Les volailles au Moyen Âge : de la poularde au pigeonneau, une diversité oubliée et une science du goût à redécouvrir

Source: The Conversation – in French – By Virginie Hulet, Doctorante en histoire, Université de Tours

Un paon rôti, paré de ses plumes, servi lors d’un banquet. Miniature tirée d’un manuscrit de *la Romance d’Alexandre le Grand* (Peintre anonyme, XVᵉ siècle).siècle Wikimedia Commons

L’ESSENTIEL

  • Le poulet règne aujourd’hui de manière écrasante sur la filière volaille et sur nos tables.

  • Au Moyen Âge, pourtant, les ouvrages culinaires recensaient près d’une trentaine d’espèces de volailles.

  • Les manières de les choisir, de les préparer et de les assaisonner révèlent une étonnante science du goût.


Un four, un poulet, du sel et du poivre… voilà le classique poulet rôti du dimanche. En 2025, la volaille est devenue la viande numéro 1 des Français, avec une consommation moyenne de 31,7 kg par an et par habitant.

La filière aime vanter sa diversité : la France serait le seul pays au monde à avoir maintenu l’élevage de huit espèces – dinde, pintade, canard, caille, pigeon, oie, poulet, coquelet. Une diversité… de façade. Dans les faits, le poulet écrase tout le reste, et un poulet sur deux provient de l’étranger.

Or, il y a cinq siècles, loin de se focaliser sur une espèce, c’est en une volière entière que se déclinait la volaille : grands oiseaux de prestige (cygne, paon, grue, héron), gibier à plumes, animaux de basse-cour et une myriade de menus oiseaux. Chacun était choisi, préparé et assaisonné avec soin. Derrière cette abondance se cachait une véritable science du goût, aujourd’hui largement oubliée, qui reposait sur des théories médicales, des hiérarchies sociales et un art culinaire.

Plonger dans les livres de cuisine et d’agriculture de l’époque permet de comprendre comment nos ancêtres pensaient, classaient et savouraient ces oiseaux – tout ce que notre poulet industriel a fini par faire oublier.

Au Moyen Âge, un panel de volailles très varié

Avec plus de 25 kilogrammes par an et par habitant, le poulet domine sans partage la filière. Mais à la cinquième place des volailles les plus consommées, un intrus s’invite dans la liste des « espèces » : le coquelet. Or, le coquelet n’est pas une espèce, c’est un jeune coq de quelques semaines. Sans le vouloir, la filière avicole reproduit un réflexe vieux de plusieurs siècles : classer l’oiseau par son âge autant que par son espèce.

Ainsi, à la fin du Moyen Âge et au début de la Renaissance, le Gallus gallus se déclinait en une multitude de variantes selon l’âge et le statut de l’animal : poussin, coquelet, poularde, poulette, chapon, poule, coq, vieille poule. Et, déjà, une variante dominait toutes les autres : non pas le poulet, comme aujourd’hui, mais le chapon (coq castré), dont la chair grasse et tendre trônait sur les tables aisées et dans les livres de cuisines.

Il en va de même pour les autres espèces. Là où, aujourd’hui, nous n’achetons plus que du canard, autrefois nous avions le canard domestique, le mulard, le colvert sauvage, le canard siffleur, la sarcelle d’été, ou encore la macreuse. Un mécanisme qu’on retrouve aussi pour l’oie ou le pigeon, aujourd’hui réduits à des miettes statistiques.

Ouvrir un livre de cuisine de la fin du Moyen Âge, c’est découvrir une volière : le Viandier conservé au Vatican distingue 32 dénominations de volailles. Mais derrière cette profusion, une espèce domine déjà les autres : le Gallus gallus fournit plus des deux tiers des recettes. Et le chapon, à lui seul, un quart du corpus. Le reste se dissimule souvent derrière un mot vague, la poulaille, qui désigne toute la basse-cour.

Épices et modes de cuisson

Cent cinquante ans plus tard, le Cuisinier François, de La Varenne (Paris, 1651), ne réduit pas le nombre de préparations : on y bout, on y mitonne, on y fricasse autant qu’avant. Ce qui change, c’est la méthode : le rôt (ou viande rôtie à la broche) cesse d’être une opération parmi d’autres pour devenir une section du livre. Et à l’intérieur de ce genre, le geste s’uniformise : on blanchit sur le feu, on pique de lard, on met à la broche.

Là où le Viandier enchaînait les opérations sur une même volaille : bouillir, démembrer, faire revenir au saindoux, remettre à mijoter dans son brouet, La Varenne sépare : à chaque mode son chapitre. Notre poulet du dimanche naît de cette séparation-là.

Le goût suit, on passe du trio gingembre, maniguette, cannelle à un autre : poivre, clou de girofle, muscade, qui nous rappelle la cuisine de nos grands-parents… et surtout une sauce, la poivrade : vinaigre, sel, oignon, écorce d’orange ou de citron, poivre.

Tableau -- Nature morte à la volaille, lardée, salière et verre de vin
Nature morte à la volaille, lardée, salière et verre de vin, par Sebastian Stoskopff (1597-1657).
Musée de l’Œuvre Notre-Dame, Strasbourg/Wikimédia

Et le sucre ? Il n’a pas quitté la cuisine, il a déménagé. Absent du rôt, rare dans les potages, il s’est replié sur les entremets et la pâtisserie, sauf pour la « Tourte de blanc de chapon sucré ». La frontière sucré/salé est en train de se tracer…

Reste la basse-cour elle-même. Le mot poulaille, qui désignait autrefois l’ensemble des volailles, a disparu. La Varenne ne connaît plus de collectif, il choisit ! On découvre le pigeonneau, mais surtout le chapon tient bon (38 % du « poulet ») et demeure la seule volaille présente dans les six sections du livre (potages, entremets, rôt, pâtisserie…). On a changé d’épices, de sauce, de cuisson, mais le chapon, lui, est resté au centre de la table !

Mais pourquoi le chapon, précisément, et pas un autre oiseau de la basse-cour ? Ce n’est pas affaire de goût individuel, c’est une construction culturelle.

Hiérarchie des oiseaux et règne culinaire du chapon

Pour comprendre l’importance du chapon, il faut remonter à un système de pensée qui organisait, en théorie, l’ensemble du vivant. Les historiens l’appellent aujourd’hui la « Grande Chaîne de l’Être », un terme forgé au XXᵉ siècle par l’historien américain Arthur Lovejoy, qui désigne une idée bien réelle et largement partagée à la Renaissance : tout ce que Dieu a créé, du minéral le plus vil jusqu’aux archanges, occupe un barreau précis sur une échelle verticale de perfection.

L’historien Allen Grieco a reconstitué la position exacte des oiseaux sur cette échelle. Au sommet : les rapaces de haute altitude, aigles et faucons (si nobles qu’on ne les mange pas), qu’on dresse pour la chasse. Juste en dessous : chapons, coqs et poulets. Plus bas encore, associés à l’élément inférieur qu’est l’eau : canards et oies.

Le chapon occupe ainsi une place stratégique : ni tout en haut, place réservée aux seuls oiseaux de chasse, ni tout en bas, associée aux palmipèdes. Une position médiane et enviable, qui explique en partie pourquoi il est si présent dans les recettes et sur les tables aisées.

Car cette hiérarchie naturelle n’est jamais qu’un miroir de la hiérarchie sociale. On pensait alors que Dieu avait organisé le monde naturel et le monde humain selon un seul et même principe. Manger un aliment, c’était donc occuper sa place.

Et cette hiérarchie ne reste jamais théorique : elle dicte jusqu’au geste précis du cuisinier. Prenez la sauce pour oie et canard rôtis… que nous avons déjà rencontrée plus haut : la poivrade. Ces volatiles d’eau sont jugés trop humides et pourraient déséquilibrer l’équilibre fragile des humeurs, présidant à la bonne santé du dîneur, d’après la pensée médicale de l’époque.

Premier geste : on les fait rôtir, pour les assécher. Deuxième geste : on les accompagne d’une poivrade noire. Mais attention, trop de chaleur est un danger à son tour, alors on ajoute au poivre qui réchauffe du vinaigre, froid et sec, pour rééquilibrer le tout. Une correction après une correction après une correction, jusqu’à l’harmonie parfaite.

Des constructions culturelles… et marketing

Cet attrait pour le chapon n’a pas totalement disparu, malgré le passage des siècles : onze mois par an, nous achetons du poulet mais en décembre, nous nous connectons au passé en remettant le chapon à l’honneur (le seul mois de décembre concentre 100 % de sa consommation annuelle !)

Le Moyen Âge nous parlait de sa chair « grasse et tendre » et aujourd’hui la gastronomie nous vend les mérites de ce chapon à la « chair généreuse, moelleuse, et pleine de saveurs ».

Cinq siècles séparent ces deux formulations et pourtant elles vantent presque la même chose : le chapon reste l’oiseau de la chair engraissée et un véritable plat de fête. À lui seul, il incarne, à travers les siècles, la permanence d’une construction culturelle… largement marketing !


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Virginie Hulet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Les volailles au Moyen Âge : de la poularde au pigeonneau, une diversité oubliée et une science du goût à redécouvrir – https://theconversation.com/les-volailles-au-moyen-age-de-la-poularde-au-pigeonneau-une-diversite-oubliee-et-une-science-du-gout-a-redecouvrir-290182

Élections au Brésil : une campagne terne et numérique qui accroît l’incertitude sur l’issue du scrutin

Source: The Conversation – in French – By Sergio Abranches, Ex-professor titular do IUPERJ/Uerj e ex-professor visitante no Departamento de Economia e Administração (FEA), Universidade Federal do Rio de Janeiro (UFRJ)


L’ESSENTIEL

  • À quelques jours de l’élection présidentielle au Brésil, Lula devance Flávio Bolsonaro, mais près d’un tiers des électeurs restent indécis.

  • La campagne, peu visible dans les rues et largement numérique, peine à mobiliser les électeurs.

  • Les élections au Congrès seront aussi décisives pour la capacité du prochain président à gouverner.


À quelques jours du scrutin présidentiel du 4 octobre 2026, la campagne électorale brésilienne se déroule dans une atmosphère bien moins tendue qu’on aurait pu s’y attendre, compte tenu de la forte polarisation qui traverse le pays.

Les derniers sondages font par ailleurs apparaître peu d’évolutions dans le paysage politique, toujours dominé par le président sortant Luiz Inácio Lula da Silva et son principal adversaire de droite, Flávio Bolsonaro, fils de l’ancien président Jair Bolsonaro, aujourd’hui incarcéré.

Mais prédire l’issue de l’élection présidentielle brésilienne est un exercice délicat. Au Brésil, le vote est obligatoire pour les citoyens sachant lire et écrire âgés de 18 à 70 ans. Si aucun candidat à la présidence n’obtient 50 % des suffrages valides plus une voix au premier tour – sans compter les abstentions, les votes blancs et les bulletins nuls –, les deux candidats arrivés en tête s’affrontent au second tour, prévu le 25 octobre 2026.

Dans la situation actuelle, la tenue d’un second tour apparaît très probable. Mais, en tant que politologue étudiant les élections brésiliennes depuis plusieurs décennies, je pense qu’il est encore trop tôt pour fonder des analyses sur les simulations de second tour. Si l’on en croit les sondages spontanés, environ 30 % des électeurs restent indécis au premier tour. Dans ce type de sondage, les personnes interrogées indiquent pour qui elles comptent voter sans qu’une liste de candidats leur soit proposée. Historiquement, cette méthode donne une estimation du nombre d’indécis plus proche de la réalité.

La moyenne des 18 derniers sondages réalisés jusqu’au 22 septembre donne 39,4 % des intentions de vote au président sortant Lula, contre 33,6 % à Flávio Bolsonaro. Des chiffres assez proches de ceux du dernier sondage Quaest, publié le 21 septembre, qui crédite Lula de 37 % et Flávio Bolsonaro de 33 %.

Si l’on fait la moyenne de ces 18 sondages, les réponses spontanées montrent que 27 % des électeurs sont encore indécis. Le sondage Quaest avance une proportion plus élevée, à 35 %. On peut donc estimer que les indécis représentent entre 30 % et 35 % de l’électorat. Un niveau d’incertitude particulièrement élevé à quelques jours du scrutin.

Je pars donc de l’hypothèse que la relative stabilité des sondages – dont les variations restent dans la marge d’erreur – et la forte proportion d’indécis témoignent d’une campagne particulièrement terne. De fait, la campagne est peu visible dans les rues : on voit beaucoup moins de drapeaux et d’autocollants que lors des précédentes élections.

Une campagne en ligne qui peine à mobiliser

Deux autres hypothèses peuvent expliquer ce manque d’enthousiasme. La première est que ni Lula ni Flávio Bolsonaro ne semblent capables de mobiliser suffisamment les Brésiliens pour les faire descendre dans la rue et participer activement à la campagne. Même au sein de leurs propres cercles de sympathisants, les doutes semblent nombreux quant à leur capacité à susciter un véritable élan.

La seconde est que la campagne électorale de 2026 se déroule désormais principalement sur les plates-formes numériques. Or, une campagne essentiellement en ligne réduit les interactions en face à face et atténue l’effervescence que peuvent créer les moments spontanés lors des rassemblements. Les électeurs peuvent alors se demander si ce qu’ils voient sur les réseaux sociaux reflète réellement l’état de l’opinion ou seulement ce que les algorithmes ont choisi de leur montrer. Les réseaux sociaux ont en effet tendance à créer des bulles très cloisonnées, qui laissent peu de place au débat.

Cette polarisation apparaît très nettement dans les sondages lorsqu’on examine les intentions de vote en fonction de l’orientation politique des électeurs. Parmi les lulistes, 91 % choisissent Lula, tandis que 90 % des bolsonaristes soutiennent Flávio Bolsonaro. À gauche, parmi ceux qui ne se définissent pas comme lulistes, 78 % disent qu’ils voteront pour Lula. À droite, parmi les non-bolsonaristes, 67 % soutiennent Flávio Bolsonaro. Quant aux électeurs qui se disent indépendants, ils sont partagés. C’est ce que montrent les chiffres du sondage Quaest du 21 septembre.

Dans ce même sondage Quaest, interrogés sur la possibilité de changer encore leur choix pour le premier tour, 79 % des électeurs affirment que leur décision est définitive, tandis que 21 % disent pouvoir encore changer de candidat.

Cette proportion de 21 % d’électeurs susceptibles de revoir leur choix laisse entrevoir une forte volatilité du vote cette année, avec de nombreux électeurs qui pourraient attendre le dernier moment pour se décider. De quoi entretenir jusqu’au bout le climat d’incertitude qui caractérise cette campagne présidentielle.

L’hypothèse du « vote pour le gagnant »

Mais une autre donnée du dernier sondage Quaest pourrait peser sur cette incertitude. À la question de savoir qui devrait remporter l’élection, 55 % des personnes interrogées répondent Lula – une proportion nettement supérieure à celle de ceux qui déclarent vouloir voter pour lui. À l’inverse, 30 % pensent que Flávio Bolsonaro l’emportera, un chiffre globalement conforme à ses intentions de vote actuelles.

Cet écart entre les intentions de vote et la perception du candidat susceptible de l’emporter pourrait jouer un rôle important. Historiquement, une partie de l’électorat tend à se rallier, au second tour, au candidat perçu comme le futur vainqueur. À ce stade, cette dynamique pourrait profiter à Lula.

Le président sortant pourrait également bénéficier d’un choix pragmatique de certains électeurs : entre Flávio Bolsonaro, qui n’a encore jamais exercé la présidence, et Lula, déjà au pouvoir et dont la manière de gouverner est largement connue.

Flávio Bolsonaro peut toutefois tirer parti de son nom. Malgré ses démêlés judiciaires depuis son départ du pouvoir en 2023, Jair Bolsonaro reste populaire auprès de son électorat de droite. Par ailleurs, certains Brésiliens se montrent lassés par la longévité politique de Lula, qui a accédé pour la première fois à la présidence en 2003.

Une chose est sûre : l’élection s’annonce une nouvelle fois très serrée. Et les électeurs indépendants pourraient jouer un rôle déterminant, alors qu’ils restent pour l’instant très partagés entre les deux principaux candidats. Le résultat de l’élection dépendra également du désengagement d’une partie de l’électorat. Plus l’abstention et le nombre de votes nuls seront élevés, plus leur poids sur l’issue du scrutin sera important.

Un « choc » de septembre ou d’octobre ?

Et qu’en est-il du très probable second tour, prévu le 25 octobre ? En tant que politologue, je considère toujours le second tour comme une nouvelle élection, avec une campagne courte et intense, généralement plus animée que celle du premier tour. Mais je me garde de toute prévision avant de connaître le résultat du premier vote.

La politique brésilienne peut se révéler très volatile. Plusieurs enquêtes en cours pourraient encore faire émerger des informations compromettantes. C’est notamment le cas de l’affaire Banco Master, une vaste affaire de fraude bancaire dans laquelle sont impliquées plusieurs personnalités politiques de premier plan.

L’issue de la crise qui secoue parallèlement le Tribunal suprême fédéral – et qui oppose notamment André Mendonça, juge nommé par Jair Bolsonaro, à Alexandre de Moraes, soutenu par Lula – pourrait elle aussi peser sur le choix des électeurs. Ou ne produire aucun effet.

Les sondages ne permettent pas non plus de mesurer dans quelle mesure les événements du 8 janvier 2023 et l’ensemble du projet de coup d’État qui les a précédés pourraient peser sur la décision finale des électeurs. Si ces événements – au cours desquels des partisans de Bolsonaro ont pris d’assaut les bâtiments des institutions à Brasília et tenté de renverser Lula, tout juste élu – restent présents dans les mémoires, ou s’ils reviennent au premier plan pendant la campagne, ils pourraient eux aussi peser sur le scrutin. D’autant que Flávio Bolsonaro promet d’amnistier les personnes condamnées, y compris son père.

La crise du présidentialisme de coalition

La configuration actuelle des candidatures révèle également plusieurs facettes de la crise du « présidentialisme de coalition », qui s’est installée sous la présidence de Jair Bolsonaro. Les amendements parlementaires au budget jouent un rôle central dans cette évolution. Leur fonctionnement et les sommes en jeu ont profondément changé avec la création du « budget secret », négocié par l’ancien président avec Arthur Lira, alors président de la Chambre des députés.

Ces amendements, qui représentent plusieurs dizaines de milliards de réaux, ainsi que les fonds destinés aux partis et au financement des campagnes électorales – qui totalisent à eux deux 6,2 milliards de réaux –, ont donné aux députés et aux sénateurs une plus grande autonomie pour diriger des ressources vers leurs circonscriptions, sans avoir besoin de l’aval du pouvoir exécutif.

Cette évolution a réduit les incitations des parlementaires à soutenir les candidats à la présidence et leur intérêt à participer à une coalition gouvernementale. Ces dernières années, l’allocation de ces ressources a en outre connu d’importantes distorsions, qui ont entravé la mise en œuvre de politiques publiques plus équitables.

Les électeurs comprennent assez mal les mécanismes qui régissent les relations entre l’exécutif et le législatif dans le système du présidentialisme de coalition. C’est peut-être pourquoi ils s’intéressent peu aux amendements parlementaires et, plus largement, à la crise que traverse ce modèle de gouvernement. Ils ont tendance à considérer ces amendements comme une forme de clientélisme.

C’est en partie le cas. Mais ces amendements constituent aussi un moyen légitime de financer des politiques publiques dans les États et les municipalités. Avant la présidence de Jair Bolsonaro, ils faisaient partie des incitations qui poussaient les partis à rejoindre une coalition gouvernementale. Dès lors que les parlementaires ont pu disposer beaucoup plus directement de ces ressources, ces incitations ont fortement diminué, rendant beaucoup plus difficile le maintien d’un équilibre entre les pouvoirs exécutif et législatif.

Cette crise est pourtant directement liée au vote. Et pas seulement à l’élection présidentielle : elle concerne aussi les élections à la Chambre des députés et au Sénat. Toute nouvelle réglementation des amendements parlementaires devra être approuvée par le Congrès. Or, seul le vote des électeurs peut modifier le rapport de forces qui donne aujourd’hui la majorité parlementaire à un ensemble de partis sans véritable cohérence idéologique et jugés très irresponsables par l’auteur, réunis sous l’appellation de « centrão ».

L’importance des élections au Congrès

Si les élections à la Chambre des députés et au Sénat maintiennent le rapport de forces actuel, il sera très difficile de former une coalition efficace et responsable entre le Congrès et le gouvernement fédéral, capable de réformer les règles qui encadrent aujourd’hui les amendements parlementaires et de faciliter ainsi la gouvernance du pays.

Les enjeux de ces élections dépassent donc largement le seul choix du président. Il s’agit à la fois de réaffirmer la démocratie et de préserver la capacité du pays à être gouverné, aujourd’hui fragilisée par les effets des amendements parlementaires sur la volonté des partis de rejoindre une coalition gouvernementale. C’est aussi un défi de taille pour la capacité du prochain président à construire et à gérer une majorité politique.

Lula est aujourd’hui critiqué pour sa gestion de cette coalition. Il dispose pourtant, selon l’auteur, de nombreux atouts pour mener à bien cette tâche : c’est un responsable politique expérimenté, rompu à la négociation, qui connaît les contraintes propres à la fonction présidentielle et maîtrise les dynamiques politiques à l’œuvre au Congrès.

Cette élection pourrait avoir des conséquences importantes sur l’avenir de la démocratie et le bien-être de la société brésilienne. Pourtant, ces enjeux peinent à mobiliser les électeurs. Et l’atonie de la campagne ne fait qu’accroître l’incertitude.

The Conversation

Sergio Abranches ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Élections au Brésil : une campagne terne et numérique qui accroît l’incertitude sur l’issue du scrutin – https://theconversation.com/elections-au-bresil-une-campagne-terne-et-numerique-qui-accroit-lincertitude-sur-lissue-du-scrutin-293250

“Le brun est beau” : ce que Windhoek peut apprendre aux villes africaines

Source: The Conversation – in French – By Gaby Hansen, Lecturer in the Department of Architecture, Planning and Construction, Namibia University of Science and Technology

De nombreuses villes africaines ont commencé à élaborer des plans climatiques. Ceux-ci promettent des rues plus fraîches, des forêts urbaines et des toits végétalisés. Cette adaptation des villes au changement climatique est devenue une priorité urgente.

Windhoek, la capitale de la Namibie, est une ville en pleine expansion qui s’étend sur des collines et dans des vallées. Ses banlieues côtoient des quartiers informels en pleine expansion. Mais la vie dans cette ville aride devient de plus en plus difficile. Les précipitations sont faibles et imprévisibles, et les températures peuvent atteindre 40 °C.

La végétation clairsemée ainsi que les routes et les bâtiments qui absorbent la chaleur rendent certaines parties de la ville encore plus chaudes.




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On retrouve des conditions similaires dans d’autres villes arides, notamment Gaborone au Botswana. La ville est confrontée à une chaleur intense, à une pénurie d’eau et à des sécheresses régulières. Des pluies torrentielles soudaines peuvent également provoquer des crues. Le manque de végétation accentue la chaleur.

Nous sommes des architectes paysagistes qui concevons des villes et des agglomérations en harmonie avec la nature plutôt que contre elle. Les solutions fondées sur la nature sont au cœur de notre travail. Elles mettent à contribution les arbres, les plantes, les zones humides et d’autres éléments naturels pour rafraîchir les zones urbaines, gérer les inondations et aider les populations à faire face au changement climatique. Elles peuvent également protéger la faune sauvage et créer des lieux de vie plus sains pour les habitants.

Nous avons voulu comprendre pourquoi Windhoek ne recourt pas davantage aux solutions fondées sur la nature pour faire face au changement climatique. Nous avons cherché à savoir si ces approches étaient absentes des projets du gouvernement, ou présentes mais mal appliquées. Nous avons également exploré comment les savoirs locaux pourraient aider la ville à se préparer au changement climatique.




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Nous avons passé en revue l’ensemble des politiques publiques nationales et municipales relatives au changement climatique et à la résilience.

Nous avons également interrogé des responsables municipaux, des urbanistes, des universitaires, des architectes, des paysagistes, des spécialistes de l’environnement et des représentants de la population impliqués dans la permaculture et la réhabilitation des quartiers informels, afin de déterminer si les plans et politiques climatiques du gouvernement se traduisaient par des projets concrets.

Notre étude montre que l’expression «le brun est beau» pourrait bien être utilisée par les habitants pour décrire Windhoek.

Autrement dit, ils apprécient le paysage sec de leur ville qui fait partie intégrante de son identité naturelle et culturelle. Mais on n’en parle pas. La Namibie dispose de bonnes politiques climatiques sur le papier, mais celles-ci sont axées sur les risques climatiques et la gestion des catastrophes. Le recours à des solutions fondées sur la nature pour permettre à Windhoek de s’adapter au changement climatique n’est pas à l’ordre du jour.




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En conséquence, il existe peu de recommandations sur la manière d’intégrer les solutions fondées sur la nature dans l’urbanisme des villes situées en zones arides. Par exemple, les politiques ne fournissent aux villes que peu d’indications sur l’utilisation des arbres, des zones humides et des cours d’eau naturels pour réduire la chaleur et absorber les eaux de crue.

Windhoek continue donc de dépendre d’infractructures « grises » et de barrières anti-inondation en béton axées sur la gestion des catastrophes. L’accent devrait également être mis sur la préparation de la ville à l’aggravation de la chaleur, de la sécheresse et des inondations afin d’améliorer les conditions de vie.

Nos recherches montrent que Windhoek pourrait tirer parti de son paysage aride pour lutter contre la chaleur, la sécheresse et les inondations.

Les plans d’urbanisme devraient inclure des « bioswales » (fossés végétalisés qui collectent et filtrent les eaux de pluie), des « contour swales » (fossés peu profonds qui ralentissent l’écoulement des eaux en pente), des « berms » (talus de terre surélevés qui canalisent ou retiennent l’eau), des plantes indigènes et résistantes à la sécheresse, ainsi que le « xéropaysagisme » (jardinage nécessitant très peu d’eau). Ces solutions doivent être conçues en fonction des caractéristiques du paysage de Windhoek et des besoins de ses communautés et de sa faune.

Les idées locales peuvent transformer les villes

Les solutions fondées sur la nature occupent une place prépondérante dans les politiques climatiques mondiales. Mais les pays arides comme la Namibie ont besoin de solutions adaptées à la rareté de l’eau et à la fragilité des écosystèmes désertiques. Cela revêt une importance particulière à Windhoek.

Les quartiers informels connaissent une croissance de 6,5 % à 7 % par an, contre 4 % dans la partie formelle de la ville. Une personne que nous avons interrogée a déclaré que les infrastructures de base ne parvenaient pas à suivre le rythme. Les réseaux d’assainissement sont souvent débordés en cas d’inondations, exposant ainsi les quartiers informels à des débordements d’eaux usées.




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Nous considérons les initiatives menées par les communautés comme des outils très importants d’adaptation au changement climatique. À Windhoek, des pratiques locales telles que les jardins de permaculture, les systèmes locaux de récupération de l’eau et la surveillance environnementale menée par les citoyens se développent.

Elles allient principes écologiques et savoirs locaux. Il en résulte une amélioration de la sécurité alimentaire, de la conservation de l’eau, de l’apprentissage social et du sentiment d’appartenance à la communauté locale.

Les solutions fondées sur la nature fonctionnent à l’échelle locale. Nous pensons qu’elles devraient être déployées à plus grande échelle et intégrées à l’urbanisme. Par exemple, notre étude a donné naissance à un slogan de sensibilisation pour Windhoek : « Brown is Beautiful » (Le brun est beau).

Mener une campagne en faveur de l’adaptation au changement climatique autour de ce thème encouragerait les gens à considérer le paysage sec et poussiéreux de Windhoek non pas comme inanimé ou laid, mais comme naturel et précieux.

Comme l’a dit l’une des personnes que nous avons interrogées :

Le brun est vivant; il existe de superbes plantes et infrastructures brunes. Nous devons changer les mentalités pour que les gens comprennent que le brun, c’est beau. Mettre en avant des aménagements adaptés aux zones arides avec des espèces indigènes peut recentrer ce débat.

Windhoek compte également des « champions municipaux » au sein de l’administration municipale. Il s’agit de personnes qui militent pour que les solutions fondées sur la nature soient intégrées à l’urbanisme. Leurs efforts montrent que le changement est possible au sein même des pouvoirs publics, en particulier lorsqu’ils partagent leurs connaissances et collaborent entre différents secteurs.




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Cependant, l’un des problèmes réside dans le fait que tous ces projets ne sont pas reliés entre eux. Par exemple, il n’existe aucune directive municipale sur la manière d’aménager les espaces verts de façon à rafraîchir Windhoek et à aider la ville à faire face au réchauffement climatique.

On constate un manque d’expertise spécifique en architecture paysagère. Les projets sont conçus séparément plutôt que dans le cadre d’une approche coordonnée à l’échelle de la ville. Pour avoir un impact plus important, ils ont besoin d’un soutien officiel de la part de la ville.

Les prochaines étapes

Pour combler le fossé entre les politiques et la pratique, nous pensons que les communautés, les décideurs politiques et les chercheurs doivent tous travailler ensemble sur l’aménagement urbain. L’aménagement urbain peut être inclusif et adapté au contexte de Windhoek.

Cette approche pourrait également s’appliquer aux quartiers informels ou aux bidonvilles. Les habitants de ces quartiers sont à la merci des intempéries et possèdent des connaissances précieuses sur l’environnement local et sur la manière de survivre à des conditions difficiles.




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Pour que Windhoek se prépare à un avenir plus chaud et plus sec, les systèmes doivent changer. Les solutions fondées sur la nature doivent passer du stade de simples bonnes idées à celui de pratiques au quotidien dans l’aménagement urbain ; les responsables doivent disposer de compétences et des ressources nécessaires pour travailler avec la nature ; et les services publics, les communautés et les experts doivent être réunis au sein d’un même groupe afin de collaborer.

En travaillant avec la nature, Windhoek pourrait montrer à d’autres villes situées dans des zones arides comment lutter contre la chaleur, la sécheresse et les inondations de manière durable et abordable.

The Conversation

Christina Breed bénéficie d’un financement du ministère danois des Affaires étrangères.

Gaby Hansen does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

– ref. “Le brun est beau” : ce que Windhoek peut apprendre aux villes africaines – https://theconversation.com/le-brun-est-beau-ce-que-windhoek-peut-apprendre-aux-villes-africaines-292799

La biodiversité commune, grande oubliée des politiques de conservation en Europe

Source: The Conversation – in French – By Léa Tardieu, Chargée de recherche en économie de l’environnement, Inrae


L’ESSENTIEL

  • Les mesures de protection de la biodiversité ciblent souvent des espèces menacées emblématiques laissant de côté la biodiversité dite « commune ».

  • Une étude inédite réalisée à l’échelle européenne montre que ces espèces communes déclinent dans tous les scénarios envisagés pour protéger la biodiversité.

  • Dans le sud et l’est de l’Europe, la biodiversité commune semble particulièrement menacée du fait d’une intense pression agricole.


On néglige souvent ce qui nous paraît acquis. La biodiversité considérée aujourd’hui comme « commune » ou « ordinaire » ne fait pas exception.

C’est ce que montre notre étude fondée sur des dizaines de milliers d’observations menées pendant plus de vingt ans à travers l’Europe. Nous avons évalué, à partir des données passées, l’impact de différents scénarios de conservation de la biodiversité sur les populations d’oiseaux et de papillons communs.

Le résultat est que, même les scénarios les plus ambitieux, qui intégrent les principales politiques européennes existantes, ne suffiront pas à enrayer le déclin des oiseaux et papillons communs d’ici à 2050.

Des politiques centrées sur les espèces et les habitats menacés

Des politiques visant à enrayer le déclin de la biodiversité existent pourtant, alors comment peut-on en arriver là ? Sans doute parce que les actions de conservation mises en place depuis plusieurs décennies ciblent en priorité les espèces et les habitats menacés, avec des succès clés comme pour le milan royal ou la loutre, mais tendent à négliger les conditions écologiques des écosystèmes ordinaires qui occupent de larges pans du territoire.

Dès lors, les espèces communes d’oiseaux et de papillons échappent en partie au champ d’action des politiques de conservation. Pourtant, ces espèces jouent un rôle essentiel dans le fonctionnement des écosystèmes agricoles, forestiers et prairiaux, et elles constituent de précieux indicateurs de la santé environnementale. De fait, leur déclin, en grande partie dû à la pression de l’agriculture intensive, fragilise le fonctionnement des écosystèmes dans leur ensemble.

Face à l’aggravation des menaces pesant sur la biodiversité, des scénarios de conservation ont été élaborés, notamment en s’appuyant sur les travaux prospectifs du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) et de la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (acronyme anglais, IPBES – l’équivalent du Giec pour la biodiversité). Le but de ces travaux est d’explorer les trajectoires permettant de réduire les pressions d’origine humaine sur la biodiversité jusqu’en 2050.

La trajectoire climatique et socio-économique la plus durable considérée par le Giec (la « voie verte » SSP1) sert de socle commun.

À ce socle s’ajoutent les principaux objectifs des politiques de conservation européennes (Stratégie européenne pour la biodiversité à l’horizon 2030, la Stratégie forestière 2030 ou encore la stratégie « De la ferme à la table » de la Politique agricole commune – PAC) : une réduction de 20 % des engrais azotés, une augmentation des zones protégées pour atteindre 30 % du territoire, une préservation des milieux naturels de prairies et de forêts et la plantation de 3 milliards d’arbres.

Ces objectifs ont été traduits en trois scénarios, chacun incarnant une vision différente de la nature par l’IPBES :

  • La nature pour la nature (Nature for Nature, NFN) La nature y est considérée comme ayant une valeur intrinsèque. On accorde de la valeur à la diversité des espèces, des habitats, des écosystèmes et des processus qui composent le monde naturel ainsi qu’à la capacité de la nature à fonctionner de manière autonome. Par exemple, la restauration des forêts se concentre dans cette vision sur les zones présentant une forte valeur écologique pour les espèces de vertébrés.

  • La nature pour la société (Nature for Society, NFS) Cette vision met en avant les bénéfices utilitaires et les valeurs instrumentales que la nature apporte aux individus et aux sociétés. Par exemple, dans ce cas, la restauration des forêts se concentre sur les zones présentant un fort potentiel de stockage de carbone.

  • La nature comme culture (Nature as Culture, NaC) Cette vision met, quant à elle, en avant les valeurs relationnelles de la nature, où sociétés, cultures, traditions et croyances sont intimement liées à la nature dans la formation de paysages bioculturels divers. Ici, si nous poursuivons sur notre exemple, la restauration des forêts ne se fait pas au détriment des paysages agricoles à forte valeur culturelle.

L’impact de ces scénarios sur la biodiversité commune en Europe restait toutefois inconnu. C’est ce que nous avons cherché à évaluer dans cette récente étude réunissant 36 auteurs issus de 38 institutions de recherche, publiée dans la revue Nature Ecology & Evolution.

Pour cela, nous sommes partis d’observations recueillies sur plus de 20 000 sites dans 26 pays européens. Dans cet immense jeu de données, issu de la participation de milliers d’observateurs bénévoles, nous nous sommes concentrés sur 265 espèces communes d’oiseaux et 144 espèces communes de papillons.

Les espèces communes d’oiseaux et de papillons servent à produire des indicateurs officiels de suivi de l’état de la biodiversité en Europe, notamment parce qu’elles sont indicatrices de l’état des milieux, mais également parce que les données de comptage issues des sciences participatives permettent d’estimer leurs populations assez précisément.

Chez toutes ces espèces, nous avons voulu analyser les effets des pressions principales sur la biodiversité : le changement climatique, l’artificialisation des sols, l’uniformisation des paysages et l’intensification agricole et forestière.

De gauche à droite, de haute en bas : une alouette des champs (Alauda arvensis), une fauvette mélanocéphale (Curruca melanocephala), un azuré du serpolet (Phengaris arion), et un aurore (Anthocharis cardamines)
De gauche à droite et de haut en bas : une alouette des champs (Alauda arvensis), une fauvette mélanocéphale (Curruca melanocephala), un azuré du serpolet (Phengaris arion), et un aurore (Anthocharis cardamines).
Daniel Pettersson, Andreas Trepte, PJC&Co, Rudolphous, CC BY

L’évolution des pressions a ensuite été calculée à partir de l’occupation des sols, de la structure des paysages et du climat modélisés dans chacun des scénarios et combinée à l’effet de ces pressions sur les espèces communes étudiées afin d’évaluer l’impact de chaque scénario sur leurs tendances en Europe d’ici à 2050.

Figure.
Fourni par l’auteur

Des résultats préoccupants pour la biodiversité commune

Aucun des scénarios de conservation évalués ne permet d’enrayer, et encore moins d’inverser, le déclin des oiseaux et des papillons communs. Au mieux, ce déclin est ralenti. Ce constat se vérifie alors même que les scénarios étudiés intègrent des politiques européennes majeures de conservation de la biodiversité.


Fourni par l’auteur

Le déclin historique, particulièrement marqué chez les espèces des milieux agricoles et des prairies, devrait ralentir pour les oiseaux sans s’arrêter pour autant. Le déclin devrait cependant se renforcer pour les papillons qui continuent à subir une forte pression liée à l’intensification agricole et à l’abandon des terres à laquelle s’ajoutent les effets du changement climatique. Cette différence de réponse entre oiseaux et papillons nécessiterait des études complémentaires pour être expliquée, notamment avec des protocoles de suivi conjoints.

Les espèces forestières, qui ont relativement mieux résisté ces dernières décennies notamment grâce à l’augmentation des surfaces boisées, pourraient être confrontées à une intensification de l’exploitation des forêts.

La fermeture progressive des milieux (progression du couvert des arbres et de la forêt dans les zones jusqu’alors ouvertes) est également néfaste pour les papillons des milieux boisés qui peuvent dépendre de clairières et de plantes particulières durant leur cycle de vie. Ces évolutions pourraient limiter leurs habitats, y compris dans les scénarios les plus favorables à la conservation de la biodiversité.

L’effet du changement des pressions est globalement plus favorable dans la perspective « Nature pour la nature » pour les oiseaux forestiers et dans la perspective « Nature comme culture » pour les papillons avec le retour de paysages complexes présentant une mosaïque d’habitats.

Par ailleurs, les bénéfices des scénarios de conservation ne se répartissent pas équitablement à travers l’Europe. Les améliorations les plus nettes sont attendues en Europe de l’Ouest et du Nord, tandis que les effets positifs restent limités dans les régions du Sud et de l’Est, où les pressions agricoles continuent de s’intensifier comme cela peut être observé dans l’application interactive développée pour présenter les résultats de l’étude et les cartes associées.

Une nouvelle approche de la conservation est nécessaire

Ces résultats mettent en lumière un problème de fond : les politiques de conservation actuelles ne ciblent pas assez le bon état des écosystèmes ordinaires et ne remettent pas véritablement en question la demande sociétale croissante en production, notamment agricole et forestière. Il en résulte des compromis persistants entre production et espace laissé à la biodiversité et aux pratiques moins intensives. Par exemple, la part de l’agriculture intensive augmente plus que celle de l’agriculture sans pesticides ni engrais de synthèse dans tous les scénarios et la part de forêts gérées de manière intensive augmente également.

Ces résultats suggèrent ainsi que les ambitions actuelles en matière de conservation pourraient ne pas suffire à garantir l’avenir de la biodiversité commune en Europe. Pour y remédier, des trajectoires socio-économiques plus ambitieuses, intégrées et transformatrices sont nécessaires. Autrement dit, il s’agira d’équilibrer les priorités socio-économiques liées à l’usage des ressources, qui structurent aujourd’hui la plupart des politiques de conservation, avec des engagements réellement ciblés sur la biodiversité est une priorité.

The Conversation

Léa Tardieu a reçu des financements de l’Union Européenne (projet Horizon Europe BioAgora)

Sandra Luque a reçu des financements de l’Union européenne – Projet BioAgora

Stanislas Rigal a reçu des financements de la Fondation pour la Recherche sur la Biodiversité dans le cadre du projet de recherche BEYONDS.

Maxime Lenormand ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. La biodiversité commune, grande oubliée des politiques de conservation en Europe – https://theconversation.com/la-biodiversite-commune-grande-oubliee-des-politiques-de-conservation-en-europe-292260

À quelques jours du scrutin, voici comment se divisent les votes dans les différentes régions du Québec

Source: The Conversation – in French – By Frédéric Castel, Chargé de cours aux départements de Sciences des religions et d’Études urbaines et touristiques, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Pour la première fois depuis 1976, cinq partis sont en mesure de gagner plusieurs sièges dans une élection québécoise. Dans une quinzaine de circonscriptions, le troisième parti a moins de dix points d’écart avec le meneur. À quelques jours du vote, comment se profilent les luttes dans les 17 régions administratives du Québec ? Quelles sont les dynamiques à l’œuvre entre centres urbains, couronnes métropolitaines et circonscriptions rurales ?


Spécialiste de l’évolution de la diversité ethnoreligieuse au Québec, je tente de tracer les mouvements sociopolitiques dans le temps et l’espace à l’aide de la cartographie des intentions de vote et des résultats électoraux. Les pourcentages d’intentions de vote évoqués ici proviennent du site d’agrégation de sondages Qc125.




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Une Coalition à l’avenir incertain

La crise commerciale a avantagé la première ministre sortante, Christine Fréchette. Elle a pu initier diverses actions à l’international et annoncer certaines ententes structurantes au pays, notamment Churchill Falls, qui sont tombées à point nommé. Sous l’« effet Fréchette », la marque caquiste, tombée à 10 % en mars, est remontée à 20 % en mai.

L’étalement géographique des partisans de la CAQ constitue la force et la faiblesse de ce parti. Les possibilités de victoires sont tributaires de la performance du troisième parti. Tous les sièges actuellement gagnables sont dans ce cas de figure. La plupart des vingt ministres du cabinet Fréchette qui se représentent sont dans une situation précaire.

Vol péquiste sous un ciel longtemps invariable

La longue chute de la CAQ, entamée en 2023, aura bénéficié au Parti québécois de Paul St-Pierre Plamondon, qui s’est érigé tôt à la première place des intentions de vote. Celles-ci ont culminé autour des 35 % pendant l’automne 2025 avant de perdre quelques plumes au tournant de l’année. Les quatre sièges remportés lors d’élections partielles ont donné au parti l’occasion de s’ancrer dans des régions variées.

La popularité du PQ est maximale en Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine et dans le Bas-Saint-Laurent, où le seuil des 50 % est souvent dépassé localement. Dès la fin de 2023, les régions du nord se sont tournées vers le PQ. Au Saguenay–Lac-Saint-Jean et sur la Côte-Nord, quatre personnes sur dix anticipent de voter pour ce parti. Trois personnes sur dix comptent faire de même en Abitibi-Témiscamingue et dans le Nord-du-Québec. Les régions rurales de Lanaudière et des Laurentides ont montré une propension à appuyer le PQ plus tôt que les régions banlieusardes.

« Où est Charles » dans les régions francophones ?

Le Parti libéral aura sans doute payé cher le fait d’avoir attendu aussi longtemps la tenue de sa campagne à la chefferie. Ayant longtemps plafonné à 15 %, les sondages ont dépassé les 25 % en juin 2025 avec l’élection de Pablo Rodriguez comme chef avant qu’un contentieux avec Marwah Rizqy n’entraîne le parti dans une crise plus large suivie du départ du chef. L’intronisation de Charles Milliard au printemps a rehaussé les intentions de vote dans les espaces où la popularité libérale était déjà solide.

Bien que les intentions de vote soient redevenues stratosphériques (entre 50 % et 75 %) dans l’ouest de l’île de Montréal, elles peinent à atteindre les 15 % dans la plupart des circonscriptions francophones. En revanche, dans la bande géographique reliant l’Outaouais au sud de l’Estrie, les libéraux sont en position de reprendre plusieurs sièges perdus pendant l’ère Legault.

Au-delà de Québec, les conservateurs progressent

Des 10 % qu’ils étaient en 2022, les soutiens au Parti conservateur d’Éric Duhaime ont atteint les 15 % en début d’année, un cap qui vient d’être franchi. La région de Chaudière-Appalaches a basculé du côté conservateur après que le gouvernement Legault a abandonné le projet de « troisième lien » reliant Québec à Lévis. Les circonscriptions rurales de la Capitale-Nationale ont suivi plus tard.

La récente montée du PCQ retient l’attention. Les conservateurs ont pris la première place dans la région métropolitaine de recensement de Québec. Dans les circonscriptions rurales de Chaudière-Appalaches et de la Capitale-Nationale, quatre personnes sur dix prévoient donner leur vote au PCQ, proportion montant à cinq en Beauce. Le parti est ainsi susceptible de créer quelques surprises au-delà de son domaine.

Montréal-Québec solidaires

Au lendemain des dernières élections, la cote de popularité de Québec solidaire oscillait entre 15 % et 20 % avant que celui-ci remporte, en mars 2023, une élection partielle à Montréal. Cependant, les tensions internes et les courses successives pour les postes de co-porte-paroles, maintenant occupés par Ruba Ghazal et Sol Zanetti, ont créé une période d’instabilité qui a découragé certains sympathisants. Le parti a cependant a repris de l’allant, en appuis et en sièges gagnables, notamment à Sherbrooke, avec la campagne « positive » de Ghazal.

Pas de quartier dans la métropole et la capitale

Si Montréal est une île rouge bordée de bleu, les électorats solidaire et péquiste restent bien ancrés dans certaines circonscriptions du centre et du sud, où on retrouve une grande mixité sociale. C’est là que se concentrent les quelques luttes serrées de la ville.

Ce modèle nord-américain, où les électeurs urbains montrent des inclinaisons politiques qui contrastent avec les électeurs des banlieues, se rencontre aussi à Québec. Les partisans solidaires et péquistes prédominent dans les quartiers de la ville-centre alors que dans les banlieues immédiates, on balance entre les propositions conservatrices, caquistes et péquistes.

L’axe Mauricie-Estrie au milieu des grands vents géopolitiques

Les dés ne sont pas jetés dans trois régions centrales à surveiller. On y trouve de nombreuses luttes à plusieurs joueurs compétitifs. En Mauricie, le PQ a longtemps devancé la CAQ, avant que le PCQ ne fasse récemment irruption entre les deux. Dans le Centre-du-Québec, péquistes et conservateurs sont maintenant au coude à coude, les caquistes restant toutefois dans la course.


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En Estrie, les cinq partis ont leurs chances. La région se caractérise par ses diverses combinaisons de luttes à trois ou quatre. Autour de Sherbrooke, toutes les formations sont en position de remporter au moins un siège.

Pour qui la couronne ?

Dans les banlieues francophones de la couronne de Montréal, péquistes et caquistes se disputent une vingtaine de sièges. Pendant des mois, les intentions de vote montraient des signes de luttes serrées ou d’hésitation avant qu’elles ne se dirigent de plus en plus vers le PQ. En Montérégie, les circonscriptions à forte composante anglophone ou multiethnique penchent du côté libéral.

Bien qu’encore instable, l’actuelle cartographie des intentions de vote donne à penser que plusieurs régions sont susceptibles de former des blocs politiques plus cohérents qu’auparavant au moment où les luttes à trois sont nombreuses. Ainsi, les régions auront autant de chances de faire valoir leurs voix.

La Conversation Canada

Frédéric Castel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. À quelques jours du scrutin, voici comment se divisent les votes dans les différentes régions du Québec – https://theconversation.com/a-quelques-jours-du-scrutin-voici-comment-se-divisent-les-votes-dans-les-differentes-regions-du-quebec-292211

Fromages, terroir et libre-échange : l’Argentine prise entre l’Europe et les États-Unis

Source: The Conversation – France in French (3) – By Maximiliano Marzetti, Associate Professor of Law, IESEG School of Management, Univ. Lille, CNRS, UMR 9221 – LEM – Lille Économie Management, IÉSEG School of Management


L’ESSENTIEL

  • L’Argentine est prise entre deux modèles commerciaux : ses engagements envers l’Union européenne sur les indications géographiques et envers les États-Unis sur les appellations de fromages entrent potentiellement en contradiction, illustrant la « guerre du terroir ».

  • Washington cherche à verrouiller les marchés : les accords commerciaux passés avec les États d’Amérique du Sud pourraient empêcher, pays après pays, la reconnaissance des indications géographiques européennes avant même que celles-ci ne s’y imposent.

  • Plutôt que bloquer la ratification de son propre accord avec le Mercosur, l’UE aurait intérêt à le consolider rapidement afin de préserver ses intérêts commerciaux, ses indications géographiques et son influence normative.


Depuis le 1er mai 2026, l’Argentine doit protéger sur son territoire, à titre provisoire, 344 indications géographiques européennes, dont 63 françaises. Trois mois plus tôt, elle promettait à Washington de ne pas entraver l’arrivée de fromages états-uniens vendus sous les noms de « camembert », « brie » ou « emmental ».

Ces deux engagements sont difficilement conciliables. Mais l’essentiel est ailleurs : le cas argentin ressemble moins à un accident diplomatique qu’à l’application méthodique d’un modèle que les États-Unis reproduisent, accord après accord.

Deux traités, deux logiques opposées

Le 17 janvier 2026, l’Union européenne et le Mercosur ont signé deux textes : un accord de partenariat qui doit encore être ratifié par tous les États membres ; et un accord commercial intérimaire, limité aux domaines relevant de la compétence exclusive de Bruxelles, qui s’applique provisoirement depuis le 1er mai.

C’est ce qui explique que le volet « indications géographiques » soit déjà en vigueur. Il figure au chapitre 13 de l’accord, consacré à la propriété intellectuelle, qui protège les indications géographiques européennes non seulement contre la copie pure et simple, mais aussi contre l’évocation, c’est-à-dire les mentions telles que « fromage façon roquefort ».

Le 5 février 2026, l’Argentine et les États-Unis signaient de leur côté l’Agreement on Reciprocal Trade and Investment (ARTI). Son article 2.5 prévoit que Buenos Aires ne fermera pas son marché au seul motif que des produits états-uniens portent les noms listés à l’annexe II : 39 fromages, parmi lesquels camembert, brie et emmental, et 10 charcuteries. S’y ajoute un contingent de 1 000 tonnes de fromage américain par an, exonéré de droits de douane.

Le 5 février 2026, Jamieson Greer, représentant américain au commerce, et Pablo Quirno, ministre argentin des affaires étrangères, du commerce international et du culte, signent l’U.S.–Argentina Agreement on Reciprocal Trade and Investment (ARTI).
Ambassade des États-Unis en Argentine

Une précision s’impose : cette contradiction reste pour le moment potentielle. Bien que, du côté états-unien, l’ARTI ne nécessite pas l’approbation du Congrès, dans la mesure où il s’agit d’un executive agreement de type Trade & Investment Framework Agreements (TIFA, prévoyant notamment des réductions tarifaires et l’instauration de droits de douane réciproques nuls sur certains produits), ces engagements peuvent être mis en œuvre dans le cadre des compétences douanières déjà déléguées à l’exécutif par l’Executive Order 14360. En revanche, l’ARTI doit être ratifié par le Congrès argentin. Fin août, le représentant adjoint au commerce des États-Unis Jeffrey Goettman s’est d’ailleurs rendu à Buenos Aires pour presser le pays d’avancer.

Il semblerait que l’ARTI produise déjà des effets « politiques ». Dans son rapport « Special 301 » du 30 avril 2026, publié après la signature de l’accord, le représentant des États-Unis au commerce a retiré l’Argentine de sa liste de surveillance prioritaire (Priority Watch List), où elle avait figuré pendant de nombreuses années pour de supposés manquements au respect de la propriété intellectuelle des entreprises états-uniennes, pour la reclasser en simple liste de surveillance (Watch List), où figure désormais l’UE elle-même, notamment en raison de sa politique de protection des indications géographiques à l’international.

La « guerre du terroir » se poursuit…

L’expression « War on Terroir » (« guerre du terroir ») a été popularisée en 2006 par l’économiste Tim Josling dans le Journal of Agricultural Economics. Elle désigne un affrontement ancien entre deux visions du commerce.

D’un côté, le modèle européen. L’Europe (et particulièrement la France) a créé, au fil des siècles, des produits liés à un lieu et à un savoir-faire : le terroir d’un côté, la tradition de l’autre. Pour les protéger, l’Union européenne a instauré un cadre juridique, un système sui generis de protection des indications géographiques. Ainsi, seuls les vins effervescents produits dans la région de Champagne selon les méthodes reconnues peuvent porter le nom de « champagne », et seuls les fromages fabriqués dans les provinces italiennes autorisées, suivant un savoir-faire traditionnel, peuvent être commercialisés sous la dénomination « Parmigiano Reggiano ».

De l’autre côté, le modèle états-unien, qui privilégie un système de marques commerciales et considère que la plupart de ces noms sont devenus génériques. Selon ce modèle, n’importe quel producteur, n’importe où dans le monde, pourrait utiliser des termes comme champagne, parmesan ou roquefort.

Ce désaccord n’est pas neuf et a donné lieu à des confrontations juridiques dans les forums internationaux, par exemple à l’Organisation mondiale du commerce (OMC). En 2005, les États-Unis ont porté le régime européen devant l’OMC (différend DS174). La décision fut en demi-teinte : un groupe spécial, organe quasi juridictionnel de l’OMC, a relevé certains traitements discriminatoires envers les producteurs étrangers, mais il a confirmé la légitimité du système européen de protection.

Le fond du problème est resté irrésolu. L’accord multilatéral de référence de l’OMC, Aspects des droits de propriété intellectuelle liés au commerce (Adpic), prévoit une protection minimale pour toutes les indications géographiques, mais réserve une protection renforcée aux seuls vins et spiritueux. Les fromages et les charcuteries, eux, restent moins bien couverts. C’est précisément pour combler ce vide que l’UE glisse, dans chacun de ses accords commerciaux, un chapitre consacré à ses indications géographiques.

La nouveauté n’est pas le conflit, mais la stratégie. Dans une contribution récente, John Clarke, ancien directeur à la Commission européenne et ancien chef de la délégation de l’UE à l’OMC, relève que dans les accords bilatéraux récemment signés par les États-Unis avec la Malaisie (pays, par ailleurs, en négociations avec l’UE en vue de la conclusion d’un accord commercial réciproque), il y a des clauses destinées à empêcher la reconnaissance des indications géographiques européennes susceptibles de porter préjudice aux produits nord-américains.

Il semblerait que Washington cherche, pays après pays, à verrouiller les marchés avant que le modèle européen ne s’y installe. On ne peut pas lire dans les intentions des négociateurs états-uniens, mais la structure de ces accords produit un effet clair : créer un conflit avec les normes de l’UE par avance, ou a posteriori dans le cas argentin.

En Europe, certains acteurs agricoles et quelques États membres, dont la France, saisiraient probablement l’occasion, en cas d’une éventuelle ratification de l’ARTI par l’Argentine, pour tenter de remettre en cause la ratification de l’accord UE-Mercosur. En tout état de cause, cette préoccupation s’est déjà installée dans le débat européen.

Ce que l’Europe devrait faire, et surtout ne pas faire

Si l’accord principal entre l’Union et le Mercosur n’était pas ratifié, l’UE figurerait parmi les grands perdants. L’accord bilatéral entre les États-Unis et l’Argentine pourrait produire un effet d’entraînement dont Washington tirerait le principal bénéfice, dans la mesure où il ouvrirait un contentieux susceptible de remettre en cause non pas la seule relation avec l’Argentine, mais l’accord entre l’UE et l’ensemble du Mercosur.

Une telle évolution neutraliserait l’accès privilégié de l’Union européenne au marché de 270 millions de consommateurs du Mercosur. Elle laisserait également sans protection les 344 indications géographiques européennes reconnues dans les pays du bloc, qui pourraient alors être inondés de produits états-uniens commercialisés sous des appellations désormais considérées comme génériques.

Au-delà, l’UE perdrait surtout en crédibilité : ne pas mener à son terme une négociation de plus de vingt ans enverrait le signal d’un acteur incapable de tenir sa parole commerciale. L’espace laissé vacant, lui, ne resterait pas vide : les États-Unis et la Chine, déjà très présents dans la région, s’y engouffreraient.

Il convient de rappeler que l’accord UE-Mercosur comporte un chapitre consacré au commerce et au développement durable (chapitre 18), qui traduit le modèle commercial normatif de l’Union européenne : il intègre le respect des droits humains, la protection de l’environnement et l’accord de Paris sur le climat, érigé en élément essentiel de l’accord. Si l’effectivité de ces clauses est débattue, leur existence même distingue structurellement l’accord UE-Mercosur des accords bilatéraux que les États-Unis ou la Chine sont susceptibles de conclure avec les pays du Mercosur, lesquels ne contiennent pas d’engagements comparables.

Par conséquent, la ligne de conduite devrait être diamétralement opposée : accélérer, plutôt que freiner, la ratification de l’accord avec le Mercosur. Les pays du Mercosur ont tous ratifié relativement rapidement l’accord (l’Uruguay et l’Argentine le 26 février 2026, le Brésil le 4 mars et le Paraguay le 18 mars 2026, ce dernier vote parachevant la ratification interne du bloc). En revanche, le processus européen s’annonce plus long et plus complexe.

Le Parlement européen a demandé à la Cour de justice de l’Union européenne de se prononcer sur certains aspects juridiques de l’accord. Une telle procédure peut prendre de nombreux mois, voire plusieurs années. Même en l’absence d’objections substantielles de la part de la Cour, il resterait ensuite à accomplir les procédures d’approbation requises au niveau de l’UE et, le cas échéant, des États membres. Dans le meilleur des cas, l’entrée en vigueur complète de l’accord pourrait donc encore prendre un temps considérable. Cette temporalité institutionnelle se heurte à une réalité géopolitique qui exige davantage de réactivité.

Reste enfin un levier interne au Mercosur. La décision 32/00 du Conseil du Marché commun sud‑américain réaffirme l’engagement des États membres à négocier conjointement les accords de nature commerciale avec des pays tiers prévoyant des préférences tarifaires. Cette règle n’est pas théorique : en 2022, lorsque le président uruguayen Luis Lacalle Pou a lancé des négociations bilatérales avec la Chine pour un accord de libre-échange, les autres membres, et en particulier l’Argentine, s’y sont fermement opposés, invoquant précisément la décision 32/00. En définitive, l’Uruguay n’a pas signé d’accord de libre-échange avec la Chine. L’Argentine, qui avait alors bloqué l’Uruguay, se trouve aujourd’hui dans la position inverse : c’est elle qui négocie seule avec Washington un accord susceptible de heurter les intérêts du bloc.

Le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay disposent donc du même argument juridique pour contester l’ARTI, contestation qui, à ce stade, demeure de nature diplomatique, sans procédure formelle devant un organe du Mercosur. L’Argentine pourrait ainsi être prise en tenaille : pression de Bruxelles d’un côté, pression de ses propres partenaires sud-américains de l’autre.

The Conversation

Maximiliano Marzetti ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Fromages, terroir et libre-échange : l’Argentine prise entre l’Europe et les États-Unis – https://theconversation.com/fromages-terroir-et-libre-echange-largentine-prise-entre-leurope-et-les-etats-unis-291333

Zona et douleurs chroniques : une nouvelle piste thérapeutique basée sur les exosomes

Source: The Conversation – in French – By Andrew Bubak, Associate Professor of Neurology, University of Colorado Anschutz

Le virus varicelle-zona (ici en fausses couleurs), également appelé herpèsvirus humain de type 3 (HHV-3), est responsable de la varicelle et du zona. BSIP/Universal Images Group via Getty Images

L’ESSENTIEL

  • Le zona peut provoquer des douleurs chroniques qui persistent des mois, voire des années.

  • Des exosomes, de minuscules vésicules, qui circulent dans le sang pourraient empêcher la régénération des neurones et entretenir la douleur.

  • Cette découverte pourrait ouvrir la voie à de nouveaux traitements contre les douleurs neuropathiques.


Le zona peut provoquer des douleurs notoirement difficiles à soulager, susceptibles de persister des mois, voire des années chez certaines personnes. Ces douleurs sont parfois si intenses qu’elles s’accompagnent d’une dégradation marquée de la qualité de vie, et peuvent entraîner une profonde détresse psychologique, voire faire émerger des pensées suicidaires.

Lorsque la douleur se prolonge au-delà de trois mois, les médecins parlent de névralgie post-zostérienne. Faute de connaître les mécanismes qui entretiennent cette douleur persistante, on se borne aujourd’hui à soulager les symptômes, avec des résultats très insuffisants, puisque moins de 50 % des patients rapportent être significativement soulagés.

De nouveaux travaux menés par mon équipe et publiés dans la revue Annals of Neurology révèlent que de minuscules vésicules circulant dans le sang, appelées exosomes, pourraient expliquer certaines des caractéristiques les plus déroutantes de cette douleur dite « neuropathique ». La découverte de ces cibles thérapeutiques potentielles pourrait mener à la mise au point de nouveaux traitements.

Quand la varicelle resurgit sous forme de zona

Le virus varicelle-zona, responsable de la varicelle, infecte plus de 90 % de la population mondiale. Dans les régions tempérées, la plupart des gens le contractent dès la petite enfance ; dans les régions tropicales, en revanche, la primo-infection survient généralement plus tard, à l’adolescence ou au début de l’âge adulte.

Après l’infection initiale, le virus entre en dormance dans les neurones qui détectent la douleur. Même les enfants vaccinés contre la varicelle hébergent le virus à l’état latent dans leurs neurones, car le vaccin contient une souche vivante atténuée – aux États-Unis, depuis 1995, les enfants sont systématiquement vaccinés (ce n’est pas le cas en France, où la vaccination contre ce virus n’est recommandée que dans certains cas – NDT).

Chez environ un tiers de la population mondiale, le virus se réactive des décennies plus tard, provoquant la redoutable et douloureuse éruption qui caractérise le zona. Soulignons que, pour des raisons encore inconnues, la fréquence du zona est en augmentation dans le monde entier.

Chez la plupart des individus, la douleur causée par le zona disparaît en deux ou trois semaines. Toutefois, 10 à 18 % des patients verront leur état évoluer vers une névralgie post-zostérienne, des mois après la disparition de l’éruption. Dans certains cas, la douleur peut durer des années, voire toute la vie.

Si toute personne ayant eu un zona est exposée au risque de névralgie post-zostérienne, ce risque augmente nettement avec l’âge.

Exosomes et neurones irrités

Les chercheurs et les cliniciens ne comprennent pas encore pleinement ce qui provoque la névralgie post-zostérienne. Chez les patients qui en sont atteints, l’éruption a disparu et la peau semble normale ; pourtant, les biopsies cutanées révèlent une raréfaction inexpliquée des fibres nerveuses sensitives dans les zones douloureuses.

Paradoxalement, cette diminution du nombre de fibres nerveuses dans la peau peut, chez de nombreux patients, exacerber la douleur. On ignore ce qui empêche ces fibres de se réparer une fois l’infection guérie.

Des chercheurs ont avancé l’hypothèse qu’une réplication virale continue ou intermittente au sein des neurones sensitifs les endommagerait, voire les tuerait. Et ce, des mois après la réactivation du virus. Pourtant, l’administration d’un traitement qui bloque la réplication virale ne permet ni de prévenir ni d’atténuer de façon fiable la névralgie post-zostérienne.

Pour cette raison, certains neurovirologues, dont je fais partie, s’intéressent à d’autres facteurs, non infectieux, susceptibles de contribuer à cette affection.

Dans des travaux récemment publiés, j’ai étudié, avec mes collaborateurs, le rôle que pourraient jouer les exosomes dans l’apparition de la névralgie post-zostérienne. Ce type de particule microscopique, qui circule dans le sang, est libéré par toutes les cellules de l’organisme.

Les exosomes acheminent d’une cellule à l’autre une cargaison bioactive : constituée par exemple de protéines ou d’acides nucléiques, elle est capable de modifier le comportement d’une cellule réceptrice ou certains de ses processus. Ce mécanisme permet aux cellules de communiquer entre elles, et se révèle indispensable au bon fonctionnement de l’organisme.




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Au sein de mon laboratoire, nous avions déjà découvert que les exosomes présents dans le sang de patients atteints d’un zona en phase éruptive pouvaient accroître l’inflammation et le risque d’accident vasculaire cérébral. Nous avons donc supposé que les exosomes circulant dans le sang des patients souffrant de névralgie post-zostérienne pouvaient, eux aussi, contribuer à l’intensité de leur douleur.

Mon équipe et moi avons isolé les exosomes présents dans le sang de sept patients atteints de névralgie post-zostérienne et les avons comparés à ceux de sept patients qui n’en souffraient pas. Les exosomes des premiers contenaient des concentrations significativement plus élevées de protéines connues pour freiner la croissance des neurones.

Fallait-il conclure de cette observation que les patients atteints de névralgie post-zostérienne ont dans le sang des particules qui empêchent leurs neurones sensitifs impliqués dans la douleur de se régénérer complètement ?

Pour vérifier cette hypothèse, nous avons exposé des neurones sensitifs humains, cultivés en boîte de Petri, à des exosomes isolés du sang de personnes atteintes ou non de névralgie post-zostérienne. Grâce à des technologies d’imagerie de cellules vivantes, nous avons suivi et mesuré la capacité de ces neurones à faire croître leurs extensions et à interagir les uns avec les autres. Comme nous le soupçonnions, la croissance des neurones exposés aux exosomes de patients atteints de névralgie post-zostérienne s’est avérée fortement entravée, et les cellules nerveuses concernées se sont révélées incapables de former un réseau solide avec leurs voisines. À l’inverse, nous n’avons détecté aucune perturbation du fonctionnement des neurones exposés aux exosomes provenant de personnes indemnes.

L’analyse de l’activité des gènes des neurones sensitifs impliqués dans la douleur exposés à des exosomes de patients atteints de névralgie post-zostérienne a révélé que ces cellules subissent des modifications qui empêchent la formation de structures appelées « cônes de croissance », lesquelles sont indispensables à la croissance et à la réparation des neurones. Nous avons par ailleurs découvert que ces exosomes maintiennent les neurones de la douleur dans un état d’hyperactivité qui les rend hypersensibles aux signaux douloureux.

Quel avenir pour le traitement des neuropathies ?

Nos résultats suggèrent que l’on pourrait mettre au point des traitements plus efficaces contre la névralgie post-zostérienne en s’attaquant à la cause profonde de l’irritation des nerfs sensitifs et de l’échec de leur régénération, dont découle la douleur.

En outre, nous pensons que ce phénomène n’est pas propre à la névralgie post-zostérienne. Il pourrait fort bien concerner aussi d’autres neuropathies douloureuses, comme la neuropathie diabétique, qui est également liée à un défaut de régénération nerveuse.

Actuellement, mon équipe est procède à des prélèvements répétés d’échantillons sanguins, sur une période pouvant s’étendre jusqu’à un an, chez des patients atteints de zona développant une névralgie post-zostérienne, ainsi que chez des patients dont le zona guérit sans douleur résiduelle. La comparaison entre les contenus des deux types d’exosomes sera cruciale pour identifier précisément la nature de la cargaison contribuant au développement de cette douloureuse et invalidante affection chronique.

The Conversation

Andrew Bubak reçoit des financements des National Institutes of Health.

– ref. Zona et douleurs chroniques : une nouvelle piste thérapeutique basée sur les exosomes – https://theconversation.com/zona-et-douleurs-chroniques-une-nouvelle-piste-therapeutique-basee-sur-les-exosomes-293071

Franc CFA : un nouvel ouvrage plaide pour une monnaie souveraine au Sénégal

Source: The Conversation – in French – By Babo Amadou Ba, enseigant-chercheur, Université Amadou Mahtar MBOW de Dakar

Alors que le débat sur la souveraineté monétaire fait rage en Afrique de l’Ouest, la question de l’avenir du franc CFA et de la création d’une monnaie nationale revient au cœur des discussions économiques. Dans son nouvel ouvrage, Souveraineté monétaire pour un développement endogène et durable – Du franc CFA au Kopar, le financier Dr Babo Amadou Ba propose la création d’une monnaie nationale pour le Sénégal, le Kopar, présentée comme un projet de monnaie souveraine qui pourrait, selon lui, accompagner la transformation productive et le financement de l’économie sénégalaise.

Dans cet entretien avec The Conversation Africa, il détaille les conditions qu’il estime nécessaires à la mise en place d’une telle réforme et répond aux questions qu’elle soulève en matière de stabilité monétaire, de réserves de change et de coopération régionale.


Que signifie concrètement la souveraineté monétaire pour un pays comme le Sénégal ?

Concrètement, la souveraineté monétaire signifie qu’un État dispose de la capacité réelle de décider de sa monnaie, de son régime de change, de ses taux d’intérêt, de l’orientation du crédit et, plus largement, de la manière dont l’instrument monétaire sert les priorités économiques nationales.

Ce n’est pas seulement avoir des billets portant un nom national. C’est disposer d’un pouvoir de décision monétaire effectif. Dans le cas du Sénégal, mon livre distingue trois notions : l’indépendance, la souveraineté et l’autonomie.

L’indépendance est juridique et politique ; la souveraineté est économique ; l’autonomie est la capacité concrète d’exercer cette décision. Or, dans le système actuel, le Sénégal est un État souverain au sens politique, mais il ne maîtrise pas son taux directeur (taux d’intérêt fixé par une banque centrale pour orienter le coût du crédit et l’activité économique), ni sa parité de change ni l’ensemble des instruments de financement monétaire. Ces choix relèvent d’une architecture régionale fondée sur la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (Bceao), elle-même contrainte par la défense de la stabilité externe (fixité entre CFA et l’euro) et interne (maintien de l’inflation).

La souveraineté monétaire ne signifie donc pas l’isolement. Elle ne veut pas dire que le Sénégal doit se couper de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa), de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) ou du système financier international. Elle signifie plutôt que le pays doit pouvoir entrer dans la coopération régionale à partir d’une capacité nationale de décision.

C’est précisément la logique du Kopar (argent en wolof, son origine historique vient directement de l’anglais copper, qui signifie cuivre) : une monnaie nationale souveraine, dans une coopération régionale organisée autour d’une monnaie commune plutôt qu’une monnaie unique.

Enfin, la souveraineté monétaire implique aussi une responsabilité. Un État qui dispose de sa monnaie doit assumer la discipline budgétaire, la stabilité des financière, la maîtrise de l’inflation, la solidité des réserves et la crédibilité de sa banque centrale. La souveraineté n’est donc pas la liberté de créer de la monnaie sans limite. C’est la capacité de décider, mais aussi d’assumer les conséquences de ses décisions.

Pour comprendre l’économie, il faut comprendre la monnaie. Et pour comprendre la monnaie, il faut identifier qui la crée, qui la contrôle, à qui elle est distribuée et au service de quel projet de société.




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Quel est, selon vous, le principal obstacle que le système monétaire actuel impose au développement du Sénégal ?

Le principal obstacle, selon l’analyse développée dans mon livre, est la perte d’autonomie de politique monétaire induite par la combinaison de la parité fixe avec l’euro et de la libre circulation des capitaux. C’est le cœur du triangle des incompatibilités. Il s’agit d’un principe économique qui montre qu’un pays ne peut pas choisir en même temps les trois grands objectifs de politique monétaire : taux de change fixe, libre circulation des capitaux et politique monetaire. Lorsqu’un pays maintient un taux de change fixe et autorise la mobilité des capitaux, dans le cadre de l’Uemoa, il renonce en grande partie à une politique monétaire autonome.

Pour le Sénégal, cela signifie que la politique monétaire ne peut pas être calibrée exclusivement en fonction de nos besoins propres : niveau de chômage, financement des PME, industrialisation, transformation agricole ou besoins d’infrastructures. Car la Bceao doit d’abord préserver la stabilité externe du franc CFA et défendre sa parité. Cette priorité influence les taux, les réserves, la gestion de la liquidité et l’orientation générale du crédit dans la zone.

Le résultat que je mets en avant est un sous-financement chronique de l’économie productive. Le livre rappelle que le ratio crédit au secteur privé sur PIB se situe autour de 23 à 25 % dans l’Uemoa et au Sénégal, soit très en dessous des niveaux observés dans plusieurs économies comparables.

Le problème n’est pas qu’il faudrait distribuer du crédit sans discernement. Il est que la création monétaire et le refinancement ne sont pas suffisamment orientés vers les secteurs qui transforment réellement l’économie : industrie, agriculture productive, PME, innovation, énergie, logement, infrastructures et exportations.

La parité fixe peut aussi devenir un frein lorsqu’elle maintient une monnaie relativement forte par rapport à la structure productive du pays. Une monnaie surévaluée rend en effet les importations moins chères et les exportations plus coûteuses, ce qui peut décourager la substitution aux importations et affaiblir la compétitivité des producteurs locaux.

Mon livre ne prétend pas que tous les problèmes économiques du Sénégal viennent du franc CFA. Nous pouvons citer d’autres facteurs tels que : la gouvernance, la discipline budgetaire, les infrastructures, la fiscalité et le climat des affaires, le modele economique. Mais il soutient que le régime monétaire agit comme une contrainte transversale sur tous ces leviers. La monnaie n’est pas toute l’économie, mais elle en constitue le système circulatoire. Une économie productive avec une monnaie mal organisée reste fragile ; une monnaie souveraine sans production réelle perd rapidement sa valeur.

Le problème du système actuel n’est pas seulement la monnaie que nous utilisons. C’est la politique économique que nous ne pouvons pas pleinement mener à cause de son architecture.

Comment votre proposition de monnaie souveraine pourrait-elle favoriser un développement endogène et durable ?

Le Kopar n’est pas présenté dans le livre comme une solution magique. Avoir sa propre monnaie ne garantit pas automatiquement le développement, mais c’est une condition nécessaire pour disposer de l’ensemble des outils de politique économique. Elle fournit des instruments que le Sénégal pourrait utiliser de manière plus cohérente avec ses priorités économiques.

Le crédit productif : Une Banque Centrale du Sénégal pourrait mettre en place des mécanismes de refinancement ciblés en faveur des secteurs stratégiques : agriculture, transformation agroalimentaire, industrie, énergie, PME/PMI, innovation, logement ou infrastructures. L’objectif serait de réduire le coût du financement de long terme et d’orienter davantage l’épargne vers la production plutôt que vers les seuls placements liquides ou les titres publics de court terme.

Le régime de change : Le livre propose un flottement administré du Kopar, fondé sur le panier des droits de tirage spéciaux (DTS). Créés par le FMI en 1969, les DTS sont un avoir de réserve international dont la valeur repose sur cinq grandes monnaies. Le panier comprend le dollar américain, l’euro, le renminbi chinois, le yen japonais et la livre sterling. Cette architecture vise à éviter deux excès : la rigidité d’une parité fixe et l’instabilité d’un flottement intégral. Elle permettrait au taux de change d’absorber certains chocs et de mieux refléter la compétitivité de l’économie sénégalaise.

Les ressources naturelles : Les recettes de Sangomar et de Grand Tortue Ahmeyim (Samgomar réserves estimées 630 millions de barils, GTA 1 400 milliards m³ de gaz) sont envisagées comme un moyen de renforcer les réserves de change et d’appuyer la crédibilité externe de la nouvelle monnaie. Mais l’enjeu est aussi de transformer ces ressources en capacités productives : énergie moins chère, infrastructures, capital humain, industrialisation et diversification des exportations. Une monnaie souveraine n’a de sens que si elle sert une stratégie productive.

La coordination entre politique monétaire et politique budgétaire : la Banque centrale du Sénégal proposée dans le livre aurait un mandat plus large que la seule stabilité des prix : stabilité monétaire, soutien à l’emploi et au développement économique. Cela ne signifie pas monétiser sans limite les déficits.

Le livre propose au contraire des règles strictes, des plafonds, des évaluations d’impact et une transparence parlementaire pour tout financement direct d’investissements publics productifs.

Ainsi le Kopar n’a d’intérêt que s’il transforme la souveraineté monétaire en souveraineté productive : plus de crédit utile, plus d’investissement, plus d’industrialisation et plus d’emplois.




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Quelles seraient les conditions pour qu’une telle réforme monétaire soit viable et bénéfique ?

La première condition est la préparation. Une réforme monétaire de cette nature ne peut pas être improvisée. Le livre rejette explicitement la logique d’une rupture brutale. Il propose une transition organisée, avec une préparation discrète, une base juridique complète, une Banque centrale du Sénégal opérationnelle, un calendrier de substitution et une période de double circulation CFA-Kopar.

Cette préparation donne une crédibilité institutionnelle. La Banque centrale du Sénégal doit être indépendante dans l’exercice de ses fonctions, mais aussi redevable démocratiquement.

L’autre condition est la discipline macroéconomique. Le Sénégal devrait éviter trois dérives : création monétaire excessive, financement incontrôlé du déficit et perte de confiance dans la monnaie. La politique budgétaire et la politique monétaire doivent rester coordonnées, mais encadrées par des règles, des plafonds et une transparence publique.

La dernière condition est la communication et la confiance. Une monnaie repose sur la confiance collective. La transition doit donc être expliquée à l’opinion en français et dans les langues nationales, avec un calendrier public, des mécanismes de recours, un double affichage des prix et un suivi statistique transparent.

Sans appropriation populaire, la réforme resterait techniquement fragile. La réforme doit être insérée dans une stratégie économique globale. Si le Sénégal crée une monnaie nationale sans transformer son agriculture, son industrie, son énergie, son système bancaire et ses exportations, il aura changé de monnaie sans changer de modèle économique.

La souveraineté monétaire n’est donc pas une fin en soi : elle doit être l’un des instruments d’une stratégie de transformation productive. Une monnaie souveraine ne se décrète pas ; elle se prépare. Sa réussite dépend des réserves, des institutions, de la discipline, de la confiance et surtout d’une stratégie productive crédible.

La véritable garantie du Kopar sera la combinaison de cinq éléments : une économie productive, une inflation maîtrisée, un budget discipliné, des réserves suffisantes et une Banque centrale crédible.

The Conversation

Babo Amadou Ba does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

– ref. Franc CFA : un nouvel ouvrage plaide pour une monnaie souveraine au Sénégal – https://theconversation.com/franc-cfa-un-nouvel-ouvrage-plaide-pour-une-monnaie-souveraine-au-senegal-292468

Si Meta et Google investissent massivement dans les câbles de télécommunication sous-marins, ce n’est pas pour la fausse bonne raison que vous imaginez

Source: The Conversation – in French – By Olivier Chatain, Professor, Strategy and Business Policy, HEC Paris Business School


L’ESSENTIEL

  • Meta et Google investissent dans les câbles sous-marins. L’explication selon laquelle ce serait une diversification « normale » pour une entreprise de la tech ne tient pas vraiment.

  • Il faut décrypter de près les spécificités du modèle de ces deux entreprises.

  • Les deux offrent des services pour lesquels le déni de service doit être évité quoi qu’il en coûte ou presque. D’où des investissements importants, Meta prévoyant de financer un câble qui fera le tour de la planète.


Les câbles de communication sous-marins ont fait irruption dans l’actualité avec des soupçons de sabotage dans les zones de tension (mer Baltique, détroit de Taïwan). Il y eut même récemment dans le détroit d’Ormuz des menaces explicites de destruction. Ces câbles sont un pilier essentiel des communications mondiales et appartiennent très souvent à des entités privées. Comprendre pourquoi est un impératif pour tous les utilisateurs, citoyens et États.

Le réseau mondial s’est développé de manière spectaculaire avec l’essor des communications et d’Internet. Google et Meta sont à eux seuls responsables de 23 % de la bande passante installée dans la période 2020-2025 et de 32 % de celle des projets en cours (calculs de l’auteur, basé sur les données du Submarine Cable Almanac). Le projet Waterworth, dévoilé par Meta en 2025, prévoit d’installer un câble de 50 000 kilomètres autour du monde.




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Se posent donc deux questions : pourquoi Meta et Google font-ils le métier des acteurs traditionnels ? Et pourquoi les autres géants du numérique n’ont-ils pas suivi le même chemin ? En effet, ces stratégies différenciées battent en brèche l’idée faussement évidente, selon laquelle les « gros » consommateurs de bande passante seraient naturellement enclins à investir dans les « tuyaux » où passent leurs données.

Pourquoi contrôler (ou non) les « tuyaux » d’Internet ?

Cette dernière question renvoie à un sujet fondamental de la théorie de la firme : quand doit-elle produire pour elle-même (« intégration ») ou, au contraire, quand doit-elle recourir au marché ? C’est typiquement une affaire de rapport entre les coûts et les bénéfices. Du côté des coûts, intégrer, c’est utiliser des ressources qui pourraient être déployées ailleurs et introduire de la complexité dans l’organisation. Du côté des bénéfices, c’est pouvoir faire du sur-mesure et, surtout, se prémunir des comportements opportunistes de la part d’un fournisseur.

Quand l’offre est abondante et le besoin peu différencié, il n’y a pas d’intérêt à intégrer, car on peut facilement changer de fournisseur. La réponse classique à la question posée est que l’intégration verticale doit être l’exception, pas la règle. Elle survient quand le besoin de l’entreprise demande un investissement spécifique qui donnerait à un tiers un (trop) fort pouvoir de négociation. Pour s’en prémunir, il faut intégrer l’activité dans l’entreprise.

Mais alors, pourquoi Meta et Google n’utilisent-ils pas seulement les services des opérateurs de télécommunications classiques ou d’opérateurs indépendants ? Pour cela, nous devons trouver ce qui les différencie des autres membres de la Big Tech (Microsoft, Amazon…) ainsi que ce qui distingue leurs câbles de ceux des acteurs traditionnels.

Deux points communs significatifs

Qu’est-ce qui rend Meta et Google spéciaux du point de vue qui nous intéresse ? En étudiant ce qui les réunit et qui les différencie des autres entreprises (par exemple, Amazon, Netflix, Microsoft), on trouve deux points communs à Meta et à Google :

  • les contenus servis sont personnalisés en temps réel dans un fil spécifique pour chaque utilisateur en fonction des actualités et de ses recherches ;

  • leurs revenus proviennent d’une plateforme publicitaire en libre-service. Le fil vu par chaque utilisateur est personnalisé et renouvelé en permanence. En particulier, les informations peuvent provenir du monde entier, car les annonceurs ont potentiellement accès à tous les utilisateurs.

Cela fonctionne uniquement si la latence (durée de l’aller-retour des données) qui permet la fourniture de contenu est contrôlée étroitement. Toute lenteur ou déni de service ralentirait voire « tuerait » l’engagement. Et les bonnes publicités ciblées doivent être affichées dans le bon fil au bon moment, le tout à une échelle de milliards d’utilisateurs.

Dans le cas contraire, le chiffre d’affaires des deux groupes en pâtit directement. Pour une plateforme qui est fondamentalement un intermédiaire, il faut donc une combinaison unique de stabilité de la latence et de la résilience du réseau.

Des infrastructures informatiques avancées

Dans ce cas qu’apporterait la propriété des câbles ? Le bénéfice est de pouvoir être prioritaire en toute situation (en ne dépendant pas d’un fournisseur qui pourrait abuser en faisant monter les prix) et d’utiliser des protocoles propriétaires s’articulant avec le reste du réseau et des centres de données (investissements spécifiques pour la performance). Le fait que Meta et Google aient la réputation d’avoir les infrastructures informatiques les plus avancées conforte cette interprétation. Le besoin d’une telle solution chez les autres géants du numérique est plus faible.

Par exemple, Netflix peut garder des caches distribués de ses vidéos dans des centres de données situés à proximité de ses abonnés. De même, Amazon et Microsoft vendent leurs services à des utilisateurs à proximité de leurs centres de données, ce qui minimise la latence. Leurs besoins de communication mondiaux sont plus facilement satisfaits par des locations de longue durée de câbles offerts par des tiers.

De nouvelles routes résilientes ?

Les tracés de la dernière vague des projets de Meta et de Google laissent à penser qu’ils privilégient une forme de résilience. Une carte des câbles mondiaux de communication montre une vulnérabilité latente causée par leur passage dans des goulets d’étranglement qui sont les mêmes que ceux du commerce mondial.

Cela forme une ceinture dans l’hémisphère Nord : en partant de la Méditerranée, la dorsale centrale du réseau passe par l’isthme de Suez, la mer Rouge, le Bab-el-Mandeb, le détroit d’Ormuz pour les dérivations qui vont dans le golfe Persique, le détroit de Malacca, la mer de Chine méridionale et le détroit de Taïwan, avant de se diriger vers le Japon et la côte ouest nord-américaine.

Certains des derniers projets de Meta et de Google rompent avec ces tracés et évitent systématiquement tous ces goulets d’étranglement traditionnels. Le projet Waterworth de Meta relie les côtes est et ouest des États-Unis en passant par le Brésil, le cap de Bonne-Espérance (Afrique du Sud), l’Inde, le nord de l’Australie, avant de traverser l’océan Pacifique.

Les Échos, 2025.

En utilisant le réseau de Google, il est possible de faire le même trajet en sens inverse, en descendant de la Californie vers le Chili, puis de traverser le Pacifique Sud jusqu’en Australie, de rejoindre l’Afrique du Sud avant de remonter vers le Portugal et la côte est américaine. Il n’y a pas d’autre acteur qui construise un réseau créant une alternative intégrale à la dorsale traditionnelle. Ces projets sont corrélés à la géographie des centres de données de Meta et de Google et créent un maillage à l’échelle de la planète qui est moins tributaire de zones vulnérables aux aléas politiques.

Qui veut payer pour la résilience ?

Ce que révèlent ces projets, c’est une tendance à la privatisation et à la concentration de la résilience. Deux acteurs privés, de par leur taille et leur modèle d’affaires, sont plus enclins que les autres à lancer des projets qui ne seraient pas rentables pour des opérateurs traditionnels. Ces projets créent des routes alternatives qui peuvent bénéficier à tous les utilisateurs, car elles réduisent la vulnérabilité aux goulets d’étranglement.

Mais à la diversification géographique des routes répond un accroissement de la concentration de la propriété des chemins alternatifs. Cette concentration devient à son tour une source de vulnérabilité pour les utilisateurs finaux puisqu’elle crée une nouvelle dépendance qui remplace celle due à la géographie.

En l’absence de fournisseurs alternatifs, la question de la construction d’un marché de la résilience reste posée. À ce titre, le marché des câbles sous-marins représente un microcosme des questions posées par la menace de l’arsenalisation des infrastructures numériques et permet de comprendre en profondeur les mécanismes qui la rendent possible et les stratégies pour la contrer.

The Conversation

Olivier Chatain a reçu des financements de la Fondation HEC pour cette recherche. Il est chercheur associé à l’IRSEM.

– ref. Si Meta et Google investissent massivement dans les câbles de télécommunication sous-marins, ce n’est pas pour la fausse bonne raison que vous imaginez – https://theconversation.com/si-meta-et-google-investissent-massivement-dans-les-cables-de-telecommunication-sous-marins-ce-nest-pas-pour-la-fausse-bonne-raison-que-vous-imaginez-291916

Elizabeth Ire, Virginia Woolf, Debbie Harry : ces figures qui ont marqué l’histoire culturelle sont encore jugées parce qu’elles n’ont pas eu d’enfant

Source: The Conversation – in French – By Lynsey Cowlishaw, PhD Candidate in History and Culture, Media and Creative Industries, King’s College London


L’ESSENTIEL

  • Parmi tant d’autres, Elizabeth d’Angleterre, Virginia Woolf, Katharine Hepburn, Debbie Harry, dont l’œuvre ou le destin ont marqué l’histoire, n’ont jamais eu d’enfant.

  • Certaines l’ont choisi, d’autres en ont été empêchées ou n’en ont jamais eu l’occasion.

  • Leur travail ou leur position leur a-t-il coûté ce choix ? Et pourquoi cela semble-t-il avoir tant d’importance, au point d’occulter leur héritage et leurs réalisations ?


La baisse des taux de natalité dans les pays développés suscite des inquiétudes quant à l’avenir. Les responsables politiques se demandent pourquoi les femmes ont moins d’enfants. Les économistes expriment leurs inquiétudes face au vieillissement de la population. Dans ce contexte, une hypothèse reste incontestée : celle selon laquelle la maternité serait le principal événement et la principale marque d’accomplissement de la vie d’une femme.

Le taux de natalité ne baisse pas parce que les femmes souhaitent laisser de côté la maternité au profit d’autres activités. Son déclin est étroitement lié au coût du logement, au coût élevé de la garde d’enfants, à la constitution plus tardive d’un couple, aux difficultés d’accès aux traitements de PMA et au travail domestique non rémunéré qui incombe encore de manière disproportionnée aux femmes.

Mais ces deux questions se rejoignent sur un même point : aux yeux de la société, la question de la maternité doit accaparer la vie des femmes, bien plus qu’elle ne doit occuper les hommes. Cela rend la parentalité difficile à concilier avec l’ambition ou le pouvoir. Cela signifie également que lorsqu’une femme construit autre chose qu’une famille, la société peine à y voir un héritage, ce qui explique pourquoi une grande partie de ce que les femmes ont créé ou accompli finit par être oubliée ou classée sous le nom d’un homme.

Ce qui est remarquable, ce n’est pas que certaines femmes extraordinaires n’aient pas eu d’enfants, mais le prix que la société attachait au fait d’être à la fois pionnière et mère, et la manière dont elle jugeait ce prix en public tout en insistant sur le caractère privé de la décision qui le sous-tendait. Les obstacles étaient structurels ; les explications, personnelles.

Pour Elizabeth Ire, reine d’Angleterre (1558-1603), ne pas avoir d’enfant était une question de survie. Convaincue que le mariage compromettrait sa souveraineté, elle s’est forgé une image de protectrice de la nation. Elizabeth devait choisir entre subordonner sa couronne à un époux ou renoncer à avoir des enfants.

Son héritière potentielle, Arbella Stuart – arrière-arrière-petite-fille d’Henri VII et, contrairement à son cousin écossais Jacques, née sur le sol anglais – illustre l’inverse. Le même engrenage dynastique qui offrait deux options à Élisabeth n’en offrait aucune à Arbella : son corps et ses perspectives matrimoniales relevaient des affaires d’État, décidées par d’autres.

Ne pas avoir d’enfants, pourtant, ne veut pas dire que l’on ne joue pas le rôle de mère. Certaines femmes ont élevé des enfants qui n’étaient pas les leurs biologiquement ou, comme Elizabeth Ire, ont été la matriarche d’une nation, élargissant ainsi notre conception de la maternité et de l’héritage. Pourtant, on nous apprend à considérer la transmission comme quelque chose qui existe exclusivement au sein de la famille.

Autres réalisations significatives

La mémoire culturelle suggère le contraire : nous héritons également par l’influence, la création, le mentorat et les idées. Pourtant, lorsqu’une femme ne laisse pas de descendants, souvent, personne n’a d’intérêt évident à reconnaître ce travail au fil du temps. La mémoire culturelle doit se construire. Un nom reste d’actualité tant que les biographes, les archives, les galeries et le monde universitaire s’efforcent de se souvenir de ce que telle femme a laissé derrière elle.

L’œuvre de la peintre Gwen John a été attribuée, pendant près d’un siècle, à la « sœur d’Augustus John » et au « modèle de Rodin », alors même qu’Augustus avait prédit que son œuvre survivrait à la sienne (ce qui a été le cas.)

Florence Baker, belle-mère atypique pour les enfants de l’explorateur Samuel Baker, a traversé l’Afrique à ses côtés et a contribué à assurer le bon déroulement des expéditions. Baker a déclaré à la Royal Geographical Society qu’elle avait été sa partenaire dans ce travail. La Société a décerné à Samuel sa médaille d’or et la reine Victoria l’a fait chevalier. Florence, elle, n’a reçu aucune reconnaissance.

Au King’s College de Londres, la chimiste Rosalind Franklin a réalisé la radiographie qui a révélé la structure de l’ADN. Son collègue Maurice Wilkins l’a montrée aux scientifiques de Cambridge James Watson et Francis Crick à son insu et sans son consentement ; ces derniers se sont par la suite partagé un prix Nobel pour cette découverte.

À Hollywood, l’actrice oscarisée Katharine Hepburn estimait qu’elle ne pouvait pas être à la fois elle-même et la mère qu’un enfant méritait. Mae West a fait de son refus du mariage et de la maternité un élément de son numéro fétiche, incarnant une femme qui voulait fréquenter les hommes selon des conditions précises et qui ne voulait absolument pas d’enfants. Marilyn Monroe, qui souhaitait avoir des enfants et l’avait déclaré publiquement, a subi des grossesses arrêtées alors qu’Hollywood la présentait uniquement comme un objet de désir. Dans cette même industrie du cinéma, les femmes vivaient toutes une forme de pression par rapport à la question de la maternité, devant nécessairement se justifier, même quand elles avaient fait le choix de ne pas avoir d’enfant.

L’industrie musicale a imposé des exigences similaires, souvent aggravées par les circonstances. Kylie Minogue s’est montrée franche sur la façon dont la biologie et le hasard décident parfois de la question de la maternité. Debbie Harry a déclaré avoir privilégié son ambition à la maternité. La philanthropie de Dolly Parton, qui a financé des livres pour des millions d’enfants, a offert une autre forme de soutien aux jeunes générations, de la part d’une femme sans descendance biologique.

Virginia Woolf a vécu et a théorisé les conditions paradoxales auxquelles la créativité des femmes est soumise face aux contraintes de la vie domestique. Elle souhaitait avoir des enfants, mais après avoir consulté des médecins, son mari Leonard Woolf en a conclu qu’une grossesse mettrait en danger sa santé mentale, et la question a donc été tranchée sans elle.

Elle a légué au monde les ferments d’une révolution féministe, et ses propos restent d’actualité. Il y a un siècle, elle listait ce dont une femme avait besoin pour créer quoi que ce soit : son propre argent, une porte qui se ferme et du temps sur lequel personne d’autre ne peut prétendre. La plupart des femmes, soulignait-elle, disposent rarement de ces trois éléments à la fois.

Pour ma part, j’ai toujours voulu des enfants, mais le temps a passé et les partenaires se sont succédé. La stabilité financière s’est rarement concrétisée et je n’ai jamais rencontré de conditions dans lesquelles la maternité ne semblait pas exiger que je renonce à quelque chose de fondamental. J’ai passé des années à mettre en perspective la mémoire des femmes de l’histoire. Arbella Stuart n’a laissé aucun descendant biologique ; je préserve son héritage à travers mes recherches sur sa vie et mes publications en histoire publique.

Si les structures patriarcales ont contraint les femmes à faire des choix, la mémoire culturelle a aggravé le problème : la maternité traditionnelle est reconnue, tandis que les autres héritages laissés par les femmes doivent sans cesse prouver leur valeur.

Mais leur influence est omniprésente : dans les livres, les films, la musique, la politique, la mode et le monde universitaire, ainsi que dans la manière dont les générations suivantes de femmes envisagent leurs propres possibilités. Toutes les femmes ne deviennent pas mères. Mais chaque génération hérite abondamment des talents et des réalisations des femmes qui l’ont précédée.

The Conversation

Lynsey Cowlishaw ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Elizabeth Ire, Virginia Woolf, Debbie Harry : ces figures qui ont marqué l’histoire culturelle sont encore jugées parce qu’elles n’ont pas eu d’enfant – https://theconversation.com/elizabeth-ire-virginia-woolf-debbie-harry-ces-figures-qui-ont-marque-lhistoire-culturelle-sont-encore-jugees-parce-quelles-nont-pas-eu-denfant-293126