière de cette structure et n’en tire aucun bénéfice commercial.

– ref. Protéger les enfants en mobilité au Mali : l’angle mort des dispositifs actuels – https://theconversation.com/proteger-les-enfants-en-mobilite-au-mali-langle-mort-des-dispositifs-actuels-289937

De quelle liberté d’expression parle-t-on ? Trump et son omniprésence médiatique au Canada

Source: The Conversation – in French – By Régis Coursin, Chercheur, Université du Québec à Chicoutimi (UQAC)

En 2025, la couverture médiatique de la liberté d’expression au Canada a été largement dominée par la droite conservatrice. Plus de 70 % des dix personnalités les plus citées par les médias canadiens et québécois appartiennent à ce courant politique.


Cette omniprésence s’explique en grande partie par la centralité de Donald Trump. Il capte à lui seul plus de 41 % de l’attention médiatique accordée aux dix personnalités les plus citées (48 % avec Elon Musk). C’est 3,5 fois plus que le premier ministre du Canada Mark Carney, et 4,5 fois plus que le premier ministre du Québec François Legault.

Sociologue, chercheur et coordonnateur de l’Observatoire de la liberté d’expression (UQAC), je suis l’auteur du Portrait annuel sur la liberté d’expression dans les médias du Québec et du Canada, dont la première édition est parue cette année.




À lire aussi :
Une « hypermédiatisation » de Trump au Canada ?


Trump, pourfendeur des libertés académiques

Les médias francophones ont associé Trump à la liberté d’expression sous trois principaux angles.

Celui de la politique américaine tout d’abord. Il s’articule autour du bras de fer entre le président américain et certaines universités, Columbia et Harvard principalement. Le propos porte surtout sur les manifestations propalestiniennes sur les campus, les accusations d’antisémitisme, le gel du financement fédéral et le démantèlement des programmes de diversité.

Il a ensuite été question de la réception canadienne des enjeux américains. Trois principaux thèmes ont retenu l’attention des médias : la mobilisation étudiante propalestinienne, l’assassinat de Charlie Kirk et les manifestations contre les politiques de Donald Trump.

Les liens entre Trump et la liberté d’expression ont enfin été abordés quant à leurs impacts sur les médias traditionnels, numériques et sociaux. Les questions de censure relatives à la suspension de Jimmy Kimmel par ABC, de modération des contenus et de fact-checking sur les plates-formes X et Meta occupent ici une place centrale.

Deux grandes tendances se dégagent : la répression s’impose comme thème dominant, et les campus universitaires comme principal théâtre du discours médiatique autour de Trump et de la liberté d’expression.

Trump et ses libertés avec la liberté d’expression

Trump concentre en volume 10 et 16 fois plus d’articles que son prédécesseur Joe Biden (en 2024) et le premier ministre canadien Mark Carney (en 2025) dans lesquels la « liberté d’expression » est associée avec au moins une expression préjudiciable, c’est-à-dire une expression renvoyant à un usage abusif de la liberté d’expression (insulte, menace, harcèlement…).

Il les devance largement en proportion avec plus d’un article sur deux (53 %), contre 39 % pour Carney et 22 % pour Biden. En bref, la centralité de Trump dans le débat francophone sur la liberté d’expression s’accompagne d’une forte proportion d’expressions préjudiciables.

Nature des expressions préjudiciables relevées en 2025 dans les articles des médias francophones canadiens sur la liberté d’expression en lien avec Donald Trump.
CC BY

La différence ne porte pas uniquement en termes de volume. Elle se joue aussi en termes de contenu. Si les enjeux de liberté d’expression sont abordés dans une perspective institutionnelle pour Biden et Carney, et sont liés le plus souvent aux actualités du moment (mobilisations étudiantes et assassinat de Charlie Kirk) et aux débats réglementaires (vente de TikTok et fin de l’exemption religieuse), les co-occurrences textuelles indiquent pour Donald Trump qu’ils s’inscrivent dans des logiques de contrôle (censure) et de véracité (désinformation) de l’information.

Un traitement médiatique à charge ?

L’exposition médiatique des acteurs politiques façonne l’opinion publique.

Mais la tonalité, c’est-à-dire la manière dont ces acteurs sont couverts, exerce une plus grande influence. Elle oriente ce à quoi le public pense, et comment un acteur doit être pensé. De toutes les orientations, ce sont les cadres négatifs qui ont la capacité d’influencer le plus le soutien public à un enjeu. Elles exercent un effet plus fort et plus durable sur les attitudes.

Quel traitement les médias francophones canadiens ont-ils réservé à Donald Trump sur les enjeux de liberté d’expression en 2025 ?

Après une analyse sémantique, les conclusions sont sans équivoques : le tiers des articles présentent un cadrage négatif. En comparaison, Mark Carney a généré 9,8 % d’articles négatifs la même année, et Joe Biden 8,6 % en 2024.

Cadrage éditorial des articles francophones pour Biden, Carney et Trump.
CC BY

Le mois de mars 2025 est le plus significatif. Il cumule le deuxième plus grand volume du corpus et une proportion d’articles négatifs supérieure à la moyenne annuelle (34,3 %). La relation Canada-États-Unis est le thème dominant, abordé sous l’angle des tarifs douaniers et de la souveraineté canadienne menacée.

Sont aussi évoquées les questions de liberté académique et d’immigration autour de l’arrestation d’étudiants étrangers, des coupes dans le financement de la recherche, des opérations de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) et des manifestations qu’elles suscitent. Notons le recours au vocabulaire de la répression et les comparaisons avec les régimes autoritaires.

Les deux mois affichant les taux négatifs les plus élevés après mars marquent un durcissement progressif des thèmes : en août (34 %), Trump est associé à la désinformation, et en novembre (39 %) à l’intimidation, au clientélisme et à une érosion des libertés civiles et de l’état de droit.

Ce traitement revêt toute son importance puisque le « cadre médiatique » (news frame) façonne une trame narrative autour d’un sujet d’actualité et influence l’opinion des individus. Le cadrage répressif contribue à représenter la liberté d’expression comme un droit menacé (rights-violation frame) : le problème est défini, le responsable identifié.

Il est bien documenté que l’opinion publique manifeste un fort soutien envers un droit ou un principe constitutionnel dès lors qu’elle le perçoit comme étant menacé. Mais cette prise de conscience de la menace n’est pas univoque. Si des risques ou des coûts sont associés à l’exercice même de ce droit, elle devient moins encline à le défendre.

Parle-t-on trop de Trump ?

La visibilité d’une personnalité politique étrangère ne suffit pas à façonner l’opinion : c’est surtout ce qu’il porte comme agenda qui compte. Une étude récente a montré qu’un message attribué à Donald Trump a plus d’impact sur l’opinion publique lorsque son agenda est hostile.


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Les pratiques médiatiques traditionnelles, dont la neutralité non évaluative ou le traitement factuel et équilibré des sources, tendent paradoxalement à normaliser les discours de la droite radicale. Dans le cas inverse, une position plus réflexive et plus critique des journalistes envers ces discours réduit leurs effets sur l’opinion publique et atténue sa normalisation, sans toutefois la faire disparaître.

La question à se poser n’est donc pas tant s’il faut ou non parler de Trump, de sa rhétorique et de ses coups de semonce, mais de savoir comment en parler. Le fait de traiter négativement de Donald Trump porte également le flanc à la critique, parce qu’un tel cadrage peut aussi accentuer la polarisation.

Nous ne sommes pas face à un dilemme de visibilité ou de silence, mais devant un enjeu d’information sans normalisation. Cela suppose une prise de conscience de la responsabilité médiatique dans la manière de relayer un discours et de le traduire en information factuelle, responsabilité d’autant plus grande lorsque ce discours véhicule des valeurs illibérales et soulève des enjeux d’érosion démocratique.

La Conversation Canada

L’Observatoire de la liberté d’expression a reçu des financements du Gouvernement du Québec.

– ref. De quelle liberté d’expression parle-t-on ? Trump et son omniprésence médiatique au Canada – https://theconversation.com/de-quelle-liberte-dexpression-parle-t-on-trump-et-son-omnipresence-mediatique-au-canada-287430

Contre le stress chronique, le sommeil et l’alimentation feraient plus pour la santé que l’exercice

Source: The Conversation – in French – By Nick Turner, Professor and Croft Chair in Management, Haskayne School of Business, University of Calgary

Quand le travail devient une source de stress, les conseils habituels reviennent toujours : bouger plus, mieux manger, dormir davantage, réduire les mauvaises habitudes. Mais notre nouvelle étude suggère que ces bonnes habitudes ne se valent pas toutes quand vient le temps de nous protéger du stress chronique au travail.


En nous appuyant sur dix ans de données tirées d’une enquête nationale menée auprès de 2871 travailleurs canadiens, nous avons cherché à savoir si cinq comportements liés à la santé — en dehors du travail — aidaient, au fil du temps, à atténuer le lien entre le stress professionnel et la santé générale : l’alimentation, l’activité physique, le sommeil, la consommation d’alcool et le tabagisme.

Nos résultats se sont révélés plus nuancés, et plus intéressants, que ne le laissent croire les conseils de bien-être habituels. Certains comportements offraient une réelle protection contre le stress. D’autres étaient bons pour la santé en général, sans pour autant atténuer les effets du stress au travail en particulier.

Certaines habitudes protègent, d’autres non

La qualité du sommeil s’est démarquée le plus clairement. L’alimentation jouait également un rôle important. L’activité physique demeurait bénéfique pour la santé en général, mais n’atténuait pas les effets du stress au travail sur la santé de la même manière une fois que les autres comportements étaient pris en compte dans leur ensemble.

Pour bien des travailleurs, le stress au travail ne s’arrête jamais vraiment. Il s’accumule : charge de travail trop lourde, horaires imprévisibles, courriels et textos qui s’invitent en dehors des heures de bureau, sentiment que le travail gruge sans cesse les soirs, les fins de semaine, le temps en famille.

Au fil du temps, ce genre de stress peut épuiser les gens, physiquement et psychologiquement. Des recherches ont établi un lien entre le stress au travail et l’épuisement professionnel, la dépression, l’anxiété, la fatigue, les maladies cardiovasculaires, le diabète de type 2 et même un risque de mortalité accru.

Notre étude cherchait à répondre à une question simple : quand le stress au travail persiste, existe-t-il des activités pratiquées en dehors du travail qui protègent réellement la santé ? Nos résultats répondent oui, mais pas n’importe comment.




À lire aussi :
Voici comment éviter l’épuisement professionnel et le stress chronique au travail


Le sommeil pourrait être plus important qu’on ne le pense

La qualité du sommeil s’est imposée comme le facteur de protection le plus efficace contre les effets du stress au travail sur la santé. Un bon sommeil favorise l’attention, la régulation émotionnelle, la récupération et la maîtrise de soi nécessaires pour adopter d’autres comportements sains. En ce sens, dormir bien n’est pas un choix de vie parmi d’autres : c’est une ressource fondamentale.

L’alimentation, elle aussi, a montré un effet tampon significatif : elle contribuerait à maintenir les réserves physiques et psychologiques nécessaires pour tenir le coup face à un stress prolongé.

Les résultats sur l’exercice physique, eux, vont à contre-courant des idées reçues. Une pratique plus fréquente est certes associée à une meilleure santé générale, mais elle n’a pas affaibli de façon significative le lien entre le stress au travail et la santé. Deux explications sont possibles : soit la façon dont l’exercice a été mesuré dans le sondage a brouillé les résultats, soit l’exercice contribue bel et bien à la santé, mais sans agir spécifiquement comme tampon contre le stress.

Être en bonne santé et être protégé du stress, ce n’est pas toujours la même chose.

Les résultats concernant l’alcool ont été les plus surprenants, et méritent qu’on s’y attarde. Comme prévu, une consommation d’alcool plus faible était associée à une meilleure santé globale. Mais les données révèlent un paradoxe : un niveau de stress au travail élevé était plus fortement lié à une santé précaire chez les personnes buvant peu que chez celles qui buvaient plus fréquemment.

Il ne faut pas y voir pour autant une preuve que boire protège du stress au travail. Les personnes qui buvaient plus fréquemment rapportaient tout de même une moins bonne santé globale. Cette tendance reflète plus probablement un facteur que nos données n’ont pas su cerner entièrement — des problèmes de santé antérieurs, différents profils d’adaptation, ou des tendances non linéaires dans la relation entre alcool et santé.


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Les bonnes habitudes ne rachètent pas un mauvais emploi

Quand le travail est chroniquement stressant, certaines formes de soins personnels protègent mieux la santé que d’autres. Mais surtout, aucune initiative de bien-être ne peut compenser un emploi conçu pour épuiser les gens.

La responsabilité de bâtir des milieux de travail sains revient aux organisations. On ne peut pas s’attendre à ce que les employés rattrapent une charge de travail excessive, des attentes déraisonnables ou une mauvaise organisation du travail simplement en dormant plus ou en préparant leurs lunchs à l’avance.

Nos résultats ne suggèrent pas que les comportements individuels puissent se substituer à la responsabilité organisationnelle. Au contraire : certains comportements peuvent protéger les gens pendant que le travail reste stressant et que les changements structurels tardent, restent incomplets, ou ne viennent tout simplement pas.

Notre étude le montre clairement : ces comportements viennent compléter un changement organisationnel plus large : ils ne le remplacent pas.

Cela a des répercussions concrètes, tant pour les travailleurs que pour les employeurs. Pour les travailleurs, le message n’est pas de tout faire parfaitement, mais de retenir que certains comportements protègent mieux que d’autres quand le stress au travail grimpe, et que le sommeil mérite une attention particulière.

Pour les employeurs, la leçon n’est pas de faire la morale aux gens à propos du bien-être ou de rejeter la responsabilité sur les individus. Il s’agit plutôt de faciliter le maintien des comportements protecteurs en réduisant les communications en dehors des heures de travail, permettre de véritables pauses au travail, améliorer la planification des horaires et organiser le travail de manière à ne pas nuire à la récupération.

La Conversation Canada

Nick Turner reçoit des fonds de recherche de Cenovus Energy Inc., du Fonds d’avenir de l’École de commerce Haskayne et du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH).

A. Wren Montgomery, Erica Carleton et Serra Al-Katib ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

– ref. Contre le stress chronique, le sommeil et l’alimentation feraient plus pour la santé que l’exercice – https://theconversation.com/contre-le-stress-chronique-le-sommeil-et-lalimentation-feraient-plus-pour-la-sante-que-lexercice-283423

Langue populaire, langue savante : des différences à reconsidérer pour mieux lutter contre les inégalités scolaires

Source: The Conversation – in French – By Sarah Goutagny, Docteure de l’EHESS (thèse sur les inégalités scolaires) et professeure certifiée de lettres modernes, Université Jean Moulin Lyon 3


L’ESSENTIEL

  • La langue populaire n’est pas une version sommaire de la langue savante.

  • Tout aussi complexe, elle introduit un autre rapport à la parole. C’est ce que montrent les travaux d’anthropologues sur l’oralité et l’écriture.

  • Le comprendre ne permettrait-il pas de mieux accueillir les élèves dans leur diversité ?


La rentrée approche. Elle est l’occasion de s’interroger sur les défis du système scolaire français au XXIᵉ siècle. Depuis les travaux de Pierre Bourdieu et de Jean-Claude Passeron, on sait que l’école transforme les inégalités sociales en inégalités scolaires. Cette situation n’a guère évolué en dépit de décennies de politiques de démocratisation de l’école : la pauvreté demeure prédictive de l’échec scolaire.

Il est établi que les classes moyennes et supérieures, par leur capital culturel et leurs manières de parler, sont familières d’une langue proche de la langue savante qui caractérise les savoirs scolaires tandis que les milieux populaires sont éloignés de cet univers. Mais de quelle nature cette différence serait-elle ?

Un langage oral plus pratique, un écrit plus scolaire ?

En sciences de l’éducation, les recherches d’Élisabeth Bautier et Roland Goigoux ont montré notamment que la langue savante requiert une « attitude de secondarisation », c’est-à-dire un travail de réflexivité spécifique qui permet de « prendre la langue pour objet ».

Cette approche se nourrit des travaux du théoricien du langage Mikhail Bakhtine, du sociolinguiste Basil Bernstein ou encore du sociologue Bernard Lahire. Ce dernier distingue un langage oral-pratique (du côté des milieux populaires) et un langage scripturaire-scolaire (qualifiant le rapport au monde des classes moyennes et supérieures) : le premier implique que l’on ne parle que lorsque la situation le commande, par nécessité donc, et pour traduire une réalité pratique, alors que le second entretient un intérêt pour la langue elle-même, indépendamment de son utilité.

Cette thèse repose sur le postulat suivant : langue populaire et langue savante renvoient, pour partie au moins, à l’écart qui existe entre oralité et écriture. Un certain nombre de travaux accréditent ce point de départ : le sociologue Jean-Pierre Terrail rappelle que l’écrit a été, pendant des millénaires, d’un accès réservé, quand Shirley Brice Heath et Annette Lareau constatent que les pratiques linguistiques des milieux populaires (jusqu’à leur rapport à la lecture ou l’écriture) demeurent empreintes des codes de l’oralité.

Mais alors il faut rappeler, avec Terrail, le fait que la réflexivité est toujours déjà une ressource de l’oralité : dans les sociétés qui n’ont pas l’écriture, la langue est l’objet d’une attention spécifique, ne serait-ce que dans le chant ou les jeux de mots, qui n’ont pas qu’une fonction de socialisation.

L’écriture et la valeur de la parole

La thèse de la secondarisation de la langue propre aux savoirs scolaires implique qu’une seule et même langue (le français, en l’occurrence ici) se déploie en des manières de parler (des dispositions langagières) qui diffèrent selon leur degré de réflexivité : la langue populaire ne permettrait pas autant que la langue savante le travail de décontextualisation des tâches ou des discours.

On peut faire pourtant une autre hypothèse et considérer que l’on a affaire à deux langues étrangères l’une à l’autre, plutôt qu’à deux niveaux de langue dans un même univers symbolique (la langue française). Cette hypothèse a l’avantage d’éviter une hiérarchie a priori des dispositions langagières des élèves.

Si la langue savante et la langue populaire s’inscrivent, l’une dans l’oralité, l’autre dans l’écriture, alors il faut revenir sur cette différence.

L’anthropologue Jack Goody, dans ses travaux sur la raison graphique (qui désigne la façon dont l’écriture transforme notre rapport au monde), nous enseigne deux choses. D’abord, l’écriture permet l’autonomie du propos par rapport à son locuteur (le texte peut voyager indépendamment de celui qui le produit, et en cela on peut parler de décontextualisation par l’écriture). Mais elle transforme aussi la valeur de la parole. En effet, le texte va nous obliger à comparer ce qui est dit et ce qui est écrit ; avec l’oralité, on n’en a pas les moyens techniques.

Le Bagré est une prière chez les LoDagaa du nord du Ghana, qui n’ont pas d’écriture, et avec qui Jack Goody a vécu. Elle se transmet sans que l’on puisse comparer les versions de chacun avec un modèle de référence. Ainsi, dans la société de tradition orale, ce qui est dit est toujours considéré comme ce qu’il fallait dire ; surtout, la parole est considérée comme une production collective.

Évidemment, notre ethnocentrisme graphique (le fait de percevoir le monde en tant que lettrés) nous pousse immédiatement à considérer que le locuteur produit toujours le discours qu’il énonce. C’est négliger ici le poids de l’imaginaire social de l’oralité, bien différent du nôtre.

Quels liens entre oralité et individualité ?

Dans les sociétés sans écriture, le conteur transmet un récit qui n’est jamais le sien et dont il est le simple vecteur : il n’en est pas l’auteur. Il en va d’ailleurs du conteur comme du sorcier, qui n’exerce jamais une puissance personnelle quand il célèbre un rituel, mais qui dit ce qu’il faut dire.

Pierre Clastres signale aussi que le chef de la tribu, s’il prétend parler en son nom propre, risque le bannissement. Dans ce monde-là encore, lorsque le fou (qui n’est pas désigné comme tel mais vit en marge du groupe) parle, ce qu’il dit concerne tout le monde, parce que, précisément, la parole n’est jamais la sienne.

L’écriture, en revanche, nous permet de constater que ce qui est dit n’est jamais strictement ce qui est écrit ; elle nous oblige à considérer la parole comme une production intime et personnelle de la part de l’individu : le Notre père chrétien est récité à moitié en lisant, à moitié de mémoire, et toute modification du texte est interprétée « soit comme une erreur involontaire soit comme une tentative délibérée de modifier un modèle hautement ritualisé de discours ».

La raison graphique désigne de la sorte une rupture technique mais aussi ontologique : si la société de l’oralité est bel et bien composée d’individus, ceux-ci ne se singularisent pas par la parole mais par le ton de leur voix, leur comportement ou leur apparence. La distinction apparemment évidente et universelle que fait la linguistique entre la parole (qui serait le propre de l’individu) et la langue (qui désigne le code commun que nous partageons) n’est pas vérifiée partout et toujours : il y a des sociétés dans lesquelles les individus parlent une langue qui ne leur appartient pas.

L’écriture transforme donc les contours de l’individualité : être individu, désormais, c’est exprimer par la parole un quant-à-soi, une intention propre (nous connaissons des auteurs et ce n’est que chez nous que la parole du fou est tellement la sienne qu’elle le retranche de ses semblables – elle l’exclut de la communauté).

La langue scolaire est accessible à tous

En conséquence de quoi, la langue des milieux populaires, par sa proximité avec l’imaginaire de l’oralité, n’est pas plus spontanée ou plus liée à l’expérience personnelle des individus que la langue savante ; en réalité, elle n’est pas différenciante parce que la parole n’est pas la propriété des individus. La langue savante, quant à elle, grâce à la maîtrise technique de l’écriture, est le moyen d’exprimer par la parole une puissance personnelle.

Cette distinction, qui peut paraître bien manichéenne, appelle quelques remarques. D’abord, la rupture entre oralité et écriture, qui la sous-tend, n’est pas que technique. En d’autres aires culturelles, la diffusion de l’écriture s’accompagne d’une expression de la subjectivité très limitée par rapport à celle que connaît la modernité occidentale.

Par ailleurs, la diffusion de l’écriture, désormais massive dans notre société, recompose l’expression orale : il va de soi désormais que ce que l’on dit est intimement produit. L’écriture a bel et bien transformé ce que parler veut dire en faisant de nous des auteurs.

Enfin, les enfants, à présent, sont considérés comme des individus disposant dès leur naissance d’une parole propre alors même que cette transformation est le produit de l’apprentissage de l’écriture.

Par voie de conséquence, les inégalités scolaires doivent pour beaucoup à la fracture entre lettrés et non (ou moins) lettrés. On ne les résorbera pas sans se convaincre qu’il ne manque rien à l’enfant de milieu populaire pour réussir à l’école : s’il parle une autre langue, celle-ci n’est pas un obstacle aux apprentissages scolaires, à la condition que l’école se donne les moyens de le convertir à la langue savante.

Cela passe notamment par la reconnaissance du fait que la difficulté intellectuelle propre aux apprentissages scolaires est notre lot commun, et par la lutte contre l’assimilation systématique d’une difficulté dans les apprentissages à un trouble du développement.

The Conversation

Sarah Goutagny ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Langue populaire, langue savante : des différences à reconsidérer pour mieux lutter contre les inégalités scolaires – https://theconversation.com/langue-populaire-langue-savante-des-differences-a-reconsiderer-pour-mieux-lutter-contre-les-inegalites-scolaires-287822

Comment la pollution de l’eau peut modifier les maladies parasitaires qui nous affectent

Source: The Conversation – in French – By Bertrand de l’Isle, PhD Student, Molecular Biology, Parasitology, Epigenetics, Université de Perpignan Via Domitia

Dans une rivière, les polluants les plus préoccupants ne sont pas toujours visibles. Pesticides, résidus de médicaments, métaux et autres substances chimiques peuvent circuler à des concentrations trop faibles pour provoquer une mortalité immédiate des êtres vivants. Ils peuvent cependant modifier leur physiologie. Or, la « reprogrammation » de ceux qui nous rendent malades, comme certains parasites, pourrait avoir des conséquences inattendues.


Certains parasites passent une partie de leur vie dans les milieux aquatiques, qu’il s’agisse de rivières, de lacs ou de marais. Pendant cette période, ils sont exposés directement aux pollutions environnementales. Pourtant, nous savons encore très peu de choses sur la façon dont ces contaminants modifient leur fonctionnement.

Le ver Schistosoma constitue un modèle particulièrement intéressant pour étudier ces effets. Ce parasite est responsable d’une maladie dont les complications peuvent être graves, allant jusqu’au cancer de la vessie : la schistosomiase, aussi appelée bilharziose.

Les schistosomes infectent aujourd’hui plus de 230 millions de personnes dans le monde. Longtemps considérée comme une maladie exclusivement tropicale, la schistosomiase voit son aire de répartition se modifier. En 2013, plusieurs dizaines de personnes ont été contaminées après une baignade dans la rivière Cavu, en Corse, marquant les premiers cas de transmission locale en Europe depuis plusieurs décennies.

À mesure que le réchauffement climatique rend de nouveaux territoires favorables au parasite, la question est désormais de savoir jusqu’où le parasite pourra s’étendre.

Dans ce contexte, comprendre si la pollution est aussi capable de modifier son fonctionnement pourrait devenir un enjeu majeur de santé publique.

La pollution a un impact sur les hôtes des parasites

Après s’être développé dans le corps d’un escargot aquatique, le parasite responsable de la schistosomiase est libéré sous forme de larves microscopiques capables de pénétrer la peau humaine en quelques secondes. La contamination se fait par simple contact avec une eau infestée sans que la victime s’en aperçoive.

Le cycle des schistosomes, responsables de la schistosomiase ou bilharziose.
DPDx, Centers for Disease Control and Prevention

Une fois dans le corps, les larves se transforment en vers dans nos vaisseaux sanguins, où ils se nourrissent des globules rouges présents dans le sang. Devenus adultes, ces vers se reproduisent en pondant des milliers d’œufs. Ces derniers s’enkystent dans les organes du corps, notamment le foie, provoquant de graves complications hépatiques.

Or, on sait depuis plusieurs années que la pollution des milieux aquatiques peut influer sur la transmission de certaines maladies parasitaires.

Les polluants influent sur les parasites directement et indirectement

Certains contaminants, tels que les engrais agricoles, agissent sur le cycle de vie des parasites en favorisant la prolifération des algues et des plantes aquatiques dont se nourrissent les escargots qui servent d’hôtes intermédiaires. Cette augmentation du nombre d’hôtes potentiels peut conduire à une augmentation du nombre de parasites, qui trouvent plus facilement une proie à infecter.

D’autres polluants peuvent affaiblir les prédateurs ou les compétiteurs des parasites, créant ainsi des conditions favorables à leur multiplication.

Par ailleurs, les polluants peuvent aussi influer directement sur les parasites eux-mêmes.

Quand on pense « polluant », on pense souvent à leur toxicité à forte dose. À concentration élevée, les contaminants peuvent en effet finir par tuer les organismes. Cependant, certains d’entre eux peuvent aussi avoir des effets beaucoup plus subtils. À faible concentration, certaines substances peuvent agir comme des signaux biologiques : elles interagissent avec les cellules, perturbent des mécanismes internes, modifiant des équilibres, etc.

Les perturbateurs endocriniens en sont un bon exemple. Sous cette appellation sont regroupées des molécules parfois très différentes chimiquement les unes des autres, mais qui ont toute la particularité d’être capable d’interagir avec le système hormonal, et de le perturber.

Les perturbateurs endocriniens n’entraînent pas nécessairement la mort des organismes qui y sont exposés, mais peuvent altérer leur développement, leur reproduction ou leur physiologie.

Des données encore lacunaires

Nous sommes à même de penser que les parasites sont tout autant sensibles à ces contaminants que le reste des organismes biologiques. Cependant, l’étude des conséquences de leur exposition à ces substances est, pour l’instant, négligée.

Des travaux récents, dont une synthèse en cours de publication que nous avons menée, montrent que plusieurs contaminants largement répandus dans les eaux douces, notamment certains pesticides, métaux lourds et perturbateurs endocriniens, comme le bisphénol A, peuvent modifier des caractéristiques essentielles des parasites.

Il ne s’agit pas forcément d’effets spectaculaires. Les parasites ne meurent pas toujours. En revanche, certaines fonctions clés peuvent être altérées. Leur capacité à se déplacer, à trouver un hôte, à l’infecter ou encore leur développement une fois à l’intérieur de celui-ci. Dans certains cas, une exposition brève à un contaminant, à un stade précoce, suffit à produire des effets visibles bien plus tard.

Le bisphénol A peut, par exemple, modifier le développement du parasite dans l’escargot ainsi que la production des larves infectieuses. Ces effets sont souvent discrets, parfois différés, et peuvent facilement passer inaperçus si l’on ne regarde que la survie immédiate.

Autre exemple : une exposition au cadmium peut diminuer la capacité des larves à établir une infection chez leur hôte.

Il serait toutefois simpliste de conclure que la pollution rend systématiquement les parasites moins – ou plus – dangereux. En effet, les effets observés varient fortement selon le contaminant, la dose, le stade de développement du parasite et les conditions d’exposition.

Un couple de vers parasites appartenant à l’espèce Schistosoma mansoni. La femelle, plus petite, est enfermée dans le canal gynécophore du mâle
Un couple de vers parasites appartenant à l’espèce Schistosoma mansoni. La femelle, plus petite, est enfermée dans le canal gynécophore du mâle.
Wikimedia

Parfois, les parasites semblent même relativement résistants. Les schistosomes présentent ainsi une tolérance aux insecticides diazinon et imidaclopride. Tout dépend des doses, des substances et des conditions d’exposition.

Une chose est certaine : la pollution introduit une variabilité supplémentaire dans des systèmes biologiques déjà très complexes. Cette diversité de réponses complique notre capacité à prédire le risque de transmission. Un constat qui implique que les modèles actuels gagneraient à intégrer davantage la qualité chimique des milieux aquatiques.

Un facteur de risque à ne pas négliger

Ces observations amènent à reconsidérer la manière dont on évalue les risques sanitaires. On a habituellement tendance à penser que le danger dépend du nombre de parasites présents et du niveau d’exposition. Mais ces seuls paramètres ne sont peut-être pas suffisants pour rendre compte de la réalité.

Deux environnements à première vue similaires du point de vue écologique qui contiendraient le même parasite pourraient ne pas présenter le même niveau de risque si leur contamination chimique s’avérait différente. On peut imaginer voir émerger une souche plus infectante dans l’un de ces deux milieux, avec des effets sur les organismes infectés qui seraient d’autant plus délétères.

Une autre question reste aujourd’hui en suspens : celle des effets à long terme. Certains résultats suggèrent que des modifications induites par l’environnement pourraient persister très longtemps après le moment de l’exposition, voire être transmises aux générations suivantes par des mécanismes épigénétiques.

L’épigénétique, qu’est-ce que c’est ?
Contrairement aux mutations, qui altèrent la séquence de la molécule d’ADN, les modifications dites « épigénétiques » ne la modifient pas en tant que telles. Elles modifient plutôt l’accessibilité de certaines portions du génome et donc sur la capacité des gènes qu’elles contiennent à être exprimés. On sait aujourd’hui que de telles modifications, résultant parfois de facteurs environnementaux (polluants, médicaments, sources de stresses intenses…), peuvent se transmettre à la descendance et persister sur plusieurs générations.

Ce mécanisme a notamment été décrit chez le nématode Caenorhabditis elegans, où certains contaminants induisent des modifications de l’expression des gènes qui sont héritables d’une génération à l’autre. Chez les parasites aquatiques, tels que les schistosomes, les données concernant l’existence de telles « signatures épigénétiques » manquent encore.

Cependant, les mécanismes épigénétiques existent chez eux comme chez tout être vivant, les schistosomes sont sensibles à l’épigénétique. De ce fait, on peut imaginer que deux parasites aquatiques possédant le même génome fonctionnent différemment selon les conditions de pollution auxquelles ils ont été exposés.

Des villes plus vertes, des interfaces à surveiller

Mieux comprendre ces mécanismes devient essentiel dans un contexte où les environnements aquatiques sont de plus en plus exposés aux activités humaines.

Cette question n’est pas cantonnée aux milieux aquatiques. Nos villes sont, elles aussi, concernées. En ces périodes de changement climatique, elles ont tendance à verdir de plus en plus : la végétalisation urbaine et les espaces verts sont désormais vus comme des espaces bénéfiques, capables non seulement d’atténuer les îlots de chaleur, mais aussi de favoriser la biodiversité et d’améliorer la santé physique et mentale des habitants.

Ils constituent toutefois aussi des zones de rencontre entre la faune sauvage, les vecteurs et les humains. Les agents pathogènes (parasites, virus ou bactéries) y trouvent des opportunités accrues de circuler entre ces différents acteurs.

Parce qu’ils évoluent au cœur des villes, ces agents biologiques peuvent également être exposés à des polluants urbains présents dans l’eau, les sols ou la végétation. Nous ne savons pas encore dans quelle mesure ces expositions modifient leur capacité à se transmettre ou à infecter un hôte. Mais elles pourraient transformer certaines caractéristiques biologiques qui conditionnent le risque sanitaire.

L’enjeu n’est pas d’opposer la nature en ville et la santé publique, mais d’intégrer la qualité environnementale aux politiques de végétalisation et de surveillance sanitaire.

La pollution de l’eau ne détermine pas, à elle seule, l’apparition ou l’extension d’une maladie parasitaire. Elle agit en interaction avec le climat, les hôtes, les usages de l’eau et l’accès à l’assainissement. Mais elle pourrait modifier des maillons du cycle parasitaire que l’on mesure encore rarement.

Mieux protéger les écosystèmes d’eau douce et intégrer la qualité chimique de l’eau à la surveillance des maladies parasitaires permettront de mieux anticiper les risques sanitaires dans un environnement soumis à des pressions croissantes.

The Conversation

Bertrand de l’Isle a reçu des financements de Agence nationale de la recherche (ANR) et Région Occitanie.

Christoph Grunau a reçu des financements de l’ANR, de Wellcome Trust, de la Région Occitanie, et de l’UPVD.

Ronaldo Augusto a reçu des financements de l’ANR, de la Région Occitanie, et de l’UPVD.

– ref. Comment la pollution de l’eau peut modifier les maladies parasitaires qui nous affectent – https://theconversation.com/comment-la-pollution-de-leau-peut-modifier-les-maladies-parasitaires-qui-nous-affectent-286409

Entre conflits armés et El Niño, la dangereuse convergence des crises en mer Rouge

Source: The Conversation – in French – By Abdek Mahamoud Abdi, Doctorant EDBA, Université de Montpellier


L’ESSENTIEL

  • La guerre perturbe les routes commerciales de la mer Rouge, renchérissant les importations de céréales, de carburant et d’engrais et menaçant l’approvisionnement régional.

  • El Niño aggrave la situation climatique, avec une sécheresse et des chaleurs extrêmes suivies de possibles inondations, mettant à mal récoltes et élevages.

  • La combinaison des deux crises pourrait amplifier leurs effets respectifs, à un moment où le Soudan, la Somalie et le Yémen disposent de très faibles marges de manœuvre pour absorber un nouveau choc.


Actuellement, deux crises indépendantes se conjuguent dans la région de la mer Rouge : le conflit qui perturbe la navigation dans les deux principaux détroits stratégiques de la région, Ormuz et Bab el-Mandeb, et un épisode El Niño intense confirmé par l’Organisation météorologique mondiale (OMM) en juin 2026.

Chacune de ces crises, prise isolément, exercerait une pression considérable sur une région parmi les plus vulnérables au monde sur le plan alimentaire (la zone de la mer Rouge comprend des pays particulièrement fragiles tels que la Somalie, le Yémen et le Soudan). Leur combinaison exacerbe encore les risques.

La crise des attaques des houthistes en mer Rouge

La région a déjà été confrontée aux répercussions qu’une crise en mer Rouge pourrait avoir sur la sécurité alimentaire régionale.

Lors de l’attaque des navires commerciaux par les rebelles houthistes en novembre 2023, le trafic quotidien moyen dans le canal de Suez (Égypte) a diminué d’environ 57 % en quelques mois, passant de 4 millions à 1,7 million de tonnes par jour. Près de 15 % du commerce maritime mondial transitent par la mer Rouge, dont environ 8 % du commerce de céréales. Les navires ayant poursuivi leur navigation ont principalement contourné le Cap de Bonne-Espérance (Afrique du Sud), prolongeant ainsi leur trajet de dix à quatorze jours et entraînant un coût supplémentaire de carburant estimé à environ un million de dollars par voyage.

Cette situation a provoqué une hausse des prix du blé, du carburant et des engrais dans l’ensemble de l’Afrique de l’Est. Au Yémen, cela s’est traduit par une aggravation de la faim, le pays important environ 90 % de ses céréales de base. En décembre 2023, faute de financement, le Programme alimentaire mondial avait suspendu la distribution alimentaire générale dans les zones sous contrôle des autorités de Sanaa, après l’échec des négociations visant à réduire le nombre de bénéficiaires de 9,5 à 6,5 millions de personnes.

De plus, en mars 2024, un missile houthiste a détruit le cargo Rubymar, qui transportait 21 000 tonnes d’engrais, ce qui a mis en danger les récifs coralliens ainsi que les usines de dessalement dans la région. Cet incident a rappelé les risques liés à la conjonction du transport maritime, des intrants agricoles et d’un conflit armé le long de la même route maritime.

Depuis l’escalade militaire impliquant l’Iran, Israël et les États-Unis en février 2026, la marine iranienne a fermé à plusieurs reprises le détroit d’Ormuz, ce qui a entraîné une baisse du trafic pétrolier, tombé bien en deçà des niveaux d’avant-guerre. Le 20 juillet, les houthistes ont instauré un nouveau blocus contre l’Arabie saoudite, et deux jours plus tard, ils ont revendiqué des attaques visant deux autres pétroliers dans la mer Rouge.

Ces points de passage, essentiels au transport d’énergie et d’engrais, subissent une pression accrue, et les assureurs maritimes commencent déjà à facturer ce risque qui renchérit les coûts de transport et peut, à terme, se répercuter sur les prix à la consommation.

Le nouvel épisode du phénomène El Niño

De plus, l’Organisation météorologique mondiale (OMM) a confirmé le développement d’un nouvel épisode d’El Niño depuis juin 2026 et prévoit son intensification marquée tout au long de l’automne.

Pour la Corne de l’Afrique et le sud de la péninsule Arabique, l’Éthiopie, le Soudan du Sud, l’Ouganda ainsi que le Yémen font face à un grave déficit de précipitations et à des chaleurs extrêmes de juin à septembre 2026. Les prévisionnistes régionaux du Centre de prévision et d’application climatiques de l’IGAD (ICPAC) comparent déjà cette sécheresse anormale à celles de 1997 et de 2023, deux années particulièrement destructrices pour les récoltes locales et la sécurité alimentaire de populations déjà fragilisées par les conflits, l’instabilité politique, les déplacements forcés et les chocs climatiques successifs.

Les prévisions saisonnières indiquent un risque accru de précipitations supérieures à la normale entre octobre et décembre dans plusieurs régions de l’Afrique de l’Est, faisant craindre des épisodes de pluies intenses et d’inondations. Ce qui pourrait initialement sembler apporter un soulagement risque plutôt de rappeler, dans certaines zones, les épisodes de pluies extrêmes et d’inondations observés lors du puissant épisode El Niño de 1997-1998. Ce dernier était caractérisé par des inondations dévastatrices en Afrique de l’Est et des crues meurtrières dans les oueds yéménites.

Face à la succession de ces deux extrêmes climatiques (sécheresse puis inondations), les agriculteurs, les éleveurs et les communautés côtières de la région se trouvent privés d’une période de stabilité pour reconstruire et reconstituer leurs moyens de subsistance, ce qui les maintient dans une situation de vulnérabilité chronique.

La convergence de ces deux crises en mer Rouge

Pris isolément, la guerre et El Niño représenteraient déjà des défis importants pour la région. Combinés, ces deux phénomènes ne se contentent pas de s’additionner ; chacun vient amplifier les effets de l’autre.

Une hausse des prix à l’importation, due à la guerre, affecte davantage les populations dont les récoltes ou le bétail ont récemment été touchés par la sécheresse. De plus, une région dont une grande partie de la réponse humanitaire dépend d’un seul corridor maritime dispose d’une marge de manœuvre limitée si ce corridor est perturbé au moment où les besoins explosent en raison de facteurs climatiques.

Les premières victimes de l’impact sont déjà au bord de l’épuisement.

Au Soudan, selon les dernières données conjointes de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et du Programme alimentaire mondial (PAM), en juin 2026, environ 19,5 millions de personnes, soit 41 % de la population, souffrent d’une faim aiguë ; une famine a été confirmée dans le camp de Zamzam ainsi qu’à El Fasher et à Kadugli, et 14 autres zones sont considérées à risque jusqu’en septembre.

En Somalie, environ 6 millions de personnes sont confrontées à des niveaux élevés d’insécurité alimentaire aiguë cette année, dont près de 1,9 million au niveau « urgence », avec un risque de famine signalé dans le district de Burhakaba.

Au Yémen, environ 18,3 millions de personnes vivent dans l’insécurité alimentaire aiguë, et l’appel humanitaire de l’ONU pour le pays n’était financé qu’à hauteur de 19 % au 21 juillet 2026. Aucun de ces pays ne dispose de la marge de manœuvre nécessaire pour absorber un choc supplémentaire sur ses importations, en plus de celles déjà en cours.

Djibouti occupe une position centrale dans cette dynamique. Plus de 90 % du commerce éthiopien, y compris les céréales et les pesticides, transitent par les ports djiboutiens. Le Programme alimentaire mondial y exploite par ailleurs sa base logistique humanitaire régionale, comprenant des silos à grains d’une capacité de 40 000 tonnes (pour une capacité globale de stockage de 65 000 tonnes), servant de point d’approvisionnement et de transbordement pour la Somalie, le Yémen, le Soudan, le Soudan du Sud et l’Éthiopie.

L’agriculture éthiopienne, déjà fragilisée par des années de conflits interne et des précipitations irrégulières, ne peut se permettre un nouvel épisode de retards ou de coûts logistiques élevés (comme en 2024). Si le trafic à Bab el-Mandeb (au sud de la mer Rouge) venait à se détériorer comme en 2024, voire davantage, cela ne représenterait pas seulement un inconvénient pour les infrastructures portuaires de Djibouti, mais serait une atteinte directe au corridor approvisionnant un pays comptant plus de 136 millions d’habitants et alimentant une grande partie de l’aide humanitaire dans la région.

Cinq mesures concrètes

La crise de 2023-2024 a constitué un prélude et, surtout, une leçon largement sous-exploitée. Cinq mesures concrètes pourraient contribuer à une meilleure résilience face à ces chocs sans précédent et à améliorer la situation cette fois-ci.

Premièrement, il conviendrait de traiter différemment les cargaisons de nourriture et d’engrais par rapport au fret ordinaire, en leur accordant la priorité pour les escortes navales et le soutien aux assurances, afin qu’elles ne soient pas considérées comme des marchandises ordinaires soumises aux mêmes calculs de risque commercial. Aussi, les donateurs internationaux (Banque mondiale et autres organisations de développement) peuvent cofinancer un mécanisme de réassurance étatique pour prendre en charge les coûts supplémentaires.

Deuxièmement, l’ouverture de négociations diplomatiques indirectes (à travers des médiateurs régionaux) avec les houthistes permettrait de sanctuariser et sécuriser les trajets des navires humanitaires ou jugés vulnérables, sur le modèle de l’initiative céréalière de la mer Noire en 2022.

Troisièmement, il est crucial de mobiliser le financement humanitaire avant que les récoltes ne soient mauvaises, et non après. Les mécanismes d’action anticipative, tels que les transferts de financement, le soutien au déstockage du bétail et le prépositionnement de stocks dès qu’un seuil météorologique est franchi ; ont déjà démontré leur efficacité dans la région de la Corne de l’Afrique. Avec un phénomène d’El Niño annoncé plusieurs mois à l’avance, la fenêtre pour intervenir de cette manière est désormais ouverte.

Quatrièmement, il serait pertinent de s’appuyer sur les infrastructures d’urgence climatiques déjà en place à Djibouti et de les optimiser pour une meilleure performance au cours de cette crise. La base logistique humanitaire du PAM à Djibouti a été conçue précisément pour résister à ce type de choc régional et climatique.

Cinquièmement, il serait souhaitable que l’Éthiopie et Djibouti poursuivent leurs efforts pour optimiser et connecter les différents terminaux portuaires existants, non seulement comme un projet de développement à long terme, mais également comme une mesure concrète pour se protéger contre le risque d’immobilisation d’un seul point de passage. Surtout, l’harmonisation transfrontalière des barrières douanières le long des corridors peut permettre de réduire le coût final des produits de base.

The Conversation

Abdek Mahamoud Abdi est titulaire d’un doctorat en ingénierie du développement de l’Institut de technologie de Tokyo (TokyoTech). Il conseille des organisations publiques et privées sur les questions de sauvegardes environnementales et sociales, de finance climatique, d’économie bleue et de sécurité énergétique en Afrique de l’Est et au Moyen-Orient. Il intervient actuellement comme coordinateur de projets pour l’Organisation des Nations Unies pour le développement industriel (ONUDI), parallèlement à ses travaux de recherche dans le cadre d’un second doctorat en Executive DBA à l’Université de Montpellier.

– ref. Entre conflits armés et El Niño, la dangereuse convergence des crises en mer Rouge – https://theconversation.com/entre-conflits-armes-et-el-nino-la-dangereuse-convergence-des-crises-en-mer-rouge-290123

Djen Djen : ce qu’un port algérien révèle des mutations des routes maritimes mondiales

Source: The Conversation – in French – By Xavier Carpentier-Tanguy, Indopacifique, Géopolitique des mondes marins, réseaux et acteurs de l’influence, diplomatie publique, Sciences Po

Vue aérienne du port international de Djen Djen, en Algérie. Le port fait l’objet d’un projet d’extension, afin de devenir une plateforme logistique majeure en Méditerranée.
Sandervalya/Wikimédia, CC BY-NC

L’ESSENTIEL

  • Le 25 janvier 2026, en Algérie, la première opération de transbordement à l’échelle nationale a été réalisée dans le port de Djen Djen, à mi-chemin entre le canal de Suez et le détroit de Gibraltar.

  • Avec ce type d’opérations, il devient un point de passage majeur des flux internationaux, y compris lorsque les marchandises ne sont pas destinées au marché algérien.

  • De la Méditerranée à l’Arctique, la puissance se joue désormais dans la capacité à contrôler les points de passage et, surtout, à autoriser les bifurcations des routes maritimes.


En janvier 2026, le port algérien de Djen Djen, dans la wilaya de Jijel, a accueilli le Xin Yong Chang 19, venu de Chine avec une cargaison représentant 800 EVP (l’EVP, ou « équivalent vingt pieds », correspond à la capacité d’un conteneur standard long d’environ six mètres), dont un lot de 200 EVP a été déchargé puis rechargé sur un autre navire à destination de Saint-Pétersbourg, en Russie.

La nature exacte des marchandises et le nom du second navire n’ont pas été rendus publics. Selon l’entreprise portuaire, l’opération constituait une première en Algérie. Si 200 EVP pèsent peu à l’échelle mondiale, leur statut douanier mérite l’attention, car le transbordement fait passer une marchandise d’une coque à l’autre sans qu’elle soit dédouanée. Ces conteneurs ont donc transité d’un navire à l’autre sans entrer dans le circuit d’importation algérien.

Dès lors, le port n’apparaît plus comme une destination faite de quais et d’un hinterland, mais comme un relais dynamique. Djen Djen fonctionne comme un point de rupture de charge : une marchandise entre dans un réseau méditerranéen, change de navire, puis poursuit sa route. Le même mois, le port accueillait aussi l’Istanbul Bridge, le plus grand porte-conteneurs jamais reçu dans un port algérien – celui-là même qui, quelques mois auparavant, avait inauguré la liaison du service arctique de Sea Legend, compagnie maritime conteneurisée contrôlée par des intérêts chinois.

Ce sont deux événements distincts, mais qui placent d’emblée le port sous le double signe de la Méditerranée et de l’Arctique. L’Algérie ne clôt pas le flux mais elle en transforme la trajectoire.

Djen Djen : quand l’infrastructure attend son réseau

En 2009, l’opérateur portuaire et logistique émirati DP World, basé à Dubaï, a pris en charge l’exploitation de Djen Djen dans le cadre d’une concession de trente ans et d’une coentreprise algéro-émiratie. Djen Djen devait devenir une plate-forme de transbordement méditerranéenne.

Le pari repose d’abord sur la géographie : le port se situe à moins de cinquante milles nautiques – environ 93 kilomètres – de la grande route maritime reliant Suez à Gibraltar, ce qui limite l’allongement du trajet nécessaire pour y faire escale.

Il repose aussi sur l’extension du terminal, qui lui permet désormais d’accueillir des porte-conteneurs d’une capacité maximale de 6 000 EVP, contre 2 500 auparavant et relève le tirant d’eau à quatorze mètres. Cette expansion traduit une attente : celle d’un réseau capable de justifier ce chantier.

La propriété du port, l’usage des réseaux

Il serait trompeur de parler de privatisation. Le port demeure algérien, et l’exploitation du terminal associe l’entreprise portuaire à un groupe de Dubaï appartenant à un système mondial. La souveraineté sur l’ouvrage et l’organisation des circulations ne se tiennent pas dans la même main.

Un port vaut par les réseaux qui l’empruntent et par les routes qu’il ouvre, bien plus que par son acte de propriété. Des services réguliers ont raccordé Djen Djen aux rotations méditerranéennes, dont la ligne TMX2 de CMA CGM qui relie le nord de la Turquie à Annaba et Djen Djen, en passant par Malte, l’Italie et Marseille.

L’opération de janvier ajoute un degré supplémentaire : le port ne se contente plus d’être desservi, il redistribue les conteneurs vers d’autres destinations.

Le navire fantôme de Saint-Pétersbourg

La destination – Saint-Pétersbourg –est connue, mais le navire qui a emporté les 200 conteneurs vers la Baltique n’a pas été précisé. Le transbordement atténue ainsi la visibilité de l’itinéraire, et rien n’autorise à affirmer que ces conteneurs ont ensuite emprunté la route maritime du Nord. Le lien avec l’Arctique relève d’une logique structurelle plutôt que d’un itinéraire précis.

L’Arctique entre en saison régulière – à petite échelle

En septembre 2025, l’armateur Sea Legend a effectué une traversée unique entre la Chine et l’Europe par la route maritime du Nord. L’Istanbul Bridge, d’une capacité de 4 890 EVP, a quitté Ningbo-Zhoushan le 23 septembre et accosté à Felixstowe, au Royaume-Uni, le 13 octobre, après environ vingt jours de navigation. Après des escales à Hambourg, à Gdansk et à Rotterdam, il est reparti vers l’Asie par le canal de Suez. Ce retour dit l’essentiel de ce que la route arctique représente aujourd’hui – et de ce qu’elle ne représente pas encore.

L’expérience change d’échelle cette année. Sea Legend programme des départs hebdomadaires entre la mi-août et fin octobre sous la marque China-Europe Arctic Express, avec sept navires de 1 528 à 4 890 EVP partant de Ningbo-Zhoushan et ayant pour destinations Felixstowe, Rotterdam (Pays-Bas), Wilhelmshaven (Allemagne) et Gdynia (Pologne). Les 8 traversées confirmées cette saison démontrent une certaine prudence quand l’armateur avait d’abord évoqué 16 traversées annuelles.

Il y aura donc huit rotations pour toute la saison, alors que la route de Suez, malgré la crise de la mer Rouge, écoule chaque semaine plusieurs fois ce volume.

Tout ce qui transite par le Nord : des modules, du gaz… et des permissions

La saison arctique permet la circulation de biens de consommation, mais aussi d’éléments particulièrement stratégiques. Le 19 juillet 2026, par exemple, deux navires lourds ont accosté au chantier russe de Belokamenka, après trois mois de mer depuis la Chine, et y ont débarqué les deux premiers des 14 modules que réclame le troisième train de liquéfaction d’Arctic LNG 2, le projet gazier de Novatek interrompu par les sanctions.

L’imagerie satellitaire fournie par SynMax à High North News les montre déposés le 28 juillet dans un chantier qui ne manifeste pourtant aucun signe de reprise.

C’est alors le point de départ qui constitue le véritable signal. Sept modules au moins demeurent en Chine, et deux d’entre eux viennent de quitter les chantiers de Zhoushan pour le port de Zhangjiagang, déjà utilisé pour ce type d’expédition dans des conditions que les observateurs décrivent comme aménagées pour échapper au regard. Un autre navire lourd a quitté Zhuhai, port jusqu’ici étranger à ce trafic, et vient d’entrer dans la route maritime du Nord.

Ce déplacement rejoint exactement ce que l’opération algérienne montre à échelle réduite. Si Djen Djen l’a annoncé par communiqué et que Zhangjiagang l’organise dans la discrétion, les deux ports procèdent bien de la même démarche : ils déplacent le lieu où la marchandise change de coque. Dans le cas de la fermeture d’une route habituelle, l’endroit où les cargaisons passent d’un navire à l’autre est le premier susceptible de changer.

Le levier de pouvoir consiste à doser

La route maritime du Nord reste soumise à des contraintes lourdes : saisonnalité, variabilité des glaces, rareté des infrastructures, assurance majorée, régime réglementaire russe. Il serait prématuré d’en faire un remplaçant de Suez (Égypte). La crise de la mer Rouge l’a montré : un réseau peut fonctionner différemment sans même que l’ancienne route disparaisse. Le détour par le cap de Bonne-Espérance (Afrique du Sud) n’a pas supprimé Suez, il a démontré la substituabilité.

On dirait volontiers que la puissance appartient à qui peut bifurquer. Mais l’option arctique n’est disponible qu’à celui qui obtient le permis de transit, l’escorte, la classe du navire et la couverture d’assurance. Ce qui se contrôle n’est plus tant le passage, que la qualification de l’accès au passage. La Russie ne tient pas la route maritime du Nord comme se contrôle un détroit : elle en régule l’accès.

L’Union européenne (UE) doit fermer son marché au gaz naturel liquéfié russe dès le 1er janvier 2027. La difficulté majeure de Novatek ne porte pas sur l’achèvement de son troisième train, mais sur la disponibilité de coques capables d’emporter la production. Une exemption introduite dans le 21ᵉ paquet de sanctions de l’UE, en juillet 2026, autorise toutefois les opérateurs européens à continuer de transporter ce gaz vers des clients hors UE, au titre de contrats antérieurs à 2022 et dans la limite des volumes de 2025. Ce qui se décide là concerne le service – affrètement, assurance, courtage – et le degré auquel on l’autorise.

Nul n’est besoin d’exercer une contrainte, comme une fermeture totale, quand un réglage gradué des autorisations suffit : celui qui en maîtrise l’intensité détient parfois plus de pouvoir que le propriétaire de l’infrastructure.

Capter, recomposer, bifurquer – sous condition

Trois opérations se dessinent alors le long des mêmes flux, et chacune prolonge la précédente. Tanger Med les capture à l’entrée de la Méditerranée ; une fois captés, Djen Djen propose de les recomposer par transbordement ; et là où la recomposition ne suffit plus, la route maritime du Nord ouvre une bifurcation vers l’Asie. D’un maillon à l’autre, la maîtrise des flux se joue ainsi moins sur le tracé de la route que sur les dispositifs permettant de les capter, de les recomposer ou de les réorienter.

Deux cents EVP changent de navire en Algérie, des modules industriels changent de port d’embarquement en Chine, des marchandises empruntent le Nord sous permis russe. Aucune liaison directe ne relie ces opérations, mais elles participent d’une même évolution : les routes maritimes forment désormais des faisceaux de parcours possibles.

La puissance ne tient donc plus au seul contrôle d’un point de passage ; elle réside aussi dans la capacité d’autoriser, d’orienter ou d’interdire les bifurcations.

The Conversation

Xavier Carpentier-Tanguy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Djen Djen : ce qu’un port algérien révèle des mutations des routes maritimes mondiales – https://theconversation.com/djen-djen-ce-quun-port-algerien-revele-des-mutations-des-routes-maritimes-mondiales-289933

Comment est fabriqué un billet de banque ? Dans les coulisses de la Banque de France depuis Napoléon Bonaparte

Source: The Conversation – France (in French) – By Mathieu Bidaux, Docteur, Chercheur associé au laboratoire GRHIS, Université de Rouen Normandie

Billet de cent nouveaux francs type 1959 représentant Bonaparte, peint par Henri Clément-Serveau (1886-1972). Comme un clin d’œil de la Banque de France à son fondateur du Premier Empire. Fourni par l’auteur

Alors que la Banque centrale européenne organise un vote pour choisir sa nouvelle gamme de coupures d’euros, revenons sur la fabrication des billets, qui suit un processus bien défini avant de parvenir dans vos mains. Panorama historique et pratique des billets émis par la Banque de France, du papier à l’illustration par les plus grands artistes, en passant par l’impression sur les presses à taille-douce.


Au début étaient le papier et l’imprimerie.

Aujourd’hui, l’outil industriel de la Banque de France a la capacité d’imprimer jusqu’à trois milliards de billets par an, dans le respect des standards techniques, de qualité et de traçabilité les plus exigeants.

Plus de la moitié de la production de l’imprimerie de Chamalières (Puy-de-Dôme), celle de la Banque de France, est consacrée à l’impression de devises destinées à une vingtaine de pays dans le monde. Depuis sa création le 18 janvier 1800, ou 28 nivôse an VIII, par Napoléon Bonaparte, la Banque de France a émis plus de cent billets de banque différents.

Durant ma thèse portant sur l’histoire de la fabrication des billets de banque, j’ai découvert un secteur industriel de haute précision au service de la sécurité et de la confiance dans la monnaie.

C’est ce que je vous invite à découvrir.

Privilège d’émission

Dès la fondation de la Banque de France par Napoléon Bonaparte en 1800, l’institut d’émission fabrique ses billets de banque. Les coupures de 500 francs et de 1 000 francs représentent de fortes sommes, plus d’un an de traitement annuel d’un ouvrier ou d’un domestique !

Les billets sont échangeables « au porteur et à vue » contre des espèces métalliques à tout moment. Les billets doivent être bien sécurisés pour protéger les stocks d’or et d’argent de la banque d’émission.

En 1803, la Banque de France obtient le privilège d’émission à Paris puis le monopole est étendu à tout le pays en 1848. C’est de la loi qu’elle tire sa légitimité.

Billet de 500 francs de la Caisse de comptes courants, émission du 21 février 1800.
Banque de France

La Banque de France, bien qu’entreprise privée à ses débuts, assure un service public. Le monopole d’émission pouvait, théoriquement, lui être retiré. Elle entoure la fabrication de sa monnaie de précautions et le fait savoir pour susciter la confiance des usagers de ses billets.

Elle s’adjoint les services de papetiers et d’imprimeurs fiduciaires, une industrie graphique bien spécifique. La confection du papier, d’abord sous-traitée (avant d’être internalisée en 1875), est alors surveillée par des commissaires de la Banque de France.

Coton, ramie, chanvre… ou polymère

Un papier à billet n’est pas un papier ordinaire.

Le choix des matières premières est primordial pour obtenir les propriétés voulues du papier : le craquant, une résistance aux pliures, la solidité pour allonger la durée de vie du billet de banque, la résistance à l’humidité. Le coton et le chanvre étaient utilisés pour les plus petites valeurs faciales.

À partir de la fin du XIXᵉ siècle, la ramie, cette ortie de Chine, était employée pour les plus grosses coupures de la Banque de France. Aujourd’hui, les billets en euros sont fabriqués avec du coton venant de Madagascar.

Autrefois, des billets étaient fabriqués à partir de ramie ou ortie de Chine (Boehmeria nivea).
Wikimédia

La fabrication du papier fiduciaire s’est perfectionnée avec le temps. Des éléments de sécurité sont incorporés : le filigrane, le fil de sécurité, le fil magnétique codé, les fibrettes invisibles, mais réagissant à la lumière UV, enfin des « signes banque centrale » connus d’elle seule.

D’autres banques centrales ont fait le choix d’abandonner le papier pour du polymère et ses variantes. Ce matériau plastique offre une durée de vie plus longue que le papier et résiste mieux aux manipulations dues à la circulation fiduciaire, notamment dans les pays chauds et humides.

Papeterie fiduciaire

Au fur et à mesure des progrès des industries graphiques et de la segmentation du circuit de fabrication, la Banque de France embauche les meilleurs spécialistes de cette corporation : graveurs, imprimeurs-typographes, lithographes, photographes, chimistes, broyeurs d’encres, ingénieurs, photograveurs, galvanosplastes, conducteurs de presse, margeurs ou receveurs.

À partir de 1875, la Banque de France dispose d’une papeterie fiduciaire : l’usine de Biercy en Seine-et-Marne, fermée en 1934. D’abord louée, son achat est entériné grâce à une invention révolutionnaire de son ingénieur centralien Paul Dupont : la machine à papier qui porte son nom. Elle permet la fabrication feuille à feuille en continu d’un papier offrant les garanties de sécurité voulues.

Évolution du nombre d’ouvriers par presse à l’imprimerie de la Banque de France, de 1857 à 1894.
Fourni par l’auteur

Depuis lors, la Banque de France ne s’est jamais séparée d’une papeterie en propre. Celle de Vic-le-Comte dans le Puy-de-Dôme, dont la construction a débuté pendant la Première Guerre mondiale, se modernise. Elle est l’héritière de ce passé industriel.

Appel aux artistes les plus talentueux

Les billets de la Banque de France ont été conçus par les artistes les plus reconnus de leur temps.

On fait appel au graveur général des monnaies, aux experts sollicités lors de l’émission des assignats pour tirer les leçons de cet échec traumatisant, aux dessinateurs les plus talentueux. Jean-Bertrand Andrieu, Jacques-Jean Barre, Charles Normand, Charles Percier, Guillaume Cabasson, Paul Dujardin et François Flameng – auteur du plus beau billet du monde, selon les numismates français, les experts des monnaies, le 1 000 francs Flameng type 1897… – figurent parmi les artistes demandés.

Billet de 1 000 francs Flameng type 1897 : considéré comme l’un des plus beaux billets français, imprimé en 4 couleurs, transformé en 1918 avec une valeur faciale de 5 000 francs et émis à partir de 1938.
Banque de France, Fourni par l’auteur

Les scientifiques de renom sont également sollicités, comme le chimiste Jean-Baptiste Dumas, le physicien Claude Pouillet ou encore le chimiste Marcellin Berthelot, tous trois membres de l’Académie des sciences. Par leurs réflexions, ils ont tracé les premières grandes lignes de la protection du billet de banque : choix des encres, sélection des couleurs pour lutter contre les faux par photographie ou apposition d’un enduit gras contre le décalquage des faux par lithographie.




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Les ingénieurs formés à l’École centrale ont ensuite succédé à ces pionniers de cette industrie fiduciaire française et l’ont modernisée constamment : rationalisation du circuit de fabrication, introduction des presses à vapeur ou invention de la presse typographique quatre couleurs (en avance sur l’industrie graphique générale !).

Employer les machines les plus précises

Les presses ont été achetées chez les imprimeurs de ville. Elles ont été adaptées à l’impression des billets par les ingénieurs de la Banque de France.

À la toute fin du XIXᵉ siècle, la Banque de France commence à concevoir ses propres presses, comme la presse typographique quatre couleurs conçue par le directeur Dupont et le constructeur Édouard Lambert, une innovation importante sécurisant les billets.

Machine à papier mise au point par l’ingénieur français Dupont pour fabriquer de façon homogène le papier à l’échelle industrielle.
Fourni par l’auteur

Puis les agents de la Banque de France ont mis au point la presse à taille-douce dans les années 1920-1930. L’encre taille-douce est responsable du relief que l’on ressent sous les doigts, au toucher ! Autrement dit, une sécurité palpable.

De nos jours, le constructeur Giori est le leader des presses à taille-douce, et Kœnig & Bauer le leader des presses à billets, puisque 90 à 95 % des billets sont imprimés par ses machines.

Encre optique variable (OVI), comme l’encre émeraude sur les billets en euros fabriquée en Suisse par SICPA, encre qui réagit aux UV, encre qui disparaît sous infrarouges, sécurité anti-imprimantes, encre taille-douce en relief perceptible au toucher, minilettres, microlettres… la combinaison des signes fait la sécurité. La confiance est ainsi matérielle.

Contrôle qualité

L’industrialisation de la fabrication s’explique à la fois par le besoin de fabriquer la quantité nécessaire de billets et par l’indispensable standardisation de chaque coupure, et ce, afin de détecter un faux qui ne serait pas strictement identique. Autrefois, l’opération de vérification se faisait manuellement et visuellement et était un travail essentiellement féminin. Il est aujourd’hui fait par des machines qui détectent les « fautés », ces billets qui présentent un défaut.

Cette étape est indispensable à la protection des billets contre les reproductions tentées par les contrefacteurs.

Tout ce circuit de fabrication est sans cesse perfectionné pour garder une longueur d’avance sur les progrès de l’industrie générale et sur les faussaires. L’industrie fiduciaire est décidément une industrie de haute technologie au service de la confiance.




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Le nouveau centre industriel fiduciaire en cours de construction à Vic-le-Comte (Puy-de-Dôme) pour la Banque de France, prolongeant le circuit de fabrication du papier déjà situé dans cette localité, doit pérenniser cette tradition d’excellence française et, comme le fait la Banque nationale suisse, poursuivre cette émulation entre industriels du fiduciaire.

En attendant, il est possible de voter pour choisir les graphismes préférés de vos prochains euros.

The Conversation

Mathieu Bidaux ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Comment est fabriqué un billet de banque ? Dans les coulisses de la Banque de France depuis Napoléon Bonaparte – https://theconversation.com/comment-est-fabrique-un-billet-de-banque-dans-les-coulisses-de-la-banque-de-france-depuis-napoleon-bonaparte-285174