Associations : l’engagement résiste, les financements s’érodent

Source: The Conversation – France in French (3) – By Guillaume Plaisance, Maître de conférences en sciences de gestion, Université de Bordeaux; IAE Bordeaux – Université de Bordeaux

Il y a 125 ans, la loi de 1901 fondait le statut des associations. Avec 1,6 million de structures, 13 millions de bénévoles et près de 2 millions de salariés, les associations irriguent tous les domaines de la vie sociale. Pourtant, derrière ce poids considérable se dessine une réalité plus fragile, marquée par la précarité financière, les mutations du bénévolat et le recul du soutien public.


Définie comme « la convention par laquelle deux ou plusieurs personnes mettent en commun, d’une façon permanente, leurs connaissances ou leur activité dans un but autre que de partager des bénéfices » par la loi de 1901, l’association est une organisation à but non lucratif qui appartient, depuis la loi Hamon de 2014, à l’économie sociale et solidaire. Les associations sont pourtant bien plus que des organisations réduites à leur non-lucrativité : elles relèvent du tiers secteur et de la société civile et sont bien plus hétérogènes que l’on ne peut l’imaginer.

Les associations françaises aujourd’hui : quelle structure ?

La France compte environ 1 600 000 associations, une statistique qu’il est difficile d’affiner dans la mesure où de très nombreuses associations demeurent enregistrées par les services de l’État alors qu’elles ne sont plus réellement actives.

Chaque année, ce sont entre 65 000 et 75 000 associations qui sont créées, et ce de manière relativement équitable entre les milieux ruraux et urbains. Ramenées à la densité démographique la plupart des créations d’associations se situent dans le sud de la France.

Le salariat demeure l’exception dans le monde associatif : en 2024, moins d’une association sur dix emploie du personnel, soit un total de près de 2 millions de salariés. En outre, ces emplois sont très inégalement répartis : près de la moitié des associations employeuses comptent moins de trois salariés, tandis que 70 % des effectifs travaillent dans des structures de plus de 20 salariés. Le paysage associatif est ainsi marqué par de fortes disparités de taille, d’emploi et de ressources.

Les associations comptent donc essentiellement sur leurs bénévoles pour parvenir à fonctionner. On en compte entre 13 millions et 13,5 millions : 3 millions d’entre eux s’engagent plutôt ponctuellement et 10 millions tout au long de l’année.

Le bénévolat : indispensable, en pleine mutation

Les dernières études permettent de constater que 25 % des Français sont bénévoles dans au moins une association (contre 22,5 % en 2010). Ce sont 28 % des hommes et 22 % des femmes qui sont concernés.

Néanmoins, les engagements réguliers ont tendance à régresser pour peu à peu devenir des participations plus ponctuelles. La « colonne vertébrale » des associations, à savoir les bénévoles qui s’engagent quelques heures par semaine tout au long de l’année, repose sur les retraités, essentiellement des hommes. Il s’agit de 10 % des Français.

Contrairement aux idées reçues, l’âge des bénévoles est de moins en moins un facteur explicatif de l’engagement. Les 15-34 ans s’engagent plus, se rapprochant du niveau d’engagement des plus de 65 ans qui, de son côté, diminue.

Les différentiels générationnels se sont donc estompés et le désengagement progressif des seniors interroge vivement.

La fracture réelle est plutôt à regarder du côté du niveau de diplôme : les personnes peu diplômées ou ayant un CAP ou BEP sont deux fois moins engagées que les diplômés au-delà du bac+2 (32 %).

Des organisations en proie à des difficultés financières

Les associations sont 78 % à disposer d’un budget annuel inférieur à 10 000 euros. Et 32 % d’entre elles ont même un budget inférieur à 1 000 euros par an.

Le budget cumulé des associations françaises culmine quant à lui à 113 milliards d’euros. Plus de la moitié se retrouvent au sein des associations employeuses qui ont un budget moyen par association de 728 000 euros (celui d’une association sans salarié est proche de 7 000 euros). Les associations salariées s’appuient seulement sur 19 % de subventions.

L’idée reçue selon laquelle les associations sont construites en dépendance des autorités publiques en termes financiers est erronée. En revanche, leur absence empêche les associations de se développer, car il existe une relation forte entre les associations et l’État qui a longtemps délégué ses missions et attendu des associations qu’elles jouent un rôle majeur de cohésion et de structuration dans la société.

Pourtant, l’État se désengage : alors qu’en 2005, 34 % des ressources des associations étaient des subventions, cette proportion est tombée à 20 % en 2020. Les dons et mécénats, si souvent mentionnés comme un substitut aux subventions ne représentent que 5 % des ressources et restent encore peu accessibles à l’immense majorité des associations : leur activité appartient à des secteurs qui mobilisent habituellement moins de financements privés que le sport ou la culture.

En 2025, 29 % des associations sans salariés et 53 % de celles employeuses jugeaient leur situation financière difficile, voire très difficile. En conséquence, plus de soixante mille associations envisageaient de réduire leurs activités.

En somme, l’accumulation de nouvelles contraintes administratives, les signes croissants de défiance des partenaires publics (comme en témoigne le renforcement des contrôles – moins subis par les entreprises) et la raréfaction des financements mettent sous tension un secteur qui joue pourtant un rôle essentiel dans le maintien du lien social.

The Conversation

Guillaume Plaisance est Vice-président de Recherches & Solidarités.

ref. Associations : l’engagement résiste, les financements s’érodent – https://theconversation.com/associations-lengagement-resiste-les-financements-serodent-284385

Plaidoyer pour une diplomatie scientifique canadienne unifiée et efficace

Source: The Conversation – in French – By Stéphane Dion, Diplomate en résidence, Université de Montréal

Le Canada a besoin d’une diplomatie scientifique efficace, basée sur une approche unifiée, afin de garantir notre plein accès aux connaissances scientifiques, de s’assurer que notre économie demeure à la fine pointe technologique, que nos normes et nos valeurs de liberté scientifique prévalent dans le monde et que la science demeure au service de la résolution pacifique des tensions mondiales.

Voici les conclusions que j’ai dégagées lors d’une allocution prononcée lors du Sommet Canada-GESDA sur la diplomatie scientifique, qui s’est tenue à Montréal en juin 2026. Organisé conjointement par l’Université de Montréal, l’Université McGill et l’Université de Calgary, en partenariat avec le GESDA (Geneva Science and Diplomacy Anticipator), cet événement majeur a rassemblé des scientifiques, des diplomates et des décideurs politiques pour jeter les bases d’une future stratégie canadienne de diplomatie.

Invité à titre de diplomate en résidence de la Faculté des Arts et des Sciences de l’Université de Montréal, j’y ai fait ressortir les objectifs de la diplomatie scientifique, l’idéal qu’elle poursuit, les intérêts qui s’y jouent, ainsi que son importance vitale pour le Canada dans le contexte technologique et géostratégique actuel.




À lire aussi :
Les enjeux actuels sont mondiaux. Pour y faire face, il faut créer de véritables partenariats en recherche


Les quatre piliers de la diplomatie scientifique

La diplomatie scientifique couvre au moins quatre objectifs fondamentaux :

  1. L’accès, par-delà les frontières, pour nos scientifiques, aux meilleurs cerveaux, laboratoires, équipes et partenaires de recherche, les plus complémentaires, les plus efficaces, les mieux financés.

  2. L’obtention, par ce déploiement scientifique international, du maximum de retombées économiques pour notre pays et ses entreprises, en termes d’innovations, de technologies de pointe, de contrats, d’investissements, de parts de marché et de partenariats prometteurs.

  3. La promotion de nos normes et de nos valeurs à l’échelle internationale : la liberté académique, la protection des chercheurs, leur indépendance et leur crédibilité, la détection des fraudes, la propriété intellectuelle, la diversité culturelle (c.-à-d., la recherche en français), soit la science au service de l’humain et non l’inverse.

  4. L’utilisation de la science pour alléger les tensions et solutionner les conflits commerciaux et politiques dans tous les domaines (les réglementations sanitaires, les délimitations frontalières, le partage des droits de pêche, etc.).

Pour une atteinte optimale de ces quatre objectifs, le défi fondamental est de concilier un idéal avec un intérêt. L’idéal, c’est la libre circulation des idées, condition essentielle pour l’avancement de la science. L’intérêt, c’est la détention exclusive de connaissances scientifiques.

Nos gouvernements et nos États souhaitent la coopération scientifique et signent quantité d’ententes et de protocoles de coopération. Mais ils veulent aussi protéger la propriété intellectuelle et les avantages concurrentiels de leurs scientifiques, de leurs entreprises et de leurs armées et lutter efficacement contre l’espionnage industriel, politique et militaire.

Ensemble, ces quatre objectifs forment le système d’action concret dans lequel la diplomatie scientifique s’est déployée aux différentes époques.

Les défis technologiques et géostratégiques de notre époque

Chaque époque est bien sûr marquée par son contexte géopolitique et technologique. Le contexte d’aujourd’hui a trois caractéristiques :

  • la révolution de l’intelligence artificielle, laquelle s’ajoute à la révolution numérique ;

  • la domination technologique de quelques méga entreprises privées, principalement américaines ;

  • l’émergence comme superpuissance scientifique d’un pays sous régime non démocratique, hors de la sphère de l’Amérique du Nord, de l’Europe et du Japon : la Chine.

On pourrait ajouter une quatrième caractéristique, qui est le trumpisme, c’est-à-dire la volonté de l’administration américaine actuelle d’affaiblir la liberté scientifique chez elle et la coopération scientifique avec l’étranger. Cela complique notamment les efforts internationaux pour réglementer les géants du numérique et de l’intelligence artificielle, qui sont principalement américains et qui ont l’appui de l’administration Trump.

Le dernier exemple en est la décision du Département du commerce américain de fermer l’accès aux Non-Américains aux derniers modèles d’intelligence artificielle de la compagnie Anthropic.

Le risque d’être pris entre trois forteresses

Du temps de la guerre froide, l’URSS était une puissance scientifique, mais elle se déployait en parallèle de nos circuits économiques et scientifiques. La Chine d’aujourd’hui, elle, est pleinement intégrée au système scientifique mondial.

Elle pèse de tout son poids dans le déploiement des nouvelles infrastructures scientifiques et des centres de données, des sources de financement et de formation, des réseaux satellitaires et des systèmes d’intelligence artificielle. Cela nous pose d’immenses problèmes en termes de sécurité et notamment de cybersécurité et de sûreté de la coopération scientifique et des échanges universitaires.

Face à un protectionnisme américain renforcé et au dynamisme chinois, l’Union européenne cherche à établir sa souveraineté scientifique. Le parlement européen est en train de discuter des plans de la Commission européenne pour la souveraineté technologique. On parle d’un possible Buy Europe Research Act.

Il y a donc le risque pour un pays comme le Canada d’être pris entre trois forteresses : l’états-unienne, la chinoise et l’européenne. D’où l’absolue nécessité pour nous de développer une diplomatie scientifique hyperefficace afin de préserver notre plein accès au monde scientifique.

La nécessité d’une approche Équipe Canada

Pour poursuivre leur croissance à l’international, nos entreprises ont besoin que le Canada renforce ses alliances industrielles et scientifiques avec d’autres pays alliés. Cet enjeu est d’autant plus crucial que les grands projets entraînent des coûts de R&D largement supérieurs aux capacités d’une seule entreprise.

D’où l’importance d’une diplomatie scientifique canadienne efficace qui puisse mettre en valeur les capacités canadiennes en science, technologie et innovation, et fasse ressortir la légitimité, la stabilité et la qualité du Canada comme partenaire de confiance. Ce dernier aspect est un avantage pour le Canada devant d’autres pays concurrents qui ont peut-être plus de capacité scientifique, mais n’inspire plus confiance.




À lire aussi :
Voir le monde tel qu’il est : le message (réaliste) de Carney à Davos


Le succès de cette diplomatie canadienne reposera beaucoup sur un esprit d’équipe, une approche Équipe Canada rassemblant nos gouvernements, nos ambassades, nos entreprises et nos universités. Il faut apprendre à mieux travailler ensemble. Cela inclut bien sûr nos organismes phares : Statistique Canada, le Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada, la Banque de développement du Canada, etc.

Il ne faut pas travailler en silo, chaque entreprise et chaque université dans son coin, mais tirer parti de l’extraordinaire marque de commerce qu’est notre pays. Le Canada, ça vend bien, ça ouvre des portes.

L’exemple européen

Grâce à un bon travail d’équipe, nous avons réussi à faire en sorte que le Canada ait pleinement accès à Horizon Europe, le plus grand programme de financement de la recherche et de l’innovation au monde.

Le Conseil européen vient d’adopter, le 29 mai, une recommandation qui identifie Horizon Europe comme étant « l’outil le plus puissant de la diplomatie scientifique mondiale pour l’Union européenne ».

Les pays qui ont une forte tradition de coopération entreprises-universités sont avantagés. Les pays baltes, notamment, font très bien. Pour un pays comme la France, à forte tradition étatique, l’apprentissage a été plus long. Le programme existe depuis quarante ans et ce n’est que ces dix dernières années que la France récolte sa part d’appels d’offres.

Horizon Europe se termine fin 2027. Son successeur sera le Framework Program 10 (FP10), le Programme Cadre 10, lequel est débattu en ce moment au Parlement européen. Il est impératif que le Canada obtienne accès à ce programme l’équivalent du plein accès dont il jouit en ce moment avec Horizon.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


Le Canada doit aussi être inclus dans le nouveau secteur que couvrira FP10 : la recherche à double usage. Ce terme désigne les innovations, technologies ou connaissances initialement développées pour le marché civil, mais pouvant également servir à des fins de défense, de renseignement ou militaires. Il y a le risque que les États associés, dont le Canada, soient exclus de la recherche à double usage, en particulier les secteurs considérés comme sensibles : l’IA, le quantique et la cybersécurité.

Il faut éviter cela à tout prix. Le Canada est un allié précieux, il doit être pleinement inclus comme un partenaire de recherche à part entière. Pour y parvenir, entreprises, universités et chercheurs doivent tous se mobiliser.

La Conversation Canada

Stéphane Dion ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Plaidoyer pour une diplomatie scientifique canadienne unifiée et efficace – https://theconversation.com/plaidoyer-pour-une-diplomatie-scientifique-canadienne-unifiee-et-efficace-286325

Maladie d’Alzheimer et démence : comment préserver la dignité de ceux que les médicaments ne peuvent pas aider

Source: The Conversation – France in French (3) – By Kate Irving, Professor of Clinical Nursing, Dublin City University

Les activités créatives peuvent être employées pour maintenir le lien avec les personnes atteintes de démence. Robert Kneschke/Shutterstock (no reuse)

Bien que l’espoir de voir émerger des médicaments capables de ralentir la progression de la maladie d’Alzheimer commence à poindre timidement, la question de la prise en charge de la démence demeurera selon toute vraisemblance encore longtemps d’actualité. Comment préserver la dignité, l’identité et l’histoire d’une personne, lorsque sa parole s’estompe ?


En matière de maladie d’Alzheimer, les personnes que la démence effraie commencent à voir briller une lueur d’espoir, à mesure que des pistes pour mettre au point des médicaments capables d’agir sur cette affection se dessinent.

Contrairement aux médicaments plus anciens, destinés à agir sur les symptômes sans modifier la maladie sous-jacente, ce type de traitement vise à ralentir le processus pathologique lui-même.

Rappelons que, si la maladie d’Alzheimer est la cause la plus fréquente de démence, ce terme recouvre des symptômes (pertes de mémoire, confusion et modifications de la pensée) qui ne lui sont pas exclusifs et concernent aussi d’autres pathologies.

Jusqu’à présent, les médicaments visant à infléchir l’évolution de la maladie d’Alzheimer ne sont pas encore capables de retarder la progression des symptômes de plusieurs années ; tout au plus permettent-ils de la ralentir de quelques mois. En outre, leur administration s’accompagne d’un risque, faible, mais sérieux, d’effets indésirables, parmi lesquels figurent des œdèmes et des saignements cérébraux.

Pour l’heure, ces traitements ne conviennent qu’à des patients chez qui la maladie d’Alzheimer n’en est encore qu’aux premiers stades. Pour les nombreuses autres personnes qui ne sont pas dans ce cas, aucun traitement curatif ne se profile à l’horizon : seule demeure la perspective de la démence. Toutefois, le fait que les scientifiques parviennent désormais à modifier, dans une certaine mesure, le cours de la maladie a suscité un immense intérêt pour les travaux de recherche sur la démence. Cette attention est indispensable si l’on veut que ces progrès se poursuivent.

Mais l’engouement du public peut aussi restreindre le champ de la discussion, en focalisant tous les regards sur la biologie de la démence, au détriment de l’attention portée à la vie des personnes qui en font l’expérience.

Se souvenir des belles choses

Depuis de nombreuses années, les chercheurs en sciences sociales plaident pour une compréhension plus large de la nature de la démence. En effet, si celle-ci commence par des modifications cérébrales, elle affecte la personne tout entière. Elle peut transformer la manière dont quelqu’un se souvient, communique, entre en relation avec autrui et donne du sens au monde.

Pour le formuler autrement, l’accompagnement des personnes atteintes de démence ne saurait se limiter à ralentir le déclin biologique. Il faut aussi s’interroger sur ce qui fait qu’une personne se sent reconnue, en relation avec les autres et fidèle à elle-même.

Même lorsque la médecine ne peut offrir de guérison, le soin peut encore apaiser la détresse, préserver l’identité et créer des moments qui ont du sens. La musique, la poésie, le conte, le théâtre, les arts visuels, la danse et la médiation muséale offrent aux personnes atteintes de démence des possibilités de réagir et de se reconnecter aux autres, surtout lorsque la conversation ordinaire devient difficile.

La valeur de ce travail est parfois difficile à mesurer. En effet, les protocoles utilisés pour rendre compte de l’efficacité des médicaments ne peuvent être aisément employés pour évaluer ce qu’apporte à un patient le fait de fredonner une chanson qui lui est familière, de reconnaître une image, de rire d’une plaisanterie ou de brièvement redevenir plus présent aux autres…

Cependant, à mesure que ce type d’interventions se généralise, et que leur pratique perdure au-delà des premiers stades de la maladie, ces approches agissent comme des révélateurs, mettant en lumière l’humanité de personnes chez qui la démence est déjà très avancée.

Un tel travail peut remettre en question les stéréotypes nuisibles véhiculés par la presse et les réseaux sociaux. En effet, la démence est souvent assimilée à une sorte de « vivante mort », et les personnes qu’elle frappe sont vues comme des « zombies » ou des « coquilles vides ». Cette conception entretient l’idée qu’une personne atteinte de démence a déjà disparu, alors même qu’elle est encore en vie, réceptive, et capable de tisser des liens.

Il faut également faire attention de ne pas tomber dans un autre piège : si l’attention se concentre surtout sur celles et ceux qui peuvent encore parler, chanter, peindre, se produire ou réagir d’une façon qui nous est familière, le risque est que les personnes atteintes de démence très avancée soient considérées comme inatteignables. Or, ces patients sont déjà fréquemment jugés inaptes à participer à la recherche scientifique, voire, parfois, à s’engager dans toute démarche créative ou relationnelle.

Une telle vision des choses peut creuser un fossé délétère dans le champ même de la démence, entre celles et ceux qui parviennent encore à échanger d’une façon que nous pouvons appréhender facilement et celles et ceux dont la communication est devenue plus difficile à déchiffrer.

Dépossession narrative et fabulation critique

Dans une publication récente, nous avons exploré les possibilités et les limites des interactions avec des personnes parvenues aux derniers stades de la démence. Notre article examinait deux notions pouvant aider à penser ce problème : la dépossession narrative et la fabulation critique.

La dépossession narrative désigne le fait d’être privé de la maîtrise de sa propre histoire. À mesure que la démence progresse, les personnes peuvent devenir moins capables de s’expliquer, de relater leurs souvenirs, de rectifier des malentendus ou de dire à autrui ce qui compte pour elles. Leur vie ne cesse pas pour autant d’avoir un sens, mais leur aptitude à la raconter selon les codes habituels peut s’en trouver diminué.

Cela soulève un grave problème éthique. Comment les soignants, les chercheurs, les artistes ou les proches doivent-ils réagir lorsqu’une personne ne peut plus raconter clairement sa propre histoire ? Que faire des fragments qui subsistent : un geste, un regard, un contact, un son, une expression du visage, voire une absence de réaction ?

La fabulation critique peut être une approche envisageable. Ce terme est issu de travaux menés sur l’histoire, les archives et le silence. Il décrit une forme de reconstruction imaginative prudente, à laquelle on peut recourir lorsque les preuves directes sont partielles, manquantes ou impossibles à retrouver. Dans le périmètre de la prise en charge de la démence, ou des recherches y ayant trait, la fabulation critique peut aider à réfléchir à la manière d’entrer en relation, de façon éthique, avec la vie intérieure de personnes dont la communication se trouve très limitée.

Idéalement, la fabulation critique doit se faire tout en retenue. Cette approche nous autorise à nous demander ce qu’une personne pourrait ressentir, se remémorer ou chercher à exprimer, tout en restant lucides sur les limites de notre interprétation.

L’importance de la retenue

Il s’agit de faire preuve d’humilité. Certes, il se peut qu’un soignant qui s’occupe d’une personne depuis longtemps connaisse peut-être mieux que quiconque son histoire, ses habitudes, ses préférences et ses angoisses. Si une telle familiarité permet de mieux comprendre le patient, mais elle ne garantit pas l’exactitude des interprétations. Même les proches d’une personne atteinte de démence doivent rester attentifs aux risques de projection ou de surinterprétation, et se retenir de plaquer leurs propres présupposés sur son expérience, au risque de s’approprier entièrement l’histoire de l’autre.

La fabulation critique doit rester ancrée dans la retenue, et la question de la relation doit être au centre des préoccupations. Cette approche suppose d’examiner nos propres présupposés, nos motivations et de réfléchir au pouvoir dont nous disposons ; il s’agit de nous interroger sur ce que vit la personne atteinte de démence ainsi que sur la mesure dans laquelle nous avons le droit de rendre compte de cette expérience.

À l’inverse, si nous refusons tout engagement imaginatif, nous risquons de laisser les personnes vivant les derniers stades de la démence murées dans le silence. Un silence qui peut devenir synonyme d’effacement…

De nouveaux médicaments aideront peut-être à ralentir le développement de la maladie d’Alzheimer chez certaines personnes, faisant perdurer les stades les plus précoces. Mais pour les autres, sur lesquelles ces médicaments n’auront que peu ou pas d’effet, ou pour celles dont la démence est déjà trop avancée pour leur permettre de raconter leur histoire d’une façon qui nous soit immédiatement compréhensible, la question de l’accompagnement restera d’actualité. Les vies de ces personnes méritent encore notre attention, et leur silence ne doit pas être confondu avec l’absence.

The Conversation

Kate Irving a bénéficié d’un financement COST (Coopération européenne en science et technologie). Financé par l’Union européenne, ce programme octroie des subventions pour la mise en place de réseaux de recherche collaboratifs et interdisciplinaires. Elle siège au conseil d’administration de l’Association irlandaise contre la maladie d’Alzheimer.

ref. Maladie d’Alzheimer et démence : comment préserver la dignité de ceux que les médicaments ne peuvent pas aider – https://theconversation.com/maladie-dalzheimer-et-demence-comment-preserver-la-dignite-de-ceux-que-les-medicaments-ne-peuvent-pas-aider-286413

Maladie des petits vaisseaux cérébraux : nouvelles pistes pour traiter cette affection méconnue qui touche des millions de personnes

Source: The Conversation – France in French (3) – By Claire Peghaire, Docteur en pharmacie et enseignant chercheur en physiologie vasculaire, Université de Bordeaux

La maladie des petits vaisseaux cérébraux, qui accroît notamment le risque d’AVC et de troubles cognitifs, concernerait plus de 5 millions de personnes en France. En l’absence de traitement curatif, la prévention des facteurs de risque cardiovasculaire reste aujourd’hui la stratégie la plus efficace. Cependant, de nouvelles pistes thérapeutiques prometteuses sont explorées.


La maladie des petits vaisseaux cérébraux est une pathologie chronique qui affecte les plus fines artères du cerveau, celles qui irriguent en continu les zones profondes indispensables à la mémoire, à l’attention et à la coordination.

Avec le temps, ces vaisseaux se rigidifient, s’épaississent ou deviennent plus fragiles et perméables. Les conséquences de cette situation sont loin d’être anodines, puisque la maladie des petits vaisseaux cérébraux favorise les accidents vasculaires cérébraux (AVC), les troubles cognitifs, les difficultés en matière de marche ainsi que la perte d’autonomie.

En France, la maladie des petits vaisseaux cérébraux concernerait plus de 5 millions de personnes de 65 ans et plus. À ce jour, aucun traitement ne permet de la traiter.

À Bordeaux, au sein du laboratoire de biologie des maladies cardiovasculaires, dirigé par Thierry Couffinhal, et du Vascular Brain Health Institute (fondé par Stéphanie Debette, désormais directrice de l’Institut du cerveau et de la moelle épinière), nous essayons de mieux comprendre l’origine de la maladie. Voici ce que nous en savons à l’heure actuelle.

Une maladie difficile à repérer

Lorsque les fines artères qui l’irriguent sont affectées par la maladie des petits vaisseaux cérébraux, le cerveau reçoit moins bien l’oxygène et les nutriments dont il a besoin.

En outre, les cellules qui tapissent ces vaisseaux sanguins participent à la formation de la barrière hémato-encéphalique, une structure essentielle à la bonne santé du cerveau. Cette barrière agit normalement comme un filtre très sélectif entre le sang et le cerveau. Lorsqu’elle devient plus perméable, des substances indésirables peuvent pénétrer dans le tissu cérébral et contribuer à son altération progressive.




À lire aussi :
Alzheimer, Parkinson, dépression… La santé du cerveau, en tête de nos préoccupations


La maladie des petits vaisseaux cérébraux est souvent silencieuse à ses débuts. Il n’est pas rare qu’elle progresse pendant des années sans signe spectaculaire, et les premiers indices de sa présence peuvent être discrets : ralentissement intellectuel, troubles de l’équilibre, fatigue cognitive, petits oublis inhabituels. Elle peut également entraîner des AVC.

Pour la détecter, l’imagerie par résonance magnétique (IRM) cérébrale reste aujourd’hui l’outil de référence. Elle permet d’observer des lésions caractéristiques, parfois présentes avant même les premiers symptômes, telles que des microsaignements, des lacunes (petites cavités témoignant d’anciennes lésions des petits vaisseaux), et surtout des « hypersignaux de la substance blanche », autrement dit des anomalies qui traduisent une souffrance chronique du tissu cérébral.

Pour mémoire, la substance blanche, qui constitue près de la moitié du volume du cerveau, est la partie qui correspond au réseau des fibres nerveuses. Ces dernières peuvent être vues comme des « autoroutes » qui permettent la propagation des signaux électriques entre les différentes régions du cerveau.

Des traitements encore trop limités

À ce jour, il n’existe pas encore de médicament spécifiquement conçu pour guérir la maladie des petits vaisseaux cérébraux. Les lésions peuvent toutefois être détectables plusieurs années avant l’apparition des symptômes, et leur progression peut être ralentie grâce à une prise en charge précoce des facteurs de risque cardiovasculaire.

On sait que certaines maladies, comme le diabète, les maladies cardiovasculaires ou l’insuffisance rénale chronique, semblent favoriser l’aggravation des lésions des petits vaisseaux cérébraux.




À lire aussi :
La maladie rénale est aussi une maladie du cerveau


Aucun dépistage systématique n’est actuellement envisagé, notamment parce que le diagnostic repose essentiellement sur l’IRM, un examen coûteux difficile à généraliser à l’ensemble de la population.

Les médecins agissent surtout sur les facteurs dont la recherche scientifique a montré qu’ils peuvent influer sur le risque de développer la maladie (hypertension artérielle, diabète, cholestérol) ainsi que sur la consommation de tabac ou la sédentarité.

Si la prévention est essentielle, elle ne cible pas directement les mécanismes biologiques qui endommagent les petits vaisseaux du cerveau.

Ceux-ci sont encore mal connus, mais parmi les principales hypothèses formulées pour expliquer le développement de la maladie figurent le dysfonctionnement des cellules qui tapissent l’intérieur des vaisseaux sanguins (les cellules endothéliales), l’altération de la barrière hémato-encéphalique, l’inflammation chronique ou encore le stress oxydatif. Ce dernier phénomène, que l’on pourrait comparer à une « rouille biologique », abîme progressivement les vaisseaux sanguins.

C’est précisément à ce niveau que se situent nos recherches. Nos travaux récents apportent un nouvel éclairage sur les mécanismes de la maladie, ouvrant de nouvelles perspectives thérapeutiques.

Une nouvelle piste : protéger les vaisseaux de l’intérieur

Pour mieux comprendre la maladie des petits vaisseaux cérébraux, nous avons entrepris d’en disséquer les mécanismes au niveau cellulaire et moléculaire. Notre ambition est de passer d’une médecine de prévention à une médecine capable de réparer et protéger directement les microvaisseaux cérébraux.

Nos recherches ont conduit à l’identification d’une cible prometteuse, appelée TRIM47 (pour TRIpartite Motif containing 47). Nous avons démontré que cette protéine joue un rôle protecteur dans les cellules endothéliales en contribuant au maintien de l’intégrité vasculaire et en limitant les effets du stress oxydatif.

L’action protectrice de TRIM47 semble passer par l’un des principaux systèmes de défense antioxydante de notre organisme, la voie de signalisation NRF2. Lorsque cette voie fonctionne correctement, la cellule active ses propres mécanismes de réparation et de détoxification.

Divers résultats de recherche suggèrent toutefois que l’efficacité de cette réponse protectrice diminue à mesure que l’on vieillit, ce qui rend les cellules plus vulnérables au stress oxydatif.

Nous cherchons aujourd’hui à déterminer dans quelle mesure cette altération contribue au développement de la maladie des petits vaisseaux cérébraux et quels facteurs, génétiques ou environnementaux, pourraient l’influencer.

L’objectif n’est plus seulement de traiter les symptômes, comme faire baisser la tension artérielle, mais de renforcer les capacités naturelles de défense du vaisseau sanguin cérébral. Il s’agirait de traiter la maladie à sa source, avant la survenue d’AVC ou l’installation de troubles cognitifs.

Pour cela, il est notamment envisagé d’augmenter l’activité du couple TRIM47/NRF2, et donc de la voie antioxydante, dans l’espoir de préserver la barrière hémato-encéphalique et de protéger les neurones.

Deux stratégies complémentaires sont actuellement envisagées : développer de nouvelles molécules ciblant cette voie de protection ou réévaluer des médicaments déjà disponibles susceptibles d’agir sur ces mécanismes.

Cibler l’ARN messager pour traiter la maladie

Notre première stratégie thérapeutique consiste à cibler l’ARN messager (une molécule qui joue en quelque sorte le rôle de « plan de montage » des protéines dans les cellules) afin de diminuer la production d’une protéine appelée KEAP1.

En effet, cette dernière freine l’activité du système de protection cellulaire TRIM47/NRF2. En levant ce frein, nous espérons renforcer les défenses naturelles des vaisseaux sanguins cérébraux contre les mécanismes de vieillissement et de dégradation.

Pour atteindre cet objectif, nous développons des molécules appelées « oligonucléotides antisens » (ASO), conçues pour reconnaître spécifiquement l’ARN messager de KEAP1 et en réduire l’expression. Ces ASO sont chimiquement modifiés afin d’améliorer leur stabilité dans l’organisme et de favoriser leur distribution vers les vaisseaux cérébraux et les cellules du cerveau.

Ce travail de précision nécessite d’identifier la meilleure séquence thérapeutique, d’optimiser ses propriétés chimiques et son mode d’administration, puis de vérifier qu’elle atteint efficacement sa cible dans le cerveau avant d’évaluer sa capacité à préserver la santé vasculaire et les fonctions cérébrales.

Pour transformer cette découverte biologique en traitement potentiel, nous travaillons avec des équipes de chimistes bordelais de l’Institut européen de chimie et de biologie et du laboratoire « Acides nucléiques : Régulations naturelles et artificielles », experts dans la conception et la synthèse de molécules ciblant les ARN.

Ces collaborations étroites entre biologistes et chimistes sont essentielles pour passer de la compréhension d’un mécanisme fondamental à la conception de candidats médicaments innovants, plus ciblés, plus efficaces et potentiellement mieux tolérés.

Repositionner des médicaments déjà connus

Autre piste prometteuse : tester des médicaments déjà commercialisés pour d’autres indications, comme pour la sclérose en plaques, dont on sait qu’ils sont capables de passer la barrière hémato-encéphalique et d’activer la voie NRF2, un mécanisme associé à des effets protecteurs antioxydants et anti-inflammatoires.

Cette stratégie, appelée repositionnement thérapeutique, présente un avantage majeur : elle permet de gagner plusieurs années de recherche, car ces molécules disposent déjà de données de sécurité chez l’humain.

De ce fait, si les résultats précliniques en laboratoire de recherche s’avéraient positifs, des essais cliniques (donc menés chez les patients) pourraient être envisagés plus rapidement que pour un médicament entièrement nouveau.

Ceci permettrait ainsi de proposer plus rapidement une nouvelle solution thérapeutique aux patients, tout en diminuant les coûts de recherche et développement.

Un espoir face au vieillissement cérébral

Pour la première fois, de nouvelles stratégies thérapeutiques pourraient permettre, à terme, d’agir directement sur certains mécanismes impliqués dans la maladie des petits vaisseaux cérébraux, l’une des principales causes du déclin cognitif lié à l’âge.

Ces travaux en sont encore au stade préclinique, et plusieurs étapes de validation seront encore nécessaires avant d’envisager une application chez l’être humain.

La conviction qui guide nos recherches est qu’en protégeant les vaisseaux du cerveau, on protège aussi la mémoire, l’autonomie et la qualité de vie. Mieux traiter la maladie des petits vaisseaux cérébraux pourrait signifier demain moins d’AVC, moins de dépendance et davantage d’années de vie en bonne santé.

En attendant l’arrivée de traitements ciblés, certaines mesures ont déjà démontré leur efficacité pour préserver la santé cérébrale : contrôler sa tension artérielle, pratiquer une activité physique régulière, éviter le tabac, adopter une alimentation équilibrée et maintenir une vie sociale et intellectuelle active.

Des recommandations simples, mais qui restent aujourd’hui parmi les moyens les plus efficaces de protéger durablement son cerveau…

The Conversation

Claire Peghaire a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche (projet TheraVasc 2025-2028, ANR-25-CE14-3415-01), du VBHI (projet NAT-VAD 2025-2028, initiative IHU3 France 2030) et un prix associé à un mentorat du programme Spark Bordeaux 2024.

ref. Maladie des petits vaisseaux cérébraux : nouvelles pistes pour traiter cette affection méconnue qui touche des millions de personnes – https://theconversation.com/maladie-des-petits-vaisseaux-cerebraux-nouvelles-pistes-pour-traiter-cette-affection-meconnue-qui-touche-des-millions-de-personnes-281074

Argent, nourriture et survie : les motivations du sexe tarifé chez les jeunes mères dans trois pays africains

Source: The Conversation – in French – By Anthony Idowu Ajayi, Research Scientist, African Population and Health Research Center

Le sexe tarifé ou transactionnel, défini comme l’échange de relations sexuelles contre de l’argent, de la nourriture ou des faveurs, est courant chez les jeunes en Afrique. Des études ont montré qu’environ 10 % des 15-24 ans se sont livrés à ce type d’échange en Afrique du Sud, 23 % au Nigeria et 25 % en Ouganda. Ce comportement a été associé à des conséquences négatives telles que les grossesses non désirées, les violences sexuelles et les infections par le VIH.

Les relations sexuelles transactionnelles désignent les relations sexuelles hors mariage qui ne sont pas classées comme travail du sexe. Toutefois, elles reposent sur l’attente d’une contrepartie d’avantages matériels, financiers ou autres en contrepartie de l’intimité ou de la compagnie.

Nous sommes des chercheurs en santé sexuelle et reproductive qui nous intéressons aux liens entre les données scientifiques, les politiques publiques et les réalités vécues par les adolescents en Afrique. Nous avons récemment étudié l’ampleur et les facteurs de risque des relations sexuelles transactionnelles chez les adolescentes enceintes et les jeunes mères dans trois pays africains : le Burkina Faso, le Kenya et le Malawi.

Dans nos précédents travaux de recherche qualitative menés auprès de jeunes filles enceintes ou mères dans les quartiers informels de Nairobi, nous avons constaté que la grossesse aggravait la précarité économique. Or, le gouvernement et la plupart des ONG se concentrent principalement sur la prévention des grossesses chez les adolescentes. Peu d’attention est accordée aux difficultés et aux réalités des jeunes filles enceintes et mères.

Notre étude visait à attirer l’attention sur ces jeunes filles. Pour ce faire, nous avons examiné la prévalence et les facteurs associés aux relations sexuelles tarifées chez les adolescentes au Burkina Faso, au Kenya et au Malawi. Nous avons interrogé 2 243 jeunes filles : 980 à Ouagadougou, au Burkina Faso ; 594 à Korogocho, à Nairobi, au Kenya ; et 669 à Blantyre, au Malawi. Elles étaient toutes soit enceintes, soit déjà mères. Les plus jeunes participantes avaient 12 ans au Burkina Faso et 13 ans au Kenya et au Malawi. Les plus âgées, dans les trois pays, avaient 19 ans.

Nos résultats ont montré que la prévalence des relations sexuelles tarifées variait selon le contexte. Le fait de vivre dans des quartiers informels urbains constituait un facteur de risque. Ces résultats ont rappelé la nécessité de mettre en place des systèmes de soutien plus solides pour les adolescentes ayant des relations sexuelles tarifées dans ces trois pays, y compris celles qui sont enceintes ou mères.




Read more:
Les adolescentes africaines sont confrontées à des taux choquants d’abus physiques et sexuels dans leurs relations intimes, selon un nouveau rapport mondial


Nos résultats

Notre étude a révélé que 44,3 % des jeunes filles interrogées au Kenya, 25,4 % au Burkina Faso et 13,0 % au Malawi avaient eu recours à des relations sexuelles tarifées à un moment ou à un autre. La prévalence particulièrement élevée au Kenya s’explique par le fait que l’étude a été menée dans l’un des quartiers informels densément peuplés de Nairobi.

Les adolescentes y sont confrontées à la pauvreté, à des systèmes de soutien fragiles, à des conditions de vie précaires et à des possibilités limitées d’épanouissement personnel. D’autres études ont également montré que cette pratique est moins répandue dans d’autres contextes, différents des quartiers informels.

La raison la plus fréquemment invoquée par les jeunes filles pour avoir eu des rapports sexuels transactionnels était l’argent. L’argent a été cité comme raison par 31,3 % des participantes au Kenya, 20,5 % au Burkina Faso et 7,8 % au Malawi. Mais les jeunes filles ont également indiqué avoir échangé des rapports sexuels contre de la nourriture, un loyer, un logement, des vêtements, des frais de scolarité et des serviettes hygiéniques.

Au Kenya, 13,5 % ont spécifiquement cité les serviettes hygiéniques comme motivation, contre 1,0 % au Burkina Faso et 1,8 % au Malawi. Une proportion plus faible s’est livrée à des relations sexuelles transactionnelles pour payer les frais de scolarité, acheter des téléphones ou du crédit téléphonique, ou subvenir à d’autres besoins tels que les produits pour bébés (lait, couches, vêtements).




Read more:
Pregnant students in Tanzania may stay in school according to a new ruling by African child rights experts


Facteurs individuels

Au niveau individuel, le fait d’être célibataire augmente la probabilité d’avoir des relations sexuelles transactionnelles dans les trois pays. Au Burkina Faso, 20 % des jeunes filles mariées et 46 % des jeunes filles célibataires avaient des relations sexuelles transactionnelles. Au Kenya, ce chiffre était de 28 % chez les jeunes filles mariées et de 50 % chez les jeunes filles célibataires. Au Malawi, il s’élevait à 10 % chez les jeunes filles mariées et à 16 % chez les jeunes filles célibataires.

Cela suggère qu’avoir un partenaire peut apporter un certain soutien financier, matériel et en matière de garde d’enfants. Sans ce soutien, les mères adolescentes célibataires peuvent se retrouver confrontées à une grossesse et à une maternité précoce avec des ressources très limitées. Cette situation accroît leur vulnérabilité face aux relations sexuelles transactionnelles.

L’une des conclusions surprenantes est venue de Ouagadougou, au Burkina Faso. Là-bas, 31 % des adolescentes ayant suivi un enseignement secondaire avaient eu des relations sexuelles transactionnelles, contre 21 % parmi celles n’ayant suivi que l’enseignement primaire. Ce constat remet en cause l’idée reçue selon laquelle l’éducation constitue une protection immédiate contre l’exploitation.

Il montre que le fait de rester à l’école peut en soi devenir financièrement difficile pour les adolescentes vivant dans la pauvreté et disposant de systèmes de soutien insuffisants. Pour les filles issues de milieux défavorisés et scolarisées, le besoin d’argent, de nourriture et de couvrir les frais de scolarité peut les pousser à avoir des relations sexuelles transactionnelles.

La consommation de substances psychoactives était associée à un risque plus de deux fois supérieur au Burkina Faso, chez les filles ayant déclaré avoir consommé de l’alcool ou des drogues par rapport à celles qui n’en consommaient pas. Cette association n’a toutefois pas été observée de manière significative au Kenya ni au Malawi.

Facteurs interpersonnels

Au niveau interpersonnel, le fait d’être orpheline avait une incidence, bien que celle-ci ait varié d’un pays à l’autre.

Au Malawi, les filles ayant perdu leurs deux parents présentent un risque presque deux fois plus élevé de se livrer à des relations sexuelles tarifées que celles qui n’étaient pas orphelines. Au Kenya, les filles ayant perdu un parent avaient 43 % plus de chances de se livrer à des relations sexuelles tarifées.

Au niveau interpersonnel, l’impact d’un faible soutien parental était encore plus significatif au Malawi, où les filles qui se sentaient peu soutenues par leurs parents avaient trois fois plus de chances d’avoir des relations sexuelles transactionnelles.

Facteurs au niveau communautaire

Nous avons posé des questions aux participantes afin d’évaluer leur sentiment de sécurité dans leur quartier. Au Kenya et au Burkina Faso, plus les adolescentes se sentaient en sécurité dans leur environnement, moins elles étaient susceptibles d’avoir recours à des relations sexuelles transactionnelles.

Les jeunes filles ont déclaré avoir eu des rapports sexuels en échange de sécurité et de protection. Au Malawi, le fait de se sentir en sécurité n’avait pas d’incidence sur le recours aux relations sexuelles transactionnelles.




Read more:
Le travail du sexe dans le Sénégal colonial était contrôlé par la France : un livre en retrace l’histoire raciste


Ce qui doit changer

L’étude démontre que les relations sexuelles transactionnelles chez les adolescentes enceintes ou mères relèvent moins d’un choix que d’une stratégie pour faire face à de graves difficultés socio-économiques. Ce phénomène résulte des facteurs de risque individuels, d’un soutien familial défaillant et de l’insécurité au sein de la communauté.

Les facteurs à l’origine des relations sexuelles transactionnelles varient d’un pays à l’autre. C’est pourquoi les programmes visant à y remédier doivent être adaptés à chaque contexte spécifique.

Les interventions doivent s’attaquer aux vulnérabilités structurelles et renforcer les systèmes de soutien familial et communautaire. Elles doivent également améliorer la sécurité des communautés afin de réduire la dépendance des mères adolescentes vis-à-vis des relations sexuelles transactionnelles et les effets néfastes qui y sont associés.

The Conversation

Anthony Idowu Ajayi bénéficie d’un financement du Bureau régional africain de l’Agence suédoise de coopération internationale au développement (Sida), au titre de la subvention n° 16302, octroyée au Centre africain de recherche sur la population et la santé (African Population and Health Research Center) dans le cadre du projet « Challenging the Politics of Social Exclusion ».

Caroline Kabiru bénéficie d’un financement de l’Agence suédoise de coopération internationale au développement (Sida) dans le cadre d’une subvention accordée au Centre africain de recherche sur la population et la santé pour le projet « Challenging the Politics of Social Exclusion » (contribution de la Sida n° 16302). Les opinions exprimées dans le présent document ne reflètent pas nécessairement celles de la Sida.

Beryl Nyatuga Machoka does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Argent, nourriture et survie : les motivations du sexe tarifé chez les jeunes mères dans trois pays africains – https://theconversation.com/argent-nourriture-et-survie-les-motivations-du-sexe-tarife-chez-les-jeunes-meres-dans-trois-pays-africains-285861

Qui a eu l’idée des Jeux du Québec ?

Source: The Conversation – in French – By Florent Lefèvre, Stagiaire postdoctoral en histoire du sport, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Dans le Québec en pleine effervescence des années 1960 et 1970, les Jeux du Québec s’imposent comme un chantier majeur : démocratiser le sport, structurer son organisation et offrir un nouvel horizon aux jeunes.

Le contexte est particulier : le Québec connaît alors de profondes transformations sociales, culturelles et institutionnelles. Dans le sillage de la Révolution tranquille, le gouvernement québécois investit progressivement dans les domaines du loisir, du sport et de l’éducation physique afin de structurer des pratiques jusque-là largement portées par des initiatives locales ou religieuses.

Les francophones reprennent la main du mouvement sportif québécois qui était jusque-là contrôlé par les anglophones. Cette période correspond également à l’affirmation d’une nouvelle culture sportive québécoise, marquée par la démocratisation des pratiques, la régionalisation des structures et l’émergence d’une réflexion sur le rôle du sport dans la formation de la jeunesse. Dans ce contexte de modernisation accélérée, la création des Jeux du Québec constitue l’un des projets les plus ambitieux du mouvement sportif québécois.

Stagiaire postdoctoral en histoire du sport et professeur au département des sciences de l’activité physique de l’UQAM, nous menons un projet afin de retracer l’histoire contemporaine du sport au Québec. Dans ce contexte, nous proposons une relecture des origines des Jeux du Québec.

Image en noir et blanc d’un homme pratiquant l’haltérophilie
Jeux du Québec, épreuve d’haltérophilie, 1972.
(Archives nationales à Montréal, Fonds Ministère de la Culture et des Communications, Charles Gauthier)

Une origine liée aux Jeux du Canada

Une première interprétation, largement répandue dans les archives, situe l’origine des Jeux du Québec dans la participation québécoise aux premiers Jeux d’été du Canada tenus à Halifax en 1969.

À cette occasion, des acteurs comme Louis Chantigny, alors commissaire aux sports au Haut-commissariat à la Jeunesse, aux Loisirs et aux Sports (HCJLS) et Claude Lacasse (conseiller technique dans cette même institution) prennent conscience du potentiel d’un événement multisport structurant à l’échelle provinciale. L’idée serait de reproduire un modèle similaire au Québec, en l’adaptant aux réalités locales. Dans cette perspective, les Jeux du Québec apparaissent comme une déclinaison provinciale d’un modèle canadien, mais avec une orientation différente, davantage tournée vers la participation que vers l’élite.

L’idée de créer des Jeux du Québec semble alors appartenir à Claude Lacasse, qui l’aurait eue dès 1967 à l’occasion des premiers Jeux du Canada d’hiver tenus à Québec. Lacasse lui-même affirme que lors des épreuves de sélection pour les Jeux du Canada, sans le savoir, ils faisaient déjà des Jeux du Québec.

En effet, en allant sélectionner les meilleurs jeunes athlètes en région, Lacasse s’est rendu compte qu’il n’y avait pas de structure pour la pratique sportive. L’idée émerge alors de faire des Jeux du Québec, mais à destination de la masse et de la jeunesse, car Lacasse était un partisan de la participation du plus grand nombre.




À lire aussi :
Les JO de Montréal 1976, un laboratoire qui a transformé le Québec bien au-delà des stades et des podiums


Une origine institutionnelle

Une seconde lecture attribue la paternité du projet à la Confédération des sports du Québec (CSQ) créée en 1968 à la suite du Congrès du sport tenu en décembre 1968 à Montréal. Dans ce contexte marqué par une volonté de structuration et de coordination du système sportif, la CSQ joue un rôle moteur.

Les documents préparatoires au Congrès du sport témoignent de réflexions déjà avancées sur la création de Jeux du Québec. Ceux-ci s’inscrivent dans une stratégie plus large visant à unifier les disciplines, combler les lacunes organisationnelles et renforcer les fédérations sportives. L’initiative a comme idées centrales de démocratiser et de décentraliser le sport québécois.

Dans cette optique, les Jeux du Québec ne seraient pas une initiative individuelle, mais bien un outil institutionnel pensé collectivement pour structurer durablement le sport québécois.

Sous la houlette de son premier président, Gaston Marcotte, la CSQ passe rapidement à l’action : dès le 31 janvier 1969, elle envoie à Gabriel Loubier (ministre responsable du HCJLS) son « Premier mémoire de la CSQ ». Ce mémoire présente en partie le but des Jeux du Québec.

La CSQ souhaite unir les ressources humaines et matérielles vers un objectif fondamental : la participation massive des Québécois aux sports, par l’intermédiaire d’un évènement qui offre un maximum d’efficacité et une motivation sans égal : les Jeux du Québec. Ces jeux s’adressent à toute la population du Québec, mais l’accent sera mis sur la jeunesse : les 14-18 ans.

Mais qu’entend-on exactement par Jeux du Québec en janvier 1969 ? Les Jeux sont définis comme « des manifestations sportives d’envergures régionales et provinciales auxquelles se greffent des activités culturelles et sociales. »

De jeunes athlètes participent à une compétition de curling
Compétitions de curling et de karaté lors des Jeux du Québec à Jonquière, 1976-03.
(Archives nationales à Québec, Fonds Ministère des Communications, Daniel Lessard)

Une origine diffuse et progressive

Une troisième interprétation met en avant une genèse plus diffuse, inscrite dans le contexte d’effervescence sportive et culturelle des années 1960.

Selon Jean-Guy Bédard (co-président du Congrès de 1968), l’idée de ces Jeux circulait déjà dans les milieux du sport et de l’éducation physique, nourrie par plusieurs influences : les Jeux gymniques de 1964 organisés à Montréal durant la Saint-Jean-Baptiste, ainsi que des événements internationaux comme les Spartakiades ou la Gymnaestrada.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


L’idée semble alors émerger progressivement. Ces expériences auraient révélé l’absence de structures sportives en région et la nécessité d’un événement favorisant une participation plus large.

Dans cette perspective, les Jeux du Québec apparaissent comme le produit d’un contexte intellectuel et pratique, plutôt que d’une décision ponctuelle.




À lire aussi :
Voici comment l’éducation physique au Québec est devenue une matière essentielle à l’école


1968-1971 : synthèse, formalisation et concrétisation du projet

Malgré la diversité des origines, l’année 1968 constitue un point de convergence, avec la présentation du projet lors du Congrès du sport.

Le projet se distingue par son ambition : favoriser la participation massive, structurer les pratiques sportives en région, développer les infrastructures et préparer une relève sportive. La mise en œuvre est rapide : organisation confiée à Claude Lacasse en 1969, création de la Corporation des Jeux du Québec en 1970, première édition régionale en août 1970, puis première finale provinciale en 1971 à Rivière-du-Loup.

Ces premières finales provinciales sont une réussite et encouragent les organisateurs à préparer aussitôt les Jeux du Québec d’hiver. Portés par le contexte de la préparation des Jeux olympiques (JO) de Montréal de 1976, les Jeux du Québec s’imposent rapidement comme un levier majeur de démocratisation du sport et comme un phénomène social et culturel structurant pour la jeunesse québécoise.

Les Jeux du Québec deviennent alors un véritable phénomène sportif, social et culturel célébrant la fête universelle de la jeunesse québécoise. Ainsi les Jeux du Québec ont fait pour le sport québécois l’équivalent de ce que la Révolution tranquille a fait pour la société québécoise, c’est-à-dire introduire des réalités sportives nouvelles dans le quotidien des Québécois.




À lire aussi :
Cyclo-cross : le difficile parcours de deux Québécoises sur le circuit européen


Le fer de lance du mouvement sportif québécois

Dès leur conception, les Jeux du Québec dépassent largement le simple cadre de la compétition sportive. Ils sont pensés comme un instrument de développement collectif.

Les Jeux deviennent ainsi un véritable projet de société où se croisent ambitions éducatives, politiques de régionalisation et préparation de l’élite sportive québécoise. À travers eux, les dirigeants sportifs souhaitent à la fois démocratiser l’accès au sport et préparer une nouvelle génération capable de représenter le Québec sur les scènes nationales et internationales.

De jeunes athlètes participent à une course à relai
Compétition d’athlétisme lors des Jeux du Québec à Trois-Rivières, 1975-08.
(Archives nationales à Québec, Fonds Ministère des Communications, Photographe non identifié)

Cette dynamique s’inscrit également dans un contexte marqué par l’essor de l’olympisme à Montréal. La candidature, d’abord pour les JO de 1972, puis l’attribution des JO de 1976, donnent une visibilité nouvelle au sport québécois et renforcent l’idée que les Jeux du Québec peuvent servir de moteur au développement sportif de la province.

Aux origines d’un projet provincial ambitieux

En diffusant les valeurs de participation, de dépassement et de mobilisation collective associées à l’esprit olympique, les Jeux du Québec deviennent rapidement un symbole de modernité et de développement du sport québécois.

L’origine exacte des Jeux du Québec demeure toutefois difficile à établir avec précision. Les archives conservées par SportsQuébec révèlent plusieurs récits fondateurs qui témoignent autant de la richesse que de la complexité du projet. Certains attribuent l’idée à la participation du Québec aux premiers Jeux d’été du Canada à Halifax en 1969, alors que d’autres situent les premières réflexions dès les Jeux du Canada d’hiver de 1967 à Québec. D’autres encore rappellent que le concept circulait déjà dans les milieux du sport et de l’éducation physique depuis le début des années 1960, notamment sous l’influence des Jeux gymniques, des Gymnaestrada européennes ou encore des grands rassemblements sportifs des Spartakiades.

Cependant un consensus émerge autour de l’année 1968, moment où le projet est officiellement présenté lors du Congrès du sport comme l’un des principaux axes d’action de la nouvelle Confédération des sports du Québec.

La Conversation Canada

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Qui a eu l’idée des Jeux du Québec ? – https://theconversation.com/qui-a-eu-lidee-des-jeux-du-quebec-280645

Et si les Jeux olympiques étaient aussi un festival culturel et artistique ? Montréal 1976 l’a fait

Source: The Conversation – in French – By Florent Lefèvre, Stagiaire postdoctoral en histoire du sport, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Les Jeux olympiques ne se résument pas à la seule compétition sportive : ils portent aussi une ambition culturelle héritée de Pierre de Coubertin. À l’occasion des Jeux olympiques de 1976, Montréal met en place un programme «Arts et Culture» d’une ampleur inédite, transformant l’événement sportif en véritable vitrine culturelle. Pensé comme un outil de mise en récit, ce projet vise à articuler un imaginaire à la fois multiculturel, canadien et spécifiquement québécois.


Depuis la relance des Jeux olympiques, le projet olympique ne se limite pas au sport. Son fondateur, Pierre de Coubertin, imagine une célébration globale des capacités humaines, où le corps et l’esprit s’épanouissent ensemble. Il s’inspire notamment de l’idéal grec d’«harmonie», qu’il nomme parfois «eurythmie» : un équilibre entre force physique, intellect, morale et sensibilité artistique.

Cet idéal se concrétise en 1912 lors des Jeux de Stockholm, avec l’introduction de concours artistiques officiels. Architecture, peinture, sculpture, littérature et musique deviennent alors des disciplines olympiques à part entière. Les œuvres doivent être inspirées du sport, et des médailles sont attribuées comme pour les épreuves athlétiques. Entre les deux guerres, ces concours connaissent un véritable essor, culminant notamment lors des Jeux de Los Angeles en 1932.

Cependant, après la Seconde Guerre mondiale, ces compétitions artistiques sont progressivement remises en question. Leur qualité est critiquée, leur public reste limité, et leur statut — entre amateurisme et professionnalisme — pose problème. Lors des Jeux de Londres en 1948, leur faible impact précipite leur disparition. Entre 1912 et 1948, nous avons donc eu des champions olympiques en sculptures ou en peinture. Entre 1949 et 1954, le Comité international olympique décide de mettre fin définitivement à ces concours.

Mais loin d’abandonner la culture et l’art, le CIO en redéfinit les contours. À partir de 1954, la Charte olympique impose aux comités d’organisation de proposer un programme culturel parallèle aux Jeux. L’objectif reste le même : valoriser l’identité du pays hôte et favoriser le dialogue entre les nations, mais désormais sans compétition.




À lire aussi :
Des échecs à la victoire : la longue marche de Montréal vers les Jeux olympiques


Un festival culturel national sans précédent

C’est dans ce contexte que les Jeux de la XXIe Olympiade, organisés à Montréal en 1976, marquent un tournant. Le Comité organisateur des Jeux olympiques de Montréal valide en octobre 1974 la mise en place d’un vaste programme «Arts et Culture», conformément aux exigences du CIO.

L’ambition est immense : créer un festival national capable de représenter l’ensemble des expressions culturelles canadiennes. Ballet, théâtre, opéra, concerts symphoniques, cinéma, poésie ou encore artisanat — toutes les disciplines sont mobilisées. Pendant un mois, du 1er au 31 juillet 1976, Montréal devient une scène culturelle ouverte, accessible à tous.

Ce programme se distingue par son ampleur : plus de 1100 spectacles, répartis sur 31 jours, mobilisant des milliers d’artistes et se déroulant dans de nombreux lieux emblématiques de la ville. Des espaces comme la Place Jacques-Cartier, la Place des Arts ou la rue Sherbrooke sont transformés en véritables scènes à ciel ouvert.

Au-delà de la simple animation, il s’agit d’un projet politique et culturel : positionner Montréal comme une métropole culturelle internationale et démontrer la vitalité artistique du Canada et du Québec.

Entre multiculturalisme canadien et identité québécoise

Le programme Arts et Culture de 1976 s’inscrit dans un contexte particulier : celui de l’affirmation du multiculturalisme canadien, officiellement adopté en 1971. Les Jeux deviennent ainsi une vitrine idéale pour promouvoir l’image d’un pays diversifié, composé de multiples cultures et communautés.

Les organisateurs cherchent à représenter cette diversité en impliquant l’ensemble des provinces et territoires. Pas moins de 13 gouvernements (le gouvernement fédéral, les 10 provinciaux et les gouvernements de deux territoires) participent au projet. Chaque entité est invitée à proposer des événements culturels reflétant son identité propre. Le financement repose sur un modèle tripartite : les provinces financent les productions, le gouvernement fédéral prend en charge les déplacements et la logistique, tandis que le COJO assure l’organisation générale.

Ce modèle illustre la complexité du projet : comment construire une culture «canadienne» tout en respectant la diversité des identités ? La question est d’autant plus sensible que le Canada est marqué par une dualité linguistique (francophone et anglophone) et une pluralité de groupes culturels.




À lire aussi :
Les JO de Montréal 1976, un laboratoire qui a transformé le Québec bien au-delà des stades et des podiums


Le Québec joue un rôle central dans ce dispositif. Avec une contribution de près de 3 millions de dollars sur un budget total de 8 millions, il affirme la vitalité de sa culture francophone. Les Jeux deviennent ainsi un espace d’expression pour une identité québécoise en pleine affirmation.

Cependant, cette volonté d’unité connaît aussi des tensions. Par exemple, la participation des nations autochtones à la cérémonie d’ouverture est refusée, bien qu’elles soient intégrées à la cérémonie de clôture, ce qui a permis d’offrir une visibilité mondiale aux Premières Nations. Ce choix illustre tout de même les limites du discours multiculturaliste de l’époque.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


Des expositions emblématiques

Le programme culturel de Montréal 1976 s’organise autour de deux grands axes : les arts visuels et les arts de la scène. Parmi les initiatives les plus marquantes, trois grandes expositions illustrent parfaitement l’ambition du projet.

Mosaïcart constitue une véritable vitrine nationale. Cette exposition rassemble des œuvres provenant de toutes les provinces et territoires du Canada, créant une «mosaïque» artistique représentative de la diversité du pays. Peinture, sculpture, artisanat : chaque province choisit librement les œuvres qu’elle souhaite présenter, affirmant ainsi sa propre identité culturelle.

Corridart, quant à elle, transforme la rue Sherbrooke en galerie d’art à ciel ouvert. Murales, sculptures, installations et dispositifs audiovisuels viennent animer l’espace urbain. Cette initiative vise à rapprocher l’art du public, en sortant des cadres traditionnels du musée. Toutefois, l’exposition est brutalement démantelée par les autorités municipales, qui jugent certaines œuvres controversées — un épisode révélateur des tensions entre création artistique et pouvoir politique.

Enfin, Artisanage met en valeur le savoir-faire artisanal canadien. Plus de 150 artisans y participent, réalisant leurs œuvres sous les yeux du public.

L’événement accorde une place importante aux artistes autochtones et inuit, soulignant la richesse des traditions culturelles et des Premières Nations du pays.

Au total, plus de 3000 artistes participent au programme, produisant plus de 6000 heures de spectacles et exposant des milliers d’œuvres. Près de 90 000 visiteurs fréquentent Artisanage et Mosaïcart.

Un héritage culturel durable pour Montréal et le Québec

Le programme Arts et Culture des Jeux de Montréal 1976 constitue une expérience unique dans l’histoire olympique avec une dimension nationale très présente.

Premier festival culturel d’une telle ampleur au Canada, il marque une étape importante dans la reconnaissance du rôle de la culture au sein des Jeux.

Au-delà de son succès immédiat, il contribue à renforcer l’image de Montréal comme métropole culturelle et à affirmer la diversité des identités canadiennes et québécoises. Comme le souligne le directeur du programme Yvon DesRochers, l’objectif était de promouvoir «une culture jeune, dynamique et diversifiée». DesRochers affirmait également que la vision du comité d’organisation était que «l’art, c’est le merveilleux de la vie et le programme art et culture sera le merveilleux des olympiques».

En ce sens, Montréal 1976 illustre pleinement l’évolution du projet olympique : d’une simple compétition artistique à un véritable espace d’expression culturelle, où le sport devient le vecteur d’un dialogue entre les peuples et les cultures.

La Conversation Canada

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Et si les Jeux olympiques étaient aussi un festival culturel et artistique ? Montréal 1976 l’a fait – https://theconversation.com/et-si-les-jeux-olympiques-etaient-aussi-un-festival-culturel-et-artistique-montreal-1976-la-fait-279064

Voici comment l’art peut devenir un moteur d’autonomie et de lien social pour les aînés

Source: The Conversation – in French – By Virginie Manus, Doctorante en bioéthique – Département de médecine sociale et préventive de l’École de santé publique de l’Université de Montréal, Université de Montréal

La pratique artistique, comme la danse, peut contribuer à renforcer la qualité de vie des aînés, en soutenant leur capacité à âtre les acteurs de leur propre vie et leur sentiment d’appartenance. (Unsplash), CC BY-NC-ND

Et si les pratiques artistiques collectives pouvaient maintenir, voire renforcer l’autonomie et les relations sociales des aînés ? C’est l’hypothèse d’un projet de recherche en bioéthique qui s’appuie sur les arts pour repenser le vieillissement.


Un quart des Québécois aura 65 ans ou plus en 2031, selon les projections de l’Institut de la statistique du Québec. Cette transformation démographique bouleverse déjà notre système de santé, soumis à une pression croissante alors que les ressources humaines et financières s’amenuisent. Le modèle actuel, centré sur l’hôpital et l’hébergement, montre ses limites.

Pourtant, la perte d’autonomie, le déclin cognitif et l’isolement social ne sont pas une fatalité. De nombreuses recherches soulignent l’importance d’agir en amont, en misant sur la prévention, l’identification des signaux faibles de la dépendance et le maintien de la socialisation au sein de notre communauté. La grande majorité des aînés souhaitent vieillir chez eux, conserver leur pouvoir de décider et d’agir en somme. Comment, dès lors, réinventer des approches qui respectent leur dignité, répondent à leurs besoins tout en renforçant leurs capacités et leur agentivité ?


Cet article fait partie de notre série La Révolution grise. La Conversation vous propose d’analyser sous toutes ses facettes l’impact du vieillissement de l’imposante cohorte des boomers sur notre société, qu’ils transforment depuis leur venue au monde. Manières de se loger, de travailler, de consommer la culture, de s’alimenter, de voyager, de se soigner, de vivre… découvrez avec nous les bouleversements en cours, et à venir.


Chanter, danser, improviser, imaginer

C’est à cette question qu’entend répondre notre projet de recherche-action. À l’interface de l’art, de la bioéthique et de la santé publique, ce projet participatif vise à rejoindre 80 aînés, en partenariat avec l’organisme communautaire Les Petits Frères et la résidence Élogia du Groupe Maurice dans le premier volet pilote.

Nous faisons appel à des artistes professionnels et des partenaires publics, philanthropiques ou privés, comme la Fondation Sandra et Alain Bouchard et Prodie Santé. La coordination est assurée par Nos bouffées d’art, un organisme que j’ai récemment fondé et dont la mission est d’implanter l’art comme outil d’intervention sociosanitaire, d’en documenter et d’en promouvoir l’impact.

L’hypothèse est audacieuse : démontrer que la pratique artistique pourrait contribuer à renforcer l’autonomie et à briser l’isolement social des aînés. De 2025 à 2028, deux phases d’ateliers de pratiques artistiques collectives, animés par des artistes, sont offerts : expression corporelle par Élodie et Séverine Lombardo (alias les Soeurs Schmutt) et musique/chant choral par Allan Hurd et Régis Archambault. Cette expérimentation permettra d’éprouver le modèle d’intervention puis de le répliquer. À plus long terme, l’objectif sera d’en poursuivre le développement auprès d’un public plus large et d’explorer d’autres formats artistiques.




À lire aussi :
La danse permet d’améliorer l’équilibre et de réduire le risque de chutes chez les femmes âgées


Ces activités vont au-delà du simple loisir. Elles sont des opportunités d’apprentissage et de transmission, de partage de savoirs, de compétences et d’expériences.

Chanter en chœur mobilise la mémoire, le souffle, la coordination et l’écoute mutuelle. L’expression corporelle sollicite la motricité, travaille le rapport au corps et à l’espace, et contribue à renforcer la confiance en soi autant que la conscience sensible de la présence de l’autre. Mais ces pratiques peuvent aussi agir sur le plan relationnel : elles nourrissent l’expression de soi, la capacité à prendre sa place, à faire des choix, à oser agir, à entrer en relation, stimulent l’imaginaire et la capacité de se projeter, et peuvent in fine se prolonger hors atelier, dans la vie quotidienne et sociale. C’est ce qui nous intéresse tout particulièrement.

L’autonomie relationnelle au cœur de la démarche

Ainsi, au-delà de leurs effets physiologiques et cognitifs, ces ateliers portent une ambition éthique : permettre aux aînés de rester auteurs et acteurs de leur vie, compositeurs et interprètes.

La vulnérabilité, inhérente à toute existence humaine, ne doit pas être niée. Au contraire, elle peut devenir un terreau fertile pour renforcer l’ « autonomie relationnelle », telle qu’elle est théorisée en éthique féministe, en mettant l’accent sur trois dimensions majeures que sont l’autodétermination, l’autogouvernance et l’auto-autorisation.

Il s’agit alors de soutenir la capacité des aînés à définir leurs propres objectifs, réguler leurs actions selon leurs valeurs, se reconnaître — et être reconnus — comme agents légitimes de leur vie. La recherche pose ainsi une question centrale : l’art peut-il devenir un outil d’empowerment et un moyen de prévention sociale de la perte d’autonomie et de l’isolement ?

Une recherche à la croisée de l’art et de la bioéthique

Le projet s’appuie sur la recherche-action participative et mobilise des outils d’observation ethnographique (questionnaires, grilles d’observation triangulées, essai documentaire, études de cas), en tenant compte des contextes de vie des participants (âge, état de santé perçu, parcours de vie, réseau social).

En reconnaissant aux arts une place dans la prévention et la promotion de la santé, on ouvre la possibilité d’un rapport au vieillissement nourri par la créativité et le partage.
(Centre for Ageing Better/Unsplash), CC BY

L’évaluation porte exclusivement sur les dimensions de l’autonomie relationnelle ainsi que sur les capabilités : à choisir et à agir, à s’exprimer, appartenir à un groupe et participer à la vie sociale. Elle repose sur une triangulation entre vécu du participant, observation de l’artiste et appréciation d’un proche, afin de saisir des expériences et perceptions partagées et de renforcer la robustesse analytique.

Cette approche s’inscrit dans les orientations contemporaines en santé publique qui invitent à considérer la personne âgée dans l’ensemble de ses capacités et de ses environnements sociaux. Il ne s’agit pas de « mesurer des gestes » ni, à ce stade, d’analyser des indicateurs fonctionnels ou cliniques, mais de comprendre comment l’art soutient la capacité de choisir, d’agir et de rester en lien avec soi et les autres.

L’art est ainsi envisagé comme un levier et un véhicule sociosanitaire complémentaire aux interventions déjà en place dans les stratégies de prévention et de promotion de la santé.

Vieillir, une expérience plurielle

Trop souvent envisagé sous l’angle du déclin, le vieillissement est réduit à la perte de capacités, de forces ou de productivité, nourrissant un âgisme et un auto-âgisme délétères.

Or, vieillir n’est pas qu’une trajectoire de perte : c’est aussi une expérience plurielle, où demeurent et se développent des marges d’autonomie, de pouvoir d’agir et de créativité.

On peut imaginer un avenir où vieillir signifie rester pleinement en lien avec les autres, notamment à travers la pratique artistique.
(Fatma Sarigul/Unsplash), CC BY

Notre intervention entend ainsi démontrer, par des données empiriques, que la pratique artistique pourrait contribuer à renforcer la qualité de vie des aînés, en soutenant leur agentivité et leur sentiment d’appartenance. On peut alors imaginer un avenir où vieillir signifie rester pleinement en lien avec les autres, et où les personnes âgées ne sont plus perçues, ni ne se perçoivent, comme un fardeau improductif, mais comme passeurs d’une richesse collective essentielle à la transmission et à la cohésion sociales.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


En reconnaissant aux arts une place dans la prévention et la promotion de la santé, on ouvre la possibilité d’un rapport au vieillissement nourri par la créativité et le partage. Car l’art rend visible l’expérience humaine fondamentale — la condition de mortel, le rapport à la beauté, la quête de sens — et permet aux individus de se reconnaître dans l’expérience d’autrui. N’est-ce pas ce qu’annonçait André Malraux, en affirmant que « l’art est le plus court chemin de l’Homme à l’Homme » ?

La Conversation Canada

Virginie Manus est présidente-fondatrice de Nos bouffées d’art.
Elle a reçu des financements de la Fondation Sandra et Alain Bouchard, Prodie Santé et InvenT (Université de Montréal)

Bryn Williams-Jones ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Voici comment l’art peut devenir un moteur d’autonomie et de lien social pour les aînés – https://theconversation.com/voici-comment-lart-peut-devenir-un-moteur-dautonomie-et-de-lien-social-pour-les-aines-267781

Peut-on faire du sport en été quand il fait chaud ? Oui, mais pas n’importe comment

Source: The Conversation – in French – By Alejandro J. Almenar Arasanz, Profesor área de Fisioterapia, Universidad San Jorge

En cas de vertiges, de maux de tête intenses, de nausées, de faiblesse inhabituelle, de perte de coordination, de confusion ou de sensation d’évanouissement pendant une activité physique alors qu’il faut chaud, arrêtez-vous, trouvez un endroit frais et rafraîchissez votre corps. Somkid Thongdee/Shutterstock (no reuse)

Il est possible de s’entraîner par temps chaud en prenant certaines précautions. L’essentiel n’est pas de prouver ce dont on est capable, mais de progresser, d’être à l’écoute de son corps et d’adapter son programme.


Quand l’été arrive, les mêmes recommandations se répètent : éviter les heures les plus chaudes de la journée, rechercher l’ombre et boire de l’eau. Ce sont des conseils judicieux, surtout en période de canicule, mais ils ne correspondent pas toujours à la réalité. Certaines personnes aiment s’entraîner, transpirer, courir ou faire du vélo en plein air.

(En France, pendant les fortes chaleurs, le ministère de la santé invite à limiter au maximum l’activité physique et à privilégier les activités douces. Des gestes simples permettent d’éviter les accidents, insistent ses services. Retrouver ses conseils consacrés à la pratique sportive au moment des pics de chaleur, ndlr.)

Est-ce possible ? Oui, mais la chaleur ajoute une charge supplémentaire et oblige à adapter l’effort. Ce n’est pas la même chose de sortir pour marcher une demi-heure que de faire des séries de course à pied, un long parcours à vélo ou une séance de musculation intense. Le risque et les adaptations nécessaires dépendent de la personne, du type d’exercice pratiqué et de la durée d’exposition à la chaleur.

Un même entraînement n’est plus tout à fait le même

Pendant l’exercice, les muscles génèrent de la chaleur. Pour la dissiper, l’organisme envoie davantage de sang vers la peau et active la transpiration, tout en continuant à alimenter les muscles. C’est pourquoi un rythme habituel peut s’avérer plus exigeant en été : la perception de l’effort augmente, la fatigue survient plus tôt et les performances peuvent diminuer.

Adapter son entraînement ne signifie pas être moins en forme. Courir plus lentement, réduire le nombre de séries ou allonger les temps de repos peut demander un effort similaire à celui d’une séance plus intense par temps frais. Lors des journées de forte chaleur, le chronomètre ou la charge d’entraînement ne reflètent pas toujours tout : il convient également de prêter attention à ses sensations, à sa respiration, à sa fréquence cardiaque et à sa capacité à récupérer entre les efforts.

Transpirer aide, mais ce n’est pas une fin en soi

La transpiration est l’un des principaux mécanismes utilisés par le corps pour évacuer la chaleur, mais ce qui nous rafraîchit réellement, c’est l’évaporation de la sueur sur la peau. Lorsque l’humidité est élevée, on peut se retrouver trempé et, malgré cela, moins bien se rafraîchir.

De plus, transpirer davantage ne signifie pas s’entraîner mieux, brûler plus de graisses, ni éliminer davantage de « toxines ». Cela dépend de la température, de l’humidité, des vêtements que l’on porte, de l’intensité et de l’adaptation individuelle. C’est pourquoi il n’est pas très pertinent d’évaluer une séance en fonction du degré d’humidité du t-shirt à la fin de l’exercice : cela peut être un indicateur de l’effort fourni, mais aussi simplement de la chaleur, de l’humidité ou d’un mauvais choix de vêtements.

Un autre aspect à prendre en compte est que la tolérance à la chaleur s’acquiert à l’entraînement : une exposition progressive améliore la capacité à transpirer et à réguler la température corporelle. Un débutant ou une débutante devra donc privilégier des séances plus courtes, à intensité modérée, et les moments où il fait moins chaud. Une personne entraînée et acclimatée, en revanche, dispose d’une plus grande marge de manœuvre, mais elle n’est pas pour autant invulnérable : elle peut réduire le rythme lors des exercices d’endurance et diminuer le volume ou allonger les temps de repos lors des séances de musculation.

Manger et boire de manière raisonnable

Faire de l’exercice intense immédiatement après un repas copieux peut favoriser l’apparition d’une sensation de lourdeur, de nausées ou de troubles digestifs. Il est conseillé de laisser un délai suffisant ou, si le temps est compté, d’opter pour des aliments légers et faciles à digérer, comme un fruit, une tartine au miel ou à la confiture, un yaourt ou un petit sandwich simple. La quantité et le moment doivent être adaptés au type d’entraînement et à la tolérance de chacun.

Il est également utile de commencer la séance en étant bien hydraté. Pour une séance courte, l’eau suffit généralement, mais si l’effort se prolonge ou si la transpiration est abondante, il peut être utile de reconstituer également ses réserves en sels minéraux et en glucides.

Dans tous les cas, boire en excès (« au cas où ») n’est pas une bonne idée : l’hydratation doit être adaptée à la durée et à l’intensité de l’effort, ainsi qu’aux pertes individuelles. Une bonne règle pratique consiste à arriver à l’entraînement sans avoir très soif et à observer comment le corps réagit après : une fatigue excessive, un mal de tête ou une récupération anormalement lente peuvent être des signes indiquant que la séance, la chaleur ou l’hydratation n’ont pas été bien gérées.

S’entraîner en plein soleil ajoute une contrainte supplémentaire

Certaines personnes aiment sentir le soleil pendant leur entraînement. Il ne faut pas diaboliser cette préférence, mais il faut comprendre que le rayonnement solaire augmente la charge thermique et entraîne une exposition supplémentaire aux rayons ultraviolets.

Si vous choisissez de vous entraîner sous les rayons du soleil, il est conseillé de protéger votre peau, de porter des vêtements légers, d’avoir de l’eau à portée de main et d’accepter que certains jours, il faille réduire la durée ou l’intensité de l’exercice. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommande de limiter l’exposition pendant les heures où le rayonnement est le plus intense et de recourir à l’ombre, à des vêtements protecteurs et à une protection solaire.

Certains symptômes ne doivent pas être ignorés : en cas de vertiges, de maux de tête intenses, de nausées, de faiblesse inhabituelle, de perte de coordination, de confusion ou de sensation d’évanouissement, il faudra s’arrêter, trouver un endroit frais et rafraîchir son corps.

Il est donc possible de s’entraîner par temps chaud. L’essentiel n’est pas de prouver ce dont on est capable, mais de progresser, d’être à l’écoute de son corps et d’adapter son programme. Commençons par la colline ; ensuite, si tout se passe bien, l’Everest viendra tout seul.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Peut-on faire du sport en été quand il fait chaud ? Oui, mais pas n’importe comment – https://theconversation.com/peut-on-faire-du-sport-en-ete-quand-il-fait-chaud-oui-mais-pas-nimporte-comment-285649

Sahel : pourquoi les massacres de civils par les forces officielles sont en recul

Source: The Conversation – in French – By Marc-Antoine Pérouse de Montclos, directeur de recherches, Institut de recherche pour le développement (IRD)

Dans les trois pays de l’Alliance des États du Sahel (Mali, Niger, Burkina Faso) et au Nigeria voisin, les armées sont depuis longtemps en butte à des rébellions djihadistes – rébellions qu’elles alimentent régulièrement en massacrant des civils soupçonnés de déloyauté, ou simplement en commettant des « bavures » sanglantes. Ces derniers temps, toutefois, on semble constater une légère amélioration en la matière : apparemment, les armées tuent moins de civils qu’auparavant. Il convient toutefois de bien comprendre que les chiffres dont on dispose ne sont que des estimations et, surtout, que cette amélioration s’explique par le fait que les populations ont souvent fui les zones des combats…


On sait depuis longtemps que les massacres de civils sont contreproductifs pour les stratégies de guerre contre-insurrectionnelle qui visent à isoler les éléments rebelles en gagnant les esprits et les cœurs de la population.

Au Sahel, l’une des raisons de la résilience des groupes djihadistes tient justement aux nombreuses violations des droits de l’homme commises par les forces de défense et de sécurité. Ces brutalités n’ont pas seulement poussé des jeunes à chercher refuge dans les bras des insurgés pour échapper à l’arrestation arbitraire, à l’exécution extra-judiciaire ou à la torture en prison. En pratique, elles ont aussi légitimé le discours de djihadistes se présentant comme les défenseurs de la communauté des musulmans face à des pouvoirs impies et prédateurs.

Des abus multiples

Du Burkina Faso au Nigeria en passant par le Mali et le Niger, on ne compte plus les massacres perpétrés par des militaires, leurs supplétifs miliciens et, dans certains cas, leurs partenaires russes. Un rapport de Human Rights Watch, rendu public le 2 avril dernier, a ainsi montré que, entre janvier 2023 et août 2025, les troupes de Ouagadougou et de Bamako avaient tué trois à quatre fois plus de civils que les groupes djihadistes qu’elles étaient censées combattre : sur cette période, 1 800 personnes ont été tuées au total, dont 1 200 par les forces gouvernementales.

Ce n’est pas nouveau : en 2023, le Sénat français avait fini par reconnaître que, sur les années 2020-2021, du temps où les soldats de l’opération Barkhane (2014-2022) étaient encore déployés sur le terrain, les militaires et miliciens maliens, burkinabè et nigériens avaient éliminé autant de civils que les djihadistes.

Au Nigeria, des bases de données ont également révélé que les forces gouvernementales étaient à l’origine de la mort de plus de 55 % des victimes des affrontements recensés avec Boko Haram entre 2007 et 2019.

Il est évidemment difficile de tenir un décompte précis des hostilités. Mais la tendance générale est confirmée par les témoignages recueillis sur place. À Bama, dans le nord-est du Nigeria, un paysan se plaignait par exemple des exactions de la mouvance Boko Haram tout comme de celles de l’armée. « Mais les soldats sont pires », concluait-il après la mort de deux de ses enfants abattus par des militaires alors qu’ils étaient partis travailler aux champs. Un réfugié de Baga Kawa, un petit port de pêche du côté nigérian du lac Tchad, estimait de son côté que « la plus grande menace pour les populations, c’est l’armée, car c’est elle qui nous tue ».

Les abus contre des civils prennent diverses formes, de l’exécution extra-judiciaire au viol en passant par l’extorsion, les mauvais traitements ou la détention illégale. Au Nigeria, c’est aujourd’hui l’armée de l’air qui est à la manœuvre en bombardant des marchés et des villages entiers. Officiellement, l’objectif est de s’en prendre à des camps de Boko Haram. Chaque fois, la hiérarchie parle d’erreurs qui, en l’occurrence, tuent des dizaines de paysans ayant eu pour tort de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment.

Au Burkina Faso, ces bavures sont plutôt le fait des escortes qui tirent à vue sur tout ce qui bouge lorsqu’elles encadrent les convois chargés de ravitailler les villes de province assiégées par des djihadistes. À l’occasion, les bataillons d’intervention rapide, créés fin 2022 par le capitaine Ibrahim Traoré quelques mois après son arrivée au pouvoir à l’issue d’un putsch militaire, opèrent aussi des raids meurtriers dans les campagnes, sans même prévenir les troupes régulières stationnées à proximité.

Le rôle des milices

Assurément, l’arrivée au pouvoir de juntes militaires et la « milicianisation » de la réponse à la menace djihadiste ont beaucoup joué contre le respect des droits de l’homme en temps de guerre. Dans la région, les autorités ont en effet cherché à pallier le manque d’effectifs de leurs troupes en confiant à des supplétifs le soin d’assumer les tâches les plus sales de la lutte contre le terrorisme. Selon le rapport précité de Human Rights Watch à propos du Burkina Faso, les pires abus ont ainsi été enregistrés quand l’armée est intervenue aux côtés des miliciens koglweogo, les VDP (Volontaires pour la défense de la patrie).

Le Niger pourrait à présent connaître le même sort : la junte y a formalisé en mars 2026 des organisations territoriales d’autodéfense appelées à être équipées en armes pour repérer, dénoncer et arrêter les suspects. En pratique, ces milices peuvent tuer des civils en toute impunité car elles rendent peu de comptes à des militaires qui bénéficient eux-mêmes de l’immunité du secret-défense.

Ces dernières années, cependant, les forces gouvernementales de pays comme le Burkina Faso (depuis 2025) ou le Nigeria (depuis 2020) semblent moins directement impliquées dans des massacres à grande échelle. Faut-il y voir une professionnalisation des pratiques militaires ? Se pourrait-il donc que les officiers nigérians et burkinabè soient davantage conscients des effets pervers de ces tueries qui légitiment et renforcent les groupes djihadistes ?

Des militaires et des djihadistes plus « aimables » ?

L’hypothèse selon laquelle les militaires auraient amélioré leur comportement est évidemment avancée par les premiers intéressés. Elle est également favorisée par certains coopérants occidentaux qui, au Nigeria, veulent continuer de croire aux mérites de formations censées apprendre le respect des droits de l’homme aux soldats africains. Dans le cas de la France, par exemple, une telle perspective correspond bien à la volonté de faire oublier les échecs de l’opération Barkhane au Sahel en se repositionnant vers les pays du golfe de Guinée et en renouant le dialogue avec le Tchad, dont le président Mahamat Idriss Déby a officiellement été reçu à l’Élysée en janvier 2026.

D’ordre tactique et non humanitaire, le souci d’épargner des vies humaines pourrait aussi répondre à l’évolution de certains groupes djihadistes, qui ont dû apprendre à composer avec la population à mesure qu’ils s’enracinaient dans les campagnes. Au Nigeria, la branche ralliée à l’organisation État islamique, ISWAP (Islamic State West Africa Province), a ainsi la réputation d’être plus respectueuse des civils que les autres factions de la mouvance Boko Haram.

Au Burkina Faso, le JNIM (Jamāʿat nuṣrat al-islām wal-muslimīn) d’Iyad ag-Ghali et la Katiba Macina d’Amadou Kouffa ont également adouci leur position. Depuis 2021, ils ne communiquent plus de vidéos d’exécutions de femmes adultères. En 2025, l’adjoint d’Amadou Kouffa, Mahmoud Barry, dit « Abou Yehiya », a pour sa part commencé à diffuser des prêches invitant ses combattants à éviter les bavures et à épargner les civils. L’objectif est, tout à la fois, d’obtenir le soutien de la population et de recruter des jeunes en les conviant à participer à la protection de leurs communautés contre les exactions des forces burkinabè et des katibas rivales de l’État islamique au Sahel.

De l’invisibilisation des massacres

Plusieurs éléments invitent cependant à relativiser l’éventualité d’une « humanisation » des belligérants de la zone. Tout d’abord, il semble peu probable que les armées de la région aient pu soudainement améliorer leur comportement quand on connaît leurs fragilités structurelles, la faiblesse de leurs chaînes de commandement, la récurrence de leurs mutineries, leur indiscipline notoire, la rapidité de leurs recrutements, la réduction des temps de formation et le temps long que requiert un véritable reformatage des appareils sécuritaires.

L’hypothèse d’un adoucissement des stratégies de répression ne correspond pas non plus au durcissement des juntes au pouvoir dans les trois pays qui composent l’Alliance des États du Sahel, à savoir le Burkina Faso, le Mali et le Niger, qui se sont tous retirés de la Cour pénale internationale.

En réalité, les abus sont moins visibles parce que les médias ont été verrouillés par les dictatures en place. Les journalistes occidentaux comme africains n’ont quasiment plus accès aux zones de conflit, ou bien doivent être « embarqués » dans des unités militaires, comme au Nigeria. La tendance est d’autant plus marquée que les forces gouvernementales ont elles-mêmes perdu du terrain. Dans la région nigériane du Borno, par exemple, l’armée s’est retranchée à l’intérieur de grosses casernes, les supercamps, qui laissent le champ libre aux insurgés dans les campagnes. Dans le nord et l’est du Burkina Faso, les soldats se sont repliés dans les villes et sont avérés incapables de protéger les VDP actifs dans les campagnes, qui ont commencé à déserter et qui sont en conséquence moins à même de commettre des atrocités contre les villageois suspectés de sympathies djihadistes.

La politique de la terre brûlée, à cet égard, explique pour beaucoup la réduction des massacres. Dans les zones de conflit, les populations rurales ont, en effet, été évacuées manu militari vers des camps de déplacés, ou bien sont parties d’elles-mêmes vers les villes. Dans les campagnes, il y a tout simplement moins de gens à tuer pour les belligérants. Mais une telle situation ne laisse guère présager une sortie de crise.

The Conversation

Marc-Antoine Pérouse de Montclos ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Sahel : pourquoi les massacres de civils par les forces officielles sont en recul – https://theconversation.com/sahel-pourquoi-les-massacres-de-civils-par-les-forces-officielles-sont-en-recul-285449