Vers une consigne pour les bouteilles en plastique ? Face à un problème complexe, gare aux solutions simplistes

Source: The Conversation – France (in French) – By Jeanne Perez, Chercheuse postdoctorale en géographie sociale et rudologie, Le Mans Université


L’ESSENTIEL

  • Ce que l’on nomme plastique masque une multitude de matériaux et de réalités économiques différentes.

  • Face à ce tableau complexe, la réponse aux pollutions engendrées ne saurait être ni universelle ni, exclusivement, technique.

  • La proposition, au printemps 2026, de mettre en place une consigne pour les bouteilles plastique en est une illustration.


En mai 2026, le président Emmanuel Macron remettait sur la table, à l’occasion d’un salon sur l’économie circulaire, la proposition de consigne pour les bouteilles plastiques afin d’améliorer leur taux de collecte. Les consommateurs paieraient quelques centimes à chaque achat qu’ils récupéreraient sous forme de bon lorsqu’ils rapporteraient la bouteille.

L’idée, très critiquée par les associations et les collectivités qui organisent la collecte de déchets plastiques, illustre la simplification qui règne souvent autour de la question du plastique.

Les déchets plastiques sont, en effet, généralement présentés comme un problème environnemental bien défini auquel il suffirait d’apporter des solutions techniques : mieux trier, mieux recycler ou développer le réemploi.

Cette apparente évidence est pourtant trompeuse, car le terme générique de « plastique » cache en fait une multitude de matériaux, d’usages, d’intérêts économiques et de filières de gestion qui ne répondent ni aux mêmes contraintes ni aux mêmes logiques.

À l’heure où ces débats reviennent au cœur du débat public, il est nécessaire de dépasser les solutions toutes faites pour comprendre la complexité du problème qu’elles prétendent résoudre.

Les plastiques, une famille vaste et hétérogène

Parler du plastique au singulier conduit à masquer une réalité profondément hétérogène. Les plastiques constituent une vaste famille de matériaux synthétiques composés de polymères auxquels sont ajoutés de nombreux additifs et charges afin d’en modifier les propriétés. Couleur, souplesse, résistance mécanique, tenue à la chaleur ou aux rayons UV : chaque formulation répond à des besoins spécifiques.

Cette diversité explique en grande partie leur succès. D’abord utilisés comme substituts à certaines matières naturelles, les plastiques se sont progressivement imposés dans tous les secteurs de l’économie : emballages, bâtiment, transports, agriculture, électronique ou textile. Selon l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), la production mondiale est passée de 234 millions de tonnes en 2000 à 460 millions en 2019 et pourrait encore tripler d’ici 2060.

Cette croissance repose précisément sur la multiplication des types de plastiques. On distingue généralement trois grandes familles : les thermoplastiques, qui peuvent être refondus et remodelés ; les thermodurcissables, dont la structure est irréversiblement modifiée lors de leur fabrication ; et les élastomères, caractérisés par leur élasticité.

À ces familles s’ajoutent des plastiques composites, des emballages multicouches, des fibres textiles synthétiques ou encore des colles, peintures et revêtements à base de polymères.

Une bouteille d’eau, un pare-chocs automobile, une éolienne ou une paire de chaussures appartiennent ainsi tous à l’univers des plastiques sans partager les mêmes propriétés ni les mêmes usages. Ce que nous appelons communément « plastique » recouvre ainsi en réalité une multitude de matériaux différents.

Or, cette diversité n’est pas seulement une question de vocabulaire ou de chimie. Elle conditionne directement ce qu’il sera possible de faire de ces matériaux une fois devenus déchets.

Des possibilités de recyclages inégales

En effet, les propriétés des matériaux influencent leur devenir. Ce qui est conçu en amont détermine ce qui pourra être réalisé en aval.

La diversité des plastiques constitue un avantage considérable pour l’industrie, qui peut adapter les matériaux à une multitude de fonctions. Mais elle devient un obstacle lorsqu’il s’agit de les collecter, les trier, les recycler ou les réemployer. Chaque type de plastique nécessite des procédés spécifiques de traitement et, dans de nombreux cas, les différences de composition empêchent leur recyclage conjoint.

Les emballages multicouches des briques alimentaires, qui associent plusieurs matériaux pour améliorer la conservation des aliments, sont difficiles (mais non impossibles) à traiter et à recycler.
Tetrapak, CC BY-SA

Tous les plastiques ne sont d’ailleurs pas recyclables. Les thermodurcissables ne peuvent pas être refondus une fois fabriqués et les emballages multicouches, qui associent plusieurs matériaux afin d’améliorer les performances de conservation ou de résistance, demeurent particulièrement difficiles à traiter. Aussi, en pratique, seuls les thermoplastiques sont théoriquement recyclables, et encore, uniquement lorsque les filières existent.

En outre, être recyclable en théorie ne signifie pas être recyclé en pratique. Même parmi les emballages en thermoplastiques, les trajectoires diffèrent fortement. Certains disposent de filières de recyclage matures, d’autres de filières émergentes, tandis que d’autres restent sans solution de valorisation à grande échelle.




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Des performances limitées en France

La bouteille transparente en polyéthylène téréphtalate (PET) constitue, à cet égard, une exception plus qu’une règle. Parce qu’elle est fabriquée à partir d’un même polymère et bénéficie d’une filière de collecte, tri et recyclage bien identifiée, elle peut dans certains cas être recyclée en nouvelle bouteille.

Ce recyclage « en boucle fermée » reste toutefois rare. La plupart des plastiques recyclés suivent une logique de « boucle ouverte ». Le matériau perd progressivement certaines de ses propriétés et est réorienté vers d’autres usages. Une bouteille transformée en fibre textile en constitue l’exemple le plus connu. Cette trajectoire illustre une réalité souvent oubliée : recycler ne signifie pas nécessairement reproduire à l’identique.

Ainsi, les circulations des plastiques ne se jouent pas au moment où ils deviennent des déchets. Elles sont largement déterminées en amont, lors de leur conception, de leur fabrication et de leur mise sur le marché.

Cette réalité contribue alors à expliquer pourquoi les performances françaises du recyclage demeurent limitées. Selon le ministère de la transition écologique, de la biodiversité, de la forêt, de la mer et de la pêche, les taux peinent à décoller sur le territoire national, avec une production annuelle de 4,5 millions de tonnes de déchets plastiques, soit environ 70 kg par an par habitant, seulement 23 % des déchets plastiques sont recyclés contre 41 % de plastiques incinérés et 36 % mis en décharge et quelques 100 000 tonnes de plastiques se retrouvant dans l’environnement.




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Une complexité des acteurs

Cette diversité des circulations ne résulte toutefois pas uniquement des propriétés des matériaux. Elle est également le produit des choix, des intérêts et des rapports de force entre les nombreux acteurs qui organisent la production, la consommation et la gestion des déchets plastiques.

Les plastiques mobilisent une grande diversité d’acteurs tout au long de leur cycle de vie : producteurs de polymères issus de la pétrochimie, plasturgistes qui transforment ces matières en emballages ou en produits, marques et distributeurs qui les mettent sur le marché, éco-organismes chargés d’organiser et de financer une partie de leur gestion en fin d’usage, collectivités territoriales responsables du service public des déchets, opérateurs de collecte et de tri, recycleurs, entreprises du réemploi, associations environnementales et consommateurs.

Tous participent aux trajectoires des matériaux, mais pas avec les mêmes ressources, les mêmes responsabilités ni les mêmes intérêts.

Des divergences d’intérêts

  • Les producteurs de polymères et les transformateurs ont intérêt à maintenir des débouchés pour les matières plastiques qu’ils fabriquent.

  • Les entreprises qui mettent des produits sur le marché cherchent à sécuriser leurs approvisionnements, qu’ils soient issus de matières vierges ou recyclées, tout en répondant aux exigences réglementaires croissantes.

  • Les collectivités doivent organiser la collecte et le traitement des déchets tout en maîtrisant les coûts supportés par les finances publiques.

  • Les recycleurs dépendent quant à eux de la disponibilité de flux suffisamment importants et homogènes pour rentabiliser leurs installations.

  • Les associations environnementales défendent généralement des stratégies de réduction à la source, de réemploi et de limitation des pollutions.

  • Quant aux consommateurs, ils se trouvent au croisement de ces différentes logiques, à la fois usagers des produits plastiques et acteurs du tri ou du réemploi.

Ces intérêts parfois divergents expliquent pourquoi les débats sur les plastiques sont si difficiles à trancher. Derrière des questions apparemment techniques se jouent en réalité des enjeux économiques, territoriaux, sociaux et politiques.




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Les bouteilles consignées, un débat qui illustre la complexité du sujet

La controverse autour de la consigne pour recycler les bouteilles en plastique en fournit une bonne illustration. Elle ne porte pas seulement sur la performance de ce recyclage, elle soulève également des questions relatives au financement du service public des déchets, à la maîtrise des matières collectées ou encore à la répartition des responsabilités entre acteurs de la filière.

Ainsi, gérer les plastiques apparaît moins comme un problème unique que comme la rencontre de multiples enjeux. Reconnaître cette complexité ne signifie pas renoncer à l’action. Cela implique au contraire de concevoir des politiques capables d’articuler les différentes étapes du cycle de vie des matériaux et les multiples acteurs qui y participent.

Le défi n’est donc peut-être pas de gérer « le plastique », mais d’admettre qu’il n’existe pas. Derrière ce singulier commode se cache une multitude de matériaux, d’usages, de filières et d’intérêts qui ne relèvent ni des mêmes contraintes ni des mêmes solutions.

Dès lors, la question n’est plus seulement de savoir comment recycler davantage, mais quelles formes de production, de consommation et de responsabilité collective nous souhaitons organiser autour de ces matériaux.

The Conversation

Jeanne Perez a reçu des financements de ANR-PERE-0002

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Comment ajouter The Conversation à vos sources préférées sur Google

Source: The Conversation – in French – By Cécile Vangrevenynge, Chargée de marketing digital et des partenariats, The Conversation

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Mieux diagnostiquer et prendre en charge les règles douloureuses dès l’adolescence

Source: The Conversation – France in French (3) – By Nadjib Mohamed Mokraoui, Médecin épidémiologiste, doctorant au Centre de recherche en Épidémiologie et Santé des Populations (CESP), équipe Épidémiologie Gynécologique (EpiGyn), Inserm. Travaux de recherche portant sur l’endométriose, Inserm; Université Paris-Saclay


L’ESSENTIEL

  • Chez les adolescentes, les douleurs des règles, ou dysménorrhée, représentent le symptôme gynécologique le plus fréquent.

  • On déplore un retard dans la prise en charge des formes sévères qui affectent pourtant santé, qualité de vie et scolarité.

  • Des études s’intéressent aux liens entre dysménorrhées précoces et douleurs chroniques pelviennes ou liées à l’endométriose.


Chaque mois, des millions d’adolescentes vivent leurs règles dans la douleur. Pour certaines, il s’agit d’un inconfort passager. Pour d’autres, la douleur est telle qu’elle peut aboutir à une marginalisation sociétale.

Pourtant, ces douleurs restent encore largement banalisées, souvent considérées comme un phénomène « normal », parfois même reléguées derrière des formules floues dans les justificatifs d’absence, comme de simples « problèmes féminins ».

Des douleurs de règles fréquentes dès l’adolescence

Cette normalisation n’est pas sans conséquence. Chez les adolescentes, la douleur des règles – ou dysménorrhée – constitue le symptôme gynécologique le plus fréquent.

Des études suggèrent que ce symptôme peut affecter jusqu’à 70 % des jeunes filles et qu’environ 10 à 15 % d’entre elles sont susceptibles de présenter une forme sévère (grade 3 selon l’échelle d’Andersh et Milsom) qui se caractérise par des douleurs intenses, résistantes aux traitements usuels, avec un impact majeur sur la vie quotidienne : absentéisme scolaire estimé de 2 à 5 jours par cycle, limitations des activités sportives et sociales et troubles de santé mentale associés, tels que l’anxiété et la dépression.

Ces douleurs sévères peuvent constituer le premier signe de pathologies comme l’endométriose, une maladie qui touche environ 1 femme sur 10 et dont le diagnostic survient encore, en moyenne, dans un délai de 7 ans à 10 ans après les premiers symptômes.

Retard dans le diagnostic, aussi dans la prise en charge

Mais cette manière de poser le problème mérite d’être revisitée. Au-delà du retard diagnostique, c’est souvent la prise en charge elle-même qui est tardive.

Les recommandations récentes insistent sur l’importance de reconnaître précocement les symptômes, en particulier la douleur, chez les adolescentes. Repenser ces douleurs précoces comme un signal clinique à part entière permet ainsi de déplacer le débat du retard diagnostique vers un véritable retard de prise en charge.

Toutes les patientes ne développeront pas nécessairement une maladie identifiée. Chez certaines adolescentes, ces douleurs répétées pourraient, à elles seules, favoriser l’installation progressive de douleurs pelviennes chroniques.

Des travaux en neurosciences ont montré que des stimulations douloureuses répétées peuvent entraîner une hypersensibilisation du système nerveux – un phénomène appelé « sensibilisation centrale » – rendant la douleur plus intense et persistante. Dans le domaine des douleurs pelviennes, ces mécanismes sont désormais bien documentés.

Entre sous-reconnaissance des symptômes et risque de chronicisation, laisser ces douleurs évoluer sans prise en charge adaptée n’est donc pas sans conséquence.

L’adolescence, fenêtre d’intervention sous-exploitée

L’adolescence représente une période clé. C’est à ce moment que débutent les menstruations, mais aussi que se structurent les réponses du système nerveux à la douleur.

Plusieurs études suggèrent que des douleurs répétées à un âge précoce sont associées à un risque accru de douleurs chroniques à l’âge adulte.

À l’inverse, une prise en charge adaptée et précoce, médicamenteuse ou non, pourrait contribuer à limiter la chronicisation de la douleur et améliorer la qualité de vie à long terme pour soulager les personnes qui souffrent de dysménorrhées, aussi dans les situations d’endométriose.

Parmi les pistes actuellement explorées figurent aussi de nouvelles approches de neuromodulation, comme la stimulation électrique transcutanée (TENS), mais aussi des stratégies pharmacologiques visant plus spécifiquement les mécanismes à l’origine des contractions et de la douleur utérines.

Autrement dit, les règles douloureuses ne sont pas seulement un symptôme à soulager ponctuellement : elles constituent une opportunité d’intervention préventive encore largement sous-exploitée.

Changer de regard : de la banalisation à la prévention

Aujourd’hui, la prise en charge des dysménorrhées reste souvent tardive et fragmentée. Elle repose principalement sur des traitements symptomatiques, proposés lorsque la douleur devient trop intense.

Mais cette approche atteint ses limites. En continuant à considérer ces douleurs comme normales, on retarde leur reconnaissance et leur prise en charge, laissant parfois s’installer des mécanismes de chronicisation.

Repenser ces douleurs comme un signal d’alerte – et non comme une fatalité – implique un changement de paradigme : passer d’une médecine réactive à une approche préventive.

Intervenir tôt : une approche en développement

C’est dans cette perspective que s’inscrit le projet PRECURSOR, un projet national français visant à évaluer l’impact d’une prise en charge précoce et multidisciplinaire des dysménorrhées primaires sévères chez les adolescentes.

Déjà soutenu par de nombreux acteurs – notamment les filières d’endométriose, à travers leurs annuaires de professionnels de santé couvrant l’ensemble du territoire ainsi que des associations de patientes et des fondations –, le projet s’appuie sur une stratégie de repérage précoce. Celle-ci repose sur des structures de proximité, en particulier les pharmacies, mais également les établissements scolaires et les réseaux spécialisés de santé.

Le projet se déploiera sur une durée de cinq ans, avec un début du recrutement prévu au cours de l’année.

L’objectif est d’agir dès les premiers symptômes, en proposant une prise en charge globale combinant traitements médicaux (hormones/antalgiques), approches non médicamenteuses (comme la neurostimulation ou la kinésithérapie) et accompagnement psychologique.

Un enjeu de santé publique

Les douleurs menstruelles sévères affectent la scolarité, la santé mentale et la qualité de vie de nombreuses adolescentes. Elles s’inscrivent aussi dans un contexte plus large de sous-reconnaissance des douleurs féminines.

Au-delà de l’impact individuel, cette question pose également celle de l’organisation du système de santé. Une reconnaissance plus précoce des symptômes et une prise en charge adaptée dès l’adolescence pourraient, à terme, s’avérer moins coûteuses que des prises en charge tardives, souvent plus complexes et prolongées.

En réduisant le risque de chronicisation et les parcours de soins fragmentés, une approche préventive pourrait contribuer à une utilisation plus efficiente des ressources de santé.

Agir tôt, c’est reconnaître que ces douleurs ne sont ni anodines ni inévitables. C’est aussi saisir une opportunité unique : celle d’intervenir avant que la douleur s’installe durablement.

La douleur ne devrait jamais être un rite de passage.

Et si, finalement, la prévention des douleurs chroniques commençait dès les premières règles ?

The Conversation

Nadjib Mohamed Mokraoui a reçu des financements de la Fondation pour la Recherche sur l’Endométriose (FRE), de la Fondation Apicil, de l’Institut UPSA de la douleur, de la Fondation URGO.

– ref. Mieux diagnostiquer et prendre en charge les règles douloureuses dès l’adolescence – https://theconversation.com/mieux-diagnostiquer-et-prendre-en-charge-les-regles-douloureuses-des-ladolescence-290110

Le lithium au Sahel : comment les groupes armés tirent profit de la ruée mondiale vers ce minéral stratégique

Source: The Conversation – in French – By Bradley A. Mortin, PhD Candidate, King’s College London

Chaque batterie de véhicule électrique, de smartphone ou d’ordinateur portable repose sur un élément essentiel : le lithium.

Ce minerai stratégique est au cœur de la transition mondiale vers des énergies plus propres. Le lithium alimente les batteries rechargeables. Garantir son approvisionnement est donc une priorité économique et géopolitique.

L’Agence internationale de l’énergie prévoit une augmentation de la demande mondiale de lithium avec le développement des véhicules électriques et du stockage des énergies renouvelables. L’Afrique, en particulier le Sahel, joue un rôle de plus en plus important dans la recherche de sources d’approvisionnement. Les principaux producteurs actuels sont le Chili, l’Australie et la Chine.

Le Sahel est une zone semi-aride qui s’étend d’ouest en est en Afrique, entre le désert du Sahara au nord et les savanes tropicales au sud.

Dans cette vaste région, les groupes armés trouvent de nouveaux moyens de tirer profit de l’essor du commerce du lithium. Plus de 40 000 tonnes de lithium sont déjà extraites chaque année des gisements africains pour les consommateurs internationaux. Ce chiffre devrait atteindre environ 500 000 tonnes dès 2030.

Je suis chercheur spécialisé en géopolitique et en études sur les conflits. Dans une étude récente, j’ai examiné les liens entre l’expansion de l’extraction du lithium et les conflits dans le Sahel. J’ai étudié le Mali, le Niger, le Burkina Faso, le Tchad et le Nigeria.

J’ai constaté que les industries du lithium en pleine expansion s’insèrent progressivement dans les conflits existants. Elle est aussi liée aux activités des groupes insurgés et à la contrebande transfrontalière. Tous ces phénomènes sont favorisés par une gouvernance défaillante.

Par exemple, les groupes djihadistes et criminels — en particulier Boko Haram et la Province d’Afrique de l’Ouest de l’État islamique (
ISWAP) — profitent du faible contrôle de l’exploitation minière du lithium pour générer des revenus et étendre leurs opérations.

Je soutiens que si les gouvernements du Sahel ne renforcent pas leur contrôle, le lithium risque de devenir une nouvelle ressource finançant les conflits plutôt que le développement. Là où la gouvernance est défaillante, des minerais précieux tels que l’or et les diamants ont déjà alimenté des conflits.

Le lithium au Sahel

Chaque batterie de véhicule électrique, de smartphone ou d’ordinateur portable repose sur un élément essentiel : le lithium.

Ce minerai stratégique est au cœur de la transition mondiale vers des énergies plus propres. Le lithium alimente les batteries rechargeables. Garantir son approvisionnement est donc une priorité économique et géopolitique.

L’Agence internationale de l’énergie prévoit une augmentation de la demande mondiale de lithium avec le développement des véhicules électrictiques et du stockage des énergies renouvelables. L’Afrique, en particulier le Sahel, joue un rôle de plus en plus important dans la recherche de sources d’approvisionnement. Les principaux producteurs actuels sont le Chili, l’Australie et la Chine.

Le Sahel est une zone semi-aride qui s’étend d’ouest en est en Afrique, entre le désert du Sahara au nord et les savanes tropicales au sud.

Sur la piste de l’argent

Comme toute organisation, les groupes armés ont besoin d’argent pour financer leurs opérations.

Ils imposent des taxes aux mineurs et contrôlent l’accès aux sites miniers. Ils perçoivent également des redevances auprès des négociants et des transporteurs qui acheminent des minerais à travers leur territoire, et assurent la « sécurité » là où les gouvernements ne le peuvent pas.

Ce faisant, ils assument certaines des fonctions habituellement dévolues à l’État. Mes recherches qu’avec l’expansion de l’extraction du lithium, ces mêmes systèmes s’adaptent à ce nouveau marché de matières premières.

J’ai examiné des données provenant du Nigeria, du Mali, du Burkina Faso, du Niger et du Tchad afin de déterminer pourquoi certaines industries émergentes du lithium sont plus vulnérables à l’exploitation par des groupes criminels et terroristes que d’autres.

J’ai comparé plusieurs facteurs: la gouvernance, la présence d’une exploitation minière artisanale, l’influence des groupes insurgés et l’accessibilité des itinéraires de contrebande transfrontaliers. Je me suis appuyé sur des bases de données sur les conflits, des études géologiques, des reportages médiatiques et des publications d’organisations africaines et internationales.

J’ai constaté que la vulnérabilité globale de chaque pays dépend de la solidité des institutions locales, des contrôles aux frontières et de la gouvernance.

Nigéria : L’exploitation minière du lithium connaît une expansion rapide, mais reste largement informelle et échappe au contrôle des pouvoirs publics. Des groupes criminels tirent parti de l’absence de réglementation. Ils exigent des paiements de protection et infiltrent aussi bien les chaînes d’approvisionnement légales qu’illégales.

Mali : Des groupes armés ancrés dans l’économie aurifère du pays ont commencé à appliquer des modèles similaires de taxation et d’extorsion dans les régions productrices de lithium. La faiblesse des institutions de l’État et la persistance du conflit ont accru le risque d’exploitation.

Burkina Faso : Des groupes djihadistes ont utilisé des réseaux miniers informels pour générer des revenus grâce au lithium et renforcer leur influence locale. Le contrôle limité de l’État dans les zones reculées a permis aux groupes armés de prélever des taxes et de réglementer l’extraction.

Niger : L’instabilité politique et l’affaiblissement des contrôles aux frontières à la suite du coup d’État de 2023 ont accru le risque de contrebande de minerais. Les itinéraires de trafic utilisés pour l’or et les armes sont en train d’être adaptés au lithium.

Tchad : La faiblesse de la gouvernance et la corruption facilitent le commerce transfrontalier illicite. Cela crée des vulnérabilités susceptibles d’être exploitées.

Lorsque les gouvernements réglementent efficacement l’exploitation minière et conservent le contrôle des chaînes d’approvisionnement en minerais — comme l’a fait le Botswana avec les diamants —, les recettes générées sont plus susceptibles de soutenir les infrastructures, les services publics et la croissance économique.

Dans les pays examinés dans mon étude, où la gouvernance est plus faible et le contrôle de l’État plus limité, les groupes armés parviennent à s’immiscer dans les chaînes d’approvisionnement.

Les perspectives

La transition mondiale vers des énergies plus propres dépend de l’augmentation de la production de lithium. Mais la hausse de la demande incite également à accélérer l’extraction. Cela peut dépasser la capacité des gouvernements à mettre en place une réglementation et une surveillance efficaces.

Les batteries qui doivent contribuer à réduire les émissions de carbone dans le monde pourraient donc, indirectement, aider à financer certains groupes armés les plus meurtriers d’Afrique.

La solution consiste à mieux réguler le lithium.

  1. Les gouvernements devraient intégrer les mineurs artisanaux et à petite échelle dans l’économie formelle. Cela peut se faire par le biais de licences, de protections juridiques et de marchés transparents. L’autorité de l’État doit être rétablie dans les régions minières.

  2. Les organisations régionales devraient renforcer les systèmes de suivi transfrontalier des minerais et partager les renseignements sur le commerce illicite.

  3. Les gouvernements africains devraient investir davantage dans la transformation du lithium plutôt que d’exporter du minerai brut.

Mais il n’existe pas de solution unique valable dans tous les contextes.

La formalisation de l’exploitation minière artisanale est susceptible d’être plus efficace là où les gouvernements contrôlent leur territoire. Le partage de renseignements est important lorsque les itinéraires de trafic traversent plusieurs pays – comme au Mali, au Burkina Faso et au Niger. La transformation nationale du lithium peut apporter des avantages à long terme dans les pays dotés d’institutions plus solides et capables de soutenir le développement industriel.

Ces recommandations s’appuient sur des approches déjà adoptées ailleurs en Afrique. Il existe des initiatives régionales de traçabilité des minerais dans la région des Grands Lacsainsi que des efforts menés par des pays comme le Zimbabwe pour promouvoir la transformation locale du lithium.

Les réserves de lithium de l’Afrique pourraient contribuer à alimenter l’une des transformations technologiques marquantes de ce siècle. Elles pourraient également ouvrir un nouveau chapitre dans la longue histoire des conflits liés aux ressources naturelles.

L’avenir dépendra des gouvernements chargés de cette ressource.

The Conversation

Bradley A. Mortin does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

– ref. Le lithium au Sahel : comment les groupes armés tirent profit de la ruée mondiale vers ce minéral stratégique – https://theconversation.com/le-lithium-au-sahel-comment-les-groupes-armes-tirent-profit-de-la-ruee-mondiale-vers-ce-mineral-strategique-289925

Pour devenir un meilleur leader, eh bien, dansez maintenant…

Source: The Conversation – France (in French) – By Secil Bayraktar, Professeur de Management, TBS Education

Et si la pratique de la danse formait de meilleurs leaders ? Loin d’être un simple loisir, la danse permet de développer des compétences clés du leadership, des savoir-être plus que jamais indispensables. Car un bon danseur, à l’image d’un bon leader, doit posséder une connexion à soi, aux autres et à son environnement.


Qu’est-ce qu’un bon danseur de salsa ? Un danseur qui connaît parfaitement les figures et les enchaîne en rythme, qui guide sa partenaire tout en lui permettant d’improviser, qui maîtrise l’espace, sait capter la lumière et le regard des spectateurs et, bien sûr, qui endosse la responsabilité du moindre faux pas.

Cette description peut être transposée sans difficulté à l’art de diriger. De la même manière que les danseurs de salsa ou de tango, les leaders, en effet, doivent être capables de tracer leur voie d’un pied ferme, imperturbables et souriants, mais avec tous les sens aux aguets, connectés de mille façons à des environnements instables, complexes et mouvants. Aucun leader n’agit seul : il évolue dans un système de relations, de contraintes et d’opportunités interdépendantes.

La danse, comme formation au leadership ? La suggestion peut sembler osée, mais, en réalité, elle est plus pertinente qu’on ne l’imagine et enseigner ainsi sur le dance floor l’art de diriger se révèle une idée fructueuse.




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Être ou ne pas être dans le flow

Comme le danseur sur la piste, le leader, en effet, doit être totalement présent dans l’action, se sentir dans le flow. Pas question de relâcher l’attention, d’être là et ailleurs à la fois. Pour parvenir à cette concentration et à cette disponibilité, il doit, évidemment, s’être entraîné pour maîtriser les pas… pardon, maîtriser les règles de son métier.

L’esprit suffisamment libre, il peut ainsi rester en alerte, suivant en permanence les évolutions du marché (la musique et son rythme), les réalités du terrain où il évolue (la piste) et les actions de ses concurrents (les couples avec lesquels il partage la piste), tout cela sous le regard des parties prenantes (les spectateurs).

Il doit enfin réussir à guider ses collaborateurs (partenaires) en posant le cadre, mais en leur laissant de l’espace pour déployer leur créativité, rayonner, s’épanouir.

Cultiver les connexions

En filant jusqu’au bout cette métaphore de la danse, nous avons identifié six connexions que le leader doit veiller à cultiver pour arriver à bon port sous les bravos du public.

La connexion du danseur avec son corps, ses émotions, tout d’abord. Pour diriger, il importe de se connaître, de savoir identifier ses points forts et ses limites personnelles, d’être bien ancré. Ce n’est pas une activité purement cérébrale.

La connexion entre partenaires sur le dance floor est aussi inspirante. L’un conduit et l’autre suit. Les rôles sont différenciés, mais rien n’est possible sans confiance mutuelle entre les partenaires, sans écoute active ni réactions rapides aux signaux envoyés.

Quand le mouvement est cocréation

Une pression très légère de la main sera suffisante pour faire tourner telle danseuse, tandis qu’une débutante aura besoin d’un geste plus appuyé. On expérimente sur le dance floor cette relation subtile. La danse est harmonieuse quand le mouvement est cocréation.

Au tango tout particulièrement, les figures sont précises, l’anticipation des prochains pas, indispensable. Mais le couple gagnant ne déroule pas une chorégraphie planifiée, la cocréation est continue.

Vouloir tout organiser à l’avance dans le moindre détail est contre-productif, sur le dance floor comme dans l’entreprise.

De l’importance d’une bonne écoute

Pour une prestation réussie, la qualité de l’écoute est aussi essentielle. La musique donne le tempo, il faut la suivre et s’adapter. C’est aussi le cas dans l’univers économique, où les ruptures de rythme se succèdent : innovations technologiques, nouvelles concurrences, crises… Le pas se ralentit parfois, on diminue temporairement l’activité. Et puis, soudain, la cadence devient plus rapide, de nouvelles possibilités surgissent. Un manager qui continue à danser sur l’ancien tempo risque vite d’être dépassé.

Encore faut-il composer avec la piste elle-même : trop étroite, encombrée ou glissante, elle impose d’adapter ses pas. De même, les contraintes du contexte, les ressources disponibles ou les opportunités du terrain peuvent, elles aussi, freiner ou faciliter l’action.

Ajuster en permanence ses mouvements à ceux des autres couples est également nécessaire pour éviter les collisions sur la piste où l’on se croise. Dans l’entreprise aussi, aucun acteur n’évolue seul. Concurrents, partenaires, fournisseurs, clients et régulateurs façonnent ce qui est possible.

Le leader doit donc avoir un cap, une direction, mais il doit veiller à garder une capacité de manœuvre, trouver des espaces libres pour déployer son action.

TedX Mines Nancy, 2020.

Vibration

Le regard des spectateurs symbolise, quant à lui, l’image que l’on donne dans un contexte où la réputation est un atout central, où les parties prenantes tolèrent de moins en moins les sorties de route, où l’on demande aux entreprises de se montrer socialement et environnementalement responsables.

Il ne s’agit pas seulement de réaliser une performance impeccable, mais de créer une atmosphère, de transmettre une vibration. Pour beaucoup de managers, l’enjeu n’est donc pas de contrôler davantage, mais d’apprendre à mieux écouter, à sentir le moment juste et à laisser de l’espace aux autres.

On l’apprend ainsi en dansant : le leadership est affaire de connexion – à soi, aux autres, et au rythme du monde qui nous entoure.

The Conversation

Secil Bayraktar ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Pour devenir un meilleur leader, eh bien, dansez maintenant… – https://theconversation.com/pour-devenir-un-meilleur-leader-eh-bien-dansez-maintenant-280951

Quand les médias sous-informent et désinforment à propos de la crise environnementale

Source: The Conversation – in French – By Pauline Amiel, Head of school EJCAM, Aix-Marseille Université (AMU); Université de Toulouse


L’ESSENTIEL

  • En 2026, 4 % des articles de presse écrite et des sujets audiovisuels concernaient l’environnement. Une proportion montée à 10 % au cours de l’été.

  • Le réchauffement climatique peine à s’imposer face aux logiques médiatiques actuelles : info en continu, infotainment, réseaux sociaux.

  • La désinformation est également en hausse, notamment sur les chaînes du groupe Bolloré et sur des radios privées.


« Vous n’avez pas été très convaincants. » Sur BFMTV, ce 26 juin 2026, en plein épisode de canicule, un chroniqueur de la chaîne d’informations en continu accuse les scientifiques de ne pas avoir suffisamment bien communiqué sur les effets du réchauffement climatique et donc d’être responsables de l’inaction actuelle.

Réponse cinglante du climatologue Christophe Cassou, expert du Giec, présent en plateau :

« C’est assez honteux ce que vous venez de dire là. De rejeter la responsabilité sur les scientifiques, c’est inadmissible. Les rapports sont là, le Giec est là. »

La séquence a marqué les esprits, alors que l’été a été frappé par des records de température, des incendies monstres et des canicules à répétition. Quelle est la responsabilité des médias dans le manque d’information et la désinformation relative à la crise environnementale ?

Le constat de la sous-information est sans appel. Depuis 2024, l’Observatoire des médias sur l’écologie (OME) mesure la part des sujets environnementaux dans les contenus d’information des médias. En avril 2026, seuls 4,8 % des articles publiés par l’ensemble de la presse écrite et 4 % des sujets audiovisuels en France concernent les crises environnementales, selon l’observatoire créé par un consortium d’ONG engagées pour un meilleur traitement médiatique des questions climatiques, financé entre autres par l’Agence de la transition écologique (Ademe).

Le public estime d’ailleurs que les médias ne sont pas à la hauteur de la crise. D’après un sondage de 2024 pour le ministère de la transition écologique, 59 % des répondants estiment être mal informés sur le sujet du changement climatique.

L’environnement, un objet trop complexe pour le journalisme ?

Les questions environnementales résistent aux formats ordinaires de l’actualité et aux routines journalistiques. Parce qu’elles articulent des temporalités longues, des savoirs scientifiques complexes, des responsabilités politiques, économiques et individuelles souvent distribuées, elles se conjuguent mal avec l’approche simplificatrice générée par l’information en continu, l’infotainment et les formats courts.

Plus largement, le modèle actuel du journalisme considère comme relevant de « l’actu » ce qui sort de l’ordinaire. Le changement climatique n’est donc visible que lorsqu’il y a une catastrophe ou un évènement – un méga-incendie, par exemple.

Ce modèle correspond à l’actualité dite « chaude ». Pour preuve, depuis la première canicule jusqu’aux incendies qui ont touché la France cet été 2026, le temps médiatique consacré au climat a augmenté : 10,6 % du temps d’antenne des radios et TV a été consacré aux « crises environnementales » en juillet par l’OME, (il était de 12,8 % en août 2025). Le climat est donc rendu visible dans les médias quand il fait événement, alors même que les enjeux du réchauffement relèvent souvent de processus longs, cumulatifs et systémiques.

Cette approche par la crise et l’événement, comme en cette période de canicule, correspond à un cadrage épisodique. Le cadrage épisodique est une forme de traitement journalistique qui raconte un problème public à partir d’un cas concret, d’un événement ou d’un individu, réduisant ainsi sa complexité.

Or, les recherches montrent que ce cadrage tend souvent à favoriser des lectures individualisantes des problèmes de société. Selon Philip Solomon Hart, les publics exposés à un cadrage épisodique des questions climatiques ont tendance à moins soutenir les politiques publiques de lutte contre le réchauffement que ceux exposés à un cadrage thématique plus contextualisé. Se focaliser sur les touristes évacués à cause des incendies en Gironde ou sur les pyromanes plutôt que lier les mégafeux au réchauffement climatique est un cadrage épisodique qui empêche le public d’avoir une vision d’ensemble.

Bilan des médias audiovisuels français en 2025

Bien sûr, des différences importantes existent selon les médias. Sur France Info TV, en mai 2026, 54 % des séquences consacrées à la canicule ont mentionné le changement climatique tandis qu’Arte, RFI, France Culture et France24 sont les chaînes qui contextualisent le plus les causes. Ainsi, les médias audiovisuels publics paraissent traiter le plus complètement ce sujet, contrairement à certains médias privés, tels que CNews, Europe 1 et BFMTV, qui ne le mentionnent que dans 20 % de leurs séquences environ.

En mai, l’ONG QuotaClimat a révélé un cas de désinformation toutes les 20 minutes sur Sud Radio, CNews et Europe 1. Globalement, 62 cas de mésinformation climatique sont relevés sur l’ensemble des médias audiovisuels français, entre le 23 et le 30 mai.

Sur CNews et Europe 1, la désinformation passe par une euphémisation de la situation (par exemple, « La vague de chaleur n’est pas exceptionnelle », selon Pascal Praud dans l’émission « l’Heure des pros 2 » sur CNews, le 21 mai 2026), par des témoignages individuels du type « Je me souviens, quand j’étais enfant, j’avais chaud », la remise en question des causes humaines du réchauffement climatique ou encore la mise en avant du technosolutionnisme.

Selon l’Ademe, la désinformation sur le climat est plutôt en augmentation et elle n’est donc pas uniquement le fait de journalistes. En effet, les médias sont régulièrement soumis à des stratégies d’influence de lobbies ou de partis liés à ces lobbies qui visent à orienter la lecture des sujets environnementaux. On peut citer les débats sur le glyphosate, les OGM ou le climatoscepticisme. Plus récemment, lors de l’examen de la loi d’urgence agricole, nombre de responsables politiques interviewés par les chaînes d’information en continu ont ignoré les conclusions scientifiques sur la toxicité des pesticides ou l’usage des mégabassines.

La lourde responsabilité des médias

Le changement climatique, au-delà d’un sujet d’actualité, est avant tout un sujet de société qui pose la question de notre avenir commun. Le rôle des médias et des journalistes dans la mise en récit est essentiel, comme le rappelle le sixième rapport du Giec, publié en 2023 qui assure que

« les médias jouent un rôle crucial dans la formation des perceptions, la compréhension et la volonté d’agir du public vis-à-vis du changement climatique ».

Le chercheur Jean-Baptiste Comby a montré la lourde responsabilité de certains médias qui ont contribué à culpabiliser les publics et à déplacer la question climatique sur le terrain des comportements individuels, des gestes écocitoyens et de la morale de la consommation.

Plus grave, le « blanchiment de la désinformation, les attaques et dénonciations dans les médias » font partie intégrante d’un modus operandi de décrédibilisation de la science, selon le chercheur David Chavalarias.

CNews est la chaîne qui propage le plus de désinformation climatique : selon plusieurs ONG, 174 cas y ont été recensés en 2025. QuotaClimat a saisi le Conseil d’État à ce sujet, le 1er juillet, espérant que l’instance pousse l’Arcom à reconsidérer sa décision de ne pas sanctionner la chaîne, rappelant ainsi que le régulateur avait, en 2024, sanctionné financièrement CNews pour une séquence similaire de désinformation climatique, à hauteur de 20 000 euros.

Sud Radio a, elle aussi, été sanctionnée en juin 2024, pour « plusieurs déclarations qui venaient contredire ou minimiser le consensus scientifique existant sur le dérèglement climatique actuel, par un traitement manquant de rigueur et sans contradiction », tenues à l’antenne en 2023. L’Arcom a aussi rappelé à l’ordre la chaîne en juillet 2024.

Il n’existe pas de dispositions législatives relatives spécifiquement au traitement des enjeux écologiques, mais, face à l’ampleur de la désinformation et de ses enjeux, la question de la régulation doit être posée.

The Conversation

Pauline Amiel est membre bénévole du conseil scientifique de l’Observatoire des médias sur l’Ecologie.

– ref. Quand les médias sous-informent et désinforment à propos de la crise environnementale – https://theconversation.com/quand-les-medias-sous-informent-et-desinforment-a-propos-de-la-crise-environnementale-289563

Une nouvelle catégorie de métaux pourrait transformer l’économie africaine des énergies propres : des scientifiques expliquent pourquoi

Source: The Conversation – in French – By Michael Oluwatosin Bodunrin, Associate professor, University of the Witwatersrand

Depuis des siècles, des métaux utiles sont mis au point à partir d’un élément de base auquel on ajoute de petites quantités d’autres éléments. L’acier, par exemple, est principalement composé de fer. On y ajoute du carbone en quantités variables pour produire différentes nuances d’acier. Le bronze est composé de cuivre et d’étain. Ces mélanges sont appelés « alliages ».

L’Afrique fournit déjà plusieurs des métaux utilisés dans les alliages. Pourtant, le continent tire bien moins de valeur de la conception et de la fabrication de matériaux avancés que de l’extraction des minerais qui les rendent possibles. Par exemple, le continent fournit environ les trois quarts du manganèse mondial, 70 % du cobalt et près d’un cinquième de la production mondiale de cuivre, mais ne tire que moins de 1 % de la valeur créée par la fabrication de technologies d’énergie propre utilisant ces minéraux.

En effet, l’Afrique exporte la richesse sous sa forme la plus brute et importe la valeur sous sa forme la plus avancée. Pour corriger ce déséquilibre, il faut passer de l’exportation de minerais bruts à la transformation, au raffinage, à la production de matériaux de pointe et à la fabrication sur le territoire national. Cela permettrait aux pays africains de conserver une plus grande part de la valeur économique tout en accélérant l’industrialisation, en favorisant l’innovation et en promouvant le développement durable.

Une avancée majeure dans la recherche sur les matériaux métalliques offre l’occasion de changer la donne. Elle se concentre sur les alliages à haute entropie, une nouvelle catégorie de matériaux métalliques qui ont le potentiel de transformer l’Afrique, en la faisant passer d’une économie de type « extraire et expédier » à un rôle de leader dans la conception de matériaux destinés aux applications de stockage de l’hydrogène. Le stockage de l’hydrogène est un enjeu lié à l’énergie propre.

Au lieu d’un seul métal principal, les alliages à haute entropie mélangent de nombreux éléments (généralement plus de trois) en proportions égales ou inégales. Une fois optimisés, ces matériaux sont souvent plus solides, plus résistants à la chaleur et à la corrosion, et ont une durée de vie plus longue que la plupart des alliages classiques.

Par exemple, ce que l’on appelle l’alliage de Cantor et ses variantes sont très robustes et résistent à la corrosion. Leurs propriétés mécaniques s’améliorent à des températures cryogéniques (très basses), ce qui en fait des candidats prometteurs pour certaines applications.

Le défi scientifique consiste à prédire quelles combinaisons produisent des propriétés utiles. Notre équipe de recherche interdisciplinaire rassemble des compétences en science et ingénierie des matériaux, en génie chimique et en modélisation computationnelle des matériaux, ainsi qu’une expérience dans la recherche sur les matériaux énergétiques. Nous nous sommes intéressés aux alliages à haute entropie comme solution à un problème urgent de notre époque : comment stocker et transporter l’hydrogène en toute sécurité dans les chaînes d’approvisionnement en énergie propre.

Nous avons passé en revue des études de simulation afin de mieux comprendre comment la composition des alliages influe sur leur capacité de stocker de l’hydrogène. Nos résultats montrent comment les techniques de simulation peuvent accélérer l’identification de matériaux performants. Elles permettent d’identifier des combinaisons métalliques prometteuses avant de les tester en laboratoire.

L’objectif est de stocker l’hydrogène et de le libérer de manière à ce qu’il puisse être utilisé dans les véhicules.

Le stockage de l’hydrogène dans le cadre des énergies propres

L’hydrogène est considéré comme un vecteur d’énergie propre, car son utilisation génère de faibles émissions. La demande mondiale en hydrogène s’élevait à environ 100 millions de tonnes en 2024. Elle pourrait encore augmenter au cours des prochaines décennies. Cependant, le stockage de l’hydrogène pose de nombreux défis. Il nécessite de l’espace et s’accompagne de contraintes de sécurité. L’une des méthodes de stockage de l’hydrogène consiste à le stocker sous forme solide. Les atomes sont alors absorbés dans un métal puis libérés en cas de besoin.

Le principal avantage de ce stockage par hydrure métallique est qu’il permet de stocker plus d’énergie dans un volume réduit, et de manière plus sûre que d’autres méthodes. La littérature montre que les alliages à haute entropie peuvent être conçus pour absorber davantage d’hydrogène avec une grande stabilité, même après de multiples cycles d’absorption et de libération d’hydrogène. Ils peuvent fonctionner à des températures et des pressions proches de celles de l’environnement.

Il n’est toutefois pas réaliste de s’appuyer uniquement sur des expériences pour développer des alliages à haute entropie destinés au stockage de l’hydrogène. Compte tenu du nombre considérable de combinaisons d’éléments possibles, tester chaque alliage obtenu en laboratoire prendrait énormément de temps et mobiliserait d’importantes ressources.

C’est là que réside l’importance de la science computationnelle des matériaux. Les chercheurs peuvent modéliser le comportement des atomes au sein d’un matériau avant même sa création, en utilisant des techniques telles que la théorie fonctionnelle de la densité. Celle-ci s’appuie sur les lois de la physique quantique et sur des calculs faits par des ordinateurs très puissants pour prédire le comportement des matériaux à l’échelle atomique.

Ces modèles permettent de prévoir la stabilité d’un alliage, la formation de sa structure et la force de liaison de l’hydrogène. Ils permettent aux scientifiques de concevoir des matériaux avant même de les placer dans le four. Cette méthode réduit les coûts, accélère les découvertes et ouvre de nouvelles perspectives de recherche et d’innovation technologique sans nécessiter d’équipements expérimentaux à grande échelle.

En rassemblant les connaissances actuelles et en identifiant les lacunes de la recherche, nos travaux fournissent une feuille de route pour l’utilisation future des alliages à haute entropie dans le le stockage de l’hydrogène.

Les atouts naturels et les défis de l’Afrique

L’Afrique est particulièrement bien placée pour en tirer parti. Le titane, le vanadium, le chrome et le manganèse ne sont que quelques-uns des éléments actuellement extraits sur l’ensemble du continent et utilisés dans les alliages à haute entropie.

Cependant, la richesse minérale à elle seule ne garantit pas une fabrication de pointe. Le Fonds monétaire international (FMI) note que l’Afrique subsaharienne ne réalise encore que peu de transformation minérale à forte valeur ajoutée. Elle est confrontée à des contraintes liées notamment au financement, au savoir-faire, aux infrastructures, aux systèmes énergétiques, aux réseaux de transport et aux capacités de transformation.

L’opportunité qui se présente ici est claire : les pays africains devraient s’attacher à transformer ces ressources en alliages à forte valeur ajoutée plutôt que de les exporter à l’état brut. Cela pourrait stimuler le développement industriel et générer des retombées économiques.

Pour atteindre cet objectif, il est nécessaire d’investir dans les infrastructures de recherche, de faciliter l’accès au calcul haute performance et d’encourager une coopération accrue entre le secteur privé, les pouvoirs publics et les établissements universitaires.

The Conversation

Michael Oluwatosin Bodunrin bénéficie d’un financement de la Royal Society au Royaume-Uni.

Abdalrhaman Koko bénéficie d’un financement de la Royal Society.

Nihad Omer bénéficie d’un financement de la Royal Society.

– ref. Une nouvelle catégorie de métaux pourrait transformer l’économie africaine des énergies propres : des scientifiques expliquent pourquoi – https://theconversation.com/une-nouvelle-categorie-de-metaux-pourrait-transformer-leconomie-africaine-des-energies-propres-des-scientifiques-expliquent-pourquoi-289827

Sécheresses, incendies et famines… Comment une période de réchauffement a redessiné le Moyen Âge

Source: The Conversation – in French – By Alex Brown, Associate Professor of Medieval History, Durham University

L’optimum climatique médiéval a provoqué un essor de l’agriculture en Europe du Nord. Ici, une illustration des frères de Limbourg (actifs entre 1402 et 1416) et de Barthélemy d’Eyck (actif entre 1444 et 1469). Frères de Limbourg et Barthélemy d’Eyck

L’ESSENTIEL

  • Du Xᵉ au XIIIᵉ siècle, une grande partie du monde a connu une période de réchauffement naturel.

  • Ce réchauffement a eu des effets contrastés : essor démographique d’un côté, déclin de certaines civilisations ailleurs.

  • À la différence du réchauffement actuel, cette anomalie était régionale et naturelle.


Une canicule qui dure quatre mois, suivie de pénuries d’eau et de mauvaises récoltes. Nous ne sommes pas dans l’Angleterre du XXIᵉ siècle, mais dans celle du XIIIᵉ.

Ce que l’on appelle souvent l’« optimum climatique médiéval » a été marqué par des températures supérieures à la normale dans de nombreuses régions du monde entre le Xᵉ et le XIIIᵉ siècle.

Ce réchauffement s’explique en partie par une augmentation de l’irradiance solaire, c’est-à-dire la quantité d’énergie émise par le Soleil qui atteint la Terre. Celle-ci influe sur les températures mondiales et les systèmes météorologiques. À cette époque, la planète était également globalement épargnée par les éruptions volcaniques, qui peuvent provoquer un refroidissement temporaire du climat à l’échelle mondiale.

Pénuries d’eau et mauvaises récoltes

En Angleterre, le XIIIᵉ siècle a été marqué par des sécheresses extrêmes, des incendies urbains dévastateurs et des épidémies. L’été exceptionnellement sec de 1212 a notamment favorisé la propagation du grand incendie de Southwark, à Londres, qui a fait des milliers de morts.

Les chroniqueurs médiévaux de l’époque rapportent aussi une sécheresse d’une gravité exceptionnelle en 1252. Le moine bénédictin anglais Matthieu Paris décrit ainsi quatre mois de « chaleur et de sécheresse insupportables », de mars à juillet, sans qu’« aucune pluie ni même aucune rosée » ne vienne soulager les terres.

Les Annales de Tewkesbury, une chronique rédigée à l’époque par les moines de l’abbaye de Tewkesbury (dans le Gloucestershire), confirment que « la sécheresse dura quatre mois, faisant disparaître l’herbe ». Elles rapportent qu’il suffisait de frotter les brins d’herbe entre ses mains pour les réduire en poussière.

La Chronique des princes (Brut y Tywysogion), un récit médiéval de l’histoire galloise, dresse un constat similaire :

« La chaleur du soleil fut si intense que toute la terre en devint si sèche qu’aucun fruit ne poussa sur les arbres, ni aucune récolte dans les champs ; et l’on ne prit plus ni poisson de mer ni poisson de rivière. »

Matthieu Paris poursuit en décrivant la disparition des pâturages, qui entraîna le dépérissement des bovins et du bétail. Les températures élevées favorisèrent également une « prolifération de puces, de mouches et de moucherons » et s’accompagnèrent d’une recrudescence des maladies, avec des cas de paludisme (alors désigné sous les noms de « fièvre des marais » ou « fièvre intermittente ») signalés dans les zones marécageuses de basse altitude.

Les comptes seigneuriaux confirment les difficultés rencontrées par les agriculteurs. Dans un domaine relevant de l’évêché de Winchester, il est ainsi rapporté que le sol était devenu si dur qu’il fut impossible de le labourer pendant six semaines.

Des travailleurs agricoles dans un champ de blé au Moyen Âge
Des travailleurs agricoles dans un champ de blé au Moyen Âge.
Public Domain

Le bon et le mauvais côté des choses

Mais l’Angleterre et le pays de Galles n’étaient pas les seuls à connaître des conditions météorologiques inhabituelles à cette époque. Une grande partie de l’hémisphère Nord, ainsi que l’Amérique du Sud, la Chine et l’Australasie, ont enregistré des températures de 0,3 à 1 °C supérieures à la moyenne de la période 1960-1990, qui comprend pourtant le célèbre été caniculaire de 1976.

Dans l’Atlantique Nord, les conditions étaient si favorables que les peuples nordiques purent traverser l’océan grâce au recul des glaces. Ils fondèrent des colonies en Islande et au Groenland, avant de pousser jusqu’au Vinland, dans l’actuelle Terre-Neuve.

Le sud-est de l’Angleterre bénéficiait d’un climat suffisamment doux pour permettre la culture de la vigne : le Domesday Book de 1086 recense ainsi 45 vignobles appartenant à des seigneurs normands ou à de grandes abbayes.

En revanche, des conditions nettement plus fraîches régnaient dans l’océan Pacifique oriental. Les eaux chaudes étaient repoussées vers l’Asie, ce qui favorisait des conditions plus humides en Australasie, mais limitait les précipitations dans ce que l’on appelle aujourd’hui l’ouest des États-Unis. Par ailleurs, les variations de l’oscillation nord-atlantique (un phénomène climatique qui influence le temps au-dessus de l’Atlantique Nord) apportaient un climat plus chaud et plus humide à certaines régions du nord de l’Europe.

Il existe de nombreuses sources permettant de reconstituer les climats du passé. Elles vont des carottes de glace – de longs cylindres prélevés dans les glaciers, qui retracent des centaines de milliers d’années d’histoire climatique – aux cernes de croissance des arbres, qui renseignent sur les conditions de croissance d’une année à l’autre. Les chercheurs s’appuient également sur les sources écrites et les vestiges archéologiques.

Si la chronologie précise de certains événements et l’interprétation de certains indices font encore débat, les grandes tendances qui se dégagent des reconstitutions climatiques sont désormais de mieux en mieux établies.

Les cernes de croissance d’un arbre
Les cernes de croissance d’un arbre exposés au Musée royal de l’Ontario (Canada).
Royal Ontario Museum, Public Domain, CC BY-NC

Toutes les régions du monde n’ont toutefois pas connu un réchauffement au cours de cette période. C’est pourquoi de nombreux chercheurs préfèrent parler d’« anomalie climatique médiévale ». Cette expression reflète mieux le fait que les changements climatiques ont varié selon les régions du globe et ne se sont pas limités à une simple hausse des températures.

Si ces températures plus élevées ont parfois favorisé des épisodes de sécheresse, les conséquences économiques globales de cette anomalie climatique ont été largement positives pour l’Europe du Nord et certaines régions d’Asie. Elles ont notamment favorisé une importante expansion agricole ainsi qu’une forte croissance démographique.

Entre 600 et 900, la population de l’Eurasie n’a progressé que très modestement, passant de 167 à 178 millions d’habitants. En revanche, entre 900 et 1200, elle a presque doublé pour atteindre 324 millions. C’est durant cette période d’anomalie climatique médiévale qu’une économie marchande fortement monétarisée s’est développée dans une grande partie de l’Europe médiévale, au cours de ce que les historiens appellent la révolution commerciale.

Carte du Vinland
Carte conservée par l’Université Yale (considérée comme une copie) représentant le Vinland des Vikings, aujourd’hui situé à Terre-Neuve, au Canada.
Public Domain

Cette période a toutefois eu des conséquences bien plus graves dans d’autres régions du monde. Les perturbations climatiques liées au réchauffement ont favorisé des sécheresses dans le sud des États-Unis ainsi que dans certaines parties de l’Amérique du Sud et de l’Amérique centrale. Elles ont déclenché d’immenses incendies de forêt dans les montagnes Rocheuses. Les sécheresses sévères, aggravées par une déforestation massive et la dégradation des écosystèmes, ont également contribué au déclin de la civilisation maya classique (250-900).

L’anomalie climatique médiévale a pris fin avec une période d’instabilité climatique dans la seconde moitié du XIIIᵉ siècle, marquée notamment par une éruption volcanique en 1257. Celle-ci a projeté d’immenses quantités de poussières dans l’atmosphère, provoquant de mauvaises récoltes à l’échelle mondiale. Ces événements ont notamment entraîné une grande famine dans le Londres médiéval.

Le début du XIVᵉ siècle marque un changement brutal des conditions météorologiques. Des pluies exceptionnellement abondantes et des températures fraîches empêchent les cultures d’arriver à maturité. Cette dégradation du climat aboutit à la Grande Famine de 1315-1317, qui aurait causé la mort d’environ 10 % de la population européenne.

D’autres grands événements historiques de cette période ont également été liés à des conditions météorologiques et atmosphériques exceptionnelles. Ainsi, la peste noire de 1347-1353, qui a tué entre un tiers et les deux tiers de la population européenne, serait arrivée en Europe à bord de cargaisons de céréales importées pour faire face à une famine provoquée par une autre éruption volcanique, survenue vers 1345.

Travail dans les vignes
Environ 45 vignobles étaient recensés en Angleterre durant cette période médiévale, grâce à un climat plus chaud.
Public domain

Des parallèles avec aujourd’hui ?

L’anomalie climatique médiévale était un épisode de réchauffement naturel, largement limité à certaines régions du globe. Le changement climatique actuel, lui, correspond à un réchauffement rapide de l’ensemble de la planète, provoqué principalement par les émissions de gaz à effet de serre d’origine humaine.

En outre, les températures augmentent aujourd’hui à un rythme sans précédent. Les records continuent de tomber, tandis que des conditions météorologiques autrefois considérées comme exceptionnelles deviennent progressivement la nouvelle norme.

Le passé nous offre quelques enseignements salutaires. À mesure que le climat évolue, le risque de propagation de certaines maladies et la fréquence des phénomènes météorologiques extrêmes augmentent également. Avec la hausse des températures, il est par exemple possible que le paludisme redevienne endémique au Royaume-Uni.

Comme l’illustre la période médiévale, les incendies constituent eux aussi un risque majeur lors des longues périodes de sécheresse. À la différence du Moyen Âge, nous disposons aujourd’hui de technologies permettant de mieux nous préparer, de services nationaux de lutte contre les incendies et de moyens de diffusion rapide de l’information. Autant d’atouts dont les sociétés médiévales ne bénéficiaient pas.

The Conversation

Alex Brown est membre de l’Institute of Medieval and Early Modern Studies de l’université de Durham. Il est actuellement responsable d’un projet de recherche financé par le Leverhulme Trust consacré à la modélisation de la peste noire.

– ref. Sécheresses, incendies et famines… Comment une période de réchauffement a redessiné le Moyen Âge – https://theconversation.com/secheresses-incendies-et-famines-comment-une-periode-de-rechauffement-a-redessine-le-moyen-age-288300

Maladie d’Alzheimer : une alimentation saine est bénéfique aussi pour les personnes présentant un risque de démence accru

Source: The Conversation – in French – By Anja Mrhar, Visiting Researcher and PhD student, Karolinska Institutet

De nouveaux travaux révèlent que se nourrir sainement non seulement réduit le risque de démence d’une façon générale, mais est aussi bénéfique aux personnes chez qui des marqueurs précoces de la maladie ont été détectés. Cela permet en effet de retarder l’apparition des symptômes, et donc d’allonger la durée de vie sans démence.


Les altérations cérébrales susceptibles de mener au développement d’une démence peuvent s’amorcer bien des années avant que ne se manifestent les premiers symptômes, tels qu’oublis de rendez-vous, difficultés à trouver ses mots ou troubles de la mémoire.

Pour cette raison, les biomarqueurs sanguins sont d’une grande importance. Un biomarqueur est un indicateur qui témoigne d’une activité biologique donnée se produisant au sein de l’organisme. Les scientifiques travaillant sur les démences en ont identifié un certain nombre dont on sait qu’ils peuvent être liés à certaines altérations cérébrales. Il s’agit, par exemple, de biomarqueurs témoignant de modifications protéiques liées à la maladie d’Alzheimer, de lésions des cellules nerveuses ou de changements affectant les cellules qui soutiennent et protègent ces dernières.

Ces marqueurs ne permettent pas pour autant de prédire avec certitude qu’une personne développera une démence. Présenter des taux élevés d’un biomarqueur sanguin donné peut indiquer une augmentation du risque. Cependant, certains individus chez qui sont décelés de tels signes biologiques ne développeront jamais la maladie, tandis que d’autres, si.

De ce constat découle une question importante : une fois les premières altérations cérébrales enclenchées, autrement dit, une fois que des biomarqueurs associés à une augmentation du risque de démence ont été détectés chez une personne, son mode de vie peut-il encore infléchir le risque de démence ?

Nos derniers travaux, menés en Suède, suggèrent que l’alimentation a effectivement encore un rôle à jouer, même dans cette situation.

Alimentation et démence

Au cours de précédents travaux, nous avions déjà établi un lien, chez des personnes âgées indemnes de troubles cognitifs, entre la qualité de l’alimentation et les marqueurs sanguins de la maladie d’Alzheimer.

Pour cette nouvelle étude, nous avons suivi près de 1 900 adultes âgées de 60 ans et plus, sur une période allant jusqu’à quinze ans. À l’inclusion dans l’étude, aucun d’entre eux ne présentait de démence. Au cours du suivi, 240 participants ont fini par en développer une.

Le régime alimentaire des participants a fait l’objet de plusieurs évaluations successives. Nous avons également mené des analyses afin de déterminer si – chez des personnes présentant différents niveaux de marqueurs sanguins associés à la maladie d’Alzheimer, à des lésions des cellules nerveuses ou à l’existence d’un stress cérébral – le fait d’avoir des habitudes alimentaires plus saines était associé à un moindre risque de démence.

Plutôt que de nous concentrer sur des aliments ou des nutriments isolés, nous avons étudié des profils alimentaires globaux. Une telle démarche se justifie, car, dans la réalité, on ne consomme pas des nutriments isolés, mais des associations d’aliments.

Nous avons retenu trois critères pour caractériser la qualité de l’alimentation des participants : leur degré d’adhésion à un régime de type méditerranéen, le degré de conformité de leurs pratiques alimentaires par rapport aux recommandations nutritionnelles, et la propension de l’alimentation choisie à favoriser l’inflammation dans l’organisme.

De cette façon, nous avons pu déterminer si, en fonction du profil biologique des individus, certaines dimensions de la qualité de leur alimentation étaient plus importantes que d’autres.

Une alimentation moins inflammatoire est toujours bénéfique

Les résultats obtenus ont révélé que les personnes dont l’alimentation était de meilleure qualité présentaient dans l’ensemble un risque de démence plus faible que les autres. Fait notable, cette tendance s’observait également chez les participants dont les marqueurs sanguins témoignaient d’un risque de maladie plus élevé (y compris dans le cas d’altérations liées à la maladie d’Alzheimer).

Chez ces personnes, le résultat le plus net et le plus constant concerne le potentiel inflammatoire de l’alimentation. Les régimes alimentaires au potentiel inflammatoire le plus faible étaient, chez ces participants, associés à une réduction du risque relatif de démence pouvant atteindre 30 %. Il faut ici souligner qu’une telle réduction décrit un écart entre des groupes de personnes ; elle ne dit rien de ce qu’il adviendra d’un individu en particulier.

Il faut par ailleurs ici émettre une réserve importante : notre étude était observationnelle. Cela signifie qu’elle met en évidence des associations entre alimentation, biomarqueurs et risque de démence, mais ne saurait établir de relation de cause à effet.

Il reste que ces résultats désignent l’inflammation comme pouvant être l’une des voies par lesquelles, une fois amorcées les altérations biologiques liées à la maladie, l’alimentation conserve une influence.

Par ailleurs, au cours de notre étude, nous avons aussi constaté que, chez les personnes dont les taux de biomarqueurs associés au risque de démence étaient les plus bas, suivre une alimentation de type méditerranéen ou se conformer aux recommandations nutritionnelles émises par les autorités de santé était encore plus étroitement associés à une réduction du risque de démence.

Ces résultats laissent entendre que la qualité de l’alimentation agit selon des modalités distinctes, en fonction du profil biologique de chacun

Inflammation et cerveau

De quoi parle-t-on lorsque l’on parle d’« alimentation à faible potentiel inflammatoire » ? Avant tout, soulignons qu’il s’agit d’orienter ses choix d’aliments d’une façon générale, plutôt que de se conformer à un régime donné.

Cela consiste, par exemple, à consommer davantage de légumes, de fruits, de céréales complètes, de légumineuses, de thé et de café, et moins de viande rouge et de charcuterie, de céréales raffinées et de boissons sucrées.

Des travaux de recherche ont révélé que suivre une alimentation de moindre potentiel inflammatoire était associé à une diminution du risque de démence chez des personnes âgées atteintes de maladies cardiométaboliques (diabète de type 2, maladie cardiaque ou accident vasculaire cérébral).

Comment s’expliquent de tels effets sur le cerveau ? L’inflammation aiguë fait partie des mécanismes de défense normaux de l’organisme : elle permet de réagir aux infections et aux lésions. Là où elle devient problématique, c’est quand une inflammation chronique de bas grade se met en place, une inflammation « silencieuse » qui demeure active des années durant.

Les scientifiques s’intéressent de plus en plus à la façon dont cette inflammation au long cours pourrait contribuer au vieillissement cérébral et à la démence. Son action s’exercerait de deux manières : directement, en raison de l’activité immunitaire se produisant en permanence dans le voisinage immédiat des cellules cérébrales, et indirectement, par le biais des vaisseaux sanguins (qui transportent des molécules inflammatoires), du développement d’une insulinorésistance et de son impact sur la santé cardiaque.

Atouts et limites de ces travaux

Au nombre des points forts de notre étude, on peut citer la durée du suivi, la multiplicité des recueils de données alimentaires, l’identification rigoureuse des cas de démence et la comparaison de divers profils alimentaires au sein d’une même cohorte de personnes âgées.

Toutefois, nos travaux présentent aussi des limites. Le type d’alimentation des participants a été évalué par questionnaires. Bien qu’utiles, ces outils ne sont pas parfaits. Par ailleurs, les participants étaient issus d’une seule zone urbaine suédoise ; ils étaient en moyenne plutôt en bonne santé, et possédaient un niveau d’instruction élevé. Les conclusions de cette étude ne peuvent donc pas nécessairement être transposables à toutes les populations.

Ces limites nous incitent à retenir un message mesuré. Aucune alimentation, si saine soit-elle, n’est capable de supprimer entièrement le risque de démence. D’autres facteurs, tels que l’âge, le bagage génétique, l’état de santé cardiovasculaire, les conditions sociales ou encore le hasard, ont tous une influence.

Il faut cependant retenir que, même dans le cas où les analyses biologiques indiqueraient un risque accru de démence, adopter une alimentation saine demeure important pour la santé cérébrale. Reste désormais à identifier quels aliments et quels nutriments sous-tendent cette association, afin de pouvoir formuler des recommandations plus précises en matière de prévention de la démence.

The Conversation

Anja Mhrar reçoit des financements de Stiftelsen Dementia.

Adrián Carballo Casla a reçu des financements de la Fondation pour les maladies gériatriques de l’Institut Karolinska (numéros de projet 2024:0011 et 2025:0013) ; la Fondation de recherche de l’Institut Karolinska (numéro de projet 2024:0017) ; la Fondation David et Astrid Hagelén (numéro de projet 2024:0005) ; et le Conseil suédois de la recherche pour la santé, la vie professionnelle et le bien-être (numéro de projet STY-2024/0005)..

– ref. Maladie d’Alzheimer : une alimentation saine est bénéfique aussi pour les personnes présentant un risque de démence accru – https://theconversation.com/maladie-dalzheimer-une-alimentation-saine-est-benefique-aussi-pour-les-personnes-presentant-un-risque-de-demence-accru-286282

Ukraine : des élections pendant la guerre renforceraient-elles vraiment la démocratie ?

Source: The Conversation – in French – By Yuliya Matvyeyeva, Doctorante en Sciences de l’information et de la communication à l’Université Gustave Eiffel, Université Gustave Eiffel


L’ESSENTIEL

  • Si l’Ukraine n’avait pas été envahie par la Russie, des élections législatives auraient eu lieu en octobre 2023 et une élection présidentielle en 2024. La promulgation de la loi martiale a repoussé sine die ces deux scrutins.

  • Deux personnalités ukrainiennes de premier plan viennent d’appeler à l’organisation prochaine d’élections, en dépit d’un contexte militaire très tendu et de la multiplication de frappes de missiles russes, arguant qu’il en va de l’avenir de la démocratie du pays.

  • S’il semble prématuré de faire voter les Ukrainiens, il faudrait toutefois établir plus clairement les circonstances dans lesquelles cela redeviendra possible.


En mars 2025, la spécialiste de l’Ukraine Alexandra Goujon observait qu’un consensus national se dégageait alors en Ukraine : des élections n’étaient pas jugées tenables en temps de guerre. Elle soulignait notamment les difficultés liées à l’organisation d’une campagne sous les bombardements et à la participation des militaires, des personnes déplacées et des réfugiés.

Un an et demi plus tard, le 18 août dernier, Mykhailo Fedorov, ancien ministre de la défense (janvier-juillet 2026), dont le récent limogeage par Volodymyr Zelensky a provoqué d’importantes manifestations de protestation, a remis ce consensus en cause. « La démocratie ne peut pas être prise en otage par la Russie », a-t-il déclaré, demandant la mise en œuvre d’un mécanisme « légal, sûr et réaliste » qui permettrait de relancer le processus démocratique même si la guerre devait durer encore plusieurs années.

L’ancien ministre des affaires étrangères Dmytro Kuleba est allé encore plus loin : ce même 18 août, il a affirmé que l’Ukraine devrait organiser des élections présidentielle et législatives pendant la guerre. Il reconnaît les risques d’une telle décision, mais considère que ceux d’une absence prolongée de scrutin seraient encore plus élevés.

Fedorov et Kuleba ne proposent pas simplement d’ouvrir des bureaux de vote sous les missiles. Leurs propos portent sur une question plus large : une guerre dont personne ne connaît la durée peut-elle suspendre indéfiniment le renouvellement de la vie politique ?

Une démocratie en guerre ne se réduit pas à son calendrier électoral

Depuis son entrée en vigueur en février 2022, dès le lancement de l’invasion russe à grande échelle, la loi martiale a modifié l’équilibre des institutions, favorisant une centralisation du pouvoir autour de l’administration présidentielle et du Conseil de sécurité nationale et de défense ainsi qu’une réduction des capacités de contrôle du Parlement. Mais cette évolution est restée dans le cadre constitutionnel prévu par la loi martiale et n’a interrompu ni l’activité législative ni les réformes liées notamment à l’intégration européenne.

En outre, comme le rappelait Anna Colin Lebedev en novembre 2025, la démocratie ne se manifeste pas seulement par les élections, mais aussi par l’expression d’une pluralité d’opinions, par la critique publique du pouvoir et par la capacité de la société à exercer une pression sur ceux qui gouvernent. Ces mécanismes continuent de fonctionner en Ukraine malgré l’impossibilité de voter. Les débats sur l’indépendance des institutions de lutte contre la corruption, la transparence parlementaire ou certaines décisions de l’exécutif se poursuivent, reflétant une tension réelle entre centralisation sécuritaire et demande de responsabilité démocratique.

On peut donc critiquer la concentration du pouvoir sans en déduire que l’État ukrainien serait devenu juridiquement ou politiquement illégitime.

Trois questions que le débat mélange trop souvent

Le débat gagne en clarté si l’on distingue trois notions : la continuité juridique du pouvoir, sa légitimité politique et l’intégrité du futur scrutin. Ces trois questions sont liées, mais elles ne sont pas interchangeables.

Sur la première, le cadre juridique est relativement clair. L’article 19 de la loi ukrainienne de 2015 sur le régime juridique de la loi martiale interdit, pendant son application, la tenue d’élections présidentielle, législatives et locales. Cette interdiction est donc antérieure à l’invasion russe à grande échelle et à l’échéance électorale de 2024 : elle ne résulte pas d’une décision prise ad hoc par Volodymyr Zelensky pour prolonger son mandat. Elle s’articule avec l’article 108 de la Constitution ukrainienne, selon lequel le président exerce ses fonctions jusqu’à l’entrée en fonction de son successeur élu. Le maintien de Volodymyr Zelensky à la présidence relève ainsi de la continuité constitutionnelle de l’État, et non d’une prolongation extralégale de son mandat.

Le rapport de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (2025) consacré aux élections en période de crise considère lui aussi que la base juridique de la suspension des élections ukrainiennes est claire et vise à préserver la sécurité nationale et la continuité de l’État jusqu’au retour de conditions permettant des élections légales.

Mais ce même rapport met en garde contre les risques démocratiques propres à la prolongation d’un état d’exception. La nécessité de reporter les scrutins peut être détournée pour maintenir indéfiniment les gouvernants en place. C’est précisément pourquoi la discussion lancée par Fedorov et Kuleba ne peut être écartée au seul motif qu’elle intervient en temps de guerre. Reste à savoir à quelles conditions un scrutin tenu en temps de guerre serait intègre.

Ce que serait un scrutin conduit en temps de guerre

Concrètement, une élection crédible suppose des registres électoraux fiables, une campagne suffisamment pluraliste, un accès aux médias pour tous les candidats, des règles de financement claires et respectées, des observateurs crédibles, un dépouillement vérifiable et des procédures permettant de contester les irrégularités.

Le Conseil de l’Europe recommande pour l’Ukraine un careful sequencing, c’est-à-dire une séquence préparée avec attention : définir des seuils minimaux de sécurité, garantir la participation des personnes déplacées et des réfugiés, résoudre les difficultés liées aux territoires occupés et rétablir un espace dans lequel partis politiques, médias et société puissent débattre librement au-delà des seuls enjeux militaires.

La Commission électorale centrale ukrainienne travaille déjà sur ces scénarios avec le Conseil de l’Europe.

L’un des problèmes les plus évidents est le fait que des millions d’électeurs ne vivent plus là où ils votaient en 2019. En janvier 2026, le président de la Commission électorale centrale Oleh Didenko expliquait à Reuters qu’environ 5,8 millions de réfugiés ukrainiens vivaient à l’étranger, qu’environ 800 000 personnes servaient dans l’armée et que près de 2 000 bureaux de vote sur plus de 30 000 avaient été détruits ou endommagés. L’Ukraine ne disposait avant la guerre que de 102 bureaux de vote dans ses ambassades et consulats, ce qui est très insuffisant pour la population désormais installée hors du pays.




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Il faudrait donc profondément actualiser un registre électoral bouleversé par plusieurs années de déplacements. Au-delà de cette question, comment garantir le secret du vote d’un militaire déployé sur le front ? Comment traiter le cas des millions de déplacés internes ? Et comment préserver les droits politiques des citoyens vivant sous occupation russe, sans organiser de scrutin sous le contrôle de l’occupant ?




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À ces difficultés s’ajoute celle du financement politique. En juillet 2026, la Commission électorale centrale a adopté une conception spécifique de lutte contre les ingérences étrangères. Elle identifie notamment, parmi les dangers majeurs, les cyberattaques, la désinformation et les manipulations informationnelles, mais aussi le financement direct ou indirect de candidats, de partis, de campagnes ou de pseudo-observateurs.

Enfin, une difficulté institutionnelle reste étonnamment peu discutée : à qui revient-il de proclamer que les conditions nécessaires seraient enfin réunies ?

La décision ne peut raisonnablement pas dépendre du seul exécutif en place. Si le président et son administration déterminaient seuls que la sécurité est insuffisante – ou, à l’inverse, qu’elle est devenue suffisante –, ils seraient à la fois acteurs de la compétition et arbitres de son calendrier.

Le Conseil de l’Europe insiste précisément sur la nécessité de définir des critères de report suffisamment clairs et d’une préparation impliquant l’ensemble des institutions concernées. Une architecture crédible devrait donc associer Parlement, Commission électorale centrale, institutions judiciaires compétentes et forces politiques, avec des critères publics concernant la sécurité, l’accès au vote, la campagne, les médias et l’observation.

Autrement dit, il faudrait définir les conditions du retour aux urnes avant de fixer la date du scrutin.

Le jeu de la Russie

À cette tension interne s’ajoute la guerre informationnelle. Depuis 2024, le Kremlin utilise l’absence d’élection présidentielle pour présenter Volodymyr Zelensky comme « illégitime ».

Le point de départ est factuel : l’élection normalement prévue n’a pas eu lieu. Mais la conclusion– « pas d’élection, donc plus de pouvoir légitime » – efface le cadre constitutionnel et juridique qui organise précisément la continuité de l’État sous la loi martiale.

Il faut donc distinguer une vulnérabilité démocratique réelle de l’usage informationnel qui en est fait par un adversaire. Reconnaître la première ne valide pas automatiquement le second.

Le paradoxe est néanmoins sérieux. En l’absence d’élections, Moscou peut exploiter leur report pour délégitimer les institutions ukrainiennes. Mais un scrutin organisé sans garanties suffisantes lui offrirait d’autres leviers : cyberattaques, campagnes de désinformation, financement de relais politiques et opérations visant à présenter le résultat comme frauduleux auprès d’une partie de la population ukrainienne comme de l’opinion publique internationale.

Le choix ne réside donc pas entre élection ou absence d’ingérence. Dans les deux scénarios, la Russie cherchera vraisemblablement à exploiter les vulnérabilités disponibles.

Ce que veulent aujourd’hui les Ukrainiens

Le débat au sein des élites politiques n’est pas encore celui de la majorité de la population. Selon une enquête menée du 20 juillet au 3 août 2026 par l’Institut international de sociologie de Kiev, 15 % des personnes interrogées estiment que des élections devraient être organisées avant la fin des combats ; 23 % après un cessez-le-feu accompagné de garanties de sécurité ; et 57 % seulement après un accord de paix définitif.

La dynamique compte cependant presque autant que les niveaux. En mars, la solution intermédiaire – élections après un cessez-le-feu et des garanties de sécurité –n’était soutenue que par 13 % des répondants. Elle progresse de 10 points.

Deux tendances coexistent donc. La majorité des Ukrainiens ne demande toujours pas d’élections immédiates. Mais une part croissante de la société semble envisager que le retour aux urnes puisse précéder une paix définitive, à condition qu’un niveau suffisant de sécurité soit atteint.

Le débat ne peut plus, dès lors, être résumé par deux formules opposées, « Les Ukrainiens ne veulent pas d’élections » ou « L’absence d’élections rend l’Ukraine non démocratique ».

Organiser des élections nationales aujourd’hui, alors que la loi martiale reste en vigueur et que les combats se poursuivent, ne renforcerait probablement pas la démocratie ukrainienne. Les problèmes d’égalité du vote, de mobilisation militaire, de déplacement de millions de citoyens, d’occupation territoriale et d’ingérence extérieure créeraient un risque trop élevé de contestation du processus et du résultat.

Pour autant, Fedorov et Kuleba soulèvent un problème réel : plus la guerre se prolonge, moins il est possible de considérer que la seule invocation de l’état d’exception suffit à répondre à la question de la représentation politique.

La réponse institutionnelle devrait donc reposer sur deux piliers. D’abord, maintenir pendant la guerre les sources non électorales de légitimité démocratique : contrôle de l’exécutif par le Parlement, indépendance des agences anticorruption, transparence des décisions, pluralisme médiatique, capacité de la société civile à contester le pouvoir… Ensuite, préparer dès maintenant le prochain scrutin : mettre à jour les registres, déterminer les modalités de participation des militaires, des déplacés et des Ukrainiens de l’étranger, préciser les règles relatives à la campagne électorale, à la transparence du financement politique et à la protection contre l’ingérence étrangère.

Comme l’a dit Fedorov, la démocratie ukrainienne ne doit pas devenir « l’otage de la Russie ». Mais cela signifie deux choses à la fois : la Russie ne doit pas pouvoir prolonger la guerre pour suspendre indéfiniment la vie politique ukrainienne ; elle ne doit pas davantage pouvoir pousser l’Ukraine vers un scrutin précipité dont elle pourrait ensuite exploiter les vulnérabilités.

La position la plus défendable est donc double : ne pas organiser aujourd’hui une élection que la guerre empêcherait d’être pleinement libre et équitable, mais commencer, dès maintenant, à construire les conditions juridiques, institutionnelles et sécuritaires de son retour.

Préparer un scrutin crédible avant même de pouvoir en fixer la date n’est pas différer la démocratie. C’est, déjà, une manière de la protéger.

The Conversation

Yuliya Matvyeyeva ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Ukraine : des élections pendant la guerre renforceraient-elles vraiment la démocratie ? – https://theconversation.com/ukraine-des-elections-pendant-la-guerre-renforceraient-elles-vraiment-la-democratie-290179