Nous avons presque tous tendance à tourner à gauche en marchant, et la science ignore pourquoi

Source: The Conversation – in French – By Iñaki Echeverría Huarte, Assistant Professor, Universidad de Navarra

Ces recherches pourraient aider à mieux concevoir les espaces très fréquentés afin de fluidifier les déplacements des piétons et de limiter les croisements et les encombrements. Goinyk Production/Shutterstock

L’ESSENTIEL

  • En groupe, nous avons tendance à tourner dans le sens inverse des aiguilles d’une montre.

  • Ce biais persiste quels que soient l’environnement, la culture ou les interactions entre piétons.

  • – Il existe déjà chez les individus marchant seuls, mais son origine reste inexpliquée.


Cette histoire a débuté, comme tant d’autres dans l’histoire des sciences, par quelque chose que nous ne cherchions pas. En 2020, pendant la pandémie de Covid-19, nous étudiions une question très concrète : comment les gens se déplacent-ils dans un espace clos lorsqu’on leur demande de garder leurs distances ? En visionnant encore et encore les images, nous avons remarqué quelque chose d’étrange : presque tous les participants décrivaient des boucles dans la même direction, toujours dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Plus étonnant encore, aucun ne semblait s’être rendu compte qu’il le faisait.

Pour un physicien, cela ressemble à un cas d’école de « comportement émergent » : un phénomène collectif qui naît d’une multitude de petites interactions, soit entre les individus, soit entre les individus et leur environnement. Ce sont les deux principales hypothèses que nous avons cherché à tester séparément.

La pièce n’y était pour rien

Nous avons d’abord soupçonné les interactions entre les piétons et les murs de la pièce. Une étude antérieure en neurosciences avait montré que les droitiers ont tendance à tourner à gauche et les gauchers à droite, un léger biais lié à de petites différences entre les deux hémisphères du cerveau. Comme la majorité des participants de notre première expérience étaient droitiers, il était raisonnable de supposer que ce mouvement collectif en boucle n’était rien d’autre que la somme de préférences individuelles, les murs qui les entouraient transformant ces trajectoires en un mouvement circulaire.

Connaissant désormais la préférence de chacun, nous pouvions constituer des groupes en fonction de ce critère et observer ce qui se passait. Si les murs et le fait d’être droitier ou gaucher expliquaient le phénomène, un groupe de gauchers ou, mieux encore, composé uniquement de personnes ayant tendance à tourner à droite aurait dû finir par inverser le sens de rotation et se déplacer dans le sens des aiguilles d’une montre. Cela ne s’est jamais produit. Que nous remplissions la pièce de personnes tournant spontanément à droite ou de gauchers, la tendance à tourner dans le sens inverse des aiguilles d’une montre persistait.

Peut-être était-ce alors la simple présence des murs qui orientait les déplacements. Pour le savoir, nous avons transposé l’expérience à l’extérieur, dans une très grande cour d’école de 3 000 mètres carrés, sans murs pour la délimiter, et laissé plus d’une centaine d’adolescents marcher sans aucun repère pour les guider. Non seulement le mouvement de rotation persistait, mais il devenait encore plus marqué. La pièce n’était donc manifestement pas en cause.

La culture n’y était pour rien non plus

Restait notre deuxième suspect : la manière dont nous interagissons les uns avec les autres. Lorsque deux piétons se retrouvent face à face, chacun se décale sur le côté, ce qui conduit au phénomène bien connu de formation de files.

Mais le côté que nous choisissons n’est pas le fruit du hasard : il est généralement déterminé par le côté de la route où l’on conduit. En Espagne, comme dans le reste de l’Europe continentale, nous nous décalons vers la droite, laissant ainsi de l’espace sur notre gauche pour que la personne arrivant en face puisse faire de même.

Nous avons alors émis l’hypothèse que ce mouvement dans le sens inverse des aiguilles d’une montre n’était peut-être qu’une manifestation de ce phénomène. Si, à chaque rencontre, les piétons ont tendance à se décaler vers la droite, ils finissent par marcher en longeant le mur situé à leur droite et donc par tourner dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Si cette hypothèse était juste, une foule japonaise devrait tourner dans le sens des aiguilles d’une montre puisque, au Japon, on conduit et on se décale vers la gauche, et que les files de piétons se forment donc du côté opposé à celui observé en Espagne.

Vue aérienne d’une cour d’école, avec des points de couleur représentant les personnes qui s’y déplacent.
Image tirée de l’une de nos études, où l’on distingue clairement la tendance générale à se déplacer en spirale dans le sens inverse des aiguilles d’une montre (en bleu).
Fourni par l’auteur

Nous avons contacté un collègue à Tokyo, convaincus qu’il constaterait que la foule tournait dans le sens des aiguilles d’une montre. Mais ces nouvelles expériences se sont soldées par un nouvel échec : la foule japonaise tournait elle aussi dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Notre hypothèse était donc fausse.

Restait une explication culturelle : une habitude acquise au fil du temps, comme celle de tourner dans le sens inverse des aiguilles d’une montre sur la quasi-totalité des pistes d’athlétisme. Nous nous sommes donc intéressés à des enfants de maternelle, qui ont encore à peine commencé à intégrer les conventions du monde adulte. Loin de s’atténuer, leur tendance à tourner dans le sens inverse des aiguilles d’une montre était la plus forte que nous ayons mesurée.

La réponse est en nous

Si l’explication ne venait ni du groupe, ni de l’environnement, ni de nos habitudes sociales, il ne restait plus qu’une piste : une caractéristique propre à chaque individu, d’ordre biomécanique ou profondément ancrée dans le cerveau.

Pour le vérifier, nous avons demandé à plus de 200 volontaires de marcher seuls, l’un après l’autre, dans un espace vide. Sans personne à éviter ni foule à suivre, une nette majorité d’entre eux se déplaçaient toujours dans le sens inverse des aiguilles d’une montre.

Pendant des décennies, les chercheurs de notre domaine ont considéré que des comportements collectifs comme celui-ci naissaient des interactions entre les piétons. Dans ce cas précis, les données montrent exactement le contraire : ce comportement est déjà présent chez une personne qui marche seule. En intégrant dans un modèle les seules données relatives aux déplacements individuels, nous avons même réussi à reproduire le mouvement circulaire de l’ensemble de la foule. Ici, contrairement à ce qui se produit avec les phénomènes collectifs émergents, le tout n’est pas supérieur à la somme de ses parties : il lui est exactement identique.

Et voici la conclusion, en toute franchise : nous ne savons toujours pas ce qui provoque ce biais à l’échelle individuelle. Nous avons cherché un lien avec le fait d’être droitier ou gaucher, le pied dominant, l’œil dominant, le sexe, etc., sans rien trouver. Des études menées sur des personnes marchant les yeux bandés, qui ont tendance à dévier en décrivant une spirale d’un côté ou de l’autre, suggèrent une explication plus profonde : peut-être de légères asymétries de l’oreille interne, qui modifieraient imperceptiblement notre perception de la ligne droite. Mais en l’état actuel des connaissances, nous ne pouvons pas expliquer ce phénomène.

Quoi qu’il en soit, savoir que cette tendance vient de l’individu plutôt que du groupe est déjà précieux et pourrait modifier notre façon de modéliser et de concevoir les espaces que nous partageons, notamment les aéroports, les gares ou les musées, où la fluidité des déplacements est essentielle.

Cette tendance à partir vers la gauche se retrouve même chez les animaux, par exemple dans les bancs de poissons ou dans les « moulins » en spirale formés par les fourmis légionnaires. La force qui pousse un être humain marchant seul à dévier vers la gauche pourrait donc, en définitive, être bien plus ancienne que l’humanité elle-même.

The Conversation

Iñaki Echeverría Huarte bénéficie d’un financement du projet PID2023-146422NB-I00, financé par le MICIU/AEI/10.13039/501100011033 avec des fonds du FEDER de l’Union européenne.

Ángel Garcimartín Montero bénéficie de financements de l’Agence nationale espagnole de la recherche.

Iker Zuriguel Ballaz bénéficie d’un financement du projet PID2023-146422NB-I00, financé par le MICIU/AEI/10.13039/501100011033 avec des fonds du FEDER de l’Union européenne.

– ref. Nous avons presque tous tendance à tourner à gauche en marchant, et la science ignore pourquoi – https://theconversation.com/nous-avons-presque-tous-tendance-a-tourner-a-gauche-en-marchant-et-la-science-ignore-pourquoi-293284

Des Portugais aux Américains, une bataille de cinq siècles pour le contrôle d’Ormuz et de Bab el-Mandeb

Source: The Conversation – in French – By Ibrahim Al-Marashi, IE School of Humanities, IE University; California State University San Marcos


L’ESSENTIEL

  • Depuis le XVe siècle, Chinois, Portugais, Néerlandais et Britanniques ont tenté de dominer Ormuz et Bab el-Mandeb.

  • La maîtrise de ces détroits a reposé tour à tour sur la puissance navale, le commerce, les ports et les alliances locales.

  • – L’histoire montre que contrôler ces passages stratégiques ne suffit jamais à contrôler durablement les régions qui les entourent.


Ces derniers mois, les détroits d’Ormuz et de Bab el-Mandeb sont devenus synonymes de rivalités géopolitiques. Qui contrôle ces étroits passages maritimes maîtrise les flux de navigation entre la mer d’Arabie, la mer Rouge et l’océan Indien – et, avec eux, une part essentielle du commerce mondial.

Mais les conflits autour de ces détroits sont presque aussi anciens que le commerce maritime moderne lui-même. La guerre entre les États-Unis et l’Iran autour de ces points de passage stratégiques n’est que le dernier épisode d’une histoire vieille de plusieurs siècles, au cours de laquelle des puissances extérieures à la région ont cherché à exercer leur influence sur le Moyen-Orient, voire à le dominer, par la mer.

La Chine des Ming offre l’un des premiers exemples d’une puissance extérieure à la région projetant son influence grâce à sa puissance navale et à la diplomatie. En 1405, l’amiral, explorateur et diplomate musulman chinois Zheng He entreprit la première de sept expéditions à travers l’océan Indien. À la tête de flottes comptant plus de 300 navires, il atteignit la ville d’Ormuz vers 1414, puis Aden, au Yémen, avant de franchir le détroit de Bab el-Mandeb pour entrer en mer Rouge.

Cette présence chinoise dans l’océan Indien, parfois qualifiée de Pax Sinica, ne reposait pas sur le contrôle des détroits. Elle permit plutôt d’établir une forte présence commerciale, fondée sur des démonstrations de puissance navale, des missions diplomatiques et de lucratifs échanges de présents. Contrairement aux puissances coloniales qui lui succédèrent, Zheng He n’établit pas de colonies à Ormuz ni le long des côtes de la péninsule Arabique. Il s’inséra dans le système commercial déjà mis en place par les marchands arabes, persans, indiens et est-africains de la région.

Ces expéditions montrent aussi les limites d’une puissance maritime dont les ambitions dépassent les capacités. Après la dernière expédition de Zheng He, dans les années 1430, le changement de priorités de la dynastie Ming mit un terme à ces voyages. L’État n’était plus disposé à investir dans sa marine et dans son entretien.

Aujourd’hui, la Chine invoque les expéditions de Zheng He pour donner une légitimité historique à ses relations avec le Moyen-Orient. Pékin présente ses investissements actuels dans les infrastructures, l’énergie et les ports, comme celui de Gwadar, au Pakistan, comme le prolongement d’une relation ancienne et pacifique remontant aux routes de la soie de l’époque pré-moderne.

Au XVIe siècle, cependant, l’essor du trafic maritime mondial et l’arrivée des puissances coloniales européennes allaient bientôt ouvrir une nouvelle ère, marquée par des tentatives plus violentes et agressives de prise de contrôle des détroits.

La domination navale portugaise

Les Portugais, eux, innovèrent dans le domaine naval en imposant une forme plus coercitive de puissance maritime, fondée notamment sur l’emploi de canons lourds à bord de navires capables de naviguer en haute mer. En 1513, Afonso de Albuquerque attaqua Aden dans l’espoir de contrôler l’accès à la mer Rouge. Il échoua à s’emparer de cette ville fortifiée, située sur le continent et entourée d’un relief montagneux escarpé.

Comme les États-Unis allaient à leur tour le constater plusieurs siècles plus tard, la supériorité navale ne se traduisait pas nécessairement par une victoire rapide sur terre. Les navires de guerre portugais pouvaient détruire des bâtiments ennemis et bombarder un port, mais dominer les eaux au large ne signifiait pas contrôler les territoires situés à l’intérieur des terres.

En 1515, Albuquerque parvint toutefois à s’emparer de la ville d’Ormuz, où il imposa le cartaz, un permis payant que les marchands devaient obtenir pour naviguer dans le golfe Persique et l’océan Indien. Ce système de contrôle et de taxation du commerce maritime est, dans son principe, comparable au péage que l’Iran cherche aujourd’hui à instaurer.

Ruines à Ormuz.
Les ruines d’un fort portugais du XVIe siècle sont encore visibles aujourd’hui sur l’île d’Ormuz, en Iran.
ImanFakhri/wikimedia commons, CC BY-SA

Cette « Pax Lusitana » fut plus violente que la Pax Sinica qui l’avait précédée. En 1622, les forces de la dynastie safavide d’Iran s’allièrent aux navires de la Compagnie anglaise des Indes orientales pour chasser les Portugais d’Ormuz et ouvrir le commerce à d’autres puissances.

Britanniques et Néerlandais prennent le relais

Après l’éviction des Portugais, Ottomans, Safavides, Omanais, Néerlandais et Anglais rivalisèrent pour le contrôle de la région. Le système reposait alors sur les puissants navires européens, mais aussi sur les souverains locaux, qui contrôlaient à la fois les ports et les marchandises qui y transitaient.

La Compagnie néerlandaise des Indes orientales fit son entrée dans ces eaux en 1614. Soutenue par des navires lourdement armés, elle s’établit dans le port de Mokha, au Yémen.

Après l’expulsion des Portugais, les Néerlandais obtinrent des privilèges commerciaux en 1623 et entrèrent en concurrence avec les marchands britanniques à Bandar Abbas, principal comptoir commercial du golfe Persique, situé face à Ormuz.

Une carte néerlandaise de la ville fortifiée d’Ormuz, datant de 1617.
Une carte néerlandaise de la ville fortifiée d’Ormuz, datant de 1617.
Willem Blaeu/wikimedia commons

Si les Britanniques étaient connus pour le commerce du thé, les Néerlandais finirent par dominer celui du café. Jusque-là aux mains des marchands établis à Mokha, ce commerce échappa au monopole yéménite lorsque les Néerlandais parvinrent à faire sortir clandestinement des plants de café arabica du Yémen pour les introduire sur l’île indonésienne de Java, où ils furent ensuite cultivés à très grande échelle.

Les Néerlandais montrèrent ainsi que l’équilibre des puissances maritimes pouvait aussi être bouleversé par le contrôle de la production et du commerce, et pas seulement par les canons et la contrainte.

Cependant, lorsque les Britanniques s’emparèrent d’Aden en 1839, ils prirent l’avantage. Ils conclurent des accords avec les souverains et les tribus voisines du sud du Yémen, qui leur assurèrent de fait le contrôle du détroit de Bab el-Mandeb à l’aube de l’ère industrielle.

Aden devint rapidement une station de ravitaillement en charbon pour les navires ainsi qu’un centre de communications, relié à l’Inde par des câbles télégraphiques. Lorsque le canal de Suez fut inauguré en 1869, les Britanniques dominèrent également ce point de passage stratégique, la mer Rouge constituant désormais la route maritime la plus courte vers l’Inde, joyau de leur empire colonial.

L’hégémonie britannique en vint rapidement à reposer sur des navires de guerre à vapeur et un réseau de ports, mais aussi sur des prêts et des traités. Elle s’appuyait en grande partie sur des relais locaux établis le long des côtes, d’Aden jusqu’au Koweït.

Quelles leçons pour les États-Unis aujourd’hui ?

Après la Seconde Guerre mondiale, l’équilibre des puissances bascula une nouvelle fois. Les États-Unis prirent le relais du Royaume-Uni, déployant des bases militaires et des groupes aéronavals et vendant des armes en échange d’un accès au pétrole du Golfe. En 1980, le président américain Jimmy Carter déclara que toute tentative soviétique de prendre le contrôle du Golfe serait considérée comme une attaque contre les intérêts américains et repoussée par la force militaire.

Quarante-cinq ans plus tard, Donald Trump a de fait – quoique peut-être involontairement – démantelé la doctrine Carter. Si des bâtiments de la marine américaine sont aujourd’hui présents dans le détroit d’Ormuz pour garantir la liberté de navigation, c’est la guerre lancée par Trump en février 2026 qui a, en premier lieu, mis en péril le trafic maritime, en poussant l’Iran à perturber en représailles les échanges commerciaux dans le Golfe.

L’histoire montre que les puissances extérieures à la région peuvent imposer leur domination maritime, mais jamais durablement. La Chine a renoncé à ses grandes expéditions navales, le Portugal a perdu Ormuz, les Néerlandais ont recentré leurs ambitions sur Java et les Britanniques ont fini par quitter Aden. Chaque fois, la domination a changé de mains lorsque les puissances en place se sont trouvées engagées sur trop de fronts, que de nouvelles technologies sont apparues ou que les alliances locales se sont recomposées.

L’Iran et les Houthis, qui se sont récemment emparés de Mokha, n’ont pas besoin de groupes aéronavals pour peser sur le trafic maritime. Leurs missiles, leurs mines et leurs drones suffisent à faire grimper le coût des assurances et, par conséquent, celui du transport maritime. Malgré leur puissance navale, les États-Unis ne peuvent ignorer le poids des sociétés et des forces politiques locales autour d’Ormuz et de Bab el-Mandeb. Tous les empires qui les ont précédés en ont fait l’expérience : contrôler un passage maritime stratégique ne signifie pas contrôler les territoires, les sociétés et les rapports de force politiques qui l’entourent.

The Conversation

Ibrahim Al-Marashi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Des Portugais aux Américains, une bataille de cinq siècles pour le contrôle d’Ormuz et de Bab el-Mandeb – https://theconversation.com/des-portugais-aux-americains-une-bataille-de-cinq-siecles-pour-le-controle-dormuz-et-de-bab-el-mandeb-293454

Olympe Bhêly-Quenum a 100 ans : l’écrivain béninois qui a élargi les frontières de la francophonie

Source: The Conversation – in French – By Christophe Premat, Professor, Canadian and Cultural Studies, Stockholm University

Dans la géographie des littératures africaines de langue française, le Bénin occupe une place singulière. L’ancien Dahomey a été l’un des premiers foyers d’émergence d’une littérature écrite en français en Afrique occidentale. Félix Couchoro publie L’Esclave dès 1929 et Paul Hazoumé fait paraître en 1938 Doguicimi, vaste roman historique consacré au royaume du Dahomey. L’école coloniale, la formation d’une élite lettrée et le développement d’une presse locale ont contribué à cette effervescence intellectuelle, nourrie également par des traditions orales dont les récits et les formes narratives passent progressivement dans l’écriture en français.

Olympe Bhêly-Quenum s’inscrit dans cette histoire tout en appartenant à une autre génération. Son itinéraire accompagne le passage du Dahomey colonial à l’État indépendant et l’émergence d’un espace littéraire africain qui ne se définit plus seulement par son rapport à la puissance coloniale.

En tant que chercheur en études francophones, je m’intéresse depuis plusieurs années à la manière dont les écrivains africains de langue française construisent leur place dans un espace littéraire marqué à la fois par l’héritage colonial, les indépendances et les mécanismes internationaux de reconnaissance.

Après avoir étudié ces questions à travers la consécration des écrivains africains francophones et les trajectoires des écrivains maghrébins d’expression française, le cas d’Olympe Bhêly-Quenum permet de déplacer le regard vers le Dahomey, devenu Bénin, et vers une histoire littéraire particulièrement précoce en Afrique de l’Ouest.

Alors que l’écrivain béninois fête ses 100 ans, cet article revisite sa place singulière dans l’histoire des littératures africaines de langue française.

Écrire au moment de l’indépendance

Son livre Un piège sans fin paraît chez Stock en 1960, l’année même où le Dahomey accède à l’indépendance. Le roman raconte la destinée tragique d’Ahouna : après la destruction de son mariage, celui-ci s’engage dans une errance qui le conduit au meurtre, à la prison, aux travaux forcés puis à la mort.
Cette coïncidence avec l’indépendance pourrait inviter à lire le roman d’abord à travers le prisme politique. Or Bhêly-Quenum choisit une autre voie. L’ordre colonial et sa justice sont présents, mais ils s’intègrent à une tragédie plus vaste où interviennent la passion, la violence, les contraintes sociales, la vengeance et la fatalité. Là où Mongo Beti ou Ferdinand Oyono placent directement la critique du système colonial au centre de plusieurs de leurs romans, Bhêly-Quenum s’intéresse davantage aux individus pris dans des forces sociales et morales qui les dépassent.

Cette dimension devient encore plus manifeste avec Le Chant du lac, publié chez Présence Africaine en 1965 et récompensé l’année suivante par le Grand prix littéraire d’Afrique noire. Le récit met en scène une communauté vivant dans la crainte des puissances mystérieuses d’un lac. Lorsque celles-ci sont finalement affrontées, les prétendus dieux apparaissent comme des créatures qui peuvent être combattues et tuées.

Il serait cependant réducteur d’y voir une simple victoire de la raison sur la superstition. La disparition des puissances du lac délivre les habitants de la peur tout en ébranlant un imaginaire qui organisait leur rapport au monde. Bhêly-Quenum ne choisit donc ni la célébration d’une tradition immuable ni son rejet au nom de la modernité. Il transforme plutôt cette tension en matière romanesque.

Au carrefour des réseaux littéraires africains

Bhêly-Quenum n’est pas pour autant un écrivain solitaire. Son parcours journalistique le place au cœur des débats intellectuels des années d’indépendance. Il dirige La Vie africaine jusqu’en 1964, fonde ensuite avec son épouse le magazine bilingue L’Afrique actuelle et travaille à l’Unesco.

Sa trajectoire déborde surtout les frontières de la seule francophonie. Le sommaire du numéro 18 de Transition (1965) réunit notamment Olympe Bhêly-Quénum, Christopher Okigbo, Nadine Gordimer et Chinua Achebe. Il ne faut pas en déduire des relations personnelles qui ne sont pas documentées, mais cette proximité éditoriale montre que Bhêly-Quenum participe à une conversation intellectuelle africaine traversant les anciennes frontières coloniales.

Présence Africaine constitue l’autre espace essentiel de cette circulation. Autour d’Alioune Diop, la revue et la maison d’édition sont alors un carrefour des débats sur la Négritude [1], la décolonisation et l’avenir des cultures africaines.

Plusieurs ouvrages de Bhêly-Quenum y paraissent ou y sont réédités. Il participe donc pleinement à cet espace intellectuel sans pour autant adopter le programme esthétique et politique de la Négritude. Ses romans privilégient les destins individuels et les tensions internes aux sociétés plutôt que l’affirmation d’une identité africaine unifiée.

Une présence discrète dans le canon francophone

La place de Bhêly-Quenum est ainsi paradoxale. Publié chez Stock et Présence Africaine, lauréat du Grand prix littéraire d’Afrique noire, traduit et étudié, il ne peut guère être qualifié d’écrivain marginal. Il n’a pourtant jamais bénéficié de la visibilité des poètes sénégalais Léopold Sédar Senghor ou martiniquais Aimé Césaire, ni de celle qu’acquerra plus tard le romancier ivoirien Ahmadou Kourouma.

Bhêly-Quenum résumait lui-même cette situation lorsqu’il déclarait, à propos de sa notoriété, « Connu, non, mais mes œuvres, certainement ». La formule distingue avec justesse la circulation des livres de la médiatisation de leur auteur. Son œuvre a connu une forme de reconnaissance durable mais discrète, passant notamment par l’école, l’université, la traduction et les rééditions.

Cette position permet aussi de mieux comprendre l’histoire littéraire béninoise. Bhêly-Quenum vient après Félix Couchoro et Paul Hazoumé et appartient, avec Jean Pliya, à une génération qui donne aux lettres du Dahomey une visibilité nouvelle au moment des indépendances. Le succès du Chant du lac en 1966 précède d’ailleurs d’un an le Grand prix littéraire d’Afrique noire attribué à Pliya pour Kondo le requin.
Plus tard, Jérôme Carlos et Florent Couao-Zotti prolongeront cette histoire dans des contextes littéraires profondément transformés.

Une autre manière de penser la francophonie

C’est sans doute ici que la relecture de Bhêly-Quenum prend tout son sens aujourd’hui. Son parcours montre combien la littérature francophone africaine s’est construite dans des espaces de circulation qui excèdent la relation entre les anciennes colonies et Paris. Ouidah, Cotonou, Dakar ou Paris participent d’une même géographie littéraire à laquelle s’ajoutent les revues, les maisons d’édition, les traductions et les échanges avec les écrivains anglophones.

Un piège sans fin et Le Chant du lac témoignent ainsi d’un moment où des écrivains africains s’approprient une langue héritée de la colonisation sans que celle-ci détermine entièrement leur horizon littéraire. Bhêly-Quenum l’utilise pour explorer la violence, la croyance, la fatalité et les transformations des sociétés africaines plutôt que pour illustrer une identité prédéfinie.

Son œuvre conduit dès lors à déplacer la question de la francophonie. Il ne s’agit plus seulement de savoir quelle place les écrivains africains occupent dans un ensemble littéraire francophone dont le centre serait ailleurs. Il faut aussi mesurer combien des écrivains comme Bhêly-Quenum ont contribué, depuis l’Afrique et par leurs circulations internationales, à transformer cet ensemble et à redéfinir ce que nous appelons aujourd’hui la littérature francophone.

[1]: La Négritude désigne le mouvement littéraire et intellectuel qui se développe dans les années 1930 autour notamment d’Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor et Léon-Gontran Damas. En réaction à l’ordre colonial et aux politiques d’assimilation, ses auteurs revendiquent les cultures, les expériences historiques et les identités noires.

The Conversation

Christophe Premat est professeur en études culturelles francophones à l’Université de Stockholm. Il vient de consacrer un ouvrage avec Buata Malela sur les figures intellectuelles africaines. L’ouvrage est édité chez Hermann en 2025 et s’intitule Sensibilités intellectuelles africaines – Du discours occidental aux voix africaines (1988-2022).

– ref. Olympe Bhêly-Quenum a 100 ans : l’écrivain béninois qui a élargi les frontières de la francophonie – https://theconversation.com/olympe-bhely-quenum-a-100-ans-lecrivain-beninois-qui-a-elargi-les-frontieres-de-la-francophonie-293229

Technologies de localisation chez les personnes atteintes de démence : pour une utilisation éthique

Source: The Conversation – in French – By Madalena Pamela Liougas, PhD Candidate, Rehabilitation Science Institute, University of Toronto

Imaginez que vous avez 83 ans, que vous souffrez de démence et vivez dans une maison de soins de longue durée. Depuis quelque temps, les personnes qui prennent soin de vous vous demandent de porter un bracelet en permanence. Elles disent que c’est pour votre sécurité, afin qu’on puisse vous localiser rapidement en cas de besoin.

Au début, vous pensez que cela vous convient, que l’objet ressemble à une montre, et vous acceptez. Mais vous remarquez ensuite que vous ne pouvez l’enlever. Vous devez le porter partout, même dans des lieux privés comme votre chambre ou votre salle de bains. Cela finit par vous agacer, surtout quand vous réalisez qu’il n’a aucune fonction qui vous soit utile.


Cet article fait partie de notre série La Révolution grise. La Conversation vous propose d’analyser sous toutes ses facettes l’impact du vieillissement de l’imposante cohorte des boomers sur notre société, qu’ils transforment depuis leur venue au monde. Manières de se loger, de travailler, de consommer la culture, de s’alimenter, de voyager, de se soigner, de vivre… découvrez avec nous les bouleversements en cours, et à venir.


Ce que vous pourriez ignorer, c’est que ce dispositif collecte des informations sur vos déplacements quotidiens.

Cette technologie, le système de localisation en temps réel (RTLS, pour real-time localisation system), est de plus en plus répandue dans les hôpitaux et les établissements de soins de longue durée. On la présente comme un moyen d’améliorer la sécurité physique et la qualité des soins, et on s’en sert pour les appels infirmiers, le traçage de contacts, la prévention des sorties non accompagnées et plusieurs autres fonctions.

Les études démontrant l’utilité du RTLS sont rares, et son utilisation soulève des questions relatives à la sécurité, à la confidentialité et au contrôle des données. Cela vaut surtout pour les personnes âgées, les proches aidants et le personnel soignant, dont le point de vue est souvent négligé dans les recherches technologiques.

Des personnes âgées assises à une table et une personne plus jeune debout, en train de leur parler
Dans le cadre d’une étude, le personnel soignant a déclaré qu’il était souvent plus simple de localiser les résidents en personne.
(Pexels/Jsme Mila)

Systèmes de localisation en temps réel

Le RTLS fonctionne comme un GPS d’intérieur. Les résidents d’un établissement de soins de longue durée (et parfois le personnel) portent un badge ou un bracelet muni d’un capteur qui communique avec des balises installées sur les murs et les plafonds du bâtiment. Le système permet de suivre en temps réel les personnes équipées du capteur et de collecter des données sur leurs déplacements. Il peut également envoyer des alertes automatisées, par exemple lorsqu’une personne entre ou sort d’une pièce.

L’intérêt pour ces outils dans les établissements de soins de longue durée et autres milieux de soins provient en grande partie de l’idée que, si on élaborait des algorithmes cliniques pour analyser les données relatives aux déplacements, le RTLS pourrait servir à prédire les changements sur les plans de la santé et du bien-être.

Dans le cadre d’un projet plus vaste, notre équipe de recherche a mené une étude auprès des résidents, des proches aidants, du personnel soignant et des administrateurs d’un lieu ayant acquis un système RTLS. Les administrateurs et les aidants ont indiqué que cet outil pouvait rendre les soins plus sûrs et plus efficaces, en permettant au personnel de surveiller en permanence les résidents et d’intervenir plus rapidement.

Cependant, le personnel a déclaré qu’il était souvent plus simple de localiser les résidents en personne et qu’il manquait de temps et de ressources pour les suivre en continu à distance, ou pour enquêter et réagir en temps réel.Bas du formulaire

Ces conclusions confirment celles d’une étude antérieure, menée dans un milieu hospitalier, qui a montré que le RTLS pouvait alourdir la charge de travail du personnel. Plus inquiétant encore, nous avons constaté que les administrateurs, le personnel et les aidants avaient une connaissance limitée des implications éthiques de cette technologie, notamment de son impact sur les résidents, et qu’ils ne disposaient pas des informations et des compétences nécessaires pour associer ces derniers à la prise de décision.

Explications et consentement

Dans le contexte que nous avons étudié, le consentement à l’utilisation du RTLS provenait de mandataires, souvent des proches aidants, car la plupart des résidents de l’établissement souffraient de troubles cognitifs graves ou de démence. De nombreux proches ont rapidement accepté le dispositif, estimant que le RTLS permettrait au personnel de localiser les résidents, sans tenir compte des préférences de ces derniers. Peu d’entre eux ont impliqué la personne concernée dans le processus de décision, même s’ils avaient l’obligation légale, en tant que mandataires, d’agir conformément à ses valeurs.

Si la plupart des résidents ont accepté de porter le bracelet, certaines personnes ont clairement rejeté l’idée de partager leurs données de localisation avec leur famille ou le personnel. Au fil du temps, de nombreux utilisateurs n’ont pas constaté d’avantages à ce dispositif et l’ont souvent qualifié d’inconfortable et lourd.

Les aidants ne savaient pas exactement quelles données étaient collectées par le RTLS, à qui elles appartenaient, ni comment elles seraient utilisées pour améliorer les soins, outre la localisation. Néanmoins, la plupart d’entre eux considéraient qu’il était utile de disposer de plus d’informations sur les déplacements des résidents, ce qui justifiait moralement une surveillance continue.

Bien que les droits à la vie privée soient protégés par la loi au Canada et aux États-Unis, de nombreux proches aidants estiment que les résidents renoncent à ces droits en entrant dans un établissement de soins de longue durée. Certains ont voulu avoir accès aux données du RTLS recueillies sur les membres de leur famille, pensant que cela pourrait améliorer la transparence, mais on n’a pas accédé à leur demande.

Des membres du personnel soignant ont également rencontré des difficultés. Certains ne savaient pas comment expliquer les avantages et les risques du RTLS aux résidents et à leurs proches, ni comment répondre à leurs préoccupations. Ils ignoraient s’ils devaient respecter le refus d’un résident de porter le bracelet ou se contenter du consentement de sa famille.

Cela a laissé le personnel dans l’incertitude quant à la manière d’équilibrer l’autonomie des résidents et leur devoir de diligence, engendrant une détresse morale.

Considérations futures

Selon nos recherches, le RTLS présente des avantages incertains et crée de nouveaux défis dans un secteur déjà en manque de ressources. Son utilisation soulève par ailleurs des questions éthiques, notamment en matière de surveillance et de contrôle, qui risquent d’exacerber les déséquilibres de pouvoir et de perpétuer l’âgisme et le capacitisme numériques.


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L’âgisme numérique désigne la discrimination fondée sur l’âge dans les économies numériques. On peut citer, par exemple, la représentation limitée ou stéréotypée des personnes âgées dans les ensembles de données d’apprentissage, une conception technologique qui ne reflète pas l’hétérogénéité des utilisateurs âgés, la tendance à remplacer les humains par des technologies dans les soins aux personnes âgées, ou encore la prise de décision algorithmique automatisée qui discrimine les personnes âgées.

La prise de décision quant au recours au RTLS doit impliquer les personnes qui seront concernées par cette technologie. Avant la pose d’un bracelet électronique, les résidents et leurs familles doivent être encouragés à en discuter avec le personnel soignant, qui les aidera à prendre une décision éclairée en se posant des questions telles que :

  • Quel type d’information sera recueilli ?

  • Qui aura accès à cette information ?

  • Comment l’information recueillie permettra-t-elle d’améliorer les soins ?

  • Ces améliorations valent-elles de compromettre la vie privée ?

Une prise de décision éthique doit être transparente, collaborative et fondée sur la dignité.

La Conversation Canada

Alisa Grigorovich bénéficie d’un financement de la part d’AMS Healthcare (bourse de recherche sur la compassion et l’intelligence artificielle) et du CRSH.

Madalena Pamela Liougas ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Technologies de localisation chez les personnes atteintes de démence : pour une utilisation éthique – https://theconversation.com/technologies-de-localisation-chez-les-personnes-atteintes-de-demence-pour-une-utilisation-ethique-271062

Nos pratiques funéraires sont-elles gravées dans le marbre ? Ce que l’archéothanatologie nous apprend des funérailles du passé

Source: The Conversation – France in French (3) – By Sacha Kacki, Chargé de recherche CNRS en anthropologie biologique, Université de Bordeaux

La chambre funéraire de St Lythans, au Royaume-Uni, témoigne de pratiques remontant au milieu du Néolithique, 4000 ans avant notre ère. Chris Andrews / Wikimedia Commons, CC BY

Que deviennent nos corps après notre décès ? Dans des sociétés où la mort est de plus en plus invisibilisée, comment ont évolué nos rites ? Demain, à quoi ressembleront les cimetières ? L’enterrement ou la crémation seront-ils remplacés par d’autres méthodes ? Comment le numérique transformera-t-il nos pratiques funéraires ?

Pour répondre à ces questions et à bien d’autres, nous vous proposons une série de six articles sur le thème « Le corps après la mort », rédigés par des experts et illustrés par le dessinateur Vito.

Ce deuxième épisode est consacré à la façon dont les rites funéraires se transforment. Dans les sociétés occidentales actuelles, le traitement des défunts répond à des normes strictes et s’exprime par une mise en œuvre technique hautement standardisée. Si ces pratiques nous semblent immuables, l’archéothanatologie nous apprend qu’elles ont beaucoup varié au fil des siècles. Et demain, que restera-t-il de nos nouvelles pratiques ?


L’ESSENTIEL

  • Aujourd’hui, en France, les corps des défunts sont enfermés dans des cercueils, qui sont soit enterrés (inhumation), soit brûlés (crémation).

  • Il n’en a pas toujours été ainsi : les pratiques funéraires ne sont pas immuables, elles se transforment au fil des siècles.

  • Pour comprendre ces évolutions, une discipline étudie les rites funéraires du passé : l’archéothanatologie.


En France, à l’instar de ce qui est pratiqué dans d’autres pays européens, le corps d’un défunt doit obligatoirement être disposé dans un cercueil, traditionnellement fait de planches de bois. Enfermé dans ce contenant, il peut alors être soit enterré (inhumation), soit brûlé (crémation).

Ces rites sont aujourd’hui si profondément ancrés dans nos traditions qu’on pourrait les croire intemporels. Mais est-ce vraiment le cas ? Les funérailles ont-elles toujours reposé sur les mêmes procédés ?

Pour répondre à ces interrogations, l’éclairage qu’apporte la recherche archéologique est primordial. En permettant d’objectiver certains aspects des pratiques déployées dans les sociétés anciennes, elle documente leur diversité, et remet en question l’apparente immuabilité des rites funéraires.

L’archéothanatologie, une discipline récente

Qu’elles soient mises au jour lors de fouilles archéologiques ou dans le cas plus spécifique du déménagement d’un cimetière, les sépultures présentent un intérêt majeur pour les archéologues.

Si l’attrait de ces derniers fut, un temps, plus tourné vers les objets d’accompagnement que vers les défunts en eux-mêmes, la tendance s’est progressivement inversée depuis un demi-siècle, à la faveur de l’émergence d’une nouvelle discipline : l’archéothanatologie.

Formalisée au tournant des années 1980, cette approche, qui ne prendra son nom actuel qu’au début du XXIᵉ siècle, repose sur l’étude des restes humains archéologiques et des éléments constitutifs de leur environnement.

Sa mise en œuvre passe, avant toute autre chose, par la fouille méticuleuse des sépultures, afin de dégager les ossements et les éventuels vestiges participant de l’architecture funéraire.

Après qu’ils ont été exposés, l’examen de leurs relations réciproques permet aux spécialistes, formés en anatomie humaine et en taphonomie (l’étude des processus de dégradation d’un corps enfoui), de retracer les évènements intervenus durant la dégradation organique du cadavre.

De là, ils peuvent en déduire certaines des caractéristiques originelles du dépôt funéraire, telle la présence d’un espace vide ou au contraire de terre autour du corps durant la décomposition, ou encore l’existence initiale d’une paroi ou d’un fond en matériau périssable aujourd’hui disparu (comme, par exemple, ceux d’un cercueil en bois).

L’étude ultérieure des restes osseux en laboratoire peut en outre révéler des stigmates de pratiques funéraires particulières (par exemple, des traces de découpe évoquant une excarnation – une pratique consistant à enlever la chair et les tissus mous d’un cadavre – ou un embaumement).

Des altérations taphonomiques spécifiques à un environnement de dépôt peuvent aussi être mises en évidence (par exemple, des traces d’activités de certains insectes).

En parallèle, l’analyse des sédiments collectés dans les tombes peut permettre d’y repérer divers vestiges invisibles à l’œil nu, tels que graines, pollens, micro-restes végétaux ou vestiges d’insectes, qui tous peuvent révéler des caractéristiques du dépôt funéraire. À titre d’exemple, l’identification en microscopie de phytolithes, des restes siliceux qui s’accumulent entre les cellules des plantes, pourra révéler la présence d’un matelas en matière végétale sur lequel reposait le corps.

L’ensemble de ces observations, alliées à celles portant sur les vestiges architecturaux conservés (par exemple, dalles de pierre, clous, épingles de linceul ou restes organiques), servent finalement à l’archéothanatologue pour reconstituer les caractéristiques des tombes et certains des traitements appliqués au défunt dans le cadre des funérailles.

Couplées aux éléments de datation (typologie du mobilier, datations par le radiocarbone), elles permettent de dresser un panorama des pratiques funéraires et de leur évolution au fil du temps.

Des pratiques funéraires en mutation

Les plus anciennes sépultures connues, découvertes au Proche-Orient, datent de plus de 100 000 ans. Elles sont le fait de Néandertaliens aussi bien que de représentants de notre espèce, Homo sapiens.

Depuis lors, les humains ont développé des pratiques funéraires aussi variées qu’élaborées, dans le cadre desquelles le corps a pu, selon les cas, être enterré (en pleine terre ou dans un contenant), déposé en surface (en plein air ou dans des grottes ou monuments), brûlé, immergé, ou encore volontairement morcelé avant ou après sa décomposition.

Cohabitant parfois dans une même société, crémation et inhumation se sont succédé l’une l’autre en importance durant la Protohistoire (période de l’histoire précédant l’invention de l’écriture) et l’Antiquité, avant que l’inhumation ne soit adoptée de manière hégémonique au cours du Moyen Âge et de l’époque moderne.

Ces dernières périodes, les plus proches de nous chronologiquement, ont vu l’adoption de nombreux usages dont nos pratiques funéraires actuelles tirent leurs racines. Ainsi, tandis que les sépultures étaient précédemment implantées dans des nécropoles situées en bord de voie ou en plein champ, le regroupement des morts dans des cimetières paroissiaux attenants aux églises s’est rapidement imposé au Moyen Âge. Chaque défunt y était inhumé dans une sépulture individuelle, allongé sur le dos, le plus souvent la tête à l’ouest.

Cependant, en dépit de ces caractéristiques communes, l’étude des sépultures d’alors révèle une forte diversité. Durant les premiers siècles du Moyen Âge (du VIᵉ au Xᵉ siècle), les défunts pouvaient ainsi, selon leur statut et les us régionaux, être inhumés dans de simples fosses comblées de terre ou dans des contenants de types variés : sarcophages en pierre ou en plâtre, coffrages faits de planches, de dalles de pierre ou de tuiles, chambres funéraires en bois, etc. Dans bien des cas, la signalisation des tombes n’était assurée que par de simples croix en bois.

Vers une homogénéisation des pratiques

La seconde partie du Moyen Âge (du XIᵉ au XVᵉ siècle) fut marquée par une rétraction progressive de cette diversité, au profit de l’adoption majoritaire d’inhumations dans des coffrages de bois ou de pierre.

Dans le même temps, la saturation des espaces funéraires conduisit à l’adoption de nouvelles pratiques, notamment l’emploi de caveaux destinés à accueillir des inhumations répétées, ainsi que la constitution d’ossuaires regroupant les os exhumés d’anciennes sépultures. À cette période également, il arriva régulièrement que l’on déroge à la règle de l’inhumation individuelle pour enterrer dans un même fossé plusieurs individus victimes d’une épidémie.

Ce n’est finalement qu’à l’Époque moderne (du XVIᵉ au XVIIIᵉ siècle) que l’emploi de cercueils en bois se généralisa. En parallèle, on vit se répandre, au sein des classes sociales privilégiées, de nouvelles pratiques visant à freiner la décomposition du corps : d’une part, l’embaumement par éviscération (retrait des organes), d’autre part, l’inhumation dans des cercueils de plomb.

Ces derniers usages furent cependant rapidement abandonnés, à la faveur de l’invention de nouvelles techniques de thanatopraxie et d’une normalisation de l’emploi du cercueil de bois dans le courant du XIXᵉ siècle.

Depuis lors, la plus grande évolution (pour ne pas dire révolution) qu’aient connue nos pratiques funéraires est la légalisation de la crémation en 1887. D’abord adoptée par une très faible part de la population, elle est aujourd’hui en passe de devenir majoritaire en France. L’évolution rapide qu’a connue le recours à cette pratique depuis le début du XXIᵉ siècle reflète un changement profond des aspirations d’une partie des citoyens quant au devenir de leurs corps après leur mort, pour partie dictées par des considérations écologiques.

Quelles sont les pratiques en France de nos jours ?
À l’heure actuelle, la loi française impose que le corps soit disposé dans un cercueil, lequel doit être équipé d’un dispositif d’étanchéité de son fond. Les deux seules pratiques funéraires autorisées sont l’inhumation et la crémation.

Dans le premier cas, l’enfouissement doit, à de rares exceptions près, prendre place dans un cimetière. La sépulture, en simple fosse ou en caveau, est généralement signalée par un marqueur de surface, telle une dalle de marbre ou de granit.

Dans le cas de la crémation, le cercueil et le corps qu’il renferme sont consumés dans le four d’un crématorium. Les os calcinés qui subsistent à la fin du processus sont ensuite broyés (crémulation) et mêlés aux cendres issues de la crémation, puis déposés dans une urne funéraire. Ces « cendres » peuvent par la suite être déposées dans un columbarium, être dispersées dans un jardin ou puits du souvenir, ou encore être remises aux proches du défunt pour qu’ils les dispersent « en pleine nature ».

Émergence de nouvelles pratiques funéraires

On le voit, les pratiques funéraires évoluent. Elles s’adaptent aux besoins d’une époque, d’un territoire, d’une société. Il n’est donc pas étonnant de voir aujourd’hui émerger de nouvelles pratiques funéraires. Parmi celles-ci, deux visions se distinguent : la terramation et l’aquamation.

La terramation désigne un ensemble de procédés de réduction des corps reposant sur l’usage de matière végétale (broyat) afin de créer des conditions propices à l’activité des bactéries dites aérobies, c’est-à-dire utilisant l’oxygène. Contrairement aux pratiques d’enterrement classique qui freinent la décomposition, faute d’oxygène, l’objectif est ici de faciliter la décomposition du corps. Dans ces conditions de réduction organique naturelle, les chairs se transforment en produisant de l’humus, auquel peut, dans certains rites, être ajoutée la poudre issue de la pulvérisation des ossements.




À lire aussi :
Compostage des défunts : les enjeux sanitaires d’une nouvelle pratique funéraire


L’aquamation, souvent présentée comme une « crémation par l’eau », consiste quant à elle à « déconstruire » le corps dans une solution alcaline. Ce bain va intégralement dissoudre le cadavre : ne subsistent, à la fin du processus, que de petits fragments d’os ainsi qu’un grand volume de liquide trouble, riche en courts fragments protéiques (peptides), mais sans ADN, lequel a été dégradé par le processus. Ce liquide n’étant plus identifiable au défunt, il est généralement retraité (neutralisation du pH et filtration) puis rejeté dans l’environnement via des bassins de décantation ou le réseau d’évacuation des eaux usées. Les restes osseux sont séchés, pulvérisés et rendus aux proches, comme dans le cas d’une crémation. Le procédé d’aquamation propose ainsi un récit funéraire alternatif centré sur la symbolique de la déconstruction et du cycle de l’eau.

Quelles traces pour le futur ?

Qu’il s’agisse de crémation, d’aquamation ou de terramation, les restes physiques du défunt subissent une transformation rapide (de quelques heures à quelques mois) avant d’être dispersés. Les traces tangibles de l’existence du défunt, de son corps, disparaissent. Ceci constitue une évolution majeure par rapport aux pratiques d’inhumation, qui ont conservé durant des siècles les restes de nos ancêtres et les témoins de leurs pratiques funéraires.

Alors que les traces laissées de notre vivant se multiplient, notamment du fait des données numériques, ces nouvelles pratiques funéraires interrogent ainsi notre rapport à la mort, aux espaces de mémoire et aux supports du deuil.


Remerciements

  • Les planches de la bande dessinée ont été réalisées par Victor Locuratolo (@Vito) ;
  • Le scénario a été coécrit par Victor Locuratolo et Damien Charabidzé, l’initiateur de cette série d’articles ;
  • Cette publication a été rendue possible grâce à un financement de l’Union du Pôle funéraire public (UPFP), structure réunissant les acteurs publics du funéraire afin de défendre et promouvoir leurs services, tout en garantissant un accompagnement digne, éthique et accessible à tous les citoyens. Elle a également bénéficié d’un financement de la Direction culture de l’Université de Lille, dans le cadre de son soutien aux projets de recherche et de diffusion associant arts et sciences.

The Conversation

Sacha Kacki a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche, du CNRS et de l’Université de Bordeaux. Aucun de ces acteurs n’a participé à la rédaction ou à la relecture de cet article et ne tire profit de cet article.

Damien Charabidzé a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche, du CNRS, de l’Union du Pôle Funéraire Public et de l’Université de Lille. Aucun de ces acteurs n’a participé à la rédaction ou à la relecture de ces articles et ne tire profit de cet article.

– ref. Nos pratiques funéraires sont-elles gravées dans le marbre ? Ce que l’archéothanatologie nous apprend des funérailles du passé – https://theconversation.com/nos-pratiques-funeraires-sont-elles-gravees-dans-le-marbre-ce-que-larcheothanatologie-nous-apprend-des-funerailles-du-passe-278243

Le régime iranien va-t-il perdre son influence sur l’Irak ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Pierre Firode, Professeur agrégé de géographie, membre du laboratoire Médiations (Sorbonne Université), Sorbonne Université; Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay


L’ESSENTIEL

  • L’escalade iranienne au Moyen-Orient fragilise les milices chiites irakiennes proches de Téhéran.

  • Des figures chiites de premier plan dénoncent l’implication de l’Irak dans la guerre et l’influence iranienne.

  • L’escalade actuelle risque d’affaiblir l’influence iranienne auprès d’une partie de la population chiite et de favoriser le renforcement de l’État irakien.


Près de six mois après le déclenchement de la guerre en Iran, le résultat de l’opération lancée par la coalition américano-israélienne a de quoi surprendre. Non seulement le régime iranien tient, mais il parvient à déployer sa capacité de nuisance tant à l’échelle régionale que mondiale. Après la fermeture du détroit d’Ormuz, la République islamique est parvenue, par l’intermédiaire de ses proxys houthistes à bloquer le détroit de Bab-al-Mandeb et semble en capacité de paralyser les exportations saoudiennes de pétrole, comme le montre l’attaque menée par des milices irakiennes pro-iraniennes, le 11 septembre, sur le principal oléoduc est-ouest du pays.

Dans le domaine diplomatique, Téhéran semble également enchaîner les succès et sortir de son isolement, ainsi que l’indique la rencontre des ministres des affaires étrangères iranien et chinois, le 16 septembre à Pékin, au terme de laquelle la Chine a réaffirmé son « soutien à l’Iran » dans la défense de ses « intérêts légitimes ». Ces événements récents incitent certains observateurs à conclure au renforcement du régime, voire à la victoire de l’Iran dans la guerre en cours.

Pourtant, en rompant le cessez-le-feu au début du mois de juillet 2026 puis en frappant certaines infrastructures énergétiques saoudiennes, l’Iran s’est lancé dans une phase offensive qui implique un coût politique élevé pour la République islamique. Ainsi, les frappes sur l’Arabie saoudite, parce qu’elles ont été menées depuis le territoire irakien, ont suscité de vifs débats politiques en Irak et ont poussé les leaders chiites à envisager le désarmement des milices pro-iraniennes.

Même si ces tensions internes au monde chiite ne retiennent pas beaucoup l’attention des médias occidentaux, elles révèlent des mutations durables et profondes qui vont toutes dans la direction d’un affaiblissement de l’Iran au sein de l’arc chiite.

L’escalade iranienne et la fragilisation des milices de l’« axe de la résistance »

Il ne faudrait pas conclure de l’offensive houthiste sur Bab-al-Mandeb que l’« axe de la résistance » se renforce partout à la faveur de la guerre. À l’inverse des houthistes qui s’alignent, semble-t-il, sur les décisions de Téhéran, plusieurs acteurs situés dans d’autres pays de l’« arc chiite » prennent leurs distances avec Téhéran et sa stratégie d’extension du domaine de la guerre.

En Irak, l’escalade iranienne pousse le gouvernement d’Ali Al-Zaïdi, pourtant dominé par les partis chiites, à désarmer la coalition de milices chiites pro-iraniennes du Hachd al-Chaabi (créée en Irak avec le soutien de l’Iran pour combattre Daech) ou à les intégrer à l’appareil d’État.

L’ultimatum lancé par le gouvernement aux milices pro-iraniennes en juin 2026, qui les oblige à intégrer l’appareil d’État ou à se désarmer d’ici le 30 septembre 2026, poursuit un objectif clair : empêcher Téhéran d’actionner ces milices pour frapper l’Arabie saoudite et le Koweït, ce qui entraînerait l’Irak dans un processus d’escalade avec les monarchies du Golfe.

Or, même si le gouvernement a finalement choisi de repousser la fin de l’ultimatum à l’été 2027, cette confrontation entre l’État et les milices pilotées par Téhéran semble, dans un premier temps, tourner plutôt à l’avantage de Bagdad puisque plusieurs milices ont, dès l’été 2026, choisi d’obéir au gouvernement plutôt qu’aux injonctions du parrain iranien. La milice saadriste Saraya-al Salam, chiite mais nationaliste et hostile aux ingérences iraniennes, a rapidement montré la voie en proposant, en amont de l’ultimatum, dès le mois de mai, l’absorption de toutes ses forces par l’État.

Preuve du recul de la mainmise de Téhéran sur ses milices, l’Asaïb Ahl al-Haq (AAH), milice pourtant très proche de l’Iran, annonce en juin, par l’intermédiaire de son leader Qais-al-Kazahli, son retrait du Hachd al-Chaabi et sa volonté de se soumettre à Bagdad. Même si les autres milices du Hachd al-Chaabi, comme le Kataeb Hezbollah notamment, n’ont pas encore répondu favorablement à l’ultimatum de l’État irakien, plusieurs facteurs permettent d’espérer leur alignement sur la ligne des saadristes ou du AAH.

Les milices chiites soucieuses de s’intégrer à l’État et de limiter ainsi les ingérences de Téhéran disposent d’une légitimité religieuse supérieure puisqu’elles peuvent compter sur le soutien d’Ali al-Sistani, principal marja (juriste possédant la plus haute autorité dans le chiisme duodécimain) des chiites irakiens qui a exprimé publiquement son soutien à l’État dans son effort de désarmement ou d’absorption des milices pro-iraniennes.

Rappelons d’ailleurs que le Hachd al-Chaabi avait été fondé en 2014 dans le contexte de la guerre contre Daech par une fatwa du même Al-Sistani, qui conçoit ces milices comme des outils défensifs tournés contre l’expansion de l’État islamique et non comme un outil de domination iranienne sur l’Irak – et encore moins comme une force de déstabilisation des voisins du Golfe.

De plus, l’évolution actuelle du régime iranien, dont la composante cléricale et religieuse se trouve de plus en plus éclipsée par le pouvoir militaire des Gardiens de la révolution, prive les milices pro-iraniennes d’une légitimité religieuse capable de concurrencer celle d’Al-Sistani.

Une escalade condamnée par l’opinion chiite

Dans ce contexte, le soutien indéfectible des milices du Hachd al-Chaabi à l’Iran et à sa politique d’escalade pourrait les couper complètement de leur assise populaire.

Plusieurs indices semblent confirmer que la population chiite irakienne est hostile à la l’escalade opérée par Téhéran. La condamnation très ferme des bombardements par plusieurs figures politiques chiites très populaires, comme Moqtada Sadr, semble confirmer cette hypothèse. Toujours soucieux de conserver le soutien de la rue chiite, Moqtada Sadr fustige les milices iraniennes et leur volonté d’appliquer la politique d’escalade de Téhéran. Dans un tweet du 30 juillet 2026, au lendemain de frappes américano-saoudiennes déclenchées en réaction aux attaques précédentes du Hachd al-Chaabi et qui ont fait une vingtaine de morts en Irak, le leader chiite irakien déclarait :

« Les agissements effrontés des milices et le fait que les armes ne soient pas exclusivement entre les mains de l’État ont causé et continuent de causer, sans aucune justification, le martyre des combattants des Forces populaires et des forces de sécurité. Pendant ce temps, leurs dirigeants jouissent de la sécurité, du confort et du commerce. C’est bien assez de ces comportements individuels et irrationnels. »

Ce tweet permet de comprendre la stratégie politique du leader chiite qui profite de la guerre pour revenir au cœur du débat politique. L’escalade iranienne lui permet de développer un discours hostile aux leaders « vendus » à l’Iran, qui imposent à leurs combattants une stratégie contraire à leurs propres intérêts et à ceux de l’Irak. Le tweet suggère ainsi un lien entre l’application par les Hachd al-Chaabi des ordres de Téhéran d’une part et la corruption de ses chefs d’autre part, et se fait l’écho d’un nationalisme irakien exacerbé par la politique de Téhéran consistant à impliquer l’Irak dans des affrontements qui n’apportent rien de bénéfique à celui-ci.

Les frappes menées par Téhéran depuis l’Irak sur l’Arabie saoudite fournissent l’occasion idéale pour les leaders nationalistes comme Moqtada Sadr de dénoncer l’emprise de l’Iran sur les milices irakiennes, comme le rappelle cet autre tweet du 29 juillet :

« Je condamne les agissements des milices effrontées qui entraînent l’Irak dans une guerre stérile, j’appelle le gouvernement irakien à rétablir la sécurité, à faire respecter la souveraineté et à œuvrer sans relâche pour la sécurité du peuple irakien et de ses lieux saints, sans se laisser entraîner par les superstitions sectaires répugnantes. »

Moqtada Sadr se fait le relais d’un discours que la guerre rend plus palpable et évident aux yeux des Irakiens chiites : l’action des milices iraniennes, en plus d’inclure l’Irak dans la guerre, participe au processus de confessionnalisation du pays qui le divise et fragilise sa souveraineté au profit de Téhéran.

Affaiblissement des milices, renforcement des États ?

Ainsi, les succès des proxys iraniens en Arabie saoudite se font aux dépens du soft power iranien au sein de l’arc chiite en Irak. Il convient dès lors de nuancer l’image d’une République islamique qui sortirait renforcée de la guerre. De tous les pays qui le composent, l’Irak semble être le principal maillon faible de l’« axe de la résistance » puisque les milices chiites irakiennes se trouvent face à un dilemme : soit exécuter les ordres de Téhéran et s’aliéner ainsi le soutien populaire d’une partie de la rue irakienne (y compris chiite), soit s’intégrer à l’appareil d’État irakien, mais perdre le soutien du parrain iranien.

La vivacité du nationalisme irakien, réveillé par les ingérences iraniennes, la légitimité des élites religieuses chiites irakiennes et surtout leur autonomie vis-à-vis de Téhéran semblent indiquer que ces milices refuseront les injonctions à l’escalade venues de Téhéran. Une pareille dynamique, si elle s’appliquait à d’autres milices pro-iraniennes, comme le Hezbollah au Liban, pourrait stabiliser significativement le Moyen-Orient en renforçant des États comme le Liban ou l’Irak, dont la République islamique voulait détruire la souveraineté.

The Conversation

Pierre Firode ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Le régime iranien va-t-il perdre son influence sur l’Irak ? – https://theconversation.com/le-regime-iranien-va-t-il-perdre-son-influence-sur-lirak-292968

Pourquoi le « coût par utilisation » pourrait révolutionner nos achats de vêtements

Source: The Conversation – in French – By Lisa Eckmann, Assistant Professor in Marketing, University of Bath

Le « coût par utilisation » rapporte le prix d’achat au nombre de fois où un vêtement est porté.
Rneaw/Shutterstock

L’ESSENTIEL

  • Le « coût par utilisation » montre qu’un vêtement de qualité est souvent plus rentable qu’il n’y paraît.

  • Afficher cet indicateur incite les consommateurs à privilégier des vêtements plus durables plutôt que la fast-fashion.

  • Cette approche ne prend pas en compte, toutefois, les aspects éthiques et environnementaux de la fabrication.


Imaginons qu’un homme souhaite acheter une nouvelle chemise pour le travail. Il prévoit de la porter une fois par semaine pendant au moins les cinq prochaines années. En comparant les modèles disponibles, il hésite entre une chemise d’une marque d’entrée de gamme à 25 euros et une chemise d’une marque réputée pour sa qualité à 60 euros. Laquelle devrait-il choisir ?

Son expérience des deux marques lui permet d’estimer leur durée de vie. Portée une fois par semaine (soit une cinquantaine de fois par an), la chemise d’entrée de gamme tiendra environ un an avant de devoir être remplacée. La chemise de meilleure qualité, elle, restera en bon état pendant au moins quatre ans. En contrepartie, elle est évidemment plus chère.

Notre acheteur fictif conclurait sans doute que la chemise de meilleure qualité est le choix le plus économique. Si l’on rapporte le prix d’achat au nombre de fois où elle sera portée, chaque utilisation lui reviendrait à seulement 30 centimes d’euros, contre 50 centimes pour la chemise d’entrée de gamme.

C’est le principe du « coût par utilisation » (cost per wear). Certains blogs consacrés à la mode et de petites marques s’appuient sur ce concept pour défendre l’achat de vêtements de meilleure qualité. L’idée est simple : un vêtement plus durable coûte plus cher à l’achat, mais cet investissement est rentabilisé s’il peut être porté plus longtemps. Le coût par utilisation se calcule en divisant le prix du vêtement par le nombre de fois où son propriétaire pense le porter.

Le coût par utilisation fonctionne, au fond, comme le prix à l’unité affiché dans les supermarchés. Ces indications permettent déjà aux consommateurs de comparer facilement le prix d’un produit aux 100 g, d’une barre chocolatée dans un lot ou encore d’une lessive par lavage. En revanche, cette même logique n’est pas encore appliquée aux vêtements dans les magasins.

Or, l’industrie de la mode est l’un des principaux secteurs responsables des atteintes à l’environnement. Elle serait à l’origine de jusqu’à 8 % des émissions mondiales de carbone, provoque une importante pollution de l’eau en raison des traitements textiles, notamment la teinture, et génère chaque année des millions de tonnes de déchets textiles.

L’affichage du coût par utilisation dans les magasins ou sur les sites de vente en ligne pourrait contribuer à réduire l’impact environnemental de la mode. Plus un vêtement est porté longtemps, plus les ressources nécessaires à sa fabrication sont utilisées de manière efficace. Et, bien sûr, plus sa durée d’utilisation est longue, moins il est nécessaire de le remplacer.

Des piles de vêtements
Les déchets textiles représentent un enjeu majeur, alimenté en partie par la fast-fashion.
Sasha Ostapiuk/Shutterstock (no reuse)

Le problème, c’est que la plupart des consommateurs ne savent pas combien de temps un vêtement durera. En l’absence d’une information claire en magasin ou sur les sites de vente en ligne, beaucoup ne prennent même pas en compte sa longévité au moment de l’achat.

Pourtant, il existe déjà des méthodes normalisées pour évaluer la résistance des tissus. Elles mesurent leur durabilité en fonction du nombre de cycles d’abrasion – autrement dit, du nombre de frottements contre une surface abrasive – qu’ils peuvent supporter avant de montrer des signes d’usure. Il serait tout à fait possible d’appliquer ces tests aux vêtements afin que les distributeurs affichent un coût par utilisation aux côtés du prix de vente.

Dans une étude menée avec Lucia Reisch, de la Cambridge Judge Business School, nous avons testé cette idée. Au cours de plusieurs expériences, nous avons présenté à des participants recrutés en ligne deux versions d’un même vêtement – par exemple un pull : l’une moins chère mais de qualité inférieure, l’autre plus coûteuse mais de meilleure qualité. Nous leur avons ensuite demandé laquelle ils choisiraient.

La fast-fashion n’était soudain plus si bon marché

Lorsque nous indiquions le coût par utilisation des deux options – ou même uniquement celui du vêtement de meilleure qualité (en montrant qu’il était inférieur à celui d’un vêtement de moindre qualité, ou à une valeur de référence) – les participants étaient plus enclins à choisir l’article le plus cher et de meilleure qualité.

L’effet était encore plus marqué lorsque les participants achetaient un vêtement destiné à être porté au quotidien plutôt que pour une occasion particulière, lorsqu’ils pouvaient comparer le coût par utilisation entre plusieurs options, et lorsque cette information était présentée comme certifiée par un organisme indépendant. Les participants accordaient alors davantage de confiance à cette indication, qui se révélait plus convaincante qu’une simple promesse de durabilité avancée par une marque.

Nos études montrent que l’affichage du coût par utilisation peut faire apparaître les vêtements de fast-fashion comme beaucoup moins avantageux qu’ils n’en ont l’air. À l’inverse, les vêtements de meilleure qualité sont perçus comme un investissement plus judicieux sur le plan financier. En optant pour cette solution plus rentable, les participants faisaient également le choix le plus favorable à l’environnement.

Le coût par utilisation peut ainsi rendre des vêtements plus chers, mais de meilleure qualité, plus abordables aux yeux des consommateurs. Cela ne signifie pas pour autant que tous auront les moyens de payer un prix d’achat plus élevé, même s’ils savent qu’il serait plus avantageux à long terme.

Le coût par utilisation ne reflète toutefois qu’un seul aspect de la durabilité d’un vêtement : sa résistance dans le temps. Il ne tient pas compte des enjeux éthiques, comme les conditions de travail tout au long de la chaîne de production, ni d’autres dimensions environnementales, telles que l’utilisation de fibres naturelles ou synthétiques.

Encore faut-il que les marques et les distributeurs acceptent d’afficher ce coût par utilisation en l’absence d’une obligation réglementaire. Les marques positionnées sur la qualité y auraient sans doute davantage intérêt que les enseignes de fast-fashion.

Le concept mérite néanmoins d’être développé. Au moment de l’achat, il incite les consommateurs à réfléchir à la durée de vie d’un vêtement et au nombre de fois où ils le porteront. À terme, il pourrait les encourager à délaisser la fast-fashion au profit d’options plus durables – ne serait-ce que pour réaliser des économies sur le long terme.

The Conversation

Lisa Eckmann ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Pourquoi le « coût par utilisation » pourrait révolutionner nos achats de vêtements – https://theconversation.com/pourquoi-le-cout-par-utilisation-pourrait-revolutionner-nos-achats-de-vetements-288016

Tentative de détournement du vol Flydubai   quel impact sur les législatives israéliennes ?

Source: The Conversation – in French – By Ran Porat, Affiliate Researcher, The Australian Centre for Jewish Civilisation, Monash University

Le 30 septembre, à l’aéroport Ben Gourion de Tel-Aviv, Benyamin Nétanyahou s’entretient avec Yaniv Hayoun (l’un des passagers ayant neutralisé le co-pilote qui venait de poignarder le pilote de l’avion) et sa famille. Le vol a finalement pu se poser sur un aéroport saoudien, et un autre vol a permis aux passagers de rejoindre Tel-Aviv. Hayoun porte encore les vêtements tachés du sang du pilote, grièvement blessé pendant l’attaque. Kobi Gideon/Government Press Office

L’ESSENTIEL

  • À l’approche des élections du 27 octobre, Benyamin Nétanyahou tente de profiter de la tentative de détournement, au-dessus de l’Arabie saoudite, d’un vol Flydubai en direction de Tel Aviv, le 30 septembre, pour conforter son image de « protecteur d’Israël ».

  • Cette image a été affaiblie par les récentes révélations sur les défaillances sécuritaires en amont du massacre du 7 octobre 2023.

  • L’opposition espère provoquer l’alternance, mais la formation d’une coalition autour de Gadi Eisenkot, fondateur du parti Yashar, lui-même militaire chevronné, s’annonce incertaine.


Ce 30 septembre, la tentative de détournement d’un vol Dubaï-Tel-Aviv transportant 170 passagers, pour la plupart israéliens, a une nouvelle fois rappelé aux Israéliens la menace constante que représentent le terrorisme et la guerre. Seuls le courage du commandant de bord et celui des passagers ont permis d’éviter une catastrophe majeure. Quelques heures plus tôt, Benyamin Nétanyahou avait publié une vidéo dans laquelle il prévenait ses compatriotes que, à l’approche des élections législatives du 27 octobre, des attaques extérieures étaient à redouter.

Dans un premier temps, ses adversaires avaient qualifié ces propos de manœuvre destinée à détourner le débat public vers les questions de sécurité et à faire oublier la responsabilité du premier ministre dans les graves défaillances qui avaient permis les attaques du Hamas du 7-Octobre. Mais les événements survenus à bord du vol Flydubai sont venus confirmer l’avertissement de Nétanyahou.

À l’approche du scrutin, le premier ministre au plus long mandat de l’histoire du pays espère toujours restaurer son image de « protecteur d’Israël ». Il n’a d’ailleurs pas tardé à intégrer cet épisode à sa campagne, en publiant sur ses réseaux sociaux une vidéo et des photos le montrant en train de féliciter un passager – qui se trouve être un de ses partisans –, qui s’était précipité dans le cockpit.

Les critiques se multiplient sur les défaillances du 7-Octobre

Malgré les récentes révélations, Nétanyahou refuse toujours d’assumer la responsabilité de l’attaque terroriste du 7 Octobre. Il s’est opposé à la création d’une commission d’enquête nationale indépendante chargée d’examiner les défaillances ayant rendu l’attentat possible et a tenté, sans succès, de mettre en place une autre commission d’enquête, qui lui aurait été plus favorable.

Le premier ministre a affirmé à plusieurs reprises que les responsables de la sécurité ne l’avaient pas averti de l’imminence de l’assaut. Selon lui, « s’ils l’avaient réveillé plus tôt » le 7 octobre, « les choses auraient été très différentes ».

Des informations récentes dressent toutefois un tableau différent. Plusieurs médias ont rapporté que les services de sécurité israéliens, ainsi que Nétanyahou lui-même, avaient reçu des avertissements explicites dans les jours précédant l’attaque de 2023. Ces alertes provenaient de hauts responsables arabes, notamment du chef des services de renseignement égyptiens, mais aussi de dirigeants étrangers, comme Mohammed ben Zayed, président des Émirats arabes unis.

Un livre récent affirme également que Nétanyahou avait reçu un avertissement direct de Yahya Sinouar, le chef du Hamas considéré comme l’architecte de l’attaque, mais que le premier ministre et ses principaux responsables de la sécurité n’avaient interprété ces avertissements annonçant un « tremblement de terre » – pour reprendre le terme employé par Sinouar – qui se préparait à Gaza que comme une demande de concessions économiques en faveur des Palestiniens.

Les responsables israéliens étaient prisonniers de ce que l’on appelle en Israël la conceptzia : un ensemble détaillé et profondément ancré de présupposés concernant les capacités et les intentions de l’ennemi. Le terme avait été forgé pour décrire les défaillances des services de renseignement israéliens avant la guerre israélo-arabe de 1973.

En 2023, la conceptzia de Nétanyahou, partagée par de nombreux responsables de la sécurité, reposait notamment sur l’idée que l’argent qatari versé au Hamas permettrait, selon les termes de ses détracteurs, d’« acheter le calme ».

Nétanyahou avait approuvé, à partir de 2018, le transfert de millions de dollars du Qatar vers Gaza. Loin de servir à venir en aide aux Gazaouis les plus démunis, une grande partie de ces fonds aurait, selon les services de renseignement israéliens, contribué au développement des capacités militaires du Hamas et de son infrastructure terroriste souterraine.

L’opposition peut-elle tirer parti de la situation ?

Aux législatives du 27 octobre prochain, Nétanyahou fait face à une opposition regroupée au sein du bloc « ABBA » (« Anyone But Bibi Again », soit « n’importe qui sauf encore Bibi »). Son principal adversaire est le parti Yashar ! dont le nom signifie « direct » ou « franc », dirigé par Gadi Eisenkot, ancien chef d’état-major de Tsahal, dont le fils a été tué au combat pendant la guerre à Gaza en décembre 2023.

Les sondages indiquent régulièrement que Yashar ! devrait devenir le premier parti à l’issue des élections. Mais la formation d’une coalition pourrait se révéler difficile : le bloc d’Eisenkot rassemble des partis de droite, de gauche et du centre, qui ont peu de points communs en dehors de leur volonté de chasser Nétanyahou du pouvoir. Une coalition comparable, dirigée par Naftali Bennett et Yaïr Lapid, s’était rapidement disloquée en 2022.

Par ailleurs, plusieurs partis sionistes exigent que le prochain gouvernement soit exclusivement « sioniste » et refusent de participer à une coalition incluant le parti arabo-islamiste Ra’am.

Ra’am avait été la pièce manquante qui avait permis la formation du gouvernement Bennett-Lapid, après que quatre élections consécutives, jusqu’en 2022, eurent laissé les différents camps sans possibilité de dégager une majorité gouvernementale. Sans Ra’am, le bloc ABBA pourrait donc ne pas être en mesure de former une coalition.

Le sort de plusieurs petits partis qui doivent franchir le seuil électoral pour entrer à la Knesset constitue par ailleurs une inconnue presque impossible à anticiper. Si des voix des blocs pro- ou anti-Nétanyahou se reportent sur de petites formations qui n’atteignent finalement pas le seuil requis, cela pourrait modifier sensiblement le résultat.

Jusqu’à récemment, les sondages indiquaient de manière assez constante qu’une alternance était envisageable. Mais ces dernières semaines, l’écart entre les blocs favorables et opposés à Nétanyahou s’est resserré, notamment parce que les sondages ne prennent pas en compte les partis arabes ni le parti de centre droit Hendel/Zelekha. Reste d’ailleurs à savoir si ce dernier parviendra lui-même à franchir le seuil électoral.

L’ombre du 7-Octobre sur le scrutin

Quelques jours avant les élections, les Israéliens commémoreront dans le recueillement le troisième anniversaire de l’attaque terroriste du 7 octobre 2023. Près de 1 200 Israéliens de tous âges avaient été massacrés lors de ce « samedi noir », environ 250 personnes avaient été enlevées, de nombreuses femmes avaient été violées et des quartiers entiers avaient été pillés et détruits.

La guerre à Gaza qui a suivi a fait plus de 70 000 morts palestiniens, de vastes portions de l’enclave ont été réduites en ruines et 1,2 million de personnes se sont retrouvées sans logement.

Le 7-Octobre est omniprésent dans la campagne électorale, particulièrement tendue. Nombre de candidats sont des proches de victimes ou des soldats blessés pendant la guerre. Un sondage réalisé auprès du nombre exceptionnellement élevé de jeunes électeurs qui voteront pour la première fois montre que le 7-Octobre a profondément fait évoluer leurs positions vers la droite.

Ce qui inquiète le plus de nombreux Israéliens, c’est que les élections débouchent une nouvelle fois sur une impasse politique. L’État hébreu a besoin, dans l’urgence, d’un dirigeant capable d’assurer sa sécurité alors que les critiques se multiplient à propos de la guerre à Gaza, que l’antisémitisme se répand à travers le monde et que surviennent désormais des incidents comme la tentative de détournement du vol Flydubai.

Nétanyahou cherchera évidemment à se présenter comme celui qui est capable de relever ces défis. Mais ses adversaires en feront tout autant.

The Conversation

Ran Porat est chercheur associé au Conseil australo-israélien pour les affaires juives (AIJAC) et chercheur à l’Institut international de lutte contre le terrorisme de l’université Reichman, à Herzliya, en Israël. Il est également un ancien officier du renseignement militaire des Forces de défense israéliennes (FDI).

– ref. Tentative de détournement du vol Flydubai   quel impact sur les législatives israéliennes ? – https://theconversation.com/tentative-de-detournement-du-vol-flydubai-quel-impact-sur-les-legislatives-israeliennes-293366

Courses poursuites, violences, racisme : comment expliquer la multiplication d’« affaires » liées aux polices municipales ?

Source: The Conversation – in French – By Adrien Mével, Docteur en science politique, Université de Rennes 1 – Université de Rennes


L’ESSENTIEL

  • Les polices municipales sont souvent présentées dans une logique de proximité avec la population, par opposition à la police nationale.

  • Plusieurs interventions violentes ou scandales récents liés à des policiers municipaux amènent à questionner leurs modes d’action et leur rapport au public.

  • Le recrutement d’anciens policiers, gendarmes ou militaires produit des effets sur les pratiques professionnelles des agents municipaux.


En avril 2026, plus de la moitié des 17 policiers municipaux de Villeneuve-Saint-Georges (Val-de-Marne) étaient arrêtés (entre autres) pour violences, vols et dégradation après une série de plaintes, dont celle d’un homme affirmant avoir été gazé, roué de coups et la cible de tirs de pistolets à impulsions électriques dans les toilettes d’un bar – le procès de sept d’entre eux est renvoyé en décembre. En juillet 2026, des tirs mortels d’un policier municipal du Pontet (Vaucluse) concluaient un refus d’obtempérer, tandis qu’en août une course-poursuite menée par des équipages de la police municipale de Margny-lès-Compiègne (Oise) résultait en la mort du conducteur pris en chasse dans des conditions qui ont scandalisé sa famille et la communauté des voyageurs. Enfin est diffusée, début septembre 2026, une captation vidéo des propos racistes et dégradants d’un policier municipal de Carcassonne (Aude) et des réactions de ses collègues l’environnant.

Ces évènements qui, bien que divers dans leur nature, concernent tous la police municipale ont réactivé dans l’espace médiatique les enjeux des modes d’intervention et du rapport au public de ces agents de police. Ils nous invitent à nous demander si on peut vraiment s’attendre, au vu des évolutions récentes des polices municipales, à de notables différences vis-à-vis des forces étatiques concernant le recours à la force létale, la place des discours et des pratiques discriminatoires et le rapport conflictuel avec le public.

Une hausse de la létalité concernant aussi la police municipale

La loi du 28 février 2017 sur la sécurité publique a étendu la définition de la légitime défense : les policiers nationaux, les gendarmes et les policiers municipaux équipés d’armes à feu sont depuis autorisés à tirer sur un véhicule prenant la fuite, au motif que celui-ci pourrait représenter un danger ultérieur pour les agents ou pour autrui. Cette loi a eu comme effet d’augmenter le nombre de tirs mortels de policiers nationaux sur des véhicules, multiplié par cinq au cours de la période 2017-2022 par rapport à la période 2011-2016.

Bien que le plus faible nombre de tirs recensés en police municipale ne permette pas le même travail statistique, on peut faire l’hypothèse, au vu des évènements cités plus haut, qu’elle est, elle aussi, concernée par une hausse de la létalité de ses interventions. En police municipale, l’extension de la légitime défense s’articule à une habitude de course-poursuite qui peut être plus ancrée que chez les forces étatiques : alors que les unités de police nationale et de gendarmerie (hors Île-de-France) avaient instruction jusqu’à l’été 2025 de ne poursuivre les véhicules que dans les cas graves, les agents de police municipale étaient plus libres d’apprécier la pertinence d’une poursuite.

Ce vide réglementaire instituait une différence entre polices, qui a pu conduire à une division du travail consistant pour la police nationale à laisser la police municipale « chasser » les véhicules en fuite dans le cas de délits mineurs, pour paraphraser une formule entendue en police nationale.

Les effets indirects de la couleur politique

Il s’ensuit que les instructions locales émanant de la direction de la police municipale et des élus sont donc susceptibles d’orienter les pratiques de la police municipale : les agents ont en effet à décider entre le recours à la course-poursuite ou la transmission des informations aux forces étatiques pour une interpellation différée. Ces choix dépendent dans les faits de la doctrine d’emploi définie au niveau local.

Si on quitte à présent le seul enjeu des refus d’obtempérer pour s’intéresser au plan plus général des relations au public, on sait que les consignes de recours massif aux contrôles ou quasi-contrôles d’identité – de populations considérées comme indésirables ou de commerces perçus comme récalcitrants –, comme celles qui ont manifestement été données à Villeneuve-Saint-Georges, cadrent aussi l’action des agents.

Outre ces directives des élus municipaux et de la hiérarchie, les choix organisationnels faits au niveau local produisent eux aussi des effets lourds sur les pratiques des agents. Il faut d’abord relever l’importance des caractéristiques du service : dans les deux cas évoqués plus haut de course-poursuite mortelle, les faits se déroulent de nuit. L’existence de brigades de nuit est l’un des facteurs qui incitent les policiers municipaux à davantage investir les missions de répression de la délinquance. Au-delà des cas de la létalité, elles orientent les agents vers un rapport plus conflictuel avec un public envisagé, sur ces heures, comme plus facilement suspect.

Ensuite, l’équipement des policiers a évidemment un rôle dans la définition des modes d’intervention de la police municipale. Que les policiers municipaux soient équipés ou non d’armes façonne les types de missions qu’ils prennent en charge, en plus de changer drastiquement les probabilités d’issue fatale aux courses-poursuites. Il convient néanmoins de ne pas se focaliser sur la seule arme à feu, qui peut masquer la létalité liée aux techniques de contention, aux armes sublétales ou encore aux éventuels cas de « parechoquage » et aux techniques de percussion en courses poursuites – comme il y a vraisemblablement eu dans le cas de la mort de Paul Tancre à Margny-lès-Compiègne. Au-delà de la létalité, c’est aussi la question du rapport au public et de l’usage de la force qui se pose.

Enfin, les décisions politiques participent aussi à définir les policiers municipaux attirés par le service : les horaires de service, l’existence éventuelle de brigades d’intervention ou de proximité, l’équipement en arme à feu et la diversité de l’arsenal sublétal à disposition sont des indicateurs sur lesquels se fondent les agents pour choisir où postuler et où rester, en fonction du métier qu’ils veulent exercer.

Ces filtres indirects sont essentiels, car la capacité directe de sélection des profils est, quant à elle, limitée par des contraintes matérielles dans le recrutement.

Des agents provenant de plus en plus d’autres forces

Face aux tensions fortes qui existent sur le marché des policiers municipaux, les communes recrutent souvent des agents bénéficiant de « passerelles » depuis d’autres forces de sécurité. Outre le fait de puiser dans des réserves qui ne sont pas contingentées par le nombre de places ouvertes au concours, les anciens policiers, gendarmes ou militaires présentent pour les employeurs l’intérêt d’être plus rapidement opérationnels, par allégement de certains modules de formation, par exemple.

Ces recrutements produisent des effets sur les pratiques professionnelles des agents, le personnel d’encadrement exprimant régulièrement des craintes de voir des pratiques importées, notamment depuis la police nationale. Pour ce qui est du cas de Carcassonne, et sans généraliser faute de données plus larges à ce stade, l’observation que nous avons menée dans plusieurs polices municipales de grandes villes indique que le passage par l’armée tend à produire des policiers municipaux plus intéressés par les interventions conflictuelles avec la population.

Ainsi, sans imputer aux transfuges toute la responsabilité des évolutions des polices municipales, il faut souligner qu’il y a de moins en moins de raisons de penser que l’identité professionnelle de policier municipal rendrait improbables des phénomènes visibles en police nationale, comme des pratiques de contrôles orientées par le phénotype des individus ou une certaine banalisation des discours racistes.

Les derniers mois ont achevé de faire voler en éclats l’idée erronée selon laquelle les spécificités de la police municipale suffiraient à limiter sa létalité en intervention et à prévenir les expressions de racisme et d’un rapport conflictuel avec le public. Il apparaît nécessaire de se départir de l’idée d’une immunité naturelle des polices locales aux phénomènes que l’on a déjà amplement documentés en police nationale, et de prendre en compte les défis particuliers représentés par la police municipale, en particulier les effets d’un recrutement hétérogène sur les pratiques et les représentations des agents municipaux.

The Conversation

Adrien Mével ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Courses poursuites, violences, racisme : comment expliquer la multiplication d’« affaires » liées aux polices municipales ? – https://theconversation.com/courses-poursuites-violences-racisme-comment-expliquer-la-multiplication-d-affaires-liees-aux-polices-municipales-292822

Comment la viande de poulet a conquis le monde ?

Source: The Conversation – in French – By Michel Duclos, Directeur de recherches INRAE, Inrae

Le poulet est devenu la viande la plus consommée en France, en 2024. Inrae/UE EASM, Fourni par l’auteur

L’ESSENTIEL

  • La viande de poulet est aujourd’hui la première viande consommée à travers le monde.

  • Ce succès s’explique par des raisons nutritionnelles, culturelles et économiques.

  • Il a été permis par l’évolution des techniques de sélection et d’élevage avicole.


Depuis 2017, la viande de poulet est la plus consommée et échangée au monde. En France, elle a également atteint cette première place en 2024.

La masse totale des poulets domestiques serait ainsi trois fois supérieure à celle de toutes les espèces d’oiseaux sauvages réunies, de sorte que le poulet serait devenu un marqueur de l’anthropocène. Comment expliquer ce succès ?

Un produit plébiscité par les consommateurs

Le poulet répond aux attentes des consommateurs pour une viande réputée saine, abordable, adaptable à tous les goûts et à toutes les cultures. Il y a un consensus sur la qualité nutritionnelle de la viande de poulet, qui contient des quantités supérieures ou égales en protéines, mais plus faibles en matières grasses, par rapport aux viandes porcines et bovines. La viande de poulet apporte aussi du fer héminique et des vitamines du groupe B, qui ne sont pas présentes dans les aliments d’origine végétale.

Ces propriétés ont conduit aux recommandations formulées dans le programme national Nutrition Santé (PNSS5, 2026-2030) au niveau français : privilégier la volaille et limiter les autres viandes (porc, bœuf, veau, mouton, agneau, abats) à 500 grammes par semaine.

Le prix de la viande de poulet est également un peu inférieur à celui de la viande de porc et nettement plus bas que celui de la viande de bœuf.

Si l’on regarde maintenant l’impact environnemental, celui-ci est souvent résumé par l’équivalent CO₂ au kilogramme. Avec cet indicateur, la viande de poulet (4,56 kg CO2e/kg) paraît également meilleure que celle de porc (6,67 kg CO2e/kg) ou de bœuf (28 kg CO2e/kg).

Les atouts du poulet sont donc nombreux, mais, en pratique, comment cette viande a-t-elle conquis le monde entier ?

Une filière de production très organisée depuis le milieu du siècle dernier

La domestication du poulet et son élevage seraient advenus il y a 3 000 à 4 000 ans en Asie du Sud, dans une région de l’actuelle Thaïlande. À la suite de quoi, il s’est distribué très rapidement sur l’ensemble de la planète. Cependant, son élevage ne s’est fortement développé et industrialisé que dans la seconde moitié du XXᵉ siècle.

Un grand changement va alors survenir. Jusque-là, la viande de poulet était un sous-produit de la production d’œufs. L’innovation, à cette époque, a consisté à séparer des races de poulets de chair destinées à la consommation de viande des races de poules pondeuses.

La production de poulets de chair spécialisés démarre aux États-Unis à la suite de l’organisation, en 1948, d’un concours par le département de l’agriculture en partenariat avec une chaîne d’épicerie, visant à identifier le « poulet de demain », et conduisant à l’émergence des premiers sélectionneurs de poulets de chair. Leur production a été le moteur d’un système agroindustriel intégré qui s’est ensuite mis en place aux États-Unis à la fin des années 1950, avant de gagner l’Europe par l’intermédiaire le Royaume-Uni.

La sélection génétique, outil majeur de progrès

Les caractéristiques biologiques du poulet de chair, le nombre élevé de descendants par reproducteur et sa précocité, permettent de réduire l’intervalle entre les générations et favorisent des progrès génétiques rapides.

Historiquement, les animaux ont d’abord été sélectionnés sur des caractères « simples », comme leur poids ou leur morphologie, afin de répondre à un marché dans lequel les volailles étaient principalement consommées sous forme de carcasse entière. La vitesse de croissance a été un caractère essentiel permettant de produire plus rapidement une carcasse au poids attendu par le marché.

À partir des années 1980, cependant, d’autres critères apparaissent :

  • l’efficacité alimentaire, qui indique la capacité d’un poulet à transformer ce qu’il mange en viande, car l’alimentation représente la principale dépense et la principale source d’impact environnemental des élevages ;

  • le rendement en filet, morceau noble de la carcasse, qui répond à la demande croissante des consommateurs en viande découpée et en produits élaborés.

Des évaluations génétiques de plus en plus précises

Dans les années 1980, les progrès de l’informatique dotent également la sélection d’une méthodologie performante d’évaluation du potentiel génétique des animaux : le Best Linear Unbiaised Prediction (BLUP), qui permet d’estimer avec précision la valeur génétique de chaque candidat à la sélection grâce à la prise en compte de l’information disponible sur l’ensemble des individus qui lui sont apparentés.

Les années 2000-2010 vont apporter un autre saut technologique avec la sélection génomique, qui rend les évaluations génétiques plus précises et plus précoces grâce à la prise en compte de l’information moléculaire. Les gains sont particulièrement appréciables pour les caractères difficiles à mesurer au niveau individuel (comme l’efficacité alimentaire) ou qui impliquent l’abattage des animaux (comme le rendement en viande).

Un rendement multiplié par deux et un secteur dominé par deux géants

Ainsi, depuis les années 1960, l’industrie du poulet de chair a réussi à réduire de moitié la quantité d’aliments nécessaire à la production de viande de poulet, avec un bénéfice fort en coût de production et impact environnemental. Le rendement en filet a été multiplié par près de deux et, s’il fallait environ soixante jours en 1957 pour produire un poulet de 2,2 kg, ce poids est aujourd’hui atteint en trente-trois jours.

Dans le même temps, les besoins d’investissement toujours plus importants dans les technologies de mesure des caractères, le génotypage et la protection sanitaire du cheptel génétique ont conduit à une concentration très forte des acteurs de la sélection avicole en grands groupes : un leader américain (Cobb) et un leader européen (EWG) concentrent l’essentiel de la sélection mondiale.

Des modes de production et d’usage standardisés

À l’échelle globale, la production s’est également standardisée. Elle reste très souvent basée sur l’élevage des poulets à croissance rapide, produits de la sélection mondialisée, s’effectue en bâtiments fermés, facilitant la maîtrise de l’ambiance, la biosécurité et le suivi technique des animaux.

Concernant l’alimentation, les poulets sont nourris avec un aliment à base de céréales (maïs et/ou blé), matières premières riches en protéines (farines de viande jusqu’en 1990, puis tourteaux de soja et/ou tournesol), minéraux et vitamines.

En France : une déclinaison du modèle mondial et des particularités

Une part importante de la production française suit ce mode « standard », avec des poulets à croissance rapide, élevés en bâtiments fermés. Cependant, les bâtiments sont de taille beaucoup plus modeste en France que dans le reste de l’Europe et du monde.

Les préoccupations relatives au bien-être de l’animal et à celui de l’éleveur gagnent, elles, en importance. Les bâtiments traditionnellement sombres et éclairés uniquement en lumière artificielle incorporent maintenant des sources de lumière naturelle. Ils évoluent pour offrir aux poulets la possibilité d’exprimer des comportements naturels de l’espèce, notamment se percher et picorer.

Comme ailleurs, la demande de produits découpés et transformés est en constante augmentation en France. Cette évolution s’est traduite par une spécialisation au sein de la production standard en poulets dits « légers » ou « lourds ». Si les premiers sont abattus avec un poids vif de 2 kg à 2,5 kg pour les marchés du poulet entier ou découpé, les seconds sont abattus plus tardivement (soixante-dix jours et jusqu’à 4 kg) et servent de matière première à l’industrie de la transformation (charcuterie de poulet, produits panés, plats préparés…).

Pour ces deux types de poulet, la demande est telle que la production domestique ne suit pas. Ainsi, la France importe actuellement plus de 50 % de sa consommation de viande de poulet et jusqu’à 80 % concernant le secteur de la restauration hors domicile. Pour l’instant, il s’agit essentiellement d’un import d’origine européenne, avec comme fournisseurs principaux la Pologne (28 %) et la Belgique (25 %).

Parallèlement au développement de ce modèle standard en France, dès les années 1960-1965, certains éleveurs soucieux de maintenir la typicité et le haut niveau de qualité de leurs volailles ont souhaité rationaliser un mode de production alternatif de type fermier.

Garanti et protégé par un label national, il s’appuie lui aussi sur une organisation en filière, encadrée par des organismes de production dont les éleveurs sont adhérents. Le Label rouge a ainsi émergé en 1965 avec, pour premier produit, le poulet jaune des Landes. À croissance lente, il est abattu à plus de quatre-vingt-un jours, après avoir eu accès à un parcours pendant la moitié de sa vie. Sa qualité gustative supérieure est reconnue et validée par l’Institut national de l’origine et de la qualité́ (INAO). Ce poulet requiert plus de 3 kg d’aliment par kilogramme de poids vif, soit deux fois plus qu’un poulet standard.

Dans les années 1990, le marché français a également vu apparaître un élevage de poulets à croissance intermédiaire entre le standard et le fermier, produits sous Certification de conformité produit (CCP) : ils respectent un cahier des charges plus strict que le poulet standard, mais moins exigeant que le fermier avec des conditions d’élevage et d’alimentation qui s’écartent de celles des systèmes standard (âge, alimentation).

Ces différents modes de production fournissent donc des produits diversifiés avec des niveaux de qualité et des prix différents, apportant aux consommateurs une offre différenciée pour des occasions plus festives.

Préoccupations européennes et perspectives globales

En France comme ailleurs, les attentes et les interrogations des citoyens et consommateurs sur leur alimentation sont nombreuses et parfois difficiles à concilier. Selon les pays, les citoyens accordent une importance particulière au bien-être animal ou à la qualité intrinsèque de la viande ainsi qu’à la durabilité globale du système de production, mais, dans tous les cas, les consommateurs choisissent avant tout en fonction du prix. Les systèmes de production pour y répondre sont assez divers au niveau européen.

Dans le cadre du projet européen INTAQT, une large diversité de produits avicoles issus de plusieurs pays européens a été comparée. Les résultats montrent que les poulets à croissance lente ou intermédiaire offrent de meilleures garanties en matière de bien-être animal et présentent une viande au profil nutritionnel plus favorable à la santé. Celui-ci se caractérise notamment par une teneur plus élevée en protéines, des teneurs plus faibles en eau et en lipides, ainsi que par des concentrations supérieures en composés bioactifs d’intérêt pour la santé, tels que le fer, les dipeptides carnosine et ansérine, qui présentent une activité antioxydante.

Les produits issus de poulets à croissance rapide de type standard présentent, eux, une plus forte prévalence de défauts musculaires qui altèrent la qualité de la viande en affectant son aspect visuel, sa texture, ses propriétés nutritionnelles et technologiques. Celles-ci ont des répercussions importantes sur les performances économiques de la filière et sur son image auprès des consommateurs.

Une nouvelle production tend à émerger, le poulet ECC (pour European Chicken Commitment), avec un cahier des charges conçu à l’initiative des ONG et combinant amélioration des conditions d’élevage des animaux (densité, lumière naturelle, enrichissements) et choix de génétiques à croissance intermédiaire. Ce modèle apparaît comme un bon compromis entre productivité, bien-être et qualité, même si la question des surcoûts engendrés par rapport à la production de poulet standard questionne sa capacité à conquérir le marché intérieur français.

Quels que soient les systèmes de production de demain, ils devront aussi répondre à différents défis associés au changement climatique. Il faudra à la fois pouvoir accéder à des souches de poulets plus robustes face aux aléas climatiques et adapter la production de matières premières pour leur alimentation aux nouvelles conditions climatiques.

D’autre part, l’expérience récente montre que les risques infectieux persistent, voire augmentent : ainsi la grippe aviaire, qui évoluait sous un mode épidémique, tend à s’établir sur un mode endémique dans de nombreux pays. Elle menace la santé des élevages, limite les échanges internationaux d’oiseaux vivants et fait l’objet d’une surveillance stricte. Pour autant, la demande mondiale et les échanges commerciaux associés ne semblent pas prêts de baisser.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Michel Duclos est vice-président de l’Association WPSA France, membre de l’Académie d’Agriculture de France (AAF). Il a été membre du conseil scientifique de l’ITAVI.
Dans le cadre de ses recherches, il a reçu des financements de la Région CVL, de l’ANR, de la communauté européenne, ainsi que de partenaires privés du secteur avicole dans le cadre de collaborations conduites sous l’égide de l’Institut Carnot France Futur Elevage.

Cecile Berri a reçu des financements de l’ANR, l’Europe, la région CVL, les ministère, France 2030, etc.

Elisabeth Duval a bénéficié pour ses recherches de financements nationaux (ANR, Régions, Ministères, France 2030) et européens.

– ref. Comment la viande de poulet a conquis le monde ? – https://theconversation.com/comment-la-viande-de-poulet-a-conquis-le-monde-292820