Les fuites de données de Bercy et de l’éducation nationale auraient-elles pu être techniquement évitées ?

Source: The Conversation – France in French (2) – By Charles Cuvelliez, Ecole Polytechnique de Bruxelles, Université Libre de Bruxelles, Université Libre de Bruxelles (ULB)


L’ESSENTIEL

  • Au mois d’août, plusieurs attaques informatiques ont provoqué des fuites de données officielles dans différents services publics et administrations : impôts, cadastre, succession, ministère de l’éducation nationale…

  • La méthode employée par les hackers est tristement simple : ils ont usurpé les identifiants de connexion d’utilisateurs autorisés pour entrer sur les réseaux puis télécharger les données sans éveiller l’attention.

  • Des solutions techniques qui limitent la portée de ce type d’attaque existent. Comment les mettre en œuvre à l’échelle gigantesque de services étatiques ?


La première fuite de données, connue le 12 août, concernait les données fiscales de 350 000 particuliers et l’accès à des listes de messages échangés avec l’administration. La deuxième fuite, révélée le 13 août, concerne les données cadastrales, au maximum 433 485 particuliers et 1 082 professionnels. Une troisième fuite de données a été révélée, presque en direct, lors de la conférence de presse du ministre de l’action et des comptes publics David Amiel, le 18 août, et rapidement « coupée ». Il s’agissait cette fois de données de successions. Enfin, le groupe Zerobytes, qui avait revendiqué les deux premières attaques, a revendiqué un accès et un vol de données au ministère de l’éducation nationale, qui concernerait encore plus de données, accumulées sur deux décennies.

Voilà donc des hackers en possession d’une somme de données officielles d’identification dont ils n’avaient jamais osé rêver.

Ces fuites sont le résultat d’attaques peu sophistiquées, sur lesquelles on peut poser un diagnostic – et donc réfléchir à un remède et à des mesures de prévention. Dans ce cas, ce n’est pas comme si l’intelligence artificielle (IA) avait de nouveau fait preuve de capacités cyber inouïes…

Un type d’attaques commun et facile à mettre en œuvre

Au-delà de la revendication de ces attaques par un même acteur (Zerobytes), qui pourrait n’être qu’un intermédiaire chargé de commercialiser les données dérobées, une question se pose : qu’ont en commun les compromissions ayant touché les systèmes fiscaux, le cadastre, les données de succession ou encore celles du ministère de l’éducation nationale, qu’on imagine pourtant hébergées et administrées par des services distincts de l’État ?

La réponse est simple et inquiétante. Nul besoin de recourir à une intelligence artificielle sophistiquée ni d’exploiter une vulnérabilité inconnue. Dans chacun de ces cas, la compromission a reposé sur l’usurpation d’un même accès légitime. Une fois ce point d’entrée obtenu, les attaquants ont pu progresser d’un système à l’autre, qu’ils soient physiquement séparés ou simplement isolés de manière logique au sein d’infrastructures partagées, en procédant méthodiquement, sans précipitation.

L’attaquant serait parvenu à contourner ou à neutraliser l’« authentification multifacteur » qui permet, dans ce cas précis, aux agents de l’État d’accéder à leurs comptes informatiques. Cette méthode d’authentification est considérée comme l’un des mécanismes de protection les plus efficaces. Son principe est simple : un mot de passe ne suffit pas et une seconde preuve d’identité, telle qu’un code temporaire reçu sur un téléphone mobile, est également requise.

Dans son courrier aux contribuables, les autorités affirment qu’il s’agit de la compromission de l’identité numérique d’un agent, utilisée sur un point d’accès légitime à distance, un réseau privé virtuel (VPN). Il s’agit donc bien, dit ce courrier, de la combinaison de deux identités distinctes : celle d’un agent de la Direction générale des finances publiques et celle d’un tiers disposant d’une autorisation d’accès aux systèmes.

Ce n’est pas tout : une fois à l’intérieur, l’auteur de l’intrusion a semblé bénéficier de droits d’accès nettement plus étendus que ce qu’exigeait la fonction apparente de l’agent dont l’accès a été usurpé. Cette situation s’explique sans doute par l’existence de relations de confiance numériques entre systèmes et par le recours à des mécanismes d’« authentification fédérée ».

Ces dispositifs, utilisés dans les grandes organisations, permettent aux usagers d’accéder à plusieurs systèmes sans avoir à se réauthentifier continuellement. Leur objectif est d’améliorer la fluidité des usages qui, si le système est mal conçu, peut se traduire par une ouverture excessive des droits d’accès. C’est comme si un visiteur admis dans les galeries du Louvre pouvait aussi accéder aux œuvres des réserves, et même les toucher, sans contrôle supplémentaire.

Vers le déploiement de réseaux plus segmentés, dits « zéro confiance »

Même lorsqu’un utilisateur a été authentifié et est dans le réseau d’une organisation, la confiance qui lui est accordée ne devrait jamais être considérée comme acquise.

C’est le principe des architectures dites de « zéro confiance » (zero trust), un concept développé depuis plusieurs années. La légitimité d’un utilisateur est évaluée en permanence à partir de multiples critères : ses habitudes d’utilisation, sa localisation, l’heure de connexion ou encore les ressources auxquelles il cherche à accéder. La confiance n’est donc plus accordée une fois pour toutes ; elle évolue en fonction du caractère attendu ou inhabituel des actions réalisées.

Dans un tel modèle, un attaquant utilisant des identifiants valides aurait davantage de risques d’être repéré lorsqu’il s’écarte des comportements habituels du compte compromis. Mais ces architectures restent encore peu déployées à grande échelle.

Elles exigent de sortir de l’idée que tout ce qui est à l’intérieur du réseau, puisqu’il y a été dûment authentifié, est digne de confiance, un employé, un collègue qu’on connaît bien. Or, les systèmes d’information contemporains sont aussi devenus particulièrement complexes, ouverts sur Internet et interconnectés avec un vaste écosystème de fournisseurs, de sous-traitants et de prestataires techniques. Dans cet environnement, les points d’accès se multiplient et les frontières traditionnelles du réseau perdent de leur pertinence.

On ne peut plus continuer à raisonner selon une logique binaire opposant, d’un côté, les utilisateurs authentifiés auxquels une confiance quasi totale serait accordée et, de l’autre, ceux qui demeurent à l’extérieur. Considérer qu’un utilisateur peut accéder librement à l’ensemble des ressources dès lors qu’il a franchi la première étape d’authentification constitue aujourd’hui une faiblesse. La question n’est plus seulement de contrôler qui entre dans le réseau, mais aussi de vérifier en permanence ce qu’il est autorisé à y faire.

Néanmoins, il faut bien comprendre que déployer une architecture « zéro confiance » à l’échelle d’une administration publique, composée d’une multitude de réseaux anciens et de centaines de milliers de comptes d’accès, est un objectif plus complexe qu’il n’y paraît.

À court terme, la priorité doit être le renforcement des capacités de détection et la gestion rigoureuse des habilitations, strictement alignées sur les fonctions exercées. Lorsqu’un agent change de poste, les droits associés à ses responsabilités précédentes devraient être systématiquement révoqués. S’il les cumule à chaque changement de poste, il aura à la fin de sa carrière plus d’accès que le président de la République !

Extraire les données discrètement, encore plus simple que de pénétrer dans le réseau

L’attaquant est parvenu à consulter les données puis à les extraire sans déclencher d’alerte apparente. Il est probable qu’il a d’abord testé les mécanismes de surveillance. Une fois ce repérage effectué, l’exfiltration a pu commencer de manière progressive, en distribuant les requêtes dans le temps et entre les systèmes et en s’appuyant sur des commandes tout à fait ordinaires. Ainsi, l’exfiltration a permis de se fondre dans l’activité habituelle d’un réseau.

Ainsi, même si le point d’entrée utilisé par l’attaquant a fini par être identifié et neutralisé, il n’est pas étonnant que l’exfiltration ait pu se produire sans être détectée : on se méfie moins de ce qui est à l’intérieur que de ce qui vient de l’extérieur.

L’attaquant, une fois à l’intérieur, n’a pas déployé de rançongiciel (les systèmes d’où ont été volées les données n’ont pas été bloqués ni chiffrés pour exiger une rançon), ce qui suggère que des compétences techniques limitées ont suffi à vaincre rien de moins que les systèmes d’information de l’État qu’on aurait pu imaginer imprenables (et gare à la relance de l’attaque).

Et maintenant ? Comment les données peuvent être exploitées par des acteurs malveillants

Ce sont surtout les usages potentiels de ces données qui doivent susciter aujourd’hui les inquiétudes.

Le risque le plus immédiat est la fraude financière : faux avis d’imposition, ordres de virement frauduleux ou factures falsifiées. Les données cadastrales exposées pourraient également servir à cibler des propriétaires immobiliers dans le cadre d’escroqueries liées à la propriété ou à la location, voire de menaces physiques. L’expérience récente des entrepreneurs de cryptomonnaies a montré à quel point la divulgation d’informations relatives au domicile pouvait accroître les risques de sécurité personnelle.

Il faut aussi s’attendre à une recrudescence des attaques d’hameçonnage : courriels, appels téléphoniques ou messages texte pourront se présenter sous les traits de l’administration fiscale, d’un employeur, d’un fournisseur ou d’un établissement bancaire. La précision des données compromises permettra certainement aux fraudeurs de personnaliser leurs approches, de gagner plus facilement la confiance de leurs victimes et, par conséquent, d’augmenter l’efficacité de leurs campagnes.

À plus long terme, l’exploitation de ces informations est du pain béni pour la guerre hybride. À l’approche d’échéances électorales – et non des moindres – en France, des acteurs étatiques hostiles pourraient utiliser ces données pour alimenter des opérations d’influence et fragiliser la confiance du public.

On ne manquera pas de rapprocher cet incident de la procédure engagée par la Commission européenne contre la France pour la transposition tardive de la directive européenne NIS2. Celle-ci impose aux secteurs critiques (réseaux de transport d’énergie, chemins de fer…) et aux services essentiels de renforcer leur cybersécurité, leurs capacités de détection et leur résilience précisément pour réduire la probabilité et l’impact de ce type d’événements.

Si vous êtes une organisation et que vous n’avez ni d’authentification multifacteur ni de gestion des accès (ou « habilitation ») en fonction du poste occupé, la même mésaventure risque de vous arriver très vite. Commencez par cela !

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Les fuites de données de Bercy et de l’éducation nationale auraient-elles pu être techniquement évitées ? – https://theconversation.com/les-fuites-de-donnees-de-bercy-et-de-leducation-nationale-auraient-elles-pu-etre-techniquement-evitees-290489

Les tornades sont-elles plus fréquentes qu’avant ? Peut-on les prévoir ?

Source: The Conversation – in French – By Flavio Pons, Chercheur chez Science Partners; chercheur associé au LSCE au Laboratoire des Sciences du Climat et de l’Environnement (LSCE), Université Paris-Saclay

Lundi 24 août, le sud-ouest de la France était en vigilance orange pour orage, quand une tornade a frappé le village de Pomas, au sud de Carcassonne, dans l’Aude, faisant plusieurs blessés et touchant des centaines d’habitations.

Retour avec Flavio Pons, spécialiste des tornades et chercheur associé au Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement, sur ce phénomène rare en Europe, sur les effets du changement climatique et sur notre capacité à les prévoir.


The Conversation : Qu’est-ce qu’une tornade ? Comment se forme-t-elle ?

Flavio Pons : Une tornade est définie comme un tourbillon qui est en contact avec le sol et connecté à la base d’un nuage orageux. Le diamètre et la longueur de la trajectoire d’une tornade varient considérablement. Le diamètre va de quelques mètres à plusieurs centaines, voire plus d’un kilomètre pour les tornades les plus imposantes : la plus grande tornade jamais observée à ce jour, survenue à El Reno, dans l’Oklahoma, le 31 mai 2013, a atteint un diamètre maximal d’un peu plus de quatre kilomètres.

La longueur de la trajectoire dépend à la fois de la vitesse de déplacement et de la durée du phénomène. Certaines tornades sont presque stationnaires, d’autres se déplacent à une vitesse pouvant atteindre 100 kilomètres par heure, voire plus – il s’agit ici de la vitesse de déplacement, et non de celle du vent qui tourne dans le tourbillon. Certaines ne durent que quelques secondes, d’autres plus d’une heure. La trajectoire peut donc aller de quelques mètres à plusieurs centaines de kilomètres. Tous ces paramètres ne sont pas systématiquement liés à l’intensité, à l’exception de la durée : alors que les tornades de courte durée peuvent présenter n’importe quelle intensité, celles dont la durée de vie est particulièrement longue sont, généralement, également violentes.

En règle générale, les tornades européennes ont tendance à être de petite taille et à avoir une durée de vie relativement courte, à quelques rares exceptions près.

C’est le contact avec le sol qui lui permet de générer des dégâts. Parfois, on observe des nuages en tube, qui ne sont pas en contact avec le sol, mais ce ne sont pas vraiment des tornades.

La formation d’une tornade nécessite un orage, et donc une instabilité et de l’humidité pour déclencher l’orage. En plus de ces ingrédients orageux, il faut l’ingrédient principal de la tornade : le cisaillement du vent. Il s’agit d’une variation d’intensité et de la direction du vent avec l’altitude. Cette variation génère une rotation de l’air dans l’atmosphère, que l’on appelle aussi « vorticité », qui est la propension de l’atmosphère à former des tourbillons.

Enfin, il faut des courants ascensionnels dans l’orage, qui sont capables de soulever cet air en rotation, de le verticaliser, pour créer la tornade au-dessous de l’orage.

Dans des cas comme celui de lundi 24 août, la rotation s’étend à l’ensemble de l’orage, générant ce que l’on appelle un « orage supercellulaire ». Dans ce cas, la partie de l’orage qui contient des courants ascendants tourne dans son intégralité et prend le nom de « mésocyclone », ce qui facilite encore davantage la formation d’une tornade. Les tornades peuvent se produire avec tous les types d’orages, mais les plus violentes sont toujours liées à des supercellules.

Qu’est-ce qui a permis la formation de la tornade du 24 août dans l’Aude ?

F. P. : Les conditions orageuses sont assez courantes en fin d’été : on a accumulé beaucoup de chaleur, d’humidité, qui sont autant d’énergie à disposition pour créer des orages en général. La mer Méditerranée est assez chaude et constitue un réservoir habituel en cette saison.




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Pour être plus précis, à l’heure actuelle, la Méditerranée affiche une température moyenne d’environ 28 degrés, avec certaines zones dépassant les 30 degrés, et un écart d’environ 2 degrés par rapport à la moyenne de 1991-2020. Nous enregistrons actuellement le record historique de température de la Méditerranée depuis le début des observations, avec une « vague de chaleur marine » persistante, allant de modérée à extrême selon les zones. Il ne s’agit pas d’un cas isolé : la Méditerranée est l’une des mers qui se réchauffent le plus rapidement, ce qui contribue à en faire un point chaud du réchauffement climatique, mais aussi à fournir une quantité toujours plus importante d’énergie disponible pour les orages et les cyclones méditerranéens, en particulier entre la fin de l’été et l’automne.

Dans ce cas en particulier, une zone dépressionnaire s’est formée sur l’océan Atlantique entre vendredi et samedi dernier juste à l’ouest du Portugal. Jusque-là rien d’exceptionnel : on a beaucoup de dépressions qui viennent de l’Atlantique, surtout en automne en général, mais en fin d’été, on commence à voir quelques épisodes dépressionnaires comme celui-ci.

La particularité dans ce cas est que cette dépression avait des caractéristiques subtropicales : elle était vraiment pleine d’air chaud et très humide, alors qu’habituellement les dépressions atlantiques ont plutôt un cœur froid. Ça, c’est une situation très particulière, même si ce n’est pas non plus la première fois qu’on voit ce type de dépression à cœur chaud.

Hier, cette dépression s’est approchée de la France, apportant de l’air chaud, humide et instable, chargé d’une grande quantité d’énergie propice au développement d’orages violents. On avait également remarqué que la disposition des vents dans le sud-est de la France, lundi 24, était particulièrement favorable aussi à une rotation au sein des orages, et donc éventuellement des tornades.

En somme, on a eu la formation d’orages très forts, dus à toute cette énergie provenant de l’Atlantique et de la mer Méditerranée, auxquels s’est ajoutée une variation verticale de la direction et de l’intensité du vent propice à la rotation dans le sud-ouest. Les ingrédients étaient réunis, dans une configuration peu typique pour la région, et c’est pour ça qu’on a pu observer une tornade d’intensité considérable pour la France.

Est-ce que les tornades sont rendues plus fréquentes par le changement climatique ?

F. P. : C’est une très bonne question, et c’est exactement mon sujet de recherche. Il est très difficile de répondre, parce qu’il y a plusieurs ingrédients qui sont requis simultanément pour former une tornade et que les changements climatiques en augmentent certains et pourraient en diminuer d’autres.

Ce que l’on peut dire avec certitude, c’est que, en général, plus l’air est chaud, plus il peut contenir d’humidité et plus il y a d’énergie disponible pour les orages. Avec le réchauffement de la mer Méditerranée, dans une région comme le sud de la France, on a en général plus d’énergie ; donc on s’attend à une fréquence plus élevée d’orages violents. On sait que le changement climatique augmente également le phénomène de la grêle dans certaines régions de la Méditerranée, notamment dans le nord de l’Italie, mais aussi dans le sud de la France.

Par contre, pour ce qui est du risque de tornades, c’est plus compliqué, principalement parce que ce sont des phénomènes assez rares en Europe – avec quelques dizaines d’événements par an en France –, et parce que nous n’avons pas vraiment de réseau d’observation efficace des tornades.

On a peu d’historiques, peu d’échantillons bien documentés, car il faut des systèmes d’observation très sophistiqués pour les tornades. Il faut que quelqu’un la voie et la signale, ou bien un réseau de radars très dense, avec des caractéristiques techniques que nous n’avons pas de façon standard dans les radars européens. Aux États-Unis, au contraire, où les tornades sont plus fréquentes, elles sont très bien documentées depuis environ les années 1950. On y a plutôt remarqué un changement de distribution spatiale des tornades, plutôt qu’une augmentation ou une diminution de leur nombre.

Donc, ce que l’on peut dire, c’est que certains des ingrédients augmentent en Europe avec les changements climatiques, mais on ne peut pas encore, à ce stade de la recherche, dire avec confiance que le risque de tornade a augmenté de manière significative.

Il est aussi difficile de savoir s’il y a plus d’événements ou si on en parle davantage parce que plus de monde est capable de les signaler sur les réseaux sociaux et de les capter en vidéo, par exemple. Ce phénomène, que l’on appelle « biais d’observation », rend difficile la distinction entre les véritables tendances et l’augmentation du nombre de signalements due aux progrès technologiques et à une plus grande sensibilisation du public.

Peut-on prévoir les tornades, et à quelles échéances ?

F. P. : Étant passionné par ce phénomène, je consulte personnellement les cartes météo, et je suis également les bulletins officiels et plusieurs autres météorologues sur les réseaux sociaux. Dans ce cas, je dirais que c’était déjà possible de dire un ou deux jours avant qu’il y avait un risque de tornade pour le lundi 24 : on peut détecter peut-être deux, trois jours à l’avance des situations qui sont favorables au développement des tornades, comme des zones orageuses. Mais si on peut dire qu’il y aura un risque d’orage très fort et une possibilité de tornade dans le sud-ouest de la France, on ne peut pas dire que dans tel ou tel ville ou village, à telle heure, il y aura une tornade de telle intensité. C’est absolument impossible aujourd’hui.

Au mieux, ce qui se fait aux États-Unis, c’est du nowcasting (que l’on pourrait traduire par « vision » en contraste à « pré-vision », ndlr). Ça veut dire qu’un météorologue suit chaque orage, grâce à des radars et à des chasseurs d’orage, et qu’il donne une alerte avec quelques dizaines de minutes d’avance, ce qui peut donner le temps aux gens d’aller se réfugier dans une cave, par exemple.

Aujourd’hui, il est complètement impossible de faire du nowcasting au niveau des prévisions nationales en Europe : on n’a pas les réseaux radar, ni les réseaux de chasseurs d’orage, ni même, je dirais, suffisamment de météorologues qui peuvent être impliqués juste pour faire du nowcasting. Ce sont jusqu’à présent des événements tellement rares qu’il est difficile d’investir dans un système de détection spécialisé. De mon point de vue, évidemment, ce serait bien d’avoir ces capacités, peut-être au niveau européen pour alléger la charge financière et coordonner les actions.


Propos recueillis par Elsa Couderc.

The Conversation

Flavio Pons ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Les tornades sont-elles plus fréquentes qu’avant ? Peut-on les prévoir ? – https://theconversation.com/les-tornades-sont-elles-plus-frequentes-quavant-peut-on-les-prevoir-290474

Des cartes de scènes d’homicide dans trois villes anglaises bousculent nos idées reçues sur la violence au Moyen Âge

Source: The Conversation – in French – By Stephanie Brown, Lecturer in Criminology, University of Hull

Assassinat, au VIIIᵉ siècle avant notre ère, du roi semi-légendaire Candaule de Lydie par Gygès, sur ordre de la reine. Manuscrit enluminé de *la Cité de Dieu*, de saint Augustin (Vᵉ siècle de notre ère), par Maître François (vers 1475). Author provided, CC BY-SA

Contrairement aux idées reçues, ce n’étaient pas les quartiers les plus pauvres qui étaient les plus dangereux au Moyen Âge. À Londres, à York et à Oxford, les homicides se concentraient dans les centres économiques et les espaces de prestige, où se jouaient rivalités et démonstrations d’honneur.


Un récent sondage YouGov pointait que le mot que les États-Uniens associent le plus spontanément au Moyen Âge est « violent ». Les villes médiévales sont souvent imaginées comme des lieux où la violence surgit à chaque coin de rue, où chaque ruelle peut devenir une scène de crime et où la moindre bagarre de taverne se termine dans un bain de sang. Pourtant, nos travaux récents dressent un tableau bien plus nuancé et, à certains égards, étonnamment familier.

Dans le Londres, le York et l’Oxford du XIVᵉ siècle, les homicides se concentraient dans un nombre limité de points chauds, souvent sur des tronçons de rue de seulement 200 à 300 mètres. Comme dans les villes d’aujourd’hui, la criminalité n’était pas répartie uniformément, mais se focalisait autour de certaines rues et intersections où se croisaient personnes, marchandises et enjeux de prestige social. La différence la plus surprenante est qu’au Moyen Âge, les quartiers les plus animés et les plus riches étaient aussi souvent les plus dangereux.

Caïn tuant Abel, détail d’un vitrail de la grande baie orientale de la cathédrale d’York
Caïn tuant Abel, détail d’un vitrail de la grande baie orientale de la cathédrale d’York.
Author provided, CC BY-SA

Notre projet de cartographie des homicides au Moyen Âge (Medieval Murder Map) s’appuie sur les enquêtes des coroners (des investigations menées par un jury à la suite d’un décès suspect, NdT) pour localiser avec précision 355 homicides commis entre 1296 et 1398. Ces archives indiquent où le corps a été découvert, quand l’agression a eu lieu, quelle arme a été utilisée et, parfois, les querelles, rivalités ou insultes à l’origine du drame.

Les affaires recensées dans les registres des coroners ont ensuite été géocodées – c’est-à-dire que les descriptions des lieux ont été converties en coordonnées géographiques (latitude et longitude) – à partir des cartes thématiques réalisées par l’équipe scientifique du Historic Towns Trust. Il en ressort une reconstitution saisissante de la violence urbaine, rue par rue, dans les villes anglaises d’il y a sept siècles.

Les résultats font apparaître des tendances frappantes. Les homicides se concentraient autour des marchés, des grands axes de circulation, des quais et des espaces cérémoniels. Ces lieux, où l’activité était particulièrement intense, constituaient des points de rencontre entre la vie économique et la vie sociale, mais aussi des scènes où les conflits pouvaient se dérouler sous les yeux du public.

Le dimanche était particulièrement meurtrier. Après la messe du matin, l’après-midi était souvent consacré à la boisson, aux jeux et aux disputes. Les violences atteignaient leur pic au moment du couvre-feu, au début de la soirée.

Trois villes, trois réalités

Les trois villes étudiées présentaient des niveaux de violence très différents. À Oxford, le taux d’homicides était trois à quatre fois plus élevé qu’à Londres ou à York.

Cette situation n’avait rien d’aléatoire. L’université médiévale attirait de jeunes hommes âgés de 14 à 21 ans, souvent éloignés de leur famille, armés et imprégnés d’une culture de l’honneur et de la loyauté envers leur groupe. Les étudiants s’organisaient en « nations », selon leur région d’origine, et les rivalités entre étudiants du nord et du sud de l’Angleterre dégénéraient régulièrement en affrontements de rue.

Les privilèges juridiques accordés aux clercs, catégorie qui incluait les étudiants, les soustrayaient souvent aux poursuites engagées en vertu du droit commun. Cette quasi-impunité favorisait un climat dans lequel les violences les plus graves pouvaient prospérer sans grand risque de sanction.

Chaque point chaud avait sa propre dynamique. À Londres, Westcheap, le cœur commercial et cérémoniel de la ville, était le théâtre d’homicides liés aux rivalités entre guildes, aux conflits professionnels et aux actes de vengeance commis en public. À l’inverse, le très animé front de la Tamise, le long de Thames Street, voyait éclater des querelles soudaines entre marins et marchands, de simples altercations pouvant rapidement tourner au drame.

À York, l’un des secteurs les plus dangereux se situait sur Micklegate, le principal accès méridional à la ville, menant au pont d’Ouse. Plus qu’une simple porte d’entrée, ce quartier constituait un important pôle commercial et civique, bordé de boutiques et d’auberges, où se déroulaient processions et rassemblements publics. Un tel espace favorisait naturellement les rencontres entre voyageurs, marchands et habitants… mais aussi les conflits.

Un autre point chaud de York se trouvait dans Stonegate, une rue prestigieuse située sur le parcours menant à la cathédrale d’York. Ces schémas reflètent la combinaison propre à York entre activités commerciales, cérémonies et vie civique : les lieux de richesse et de représentation y faisaient aussi office de théâtre des rivalités, des vengeances et des démonstrations publiques d’honneur.

À Oxford, la concentration des homicides dans le quartier universitaire et ses environs reflétait les tensions permanentes entre étudiants et habitants, mais aussi les divisions au sein même de la communauté étudiante. Les affrontements étaient souvent alimentés par l’alcool, les insultes et la volonté de défendre l’honneur de son groupe, l’épée ou le couteau à la main.

La géographie de la violence médiévale était autant déterminée par la visibilité des lieux que par les occasions qu’ils offraient. Les rues les plus fréquentées et les marchés centraux rassemblaient le plus grand nombre de rivaux potentiels et de témoins, ce qui en faisait des scènes idéales pour régler ses comptes tout en préservant, voire en renforçant, sa réputation. Un homicide commis en public pouvait ainsi adresser un message clair à une guilde rivale, à une faction ennemie ou à l’ensemble de la communauté.

De ce point de vue, la logique urbaine de la violence au Moyen Âge fait écho aux phénomènes observés dans les villes contemporaines, où certains microsecteurs concentrent durablement une part disproportionnée de la criminalité. La différence est qu’en Angleterre médiévale la pauvreté n’était pas le principal facteur explicatif. Les quartiers périphériques les plus modestes faisaient l’objet de moins d’enquêtes pour homicide, tandis que les secteurs les plus riches et les plus prestigieux étaient souvent les plus dangereux.

La cartographie des homicides au Moyen Âge offre une occasion rare de voir la ville médiévale telle que ses habitants la vivaient : un espace où les rues elles-mêmes façonnaient les rythmes de la violence et où la richesse, le pouvoir et la promiscuité pouvaient se révéler aussi meurtriers que la pauvreté ou l’abandon. Loin d’être aléatoire, la violence médiévale obéissait à des logiques précises, inscrites dans la géographie même de la ville.

The Conversation

Stephanie Brown a reçu des financements de l’Economic and Social Research Council (ESRC).

Manuel Eisner ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Des cartes de scènes d’homicide dans trois villes anglaises bousculent nos idées reçues sur la violence au Moyen Âge – https://theconversation.com/des-cartes-de-scenes-dhomicide-dans-trois-villes-anglaises-bousculent-nos-idees-recues-sur-la-violence-au-moyen-age-287093

Corsets, crinolines et maquillage au plomb… Quand la mode mettait la vie des femmes en péril

Source: The Conversation – in French – By Naomi Braithwaite, Associate Professor in Fashion and Material Culture, Nottingham Trent University

La crinoline, aussi encombrante qu’inflammable, fut l’une des tendances vestimentaires les plus dangereuses de l’histoire. Musée Carnavalet – Histoire de Paris

Des crinolines qui s’embrasent aux coiffures au radium, l’histoire de la mode est jalonnée de tendances aussi spectaculaires que dangereuses. Certaines ont laissé bien plus que de simples souvenirs vestimentaires.


Suivre les dernières tendances de la mode implique parfois de sacrifier sa santé et son confort au nom du style. Les tendances actuelles, des gaines ultracompressives aux ballerines peu protectrices, en passant par les cabas surdimensionnés, ont déjà fait le malheur de nombreux adeptes de la mode. Mais elles restent bien inoffensives comparées à certaines lubies vestimentaires du passé, dont quelques-unes pouvaient même être mortelles.

Les chaussures qui donnent le vertige

Inventés dans les années 1950, les talons aiguilles ont suscité des réactions contrastées. Pour beaucoup de femmes, ils sont devenus un symbole de féminité et d’émancipation, tout en offrant quelques précieux centimètres supplémentaires. D’autres, en revanche, les jugeaient très difficiles à porter.

Très vite, des inquiétudes sont apparues quant aux risques qu’ils représentaient. En 1953, le magazine britannique de photojournalisme Picture Post consacrait un reportage intitulé « The Hazards of the Stiletto Heel » (« Les dangers du talon aiguille »), relayant les mises en garde de médecins face aux blessures que ces chaussures pouvaient provoquer, de la simple entorse aux fractures.

Des décennies plus tard, les inquiétudes concernant les effets néfastes des chaussures à talons hauts n’ont pas disparu. Des études ont mis en évidence un lien direct entre le port régulier de talons hauts et les lésions musculo-squelettiques.

Mais les talons aiguilles ne sont pas seulement dangereux pour celles qui les portent. En 2016, The Telegraph rapportait qu’ils avaient été utilisés comme armes dans des centaines d’agressions au Royaume-Uni. En 2013, l’Américaine Ana Trujillo, surnommée la « tueuse au talon aiguille », a été condamnée à la prison à vie après avoir tué son compagnon en le frappant à 25 reprises avec un escarpin bleu en daim à talon aiguille.

Mortel corset

Le corset possède une histoire longue et souvent controversée, dont les origines remontent à plusieurs siècles. À partir du XVIe siècle, ce sous-vêtement, fabriqué en fanons de baleine puis parfois renforcé d’acier, était utilisé pour sculpter la taille.

Au fil du temps, les inquiétudes concernant ses effets sur la santé se sont multipliées, notamment à cause de la pratique du tightlacing, qui consistait à serrer le corset de façon extrême afin d’obtenir une taille très fine.

Dès 1793, le médecin et anatomiste allemand Samuel Thomas von Sömmerring publiait un ouvrage dans lequel il exprimait ses inquiétudes face aux effets d’un laçage prolongé et excessif. Selon lui, cette pratique pouvait comprimer les côtes ainsi que les organes internes, et provoquer des déformations de la cage thoracique.

En juin 1890, The Lancet publiait également un article détaillant les effets dévastateurs du laçage excessif des corsets. Selon la revue, cette pratique pouvait provoquer des côtes cassées, des lésions aux organes internes, des difficultés respiratoires, des déformations du corps et, dans les cas les plus graves, entraîner la mort.

Si la mode des corsets extrêmement serrés appartient désormais au passé, les versions modernes, sous la forme de gaines sculptantes, continuent de susciter des inquiétudes. Des recherches ont montré que le port de vêtements très ajustés, comme les gaines, peut avoir des effets néfastes sur la respiration.

Robes empoisonnées

En Angleterre, l’époque victorienne se prend de passion pour une couleur aussi élégante que dangereuse : un vert émeraude très vif, prisé pour les tissus, les papiers peints, les meubles et les vêtements. Mais obtenir un tel vert était particulièrement difficile.

Pour produire cette teinte éclatante et très recherchée, les fabricants utilisaient un pigment appelé vert de Scheele, un colorant contenant de fortes quantités d’arsenic.

Le grand public n’a pris conscience de la dangerosité de ces robes chargées d’arsenic qu’en 1862, lorsque le célèbre chimiste A. W. Hofmann publia un article intitulé « The Dance of Death » (« La danse de la mort »), dans lequel il dénonçait la toxicité du pigment vert. La semaine suivante, le célèbre magazine satirique Punch réagit en publiant une caricature intitulée The Arsenic Waltz (la Valse à l’arsenic), représentant un squelette vêtu d’une robe de bal.

Caricature satirique publiée par « Punch » en 1862 : un squelette vêtu d’une robe effectue une révérence devant un autre squelette en costume
Pour obtenir cette teinte vert émeraude, les robes étaient teintes avec un colorant contenant de l’arsenic.
Wellcome Collection

Porter ces robes pouvait avoir des conséquences dramatiques, notamment provoquer des ulcères, une défaillance des organes et, à terme, la mort.

Les jeunes ouvrières chargées de confectionner ces vêtements dans les ateliers étaient, elles aussi, exposées à l’arsenic. Beaucoup souffraient de plaies ouvertes, de convulsions, de vomissements et, dans certains cas, en mouraient.

Des cosmétiques toxiques

La reine Elizabeth I (1558-1603) était célèbre pour son teint de porcelaine, considéré à l’époque comme un symbole de beauté et de prestige social. Mais ce maquillage lui servait aussi à dissimuler les cicatrices laissées par la variole.

Pour obtenir cette peau d’une blancheur éclatante, la souveraine utilisait la céruse de Venise, un maquillage à base de plomb dont certains historiens estiment qu’il a contribué à sa mort.

Des recherches récentes indiquent que ce maquillage blanc était en réalité composé d’un mélange de plomb et de vinaigre blanc. Cette préparation favorisait l’absorption du plomb par l’organisme, davantage que d’autres recettes de céruse de Venise.

Comme bien d’autres tendances esthétiques, le maquillage à base de plomb possède une histoire très ancienne. La reine égyptienne Cléopâtre utilisait ainsi un khôl à base de plomb pour souligner ses yeux. Selon des recherches plus récentes, ce maquillage aurait même pu contribuer à prévenir certaines maladies.

Coiffées de plomb et de radium

Les cheveux, longtemps considérés comme un marqueur essentiel de la mode, ont eux aussi été au cœur de nombreuses tendances aux effets toxiques. Au début du XXᵉ siècle, par exemple, la coiffure Pompadour, nommée en hommage à la favorite de Louis XV, Madame de Pompadour, devait son volume à des pommades très en vogue, mais également riches en plomb et toxiques.

Le début du XXᵉ siècle a également vu apparaître une mode aussi insolite que dangereuse : les produits contenant du radium, parmi lesquels des lotions et huiles capillaires radioactives. Certains fabricants affirmaient que la radioactivité favorisait la repousse des cheveux et éliminait les pellicules.

Dans certains cas, du radium était même appliqué directement sur les cheveux afin qu’ils brillent dans l’obscurité.

Or, une exposition prolongée au radium pouvait avoir de graves conséquences sur la santé, notamment sur les os et le système sanguin, parfois des années après son utilisation.

Ces tissus hautement inflammables

En 1871, les jeunes demi-sœurs d’Oscar Wilde assistent à une soirée d’Halloween en Irlande. Figures de la bonne société, elles portent toutes deux ce qui se fait alors de plus élégant : de volumineuses robes à crinoline. Mais en dansant, leurs immenses jupes entrent en contact avec la flamme d’une bougie. Leurs vêtements s’embrasent et elles meurent toutes les deux.

Leur destin tragique était loin d’être un cas isolé. À l’époque victorienne, plus de 3 000 femmes auraient trouvé la mort dans des circonstances similaires.

Appréciée pour sa légèreté et la liberté de mouvement qu’elle offrait, la crinoline n’en demeurait pas moins encombrante et extrêmement inflammable. En 1858, le New York Times faisait état d’une moyenne de trois décès par semaine, ce qui faisait de la crinoline l’une des modes les plus meurtrières de l’histoire.

Si les tendances vestimentaires évoluent sans cesse, les risques qui les accompagnent changent eux aussi. Nous pouvons toutefois nous estimer plus chanceux que nos ancêtres : les modes d’aujourd’hui sont, dans l’ensemble, bien moins mortelles que celles d’autrefois.

The Conversation

Naomi Braithwaite ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Corsets, crinolines et maquillage au plomb… Quand la mode mettait la vie des femmes en péril – https://theconversation.com/corsets-crinolines-et-maquillage-au-plomb-quand-la-mode-mettait-la-vie-des-femmes-en-peril-288942

Les archives orales, des sources comme les autres ? Comment les témoignages nourrissent le travail des historiens

Source: The Conversation – in French – By Etienne Bordes, Maître de conférences /INSPÉ de Créteil, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

Si les piliers de l’histoire orale ont été posés dès 1921 par Marc Bloch, les sources orales ont mis près d’un siècle à être admises comme telles en histoire. Pourquoi tant de précautions ? Retour sur cette longue évolution alors que l’intelligence artificielle bouleverse le travail des archives.


La consécration républicaine de Marc Bloch au Panthéon, le 23 juin 2026, a pris la forme d’une relecture de l’histoire et de l’historiographie du XXᵉ siècle. L’homme est en effet un singulier historien. Si son terrain de recherche le tourne vers le Moyen Âge, son parcours biographique l’a amené à traverser toutes les blessures du premier XXᵉ siècle. Son expérience directe de l’histoire contemporaine a nourri sa pratique professionnelle.

L’une de ses interactions a pour cadre la guerre de 1914-1918 et rapproche sa pratique de l’utilisation des sources orales. Alors mobilisé dans les tranchées du Chemin des Dames, Marc Bloch est en effet frappé de l’impact des fausses nouvelles sur ses camarades. Peur des espions allemands ou fantaisistes bombardements russes sur Berlin stimulent sa curiosité sur les mécanismes de construction de la rumeur. Il transforme son expérience combattante en une enquête (publiée dans la Revue de synthèse historique en 1921) qui apparaît d’une ardente actualité.

« Marc Bloch : le destin d’un historien et résistant » (France 3 Hauts-de-France, juin 2026).

Dans ces quelques pages, Bloch « propose de voir dans le présent un terrain d’expérimentation, fourni par les événements historiques contemporains, pour mieux comprendre et penser les événements passés ». Il légitime l’histoire du très contemporain en rapprochant l’étude des fausses nouvelles des tranchées d’une histoire des rumeurs médiévales, période plus consacrée. Pour cela il prend comme objets la rumeur, et s’interroge sur les conditions de sa construction. Il s’appuie ainsi sur des propos consignés pendant le conflit qu’il rapporte consciencieusement.

Ce faisant, dans une réflexion épistémologique de la discipline, Bloch élargit le soupçon et émousse la distinction entre sources orales et écrites montrant que les secondes ne sont parfois que les transcriptions des premières. Loin des réticences de ses maîtres méthodistes, il place les sources orales parmi les outils de l’historien. Il appelle même à la construction de véritables archives orales en prenant en compte cette expérience immédiate et la mémoire pour servir les générations historiennes à venir.

Histoire orale qui reconnaît la force des témoins, sources orales consignées par l’historien dans son enquête, archives orales déposées et conservées : tous les piliers de l’usage de l’oralité en histoire sont déjà érigés par Marc Bloch en 1921. Pourtant, ces pistes lancées au sortir de la Grande Guerre sont longtemps restées sans beaucoup de postérité dans l’historiographie française. Pourquoi l’oralité a-t-elle mis près d’un siècle pour se transformer en source ordinaire ?

Ce que peut l’histoire orale

La légitimation de l’histoire orale a pris des décennies, pourtant le travail pionnier de Bloch est déjà une défense et une illustration de ses atours pour quiconque pratique la recherche historique très contemporaine.

En dépit de tous les effets de distorsion que le recueil et la transcription de la parole induisent, l’histoire orale donne la parole à celles et à ceux qui la prennent rarement. Elle prête une voix aux dominé·es et s’épanouit ainsi en histoire sociale depuis les années 1970 dans les études sur le monde ouvrier, l’histoire des femmes ou les univers militants.

L’histoire orale écorne le splendide isolement disciplinaire et rapproche dans ses méthodes les travaux d’histoire d’autres sciences sociales qui recourent plus volontiers à l’exercice de l’entretien ou de l’enquête ethnographique (sociologie, science politique). La communauté d’expérience construite dans cette commune observation du présent a nourri des enquêtes sociohistoriques qui combinent les principes fondateurs des deux disciplines.

Ces enquêtes peuvent stimuler la construction de banques d’archives orales. La France a expérimenté ces constructions dès les années 1980 à partir notamment des « mémoires d’en haut » venues des hauts fonctionnaires ou de celles de militants, comme le projet « Histoire et mémoires de l’immigration : mobilisations et luttes pour l’égalité, 1968-1988 ».

L’histoire orale est donc un outil précieux pour la communauté historienne, mais elle a mis beaucoup de temps à se faire valoir.

Face aux témoignages, la fin des réticences ?

Alors que l’histoire orale se développe très tôt dans le monde anglophone, puis en Italie avec des auteurs comme Alessandro Portelli, les historiens français se montrent longtemps réticents à faire des témoignages une véritable source historique.

Les témoignages sont jugés plus fragiles, plus subjectifs, plus exposés aux reconstructions de la mémoire. Les historiens du temps présent eux-mêmes cherchent à se distinguer du journalisme et se montrent prudents à l’égard de la parole des témoins.

C’est donc d’abord des linguistes et des ethnologues qui entreprennent d’enregistrer la parole, notamment au Musée de l’Homme. L’invention du magnétophone, au milieu du XXᵉ siècle, ouvre pourtant de nouvelles possibilités documentaires. En France, les premières collectes à vocation historique apparaissent dès l’après-Seconde Guerre mondiale, mais leur développement reste limité jusqu’aux années 1970, avant de s’institutionnaliser progressivement dans les décennies suivantes.

Une étape importante est franchie avec l’enquête conduite par la sociologue Dominique Aron-Schnapper pour le Comité d’histoire de la Sécurité sociale. Entre 1975 et 1980, son équipe enregistre près de 700 heures d’entretiens auprès de 300 témoins. Au-delà de l’ampleur de cette collecte, son apport est surtout méthodologique. Elle forge le concept d’« archives orales » et propose de considérer les témoignages comme des sources historiques à part entière, au même titre que les archives écrites, iconographiques ou audiovisuelles.

Le témoin produit la source, l’enquêteur la recueille et l’archive, puis, après les délais de communication prévus, l’historien peut l’exploiter en appliquant les mêmes règles de critique que pour tout autre document. L’historienne Florence Descamps a largement retracé cette évolution, à laquelle elle a elle-même contribué.

Une extension du domaine de l’oralité

Aujourd’hui, les entretiens font pleinement partie de la boîte à outils des historiennes et des historiens du temps présent. Qu’ils soient réalisés dans le cadre de leurs propres enquêtes ou consultés dans des fonds d’archives constitués par d’autres, ils sont soumis aux mêmes exigences que les sources écrites. Leur usage est désormais enseigné à l’université, de la licence au master, et il est courant et attendu d’en trouver dans les mémoires et les thèses.

Ces sources permettent d’explorer des dimensions de l’histoire que les archives administratives ou institutionnelles saisissent difficilement. Elles éclairent les coulisses des politiques publiques, donnent chair aux acteurs, restituent les expériences du travail, des migrations, des engagements militants ou de la vie quotidienne. Elles permettent aussi de comprendre les silences familiaux, les mécanismes de la mémoire et les multiples façons dont les individus reconstruisent leur passé. Elles peuvent constituer une porte d’entrée pour un espace social ciblé, comme l’éducation et son administration.

Si les entretiens sont aujourd’hui largement admis comme des sources historiques, leur usage a lui aussi profondément évolué. Pendant longtemps, l’enregistrement n’était qu’une étape vers un document écrit : une fois l’entretien retranscrit, la bande magnétique ou la cassette étaient rarement réécoutées, elles étaient même parfois détruites. Comme pour une archive manuscrite, c’était le texte qui faisait foi.

Avec l’intelligence artificielle, un changement d’échelle ?

Une nouvelle révolution est peut-être en cours. Les outils d’intelligence artificielle (IA) ne bouleversent pas encore les pratiques de l’histoire orale, mais ils ouvrent des perspectives inédites. Les logiciels de reconnaissance automatique de la parole permettent désormais de transcrire en quelques minutes des heures d’entretien. Là où la transcription représentait autrefois des dizaines d’heures de travail, l’IA produit une première version qui peut donner l’illusion d’être directement exploitable.

D’autres outils facilitent l’identification des locuteurs, la recherche de mots-clés, l’annotation ou encore le repérage de thèmes récurrents dans de vastes corpus. Pour l’instant, ces usages restent largement exploratoires et s’ajoutent aux méthodes traditionnelles plutôt qu’ils ne les remplacent.

Ces outils ne suppriment pas le travail critique de l’historien. Une transcription automatique contient toujours nombre d’erreurs : les noms propres, les accents, les hésitations ou les émotions peuvent être mal interprétés. Surtout, l’oral ne se réduit pas aux mots prononcés. Les silences, les intonations, les rires, les hésitations ou les changements de rythme constituent eux aussi des informations précieuses pour comprendre un témoignage.

L’intelligence artificielle soulève des questions éthiques et méthodologiques : confidentialité des entretiens, droits des témoins, risque de faux enregistrements et nécessité de maintenir un regard critique sur les sources. En automatisant le traitement des entretiens, elle ne remet donc pas en cause les principes de l’histoire orale ; elle les rend au contraire plus exigeants.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Les archives orales, des sources comme les autres ? Comment les témoignages nourrissent le travail des historiens – https://theconversation.com/les-archives-orales-des-sources-comme-les-autres-comment-les-temoignages-nourrissent-le-travail-des-historiens-287747

Est-ce que vaporiser du parfum sur son cou est mauvais pour la santé ?

Source: The Conversation – in French – By Ahmed Elbediwy, Senior Lecturer in Cancer Biology & Clinical Biochemistry, Kingston University

Vaporiser un peu de parfum sur son cou est une étape familière avant de quitter la maison. Mais la publication virale sur Instagram d’un cancérologue a désigné le cou comme une zone « qui invite à la prudence », car elle se trouve à proximité de la glande thyroïde.

La légende précise qu’il n’existe aucune preuve que le fait de vaporiser du parfum sur le cou endommage la thyroïde. Pourtant, les références aux perturbations hormonales et à l’exposition à vie à des substances chimiques à travers une peau fine pourraient suggérer un lien possible avec des maladies thyroïdiennes ou le cancer. Une petite vaporisation pourrait-elle vraiment présenter un risque particulier?

Les données actuelles ne montrent pas que l’application de parfum sur la peau au niveau de la thyroïde fasse parvenir de manière sélective les composés chimiques du parfum à la glande ou l’expose à une dose plus élevée que si l’on vaporisait ailleurs. Les recherches sur l’absorption cutanée et l’anatomie du cou ne corroborent pas l’idée d’une voie d’accès directe et sélective vers la glande thyroïde.

La thyroïde est une glande en forme de papillon située dans la partie inférieure avant du cou. Elle produit et libère des hormones qui aident à réguler la façon dont le corps utilise son énergie. Elle se trouve sous la peau, ainsi que sous plusieurs couches de tissu conjonctif et de muscles.

Que se passe-t-il lorsque le parfum entre en contact avec la peau?

La peau agit comme une barrière. Un ingrédient peut s’évaporer, rester à la surface, pénétrer dans les couches cutanées ou passer dans la circulation sanguine. L’absorption dépend de la substance chimique, de sa composition, de l’état et de l’emplacement de la peau, de la dose et de la durée de contact.

L’emplacement sur le corps peut influencer l’absorption. Une fois qu’une substance chimique atteint les vaisseaux sanguins situés dans les couches profondes de la peau, elle peut circuler plus largement. L’application d’une substance près d’un organe ne cible pas automatiquement cet organe.

Les évaluations de sécurité des produits cosmétiques en aérosol tiennent également compte de l’inhalation. Cette voie d’exposition n’entraîne pas d’exposition particulière de la thyroïde lors d’une application au cou.




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Qu’en est-il des phtalates et des hormones?

Les préoccupations portent en grande partie sur les phtalates, une famille de substances chimiques dont les usages et les effets sur la santé varient. Le phtalate de diéthyle, ou DEP, a été utilisé comme solvant et fixateur dans les parfums. D’autres phtalates ont principalement servi à assouplir les plastiques. Les données concernant un membre de cette famille ne peuvent pas simplement être appliquées à tous les autres.

Une revue systématique publiée en ligne en 2024 a rassemblé 17 études portant sur 5 616 enfants et adolescents. Elle a fait état d’associations entre l’exposition aux phtalates et les taux de certaines hormones thyroïdiennes, tandis que les résultats concernant d’autres hormones étaient incohérents. Les études ont examiné l’exposition provenant de multiples sources. Elles n’ont pas porté sur l’application de parfum sur le cou ni sur le développement de maladies thyroïdiennes, et ne permettent pas d’établir un lien de cause à effet.

Le parfum peut contribuer à l’exposition au DEP. Dans une étude portant sur 337 femmes, les utilisatrices de parfum présentaient des concentrations urinaires plus élevées de phtalate de monoéthyle, un produit de dégradation du DEP. Cela confirme que le parfum est une source d’exposition au DEP. L’étude n’a pas porté sur les atteintes à la thyroïde ni sur le site d’application.




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Un « perturbateur endocrinien » est une substance exogène qui modifie le système hormonal et provoque un effet nocif. Le risque dépend du produit chimique, de la dose, de la voie d’exposition, du moment et de la durée de l’exposition. Un effet hormonal observé lors d’une expérience en laboratoire ne permet pas d’établir le risque lié à un produit parfumé fini utilisé dans des conditions quotidiennes.

Une utilisation répétée implique une exposition répétée, même si cela ne signifie pas nécessairement une accumulation. Les phtalates sont transformés en produits de dégradation qui sont rapidement éliminés par l’urine, tandis qu’une utilisation fréquente peut renouveler l’exposition à plusieurs reprises.

En Grande-Bretagne et en Irlande du Nord, les produits cosmétiques doivent faire l’objet d’une évaluation de leur sécurité avant leur mise en marché, bien que les systèmes de réglementation diffèrent. Les évaluateurs tiennent compte des ingrédients, des concentrations, de l’usage prévu et de l’exposition probable. Les mélanges de parfums peuvent être désignés sous le nom de « parfum », tandis que les allergènes spécifiés doivent être nommés lorsqu’ils dépassent les concentrations prescrites en Grande-Bretagne et en Irlande du Nord.

Les effets cutanés les mieux établis

En ce qui concerne les parfums appliqués directement sur la peau, le risque le plus clairement établi est celui de la dermatite de contact allergique, une éruption cutanée accompagnée de démangeaisons et d’inflammation causée par le contact avec un ingrédient. Une étude a estimé que l’allergie de contact aux parfums touche de 0,7 % à 2,6 % de la population générale.

Une réaction allergique peut se manifester après une sensibilisation, c’est-à-dire lorsque le système immunitaire a appris à réagir à un ingrédient. Un contact ultérieur peut alors provoquer des démangeaisons et une éruption cutanée rouge semblable à de l’eczéma. Un parfum peut également irriter la peau sans provoquer d’allergie. Si une éruption cutanée persiste ou réapparaît, un test épicutané peut aider à en identifier la cause.




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Certains ingrédients des parfums peuvent provoquer une réaction phototoxique, c’est-à-dire une réaction semblable à un coup de soleil lorsqu’un composé chimique présent sur la peau est exposé à la lumière. Une étude menée chez l’humain sur des parfums modèles a révélé que l’huile de bergamote, qui contient un composé chimique réactif à la lumière, pouvait provoquer une telle réaction après une exposition aux rayonnements ultraviolets A (UVA). Le risque dépendait de la concentration et de la dose d’UV; cela ne s’applique donc pas à tous les parfums.


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L’exposition prolongée au soleil est considérée comme l’un des principaux facteurs contribuant à la poïkilodermie de Civatte, qui se caractérise par une peau amincie, de couleur brun-rougeâtre, avec de petits vaisseaux sanguins visibles sur les côtés du cou. Une petite étude portant sur 32 patients a suggéré que l’allergie aux parfums pourrait jouer un rôle chez certaines personnes, mais n’a pas pu démontrer que les parfums étaient à l’origine de cette affection.

L’odeur des parfums peut également affecter les personnes souffrant de migraine. Dans une étude menée en clinique, les personnes souffrant de migraine ont fréquemment cité le parfum comme une odeur qui, selon elles, avait déclenché leurs crises. L’étude s’appuyait sur des souvenirs; elle ne peut donc pas fournir d’estimation démographique ni prouver un lien de causalité. Elle n’apporte aucune preuve de lésions thyroïdiennes.

Alors, faut-il éviter de vaporiser du parfum sur le cou?

Pour la plupart des gens, les données scientifiques actuelles ne fournissent aucune raison liée à la thyroïde d’éviter spécifiquement le cou. Cancer Research UK indique qu’il n’existe aucune preuve que l’utilisation de parfum cause le cancer.

Si le parfum provoque une sensation de brûlure ou une éruption cutanée accompagnée de démangeaisons, cessez de l’appliquer sur la peau et consultez professionnel de la santé si la réaction persiste. Les parfums « naturels » ne sont pas automatiquement plus doux, car les huiles essentielles peuvent également causer une dermatite de contact allergique. Une étiquette « sans phtalates » ne garantit pas en soi qu’un parfum est plus sécuritaire, car les phtalates varient et les produits de remplacement ne sont pas automatiquement plus sécuritaires.

Des recherches supplémentaires pourraient clarifier les effets d’une exposition répétée à des mélanges de parfums. Les données actuelles ne démontrent pas que le fait de vaporiser le cou permette aux composés chimiques du parfum d’atteindre plus facilement la thyroïde.

La Conversation Canada

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Est-ce que vaporiser du parfum sur son cou est mauvais pour la santé ? – https://theconversation.com/est-ce-que-vaporiser-du-parfum-sur-son-cou-est-mauvais-pour-la-sante-290109

Oubliez la longévité : c’est la durée de vie en bonne santé qu’il faut viser

Source: The Conversation – in French – By Stuart Phillips, Professor, Kinesiology, Tier 1 Canada Research Chair in Skeletal Muscle Health, McMaster University

J’ai passé plus de trois décennies à étudier comment l’exercice physique et l’alimentation nous aident à rester en santé, et un élément revient sans cesse dans les données : vivre plus longtemps et vivre bien ne vont pas de pair. Si nous avons en partie résolu le premier problème, nous accusons un retard sur le second.


Au cours du siècle dernier, l’espérance de vie moyenne des Canadiens a augmenté de 22 ans, pour atteindre environ 80 ans pour les hommes et 84 ans pour les femmes. La recherche médicale et scientifique pourrait faire grimper ces chiffres encore davantage. Cependant, le nombre d’années que nous pouvons espérer vivre en bonne santé est en baisse ; au Canada, il s’établit désormais à environ 67, contre un sommet d’environ 70 ans.


Cet article fait partie de notre série La Révolution grise. La Conversation vous propose d’analyser sous toutes ses facettes l’impact du vieillissement de l’imposante cohorte des boomers sur notre société, qu’ils transforment depuis leur venue au monde. Manières de se loger, de travailler, de consommer la culture, de s’alimenter, de voyager, de se soigner, de vivre… découvrez avec nous les bouleversements en cours, et à venir.


Cela signifie qu’un grand nombre d’entre nous sont en voie de passer près de deux décennies, voire plus, à vivre avec une maladie chronique, un déclin cognitif ou une perte de mobilité. C’est cet écart, et non la durée de vie en soi, qui constitue la véritable crise. Et presque personne ne la traite comme telle.

La longévité n’est pas le bon indicateur

La longévité est le mot à la mode, les influenceurs discutant de la possibilité d’une espérance de vie à trois chiffres. Un biohacker fortuné a investi des millions pour tenter de vivre jusqu’à 160 ans et invite d’autres personnes à dépenser jusqu’à 1 million de dollars américains par année pour se joindre à lui. Il a récemment annoncé qu’il souffrait d’une maladie auto-immune.

La vie est devenue une épreuve d’endurance, et nous devons tenir bon jusqu’au bout.

En revanche, imaginez cette personne de 80 ans qui habite plus bas dans la rue et qui porte elle-même ses épiceries, monte ses escaliers, conduit sa voiture et s’accroupit par terre pour jouer avec son petit-enfant. Voilà l’objectif qui vaut la peine d’être poursuivi.

Idéalement, une bonne santé et une qualité de vie liée à la santé devraient durer toute notre vie. L’équilibre entre la qualité et la quantité de nos années est le principe qui sous-tend la « durée de vie en santé » : la période de notre vie que nous passons en bonne santé. Certes, la bonne santé est subjective, et certains ont fait valoir que la « durée de vie en bonne santé » ne peut peut-être pas être définie à un âge précis et qu’elle est plus fidèlement représentée par un indice.

Quelle que soit la façon dont on la mesure, il est clair que combler l’écart entre la durée de vie en bonne santé et la durée de vie totale est à la fois cruellement nécessaire et extrêmement difficile à réaliser, ce qui pourrait expliquer le décalage entre l’ampleur du problème et le peu d’investissements pour y remédier : selon les estimations, le rapport entre les dépenses de santé consacrées au traitement et celles consacrées à la prévention s’élève à près de 12 pour 1 au Canada.

Miser sur la durée de vie en bonne santé

À l’Université McMaster, le nouvel Institut McCall MacBain de kinésiologie et de durée de vie en bonne santé vise à combler l’écart en matière de durée de vie en bonne santé.

La kinésiologie est la science qui étudie les mouvements, les performances et le fonctionnement du corps. Associée à l’approche préventive de la médecine, elle peut aider à éviter que les gens se retrouvent à l’hôpital, plutôt que de simplement les soigner une fois qu’ils y sont déjà.

Le mandat de l’institut accorde la priorité à la collaboration interdisciplinaire afin de faire progresser la recherche et l’enseignement, et de transformer les résultats en actions concrètes qui profitent réellement aux communautés. La recherche à elle seule ne change pas les vies ; ce sont les gens qui s’appuient sur des données probantes qui agissent.

Un homme aux cheveux gris, vêtu d’une chemise bleue, agenouillé sur l’herbe avec un tout-petit qui tire la langue
Imaginez cette personne de 80 ans qui habite au bout de la rue et qui porte elle-même son épicerie, monte ses escaliers, conduit sa voiture et s’accroupit par terre pour jouer avec son petit-enfant.
(Unsplash/Alvaro Reyes)

Nous voulons aider les Canadiens et les gens bien au-delà de nos frontières à passer davantage d’années en bonne santé en retardant l’apparition des maladies, en préservant les fonctions physiques et cognitives et en renforçant la résilience avant même qu’elle ne soit nécessaire.

Y parvenir permettrait d’améliorer la qualité de vie tout en réduisant les coûts liés au traitement du cancer, des accidents vasculaires cérébraux, des maladies cardiaques, de la démence, de la douleur chronique et des troubles de la mobilité à long terme.

Cet institut est le premier du genre ; il a vu le jour grâce à un don de 50 millions de dollars versé par les philanthropes Marcy et John McCall MacBain et leur fondation. Cet investissement repose sur un pari précis : celui que les interventions les plus déployables à grande échelle, les plus abordables et fondées sur des données probantes pour prolonger la durée de vie en bonne santé restent encore à découvrir et à mettre en pratique.

Nous voulons montrer qu’investir du temps et des ressources dès l’enfance, et tout au long de la vie, renforce le corps pour qu’il résiste plus longtemps aux maladies chroniques qui rongent nos dernières décennies.

Le faux visage des industries du bien-être et de la longévité

Les industries du bien-être et de la longévité, ainsi que les biohackers en ligne, ont convaincu leurs adeptes que le but ultime est d’« optimiser » sa vie grâce à des pilules, des protocoles et des potions.

Sans surprise, les principaux facteurs de la durée de vie en bonne santé sont déjà bien connus : de l’exercice régulier, un meilleur sommeil, une alimentation saine, de véritables liens sociaux, ne pas fumer et consommer l’alcool avec modération.

En agissant sur ces facteurs, vous vous donnez de bien meilleures chances de prévenir les maladies qui touchent principalement les personnes âgées. La meilleure façon de traiter une maladie chronique reste encore de la retarder, ou, dans le cas de la démence et du déclin cognitif, de l’éviter complètement.

Le Canada dépense près de 144 milliards de dollars par année en produits liés au bien-être, pour finalement voir la santé de la population se détériorer à un âge de plus en plus précoce.

La recherche est pourtant claire : rien ne prouve que les suppléments, les peptides et les « traitements » vendus par les industries de la longévité et du bien-être contribuent de quelque façon que ce soit à votre durée de vie en bonne santé.


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Les facteurs d’influence sont nombreux

Pour aborder cette question, il faut prendre du recul. Les facteurs qui influencent le plus la durée de vie en bonne santé ne sont pas une pile de suppléments ni un cocktail de peptides. Ces facteurs sont complexes, difficiles à corriger et ne sont pas accessibles de manière uniforme dans tous les secteurs de la société.

Des rues et des parcs sécuritaires. De la nourriture abordable. Un endroit où dormir. Un voisin avec qui marcher. Des horaires de travail prévisibles. L’accès à des services de garde. Aucun de ces éléments n’est un luxe, mais ils constituent une infrastructure fondamentale pour une durée de vie en bonne santé plus longue, ce qui, pour bien trop de Canadiens est tout simplement hors de portée.

Le revenu, l’éducation, le logement, les conditions de travail, la sécurité du quartier, l’isolement social et la discrimination ont au moins autant d’importance pour bien vieillir que tout ce qu’on peut trouver dans un document sur la longévité.

La recherche en santé ne se demande plus si nous pouvons vivre plus longtemps. C’est déjà le cas. La nouvelle question est de savoir si nous sommes prêts à investir sérieusement, équitablement et dès l’enfance pour vivre mieux. Nous pourrions découvrir qu’une durée de vie en bonne santé plus longue mène aussi à une longévité encore plus grande, pour tous. Voilà un objectif qui vaut la peine d’être poursuivi.

La Conversation Canada

Stuart Phillips reçoit des fonds des Instituts de recherche en santé du Canada, du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada, des National Institutes of Health des États-Unis, de Nestlé Health Sciences, de FrieslandCampina, du National Dairy Council des États-Unis, des Producteurs laitiers du Canada et de Cargill.

– ref. Oubliez la longévité : c’est la durée de vie en bonne santé qu’il faut viser – https://theconversation.com/oubliez-la-longevite-cest-la-duree-de-vie-en-bonne-sante-quil-faut-viser-289432

Difficultés sexuelles des nouveaux parents : l’impact des traumas d’enfance

Source: The Conversation – in French – By Elisabeth Lafleur, Doctorante en psychologie, profil recherche-intervention, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Pourquoi certains parents vivent-ils davantage de difficultés sexuelles après l’arrivée d’un bébé ? L’existence de traumas vécus dans le passé joue un rôle important pour amplifier les divers facteurs qui interviennent.


La naissance d’un enfant vient avec son lot de défis pour les couples. En plus des ajustements physiques, émotionnels et relationnels qui accompagnent la parentalité, les parents sont aussi confrontés à des changements dans leur vie sexuelle. Plusieurs rapportent notamment une baisse de leur satisfaction sexuelle et de la fréquence de leurs activités sexuelles. Bien que ces difficultés soient courantes chez les parents, elles peuvent être source de détresse.

Mais pourquoi certains parents vivent-ils davantage de difficultés sexuelles que d’autres après l’arrivée d’un bébé ? Pour répondre à cette question, nous avons étudié 437 couples de parents ayant repris une activité sexuelle depuis la naissance de leur enfant (baisers, caresses, relations avec pénétration). Nous voulions vérifier si les traumas vécus durant l’enfance, telles la négligence, les agressions ou l’intimidation, étaient liés à une moins grande satisfaction sexuelle, et si le fait de se sentir compris, accepté et soutenu par son partenaire pouvait contribuer à préserver cette satisfaction.




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Les modèles biopsychosociaux suggèrent que durant la période post-partum, le bien-être sexuel est influencé par une combinaison de facteurs biologiques (tels les changements hormonaux et l’allaitement), psychologiques (par exemple la dépression post-partum), et relationnels.

Toutefois, certaines expériences vécues bien avant l’arrivée d’un enfant peuvent également influencer l’adaptation à cette période. Les traumatismes interpersonnels vécus durant l’enfance peuvent rendre cette transition plus difficile, notamment en raison des répercussions psychologiques, relationnelles et sexuelles associées à ces expériences. Les études montrent d’ailleurs que les personnes ayant vécu de tels traumas rencontrent davantage de difficultés sexuelles à l’âge adulte, y compris une plus faible satisfaction sexuelle.

L’importance de la réceptivité perçue

Notre étude montre que ce lien s’observe également chez les couples après la naissance d’un enfant. Se sentir compris par son partenaire est l’un des ingrédients essentiels de l’intimité dans un couple.

Au-delà du simple fait d’être écouté, cela implique de sentir que notre partenaire connaît et saisit qui nous sommes, qu’il apprécie et respecte nos capacités, notre personnalité et nos opinions, et qu’il est attentif et disposé à répondre à nos besoins, par exemple en apportant un soutien dans les moments difficiles. Les chercheurs appellent ce sentiment la « réceptivité perçue ».

De nombreuses études indiquent que les personnes qui perçoivent davantage cette réceptivité chez leur partenaire rapportent une meilleure satisfaction dans leur relation et dans leur vie sexuelle, y compris durant la période post-partum.




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Cependant, nos observations suggèrent que l’expérience de traumas peut nuire à ce processus : les parents survivants rencontrent davantage de difficultés à se sentir compris et accepté par leur partenaire, ce qui, en retour, affecte négativement leur satisfaction sexuelle. Ces associations sont observées chez les deux partenaires, tant chez les mères que chez les pères.

Des traumas qui persistent

Prenons l’exemple d’Anya et Robin, qui ont accueilli leur bébé il y a quatre mois. Dans son enfance, Anya a été exposée à de la violence physique entre ses parents. Robin, quant à lui, a vécu de la négligence émotionnelle.

Ils ont recommencé à avoir des relations sexuelles dans les dernières semaines. Anya a toutefois l’impression que Robin souhaite retrouver rapidement leur intimité « comme avant » et qu’il n’est pas suffisamment attentif à son vécu et ses besoins pendant leurs rapports. Ayant grandi dans un climat de violence où elle ne se sentait ni en sécurité ni entendue, Anya est sensible aux situations où elle a l’impression que ses besoins ne sont pas pris en compte et qu’elle ressent de la pression. Elle en vient alors à apprécier de moins en moins ces moments d’intimité.

De son côté, Robin trouve difficile le changement de rôle et ressent que la relation de couple prend moins de place. Il craint que la relation se dégrade, mais ressent qu’Anya invalide parfois ses préoccupations, ce qui ravive des souvenirs d’enfance où il se sentait peu important et peu écouté. Pour lui, l’intimité représente une manière de se sentir connecté à Anya. Il se sent donc moins satisfait sexuellement.

Cet exemple illustre comment, durant la période post-partum, la réceptivité perçue entre partenaires est un élément essentiel pour reconnecter avec l’autre, mais qu’elle peut facilement être fragilisée, particulièrement chez les personnes ayant vécu des traumas. Ces parents peuvent éprouver plus de difficulté à exprimer leurs besoins et nécessiter une sensibilité accrue de la part de leur partenaire.

Attention et sensibilité à l’expérience de l’autre

Les expériences traumatiques surviennent dans des contextes relationnels où l’enfant n’a pas été protégé, ce qui peut mener à un sentiment d’avoir été rejeté, incompris ou invalidé. Avec le temps, ces expériences sont intériorisées et peuvent influencer la manière dont une personne interprète les comportements des autres dans ses relations intimes, incluant la réceptivité de l’autre.

Ainsi, les survivants de traumas peuvent être plus sensibles aux signes de rejet, aux interactions négatives dans le couple, et percevoir moins de réceptivité chez leur partenaire. Dans un contexte exigeant comme l’arrivée d’un enfant, ces éléments peuvent être accentués.

Nos résultats suggèrent que les conséquences des traumas ne se limitent pas à la personne qui les a vécus. À travers les interactions au sein du couple, leurs effets peuvent aussi se répercuter sur le partenaire et influencer la satisfaction sexuelle de l’autre. La manière dont chaque partenaire est réceptif à l’autre peut donc faire une différence dans le bien-être relationnel et sexuel du couple.


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Être réceptif à son partenaire ne signifie pas toujours avoir les bonnes réponses. Il s’agit plutôt d’être attentif et sensible à l’expérience de l’autre. Concrètement, cela peut passer par le fait d’écouter l’autre sans interrompre ni chercher immédiatement des solutions, vérifier sa compréhension (« si je comprends bien, tu as l’impression que… »), valider les émotions de l’autre même si elles sont différentes des nôtres, ainsi qu’exprimer ses propres besoins de manière ouverte et respectueuse.

Ces gestes peuvent renforcer le sentiment de sécurité dans la relation et soutenir l’intimité pour tous les parents, mais particulièrement chez ceux ayant vécu des traumas. Ils peuvent ainsi contribuer à favoriser et préserver un lien plus satisfaisant dans cette nouvelle réalité.

La Conversation Canada

Lafleur, Elisabeth a reçu des financements du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH) et du Fonds de recherche du Québec (FRQ).

Alison Paradis a reçu du financement de recherche des Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC), du Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH) et des Fonds de recherche du Québec (FRQ). Elle est directrice du Laboratoire d’étude sur le bien-être des familles et des couples (LÉFAC), membre du Centre de recherche interdisciplinaire sur les problèmes conjugaux et les agressions sexuelles (CRIPCAS), de l’Équipe Violence Sexuelle et Santé (ÉVISSA) et de l’Institut universitaire Jeunes en difficulté (IUJD).

Natacha Godbout a reçu des financements octroyés pour la qualité des projets de recherche par compétition du Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH), des Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC) et des Fonds de recherche du Québec. Elle est membre de l’Ordre des psychologues du Québec, directrice de l’unité de recherche et d’intervention sur le trauma et le couple (TRACE), du Centre de recherche interdisciplinaire sur les problèmes conjugaux et les agressions sexuelles (CRIPCAS) et des équipes de recherche EVISSA et SCOUP.

– ref. Difficultés sexuelles des nouveaux parents : l’impact des traumas d’enfance – https://theconversation.com/difficultes-sexuelles-des-nouveaux-parents-limpact-des-traumas-denfance-277134

Y a-t-il trop de bois mort dans nos forêts ?

Source: The Conversation – in French – By Damien Marage, Géographe et écologue, Professeur des Universités, Université Marie et Louis Pasteur (UMLP)


L’ESSENTIEL

  • Il y a en moyenne cinq fois plus de bois mort dans les forêts françaises aujourd’hui qu’il y a vingt ans.

  • La nécromasse est souvent accusée de provoquer des fléaux tels que des incendies ou des épidémies. C’est infondé.

  • Le bois mort est, au contraire, fondamental à l’écosystème forestier et un indicateur de la biodiversité des forêts.


Les épisodes caniculaires, les sécheresses successives, les attaques parasitaires, les tempêtes sont en partie à l’origine de l’augmentation de la quantité de bois mort dans les forêts de l’Hexagone. Selon l’Institut national de l’information géographique et forestière (IGN), son volume moyen a été multiplié par cinq en vingt ans, passant de 5 mètres cubes par hectare à 25 mètres cubes par hectare (m3/ha).

Face à cette réalité, on peut entendre une petite musique monter : le bois mort serait un fléau tant il encombrerait les parcelles, qui seraient à cause de lui mal entretenues, plus inflammables, plus propices à la propagation de ravageurs… Ainsi présenté, le bois mort ne serait que problème. Tâchons d’y voir plus clair.

Le bois mort : une composante primordiale des forêts

Commençons par un constat paradoxal : le bois mort est plein de vie.

Une multitude d’espèces spécialisées dépendent de caractéristiques forestières particulières, résultant du vieillissement – appelé sénescence en botanique – puis de la mort des arbres.

En pleine possession de ses moyens, un arbre vivant protège son tronc, ses branches et ses racines des insectes, des champignons et des pathogènes par les barrières physiques et chimiques que constituent l’écorce et des molécules complexes que sont tannins, résines et latex.

Mais lorsqu’il est affaibli en raison d’une perturbation ou d’un stress ou bien parce qu’il vieillit naturellement, ces défenses s’amenuisent et vont permettre à des myriades d’organismes de s’immiscer sous l’écorce, dans son aubier (partie du bois juste derrière l’écorce) et jusqu’au duramen (partie centrale d’un tronc).

Ainsi, plus de 40 % de la diversité biologique des écosystèmes forestiers relève d’organismes « recycleurs de bois » appelés « saproxylophages ». On distingue parmi eux les espèces saproxyliques, qui ne consomment que le bois mort en décomposition, et les espèces xylophages, qui réalisent leur cycle de vie dans le bois (mort ou vivant).

Le recyclage du bois mort

La quantité d’arbres morts sur pied et au sol par unité de surface représente la nécromasse de la forêt. Son recyclage se déroule en trois temps, d’abord celui de la colonisation, puis celui de la décomposition et, enfin, celui de l’humification.

Lors de la première phrase, des centaines d’espèces de champignons, comme l’amadouvier responsable de la « pourriture blanche » ou bien la « moisissure noire », vont venir coloniser le bois mort.

Ensuite, la phase de décomposition est généralement liée aux insectes dont beaucoup de coléoptères, notamment la famille des cérambycidés (capricornes ou longicornes) qui se nourrissent de bois mort. On compte en leur sein certaines espèces emblématiques, comme le lucane cerf-volant, la rosalie des Alpes, le grand capricorne du chêne ou le pique-prune.

De gauche à droite : lucane cerf-colant, rosalie des Alpes, grand capricorne du chêne et pique-prune
De gauche à droite : lucane cerf-colant, rosalie des Alpes, grand capricorne du chêne et pique-prune.
Clame Reporter, Peter Krimbacher, Lidewijde, Magnefl/Wikimedia, CC BY

Enfin, la phase d’humification est réalisée par des organismes détritivores (champignons, acariens, collemboles, oribates, bactéries), qui se nourrissent de la matière organique en état avancé de décomposition et incorporent les restes de bois dans l’humus qu’ils contribuent à former. Cette action renforce le stockage du carbone dans le sol forestier, qui, en France, est souvent plus important que le carbone stocké dans la partie aérienne de la forêt. L’humidification permet également de restituer des éléments minéraux essentiels à la santé des arbres et de la forêt.

La durée de ces trois phases varie de cinq ans à plus de cent ans en fonction de l’essence, de la taille des débris et du contact avec le sol.

Un signe du bon état écologique des forêts

Le recyclage du bois mort mobilise lors de toutes ces phases un ensemble de chaînes alimentaires complexes auxquels prennent part des crustacés (les cloportes), des mollusques (le discret Discus), des microorganismes, des oiseaux – comme les pics qui forent le bois à la recherche d’insectes ou pour concevoir un nid – ou des mammifères, à l’instar des chauves-souris comme le murin de Bechstein.

Le Murin de Bechstein niche souvent dans des vieux arbres
Le murin de Bechstein niche souvent dans de vieux arbres.
Dietmar Nill/Wikimedia, CC BY

Dans le réseau national des réserves forestières, qui rassemble les forêts protégées, les volumes et les densités d’arbres morts sur pied et de bois mort au sol sont deux à quatre fois supérieurs aux valeurs moyennes nationales. Ces volumes peuvent dépasser les 100m3/ha.

Cette nécromasse est largement reconnue comme un indicateur composite et complexe de la biodiversité des forêts, du bon état écologique des forêts et comme une mesure de l’efficacité des efforts de protection de la biodiversité. Ces espaces forestiers protégés représentent cependant moins de 2 % de la superficie des forêts hexagonales.

Des dispositifs pour protéger le bois mort

Informés et conscients des enjeux du bois mort, les forestiers ont réalisé des efforts importants pour sa prise en compte dans les forêts gérées. De petites parcelles forestières conservées volontairement pour favoriser les arbres âgés, les arbres morts et la biodiversité associée ont, par exemple, été créées. On les appelle « îlots de vieillissement et de sénescence ».

Des trames de vieux bois ont également été mises en place afin de créer une continuité de vieux arbres au sein d’une forêt permettant de faire prospérer la biodiversité inféodée aux vieux arbres ou aux arbres morts. Un plan national d’action consacré notamment aux vieux bois a, en outre, été élaboré en 2022.

C’est une évolution satisfaisante pour les biologistes, les écologues et les protecteurs de la nature, mais pas toujours pour la foresterie ou la société en général. Pour quelles raisons ?

Les procès faits au bois mort

D’abord, l’exploitant forestier et le scieur veulent du bois sain : personne ne construit de charpente en bois pourri ! Le forestier « ampute » donc le cycle forestier de cette longue phase de sénescence. Il y a logiquement, par conséquent, moins d’arbres sénescents et de bois mort dans les forêts exploitées que dans les non exploitées.

Ensuite, le bois mort peut provoquer des incendies. Lorsqu’il est sec sur pied, c’est un bon combustible et une véritable chandelle tendue vers le ciel, qui attire la foudre. De longues dates, les Canadiens et États-Uniens de la côte ouest sont accoutumés à ces cycles de grands incendies forestiers provoqués par celle-ci.

Toujours aux États-Unis et au Canada, le bois mort dérivant crée des amoncellements appelés embâcles sur les grands cours d’eau dont les barrages hydroélectriques ne peuvent alors plus fonctionner. Il faut en réduire la quantité dans les versants forestiers adjacents et les éliminer.

Le bois mort est également accusé de favoriser la pullulation d’insectes, comme les scolytes, des coléoptères qui pondent sous l’écorce des résineux affaiblis et pouvent se propager vers des forêts saines.

Forêt d’épicéas scolytés dans les Vosges en 2020
Forêt d’épicéas scolytés dans les Vosges, en 2020.
Michel L./Vosges, CC BY

Il faut alors tout couper sans hésitation et avec la plus grande diligence. Les arrêtés préfectoraux des trois régions de l’est de la France (l’Alsace, la Lorraine et la Champagne-Ardenne) sont là pour en témoigner : des millions d’épicéas scolytés ont ainsi été récoltés, souvent par coupe rase, amputant alors le sol d’un possible retour d’éléments minéraux.

Enfin, le bois mort est perçu par la plupart d’entre nous comme étant sale, le signe d’une forêt mal gérée, difficile d’accès et rendue dangereuse par la chute des branches ou des troncs morts.

Tous ces procès faits au bois mort sont-ils justes ? Reprenons point par point les griefs dont il est la victime.

Alors, si encombrant que cela le bois mort ?

À propos de l’exploitation du bois mort, il est tout à fait possible de l’utiliser, car les propriétés mécaniques restent identiques, un certain temps. Les bois scolytés, les frênes atteints de chalarose, par exemple, peuvent être employés, seules quelques légères colorations peuvent constituer un défaut visuel. L’État l’indique bien dans ses prescriptions.

Les griefs des exploitants forestiers ont peut-être parfois une autre origine : lorsqu’une grande partie de bois mort afflue sur le marché, du fait des ravages d’un pathogène par exemple, cela fait chuter les cours du bois et empêche les autres propriétaires, non touchés, de vendre du bois « frais ».

Concernant ensuite les incendies, commençons par rappeler un chiffre qui parle de lui-même : 97 % des incendies en Europe sont directement ou indirectement d’origine humaine. Les travaux scientifiques ne démontrent pas de lien entre quantité de bois mort et surface incendiée.

On sait, en revanche, que leur fréquence et intensité sont moindres lorsque la végétation est clairsemée et peu dense, comme c’est le cas dans les systèmes agro-sylvo-pastoraux, qui allient production agricole et production forestière. Avec le déclin de ces territoires ruraux, une accumulation de biomasse, résultat de l’abandon d’activités agro-sylvo-pastorales, s’est produite, mais avec peu de bois mort car ce sont de jeunes boisements.

Dans ces paysages, comme partout ailleurs, le bois mort au sol joue du reste le rôle d’une éponge. Gorgé d’eau, il la restitue à l’écosystème.

Une autre chose qu’on ne sait pas toujours, c’est que les incendies de forêt sont également corrélés à l’instabilité sociale, comme le chômage. On s’attend donc à ce que davantage d’incendies se déclarent dans des territoires en déclin social continu dans les zones rurales en voie de dépeuplement.

Parallèlement à cette réalité, l’étalement urbain accroît les risques d’incendie dans les zones touristiques et périurbaines.

Ainsi, la forêt est peut-être surtout une construction sociale qu’il faut inclure dans les politiques d’aménagement de nos territoires.

C’est ce que l’on constate également avec les embâcles (amoncellement naturel ou artificiel de matériaux, ndlr). Nous savons aujourd’hui, grâce aux travaux des hydrogéomorphologues qu’ils sont importants dans le fonctionnement des cours d’eau : ils déterminent le débit, piègent les sédiments et la matière organique qui fournit de la nourriture, des refuges et une couverture protectrice aux poissons. Les embâcles complexifient ainsi la morphologie des cours d’eau et, aussi, notre rapport à ce processus.

Venons-en maintenant aux insectes dits « ravageurs ». Non, ils ne détruisent pas systématiquement les forêts saines.

Déjà dans les années 1920, la question s’était posée avec la même acuité qu’aujourd’hui lors de la création du premier parc national suisse. Les conclusions d’Auguste Barbey, entomologiste forestier de renommée internationale, furent sans équivoque : point de danger.

Si l’on prend, par exemple, les scolytes qui ravagent actuellement l’est de la France, les réelles causes de leur prolifération sont bien connues : des sécheresses qui se multiplient avec le changement climatique et qui affaiblissent les arbres et les rendent plus colonisables par les scolytes, des paysages où les monocultures d’épicéa se succèdent sans diversité d’espèces pouvant faire barrière, des hivers doux qui permettent à davantage d’individus de survivre jusqu’au printemps…

Que vive le bois mort !

Que retenir de tout cela ? Le bois mort ne peut nuire aux forêts puisqu’il en est une composante intrinsèque fournissant gîte et couvert à un nombre considérable d’espèces qui participent en retour à la fertilité des sols. En quantité et en qualité, il est le signe d’une forêt en bon état écologique.

Face aux incendies, aux embâcles comme aux pathogènes qui ravagent les massifs français, ne nous trompons donc pas d’ennemis. Avec une trajectoire d’augmentation des températures de 4 °C d’ici à la fin du siècle et 10 fois plus de jours de vagues de chaleur, les feux de forêt devraient augmenter de 70 % en 2050 par rapport à la période 2000-2020.

Oui, il y a des forêts plus vulnérables que d’autres aux incendies, oui il existe des conditions météorologiques plus propices, oui nous avons raison de nous inquiéter de l’étalement urbain en périphérie des massifs, de l’abandon des territoires ruraux.

Mais non, le bois mort n’est pas dangereux ; non, il n’est pas de trop en forêt.

Pourquoi alors le bois mort a-t-il un statut de paria alors qu’il était une ressource indispensable à la vie des communautés rurales du XIXᵉ siècle? C’est parce que nos sociétés sont de plus en plus coupées de cette fabuleuse destinée du bois mort. Nous sommes ainsi devenus ignorants de la longueur des cycles forestiers, déconnectés de la lenteur de décomposition du bois mort, et nous considérons bien souvent la forêt comme un simple parc de loisir.

Ainsi, la chute potentielle de bois mort le jour où le vent souffle est perçue comme un désagrément. Aurons-nous la capacité de différer la satisfaction de nos désirs pour que d’autres humains, ou autres qu’humains, puissent jouir à l’avenir de forêts paisibles et sensibles ?


Guy Lempérière, entomologiste forestier, ancien chercheur au Laboratoire d’écologie alpine (LECA) de l’Université de Grenoble-Alpes et directeur de recherche à l’IRD a contribué à la rédaction de cet article.

The Conversation

Damien MARAGE a reçu des financements de l’ANR. Il est membre du Conseil national de la protection de la nature et expert auprès du comité français de l’UICN.

– ref. Y a-t-il trop de bois mort dans nos forêts ? – https://theconversation.com/y-a-t-il-trop-de-bois-mort-dans-nos-forets-290087

D’ici à 2040, l’Europe a besoin de dix millions de logements « net zéro » neufs ou rénovés. Comment y parvenir ?

Source: The Conversation – in French – By Ignat Kulkov, Researcher, EDHEC Business School; Åbo Akademi University


L’ESSENTIEL

  • Le secteur de l’architecture, de l’ingénierie et de la construction est en pleine révolution avec l’avènement de la politique « zéro émission nette ».

  • Une étude propose quatre scénarios pour le secteur européen de la construction à l’horizon 2040, en combinant besoins en logement, objectifs « net zéero » et accessibilité financière.

  • Trois priorités se dégagent de ces scénarios : la rénovation en profondeur du parc immobilier existant, une infrastructure numérique permettant de surveiller les performances énergétiques ainsi que de nouvelles compétences et capacités organisationnelles pour la construction industrialisée.


L’Europe est confrontée à une double crise qu’elle n’arrive pas à résoudre. Au cours des quinze dernières années, les prix de l’immobilier ont augmenté de 60 % et les loyers de 30 % à travers l’Europe, tandis que le nombre de permis de construire a chuté de 20 %. Sur la même période, les coûts de construction dans l’Union européenne (UE) ont augmenté de 56 %.

Pourtant, la Commission européenne prévoit une hausse de la demande de logements de plus de 2 millions d’unités par an. La Banque européenne d’investissement estime que l’UE a actuellement besoin de 2,25 millions de logements supplémentaires, soit environ 50 % de plus que ce qui est réellement construit.

Les bâtiments construits restent parmi les plus grandes sources d’émissions de gaz à effet de serre du continent.




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Une défaillance systémique

La crise de l’accessibilité au logement et la crise climatique ne sont pas deux problèmes distincts. Il s’agit d’une défaillance systémique interdépendante. Le secteur européen de la construction et de l’immobilier se trouve au cœur de ces deux phénomènes.

Nous avons mené une étude sur plusieurs années avec des dizaines d’experts européens du secteur – architectes, promoteurs, fournisseurs de matériaux, énergéticiens, gestionnaires – afin de détailler quatre scénarios pour le secteur européen de la construction à l’horizon de 2040, en combinant les (forts) besoins en logement et des objectifs « net zéro ».

Environ 40 % de la consommation énergétique de l’Europe

Le secteur de l’architecture, de l’ingénierie et de la construction (Architecture Engineering Construction, AEC) a connu quatre décennies de stagnation de la productivité. La complexité des procédures d’autorisation, la fragmentation de la gouvernance et une structure industrielle axée sur des projets ponctuels l’ont empêché de fournir à grande échelle des logements abordables, agréables à vivre et durables.

À la fin de l’année 2025, l’offre de logements neufs dans l’Union européenne ne répondait qu’à 50 % de la demande réelle. Cette situation s’est aggravée avec la flambée des coûts de main-d’œuvre et des matériaux.

Par ailleurs, la hausse et la volatilité des prix de l’énergie ont également entraîné une augmentation de la production de matériaux grands consommateurs d’énergie, tels que le ciment, l’acier et le verre, accentuant ainsi la hausse des coûts de construction. Parallèlement, les bâtiments représentent environ 40 % de la consommation énergétique de l’Europe et 36 % de ses émissions de CO₂.

Transformer les modèles économiques

Le Pacte vert pour l’Europe, le Plan d’action pour l’économie circulaire et la taxonomie de l’Union européenne pour les activités durables exigent une décarbonation structurelle, du secteur de la construction notamment. Cependant, comme le souligne clairement le « Reimagining Real Estate » du Forum économique mondial (2024), les engagements en matière de technologie et de durabilité ne sont pas suffisants s’ils ne s’accompagnent pas d’une refonte totale des rôles de ceux qui construisent, possèdent et gèrent les logements.

Le précédent cadre du Forum économique mondial, intitulé « Framework for the Future of Real Estate », en 2021, formulait le même avertissement : accessibilité financière et décarbonation ne pourraient converger qu’à condition que le secteur transforme en profondeur ses modèles économiques et ses structures de gouvernance.

Aucun de ces deux cadres ne précise par quelles voies concrètes cette transformation pourrait réellement s’opérer.

Des logements énergivores

La France illustre à quel point les objectifs européens en matière de logement et de climat peuvent rapidement entrer en conflit. En avril 2026, le gouvernement a annoncé un plan de relance du logement visant à accélérer la construction, à décentraliser certaines décisions et à lancer un troisième grand programme de rénovation urbaine.

Sa proposition la plus controversée permettrait de remettre sur le marché locatif les logements énergivores classés F et G. La condition sine qua non : les propriétaires s’engagent à les rénover dans un délai de trois ans pour les maisons individuelles et de cinq ans pour les immeubles d’habitation.

Selon les règles actuelles, les logements classés G sont interdits de location neuve ou renouvelée depuis 2025, et ceux classés F le seront à partir de 2028. La question est de savoir si l’application de la loi et le financement permettront de concrétiser ces rénovations.

Vu d’Espagne et d’Allemagne

Dans toute l’Europe, les gouvernements s’efforcent d’accroître l’offre de logements sans compromettre les objectifs climatiques.

L’Espagne a opté pour une approche « industrielle », utilisant les fonds européens pour construire des logements sociaux – dont le parc est limité – plus rapidement et à moindre coût, tout en faisant face à une forte demande de location touristique. Objectif affiché : 15 000 nouveaux logements sociaux par an, en réduisant de 60 % le temps nécessaire à leur mise sur le marché. Sur le parc immobilier dans son ensemble, le déficit total de logements est estimé à 750 000 unités.

L’Allemagne est confrontée, dans une moindre mesure, à cette même problématique : les mises sur le marché de logements ont avoisiné les 206 000 unités, soit leur plus bas niveau depuis treize ans en 2025, loin des estimations antérieures qui tablaient sur un besoin annuel de 320 000 appartements jusqu’en 2030.

Quatre scénarios plausibles pour 2040

Dans notre recherche, nous avons élaboré quatre scénarios pour le secteur européen de l’architecture, de l’ingénierie et de la construction à l’horizon 2040. Ces scénarios ne sont pas des prédictions.

Dans le premier scénario, des géants économiques dominent le secteur, tandis que les grandes entreprises technologiques et les entreprises de construction de type fabricant d’équipement d’origine – une entreprise qui fabrique des pièces, des composants ou des logiciels – s’imposent grâce à une construction industrialisée hors site, fondée sur les données. Les logements deviennent des services par abonnement ; les plateformes fixent les normes et la productivité augmente fortement. Cependant, l’accessibilité financière et l’autonomie des locataires restent des sujets de controverse, et les petites entreprises peinent à survivre.

Dans le second scénario, l’avenir est circulaire : une coalition de régulateurs, d’institutions financières et d’entreprises pionnières intègre les principes circulaires dans la législation en matière d’urbanisme, dans les marchés publics et dans la finance. Les bâtiments deviennent des banques de matériaux documentées ; les biomatériaux remplacent le béton ; la rénovation domine la construction.

Si dans cette hypothèse, l’impact carbone et celui du besoin en ressources diminuent notablement, le scénario doit être accompagné – pour les moyennes et grandes villes – d’un effort sur le financement. Pour cela, les pouvoirs publics doivent s’intéresser de près aux politiques de construction, aux typologies de logement et aux modèles de propriété.

Dans le troisième scénario, le secteur public prend les rênes : les gouvernements interviennent directement lorsque les mécanismes du marché ne parviennent pas à produire les résultats escomptés à grande échelle. Des objectifs contraignants, des typologies standardisées et des programmes d’investissement public favorisent une décarbonation rapide et améliorent l’offre de logements, ce, au détriment de l’innovation privée et de l’expérimentation créative.

Dans le quatrième scénario, celui de la révolution de l’énergie verte, la décarbonation rapide du réseau électrique redéfinit l’ensemble de la question du logement. Les bâtiments deviennent des « ressources actives » au sein de réseaux intelligents bidirectionnels, et le carbone opérationnel disparaît en grande partie. En d’autres termes, la généralisation des « smart grids » (réseaux de distribution optimisés, dans les deux sens, entre fournisseurs et consommateurs) réduit considérablement l’impact carbone des lieux de vie et de travail.

L’attention se porte alors sur l’impact carbone intrinsèque – celui associé à l’ensemble du cycle de vie des matériaux, la précarité énergétique et les effets distributifs d’une transition qui profite à certains ménages bien plus qu’à d’autres.

Trois priorités

Ce que nous mettons ici clairement en évidence, c’est qu’il n’y a pas de lien automatique entre la construction de nouveaux logements, la décarbonation du parc immobilier et l’accessibilité financière du logement.

Les mêmes instruments – finance verte, marchés publics circulaires, numérisation – peuvent conduire à des résultats très différents selon le type d’intervenants qui orchestre le système et selon la logique de gouvernance qui prévaut.

Trois priorités (pour « ne rien regretter ») se dégagent de ces scénarios :

  • la rénovation en profondeur du parc immobilier existant est incontournable dans tous les scénarios. La seule question est de savoir qui paie et qui en tire profit ;

  • une infrastructure numérique permettant de surveiller les performances énergétiques et matérielles semble nécessaire, quel que soit l’acteur en charge ;

  • de nouvelles compétences et capacités organisationnelles pour la construction industrialisée et la réflexion sur le cycle de vie doivent être développées dès maintenant, et non « en attendant » l’accélération de la transition.

Le premier plan de l’Union européenne pour le logement abordable, lancé fin 2025, et le tout premier sommet européen sur le logement, prévu en 2026, offrent une opportunité politique rare.

Reste à savoir si les décideurs politiques l’utiliseront pour remédier aux défaillances structurelles de la gouvernance que nos scénarios révèlent, ou s’ils se contenteront d’ajouter de nouveaux instruments à un système dont les tensions fondamentales restent non résolues. Le secteur du bâtiment dispose d’une quinzaine d’années pour y parvenir.

Les scénarios d’avenir existent ; les choix nous appartiennent.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. D’ici à 2040, l’Europe a besoin de dix millions de logements « net zéro » neufs ou rénovés. Comment y parvenir ? – https://theconversation.com/dici-a-2040-leurope-a-besoin-de-dix-millions-de-logements-net-zero-neufs-ou-renoves-comment-y-parvenir-284883