Le marché florissant du développement personnel est tantôt soupçonné de nombrilisme, tantôt considéré comme un outil de manipulation managériale.
Une étude a passé au crible les discours sur le développement personnel, au moyen d’un logiciel de statistiques textuelles.
Les femmes et les hommes ne mettent pas les mêmes mots derrière l’expression moderne de « développement personnel ».
Stages, livres, applications, coachs, podcasts… le développement personnel est devenu un marché à part entière, celui de l’épanouissement de soi. Il s’est installé au cœur de l’entreprise, où il promet de muscler ces fameuses soft skills censées faire la différence.
Pourtant, demandez à dix personnes ce qu’est, au juste, le développement personnel : vous obtiendrez probablement dix réponses différentes. C’est précisément ce flou que j’ai voulu sonder lors de ma thèse. J’ai prolongé et systématisé cette démarche dans le cadre de mon habilitation à diriger des recherches.
Rappelons que le développement personnel n’est ni une collection de recettes de bonheur ni une simple mode managériale. C’est un processus d’apprentissage par lequel une personne, mobilisant son libre arbitre, cherche à mieux se connaître et à actualiser son potentiel sur trois plans indissociables : ce qu’elle pense et sait – cognitif –, ce qu’elle ressent – affectif – et ce qu’elle veut et entreprend – conatif. Les pratiques – coaching, thérapies, méditation ou formation – ne sont que des moyens de faciliter ce processus ; elles n’en sont jamais le cœur.
Reste à savoir ce qu’en pensent les principaux intéressés.
Pour ce faire, j’ai mené des entretiens auprès de managers, médecins, psychologues du travail, dirigeants, consultants ou salariés. Puis j’ai passé ces discours au crible d’une analyse lexicale, au moyen de la méthode Alceste et du logiciel iramuteq. Cette technique statistique repère les occurrences de mots puis regroupe les segments de textes en « mondes lexicaux ». J’ai couplé cette méthode à l’analyse des « spécificités » qui mesure les mots les plus ou les moins employés par un groupe de personne.
Clichés de genre
Un des premiers résultats de l’étude : les mots utilisés par les femmes pour parler de développement personnel ne sont pas les mêmes que ceux employés par les hommes. Parmi 697 mots analysés, seulement vingt sont davantage prononcés par les femmes contre 55 par les hommes.
Les mots les plus caractéristiques de chaque sexe, mesurés par leur indice de spécificité. Fourni par l’auteur
Chez les femmes, le vocabulaire surreprésenté converge vers l’intériorité, le ressenti et la relation : « intérieur », « imaginer », « rencontrer », « réfléchir », « sentir », etc. Chez les hommes, c’est presque l’inverse, mot pour mot : « outil », « technique », « performance », « résultat », « maîtrise », « efficace », « compétence ». Là où les unes décrivent un cheminement humain et subjectif, les autres parlent d’une boîte à outils au service de l’action.
En outre, plus un mot est caractéristique d’un sexe, plus il est déserté par l’autre. À lui seul, le mot « outil » revient 81 fois dans la bouche des hommes, contre 19 fois chez les femmes.
Le développement perçu par les femmes (à gauche) et par les hommes (à droite). Fourni par l’auteur
On retrouve les stéréotypes de genre bien documentés par la recherche jusque dans le territoire intime du « travail sur soi ». Le pôle « agentique » associé au masculin – performance, autonomie, rationalité – est opposé au pôle « communionnel » associé au féminin – souci des autres, chaleur, sensibilité émotionnelle.
Même quand il s’agit de se transformer soi-même, les clichés de genre tiennent bon.
Euphémiser les rapports de domination
Au-delà du genre, trois grandes thématiques lexicales sur les façons de concevoir le développement personnel émergent des discours :
le considérer comme un outil de bien-être au travail : gérer le stress, apaiser les conflits, prévenir les risques psychosociaux ;
pour d’autres, c’est une démarche personnelle : mieux se connaître, évoluer, « devenir quelqu’un de plus conforme à ce que tu es au fond de toi » ;
pour les derniers, c’est la formation et la professionnalisation au métier qui posent question.
Les trois mondes lexicaux du développement personnel. Fourni par l’auteur
Masquer une organisation défaillante
Deux dérives reviennent. La première est d’ordre organisationnel, où le développement personnel sert d’alibi pour masquer une organisation défaillante :
« Presser les gens comme des citrons… c’est la façon de manager une entreprise. C’est très utopiste de penser que le développement personnel va tout changer », résume une médecin du travail.
Cette critique, portée de longue date par les sociologues comme Élise Requilé, voit dans le développement personnel un moyen d’« euphémiser » les rapports de domination.
La seconde, plus insidieuse, fait porter à l’individu seul un mal-être d’abord produit par l’organisation :
« Le bien-être au travail, ce n’est pas lié à l’individu, mais à une organisation, à une façon de manager, de gérer, d’organiser le travail », rappelle une autre médecin du travail.
Proposer un stage de développement personnel devient alors un moyen commode de déléguer au salarié la charge de s’adapter, plutôt que de corriger ce qui dysfonctionne.
Ni gadget narcissique ni potion miracle
Faut-il pour autant jeter le bébé avec l’eau du bain ? Non. Bien compris, le développement personnel n’est pas une invention du XXe siècle. Dans sa lecture de Socrate, le philosophe Pierre Hadot montre que le « souci de soi » serait indissociable du souci d’autrui et de la cité.
Développer sa liberté intérieure, ce ne serait pas se replier sur soi, mais se renforcer pour mieux s’engager dans le monde. Les concepts psychologiques qui sous-tendent aujourd’hui le développement personnel (sentiment d’efficacité personnelle, autodétermination, usage de ses forces) sont d’ailleurs solidement mesurés et validés.
Le développement personnel n’est donc ni le gadget narcissique que raillent ses détracteurs, ni la potion miracle que vendent ses marchands. Mais nos mots le trahissent : nous ne l’abordons pas tous de la même manière. Cette diversité n’est pas un défaut. C’est peut-être la première chose qu’une entreprise devrait entendre, avant de proposer le même stage à tout le monde.
Franck Jaotombo détient des parts dans Amalteya SAS et HOME Landerneau SAS.
Source: The Conversation – in French – By Letodi Luki Mathulwe, Research entomologist, Department of Conservation Ecology and Entomology, Stellenbosch University
La chenille légionnaire africaine.Fourni par l’auteur
La chenille légionnaire africaine est un ravageur migrateur extrêmement destructeur. Elle s’attaque au maïs, au sorgho, au millet et à la canne à sucre. Cette chenille cause également des dégâts indirects au bétail, car elle détruit les pâturages et les prairies.
La dernière grande invasion de chenilles légionnaires en Afrique australe s’est produite entre février et avril 2025. Elle a touché les provinces sud-africaines du KwaZulu-Natal, du Limpopo, du Gauteng et du Mpumalanga, ainsi que le Zimbabwe voisin.
Lutter contre la chenille légionnaire reste un défi majeur. La méthode la plus couramment utilisée consiste à appliquer un insecticide chimique synthétique à base de pyréthroïdes. Son efficacité reste toutefois limitée et ne permet pas une éradication complète.
L’insecticide n’agit que sur les stades larvaires (chenilles) lorsqu’elles mesurent environ 1 à 5 mm de long, celles-ci étant plus sensibles au poison que les larves plus développées. L’insecte passe par différents stades de développement : œuf, larve (chenille), pupe puis adulte, qui est un papillon de nuit. Le stade de chenille est le plus nuisible.
Je suis entomologiste et mes travaux portent principalement sur la lutte intégrée contre les insectes ravageurs des cultures qui ont une certaine importance économique. Je m’intéresse plus précisément à l’utilisation de champignons et de nématodes pathogènes (entomopathogènes) comme agents de lutte biologique contre les insectes dans les écosystèmes agricoles.
Dans un récent article, j’ai présenté les résultats de mes travaux sur un champignon qui infecte et tue naturellement les stades larvaires de la chenille légionnaire africaine. Il s’agit du premier rapport faisant état de la présence et de l’isolement réussi de ce champignon en Afrique du Sud.
un champignon tueur de chenille légionnaire africaine découvert en Afrique du Sud
Les infestations de chenilles légionnaires africaines se caractérisent principalement par une forte densité de stades larvaires de l’insecte. Elles avancent en groupes compacts comme une « armée » qui se déplace ensemble au sol.
Elles se nourrissent de plantes et peuvent dévorer entièrement les feuilles des cultures jusqu’au niveau du sol. Les dégâts causés aux pâturages de kikuyu réduisent également la quantité de fourrage disponible pour le bétail, qui peut alors tomber malade à cause d’un empoisonnement. En effet, lorsque les larves se nourrissent de l’herbe, celle-ci libère un composé chimique cyanuré comme mécanisme de défense contre l’insecte.
Ce composé cyanuré est toxique pour le bétail, principalement les bovins.
Chez les bovins touchés lors des épidémies de cet insecte, l’empoisonnement au kikuyu peut provoquer plusieurs symptômes. Les animaux peuvent souffrir de douleurs abdominales, de déshydratation et d’une salivation excessive. Ils peuvent aussi présenter une « fausse soif ».
Ils semblent alors avoir soif, mais sont incapables de boire, même lorsqu’ils plongent la bouche dans l’eau. Une perte de coordination peut également survenir, entraînant des mouvements instables et involontaires. Dans les cas les plus graves, les animaux peuvent souffrir de troubles cardiaques et respiratoires.
Lorsque j’ai inspecté des pâturages de kikuyu infestés par cet insecte au KwaZulu-Natal, j’ai observé que quelque chose tuait les stades larvaires de la chenille légionnaire africaine. Il s’agissait d’une souche du champignon Metarhizium rileyi.
Ces champignons vivent dans le sol et font partie des nombreux entomopathogènes qui infectent et tuent divers ravageurs. Ils sont souvent utilisés en agriculture pour lutter contre les ravageurs qui causent de graves dégâts aux cultures. Plusieurs insecticides à base de champignons sont disponibles dans le commerce et se sont révélés efficaces.
J’ai constaté que des larves mortes de chenille légionnaire africaine recouvraient de vastes zones des champs. La plupart étaient accrochées à des brins d’herbe et certaines à la surface du sol. Elles étaient infectées par Metarhizium rileyi. L’infection était visible sous forme de conidies blanches et vertes, qui sont des spores asexuées présentes à la surface de la cuticule des insectes.
Il s’agissait de la première observation et du premier rapport concernant l’efficacité de ce champignon contre la chenille légionnaire africaine. Auparavant, ce champignon avait été signalé comme un agent de lutte biologique efficace contre la chenille légionnaire d’automne dans des pays tels que les Philippines.
Cette découverte ouvre la voie à l’exploration et au développement de cet organisme en tant que produit de lutte biologique potentiel, destiné à être utilisé pendant les saisons d’épidémie en Afrique du Sud et dans d’autres régions du monde.
La prochaine étape consisterait à produire cette espèce fongique à grande échelle à des fins commerciales et à faire homologuer le champignon en tant que biopesticide contre cet insecte. Cela pourrait venir compléter les stratégies de gestion pouvant être mises en œuvre efficacement pendant les saisons d’épidémie de cet insecte.
Letodi Luki Mathulwe bénéficie d’un financement du ministère de l’Agriculture et du Développement rural du KwaZulu-Natal.
Pour rester compétitifs et faire face à la hausse des coûts, les agriculteurs sont contraints d’augmenter leur production et de réinvestir dans les terres et les technologies, simplement pour se maintenir à flot. Dans un article récemment publié, je soutiens que de nombreuses exploitations agricoles doivent prendre continuellement de l’expansion pour survivre, ce qui est nocif à long terme, tant pour l’environnement que pour les agriculteurs.
Pour comprendre cette tendance, j’ai analysé les données financières à long terme d’exploitations agricoles canadiennes et j’ai pris l’exemple de la production de canneberges au Québec pour examiner les liens entre hausse des coûts, réinvestissement, expansion des exploitations agricoles et dommages environnementaux.
Deux facteurs expliquent cette situation
Deux facteurs structurels expliquent comment les agriculteurs en sont arrivés là.
Le premier est la concentration des entreprises. Le système alimentaire est aujourd’hui entre les mains d’un petit nombre d’acteurs puissants. Quatre sociétés contrôlent environ 60 % du marché mondial des semences, et cinq chaînes d’épiceries canadiennes se partagent près de 80 % des ventes au détail de produits alimentaires.
En raison de cette concentration, les agriculteurs se retrouvent coincés entre deux forces. D’un côté, les agrofournisseurs pratiquent des prix élevés, et de l’autre, les détaillants imposent une longue liste de frais de vente au détail. Les frais de listage des produits frais peuvent atteindre 6 000 dollars par article.
Le deuxième facteur est ce que les économistes appellent « l’engrenage technologique ». Une nouvelle technologie permet aux premiers qui l’adopte de diminuer leurs coûts, de décrocher des contrats avec des transformateurs et d’accroître leurs revenus. Mais dès que les agriculteurs sont nombreux à opter pour une technologie, la production totale augmente, les prix baissent et l’avantage initial disparaît.
La technologie devient alors un minimum vital. Les agriculteurs doivent continuer à investir et à s’endetter pour acheter de meilleures semences, des machines plus puissantes et des outils permettant de réduire la main-d’œuvre, ce qui ne fait que diminuer leurs marges de profits.
La pression sur les prix
En plus de devoir composer avec la hausse des coûts, les agriculteurs subissent une pression à la baisse sur les prix. Lorsque les exploitations agricoles adoptent de nouvelles technologies, la réduction des coûts unitaires se traduit souvent par une réduction des prix à la production, c’est-à-dire le montant réel que perçoit un agriculteur pour ses produits bruts.
En raison de la concentration des entreprises, les grands acteurs peuvent faire diminuer davantage ces prix, tout en conservant une plus grande part de ce que dépensent les consommateurs.
Au Canada, 83 cents de chaque dollar dépensé pour l’alimentation sont désormais consacrés au produit une fois qu’il a quitté la ferme (prix de production). Les prix du maïs illustrent bien le problème : les flocons de maïs se vendent environ 7,50 $ le kilogramme, tandis que les agriculteurs de l’Ontario ne reçoivent que 0,25 $ par kilogramme de maïs – un écart de plus de 30 pour 1.
Les politiques gouvernementales accentuent le resserrement des marges bénéficiaires par le biais des subventions et des mesures de croissance. Les subventions agricoles visent à aider les agriculteurs, mais elles peuvent renforcer la pression et amplifier l’engrenage. Elles peuvent faire grimper les prix des terrains et des baux, et encourager des mises à niveau technologiques coûteuses que les agriculteurs pourraient autrement reporter, comme c’est le cas avec le programme Agri-innover. Au Canada, chaque dollar supplémentaire de soutien par acre peut augmenter la valeur de l’acre de 8 à 72 dollars.
La politique d’exportation exerce également de la pression. Depuis les années 1990, le Canada s’est en effet fixé pour objectif de faire presque quadrupler ses exportations agroalimentaires de 2000 à 2025, ce qui incite les agriculteurs à produire et à investir davantage, mais les place en concurrence avec des prix plus bas sur le marché mondial.
Augmenter la production pour survivre
Le resserrement des marges et l’engrenage technologique créent deux forces qui contraignent les exploitations à prendre sans cesse de l’expansion. D’une part, elles sont confrontées à un seuil de rentabilité croissant : les prix à la production restent bas ou baissent, tandis que les coûts ne cessent d’augmenter, les obligeant à produire davantage simplement pour couvrir leurs dépenses.
D’autre part, atteindre la rentabilité ne suffit pas. Les agriculteurs doivent produire encore plus pour générer les profits nécessaires au réinvestissement dans les machines, les bâtiments et les technologies, et ainsi conserver leur compétitivité.
Au Canada, les fonds dont disposaient les exploitations agricoles pour le réinvestissement ont été multipliés par 2,4 de 1976 à 2021. Les dépenses en capital ont augmenté d’environ un tiers de 2009 à 2023, et le capital agricole total a été multiplié par cinq de 1976 à 2021.
Les exploitations agricoles se sont donc agrandies. Certaines ont procédé à des fusions pour survivre à la pression causée par le resserrement des marges et l’engrenage technologique. En effet, les grandes exploitations sont mieux à même d’absorber la hausse des coûts, d’utiliser efficacement des machines coûteuses et d’accéder au crédit, ce qui explique en partie pourquoi 12 % des exploitations agricoles canadiennes contrôlent près de 60 % des terres agricoles.
Les coûts environnementaux cachés
À mesure que les exploitations agricoles s’agrandissent, elles ont besoin de plus de carburant, d’engrais, de machinerie et de terres simplement pour rester viables. Ces besoins engendrent davantage d’émissions, de pollution, de dégradation des sols et de perte de biodiversité.
Prenons l’exemple du secteur de la canneberge au Québec. Pour survivre au resserrement des marges bénéficiaires, les exploitations agricoles doivent croître sans cesse, la récolte totale par exploitation ayant été multipliée par huit en moins de 30 ans.
Cela permet de dégager des fonds supplémentaires pour le réinvestissement, mais la destruction des zones humides cause une perte de biodiversité, libère d’importantes quantités de carbone et aggrave les changements climatiques.
Par ailleurs, le recours à des pesticides, comme le dichlobénil, pour réduire les coûts de main-d’œuvre entraîne une pollution de l’eau.
Pour une transition durable
En plus d’engendrer des coûts écologiques, le resserrement des marges et l’engrenage technologique imposent un lourd fardeau psychologique aux agriculteurs. La pression financière qu’ils causent peut accroître la détresse et le risque de suicide chez ceux-ci.
Certaines solutions prétendument durables, comme l’agriculture intelligente, risquent de devenir une nouvelle roue dans l’engrenage. Une véritable transition vers la durabilité, prenant en compte la santé financière et mentale des agriculteurs ainsi que la santé environnementale, nécessite des politiques dissociant la viabilité des exploitations agricoles de la hausse constante de leur production.
Pour commencer, on devrait s’attaquer à la concentration des entreprises chez les fournisseurs et les détaillants avec qui les agriculteurs traitent. On pourrait ainsi réglementer les clauses contractuelles abusives et empêcher de nouvelles méga-fusions. Garantir des prix à la production plus équitables permettrait d’atténuer le resserrement des marges.
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Pour ce qui est des coûts, la réaffectation des subventions, la réorientation du crédit agricole et des assurances, ainsi que l’amélioration de l’accessibilité financière des terres agricoles grâce à la définanciarisation et à la mise en place de banques de crédit agricole servirait à soutenir les pratiques agroécologiques à faibles intrants et de réduire la pression en faveur de l’expansion.
Enfin, réorienter les investissements vers des technologies simples, réparables et contrôlées par les agriculteurs, garantir le droit à la réparation et récompenser les exploitations qui adoptent des approches moins technologiques permettrait de déconstruire l’engrenage.
Tous ces changements combinés favoriseraient la viabilité économique des exploitations agricoles en les dispensant de produire davantage pour simplement survivre.
Henri Chevalier bénéficie d’un financement au titre de la bourse de recherche d’études supérieures du CRSH — doctorat (gouvernement fédéral) et de la bourse nationale OGS/QEII-GSST (gouvernement de l’Ontario).
Source: The Conversation – in French – By Geneviève Gauthier, Candidate au doctorat sur mesure en sciences sociales et travailleuse sociale, Université du Québec à Chicoutimi (UQAC)
Et si l’un des plus beaux récits sur l’accompagnement de fin de vie n’avait pas été écrit par un chercheur ou un professionnel du soin, mais par un romancier ?
Le deuil est une expérience que nous traverserons tous, un jour ou l’autre. Pourtant, il n’est jamais vécu deux fois de la même manière. Travailleuse sociale et doctorante en sciences sociales, j’étudie cette singularité : la façon dont chacun habite sa perte, et la manière dont on peut l’accompagner sans la réduire à ce que nous, de l’extérieur, croyons savoir.
Comment accueillir ce qui donne du sens à une personne endeuillée — ses croyances, ses rituels, sa spiritualité — quand cela nous est étranger ? Comment être aux côtés de quelqu’un sans présumer qu’il vit sa peine comme nous vivrions la nôtre ? Comment pouvons-nous, tel que proposé par l’anthropologue Eduardo Viveiros de Castro, penser avec « les autres » ? Cette question, empruntée à ce qu’on appelle le tournant ontologique en anthropologie, est au cœur de ma recherche.
Interpellée par cette série sur les livres qui ont marqué nos parcours, je reviens à un roman lu à l’adolescence, en cinquième secondaire, dans la classe de M. Frank. Car la littérature, parfois mieux que les théories, nous ouvre à cette coexistence des mondes.
Cet article fait partie de notre série Des livres qui comptent, dans laquelle des experts de différents domaines abordent ou décortiquent les ouvrages qu’ils jugent pertinents. Ces livres sont ceux, parmi tous, qu’ils retiennent lorsque vient le temps de comprendre les transformations et les bouleversements de notre époque.
Un roman unique
Romain Gary, déjà lauréat du prix Goncourt, a utilisé un stratagème pour dissimuler son identité lors de la parution, en 1975, du roman La vie devant soi. Le roman paraît dans un « anonymat » étrange, qui sera révélé à la suite de son décès, sous le nom Émile Ajar. On vous lit dès lors pour ce que vous écrivez, pas pour qui vous êtes.
Au détour de la forme, il y a bien sûr le fond, où s’entremêlent pauvreté, blessures profondes de la Deuxième Guerre mondiale, identité, prostitution, amour, religions, absences, retours, rencontres et rues peuplées de gens dont la voix n’importe que très peu au reste de la société.
C’est à Paris, dans le quartier Belleville des années 1970, que se campe l’histoire d’un petit garçon arabe, Momo, et de son amour profond pour celle qui prend soin de lui, Madame Rosa, une ancienne prostituée juive qui s’occupe d’enfants dont les mères ne sont pas en mesure de s’occuper. Il y a cet escalier interminable que Madame Rosa doit monter — jusqu’au sixième — pour se rendre à son appartement.
Au fil du roman, la responsabilité de l’autre s’inverse : celle qui prenait soin est désormais celle de qui on prend soin.
Filiations multiples
C’est une réalité que connaissent plusieurs personnes proches aidantes. Le lien qui unit Madame Rosa et Momo est pour le moins peu conventionnel : elle est juive, il est musulman, elle est âgée, il est enfant. Sur papier, un regard externe et décontextualisé pourrait s’attendre à ce que ces deux personnes n’aient rien en commun, qu’elles ne puissent pas se rejoindre.
Et pourtant, leur lien, sans être conventionnel ou biologique, est la preuve qu’il nous faut le plus possible laisser de côté nos a priori comme professionnels et chercheurs lorsqu’on étudie le deuil et la mort. Le lien ne peut pas être réduit à une filiation normative.
À la fin du roman, l’état de Madame Rosa se décline rapidement, l’escalier ne peut plus être gravi, et on voudrait l’amener à l’hôpital. Mais elle refuse. Accompagnée de Momo, elle se cachera dans « son trou juif », terrassée par des épisodes de démence où elle revit des souvenirs douloureux.
Momo, du haut de ses quatorze ans (il croit qu’il en a 10), veillera sur elle jusqu’à sa mort, accomplissant avec fidélité et humanité cet ultime accompagnement. Elle choisit de mourir là où elle le veut. Momo respecte cette volonté : il est là, jusqu’à son décès, mais aussi au-delà.
Momo nous enseigne que l’accompagnement de fin de vie est, avant toute technicité, relationnel. L’anthropologue Luce Desaulniers a fait cette remarque lors d’une conférence en temps de pandémie : les choses qui nous aident ne sont pas forcément les choses qui sont destinées à nous aider.
Le roman est un rappel que la fin de vie et le deuil sont socialement et culturellement situés. La présence d’un proche peut faire toute la différence et de belles initiatives à l’international, comme les cuddle beds en Grande-Bretagne (un lit spécialement adapté qui permet aux conjoints et aux membres de la famille de s’allonger côte à côte) ou encore la place centrale accordée aux proches dans différents contextes de soins palliatifs au Québec continuent de nous inspirer.
Vers une littératie du deuil
Étudier le deuil renferme cette particularité d’aborder une réalité qui touche tout le monde.
Il est essentiel de cultiver une littéracie du deuil afin d’ouvrir des espaces d’échanges, d’éducation, d’accueil, de conversation.
Il me faut terminer avec les derniers mots du roman, pour qu’ils continuent de résonner, trois petits mots à partir desquels commencer : il faut aimer.
Geneviève Gauthier est membre de l’Ordre des travailleurs sociaux et des thérapeutes conjugaux et familiaux du Québec (OTSTCFQ). Elle a reçu une bourse doctorale du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH).
Source: The Conversation – in French – By Paul Favier, Doctorant à la Chaire Gouvernance et Regulation, Université Paris Dauphine – PSL, Université Paris Dauphine – PSL
Certains les décrivent comme des psys ou des amis. C’est dire la place que les intelligences artficielles, ou IA, ont pris dans la vie des Français. La gratuité de ces services a probablement contribué à cette confusion. Mais combien de temps les entreprises du secteur pourront-elles continuer à offrir des services non payants ? La publicité pourrait-elle changer la donne ? Quel impact cela pourrait-il avoir ?
En janvier 2026, OpenAI a commencé à insérer les premières publicités dans les réponses de ChatGPT auprès de ses utilisateurs états-uniens non abonnés. Un geste longtemps repoussé et désormais assumé. Après trois années de croissance financée à perte, l’intelligence artificielle (IA) générative grand public amorce sa bascule vers un modèle publicitaire, faute d’avoir trouvé, ailleurs, de quoi financer durablement la gratuité de ses services.
Près d’un Français sur deux déclare avoir déjà utilisé un agent conversationnel, comme ChatGPT, Gemini ou Copilot. Cette proportion grimpe jusqu’à 82 % chez les 18-24 ans contre 20 % chez les plus de 65 ans, selon une enquête Ifop. Dans le monde, près de 20 % de la population dialoguerait régulièrement avec ces outils, selon le Microsoft AI Economy Institute. OpenAI, Google et Microsoft cumulent à eux seuls près de 90 % du marché, selon FirstPageSage.
Cette domination est le fruit d’une stratégie assumée depuis le lancement de ChatGPT fin 2022 : offrir le service gratuitement pour capter le plus d’utilisateurs possible, avant même de songer à la rentabilité. ChatGPT a atteint 100 millions d’utilisateurs en soixante jours (il avait fallu trente mois à Instagram pour atteindre cette audience). Reste, désormais, à transformer cette audience en modèle d’affaires viable.
Une industrie qui carbure aux pertes
Le problème posé par cette gratuité est qu’elle est fondée sur une infrastructure qui coûte cher aux entreprises qui l’exploitent. Une requête adressée à un agent conversationnel consomme environ dix fois plus d’énergie de calcul qu’une recherche classique sur Google, selon des estimations relayées par Heise. Or, environ 85 % des utilisateurs de ces services restent sur la version gratuite, d’après CNBC. En 2025, OpenAI aurait dépensé près de 22,5 milliards de dollars pour un chiffre d’affaires de 13,5 milliards, soit une perte d’environ 9 milliards de dollars, rapporte Fortune. Même Anthropic, pourtant tourné vers les entreprises, ne vise la rentabilité qu’à l’horizon de 2028, en misant sur la demande professionnelle, selon TechCrunch.
Face à cette équation, les entreprises nées avec l’IA générative, comme Anthropic ou Mistral AI, se tournent prioritairement vers les entreprises, via des API facturées à l’usage et des licences professionnelles. Les grands groupes technologiques, Google, Meta ou Microsoft, disposent d’un atout supplémentaire : des centaines de millions d’utilisateurs grand public dont l’activité en ligne peut être monétisée autrement. Quant à OpenAI, parti du grand public sans écosystème préexistant, il tente aujourd’hui de rattraper les deux fronts.
L’abonnement ne suffira pas
La première option pour « monétiser » les utilisateurs grand public consiste, logiquement, à faire payer un abonnement. Une convergence tarifaire s’observe autour de 20 dollars (soit plus de 17 euros) par mois pour les offres premium de ChatGPT, Claude, Copilot ou Gemini. Mais cette formule se heurte à un plafond : seuls 4 à 5 % des utilisateurs auraient franchi le pas, selon la BBC. L’écrasante majorité reste gratuite, pesant sur les coûts sans générer de revenu direct.
Une deuxième piste, plus prospective, consiste à transformer l’agent conversationnel en intermédiaire commercial capable de réserver un vol ou de finaliser un achat, moyennant une commission. Mais les premiers résultats déçoivent : selon TechCrunch, les ambitions d’OpenAI de faire de ChatGPT un concurrent d’Amazon ou de Google « ne se déroulent pas très bien », le Web n’étant pas encore conçu pour être parcouru et actionné par des agents automatisés.
La publicité, solution de dernier recours ?
Reste alors la publicité, mécanisme le plus éprouvé pour monétiser une audience captive sans lui faire sortir la carte bancaire. C’est peu ou prou le modèle qui a fait la fortune de Google et de Meta depuis vingt ans. Perplexity AI a été la première à s’y risquer, dès novembre 2024, avec des questions de suivi sponsorisées insérées sous ses réponses. Le format a toutefois été abandonné en 2026 face aux résistances des utilisateurs, l’entreprise reconnaissant sur son blog que la faisabilité technique était acquise, mais que l’acceptabilité par les consommateurs restait un frein.
Microsoft Copilot a, de son côté, déployé des publicités générées dynamiquement par l’IA en fonction du contexte de la conversation, les Showroom Ads. Et depuis janvier 2026, OpenAI affiche à son tour des publicités contextuelles, clairement étiquetées, en bas des réponses fournies aux utilisateurs états-uniens non abonnés, selon CNBC. L’entreprise assure que ces publicités n’influencent pas le contenu des réponses elles-mêmes.
Vos prompts en disent plus que vous ne l’imaginez
Cette publicité contextuelle repose sur une matière première : les données que l’utilisateur confie à l’agent, sciemment ou non. Or, les prompts recèlent bien plus d’informations personnelles qu’il n’y paraît.
Des chercheurs ont montré qu’un modèle de langage peut inférer, avec une précision élevée, des attributs personnels sensibles (santé, revenus, opinions politiques) à partir de simples échanges, même sans divulgation explicite, selon une étude publiée dans les actes de la conférence ICLR. Décrire des symptômes pour un conseil médical revient ainsi à révéler son état de santé ; interroger sur un quartier précis, à dévoiler sa localisation.
Un risque inédit d’influence invisible
C’est précisément là que le bât blesse. Contrairement à une bannière publicitaire, aisément identifiable, un message commercial glissé dans le fil d’une conversation peut se fondre dans la réponse sans que l’utilisateur en ait conscience. Plusieurs travaux de recherche pointent la confiance quasi inconditionnelle accordée à ces agents, perçus comme des interlocuteurs à la fois compétents et complaisants. Un message commercial pourrait ainsi bénéficier d’une caution implicite supérieure à celle d’une publicité classique.
Une étude de la société SparkToro illustre par ailleurs la difficulté à objectiver ce risque. Les agents conversationnels produisent des recommandations de marques différentes dans plus de 99 % des cas, y compris pour des questions strictement identiques sans segmentation marketing différente. Cette instabilité rend une éventuelle influence commerciale particulièrement difficile à détecter, aussi bien pour les utilisateurs que pour les régulateurs.
Arte, « Le dessous des cartes », 2025.
Le partenariat noué entre OpenAI et Shopify, qui permet à ChatGPT de recommander des produits issus de millions de marchands et de finaliser directement l’achat, en offre une illustration concrète. OpenAI assure que ces recommandations restent organiques et non commercialement influencées, mais les marchands versent bien une commission sur chaque transaction réalisée via l’agent. L’utilisateur n’a aucun moyen de vérifier cette neutralité affichée ni de distinguer une recommandation indépendante d’une recommandation orientée par cet accord commercial.
Vers un encadrement spécifique ?
Ce basculement vers la publicité conversationnelle fait écho à des débats déjà anciens en économie des plateformes, où l’opacité des critères de classement des comparateurs en ligne (offres télécoms, assurances, voyages) a justifié des obligations de transparence renforcées à l’échelle européenne. La question posée aujourd’hui est de savoir si un encadrement comparable, obligeant les agents conversationnels à signaler tout contenu commercialement influencé, s’imposera avant que ces pratiques se généralisent.
L’enjeu dépasse la seule question publicitaire, puisque c’est la soutenabilité même du modèle économique de l’IA générative grand public qui reste, à ce stade, une question ouverte. Entre abonnements plafonnés à une minorité d’utilisateurs, commissions transactionnelles balbutiantes et publicité conversationnelle en plein tâtonnement, aucune piste ne semble, à elle seule, en mesure de financer durablement le coût de ces technologies. Pour les utilisateurs, l’enjeu est de taille : comprendre par qui et comment un service qu’ils croient gratuit est réellement financé.
Paul Favier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Aux États-Unis, les enseignants constatent une baisse des compétences en lecture de leurs étudiants.
Austin Sarat, professeur de sciences politiques au Amherst College, alerte sur les conséquences de ce recul pour l’enseignement supérieur.
Selon lui, les livres longs restent indispensables pour former l’esprit critique.
Quiconque a récemment passé un peu de temps sur un campus universitaire américain a probablement entendu des enseignants se lamenter sur les habitudes de lecture de leurs étudiants – ou plutôt sur le fait qu’ils ne lisent presque plus. Et ces plaintes ne relèvent pas d’une simple nostalgie d’un âge d’or révolu.
La lecture – pas n’importe quelle lecture, mais celle de livres longs, complexes et exigeants – est en train de disparaître rapidement du paysage américain. Comme l’a souligné en 2024 Sunil Iyengar, directeur du Bureau de la recherche et de l’analyse de la National Endowment for the Arts (une agence fédérale indépendante états-unienne chargée de soutenir les arts et la culture), environ 49 % des adultes déclaraient avoir lu au moins un livre au cours de l’année écoulée. Dix ans plus tôt, ils étaient près de 55 % à en dire autant.
Ce recul de la lecture s’observe également dans les lycées américains. Une enquête menée en 2024-2025 auprès de 1 250 professeurs d’anglais de lycée montre qu’ils donnaient en moyenne 2,81 livres à lire intégralement à leurs élèves chaque année. À titre de comparaison, une autre étude nationale réalisée en 2008-2009 auprès de 400 enseignants d’anglais de classes de seconde, première et terminale établissait qu’ils en faisaient lire en moyenne quatre par an.
Dans certains lycées américains, des élèves ne se voient plus demander de lire le moindre livre en entier. À la place, leurs enseignants leur donnent des extraits d’ouvrages ou de courts textes. La journaliste Sarah Schwartz, du magazine Education Week, écrivait en 2025 que de plus en plus de signes donnent à voir un recul de la lecture de textes longs dans les classes, bien avant le lycée. Dans certains cas, cette évolution commence dès l’école primaire.
En tant qu’enseignant en sciences humaines et sociales à l’université, ces chiffres me choquent, sans vraiment me surprendre. Mes cours reposent sur de nombreuses lectures, souvent longues et exigeantes, et j’ai toujours conçu mon enseignement en partant du principe que les étudiants s’y plieraient. Dans mon bureau, il m’arrive pourtant d’entendre des étudiants se plaindre de la quantité de lectures à effectuer et me demander des méthodes pour parcourir les textes plus rapidement sans les lire intégralement.
En général, je résiste à cette demande et je préfère leur apprendre à pratiquer la lecture attentive (ce que les Américains appellent close reading), plutôt que de leur donner des techniques pour survoler les textes.
Le recul de la lecture représente donc un véritable défi, tant pour mes étudiants et moi-même que, plus largement, pour l’enseignement supérieur américain. Les universités n’ont pas encore trouvé de réponse à ce phénomène, laissant des enseignants comme moi élaborer leurs propres stratégies.
L’histoire de la lecture aux États-Unis
La lecture occupe depuis longtemps une place centrale dans l’éducation américaine. Lorsque l’université Harvard ouvre ses portes en 1636 pour former des ministres du culte puritains, ses responsables partent du principe que les étudiants admis maîtrisent parfaitement la lecture, non seulement en anglais, mais aussi en grec et en latin.
Comme l’écrit Jack Lynch, professeur de littérature anglaise à l’université Rutgers :
« Les premiers Américains accordaient une importance exceptionnelle au pouvoir de l’écrit et, par conséquent, à la maîtrise de la lecture et de l’écriture. »
En 1647, le Massachusetts adopte une loi imposant à toute localité de plus de 50 foyers de veiller à ce que les enfants puissent « apprendre à lire et à écrire ». L’objectif est alors avant tout religieux : permettre aux enfants de lire et d’étudier la Bible.
Thomas Jefferson, comme d’autres Pères fondateurs, souhaitait faire des États-Unis un pays où la lecture serait largement répandue. En 1787, il loue les journaux et de la liberté de la presse. « Si je devais choisir entre un gouvernement sans journaux et des journaux sans gouvernement, je n’hésiterais pas un instant à préférer la seconde option », écrit-il. Dans une lettre adressée à John Adams en 1815, le même Jefferson écrit :
« Je ne peux pas vivre sans les livres. »
Au XIXe siècle, les écoles commencent à enseigner la lecture par la phonétique, en apprenant aux élèves à déchiffrer les mots à partir de leurs sons. À partir des années 1830, les écoles américaines utilisent les McGuffey Readers, une série de manuels de lecture pour l’école primaire fondés sur cette méthode phonétique. Entre 1836 et 1960, environ 120 millions d’exemplaires de ces ouvrages ont été vendus. Selon le Ping Institute for the Teaching of the Humanities de l’Université de l’Ohio, seuls la Bible et le Webster’s Dictionary ont connu une diffusion plus importante.
La première crise de la lecture dans l’enseignement supérieur
À mesure que les universités américaines cherchent à se développer et à accueillir davantage d’étudiants au XIXe siècle, elles sont confrontées à une première crise de la lecture. Les étudiants admis dans les nouvelles universités publiques ne possèdent pas toujours les compétences en lecture attendues par ces établissements. Ils savent suffisamment lire pour être admis, mais ne sont pas forcément habitués à affronter des textes longs et complexes.
Certaines universités, comme l’Université du Wisconsin, réagissent à cette difficulté en créant des programmes préparatoires destinés à s’assurer que les nouveaux étudiants disposent des bases nécessaires pour suivre des études supérieures.
En 1915, Ernest Moore, alors professeur de philosophie à Harvard, publie les résultats de ce que de nombreux chercheurs considèrent comme « la première tentative durable d’aider officiellement les étudiants à améliorer leur lecture ». Plutôt que de faire de l’apprentissage de la lecture une discipline à part, Moore l’intègre à un vaste programme consacré aux méthodes de travail universitaire, afin d’aider les étudiants à comprendre son importance dans l’ensemble de leur parcours académique.
L’université de Chicago, l’université de l’Illinois et l’université Columbia adoptent rapidement cette approche. Au cours du XXe siècle, les tests standardisés se généralisent dans l’enseignement supérieur afin d’« évaluer les compétences académiques, les aptitudes et même la condition physique des étudiants entrant à l’université ». Leurs résultats permettent ensuite aux établissements d’orienter les étudiants vers différents dispositifs de remise à niveau, expliquent les spécialistes en sciences de l’éducation Jennifer C. Theriault, Norman A. Stahl et Kelly J. Meyers.
Le défi actuel
En 2025, environ 32 % des élèves américains de terminale présentaient un niveau de lecture inférieur au seuil élémentaire, contre 24 % en 2002. En 2025 également, Martin West, doyen de faculté et professeur à la Harvard Graduate School of Education, soulignait que « les compétences en lecture des élèves américains ont atteint leur sommet vers le milieu de la décennie précédente, avant de reculer nettement depuis ».
Si la maîtrise de la lecture a été présenté comme l’un des fondements de l’histoire américaine, ce récit semble aujourd’hui commencer à se fissurer.
Je reste convaincu que la lecture de livres longs et exigeants demeure le meilleur moyen d’aider les étudiants à développer leur esprit critique et à réfléchir par eux-mêmes au monde dans lequel ils vivent ainsi qu’à l’histoire qui l’a façonné. Pourtant, certains enseignants du supérieur se sont adaptés en réduisant la quantité de lectures demandées et en revoyant leurs exigences à la baisse.
Pourquoi lire ?
Il existe peut-être une autre voie.
Cet été, j’ai proposé, avec quelques collègues, un cours intitulé « Pourquoi lire ? » à un petit groupe d’étudiants. Pendant trois semaines, nous nous sommes réunis deux fois par semaine pour discuter de textes consacrés à la valeur de la lecture, rédigés notamment par la philosophe de l’université de Chicago Martha Nussbaum et par le théoricien de la littérature de l’université Columbia Edward Said.
Il m’est rapidement apparu que les étudiants avaient des approches très différentes de la lecture de textes difficiles et n’étaient pas tous également à l’aise avec cet exercice. J’ai essayé de leur faire comprendre qu’en matière de lecture, comme pour l’exercice physique, c’est souvent l’effort qui procure le plus de bénéfices. Lire des textes longs exige de la patience et de l’attention, développe la capacité à suivre un raisonnement ou une intrigue, et demande un effort soutenu pour en saisir toutes les nuances.
Bien sûr, ce seul cours ne suffira pas à transformer des habitudes profondément ancrées ni à inverser le désengagement des étudiants vis-à-vis de la lecture. Mais avant de leur demander d’affronter des textes exigeants, nous, enseignants du supérieur, avons le devoir de leur expliquer pourquoi il est important de lire les livres dans leur intégralité. Si nous ne le faisons pas – ou si nous n’en sommes plus capables –, l’avenir de l’enseignement supérieur s’annonce bien sombre.
Austin Sarat ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
La Route 66 fête son centenaire en 2026. Mais derrière l’image d’Épinal de la « Mother Road » se cache une histoire plus complexe, où le marketing, les inégalités raciales et les mutations économiques ont façonné autant le mythe que la route elle-même.
Agissant de concert, l’American Association of State Highway Officials et le Bureau of Public Roads adoptèrent, le 11 novembre 1926, un système uniforme de numérotation des routes, accompagné d’une carte officielle. Ce nouveau système remplaçait le dédale de routes et d’itinéraires qui coexistaient jusque-là – comme la Lincoln Highway ou l’Old Trails Road – par un réseau officiel de routes numérotées, approuvé par les autorités routières fédérales et des États.
Depuis, quelques-unes de ces routes sont devenues de véritables icônes de la culture américaine. La Route 1 traverse ainsi la côte Est, du Maine jusqu’à la Floride. La Route 101 est célèbre pour ses panoramas spectaculaires sur l’océan Pacifique, tandis que la Route 6 a été immortalisée dans Sur la route, le roman culte de Jack Kerouac.
La plus célèbre reste sans doute la Route 66, surnommée la « Main Street of America » (« la rue principale de l’Amérique ») et la « Mother Road » (« la route mère »). Alors que les villes qui la jalonnent s’apprêtent à célébrer son centenaire, une question me vient pourtant à l’esprit : qu’est-ce que l’on célèbre exactement ?
En tant qu’historien de la Route 66, j’ai montré qu’il existe en réalité deux versions de cette route longue de 2 448 miles (3 940 kilomètres). Il y a d’abord la route bien réelle, qui incarne l’essor des infrastructures américaines au XXe siècle. Et puis il y a la route mythique : une icône culturelle empreinte de nostalgie, associée à une certaine vision du XXe siècle faite de romantisme, d’aventure, de liberté et de conquête de l’Ouest américain.
La Route 66 a bien failli ne jamais exister
Alors que les responsables des routes des différents États négociaient, dans les années 1920, les détails du nouveau réseau routier américain, ils accordaient une grande valeur aux numéros se terminant par un zéro, réservés aux grands axes transcontinentaux. L’idée était simple : ces routes attireraient le plus de circulation et, avec elle, les retombées économiques.
Le commissaire aux routes de l’Oklahoma, Cyrus Avery, était l’un des plus fervents défenseurs d’une liaison entre Chicago et Los Angeles, destinée à stimuler le trafic routier à travers le Midwest. Il proposa de lui attribuer le numéro 60, afin de bénéficier de ce prestigieux numéro réservé aux grands itinéraires nationaux.
Mais les représentants du Kentucky et de la Virginie s’y opposèrent, faisant valoir que l’itinéraire proposé par Avery ne reliait pas véritablement les deux côtes du pays. Ils suggérèrent à la place le numéro 62. Avery répliqua avec un numéro qui, selon lui, sonnait mieux : le 66.
S’il a fallu plus de dix ans pour achever la route dans son intégralité, la construction du mythe de la Route 66, elle, a commencé presque immédiatement. À peine les travaux avaient-ils débuté que Cyrus Avery, John T. Woodruff et d’autres figures influentes des villes situées le long de son tracé se réunissaient, en janvier 1927, pour créer la U.S. Highway 66 Association, avec pour objectif de promouvoir les voyages sur cette nouvelle route.
L’association se mit à promouvoir la Route 66 comme le meilleur itinéraire pour rejoindre la côte Ouest et alla jusqu’à déposer un slogan pour la route : « The Main Street of America » (« la rue principale de l’Amérique »). Elle parraina également des événements spectaculaires, comme la Trans-American Footrace, afin de faire connaître la Route 66.
Cette course, partie de Los Angeles le 4 mars 1928, bénéficia d’une très large couverture médiatique. Les journalistes racontaient avec emphase les exploits des coureurs, tout en dressant des portraits saisissants des paysages du Sud-Ouest américain. Peu à peu, la Route 66 s’est ainsi ancrée dans l’imaginaire collectif comme le symbole de l’aventure et du romantisme.
Pendant la Grande Dépression et les années du Dust Bowl, des milliers de migrants venus des Grandes Plaines et du Midwest empruntèrent la Route 66 vers l’ouest, dans l’espoir de reconstruire leur vie en Californie.
L’écrivain John Steinbeck baptisa la Route 66 la « Mother Road » (« route mère ») dans les Raisins de la colère, la comparant à un cordon ombilical conduisant les réfugiés de l’Oklahoma – les Okies – qui fuyaient le Dust Bowl vers une nouvelle vie en Californie. Employée par la Farm Security Administration, l’agence du New Deal chargée d’aider les populations rurales, la photographe Dorothea Lange a immortalisé ces mêmes réfugiés que Steinbeck mettait en scène dans son roman. Sa photographie de 1938, Family on the Road, montre un couple et ses deux jeunes enfants faisant de l’auto-stop sur la Route 66 près de Weatherford, dans l’Oklahoma, après avoir perdu leur ferme.
Ensemble, Steinbeck et Lange ont contribué à enrichir le mythe de la Route 66 de nouvelles significations, associées à la perte, mais aussi à la rédemption. Après la Seconde Guerre mondiale, la route est ensuite devenue l’un des symboles de la prospérité de l’après-guerre.
La chanson de Bobby Troup, « (Get Your Kicks) on Route 66 », enregistrée pour la première fois en 1946 par le Nat King Cole Trio, a fait de cette artère un véritable rite de passage de l’Amérique d’après-guerre. Des millions d’Américains partirent ensuite en vacances en famille vers le Sud-Ouest des États-Unis en empruntant la Route 66, dormant dans des motels familiaux en bord de route, dégustant des hamburgers dans des diners aux enseignes lumineuses et posant devant les attractions géantes qui jalonnaient le parcours.
Le mythe face à la réalité
Mais l’imagerie emblématique et les mythes qui entourent la Route 66 sont souvent en décalage avec la réalité de cette route. À mes yeux, la chanson de Bobby Troup résume parfaitement la tension entre ces deux visages de la Route 66.
En 1946, lorsque Nat King Cole enregistra « (Get Your Kicks on) Route 66 », lui et ses musiciens ne pouvaient en réalité guère profiter de la Route 66. La plupart des établissements qui la bordaient refusaient en effet de les servir. Les exemplaires du Green Book, le guide répertoriant les hôtels, restaurants et commerces accueillant les voyageurs noirs à l’époque des lois Jim Crow, montrent à quel point les options étaient limitées.
Il a fallu attendre l’adoption du Civil Rights Act de 1964, puis les actions menées par le ministère de la Justice pour faire appliquer cette loi, afin que les services et infrastructures touristiques le long de la Route 66 deviennent réellement accessibles à tous les Américains, quelle que soit leur couleur de peau.
Mais lorsque les motels, diners, garages et stations-service de la Route 66 sont enfin devenus accessibles à tous les voyageurs, le déclin de la route avait déjà commencé. Le Federal Aid Highway Act de 1956 a donné un coup d’accélérateur à la construction d’un nouveau réseau d’autoroutes. Ces infrastructures de l’après-guerre privilégiaient les déplacements rapides entre les grandes villes et leurs banlieues, où les Américains s’installaient alors en nombre.
À la différence des établissements familiaux qui bordaient l’ancienne route, les sorties des nouvelles autoroutes étaient désormais dominées par les grandes chaînes nationales de motels, de restaurants et de stations-service. Soucieuses d’éviter tout contrôle du ministère de la Justice au titre des lois sur les droits civiques, ces enseignes affichaient clairement qu’elles accueillaient tous les voyageurs, incitant davantage encore les automobilistes à délaisser les anciens commerces de la Route 66.
Aujourd’hui, alors que la Route 66 fête ses 100 ans, un fossé subsiste entre le souvenir qu’en gardent certains et ce qu’elle a réellement représenté pour la majorité des Américains. La liberté de voyager et de « prendre son pied » sur cette route était largement réservée aux Blancs. Une grande partie de l’imaginaire associé à la Route 66 est née des campagnes de promotion des premières associations routières, qui s’adressaient avant tout à un public blanc. Il est peu probable que de nombreux voyageurs afro-américains ou latinos éprouvent la même nostalgie.
Aujourd’hui, la nostalgie de la Route 66 s’accompagne souvent d’une esthétique « Fifties », qui célèbre l’Amérique d’avant le mouvement des droits civiques comme une époque plus pure, plus simple et plus authentique. Cette Amérique idéalisée reflète davantage le pays dans lequel certains Américains d’aujourd’hui aimeraient vivre, c’est-à-dire une nation moins complexe, moins diverse, faite d’aventure, de romantisme et d’opportunités, que l’Amérique nuancée et plurielle dans laquelle ils vivent réellement.
Daniel Milowski ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
La guerre en Iran et le blocage du détroit d’Ormuz ont poussé le gouvernement Lecornu à accélérer la mise en œuvre de mesures inscrites dans la programmation pluriannuelle de l’énergie, dite PPE3. D’un objectif environnemental de réduction des émissions de CO₂, il est passé à un enjeu de souveraineté énergétique, « électrifier pour moins dépendre des énergies fossiles ».
Dans le secteur du bâtiment, ces mesures sont actuellement très en faveur des pompes à chaleur pour le chauffage et l’eau chaude sanitaire. Mais ce ne sont pas les seules solutions, comme le montre un regard sur quelques-uns de nos voisins européens, bénéficiant pourtant de moins d’ensoleillement, qui ont recours au solaire thermique – plus simple que le solaire photovoltaïque.
Alors que les efforts liés à la réglementation ont conduit à la réduction de la consommation d’énergie pour le chauffage, la part de l’eau chaude sanitaire subit plutôt une tendance à la hausse. Décarboner l’énergie dans le secteur du bâtiment nécessite donc de se pencher sérieusement sur les systèmes de production d’eau chaude sanitaire. Ceci nous amène à privilégier les systèmes électriques pour chauffer l’eau et à délaisser, forcément, les chaudières à gaz. Parmi ces systèmes électriques, on trouve les chauffe-eaux électriques, les plus répandus, et les chauffe-eaux thermodynamiques, beaucoup moins répandus mais deux à trois fois plus performants. Ces derniers ont actuellement le vent en poupe, car ils s’inscrivent très bien dans la Stratégie nationale bas carbone : le secteur du bâtiment y trouve donc une réponse intéressante à la question de souveraineté énergétique tout en respectant les impératifs écologiques.
Néanmoins, si l’électrification des usages est indispensable à la transition énergétique, elle ne doit pas faire oublier que d’autres types d’énergies renouvelables sont disponibles et exploitables pour fournir de la chaleur – elles pourraient permettre d’accroître notre souveraineté énergétique, de diversifier nos sources énergétiques pour ne pas dépendre d’un seul type d’infrastructure et de réduire nettement nos émissions de gaz à effet de serre.
La souveraineté passe-t-elle uniquement par l’électrification ?
Un chauffe-eau thermodynamique est une pompe à chaleur couplée à un ballon d’eau chaude. Grâce à son compresseur, la pompe à chaleur puise la chaleur dans l’air environnant et élève son niveau de température à environ 60 °C, température requise pour l’eau chaude sanitaire. Le rapport entre la chaleur nécessaire pour chauffer l’eau et l’électricité consommée est le coefficient de performance (COP). Pour un chauffe-eau électrique, le coefficient de performance est très proche de 1. Pour un chauffe-eau thermodynamique, le coefficient de performance dépend de la température de l’air extérieur. Généralement, les constructeurs affichent un coefficient de performance de 3. Cependant, on constate que lors des périodes froides à températures négatives, la résistance électrique prend le relais et le coefficient de performance se rapproche alors de 1. En conditions réelles, il est donc plutôt compris entre 2 et 3.
Ainsi, remplacer une chaudière au gaz ou un chauffe-eau électrique par un chauffe-eau thermodynamique apparaît comme un moyen efficace pour réduire la consommation d’énergie et s’extraire des inconvénients de l’énergie fossile : pollution, émissions de CO₂, dépendance aux pays producteurs, augmentation des coûts…
Des énergies renouvelables permettent également de chauffer l’eau et de diversifier nos ressources.
Dans le cas de la géothermie, au lieu de puiser la chaleur dans l’air extérieur, on exploite le fait que la température est stable dans le sous-sol et donc de la chaleur géothermique. Un chauffe-eau thermodynamique couplé à un forage géothermique peut avoir un coefficient de performance supérieur à 5. Beaucoup plus efficace, ce système requiert néanmoins un investissement plus élevé du fait du forage. Ce type de système reste tout de même intéressant dans l’habitat collectif, ou quand il permet de produire à la fois le chauffage et l’eau chaude sanitaire : on parle alors de « système combiné ».
Au-delà de la géothermie, le soleil aussi peut chauffer l’eau.
Comment marche un chauffe-eau solaire thermique ?
La technologie fait appel à des capteurs solaires thermiques : du cuivre pour les tubes, du verre à l’avant pour éviter le refroidissement tout en laissant passer les rayons du soleil, un isolant thermique à l’arrière, une armature en aluminium pour tenir le tout. Cette technologie simple, mature et efficace, peut être fabriquée localement. Elle est très différente du solaire photovoltaïque, qui génère de l’électricité mais nécessite des matériaux bien plus complexes et des cellules produites majoritairement en Asie.
Aux capteurs solaires thermiques, on ajoute un ballon de stockage, une petite pompe servant de circulateur et un boîtier électronique commandant la pompe selon la différence de température entre le ballon et la sortie du capteur.
Ainsi, la chaleur collectée par les capteurs solaires est transmise à un fluide caloporteur. Ce fluide, généralement de l’eau glycolée, cède sa chaleur à l’eau contenue dans le ballon avant de retourner dans les capteurs. Dans les régions qui ne subissent que quelques jours de gel dans l’année, il est même possible de se passer d’eau glycolée et d’utiliser directement l’eau du réseau.
Le ballon est muni d’une résistance électrique qui sert d’appoint pour pallier les journées sans soleil. Une installation typique est constituée de 4 mètres carrés de capteurs solaires et d’un ballon de 200 à 300 litres.
En 2024, la surface de capteurs en France hexagonale était de 2,457 millions de mètres carrés, utilisés essentiellement pour des chauffe-eau solaires individuels. Avec une moyenne de 4 mètres carrés installés, cela conduit à environ 600 000 installations – ceci correspond à moins de 2 % de l’ensemble des systèmes de chauffe-eaux.
En d’autres termes, le solaire thermique est peu déployé, alors que la ressource solaire disponible est suffisante pour assurer de 65 à 85 % des besoins en eau chaude sanitaire. Malheureusement, comme les énergies renouvelables thermiques sont très facilement et trop souvent oubliées (nous privilégions en France des technologies plus complexes et énergivores), le marché du solaire thermique est plutôt moribond.
Pour illustrer ce propos, comparons avec le scénario établi en 2029 par RTE (Réseau de transport d’électricité). Dans ce scénario, il s’agissait de remplacer de 9,5 millions de chauffe-eaux électriques et de chaudières à gaz par des chauffe-eaux thermodynamiques, afin d’aboutir à une économie d’énergie annuelle de 3 térawatts-heures et une réduction des émissions de CO₂ annuelles de 800 000 tonnes.
Par comparaison, nous estimons qu’installer 9,5 millions de chauffe-eaux solaires aboutirait à 16 térawatts-heures d’économies d’énergie annuelles et près de 5 millions de tonnes de CO₂ évitées par an. Les gains seraient très nettement supérieurs au scénario proposé par RTE.
Une solution rentable économiquement et déployée dans des pays moins ensoleillés
Mais est-il possible – et raisonnable – d’installer 9,5 millions de chauffe-eaux solaires ? Ceci correspondrait à 30 % des foyers (il y a 31 millions de ménages en France).
Ce n’est pas si éloigné de ce qui est fait en Autriche, où environ 27,5 % des foyers auraient installé des chauffe-eaux solaires (1,15 million d’installations pour 4,18 millions de ménages). En effet, n’étant pas dotée de centrale nucléaire, l’Autriche souhaite décarboner son énergie mais sans forcément passer par l’électricité. Elle a choisi de privilégier les technologies les mieux adaptées aux usages et en particulier à la production de chaleur à 60 °C, qui convient très bien au solaire thermique. Ce n’est donc pas étonnant que le plus grand fabricant de capteurs solaires thermiques soit autrichien !
La stabilité du coût de la chaleur ainsi produite explique cet intérêt grandissant : il ne dépend que des investissements et de la ressource solaire.
Les mesures gouvernementales françaises pourraient davantage favoriser ces technologies, qui répondent véritablement aux enjeux environnementaux, économiques et de souveraineté énergétique.
L’île de la Tortue (« Turtle Island ») est le nom que certains peuples autochtones donnent à l’Amérique du Nord. Cette contre-carte est orientée vers l’est, c’est-à-dire en direction du soleil levant.The Decolonial Atlas, CC BY-NC-ND
Les cartes ne se contentent pas de représenter le monde : elles contribuent à le façonner. Longtemps utilisées pour asseoir le pouvoir politique, économique ou colonial, elles peuvent aussi, en réintroduisant les informations omises et en croisant des données rarement associées, révéler les inégalités, les exclusions et les rapports de force invisibles qui structurent nos territoires.
À travers l’histoire, les cartes ont été des outils précieux pour les puissants, leur permettant d’affirmer leur emprise sur des territoires et des marchés. Les responsables politiques engagent des batailles de redécoupage électoral à l’échelle nationale afin de garantir le contrôle de leur camp, affaiblissant ainsi le pouvoir des électeurs. Les postures géopolitiques de l’administration Trump à propos du Groenland s’inscrivent dans une longue histoire de l’impérialisme appuyé par les cartes. Et dans la Rome antique, la table de Peutinger représentait une vision immense de l’Empire en plaçant Rome au centre du monde.
Mais les cartes peuvent aussi raconter des histoires cachées sur la politique et le pouvoir, permettant aux populations de se réapproprier leurs espaces et leur avenir. C’est notamment le cas des contre-cartes – c’est-à-dire des cartes qui remettent en question les présupposés existants – en élargissant les récits dominants sur un lieu pour y intégrer des points de vue jusque-là exclus.
Comme urbaniste, architecte, cartographe et chercheuse en politique de l’espace, j’ai pu constater de quelle manière les cartes façonnent les espaces urbains et les récits que l’on construit à leur sujet. J’ai également vu comment elles peuvent remettre en question ces récits et faire émerger d’autres significations d’un lieu, portées par les habitants et les travailleurs qui l’occupent au quotidien.
Bien plus que de simples outils numériques d’orientation, les cartes sont des instruments stratégiques de construction du monde. Elles montrent que certaines idées ou frontières que l’on croit immuables peuvent en réalité être rendues flexibles. Chacun peut créer une carte et, parce qu’elles sont des outils de narration spatiale, les possibilités qu’elles révèlent sur les lieux sont pratiquement infinies.
Qui fabrique les cartes ?
Le géographe Mark Monmonier est célèbre pour avoir expliqué comment mentir avec les cartes. Il soulignait que les producteurs de cartes disposant d’un pouvoir important, qu’il s’agisse des gouvernements ou des entreprises, recourent à une sélection des informations afin de promouvoir des objectifs particuliers ou de diffuser une image de marque.
Les cartes routières de Shell Oil des années 1950 constituent un exemple révélateur de l’utilisation des cartes comme outil marketing. Arborant un grand logo en couverture et la rose des vents aux couleurs de Shell à l’intérieur, ces cartes étaient distribuées gratuitement dans les stations-service à travers le pays. Elles faisaient la promotion de la marque tout en facilitant les déplacements en automobile grâce à la représentation des routes et des principaux points de repère. Au verso figuraient également des tableaux de kilométrage permettant aux automobilistes de planifier leurs arrêts pour faire le plein. En revanche, ces cartes passaient sous silence les réseaux de transport concurrents, comme les lignes d’autobus.
Les institutions publiques et les organismes nés de partenariats public-privé utilisent également des cartes pour promouvoir certains agendas politiques. Ainsi les cartes de redlining (une pratique consistant à exclure certains quartiers de l’accès au crédit immobilier) de la Home Owners’ Loan Corporation des années 1930 montrent de manière particulièrement explicite comment les pouvoirs publics et le secteur immobilier se sont servis des cartes pour exclure certaines communautés. Réalisées pour la quasi-totalité des grandes villes américaines, elles identifiaient comme risqués pour les prêteurs les quartiers où vivaient les Afro-Américains, les excluant de fait de l’accès à la propriété.
Aujourd’hui encore, les opérations de redécoupage électoral partisan menées dans des États, comme le Texas ou la Floride, permettent de voir comment les cartes sont utilisées pour contrôler l’accès aux leviers de la démocratie. Ces redécoupages ont été réalisés en dehors du calendrier habituel du recensement afin de maximiser les chances d’obtenir davantage de sièges au Congrès lors des élections de 2026.
Dans mon livre, Radical Atlas of Ferguson, USA, je propose une nouvelle cartographie de cette ville américaine afin de montrer ce qui se joue en coulisses dans la planification régionale et municipale. Cette approche révèle pourquoi des inégalités aussi marquées continuent d’y perdurer.
La banlieue de Ferguson, située dans le nord du comté de St. Louis, s’est retrouvée sous les projecteurs en 2014 lorsqu’un policier blanc a abattu Michael Brown Jr, un adolescent noir non armé. La mobilisation suscitée par cette injustice a contribué à donner un nouvel élan au mouvement Black Lives Matter.
Dans les cartes réunies dans ce livre, j’ai superposé de nouveaux récits afin de mettre en lumière le contexte politique et économique complexe qui sous-tend la situation de Ferguson. Ainsi, l’historien Walter Johnson souligne que plusieurs grandes entreprises figurant au classement Fortune 500 sont implantées à quelques pâtés de maisons seulement de l’endroit où Michael Brown a été tué. Alors que ces entreprises bénéficient d’importantes exonérations fiscales et d’aides publiques destinées à soutenir leur développement immobilier, les dépenses municipales consacrées à des besoins essentiels, comme les écoles publiques ou les trottoirs, demeurent insuffisamment financées. En mettant en évidence ces différentes dimensions du territoire, les cartes peuvent révéler qui influence réellement la vision des urbanistes et des responsables politiques.
Alors que les institutions financières commettent, elles aussi, des atteintes aux biens (indiquées ici par les hachures rouges), notamment à travers les prêts hypothécaires à risque (« subprime »), ces infractions figurent rarement sur les cartes de la criminalité patrimoniale, qui se limitent généralement aux vols de biens ou de véhicules, aux cambriolages et aux incendies volontaires. Patty Heyda/Radical Atlas of Ferguson, USA via Belt Publishing
La recartographie aide les décideurs à mieux prendre conscience des biais présents dans les données qu’ils utilisent pour évaluer les quartiers et produire les cartes municipales. Les cartes présentant des données de criminalité apparemment objectives, par exemple, tendent souvent à renforcer les représentations du risque associées aux quartiers minoritaires. Mais lorsque les délits contre les biens recensés dans le nord du comté de St. Louis, où vit une majorité de résidents noirs, sont mis en regard des fraudes hypothécaires commises par des acteurs de la finance lors de la crise de 2008 – un jeu de données généralement absent des catalogues municipaux –, il apparaît clairement que cette zone a été spécifiquement ciblée par les prêteurs spécialisés dans les crédits hypothécaires (subprimes). Élargir la manière dont nous évaluons les données et leurs sources permet ainsi de déplacer l’attention vers les forces sous-jacentes qui produisent ces statistiques.
Le remapping (ou recartographie) permet également de croiser des couches d’information qui semblent, à première vue, sans rapport, afin de faire émerger de nouvelles connexions spatiales. Pourquoi, par exemple, la participation électorale est-elle si faible dans le quartier où Michael Brown a été tué ? Une carte combinant la répartition raciale de la population et l’emplacement des bureaux de vote révèle non seulement l’absence de bureau de vote dans le quartier majoritairement afro-américain, mais aussi l’existence de barrières physiques, notamment une voie ferrée surélevée et un corridor fluvial, qui compliquent l’accès des habitants à l’hôtel de ville et aux autres bureaux de vote.
Les cartes révèlent les obstacles physiques qui contribuent à la faible participation électorale à Ferguson, notamment le manque de bureaux de vote et l’absence de transports publics desservant l’hôtel de ville. Patty Heyda/Radical Atlas of Ferguson, USA via Belt Publishing
Des cartes au service du public
À mesure que les détenteurs du pouvoir continuent de politiser les cartes, la pratique du remapping peut servir l’intérêt général en rendant ces systèmes de pouvoir plus visibles pour tous. Les contre-cartes ont inspiré de nombreux militants à réintroduire dans les récits dominants des informations qui en avaient été exclues.
Les cartes sont des représentations géographiques à échelle réduite, conçues pour être lisibles et utiles. Elles sont comprises par des personnes de tous âges. Elles communiquent visuellement au-delà des langues et sont faciles à transporter. Lorsque les cartes et les contre-cartes mettent au jour et superposent des relations autrement invisibles qui façonnent un lieu, elles contribuent à faire émerger de nouvelles formes de mémoire collective et proposent des conceptions plus riches et plus significatives de l’autorité publique.
Patty Heyda ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Capture d’écran de la page d’accueil du site officiel *Aliens.gov* de la Maison-Blanche. Le texte dit : « Ils marchent parmi nous. » Whitehouse.gov
L’ESSENTIEL.
En mai dernier, l’administration Trump a mis en ligne un site permettant de repérer et d’arrêter les sans-papiers sur le territoire national.
Jouant de l’ambiguïté du terme éponyme aliens, cette plateforme traduit la politique anti-immigration de Washington en un dispositif mêlant divertissement de science-fiction et surveillance à grande échelle.
L’analyse linguistique de ce site met en évidence un procédé numérique de déshumanisation des sans-papiers, présentés comme des menaces dissimulées qu’il conviendrait de débusquer et d’expulser.
Lancée le 29 mai 2026, la page web Aliens.gov semble tout droit sortie d’un film de science-fiction. Son univers visuel convoque un imaginaire nourri de secrets, de vie extraterrestre, de dossiers confidentiels, de vérités dissimulées et de mythologie des ovnis. La page est composée de couleurs sombres, de lettres vertes lumineuses et de références à des informations « déclassifiées ». Le tout est couronné d’une formule dramatique : « Ils marchent parmi nous. » Le lecteur est invité à parcourir une interface à la fois ludique et conspirationniste, comparable au générique de la série X-Files.
Puis vient le rebondissement : l’objectif n’est pas de divulguer des informations déclassifiées concernant l’existence d’une vie extraterrestre ; les « aliens » en question sont… les migrants en situation irrégulière qualifiés, en lettres capitales, d’« ILLEGALS » (« CLANDESTINS » en français).
Ce glissement de sens constitue le principal ressort de la rhétorique de la page. Il repose sur le double sens du mot « alien », qui désigne à la fois un non-citoyen sur le plan juridique et, dans le langage courant, un extraterrestre. En convoquant d’abord ce second sens, avant de le rediriger vers les migrants en situation irrégulière, la page vise à enrober une catégorie juridique dans une atmosphère d’étrangeté, de secret et de menace.
De « non-citoyen » à « non-humain »
Avant même que la page n’avance le moindre argument, un seul mot en a déjà façonné le sens.
Qualifiez quelqu’un de « migrant sans papiers » et le lecteur pensera peut-être à la législation, à la paperasse administrative ou à la politique de gestion des frontières. Qualifiez cette même personne d’« alien », entourez ce mot d’images d’ovnis, et une image différente apparaît : non pas un individu doté de sa propre histoire, mais une présence étrange et dangereuse qu’il convient de détecter.
C’est là que commence le travail de déshumanisation. La page n’a pas besoin d’affirmer que les migrants sans papiers sont moins qu’humains. Elle affaiblit leur statut de personne en les présentant d’abord comme une catégorie menaçante plutôt que comme des personnes ayant des noms, des voix, des familles, des motivations, des parcours.
Les travaux de Nick Haslam sur la déshumanisation aident à comprendre ce mécanisme. La déshumanisation peut priver les personnes d’une pleine reconnaissance en tant qu’humains en les représentant comme des êtres semblables à des animaux, à des machines, à des objets ou dépourvus de qualités associées à la personnalité humaine.
Sur Aliens.gov, les migrants sans papiers apparaissent précisément à travers cette catégorisation réductrice. En tant qu’aliens, ils n’existent qu’à travers des arrestations, des données sur une carte, des présences suspectes et des procédures de renvoi.
Il en résulte à la fois une rhétorique anti-immigration et une déshumanisation multimodale. Les mots, les couleurs, le genre visuel, la cartographie, les pronoms et les liens institutionnels concourent tous à produire la même image : celle du migrant sans papiers comme présence étrangère au sein de l’espace national. La question n’est plus seulement « quel est le statut juridique de cette personne ? », mais aussi « comment la localiser ? »
Bien plus qu’une blague : quand la politique se met à parler le langage de la pop culture
L’humour de cette page fait partie intégrante de son efficacité politique.
Dans une séquence de l’émission « In Depth with Lena Tillett » diffusée sur NBC10 Philadelphie, l’historien spécialiste de la politique et des médias Brian Rosenwald note que les partisans de Trump sont susceptibles de percevoir du second degré dans le style de la plateforme – un style provocateur, amusant et destiné à irriter les détracteurs de l’administration actuelle. Dans cette interprétation, la plaisanterie ne se contente pas de divertir les partisans du président. Elle vise aussi à présenter ses opposants comme des personnes dépourvues d’humour ou excessives – des gens qui « deviennent fous » parce qu’ils ne sauraient pas encaisser une plaisanterie.
L’humour confère au message une couche protectrice. Si les détracteurs dénoncent des images déshumanisantes, la réponse est toute prête : ils n’ont pas saisi la plaisanterie. L’expression d’un désaccord politique est ainsi présentée comme la manifestation d’une réaction émotionnelle excessive.
Mais l’opposition à cette page n’est pas seulement une question de goût. NBC10 Philadelphia a rapporté que plusieurs organisations de défense des droits des immigrés de Philadelphie avaient condamné le site, la Pennsylvania Immigration Coalition le qualifiant de « honte » et de « trolling sur Internet financé par les contribuables ». Le même reportage fait état d’inquiétudes concernant le dispositif de signalement, que ces organisations considèrent comme une incitation à la délation. C’est là que la blague devient une stratégie.
Cette page s’inscrit plus largement dans le narratif de Trump sur l’immigration : invasion, situation d’urgence, protection, criminalité, expulsion et restauration nationale. Les décrets présidentiels signés en janvier 2025 décrivent l’immigration clandestine comme une « invasion à grande échelle », un « afflux sans précédent d’étrangers en situation irrégulière » et une « grave menace » pour la nation. La frontière est présentée comme un lieu où se joue, dans la plus grande urgence, la défense du territoire, avec le soutien des forces militaires. Un autre décret, intitulé « Protéger le peuple américain contre l’invasion », établit un lien entre la lutte contre l’immigration clandestine, la sécurité nationale, la sécurité publique et le bien-être économique des Américains.
Les décrets fournissent la doctrine. La page Aliens.gov en fait un spectacle. Ce qui apparaît dans le langage officiel comme une situation d’urgence, de souveraineté et de répression réapparaît sous la forme d’un divertissement politique devenu viral.
Il s’agit d’un discours politique repensé pour une économie de l’attention numérique. La page emprunte la dimension divertissante de la culture des ovnis, puis l’associe aux arrestations, aux signalements et aux expulsions. Elle devient une interface officielle de l’expulsabilité.
« Ils sont parmi nous »
« Ils sont parmi nous » est la phrase qui fait passer cette blague du statut de plaisanterie à celui d’avertissement.
Sa force réside dans le mot « parmi », grâce auquel la frontière s’efface. La menace imaginée ne vient plus de l’extérieur, elle est déjà présente au cœur même des espaces quotidiens de la vie nationale. Elle peut se trouver dans la rue, au travail, chez le voisin, dans la foule. Cette phrase évoque une intimité troublante.
Elle crée également, en quatre mots, une communauté politique. Il y a un « eux » et il y a un « nous ». Le « nous » n’est jamais défini, car cela n’est pas nécessaire. Il renvoie au public national présumé, présenté comme innocent, menacé et ayant droit à une protection. Le « eux » est physiquement présent mais symboliquement exclu. Il est suffisamment proche pour être redouté, mais jamais assez pour faire partie de la communauté.
Il s’agit là de la grammaire classique de l’« altérisation ». Comme l’explique Teun van Dijk dans ses travaux sur l’idéologie et le discours, le langage politique organise souvent le monde en mettant en avant les vertus des « nôtres » et les dangers des « autres ». Les travaux de Ruth Wodak sur la politique de la peur montrent comment cette opposition devient particulièrement puissante lorsqu’un groupe est transformé en bouc émissaire de l’angoisse sociale. La page de la Maison-Blanche met en œuvre cette stratégie avec une efficacité visuelle hors du commun, puisqu’elle désigne un groupe « extérieur » tout en incitant le groupe « intérieur » à le rechercher et à le dénoncer.
Capture d’écran d’un extrait de la page Aliens.gov. La formule « The truth is no longer out there » fait référence à la phrase culte de la série X-Files, « The truth is out there » (« La vérité est ailleurs » en français). whitehouse.gov/aliens
La violence discrète de « it »
L’une des phrases les plus révélatrices de la page est la suivante :
« The Alien is in good hands. We will take care of it… and return it safely to its place of origin. »
Autrement dit : « L’alien est entre de bonnes mains. Nous allons nous en occuper… et le renvoyer en toute sécurité vers son lieu d’origine. » La phrase semble presque bienveillante. « Entre de bonnes mains », « prendre soin », « en toute sécurité » : ces termes évoquent la protection.
Mais la grammaire raconte une autre histoire. L’alien est désigné par le pronom anglais « it ».
En anglais, it s’emploie pour les objets, les notions abstraites, certains animaux selon le contexte ainsi que pour les êtres considérés comme non humains. Sur une page déjà construite autour d’une imagerie extraterrestre, ce pronom prolonge la fiction jusque dans la grammaire. La personne n’est ni he (lui), ni she (elle), ni they (eux). Elle devient it : non pas quelqu’un mais quelque chose.
La formule « Return it safely to its place of origin » – « Le renvoyer en toute sécurité vers son lieu d’origine » – remplace toute une biographie par une simple origine. Il n’y a ni foyer, ni famille, ni peur, ni droit légal, ni communauté, ni histoire. Il y a simplement une origine vers laquelle l’objet peut être renvoyé.
Il ne s’agit pas de la violence manifeste de l’insulte, mais de la violence plus silencieuse de l’objectivation administrative. L’éloignement est présenté comme une forme de soin. L’expulsion est décrite dans le langage de la manipulation sécurisée d’un objet. L’État paraît calme, presque bienveillant, tandis que la grammaire réduit la personne au statut de chose.
La « carte des arrestations d’étrangers » est l’une des fonctionnalités les plus marquantes du site.
Les cartes exercent une autorité discrète. Elles semblent factuelles, presque évidentes. Dans ce cas précis, la carte ne montre ni les parcours migratoires, ni les séparations des familles, ni la vie communautaire, ni les réalités de l’emploi, ni les demandes d’asile, ni l’engorgement des tribunaux. Elle montre les arrestations. Le migrant sans papiers n’apparaît dans le champ visuel qu’au moment de son interpellation.
Ainsi, une personne devient un point. Une vie devient un lieu. Une situation juridique devient une trace sur un tableau de bord.
La page va ensuite plus loin en renvoyant vers le site l’Immigration and Customs Enforcement (ICE, la très controversée police des frontières) sur laquelle les utilisateurs pourront signaler des « étrangers suspects ». Cela modifie le rôle du lecteur. Le visiteur ne se contente plus de recevoir un message gouvernemental. Il est invité à devenir un « observateur ».
Le terme « suspect » est élastique. La plupart des gens ne peuvent pas déterminer le statut migratoire d’une personne simplement en la regardant. Le soupçon peut s’attacher à l’accent, à la langue, à la couleur de peau, au lieu de travailou de résidence, à la tenue vestimentaire, aux mouvements ou simplement à la perception d’une « altérité ». Une page comme celle-ci risque de faire passer le soupçon pour une forme de participation citoyenne.
C’est là l’effet politique le plus grave de cette interface. Elle transforme le regard du public en un élément de l’appareil répressif à travers un univers perceptuel dans lequel l’expulsion semble aller de soi. Elle confère une dimension contemporaine, cliquable et officielle à un vocabulaire d’exclusion bien ancien.
Une fois qu’un être humain a été redéfini comme une présence étrangère, l’expulsion peut être présentée moins comme un choix politique que comme une question de bon sens.
De l’illégalité à l’invasion
Le dernier virage de cette page consiste à passer d’alien à invader (« envahisseur »). Elle affirme que ces « aliens » sont des « ILLEGALS » (« CLANDESTINS ») qui ont « envahi » le pays.
Dès lors que l’immigration irrégulière est qualifiée d’invasion, l’imaginaire politique s’en trouve transformé. On peut débattre des politiques à l’égard des migrants sans papiers – procédure régulière, gestion des frontières, droit d’asile, travail, régularisation, détention, expulsion, droit à l’unité familiale, économies locales.
Mais l’invasion relève d’un autre registre. Les invasions ne se gèrent pas ; elles se repoussent.
C’est ainsi que la peur devient la logique politique. La page ne se contente pas de présenter les aliens comme un danger pour « chaque famille américaine, chaque communauté et l’avenir de notre nation ». Elle fait également de Donald Trump la figure qui a été la première à reconnaître la menace : « [Il] a été le premier à dénoncer le danger réel que représentent les aliens. » Le résultat est un récit de sauvetage bien connu : un danger caché, un peuple vulnérable, un dirigeant qui ose le nommer, et une expulsion présentée comme une protection.
La page condense toute une politique en une brève séquence. D’abord, les migrants sans papiers sont rendus étrangers à la communauté à travers la figure de l’« alien », puis rapprochés du lecteur par la formule « ils sont parmi nous ». Ils sont ensuite rendus visibles grâce à une carte et deviennent ainsi susceptibles d’être signalés par l’intermédiaire du lien vers l’ICE. Ils sont enfin qualifiés d’« envahisseurs », et la solution à leur présence est énoncée :
« Expulsez-les tous. »
Fatima-Zahra Aklalouch ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.