Visite à la pharmacie, dans une structure sociale, chez le généraliste… profiter des interactions du quotidien pour faire de la prévention en santé

Source: The Conversation – in French – By Remi Valter, Médecin de santé publique et addictologue, Inserm; Nantes Université

Profiter des situations de la vie courante pour faire de la prévention en santé  – quand on se rend dans une structure sociale, à la pharmacie, chez son médecin généraliste – plutôt que de ne la faire reposer que sur de grandes campagnes d’information qui alertent sur les risques de cancers, maladies cardiovasculaires, maladies infectieuses… C’est ce que prône la démarche « Making Every Contact Count » (que l’on pourrait traduire par « Profiter de chaque interaction »), développée au Royaume-Uni.


À certains moments de l’année ou de la vie – un anniversaire, un retour de vacances, un 1er janvier –, les bonnes résolutions fusent : arrêter de fumer, perdre du poids, se remettre au sport. Des moments où l’on se dit : « il faudrait peut-être changer quelque chose ». Mais souvent, la motivation initiale s’érode en quelques semaines, jusqu’à ce que ces bonnes intentions rejoignent le cimetière des résolutions oubliées.

Ce décalage entre nos intentions et nos comportements révèle une vérité inconfortable : changer nos modes de vie ne relève pas que de la simple volonté individuelle. Et si la solution ne résidait pas dans ces grands moments de décision, mais dans des milliers de micro-interactions du quotidien ?

Une prévention en santé encore trop limitée

En France, quand on parle de prévention, on pense spontanément vaccination et dépistage. Ces actions sont essentielles, mais elles ne représentent qu’une partie de ce qui détermine notre santé. Ce ne sont pas seulement les maladies qui nous rendent malades, mais aussi notre environnement et nos habitudes du quotidien : ce que nous mangeons, notre niveau d’activité physique, nos consommations.

Les données du Global Burden of Disease sont sans appel : les facteurs comportementaux – alimentation, activité physique, tabac, alcool – représentent une part majeure du fardeau mondial de morbidité. En France, leur poids est aussi économique : le coût social du tabac est estimé à environ 156 milliards d’euros par an, et celui de l’alcool à près de 100 milliards.

Pourtant, la prévention reste encore largement présentée comme une affaire de responsabilité individuelle, alors que nos comportements sont profondément façonnés par nos environnements. Les lieux où nous vivons, travaillons, faisons nos courses, nous déplaçons influencent nos choix bien plus que notre seule volonté : offre alimentaire, aménagement urbain, politiques de prix, régulation de la publicité.

En pratique, la prévention est régulièrement affichée comme une priorité. Mais les rapports récents de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS), de la Cour des comptes ou encore du Haut Conseil pour l’avenir de l’assurance maladie dressent un constat récurrent : elle reste sous-financée, fragmentée et insuffisamment intégrée aux pratiques. Autrement dit, une ambition largement partagée… mais encore peu transformante.

Faire de chaque contact une opportunité

Dès 1986, la Charte d’Ottawa rappelait une évidence souvent oubliée : la santé ne dépend pas uniquement des choix individuels. Elle est aussi le produit des environnements dans lesquels nous vivons, des politiques publiques qui structurent nos sociétés. Parmi ses cinq axes d’action, l’un invite à réorienter les services de santé vers la prévention – c’est précisément là que s’inscrit la démarche MECC, « Making Every Contact Count » (que l’on pourrait traduire par « Profiter de chaque interaction »), développée au Royaume-Uni.

Concrètement, cette démarche repose sur la formation de professionnels déjà en contact avec la population afin qu’ils puissent engager, lorsque cela est pertinent, des conversations brèves autour de la santé et orienter vers des ressources adaptées.

Elle cible un large éventail de déterminants : tabac, alimentation, activité physique, alcool, santé mentale et bien-être. Elle concerne aujourd’hui un large éventail d’acteurs tels que – agents des collectivités territoriales, infirmiers, intervenants associatifs, kinésithérapeutes, médecins, pharmaciens et travailleurs sociaux – et s’applique dans des structures variées, telles que les associations, les hôpitaux, les pharmacies, les services sociaux ou les structures de soins primaires.

En pratique, elle se traduit par des formations aux interventions brèves, des outils d’aide à la conversation, des annuaires de ressources locales et parfois l’intégration de questions de prévention dans les logiciels métiers. Si les professionnels reconnaissent largement la valeur de l’approche, la mise en œuvre reste variable selon les organisations et une standardisation de la formation est souvent identifiée comme un levier essentiel.

L’objectif n’est pas de transformer chaque professionnel en expert de la prévention, mais de lui permettre de repérer les occasions favorables et d’engager un dialogue adapté à la situation de chacun, dans une logique également promue par les travaux de l’Organisation mondiale de la santé sur les interventions brèves.

L’idée est simple : faire de chaque interaction un levier potentiel de santé. Concrètement, cela peut prendre des formes multiples comme :

– à la pharmacie : « Est-ce que vous arrivez à marcher un peu dans la semaine ? » ;

– en consultation : « Et le tabac, vous en êtes où en ce moment ? » ;

– à l’accueil d’une structure sociale : « Vous arrivez à dormir correctement ces temps-ci ? ».

Il ne s’agit pas d’ajouter du temps, mais de changer de posture. Une question bienveillante, une remarque adaptée peuvent suffire à ouvrir un dialogue, à amorcer une réflexion, voire une orientation.

Les synthèses de la littérature scientifique suggèrent que ces interventions brèves peuvent augmenter l’activité physique, améliorer certains comportements alimentaires et contribuer à réduire les consommations d’alcool ou de tabac.

Parler bénéfices plutôt que risques

Longtemps, la prévention a parlé le langage du risque : risque cardiovasculaire, risque de cancer, risque d’infection. Mais cette approche atteint vite ses limites. Nous ne sommes pas des décideurs parfaitement rationnels : nous privilégions le présent, avons du mal à modifier nos routines, et sommes fortement influencés par notre entourage.

Mettre en avant des bénéfices immédiats s’avère souvent bien plus efficace que d’évoquer des risques lointains. Mais plus encore, l’enjeu est de partir de ce qui compte pour la personne : mieux dormir, avoir plus d’énergie, être plus disponible pour ses proches. Ce sont ces ressorts-là – propres à chacun – qu’une conversation bien conduite peut faire émerger, bien plus qu’un message de prévention standardisé.

Certains moments – un anniversaire, un symptôme, un changement de traitement – sont particulièrement propices à ces conversations : les Anglo-Saxons parlent de teachable moments (que l’on pourrait traduire par des « moments propices à l’apprentissage »), ces instants où la personne est plus réceptive qu’à l’ordinaire.

Le paradoxe de Rose : petits changements, grand impact

Dans les années 1980, l’épidémiologiste Geoffrey Rose formulait une idée puissante : dans une population, ce ne sont pas forcément les personnes les plus à risque qui contribuent le plus au nombre total de malades. Ce sont souvent les personnes à risque modéré – moins exposées individuellement, mais bien plus nombreuses – qui, collectivement, représentent la part la plus importante des cas. Autrement dit, de petits changements chez beaucoup de gens ont un impact bien plus important que de grands changements chez quelques individus à haut risque.

C’est la logique même de MECC « Making Every Contact Count » (« Profiter de chaque interaction ») : des micro-interventions, répétées et diffusées largement, qui déplacent progressivement le niveau de santé d’une population tout entière. L’effet des interventions brèves sur chaque individu peut sembler modeste – mais multiplié par des milliers de contacts quotidiens, l’impact devient massif.

Et si la prévention devenait l’affaire de tous ?

Cette approche invite aussi à repenser qui fait de la prévention. Les opportunités de contact avec la population dépassent largement le cadre des consultations médicales. À l’image des gestes de premiers secours ou des formations aux premiers secours en santé mentale, on peut imaginer une prévention portée par un ensemble large : professionnels de la santé bien sûr, mais aussi acteurs du social, de l’éducation, du sport, du monde du travail.

Dans un système de santé sous tension, cette approche peut sembler difficile à mettre en œuvre. Mais elle ne repose pas sur du temps supplémentaire – elle repose sur une posture différente. Des outils simples, comme les 5A pour « Ask, Advise, Assess, Assist, Arrange » (que l’on pourrait traduire par « Poser des questions, conseiller, évaluer, aider/soutenir, organiser »), proposent un cadre pour engager ces conversations : interroger sur les habitudes de santé, informer sans imposer, évaluer la motivation de la personne, l’accompagner dans ses premiers pas et orienter, si besoin, vers des ressources adaptées. Ces étapes ne supposent pas une consultation spécifique – elles peuvent s’inscrire dans quelques échanges d’un rendez-vous ordinaire.

Du système aux pratiques : le défi français

Cette vision interroge profondément notre manière de penser la prévention. D’un côté, une approche centrée sur des programmes, des campagnes, des dispositifs. De l’autre, une approche intégrée, diffuse, ancrée dans les interactions quotidiennes. Les deux ne s’opposent pas. Elles se complètent.

La démarche MECC « Making Every Contact Count » (« Profiter de chaque interaction ») ne dispense pas d’agir sur les déterminants structurels – environnement, alimentation, aménagement urbain, conditions de travail, politiques fiscales… Elle permet d’agir maintenant, à l’échelle de chaque rencontre.

La prévention ne se décrète pas, elle se pratique. Et si plutôt que d’attendre la prochaine bonne résolution ou le prochain 1er janvier, nous apprenions à la voir aussi dans les moments ordinaires où chaque interaction devient une opportunité ?

The Conversation

Remi Valter est membre de la Société francophone de tabacologie.

ref. Visite à la pharmacie, dans une structure sociale, chez le généraliste… profiter des interactions du quotidien pour faire de la prévention en santé – https://theconversation.com/visite-a-la-pharmacie-dans-une-structure-sociale-chez-le-generaliste-profiter-des-interactions-du-quotidien-pour-faire-de-la-prevention-en-sante-283326

Les contestations anti‑LGBTQIA2S+ bousculent la mission démocratique des lieux culturels

Source: The Conversation – in French – By Lucile Dartois, Doctorante en cotutelle à l’Université du Québec à Montréal (département de sociologie) et à l’Université de Lorraine en France (psychologie), Université du Québec à Montréal (UQAM)

Alors que bibliothèques et musées multiplient les initiatives pour mieux représenter les communautés LGBTQIA2S+, ces institutions font l’objet de contestations qui bousculent leur mission démocratique.


Les bibliothèques, musées et autres espaces culturels occupent une place particulière dans la vie démocratique. Au-delà de la diffusion des savoirs et des activités culturelles, ils favorisent l’accès à l’information, la participation citoyenne et la représentation de la diversité sociale et culturelle.

Depuis plusieurs années, ces institutions proposent ainsi différentes initiatives visant à mieux faire connaître les réalités des communautés LGBTQIA2S+, qu’il s’agisse d’expositions artistiques, d’activités éducatives ou de la mise en valeur d’ouvrages portant sur la diversité des modèles familiaux par exemple.

Or, ces initiatives font l’objet de contestations récurrentes.

Quand bibliothèques et musées deviennent des terrains de contestation

Au Québec comme ailleurs en Amérique du Nord et en Europe, des bibliothèques et autres lieux culturels ont été visés par des plaintes, des campagnes de pression ou des manifestations contre la place accordée aux réalités LGBTQIA2S+.

Au Québec, les mobilisations contre l’Heure du conte animée par une drag queen en 2022 et 2023, et contre l’exposition Unique en son genre au musée de la Civilisation à Québec constituent des moments charnières de ces controverses. Elles illustrent à la fois des tentatives de censure d’objets culturels et la réactivation de discours hostiles envers les minorités sexuelles et de genre.




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Les contestations prennent aussi des formes variées, plus ordinaires et moins médiatisées : demandes de retrait de livres, critiques d’expositions ou d’activités, plaintes adressées aux institutions, mais aussi, comme en témoignent des personnes professionnelles rencontrées dans le cadre de cette étude, remarques hostiles, actes d’intimidation ou gestes symboliques visant les signes de soutien aux communautés LGBTQIA2S+.

Les mouvements « anti-genre »

Plus largement, ces contestations s’inscrivent dans un contexte marqué par la montée de mouvements dits « anti-genre », opposés aux avancées féministes et aux droits des communautés LGBTQIA2S+. Les argumentaires (« stop grooming children », « pour les droits des parents », « au nom de la protection des enfants ») s’inscrivent dans des répertoires discursifs anciens et transnationaux. Ils instrumentalisent la figure de l’enfant pour légitimer des argumentaires d’exclusion.

Une drag queen lit un conte à des enfants
À l’occasion de l’« Heure du conte avec une drag Queen », Barbada lit un conte à des enfants à la Grande Bibliothèque.
(Courtoisie de Jennifer Ricard), CC BY

Les contestations anti-LGBTQIA2S+ dans les espaces culturels remettent en cause deux de leurs composantes démocratiques importantes : celle d’inclure et de représenter une pluralité de voix, dont les voix marginalisées, et celle de constituer des espaces exempts de toute forme de « censure idéologique, politique ou religieuse ».




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Une recherche pour éclairer la situation

C’est pour documenter cette situation préoccupante qu’en 2024-2025, le Centre de Prévention de la Radicalisation menant à la violence (nouvellement renommé Villes sans violence) a mené une recherche en partenariat avec l’UQAM. Elle a notamment pris la forme d’entrevues menées auprès de 15 personnes professionnelles au sein d’institutions culturelles au Québec : bibliothèques, musées et organismes culturels LGBTQIA2S+. Il s’agissait de mieux comprendre les répercussions de la haine anti-LGBTQIA2S+ sur le fonctionnement des institutions culturelles et sur celles et ceux qui y travaillent.

L’analyse issue des entrevues permet de comprendre comment les personnes qui travaillent au sein d’institutions culturelles perçoivent et comprennent les contestations anti-LGBTQIA2S+ des dernières années. Trois registres d’interprétation de ces contestations se dégagent.

Ces trois registres s’entrecroisent dans les discours et les pratiques, à la fois des personnes professionnelles et des institutions elles-mêmes. Ils constituent des cadres de référence multiples à partir desquels se construisent les réponses apportées aux contestations. Leur articulation génère des arbitrages et des dilemmes éthiques récurrents autour de la liberté d’expression, de l’inclusion et, plus largement, du rôle des institutions culturelles en démocratie.

1. Le registre pluraliste

Dans ce premier registre, les personnes professionnelles rappellent que la mission première des espaces culturels est de permettre la coexistence de points de vue divergents au sein de l’espace public. Une professionnelle dira par exemple : « c’est correct là, ça suscite des… des échanges, des discussions ».

Les contestations anti-LGBTQIA2S+ sont alors susceptibles d’être interprétées comme l’expression d’un désaccord dans une démocratie pluraliste. Ici, les contestations ne sont pas seulement perçues par les personnes professionnelles comme des perturbations, mais aussi comme des « tests » de la capacité de l’institution à maintenir un espace de dialogue ouvert, où « toutes les voix doivent pouvoir s’exprimer », comme le précise une bibliothécaire dans le cadre des entretiens.




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Cependant, cette posture de neutralité peut conduire à traiter certaines contestations comme de simples désaccords entre points de vue, au titre de la liberté d’expression. Dans ce cadre, les espaces culturels risquent de banaliser des propos pouvant relever de discours discriminatoires ou haineux, comme s’ils relevaient d’une « opinion comme une autre ». Il en résulte, pour les personnes professionnelles, un questionnement sur leur posture pédagogique : comment favoriser le dialogue, la réflexion et l’expression des points de vue, sans banaliser des propos discriminatoires ou haineux ?

2. Le registre inclusif

Dans le deuxième registre, les contestations sont interprétées comme l’expression de dynamiques d’exclusion et de haine envers les communautés LGBTQIA2S+. Elles ne relèvent pas d’un simple désaccord, mais de rapports de pouvoir structurels qui mettent en cause les principes d’équité et d’inclusion.

Dans cette perspective, l’enjeu, selon les personnes professionnelles, consiste à réaffirmer des valeurs d’ouverture et de diversité, à préserver des conditions d’accès équitables à l’espace culturel et à lutter contre les mécanismes d’exclusion. Bref, elles ne se perçoivent plus seulement comme les garantes d’un espace culturel pluraliste, mais aussi comme des actrices engagées dans la défense de l’inclusion des communautés marginalisées. Pour l’une d’elles, les bibliothèques devraient ainsi constituer des « oasis de sécurité pour tous les laissés pour compte ».


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3. Le registre de la prudence institutionnelle

Dans le troisième registre, les contestations anti-LGBTQIA2S+ sont appréhendées comme des situations à risque, susceptibles de générer des tensions internes et des controverses publiques. Ce registre relève davantage des logiques institutionnelles que des discours explicites des personnes rencontrées.

Ici, les contestations sont moins interprétées en termes de dissensus démocratique (registre pluraliste) ou de discrimination (registre inclusif) que comme des problèmes de gestion de crise. Les réponses privilégiées peuvent alors consister à atténuer les situations controversées ou à limiter la visibilité de certains sujets afin de prévenir l’escalade des conflits.

Ce registre fait l’objet de critiques importantes de la part des personnes interviewées. Plusieurs d’entre elles soulignent l’écart entre les valeurs d’inclusion affichées par les institutions et certaines pratiques d’évitement, notamment face à des sujets jugés sensibles. Cette logique d’évitement (annuler une activité par anticipation d’une potentielle controverse, par exemple) est alors vécue comme une forme d’autocensure institutionnelle, voire de désengagement.

Débats fondamentaux sur la démocratie

En fait, les contestations observées dans les espaces culturels renvoient à des dynamiques plus larges qui traversent aujourd’hui nos démocraties.

On se situe à l’intersection de deux impératifs démocratiques susceptibles d’entrer en contradiction : le pluralisme, qui suppose d’accueillir la diversité des points de vue et de garantir le débat public, et l’inclusion, qui vise à reconnaître et protéger la participation de groupes historiquement marginalisés et à lutter contre les formes de discrimination et de haine qui les vise.

Dans un contexte marqué par la circulation et la normalisation de discours conservateurs et réactionnaires, ces rapports se reconfigurent. Certains registres contestataires se réapproprient le langage même du pluralisme – au premier rang duquel la liberté d’expression – pour disqualifier des initiatives inclusives. Ces prises de position passent fréquemment par des formes discursives euphémisées, empruntant les codes du plaidoyer, ce qui contribue à atténuer leur charge haineuse tout en réactivant des logiques de stigmatisation. Ce déplacement contribue à brouiller les frontières entre critique légitime et discours discriminatoire, voire haineux.

Dans ce contexte, les espaces culturels sont amenés à arbitrer en permanence entre ces différentes conceptions de la démocratie, sans qu’aucune ne s’impose de manière stable ou univoque. Ils apparaissent alors comme de véritables laboratoires démocratiques, où se négocient concrètement les frontières entre pluralisme, inclusion et régulation institutionnelle.

La Conversation Canada

La recherche a été menée au sein du Centre de Prévention de la Radicalisation menant à la violence (nouvellement renommé Villes sans violence), un organisme québécois engagé dans la prévention de l’extrémisme violent et des actes à caractère haineux. L’analyse se base sur des entrevues auprès de 15 personnes travaillant au sein d’institutions culturelles au Québec. La recherche a été financée par l’équipe Recherche et Action sur les Polarisations Sociales (RAPS), en partenariat avec Stéphanie Tremblay, professeure titulaire au Département de sciences des religions à l’UQAM.

ref. Les contestations anti‑LGBTQIA2S+ bousculent la mission démocratique des lieux culturels – https://theconversation.com/les-contestations-anti-lgbtqia2s-bousculent-la-mission-democratique-des-lieux-culturels-284392

La Colombie va-t-elle basculer à l’ultradroite ?

Source: The Conversation – in French – By Hugo Corten, Doctorant en sciences politiques, Université Libre de Bruxelles (ULB)


Ce qu’il faut retenir :

  • Abelardo de la Espriella, candidat anti-establishment, a créé la surprise au premier tour de l’élection présidentielle colombienne en devançant la gauche.

  • Le bilan du président sortant Gustavo Petro est lourdement terni par l’échec de sa politique de « paix totale » (Paz Total).

  • Face à celui qui promet la tronçonneuse économique et une politique ultrarépressive, son adversaire au second tour, Iván Cepeda, successeur désigné de Petro, joue la carte judiciaire.


Aux yeux des observateurs de la vie politique colombienne, un tel triomphe aurait sans doute paru relever d’une divagation fiévreuse : le 31 mai, à mesure que le précompte se précisait, la tendance se confirmait pourtant bel et bien. Le candidat d’ultradroite, Abelardo de la Espriella, n’était pas seulement en train de dépasser la droite traditionnelle, il était en train de l’écraser ; il n’allait pas seulement talonner la gauche unitaire, mais bien la devancer.

L’avocat pénaliste de 47 ans, autodénommé El Tigre (le Tigre), s’érige donc en grand vainqueur de ce premier tour, et en favori pour le second tour prévu le dimanche 21 juin face au candidat de la gauche, Iván Cepeda.

La surprise de la Espriella

Encore relativement peu connu du grand public il y a quelques mois, de la Espriella a réussi à attirer 43,74 % des suffrages. En deuxième position, Iván Cepeda, sénateur du Pacto Histórico et héritier du président actuel Gustavo Petro, en a obtenu 40,9 %. Un record pour un candidat de gauche au premier tour de l’élection présidentielle, mais une déception au regard de l’écart entre les ambitions affichées pendant la campagne et ses presque 675 000 voix de retard. En troisième position, la grande perdante de ce scrutin, Paloma Valencia, sénatrice du Centro Democrático (droite conservatrice), obtient seulement 6,92 % des suffrages, soit 1 639 685 voix.

Depuis le début de la campagne, la quasi-totalité des sondages donnait Iván Cepeda en tête. Derrière lui devait se jouer un coude-à-coude serré entre la vieille droite oligarchique incarnée par Valencia et la nouvelle droite anti-establishment (antisystème) – ou, du moins, se présentant comme telle. La réalité du vote a, une fois encore, dépassé la fiction des sondages.

La gauche trop triomphaliste ?

L’espoir parcourait les mouvements de gauche : l’élection pouvait être remportée dès le premier tour. Il faut dire que le mandat de Gustavo Petro a laissé quelques marqueurs forts pour son électorat : hausse du salaire minimum, protection accrue des travailleuses et travailleurs, extension de la couverture retraite, une réforme agraire enfin mise en marche.

Sur la scène internationale, la Colombie s’est par ailleurs constituée comme porte-voix de l’anti-impérialisme et des puissances écologiques du Sud global. Ainsi, il a inlassablement dénoncé la politique israélienne à Gaza, qu’il qualifie de génocide – à l’instar de nombreuses ONG israéliennes et internationales ainsi que de la Commission d’enquête internationale indépendante de l’ONU –, et rompu ses relations avec Israël. Il a également pris en charge l’organisation de la COP16 sur la biodiversité à Calí en 2024.

Toutefois, outre ces points de satisfaction, des scandales majeurs ont lourdement entaché ce premier mandat progressiste de l’histoire colombienne : corruption, dépassements de plafonds de campagne, détournements de fonds publics, abus de pouvoir, mais aussi une grave crise du système de santé.

L’échec le plus lourd, ou du moins le plus central dans la perspective présidentielle, se situe assurément sur le plan de la sécurité. L’approche de Paz Total prônée par Petro et Cepeda, qui consistait à négocier avec l’ensemble des groupes armés, n’a donné lieu à aucune démobilisation d’ampleur. Plus embarrassant encore, elle permit aux organisations criminelles d’étendre leur contrôle sur de vastes pans du territoire. Si le taux d’homicides ne s’en est pas vu affecté – il est resté stable –, les déplacements forcés, les enlèvements et les extorsions ont connu une nette recrudescence. Dans un pays où la sécurité et la corruption figurent parmi les premières places sur la liste des préoccupations de l’électorat, il faisait peu de doute que cet héritage sécuritaire pèserait lourd sur la candidature de Cepeda.

Il semble pourtant que le Pacto Histórico n’ait pas pris la juste mesure de la situation ; ni sur cet héritage, ni sur l’état réel de l’échiquier politique national. Car la coalition progressiste a actuellement prise sur moins du quart du Sénat, et moins du cinquième de la Chambre. Elle reste lourdement minoritaire, et donc dépendante de ses alliances avec les forces du centre et de la droite modérée. Or ses relations avec ces formations se sont âprement distendues ces trois dernières années. À cause de visions politiques divergentes, certes, mais aussi du fait de l’usure provoquée par les coups de sang du président Petro – dont le conseil des ministres télévisé de février 2025 a constitué le point d’acmé. Le Pacto Histórico s’est progressivement retrouvé isolé. Un isolement qui pourrait coûter cher à son candidat au second tour.

Virage à l’extrême pour la droite conservatrice

De son côté, la droite a connu ses propres tumultes internes. Après quatre années passées à l’écart des responsabilités, ses figures de proue se sont engagées dans une course à la surenchère sécuritaire, en dénonçant le laxisme – voire l’accointance – du gouvernement à l’égard des guérillas et des narcotrafiquants.

À l’issue d’une consultation interne – dont de la Espriella avait été exclu –, c’est Paloma Valencia, option déjà radicale, qui fut désignée candidate officielle de son camp. Petite-fille d’un ancien président (Guillermo León Valencia Muñoz, 1962-1966), sa candidature incarnait la continuité avec la main de fer de l’uribisme, (courant hégémonique de la droite depuis plus d’une vingtaine d’années, du nom d’Alvaro Uribe, président de 2002 à 2010), mais en une version modernisée : une femme était candidate, et son colistier, Juan Oviedo, était ouvertement homosexuel.

De la Espriella, lui, a joué la carte inverse : celle de l’outsider politique animé d’une virilité masculine exubérante. Durant sa campagne, le « Tigre » a multiplié les railleries contre la politique politicienne, les saillies homophobes, les insultes misogynes, les comportements harcelants, mais aussi les procès – plus d’une centaine – intentés à l’encontre des journalistes trop peu conciliants à son goût.

Il s’est parallèlement engagé à « étriper la gauche » et à envoyer ses opposants politiques dans les geôles états-uniennes. C’est donc cette option-là, l’ultradroite virile anti-establishment, qui a devancé de près de 37 % la droite conservatrice d’appareil.

Recompositions et dynamiques politiques de l’entre-deux-tours

Iván Cepeda et Abelardo de la Espriella représentent donc deux profils opposés, tant sur le fond que sur la forme, tant par leur histoire que par leurs propositions. D’un côté, un tempérament stoïque, mesuré, entré dans la vie publique après l’assassinat en 1994 de son père, le sénateur communiste Manuel Cepeda, par des paramilitaires d’extrême droite (groupes armés privés ayant mené une campagne systématique d’extermination visant les militants de gauche dans les années 1980 et 1990). Iván Cepeda s’est ensuite engagé dans une carrière au Congrès comme porte-voix des victimes de crimes d’État. De l’autre, un tempérament histrionique, impulsif, tapageur, ayant fait fortune comme avocat de paramilitaires, de leurs alliés politiques et de plusieurs figures de la criminalité économique.

L’un promet la poursuite de programmes sociaux et de négociations avec les groupes armés, l’autre des allègements des impôts pour les entreprises, une baisse de 40 % des dépenses de l’État, la construction de dix mégaprisons et la prise de contrôle sur la totalité du territoire national dans les 100 jours suivant son entrée à la Casa de Nariño.

La dynamique de report de voix entre ces adversaires est, a priori, favorable à de la Espriella. Sans grande surprise, la perdante Paloma Valencia a appelé à voter pour ce dernier. Un appel relayé au niveau régional par ses alliés du continent : Donald Trump aux États-Unis, Javier Milei en Argentine, Nayib Bukele au Salvador, ou encore Daniel Noboa en Équateur.

Entre cette option ultradroitière et l’option sociale-démocrate de Cepeda, les forces du centre et du centre droit ont, comme ailleurs et souvent, quelques difficultés à s’orienter. Sergio Fajardo par exemple, arrivé en quatrième position après avoir recueilli plus d’un million de voix, a explicitement exclu toute adhésion à ces « deux extrêmes ». Toutefois, un accord avec quelques figures importantes du centre a été conclu ce mardi à Bogota.

À quelques jours du scrutin, aucun débat n’a encore eu lieu. De la Espriella poursuit ses provocations et ses insultes, et multiplie les visuels produits par IA le mettant en scène comme sauveur de la nation. Cepeda a quant à lui opté pour une méthode distincte, bien qu’offensive également. Le 11 juin, il a déposé une plainte auprès des autorités compétentes à l’encontre de la Espriella pour crimes contre l’humanité, association de malfaiteurs aggravée, financement du terrorisme et enrichissement illicite – toutes accusations fondées sur la proximité du candidat avec les paramilitaires.

Le premier mise sur l’hostilité à l’égard du pétrisme en agitant le chiffon rouge du « castro-chavisme » ; le second parie sur la prise de conscience du caractère scabreux, voire mafieux, de son adversaire pour mobiliser parmi les abstentionnistes, mais aussi pour rediriger une partie de l’électorat en sa faveur.

Or, à ce jeu-là, il n’est pas certain que la gauche l’emporte. Car comme le résultat du premier tour l’a confirmé, la haine, le mépris, les insultes et les agressions ne sont pas, en eux-mêmes, des repoussoirs. Dans un contexte de montée en tension sécuritaire, bien dirigés et bien investis, ces éléments s’avèrent au contraire capables de générer des rentes électorales considérables – plus importantes semble-t-il que l’amélioration des conditions matérielles d’existence. Reste à savoir si cette dynamique suffira à porter celui qui promet la tronçonneuse de Milei et des paramilitaires jusqu’à la Casa de Nariño, ou si le second tour marquera au contraire la constitution tardive d’un front uni face à l’ultradroite.

The Conversation

Hugo Corten a reçu des financements du Fonds de la Recherche Scientifique (FNRS)

ref. La Colombie va-t-elle basculer à l’ultradroite ? – https://theconversation.com/la-colombie-va-t-elle-basculer-a-lultradroite-285493

Vague de chaleur : les poules pondent moins d’œufs et des œufs plus petits

Source: The Conversation – in French – By Anne Collin-Chenot, Chercheuse à l’Inrae au sein du laboratoire en Biologie des oiseaux et aviculture, Inrae

C’est une des nombreuses conséquences des vagues de chaleur plus fréquentes et plus intenses liées au changement climatique : les poules pondent moins d’œufs, des œufs plus petits et plus fragiles. Mais alors que les épisodes caniculaires se généralisent, de nombreux chercheurs à travers le monde tâchent de trouver comment rendre les poules et les poulets plus résilients à la chaleur, car leur viande et leurs œufs demeurent parmi les sources de protéines animales les plus populaires et les moins gourmandes en ressources.


Les humains ne sont pas les seuls à tâcher bon gré mal gré de s’adapter aux fortes chaleurs. Les poules modifient également leur comportement et leur métabolisme pour faire face à la hausse des températures, dont le ressenti dépend aussi de l’humidité et de la vitesse de l’air.

Comment les poules essaient-elles de s’adapter à la chaleur ?

Contrairement à nous, les poules n’ont pas de glandes sudoripares fonctionnelles facilitant leur thermorégulation par la transpiration, et leur plumage est isolant. Pour se rafraîchir, elles vont donc généralement s’étaler sur le sol et mettre en place une hyperventilation respiratoire qui leur permet d’évacuer de l’eau et, par cette évaporation, de la chaleur.

Elles limitent ainsi l’augmentation de leur température interne. Elles vont également rechercher la fraîcheur (par exemple, l’ombre en plein air et les courants d’air) et augmenter leur consommation d’eau.

En parallèle, elles vont aussi tenter de limiter la production de chaleur en diminuant leur consommation d’aliments. Elles vont de plus allouer moins d’énergie et de nutriments à la formation d’œufs afin de préserver leurs fonctions vitales quand elles sont soumises aux fortes chaleurs et au stress oxydant induit.

Ces modifications comportementales et métaboliques auront cependant lieu à des degrés divers, en fonction de la durée et de l’intensité du coup de chaleur et de la possibilité d’avoir des phases de récupération plus fraîches la nuit.

Moins d’œufs et des œufs plus petits

La capacité des poules à produire des œufs peut également être affectée différemment en fonction des conditions d’ambiance. Avec 32 °C en continu au lieu de 22 °C habituellement, nous notons, en conditions expérimentales, une baisse de production d’œufs de 15 à 30 %. Cependant, en cas de chaleur cyclique mimant des variations jour-nuit et laissant des périodes de récupération assez fraîches, la production globale n’est pas modifiée.

Mais lors de cette exposition non continue, le poids total des œufs et celui de ses différents composants sont quand même affectés. La coquille de l’œuf risque d’être rapidement fragilisée, car la quantité de calcium ingérée par l’animal à travers sa consommation d’aliments est diminuée, et son utilisation altérée.

Nous notons de fait une diminution de la disponibilité du calcium sanguin due à l’augmentation de l’expiration de CO₂ liée à l’hyperventilation respiratoire. C’est pourquoi une supplémentation en calcium au-delà de celui apporté par l’aliment est nécessaire pour préserver le capital calcique de la poule et la qualité de la coquille d’œuf. Cette altération du poids de coquille a lieu dès les premiers jours d’exposition à la chaleur en cas d’exposition continue. On note également une diminution de la quantité de blanc d’œuf (albumen) riche en protéines et en eau.

En ce qui concerne le jaune d’œuf, une diminution de poids s’opère également, mais de manière moins abrupte, en raison de modifications métaboliques de plus long terme : c’est le foie qui synthétise les composants lipidiques du jaune d’œuf avant leur stockage au niveau de l’appareil reproducteur dans l’ovaire de la poule en amont de la ponte.

Au final, le poids moyen de l’œuf sera altéré. On note ainsi des diminutions de poids d’œuf de 0,4 à 1 gramme par degré Celsius, au-dessus de 25 °C de température ambiante.

D’autres impacts de la chaleur

La forte augmentation des températures ambiantes provoque aussi d’autres impacts délétères pour la santé des poules en élevage. Une exposition prolongée à des températures très élevées (42 °C) se révèle létale pour les poules dont la température interne se stabilise normalement autour de 41 °C. C’est également le cas lorsque la température s’élève au-delà de 44 °C.

Dans des situations moins extrêmes, la consommation d’eau par abreuvement plus importante peut conduire à des fientes plus humides. Cette humidité au niveau du sol doit être surveillée pour éviter le développement de pathogènes et le risque de pododermatite qui abîme les pattes de l’animal.

La mise en place de brume (diffusion de très fines gouttelettes d’eau dans l’air du bâtiment d’élevage) peut également accentuer le phénomène d’humidité au sol si la ventilation n’est pas correctement gérée. En effet, les micro-gouttelettes contribuent à abaisser la température ressentie par les volailles en absorbant de la chaleur, mais elles doivent être évacuées du bâtiment par la ventilation en même temps que l’air chargé.

Chez le poulet de chair, destiné à la consommation de viande, il a également été montré que l’intégrité du tube digestif pouvait être altérée par de fortes chaleurs. Cela peut donc avoir une incidence sur les diarrhées, l’état de la litière, la prolifération de pathogènes…

Nous savons également que le changement climatique risque d’augmenter la fréquence d’exposition à certains pathogènes (parasites, virus, bactéries…), avec une possible expansion de leurs zones de présence.

Des protéines animales toujours plus populaires

Malgré ces menaces qui pèsent sur l’élevage de poules pondeuses et de poulets de chair, les œufs comme la viande de poulet restent des protéines éminemment populaires à travers le monde, à commencer par la France. La viande de volaille y est désormais la viande la plus consommée.

Cela s’explique notamment par son prix abordable, ses qualités nutritionnelles, la diversité des formes de produits de grande consommation proposés, l’absence d’interdit religieux pesant sur ces aliments. Nous pouvons également citer leur empreinte carbone faible ainsi que la rapidité de la croissance des poulets, le peu de terre, d’eau et d’énergie nécessaires à son élevage, comparés aux systèmes d’élevage produisant des viandes rouges.

La production de poulet de chair est cependant, elle aussi, largement affectée par les périodes de forte chaleur, avec une baisse de croissance de ces animaux liée à la diminution de leur consommation d’aliments ainsi qu’à des modifications de leur comportement et de leur métabolisme. Cette réalité engendre donc une durée d’élevage potentiellement plus longue et une augmentation des coûts de production.

L’adaptation de ces élevages au changement climatique est donc l’objet de beaucoup d’attention de la part des éleveurs eux-mêmes, mais également des scientifiques, qui proposent des solutions en collaboration avec les filières.

Travailler sur les conditions d’élevage et les systèmes d’alerte des éleveurs

Pour cela, un premier axe de recherches vise à optimiser les conditions de l’élevage afin de minimiser les risques. Cela concerne notamment le transport des animaux pour les poulets de chair. Plus globalement sont à l’étude de nouvelles stratégies de ventilation des bâtiments, afin de favoriser les pertes de chaleur des animaux par convection, tout comme la brumisation, où un savant équilibre est à trouver pour ne pas trop humidifier la litière, ce qui générerait la prolifération de pathogènes.

Nourrir les poules pendant les périodes les plus fraîches de la journée ou de la nuit en inversant le programme lumineux demeurent d’autres leviers d’actions. Ce sont des pratiques anciennes qui ont fait leurs preuves pour limiter l’impact du coup de chaleur sur les animaux.

Pour les élevages en plein air, favoriser les zones d’ombre et un microclimat autour du bâtiment avec la plantation d’arbres est une autre piste.

Du côté des éleveurs, l’amélioration des systèmes d’alerte est une autre voie de progrès, d’une part, avec des systèmes audio et vidéo permettant de déceler très précocement des modifications de comportement des animaux et, d’autre part, grâce à des alertes météo pour anticiper les vagues de chaleur et prendre les mesures appropriées sur l’élevage.

Les recherches sur les différentes races

L’espèce Gallus gallus est élevée pour la production d’œufs et/ou de viande partout dans le monde. Une autre piste pour adapter les élevages aux fortes chaleurs est donc de se pencher sur les races qui, à travers le monde, sont susceptibles de mieux tolérer la chaleur. Il s’agit de réaliser des croisements d’animaux qui sont plus performants dans des conditions d’élevages plus difficiles, notamment en matière de température.

Ces thématiques sont travaillées par certains collaborateurs de l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae), notamment au Centre d’excellence régionale sur les sciences aviaires (Cersa) (Université de Lomé, Togo). Une piste concerne les animaux qui ont des caractéristiques de plumage favorables aux pertes de chaleur par la peau, comme les races à cou nu ou les races à gène frisé ou, encore, les races dont les caractéristiques en matière de dissipation de la chaleur sont intéressantes.

Des recherches ont également été menées à l’Inrae sur des races qui ont des propriétés d’immunité et de résistance à la chaleur intéressantes, comme la race égyptienne Fayoumi. Mais une limite apparaît souvent dans ces études : si ces races sont plus résilientes face aux fortes chaleurs, elles ont souvent des performances de ponte moindres, et leurs capacités d’adaptation à des variations de température liées aux aléas climatiques (et non uniquement à la chaleur) restent à évaluer.

Les scientifiques travaillent également sur les aliments qui pourraient être intéressants en cas de fortes chaleurs, notamment avec l’utilisation de plantes riches en antioxydants.

Les recherches sur l’embryogenèse

De nombreuses recherches réalisées en conditions expérimentales contrôlées ont en outre été réalisées pendant l’incubation des œufs afin de modifier l’expression des gènes impliqués dans la tolérance à la chaleur à moyen terme. C’est l’enjeu du projet SOLEIL, qui étudie comment la température d’incubation à des périodes précises du développement de l’embryon peut favoriser cette résilience, en collaboration avec l’Institut technique des filières avicole, cunicole et piscicole (Itavi) et des coopératives agricoles. Ces travaux sont pour l’instant principalement réalisés sur des poulets de chair, car la mortalité y est plus marquée en cas de forte chaleur.

Étudier la manière dont les poulets peuvent mieux s’adapter à la chaleur reste néanmoins quelque chose de complexe, notamment parce qu’il faut tenir compte d’un panel de facteurs. Il faut que les poulets continuent d’être résistants également à des baisses de température, notamment l’hiver si les animaux ont accès au plein air.

Il faut aussi avoir en tête que la tolérance thermique du poulet n’est pas la même en fonction de son âge. Il va être sensible au froid au début de sa croissance, c’est pour cela que l’on chauffe les bâtiments accueillant des poussins. En fin d’élevage, en revanche, le poulet de chair est plus vulnérable à la chaleur. Certaines études évaluent donc la possibilité d’acclimater précocement les poulets de chair à des variations de température et de faire le lien avec la multiperformance des animaux (croissance et efficacité alimentaire, santé, bien-être, impacts environnementaux et pour l’éleveur et pour les filières en général).

La recherche travaille ainsi sur de nombreux leviers qui sont aussi divers que complémentaires. C’est nécessaire, car, pour les poules et les poulets comme pour les humains, aucune solution miracle n’existe face au changement climatique. Une seule certitude demeure : les canicules sont vouées à être de plus en plus nombreuses, et il est donc primordial d’étudier et de mettre en pratique différentes façons d’atténuer leurs effets.


Angélique Travel, cheffe de projet santé et hygiène en production avicole et cunicole à l’Institut technique des filières avicole, cunicole et piscicole (Itavi, Paris) a participé à la rédaction de cet article.

The Conversation

Anne Collin-Chenot a reçu des financements de l’ANR, de l’Union Européenne, d’Adisseo, de DSM et de l’ANSES.

Sonia Metayer-Coustard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Vague de chaleur : les poules pondent moins d’œufs et des œufs plus petits – https://theconversation.com/vague-de-chaleur-les-poules-pondent-moins-doeufs-et-des-ufs-plus-petits-284846

L’accord de paix avec l’Iran doit exiger la libération de Narges Mohammadi et des autres prisonniers d’opinion

Source: The Conversation – in French – By Shadi Rouhshahbaz, PhD Candidate, Peace and Conflict Studies, The University of Melbourne; University of Newcastle

Narges Mohammadi, Nobel de la paix 2023, reste aujourd’hui privée de liberté et dans un état de santé précaire, placée sous surveillance médicale et sécuritaire à son domicile de Téhéran après avoir frôlé la mort en détention.
Compte X Narges Foundation

Alors que Washington et le régime des mollahs ont signé un accord pour mettre fin à près de quatre mois de conflit, le sort de la militante des droits humains Narges Mohammadi, pourtant figure emblématique de la lutte pour la liberté en Iran, demeure un angle mort des discussions.


Peu de femmes iraniennes sont aussi reconnues pour leur combat en faveur de la liberté en Iran que Narges Mohammadi, lauréate entre autres distinctions du prix Nobel de la paix du prix Andreï Sakharov, du Prix Olof Palme et des prix PEN et Unesco pour la liberté de la presse. Pourtant, son sort, de même que celui des autres prisonniers politiques iraniens, n’inquiète guère les responsables politiques qui pourraient agir en faveur de sa libération.

Lors des négociations qui ont abouti à la signature, ce 18 juin, d’un protocole d’accord entre l’administration Trump et les autorités de Téhéran pour mettre fin à leur guerre après près de quatre mois de conflit, le cas de Mohammadi n’a, selon toute vraisemblance, jamais été soulevé. L’Iran ne s’est pas engagé à libérer les prisonniers politiques, et rien n’indique que la partie américaine ait formulé une telle exigence au cours des discussions.

Il y a un peu plus d’un mois, Mohammadi luttait pour sa vie. Âgée de 54 ans, la militante a possiblement subi deux crises cardiaques alors qu’elle était détenue dans le nord du pays. Après deux semaines d’efforts pour obtenir l’accès à des soins médicaux, elle a obtenu une libération conditionnelle contre une caution exorbitante et a été admise dans un hôpital de la capitale. À la mi-mai, elle a été transférée depuis le service de soins intensifs où elle se trouvait à son domicile à Téhéran, où elle demeure placée sous surveillance médicale et étroite protection sécuritaire.

Lutter contre le régime

Depuis plus de vingt ans, Mohammadi s’emploie à documenter et à dénoncer les atteintes aux droits humains commises par le régime iranien. Parmi celles-ci figurent le recours à la peine de mort comme outil de contrôle social, ainsi que l’utilisation de la torture et de ce qu’elle nomme la « torture blanche » – soit l’isolement carcéral prolongé. Elle s’est également élevée contre un système d’apartheid de genre visant à brider le corps et la parole des femmes.

À la tête du Centre des défenseurs des droits de l’homme, une ONG iranienne, elle a documenté les abus, soutenu les prisonniers d’opinion et leurs familles, et milité pour l’abolition des exécutions et de l’isolement cellulaire. Pendant ses rares périodes de liberté, et surtout en prison, elle a poursuivi son travail sans relâche, recueillant les récits d’autres détenues pour en faire un réquisitoire contre l’État carcéral.

Arrêtée à au moins treize reprises depuis 1998, la dernière fois remontant à décembre 2025, Mohammadi a été condamnée, au total, à plus de 40 ans de prison.

Elle fait partie des milliers de prisonniers d’opinion que compte l’Iran. Depuis des décennies, les autorités iraniennes procèdent en toute impunité à des arrestations arbitraires à grande échelle. Elles ont arrêté aussi bien des adversaires réels du régime que des dissidents présumés, ainsi que des « prisonniers pour dettes » (ceux qui ne sont pas en mesure de s’acquitter de leurs obligations financières).

Face à la vague de contestation populaire qui a déferlé sur l’Iran fin 2025 et début 2026, les autorités ont procédé à l’interpellation de plus de 50 000 personnes, parmi lesquelles figuraient des défenseurs des droits de l’homme, des avocats, des professionnels de santé, des étudiants et même des enfants. On estime que des milliers d’autres ont été arrêtées depuis le début de la guerre.

Un grand nombre de ces prisonniers sont incarcérés dans des centres de détention secrets et non officiels gérés par les services de sécurité et de renseignement, où ils sont soumis à des tortures visant à leur extorquer des aveux. Certains encourent désormais la peine capitale.

Amnesty International estime qu’au moins 2 159 personnes ont été exécutées en Iran en 2025, soit plus du double du total enregistré en 2024. Depuis le début de la guerre, l’organisation indique qu’au moins 36 personnes ont été exécutées sur la base d’accusations à caractère politique.

Au nom de qui négocie-t-on la paix ?

L’administration Trump œuvre actuellement à la conclusion d’un nouveau « grand accord » avec Téhéran, qui promet d’apaiser les tensions actuelles, de rouvrir le détroit d’Ormuz et de contraindre l’Iran à renoncer à son programme nucléaire.

Depuis des décennies, les puissances occidentales suivent le même schéma de négociations avec l’Iran. Ces pourparlers ont tendance à se concentrer sur les instruments de la puissance dure : arsenal militaire, niveaux d’enrichissement de l’uranium, régime des sanctions, dissuasion. En revanche, ce qui est rarement abordé lors de ces négociations avec l’Iran, c’est le sort des prisonniers politiques ou l’importance des droits des femmes et des droits humains en général.

Les gouvernements, les institutions multilatérales et les médias affichent souvent leur solidarité symbolique avec le peuple iranien. Pourtant, lorsqu’ils disposent réellement d’un moyen de pression sur Téhéran dans le cadre des négociations, les dirigeants occidentaux invoquent volontiers « l’équilibre » et le « pragmatisme » – reléguant les droits humains au rang de préoccupation subsidiaire.

Mohammadi a passé des années à décortiquer, preuves à l’appui, les rouages de la répression en Iran. De sa cellule de prison, elle a été l’une des porte-voix les plus écoutées du mouvement « Femme, Vie, Liberté ». Mais elle n’a jamais siégé à la table des négociations. Ce phénomène dépasse l’Iran. Dans les conflits à travers le monde, des femmes comme Mohammadi sont saluées comme les « voix de la liberté », tout en étant largement exclues des instances où se décident les cessez-le-feu et les transitions politiques.

Les données des Nations unies et diverses études indépendantes continuent de montrer que les femmes restent dramatiquement sous-représentées en tant que négociatrices, médiatrices et signataires dans les processus de paix, malgré des décennies d’engagement en faveur de la diplomatie et de la recherche de la paix.

Ce que les négociateurs de paix devraient exiger

Après la signature de l’accord de paix provisoire, les négociations avec l’Iran entreront dans une phase plus délicate, axée sur le programme nucléaire de Téhéran.

Les Occidentaux gagneraient toutefois à clarifier la nature de la paix qu’ils entendent bâtir, et à quel prix. La « stabilité » ne saurait être acquise au détriment de l’appareil répressif qui a failli coûter la vie à Mohammadi et qui a tué tant d’autres au fil des ans.

Un accord de paix durable avec l’Iran ne devrait pas se limiter à un simple arrangement en matière de sécurité, mais constituer un cadre plus large de gouvernance et de sécurité humaine. Il faudrait commencer par exiger de l’Iran qu’il libère les prisonniers politiques, y compris Mohammadi.

Les négociateurs pourraient également tenter d’obtenir des engagements qui permettraient les progrès suivants :

Il ne sera pas facile d’amener le régime à accepter ces conditions. Mais si la communauté internationale a su faire preuve d’une inventivité remarquable dans l’édification d’un arsenal de sanctions, elle peut tout aussi bien mobiliser cette même ingéniosité pour placer ces exigences dans un accord qui se veut porteur de paix.

Honorer Narges Mohammadi ne saurait se réduire à la publication d’un communiqué de soutien ou à l’attribution d’une nouvelle distinction. C’est insister sur le fait que son combat définit ce qui est acceptable dans tout accord avec Téhéran. Cela signifie également veiller à ce que les défenseurs des droits des femmes aient leur place à la table des négociations.

The Conversation

Shadi Rouhshahbaz est associée au sein du groupe de réflexion Metafuture, conseillère principale en consolidation de la paix à l’Agency for Peacebuilding et ambassadrice de la paix de la Commission européenne au sein de One Young World. Elle a été boursière du programme « Women Peacemaker » 2023 à la Kroc School for International Peace and Justice de l’université de San Diego, ainsi que boursière du programme « Nuclear Disarmament Next Generation Foresight Practitioner » 2023 à la School of International Futures. Elle a également fondé en 2019 PeaceMentors, la première initiative de consolidation de la paix menée par des jeunes femmes en Iran.

ref. L’accord de paix avec l’Iran doit exiger la libération de Narges Mohammadi et des autres prisonniers d’opinion – https://theconversation.com/laccord-de-paix-avec-liran-doit-exiger-la-liberation-de-narges-mohammadi-et-des-autres-prisonniers-dopinion-285611

À Polytechnique, des diplômés dénoncent l’emprise des industriels sur les formations : coup d’éclat ou réveil écologique de fond ?

Source: The Conversation – in French – By Morgan Meyer, Directeur de recherche CNRS, sociologue, Mines Paris – PSL

Dans la prestigieuse École polytechnique, la dernière cérémonie de remise des diplômes a été perturbée par un groupe d’étudiants dénonçant l’influence de grands groupes sur les formations et les ravages de l’industrie sur l’environnement. Une action qui s’inscrit dans le sillage d’une série de prises de parole et de manifestations depuis 2020. Dans quelle mesure ce type de mobilisations marque-t-il un tournant dans l’engagement étudiant ?


Vendredi 12 juin 2026, un groupe d’élèves a fortement perturbé la cérémonie de remise de diplômes de l’École polytechnique. Portant des masques à l’effigie de Patrick Pouyanné (PDG de Total) et de Bernard Arnault (PDG de LVMH), les jeunes diplômés ont critiqué l’emprise, au sein de leur école, des « intérêts économiques et industriels qui participent aux ravages sociaux, écologiques et militaires ».

Après quelques heures seulement, de nombreux articles sur l’évènement ont été relayés dans les médias et les réseaux sociaux – une des vidéos de la scène compte déjà plus de 100 000 vues. On y entend notamment le slogan scandé par les manifestants :

« Et un, et deux, et trois degrés, pour Patrick Pouyanné ! »

La directrice générale de Polytechnique, Laura Chaubard, a immédiatement condamné la perturbation, estimant que le groupe ne « représente que lui-même » et qu’il a « instrumentalisé » la remise de diplôme.

L’histoire récente montre toutefois que la trentaine d’élèves qui ont manifesté vendredi dernier – sur les environ 500 présents – ne représente pas que « lui-même ». On se rappelle des mobilisations étudiantes contre l’implantation d’un centre R&D de Total sur leur campus (2000-2021), des pétitions et tribunes contre le projet d’un centre de recherche LVMH (2022), ou encore des élèves de Polytechnique qui ont signé le Manifeste étudiant pour un réveil écologique.

On se rappelle aussi que, dans une dizaine de grandes écoles, notamment les Mines de Paris et Sciences Po, des étudiants ont critiqué l’emprise de banques « polluantes » sur leurs formations (2024).

Reprenons aussi les discours très critiques de certaines promotions d’élèves de Polytechnique lors de leur remise de diplôme en 2022. Les accusations ont été, ici aussi, frontales et sans réserve : l’industrie, le capitalisme, l’école et la formation des élèves furent directement et conjointement critiqués. Les discours décrivaient la formation à Polytechnique comme « biaisée » et critiquaient un système devenu « dysfonctionnel ».

Un hacking politique

Si les jeunes diplômés des grandes écoles qui pointent du doigt publiquement certains groupes industriels ne représentent donc pas seulement « eux-mêmes », qu’en est-il de la critique de l’« instrumentalisation » ? La directrice générale de Polytechnique a raison sur ce point : la trentaine d’élèves a en effet détourné la remise de diplôme à des fins politiques. On comprend tout à fait sa réaction, comme celle – il faut le souligner – des nombreux élèves qui n’ont pas applaudi l’interruption.

Car le contraste est colossal. D’un côté, une remise de diplôme est un évènement festif et positif. C’est un rituel qui souligne la réussite. De l’autre, une critique radicale, politique et personnelle vient troubler cette ambiance festive. Mais ce n’est pas seulement ce contraste de forme qui explique le caractère explosif de l’action. C’est aussi le lieu de la scène : une grande école à qui on va souvent accoler des termes comme « prestigieux » et « élite ».

Si à cela on rajoute le fait que Polytechnique est une grande école militaire – et que les élèves ont un « devoir de réserve » qui les empêche de s’exprimer publiquement – tous les ingrédients sont réunis pour expliquer le retentissement médiatique actuel. Une école d’ingénieur qui forme de « bons soldats » capables de trouver des solutions aux problèmes actuels voit d’un mauvais œil des militants masqués qui vont « poser problème » en dénonçant l’emprise des grands groupes sur leur école.

Les nombreux commentaires postés en réaction aux vidéos diffusés sur les réseaux montrent que la perturbation ne fait pas l’unanimité. D’un côté, de nombreux internautes soulignent le « courage » des jeunes diplômés et leur lancent des « bravo ». De l’autre, les manifestants sont accusés d’être « hypocrites », car ils n’ont pas refusé leur diplôme ou quitté l’école.

Qualifiant la perturbation de « révolution bourgeoise », de nombreux commentaires supposent que les manifestants vont, dans le futur, travailler dans le même type de groupes qu’ils dénoncent et rouler en « Ferrari ».

Qu’est-ce qui a changé depuis 2022 ?

Qu’est-ce qui a changé depuis le discours très remarqué des huit « déserteurs » d’AgroParisTech lors de leur remise de diplôme – discours qui a instauré un nouveau phénomène au sein des grandes écoles : le « hacking » des remises de diplôme à des fins politiques ?

« Des étudiants d’AgroParisTech refusent les “jobs destructeurs” promus par leur école » (Le Parisien, 2022).

D’un côté, les perturbations et discours critiques se ressemblent au fil des années. On observe un certain goût pour la mise en scène ; une critique systémique assez franche, parfois radicale ; une focale sur les questions écologiques et climatiques, et des directions qui n’apprécient guère les perturbations. Mais, de l’autre, la critique a aussi évolué. Par exemple, au sein d’écoles dans lesquelles la critique était beaucoup moins radicale et audible, on va aussi observer de vives manifestations, comme cela a été le cas en novembre 2024 aux Mines de Paris.

Ensuite, les stratégies et le répertoire des mobilisations étudiantes se sont considérablement élargis. Si la parole reste le vecteur essentiel lors des mobilisations, s’y ajoute dorénavant une variété d’autres gestes, comme mettre des masques, déchirer son diplôme, ou encore démissionner avant de recevoir son diplôme.

Les discussions actuelles (et passées) ne se résument pas à une friction entre science et politique. Car ces discussions touchent à la substance même de ce qu’est un ingénieur. L’identité « classique » de l’ingénieur est celle d’une figure qui contrôle, qui conçoit des solutions et qui évacue toute forme d’affect et de politique.

Les mobilisations de plus en plus nombreuses et variées des jeunes diplômés montrent qu’une nouvelle identité est en train de concurrencer cette identité classique : une figure « écologiste », plus réflexive, plus critique, plus engagée, qui met en scène l’affect et le politique.

Les ingénieurs ne se laissent plus mettre dans une case.

The Conversation

Morgan Meyer ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. À Polytechnique, des diplômés dénoncent l’emprise des industriels sur les formations : coup d’éclat ou réveil écologique de fond ? – https://theconversation.com/a-polytechnique-des-diplomes-denoncent-lemprise-des-industriels-sur-les-formations-coup-declat-ou-reveil-ecologique-de-fond-285432

Peut-on (vraiment) améliorer ses réflexes ? Ou, pourquoi on ne devrait pas parler d’« arrêt réflexe » au football

Source: The Conversation – France in French (2) – By Laura Wallard, Maitresse de conférences des Universités, chercheuse au LAMIH UMR CNRS 8201, Université Polytechnique des Hauts-de-France; INSA Hauts-de-France

Maintenant que la Coupe du monde masculine de football a démarré, vous avez peut-être déjà regardé au moins un match. Si un gardien réalise un arrêt spectaculaire où il arrive à capter la balle alors que l’attaquant est très proche de sa cage, il y a fort à parier que le commentateur qualifie ce geste d’« arrêt réflexe ». Mais s’agit-il vraiment d’un réflexe au sens biologique du terme ?


La notion de réflexe est encore trop souvent utilisée de manière inadaptée. Ce malapropisme, très fréquent dans le domaine sportif (football, handball, sports de combat, etc.), s’illustre notamment chez les entraîneurs ou les formateurs par des expressions telles que « il faut adopter les bons réflexes » ou « il faut améliorer ses réflexes ». Ces exemples montrent qu’aujourd’hui encore beaucoup de personnes n’utilisent pas le bon terme, par manque d’informations, et commettent ainsi très souvent cette erreur lexicale.

Qu’est-ce qu’un réflexe ? De manière générale, l’organisme humain est capable de produire une grande variété de mouvements. Trois grands types de mouvements se différencient selon le niveau d’implication du système nerveux central (encéphale et moelle épinière) qui a pour fonction, notamment, d’organiser les commandes motrices.

Cette organisation hiérarchisée permet ainsi de caractériser et de déterminer ces trois niveaux de mouvements, et cela en fonction de leur complexité.

Le mouvement volontaire

Un mouvement dit volontaire est un mouvement consciemment programmé, exécuté et contrôlé de manière intentionnelle par des séquences motrices complexes générées par les centres nerveux supérieurs (comme le cerveau).

Sa réalisation relève principalement de quatre étapes : la phase de réception des stimulations sensorielles (sensation), de leur intégration et traitement (perception), la phase de préparation et de planification qui se base sur l’analyse multisensorielle du contexte et la prise de décision, celle de programmation regroupant l’ensemble des stratégies motrices et le choix de l’acte moteur et, enfin, la phase d’exécution comportant l’initiation, le contrôle, l’ajustement et la finalité du mouvement.

Ces différentes étapes illustrent la capacité du sujet à percevoir une information et à agir en conséquence plus ou moins rapidement selon son niveau d’expertise. Concrètement, plus le sujet est expert, plus son temps de réaction (entre la perception et l’action) sera court.

Les mouvements volontaires, tels que saisir un objet, pousser un ballon du pied ou arrêter un pénalty sont acquis et donc très perfectibles, grâce à l’apprentissage et à l’expérience du sujet. L’ensemble de ces mouvements volontaires sont automatisables grâce à la répétition et l’entraînement.

Le mouvement automatique

Un mouvement automatique ou automatisé constitue une habileté motrice créée et affinée par la répétition de l’acte moteur (mouvement volontaire) illustrant notamment le contrôle efficient du mouvement et l’expertise du sujet, et cela, de la rapidité de la prise d’information à l’exécution du mouvement (temps de réaction). Ce processus d’automatisation repose sur l’effet de l’apprentissage procédural, fruit de la pratique. Il devient dans ce cas stéréotypé et reproductible.

Sa faible latence fait que, très souvent, les personnes font l’erreur de parler de réflexes alors que ce n’en est pas un. C’est le cas pour « l’arrêt réflexe » du gardien de but, l’esquive en boxe ou lorsque l’on met les mains en avant ou en arrière lors d’une chute.

Claude Bonnet, professeur de psychologie cognitive expérimentale, explicite cette notion pour la première fois en 1986 :

« L’automaticité d’un geste est considérée comme acquise lorsqu’il peut se réaliser à bas niveau de vigilance, sans intention (sans y penser), avec une grande efficacité et qu’il résiste aux modifications. L’attention libérée s’oriente alors vers un niveau hiérarchique plus élevé de l’organisation de l’action, le plus souvent, la planification s’étend plus loin dans le futur. »

La marche constitue un exemple très concret de mouvement automatique. Nous sommes en effet capables, sauf cas particulier, de marcher tout en parlant sans devoir réfléchir aux contractions musculaires nécessaires pour avancer.

Le mouvement réflexe

Le mouvement dit réflexe représente les mouvements les plus élémentaires de la motricité. Contrairement aux mouvements volontaires et automatiques, qui nécessitent une décision consciente, les réflexes se déclenchent automatiquement afin de protéger l’organisme ou de maintenir son équilibre (par exemple, le retrait de la main si l’on touche une surface trop chaude).

Il est possible de les définir comme des réponses motrices innées, c’est-à-dire non acquises par la pratique et l’apprentissage. Ces réponses motrices innées sont provoquées par des stimuli sensoriels spécifiques alimentant des circuits spinaux courts et non contrôlés par la volonté.

Les mouvements réflexes s’assimilent donc à une réponse motrice involontaire, rapide et prévisible, à savoir stéréotypée en réponse à un stimulus. Il est impossible de les contrôler et encore moins de les maîtriser spécifiquement, et cela, bien que les réflexes fassent partie intégrante de la motricité. Leur fonction principale est de permettre une réaction d’urgence face à un événement qui peut nuire à l’intégrité physique de l’individu. C’est pourquoi la réponse motrice est très rapide. La toux, l’éternuement, le clignement des yeux constituent autant d’exemples d’actions réflexes.

Les réflexes sont généralement inconscients et associés le plus souvent à des fonctions dites « automatiques ». En effet, « certaines actions réflexes prennent progressivement l’allure d’actions nées de l’habitude et ne peuvent guère s’en distinguer » (Charles Darwin, 1872). C’est pourquoi la distinction avec le mouvement automatique s’avère parfois difficile, car celui-ci est souvent assimilé, de manière erronée, à un réflexe.

Fruit de l’entraînement et du traitement de l’information

Le langage d’un certain nombre de formateurs ou d’entraîneurs ne dit pas autre chose lorsqu’il propose à un sujet « d’améliorer » ses réflexes, alors qu’il lui propose en réalité de diminuer son temps de réaction nécessaire à l’apport d’une réponse à un stimulus donné.

Fruit d’un entraînement intensif ou d’une pratique quotidienne, habituelle, le mouvement automatique se révèle généralement plus complexe. Ce que l’on nomme de manière erronée « réflexe » est en réalité la production d’un mouvement très rapide, et le plus souvent efficace, surtout chez l’expert. Ce mouvement est aussi le fruit d’un traitement de l’information. Par exemple, lors d’un pénalty, le gardien de but anticipe la trajectoire supposée du ballon par la prise en compte de l’orientation de la course d’élan du tireur, de la pose du pied d’appui, de l’orientation du buste, etc.

Alors, non, nous ne pouvons pas améliorer nos réflexes. En revanche, grâce à l’entraînement, nous pouvons sans problème travailler sur nos réponses motrices automatisées (Cf. plus haut, mouvement volontaire et mouvement automatique) par l’amélioration de notre temps de réaction, à savoir la vitesse à laquelle notre cerveau détecte une information et décide d’agir, mais également par notre capacité à exécuter rapidement et efficacement un mouvement adapté à la situation.

Dire qu’une personne a de bons réflexes est tout à fait inapproprié. L’action du sujet soi-disant doté de bons réflexes relève en fait de l’anticipation et de la prédiction de trajectoire. Le cerveau est un générateur d’hypothèses, il est en effet capable de prédiction. Cela permet ainsi au sujet la mise en place de gestes préparatoires, d’ajustements posturaux anticipés intégrant dans la production de l’action les conséquences sensorielles attendues de cette action. Le sujet va donc anticiper sur les conséquences de l’action en utilisant la mémoire du passé, et plus particulièrement ici la mémoire dite procédurale. C’est ce qui fait notamment la différence entre un sujet novice et un sujet expert.

The Conversation

Laura Wallard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Peut-on (vraiment) améliorer ses réflexes ? Ou, pourquoi on ne devrait pas parler d’« arrêt réflexe » au football – https://theconversation.com/peut-on-vraiment-ameliorer-ses-reflexes-ou-pourquoi-on-ne-devrait-pas-parler-d-arret-reflexe-au-football-285009

Briser le rêve : comment et quand les conflits entre entrepreneurs-cofondateurs conduisent à leurs intentions de départ

Source: The Conversation – France (in French) – By Rahman Ullah, Assistant Professor of International Negotiation, IÉSEG School of Management

Entre les fondateurs d’une entreprise, que ce soit ou non une start-up, des conflits peuvent survenir. Comment faire pour qu’ils ne mettent pas en péril la firme ? Certaines dissensions sont-elles plus susceptibles que d’autres de déboucher sur des difficultés pour la firme ? Et comment bien réguler les différends ?


Les start-up dirigées par une équipe surpassent généralement les start-up individuelles en termes de rentabilité, de croissance et de succès global. Cependant, malgré leur potentiel, elles restent vulnérables à l’échec en raison des départs des cofondateurs. Près de 40 % des équipes entrepreneuriales voient au moins un de leurs membres quitter l’aventure dans les cinq ans.

Si le départ de certains cofondateurs peut avoir des conséquences limitées, voire s’avérer bénéfique dans certaines situations, celui d’un cofondateur détenant des connaissances, des compétences entrepreneuriales uniques ou des relations essentielles à l’entreprise peut entraîner une perte de ces ressources et ainsi fragiliser l’avantage concurrentiel, la croissance, voire la survie de la firme.

En dépit de leur importance, on sait encore assez peu de choses sur les facteurs à l’origine de la rupture des équipes entrepreneuriales, sur les motifs de départ des cofondateurs, ainsi que sur les moyens d’éviter ces situations, quand cela est possible, souhaitable et nécessaire. Notre étude au Pakistan a examiné comment et quand différents types de conflits entre entrepreneurs-cofondateurs influencent leur intention de quitter l’entreprise.




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Des équipes aux origines diverses

Le conflit est un produit naturel des interactions sociales, caractérisé par des désaccords ou des incompatibilités interpersonnelles résultant de différences d’opinions, de souhaits ou de désirs incompatibles et de conflits de personnalités.

Les équipes entrepreneuriales regroupent souvent des personnes avec des compétences, expertises et expériences complémentaires. Cette diversité peut être une source de créativité, innovation, et prise de décision efficace. Cependant, elle peut aussi provoquer des désaccords concernant les priorités ou choix stratégiques, voire la direction future de l’entreprise – augmentant ainsi la possibilité de conflits entre cofondateurs.

De plus, contrairement aux équipes des entreprises plus établies, les équipes de start-up évoluent dans un environnement de travail très stressant, caractérisé par une supervision formelle limitée, des frontières de fonctions mal définies, des charges de travail importantes, ainsi que des changements fréquents dans les objectifs – le fameux pivot –, les stratégies et les responsabilités des uns et des autres. L’ensemble de ces caractéristiques accentue l’incertitude.

Un risque sous-estimé ?

Dans de telles conditions, le conflit devient un aspect inévitable des interactions quotidiennes entre les entrepreneurs. Ce conflit engendre des tensions et des incompatibilités au sein du groupe des cofondateurs, et peut même nuire au bien-être des entrepreneurs. Par conséquent, cette menace cruciale est souvent sous-estimée alors que non seulement elle compromet la cohésion de l’équipe, mais accroît également l’envie de certains pionniers de quitter la start-up.

Trois types principaux de conflits peuvent être identifiés :

  • le conflit de tâche fait référence aux désaccords concernant le contenu et les résultats finaux des tâches. Par exemple, lorsque des cofondateurs ne sont pas d’accord sur l’orientation stratégique de l’entreprise, comme choisir entre privilégier une croissance rapide ou la qualité de leur produit ;
  • le conflit de processus concerne les désaccords sur la manière dont les tâches doivent être exécutées. Cela peut inclure des désaccords quant à la logistique, les rôles et responsabilités, les délais, ou même l’autorité décisionnelle des fondateurs. Par exemple, deux entrepreneurs peuvent ne pas être d’accord sur le choix du responsable d’un projet ou sur la répartition des tâches ;

  • le conflit relationnel est une incompatibilité entre des individus, due à des différences de personnalités, de styles de communication ou de valeurs (culturelles, religieuses, politiques ou personnelles). Par exemple, lorsque les styles de communication, les personnalités ou les valeurs des cofondateurs s’opposent, une antipathie mutuelle peut se développer, entraînant des tensions personnelles et des confrontations fréquentes.

Le rôle des émotions négatives

Notre recherche, basée sur une étude de 178 entrepreneurs au Pakistan, a examiné comment et quand ces types de conflits peuvent conduire les fondateurs à quitter l’entreprise en analysant le rôle médiateur des émotions négatives (par exemple, la colère, la peur, la culpabilité et la frustration).

Nous avons ensuite étudié l’effet tampon de l’intelligence émotionnelle (IE) de l’entrepreneur, qui peut être définie comme la capacité à gérer ses propres émotions ainsi que celles des autres.

Nos résultats ont révélé que tous les conflits n’affectent pas de la même manière les intentions de départ des entrepreneurs. Par exemple, les conflits liés aux tâches et aux processus ne poussent pas directement les entrepreneurs à vouloir quitter l’entreprise. Cependant, ils peuvent provoquer des émotions négatives qui augmentent la probabilité que les fondateurs quittent la société. En revanche, les conflits relationnels augmentent directement les intentions de départ des cofondateurs, les émotions négatives amplifiant encore cet effet.

Notre étude a confirmé que l’intelligence émotionnelle aide les entrepreneurs à réguler leurs émotions négatives lors de ces conflits. L’affect négatif est réduit de cette façon et, par conséquent, cela diminue les intentions des entrepreneurs de quitter l’entreprise.

Ces résultats soulignent ainsi l’importance des dynamiques interpersonnelles et des compétences émotionnelles pour la pérennité et le succès des nouvelles entreprises. Cela présente également plusieurs recommandations concrètes pour les start-up, les incubateurs et les écosystèmes entrepreneuriaux au Pakistan, en France et au-delà.

Par exemple, nos résultats suggèrent que :

  • pour les incubateurs et les programmes de formation destinés aux entrepreneurs, il serait judicieux de doter les fondateurs des outils nécessaires pour distinguer les types de conflits et répondre aux désaccords de manière constructive plutôt qu’émotionnelle. Par exemple, un désaccord sur le segment de clientèle à cibler ou les fonctionnalités du produit à prioriser reflète un conflit de tâche et peut être résolu par une discussion basée sur des preuves ; tandis que la frustration liée au style de communication d’un cofondateur, comme se sentir ignoré ou critiqué, représente un conflit relationnel et nécessite une écoute attentive et une clarification des attentes plutôt qu’un débat sur les faits ;
Fnege Media 2022.
  • ces programmes de formation devraient également inclure des ateliers sur la régulation des émotions et la résilience pour aider les entrepreneurs à atténuer les effets négatifs des conflits. Apprendre aux cofondateurs à gérer leurs émotions négatives peut contribuer à réduire les départs impulsifs ou évitables ;

  • plus largement, l’intelligence émotionnelle devrait être considérée comme aussi essentielle que l’intelligence cognitive dans la formation entrepreneuriale. Les écoles de commerce et les incubateurs gagneraient à intégrer la formation à l’IE dans le développement des équipes et du leadership ;

  • les cofondateurs évaluent les compétences émotionnelles lors de la mise en place des équipes et s’engagent dans un coaching en intelligence émotionnelle ou des exercices de réflexion pour prévenir les conflits destructeurs et les départs prématurés ;

  • dès la constitution de leur équipe de start-up, les fondateurs devraient s’accorder sur des procédures de départ respectueuses sur le plan émotionnel ainsi que sur des délais de résolution des conflits afin de minimiser les décisions de départ impulsives pouvant mettre en danger l’entreprise.

Notre étude souligne donc que, bien que le conflit soit inévitable dans les équipes de start-up, la manière dont les émotions sont gérées peut déterminer s’il devient une source d’innovation ou de dissolution.

The Conversation

Rahman Ullah ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Briser le rêve : comment et quand les conflits entre entrepreneurs-cofondateurs conduisent à leurs intentions de départ – https://theconversation.com/briser-le-reve-comment-et-quand-les-conflits-entre-entrepreneurs-cofondateurs-conduisent-a-leurs-intentions-de-depart-276644

Pourquoi les impressionnistes aimaient-ils tant peindre des jardins ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Clare Willsdon, Professor of the History of Western Art, University of Glasgow

*Femme à l’ombrelle dans un jardin* (1875), de Pierre-Auguste Renoir. Thyssen-Bornemisza Museum (Espagne)

Des dahlias qui déploient leurs couleurs vers le ciel ; des roses trémières autour d’un enfant qui joue ; des paysans qui s’occupent de leurs choux ; des nénuphars parsemant la surface d’un étang… le « jardin impressionniste » immortalise tous ces instants et bien d’autres encore. Mais pourquoi Monet, Renoir, Morisot, Pissarro et leurs collègues étaient-ils autant attirés par les jardins ?


Dans mon livre In the Gardens of Impressionism (non traduit en français, NDLR), j’analyse les raisons pour lesquelles les peintres impressionnistes étaient obnubilés par les jardins.

Une des réponses réside dans l’omniprésence et l’intensité sensorielle des jardins de la seconde moitié du XIXᵉ siècle, époque à laquelle l’impressionnisme a vu le jour. Les changements sociaux qui ont rendu les jardins de loisirs accessibles à tous (et non plus uniquement aux rois et aux aristocrates) se sont combinés au « grand mouvement horticole » – l’introduction de plantes, d’arbres et de fleurs exotiques, conséquence de l’expansion impériale, du commerce international et des progrès technologiques.

Claude Monet peint en plein air dans un jardin luxuriant, entouré d’un feuillage baigné de soleil, dans le tableau Monet peignant dans son jardin de Pierre-Auguste Renoir
Monet peignant dans son jardin d’Argenteuil (1873), de Pierre-Auguste Renoir.
Wadsworth Atheneum Museum of Art

Les « caisses Ward », du nom de leur inventeur britannique, le botaniste Nathaniel Bagshaw Ward, ont facilité le transport de plantes vivantes à travers le monde. Les constructions en verre et en fer ont donné naissance à des serres permettant aux plantes exotiques et fragiles de passer l’hiver à l’abri. Une nouvelle compréhension de l’hybridation, alimentée par les découvertes de Charles Darwin, a rendu les fleurs toujours plus grandes, plus parfumées ou plus ostensiblement décoratives, tout en stimulant la culture maraîchère commerciale.

Les jardins, en somme, étaient au cœur de la « vie moderne » que les impressionnistes poursuivaient avec radicalité – répondant avec force à leur désir de saisir les sensations de l’instant présent par des coups de pinceau spontanés et une palette vibrante.

Poumons verts des villes

À Paris, les nouveaux parcs créés par Napoléon III à partir des années 1850 étaient essentiels à l’hygiène publique : de véritables poumons verts en surface venant compléter les nouvelles artères d’égouts souterraines, dans le cadre de la lutte contre le choléra menée par la France.

Les arbres de la ville et les somptueuses « corbeilles fleuries » (parterres fleuris) exerçaient également un attrait indéniable sur les peintres. Pourtant, pour choisir le sujet de leurs peintures, les impressionnistes oscillaient souvent entre les parcs anciens et les nouvelles plantations, dans un équilibre délicat.

Une foule animée de Parisiens élégamment vêtus se rassemble parmi les arbres d’un jardin ensoleillé, capturant une scène sociale animée dans Musique aux Tuileries d’Édouard Manet
Musique aux Tuileries (1862), d’Édouard Manet.
The National Gallery

En 1863, Édouard Manet a choisi de manière subversive un parc ancien, le jardin des Tuileries, pour sa représentation pionnière de la vie moderne. Ses personnages à la mode, qui écoutent un orchestre hors champ, s’estompent dans une masse d’arbres qui ressemble davantage à une forêt primitive qu’à un espace vert aménagé.

Et Pierre-Auguste Renoir se souvenait dans ses vieux jours que, avant les boulevards modernes bordés d’arbres, les places soigneusement entretenues et les parcs à l’anglaise, il y avait « derrière chaque maison… un jardin… Beaucoup de gens connaissaient encore le plaisir de manger de la laitue fraîchement cueillie ».

Expulsé du logement de son enfance pour faire place au « nouveau Paris », Renoir avait de quoi le regretter. Dès 1867, il avait malicieusement placé un parterre végétal non encore fleuri au premier plan de son tableau représentant les Champs-Élysées. Le célèbre régime de « plantations » du préfet de Napoléon, le baron Haussmann, destiné à garantir des fleurs en continu, y est épinglé avec ironie.

Le long de l’avenue bordée d’arbres dans Les Champs-Élysées pendant l’Exposition universelle de 1867 de Pierre-Auguste Renoir
Les Champs-Élysées pendant l’Exposition universelle de Paris de 1867 (1867), par Pierre-Auguste Renoir.
WikiCommons

En 1875, Renoir a pris pour sujet un vieux jardin envahi par la végétation à Montmartre, regorgeant de « coquelicots, liserons et marguerites », dans Femme à l’ombrelle dans un jardin, où la nature semble revenir à son état originel, à l’état sauvage.

Claude Monet a, lui aussi, délaissé l’allée principale récemment tracée à travers le parc Monceau, privilégiant plutôt le jeu d’ombres et de lumières sur des personnages discutant sous de grands arbres, dans un coin isolé de cet ancien jardin aristocratique réquisitionné par Haussmann à des fins publiques et de construction spéculative.

C’est plutôt dans ses jardins privés d’Argenteuil, dans les années 1870, que Monet semblait – du moins, dans une certaine mesure – faire écho à l’horticulture haussmannienne, en aménageant des parterres d’exposition et en expérimentant de nouvelles variétés de fleurs.

Mais même ici, dans le tableau de 1873 intitulé le Jardin de l’artiste à Argenteuil, ses dahlias géants, véritable nouveauté, déferlent sur la surface du tableau tel un courant de retour coloré et organique.

Le jardin privé

Si le jardin impressionniste était à la fois atelier en plein air et sujet de peinture, ce qui frappe le spectateur dans des images comme celle-ci, c’est l’évocation de jardins synonymes d’attachement – des lieux chargés de signification personnelle, car ils ont été aménagé par l’artiste lui-même.

Monet représentait souvent son épouse et son jeune fils dans son jardin d’artiste d’Argenteuil. Ces tableaux reflètent la fierté familiale et même l’espoir d’un renouveau national.

Un jeune enfant se tient au milieu de hautes roses trémières en fleurs dans une scène de jardin rendue avec douceur, capturant la lumière et l’innocence dans Enfant parmi les roses trémières de Berthe Morisot
Enfant dans les roses trémières (1881), de Berthe Morisot.
Musée Wallraf–Richartz

Après les horreurs de la guerre franco-prussienne et de la Commune de Paris de 1870-1871, alors que Monet et Camille Pissarro s’étaient réfugiés avec leurs jeunes familles à Londres, le simple fait de cultiver un jardin revêtait une dimension intrinsèquement symbolique. C’était une célébration de la terre française après la perte de l’Alsace-Lorraine au profit de l’Allemagne.

Les multiples représentations par Pissarro des potagers près de chez lui à Pontoise affirmaient quant à elles sa vision socialiste utopique d’un avenir meilleur fondé sur le travail de la terre – tout comme les images peintes d’un coup de pinceau léger de Berthe Morisot associent la croissance de sa petite Julie à celle de la nature cultivée.

Ces images suggèrent que, malgré toute leur modernité, les impressionnistes partageaient la nostalgie de la vie rurale qui accompagnait l’expansion urbaine et l’industrialisation.

À Vétheuil (aujourd’hui dans le Val-d’Oise, NDLR), village rural où il vécut de 1879 à 1881, Monet planta des tournesols de manière presque obsessionnelle dans son jardin escarpé en terrasses surplombant la Seine. Leurs teintes dorées et jaunes de fin d’été semblent presque élégiaques après la mort tragique de Camille, l’épouse de Monet, en 1887.

The Conversation

Clare Willsdon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi les impressionnistes aimaient-ils tant peindre des jardins ? – https://theconversation.com/pourquoi-les-impressionnistes-aimaient-ils-tant-peindre-des-jardins-285613

Les coupes dans l’aide internationale attisent-elles les conflits violents en Afrique ? Comment promouvoir la paix

Source: The Conversation – in French – By Dominic Rohner, Professor of Economics and André Hoffman Chair in Political Economics and Governance, Geneva Graduate Institute, Graduate Institute – Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID)

Au cours des 18 derniers mois, on a assisté à une baisse historique des budgets d’aide au développement de divers pays donateurs, alors que bon nombre d’entre eux consacrent davantage de fonds au réarmement. C’est la réduction brutale et massive de l’aide américaine qui a eu le plus grand retentissement.

Moins d’une semaine après l’investiture du président Donald Trump en janvier 2025, son administration a ordonné la suspension immédiate de tous les programmes gérés par l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) – historiquement le plus grand donateur humanitaire national au monde. Des employés ont eu quelques heures pour quitter leurs postes, les contrats locaux ont été résiliés et les chaînes d’approvisionnement en soins médicaux et en denrées alimentaires se sont arrêtées net.

Les chercheurs ont déjà mis en garde contre les graves conséquences sanitaires. Une étude publiée dans Lancet Global Health estime que l’USAID a contribué à éviter près de 92 millions de décès entre 2001 et 2021. Elle prévoit également plus de 14 millions de décès supplémentaires d’ici 2030 si les coupes budgétaires se poursuivent.

Le déclin rapide et massif de l’aide étrangère subi par divers pays bénéficiaires peut avoir des conséquences très importantes, allant des répercussions sur la santé aux conflits armés. Des données récentes suggèrent quels types de soutien international pourraient permettre aux pays de mieux se reconstruire et de favoriser la paix et la prospérité pour les générations à venir.

L’aide au développement a également une incidence sur divers résultats socio-économiques. On pourrait donc s’attendre à ce que les coupes budgétaires dans ce domaine aient également des conséquences sociétales de grande envergure. En nous appuyant sur nos travaux antérieurs en économie politique et en économie du développement, nous avons décidé d’étudier cette question.

Notre nouvelle étude révèle que les coupes soudaines dans les programmes de l’USAID sont associées à une recrudescence des conflits armés dans diverses régions d’Afrique.

Nous avons croisé des données géolocalisées sur les versements historiques de l’USAID avec les incidents violents enregistrés par le projet Armed Conflict Location and Event Data (ACLED) dans 870 régions africaines sur une période de près de deux ans. Ce projet surveille les conflits.

Les données dressent un tableau clair : dans les zones ayant reçu le plus d’aide américaine, la probabilité de conflit a augmenté de 3,1 points de pourcentage après janvier 2025 par rapport au groupe de contrôle des lieux ne bénéficiant pas de financements de l’USAID. Pour tenir compte du fait que les lieux bénéficiant de l’aide américaine et les autres peuvent présenter des différences, nous avons filtré le risque de conflit inchangé dans le temps de certains lieux et nous nous sommes concentrés uniquement sur les changements au fil du temps.

Cela correspond à une augmentation relative du risque de conflit de 6,5 %. Les combats ont augmenté de près de 7 %, les manifestations et les émeutes de plus de 5 %, et les décès liés aux conflits d’environ 9 %. Ces effets apparaissent dès les premières semaines et s’intensifient avec le temps.




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L’aide internationale a toujours fait débat. Certains économistes y voient un levier de stabilité ; d’autres, un terrain fertile pour la corruption et les conflits, car elle crée des ressources pour lesquelles il vaut la peine de se battre. Des travaux universitaires ont en effet mis en évidence des éléments indiquant que les flux d’aide progressifs peuvent à la fois favoriser la paix et attiser les conflits. Mais un retrait massif et soudain obéit à une logique différente – et nos résultats le confirment.

Lorsque l’aide disparaît brusquement, les opportunités économiques se contractent très rapidement. Le coût de la rébellion diminue mécaniquement, car les participants ont moins à perdre, mais bon nombre des causes sous-jacentes du conflit – rentes économiques, conflits territoriaux, tensions ethniques, griefs politiques – restent intactes.

Ce mécanisme pourrait expliquer pourquoi la violence éclate précisément là où l’aide était la plus présente. Nos données montrent également que les institutions jouent un rôle d’amortisseur : là où la gouvernance est plus solide, les effets déstabilisateurs sont nettement plus faibles.

Nous ne trouvons toutefois aucune preuve que la présence de projets d’aide chinois atténue l’impact du retrait de l’USAID.

Que faire maintenant ?

L’Afrique subsaharienne, où l’USAID finançait principalement la santé, la sécurité alimentaire et les services de base, est également le continent où la fragilité des États est la plus répandue. Nos estimations représentent probablement une fourchette basse : d’autres donateurs européens (dont la France) ont commencé à réduire leurs propres contributions. Si ces coupes s’accumulent, les effets pourraient dépasser ce que nous mesurons jusqu’à présent.

Étant donné que les conflits d’aujourd’hui constituent le meilleur indicateur de ceux de demain, une flambée de violence peut rapidement se transformer en un cercle vicieux dont il est très difficile de sortir.

Les implications politiques de ces résultats sont donc multiples. En ce qui concerne les autres grands donateurs, l’une des interprétations de nos conclusions est qu’ils auraient actuellement intérêt à agir avec lenteur et prudence. Après avoir assisté à une baisse très importante de l’aide mondiale et à une recrudescence des combats armés, un désengagement rapide et massif des autres grands pays donateurs pourrait très bien accentuer les conséquences que nous avons mises en évidence.




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Repenser l’aide au développement

À la suite du démantèlement de l’USAID, il est urgent de repenser l’aide au développement. C’est le moment idéal pour se poser des questions difficiles et réévaluer le type de soutien international le mieux à même de promouvoir la paix et la prospérité. De nombreuses questions se posent : comment rendre l’aide plus résiliente, moins dépendante d’un seul donateur et plus solidement ancrée dans les institutions locales ?

Une littérature universitaire de plus en plus abondante sur les politiques optimales en faveur de la paix peut servir de guide utile. Une synthèse des recherches récentes met en évidence le rôle des institutions solides, des garanties de sécurité et des politiques favorisant la productivité. Si le renforcement des institutions est souvent une initiative locale, la coopération internationale est essentielle pour les deux autres aspects. En particulier, une série d’études récentes démontre l’importance capitale des casques bleus de l’ONU pour garantir la sécurité.

La présence des troupes des Nations Unies empêche les pires atrocités, ce qui suggère que la communauté internationale devrait augmenter le budget des casques bleus plutôt que de le réduire.

Dans ce contexte, l’aide financière peut jouer un rôle clé en matière d’investissements dans l’économie, avec des répercussions de grande envergure. Lorsque les individus ont des perspectives d’avenir et des opportunités dans la vie, ils sont beaucoup moins enclins à s’engager dans des conflits armés, car quitter un emploi légal entraînerait des coûts d’opportunité bien plus élevés. Il n’est donc pas surprenant que des politiques telles que la construction d’écoles, l’amélioration des soins de santé et l’accès au marché du travail se soient avérées favorables à la paix.

Des politiques publiques solides et des filets de sécurité sont essentiels. Comme le montre un article récent, les programmes publics d’emploi peuvent offrir une protection face aux chocs défavorables, ce qui contribue à réduire les niveaux de conflit.




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Reconstruire en mieux

Maintenant que l’ancien système d’aide étrangère est en grande partie démantelé, la communauté internationale ne devrait pas chercher à le rétablir tel quel. Nous devrions plutôt viser à « reconstruire en mieux ». Cela commence par privilégier les types d’investissements qui ne peuvent pas être facilement détournés – le capital physique peut être volé, contrairement au capital humain. Nous devons veiller à ce que l’argent soit investi de manière à stimuler la productivité et les perspectives économiques pour tous.

Associée à des efforts nationaux visant à renforcer les institutions et la gouvernance inclusive, une telle aide financière internationale peut porter ses fruits pour les générations à venir.

The Conversation

Dominic Rohner bénéficie d’un financement du CEPR dans le cadre de l’initiative de recherche « Réduire les conflits et améliorer les performances économiques » (ReCIPE), financée par le FCDO. Il est affilié au CEPR/ReCIPE.

Austin L. Wright bénéficie d’un financement du CEPR dans le cadre de l’initiative de recherche « Réduire les conflits et améliorer les performances économiques » (ReCIPE), financée par le FCDO. Il est affilié au CEPR/ReCIPE.

Oliver Vanden Eynde bénéficie d’un financement du CEPR dans le cadre de l’initiative de recherche « Réduire les conflits et améliorer les performances économiques » (ReCIPE), financée par le FCDO. Il est affilié au CEPR/ReCIPE.

Uwe Sunde bénéficie d’un financement du CEPR dans le cadre de l’initiative de recherche « Réduire les conflits et améliorer les performances économiques » (ReCIPE), financée par le FCDO. Il est affilié au CEPR/ReCIPE. Il est affilié au CEPR/ReCIPE.

Jing-Rong Zeng does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

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