Accord « largement négocié » avec l’Iran, selon Trump : panne de réflexion stratégique à la Maison-Blanche

Source: The Conversation – in French – By James Horncastle, Assistant Professor and Edward and Emily McWhinney Professor in International Relations, Simon Fraser University

Le président américain Donald Trump a annoncé sur les réseaux sociaux qu’un accord de paix avec l’Iran serait « largement négocié ». Le flou règne cependant : alors que le chef de la Maison-Blanche et ses alliés vantent cet accord depuis plusieurs jours, les autorités iraniennes affirment que rien n’est conclu.

En réalité, il semblerait que de nombreuses négociations soient encore nécessaires.

Cette confusion découle de cette obsession présidentielle à toujours répéter que les États-Unis sont en train de gagner le conflit, alors que les faits disent le contraire.

Insister sur la victoire des États-Unis

Depuis le début du conflit avec l’Iran, Donald Trump se montre de plus en plus catégorique quant à sa victoire sur l’Iran. Il a même taxé de trahison les journalistes critiques quant à l’effort de guerre américain.

Quelles que soient ces menaces, les États-Unis se trouvent dans une position stratégique nettement moins favorable qu’au début du conflit.

En plus d’aliéner les principaux alliés des États-Unis, tant dans la région et ailleurs, ce conflit a un impact dévastateur sur l’économie américaine.

Les attaques de Trump contre ses adversaires et les médias étant monnaie courante, il est donc facile de ne pas en tenir compte.

Le conflit iranien marque tout de même une rupture, puisque le président a agi presque sans consultation en dehors d’un cercle restreint. Son affirmation selon laquelle les États-Unis seraient en train de gagner cette guerre occulte complètement l’affaiblissement de la position stratégique du pays — une faille récurrente dans la réflexion stratégique américaine actuelle.

Une myriade de justifications

Les États-Unis, sans consulter ses alliés, ont lancé des opérations militaires de grande envergure contre l’Iran fin février 2026.

Donald Trump en a fourni de multiples justifications et explications. Si ces revirements rendent difficile toute évaluation objective, une constante demeure : le président s’attendait à l’effondrement du pouvoir iranien.

Or, le gouvernement iranien aurait plutôt consolidé ses positions autour de son élément le plus radical, le Corps des Gardiens de la révolution islamique. Ce dernier a marginalisé ou emprisonné les modérés avec lesquels Trump souhaitait négocier.

Cette évolution, guère surprenante, était pourtant prévisible.

Au lieu de se résigner, les partisans iraniens de la ligne dure estiment qu’ils ont besoin de la victoire afin de maintenir le soutien de leur opinion publique — tout comme le pouvoir américain, d’ailleurs.

Ce braquage a poussé le gouvernement iranien vers une logique d’intensification du conflit pour faire monter la pression. Et la riposte la plus évidente et la plus susceptible d’infliger le maximum de dégâts aux États-Unis consistait à prendre le contrôle du détroit d’Ormuz.

Le détroit d’Ormuz

Depuis des décennies, toutes les simulations d’un conflit majeur entre les États-Unis et l’Iran prédisent que l’Iran agirait ainsi dès le début.

Si bien que ce pays exerce désormais une pression considérable sur l’économie américaine et mondiale. L’attention internationale portée sur l’approvisionnement en pétrole fait oublier qu’il en est de même pour d’autres marchandises essentielles à l’économie mondiale, telles que l’urée granulaire et l’aluminium.

Une carte du détroit d’Ormuz
Une carte du détroit d’Ormuz.
(Wikimedia)

Donald Trump ne se prive pas de rappeler que les États-Unis sont la plus grande puissance mondiale. Personne n’en doute.

Mais il existe néanmoins des limites à cette puissance. Un facteur clé est celui du soutien populaire, très variable, et qui peut être gravement affecté par les pertes humaines, comme on l’a vu avec la guerre du Vietnam.

Cette réalité limite considérablement les options stratégiques des États-Unis, car ceux-ci ne peuvent pas forcer le détroit d’Ormuz sans risquer des pertes humaines importantes, malgré leur supériorité militaire.

Ce casse-tête est le dilemme auquel Donald Trump est confronté alors qu’il tente de mettre fin à la guerre. Sa confiance dans les capacités américaines en matière de frappe de précision l’a conduit à en ignorer les limites.

Pas de solution facile

Il faut reconnaître que Donald Trump n’est pas le premier dirigeant américain à avoir succombé à l’illusion de la toute-puissance militaire. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis se sont même retrouvés plusieurs fois en position stratégiquement délicate pour cette raison.

Les guerres du Vietnam et d’Irak sont deux exemples saillants de conflits prolongés où les États-Unis se sont enlisés malgré leur puissance militaire écrasante. Dans les deux cas, le manque de préparation les a amenés à payer le prix fort — financièrement, mais aussi quant à leur position stratégique globale.

Donald Trump vient cependant amplifier ce vieux défaut américain en matière de réflexion et de la politique stratégique. Sa conviction dans sa supériorité personnelle l’empêche de voir la boîte dans laquelle ses conseillers et lui-même se sont enfermés.

Et alors que d’autres présidents ont au moins tenté de résoudre les crises qu’ils avaient créées, le manque de concentration de Donald Trump le pousse plutôt à courir un autre lapin, ici Cuba.

Il en résulte que, même si le président américain affirme que les États-Unis sont en train de s’extirper du guêpier iranien, son pays et lui-même se retrouvent dans une position nettement moins avantageuse sur l’échiquier stratégique.

La Conversation Canada

James Horncastle ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Quand boire du détergent s’apparente à un acte de résistance : au Brésil, la consommation comme marqueur politique

Source: The Conversation – in French – By Jorge Jacob, Professor of Behavioral Sciences, IÉSEG School of Management

Des partisans de Jair Bolsonaro buvant, ou faisant mine de boire, des liquides de nettoyage de la marque Ypê, dont certains produits ont été rappelés par l’agence sanitaire brésilienne. Pour les bolsonaristes, cette décision sanitaire serait motivée par la volonté du gouvernement de Lula de s’en prendre à une compagnie qui a soutenu l’ex-président Bolsonaro, aujourd’hui emprisonné.
https://www.diariodocentrodomundo.com.br

Au Brésil, le retrait, pour des raisons sanitaires, de produits ménagers de la marque Ypê, par ailleurs donatrice de la campagne présidentielle de Jair Bolsonaro en 2022, a déclenché de vives mobilisations politiques, révélant une polarisation qui déborde largement le champ électoral.

Les recherches en psychologie montrent que les choix de consommation servent de plus en plus à afficher une identité politique, au point de transformer des marques ordinaires en symboles idéologiques. Cette logique de boycott et de « buycott » réactif peut conduire certains consommateurs à ignorer des risques réels, faisant de la polarisation non seulement un défi démocratique, mais aussi un enjeu de santé publique.


En mai 2026, l’Agence nationale brésilienne de surveillance sanitaire (Anvisa) a ordonné le retrait de plusieurs lots de détergents et de lessive de la marque Ypê, après avoir détecté des défaillances graves dans le processus de fabrication et un risque de contamination microbiologique. Il s’agissait donc d’une décision de santé publique prise par un organisme public aux prérogatives uniquement techniques ; pourtant, cette mesure a rapidement suscité un débat politique de grande ampleur.

Des politiciens et influenceurs alignés avec l’extrême droite brésilienne, fidèle à l’ancien président Jair Bolsonaro (2018-2022, condamné en 2025 à vingt-sept ans et trois mois de prison pour la tentative de coup d’État de janvier 2022 et d’autres crimes, actuellement en résidence surveillée), ont diffusé des vidéos les montrant en train de faire la vaisselle avec ces mêmes produits. Certains les frottaient sur leur peau, se douchaient avec et allaient même jusqu’à jouer avec leurs enfants en employant ces produits ou à les ingérer.

Explication de ce comportement pour le moins surprenant : le groupe contrôlant la marque Ypê a été un important donateur de la campagne de l’ex-président en 2022, et une grande partie des partisans de Bolsonaro considèrent donc que le gouvernement du président Luiz Inácio Lula da Silva s’est lancé dans une opération de persécution visant l’entreprise. Pourtant, l’Anvisa, répétons-le, est un organisme technique et son directeur, responsable de la procédure de suspension de l’utilisation des produits en question, a été nommé sous le gouvernement Bolsonaro.

Havaianas : les tongs du scandale

Ce n’est pas la première fois que le Brésil offre au monde ce spectacle singulier où la consommation devient un champ de bataille idéologique.

Quelques mois plus tôt, en décembre 2025, une publicité de la marque de tongs Havaianas mettant en scène l’actrice Fernanda Torres – oscarisée pour son rôle dans Ainda Estou Aqui (en français, Je suis toujours là), film consacré à la période de dictature militaire – avait déclenché un appel au boycott massif lancé par l’extrême droite brésilienne.

Dans la publicité, Torres invitait les Brésiliens à ne pas commencer 2026 « du pied droit » (équivalent de l’expression française « du bon pied »), mais « des deux pieds ». Jeu de mots en apparence anodin, mais immédiatement interprété par les bolsonaristes comme une attaque politique contre leur camp. Eduardo Bolsonaro, fils de l’ancien président, a publié sur Instagram une vidéo dans laquelle il jette une paire de Havaianas à la poubelle.

Ces deux épisodes, séparés de quelques mois, révèlent un même phénomène : au Brésil, comme dans d’autres pays du monde, l’identité politique est devenue une variable puissante du comportement de consommation – au point, parfois, de supplanter l’élémentaire instinct de préservation de soi.

La recherche en psychologie du consommateur a depuis longtemps documenté que l’achat n’est pas seulement une transaction marchande. Il peut aussi signaler qui l’on est, à quel groupe on appartient, quelles valeurs on défend. Dans un contexte de polarisation politique extrême, ce mécanisme s’emballe. Le groupe de référence cesse d’être juste la classe sociale, la génération ou la région géographique : le camp politique se met aussi à jouer un rôle très important.

Dans une étude conduite pendant la pandémie de Covid-19 avec des collègues de l’École brésilienne d’administration publique et d’entreprise (FGV EBAPE), nous avons montré que l’orientation politique était le prédicateur le plus puissant du soutien aux mesures de distanciation sociale au Brésil – surpassant même la vulnérabilité économique personnelle. Autrement dit, ce n’est pas parce qu’un individu craignait pour ses finances qu’il refusait de respecter le confinement ; c’est parce qu’il s’identifiait politiquement à un camp qui avait signalé que ces mesures provenaient du camp ennemi. La consommation devenait un acte de cohérence identitaire.




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Ce résultat trouvait son explication dans un mécanisme psychologique précis : la sensibilité aux menaces pesant sur le système économique. Les individus conservateurs, plus attachés aux institutions économiques comme moteur de l’ordre social, percevaient le confinement non comme une protection sanitaire mais comme une agression idéologique. L’orientation politique filtrait la réalité à travers un prisme préexistant de valeurs et de croyances, rendant la raison sanitaire secondaire.

La marque comme symbole politique

Ce même mécanisme est à l’œuvre dans les affaires Havaianas et Ypê, mais une radicalisation supplémentaire s’observe : la marque devient le proxy d’un affrontement idéologique.

Fernanda Torres avait déjà été critiquée par l’extrême droite brésilienne pour avoir montré, dans Ainda Estou Aqui, les crimes commis par la dictature militaire : pour les bolsonaristes, les généraux avaient eu l’immense mérite de défendre le pays contre les « communistes gauchistes » et ne doivent donc pas être pointés du doigt pour leurs méthodes. Pourtant, en lui proposant de tourner une publicité, Havaianas n’avait pas pris une position politique. La marque avait choisi une actrice nommée aux Oscars et, dans la vidéo elle-même, détourné une expression populaire pour promouvoir son produit. Mais dans un pays où chaque signe culturel est scruté pour y détecter une appartenance à un camp donné, l’ambiguïté n’existe plus. Le rapport aux Havaianas devient donc un marqueur politique : on achète le produit ou on le jette selon qu’on est de gauche ou de droite.

Dans l’affaire Ypê, la crise sanitaire a dérivé en guerre culturelle dont les réseaux sociaux, nous l’avons dit, ont été le champ de bataille, avec une multiplication de vidéos provocatrices censées démontrer l’innocuité des produits (et donc prouver qu’ils avaient été interdits pour des raisons politiques). Les autorités sanitaires avaient pourtant identifié, dès novembre 2025, dans certains lots de lessive liquide, une bactérie susceptible de provoquer des dermatites et des conjonctivites, et d’aggraver l’état des personnes immunodéprimées. Le risque était réel, documenté.

Pour comprendre ce qui se passe, il faut mobiliser la psychologie du stigmate. Dans leur relation aux marques et institutions, les individus fortement polarisés opèrent une projection : l’entité régulatrice (l’Anvisa), perçue comme liée au camp adverse, est stigmatisée. Ses décisions sont lues non comme des actes techniques mais comme des agressions. Et si l’adversaire attaque une marque, cette marque devient précieuse – non pas malgré le danger qu’elle représente, mais précisément du fait de ce danger.

On pourrait qualifier ce phénomène de consumérisme politique réactif. Le consumérisme politique, étudié dans les sociétés occidentales depuis les années 1970, désigne l’utilisation des choix d’achat comme moyen d’expression politique et sociale. Il repose sur quatre comportements principaux : le boycott, qui consiste à refuser d’acheter ; le buycott, qui consiste à acheter délibérément en soutien ; les engagements de style de vie, comme adopter un régime végan pour défendre ses convictions environnementales ; et les actions discursives, où le consommateur parle de ses choix de consommation pour des raisons politiques, autour de soi, dans l’espoir de modifier les comportements d’achat de son entourage.

Le consumérisme politique réactif constitue une sous-catégorie encore peu explorée : il s’agit de pratiquer un buycott en réponse à un boycott, afin de contrebalancer ce dernier et d’afficher publiquement son soutien à la marque ciblée. Ce comportement se distingue du contre-boycott, où l’on boycotte les entreprises ayant elles-mêmes boycotté une organisation que l’on soutient.

Les motivations peuvent être concrètes, comme protéger une entreprise appréciée, ou profondément symboliques : consommer le produit visé, c’est résister à l’adversaire, signaler son appartenance à un groupe et restaurer un sentiment de contrôle face à une menace identitaire. Les cas du buycott d’Ypê ciblant l’Anvisa et du boycott des Havaianas au Brésil illustrent ce phénomène.

Consommer le produit incriminé, c’est résister symboliquement à l’ennemi. C’est signaler son appartenance au groupe. C’est, dans les termes de la psychologie sociale, restaurer un sentiment de contrôle face à une menace identitaire.

La recherche récente confirme cette asymétrie : si le consumérisme politique est traditionnellement plus associé à la gauche, le buycott réactif – défendre une marque contre une attaque – serait davantage l’apanage de la droite. Le cas brésilien en offre une illustration spectaculaire, et dangereuse : lorsque le produit à « défendre » est un détergent contaminé, l’acte de consommation politique peut avoir des conséquences sanitaires concrètes.

Un phénomène qui n’est pas limité au Brésil

Le Brésil n’est pas seul à être concerné par ce phénomène. La politisation des marques, le boycott et le buycott comme formes d’expression identitaire, la méfiance envers les institutions sanitaires lorsqu’elles sont perçues comme contrôlées par le camp adverse. Ces dynamiques se retrouvent aux États-Unis, en Europe et dans tout pays où la polarisation affective a dépassé le désaccord idéologique ordinaire.

Selon une recherche de la Columbia Business School, 60 % des consommateurs aux États-Unis déclarent avoir acheté ou boycotté des produits en raison de leur identité politique. Au Brésil, ce chiffre est plus élevé.

Ce que le Brésil montre aujourd’hui avec une clarté particulière, c’est le point de rupture où cette logique devient dangereuse : quand l’allégeance politique conduit à ignorer une alerte sanitaire, quand le détergent devient étendard, la polarisation cesse d’être un problème de démocratie pour devenir un problème de santé publique.

The Conversation

Jorge Jacob ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Quand boire du détergent s’apparente à un acte de résistance : au Brésil, la consommation comme marqueur politique – https://theconversation.com/quand-boire-du-detergent-sapparente-a-un-acte-de-resistance-au-bresil-la-consommation-comme-marqueur-politique-283122

La Fête des mères aux États-Unis et en France : objet de calculs commerciaux et politiques

Source: The Conversation – in French – By Allane Madanamoothoo, Associate Professor of Law, EDC Paris Business School

Si les mères sont honorées de longue date dans de nombreuses civilisations, le concept de « Fête des mères » s’est réellement imposé au début du XXᵉ siècle. Des deux côtés de l’Atlantique, ce jour censé célébrer l’amour filial et le travail invisible des mères a été largement instrumentalisé par les entreprises commerciales et par divers responsables politiques, en particulier Donald Trump.


Malgré une croyance populaire, la Fête des mères n’a pas été inventée par le maréchal Pétain. Soulignons d’abord que ses origines remontent à l’Antiquité grecque et romaine. Pendant les fêtes printanières, les Grecs célébraient Rhéa, la mère des dieux de l’Olympe tandis que les Romains rendaient hommage aux matronas, les mères de famille, ainsi qu’à la déesse Cybèle, assimilée à Rhéa. Avec la chute de l’Empire romain et l’essor du christianisme, cette tradition s’efface au profit du culte de la Vierge Marie, mère du Christ.

La Fête des mères, telle que nous la connaissons aujourd’hui, a été instaurée au début du XXᵉ siècle aux États-Unis, notamment grâce aux efforts d’Anna Jarvis. En France, sous le régime de Vichy, le maréchal Pétain s’empare de cette fête et lui donne une nouvelle dimension dans le cadre de son idéologie politique.

Aujourd’hui, quelle est l’essence de la Fête des mères, célébrée le 10 mai aux États-Unis et le 31 mai en France ?




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Le double combat d’Anna Jarvis aux États-Unis

Évoquer le double combat d’Anna Jarvis dans le cadre de la Fête des mères mérite de rappeler d’abord la figure qui l’a inspirée : sa propre mère, Ann Reeves Jarvis (1832-1905).

Femme pieuse, cette dernière était aussi connue pour son militantisme pacifique durant la guerre de Sécession (1861-1865). Sensible aux mortalités infantile et juvénile, elle-même ayant perdu neuf de ses treize enfants, elle créa en 1858 des ateliers de travail de mères dénommés « Mother’s Day Work Clubs ». L’objectif initial de ces ateliers était d’apprendre aux femmes à prendre soin de leurs enfants afin de lutter contre les maladies contagieuses, comme la rougeole et la tuberculose, qui sévissaient dans sa communauté à Grafton, en Virginie-Occidentale, et par la suite de soigner les militaires des deux camps de la guerre civile.

Anna Jarvis (1864-1948), connue pour être à l’origine de la création de la Fête des mères aux États-Unis.

La consécration d’une journée spéciale pour célébrer les mères lui tenait également à cœur. Dans cette perspective, Ann Reeves Jarvis organisa en 1868 le « Mother’s Friendship Day », afin de réunir les familles des deux camps, confrontées à des tensions majeures malgré la fin de la guerre entre les États du Nord et les États du Sud trois ans plus tôt, et en dépit des menaces de violence que suscita cette initiative.

À sa mort, le 9 mai 1905, sa fille Anna Jarvis (1864-1948) prit le relais. Le 10 mai 1908, elle organisa une cérémonie en hommage à sa mère et à toutes les mères à l’église méthodiste de Grafton. Parallèlement, elle militait pour qu’une « Journée de la mère » soit instaurée au niveau national. En 1914, le président Woodrow Wilson (1856-1924) instaure officiellement le Mother’s Day, célébré le deuxième dimanche de mai.

Mais très vite, le Mother’s Day prit une tournure commerciale. Anna Jarvis passa alors le reste de sa vie à essayer de faire annuler cette célébration. Elle lança des appels au boycott et multiplia les actions en justice contre des associations et des commerçants, sans succès.

La vision pétainiste de la Fête des mères sous le régime de Vichy

En France, les premiers événements liés à la Fête des mères eurent lieu en 1906 à Artas, en Isère, pour honorer les mères de familles nombreuses, puis en 1918 à Lyon pour rendre hommage aux mères et aux épouses ayant perdu leur fils ou leur mari pendant la Première Guerre mondiale. L’objectif, dans les deux cas, était de promouvoir la natalité, en berne dans le pays depuis la fin du XIXe siècle.

Affiche de la Journée des Mères, 1918. Cliquer pour zoomer.
BnF

En 1920, une fête des mères de familles nombreuses est instaurée par le gouvernement, suivie d’une première cérémonie officielle organisée en ce sens avec une remise de « médaille de la famille française » en 1926. Trois ans plus tard, les pouvoirs publics organisent la « Journée des mères » à l’échelle nationale. Philippe Pétain (1856-1951) n’a donc rien inventé.

Toutefois, dès l’avènement du régime de Vichy, le maréchal Pétain s’empare de la « Journée des mères » comme outil de propagande dans le cadre de son idéologie politique « Travail, Famille, Patrie ». Il l’inscrit dans le calendrier en 1941 et lui confère une certaine solennité. Le régime se charge lui-même de l’organisation de cette célébration. Les instituteurs sont sommés de confectionner des cadeaux avec leurs élèves et les communes contraintes d’organiser des festivités à cette occasion. Des affiches portant le slogan « Ta Maman a tout fait pour toi, le Maréchal te demande de l’en remercier gentiment » sont apposées dans les écoles, et la presse est mobilisée. Des actions similaires sont renouvelées les années suivantes. Comme le rappelle l’historienne Françoise Thébaud, « le régime va systématiser la célébration de cette fête ».

Cette propagande vise ainsi à véhiculer une certaine image de la femme, qui devait être cantonnée au rôle de la mère au foyer, afin de mettre en œuvre une politique nataliste dynamique. Dans cette optique, le régime tente de limiter l’accès des femmes au marché du travail, notamment avec la loi du 11 octobre 1940 qui interdit de recruter des femmes mariées dans l’administration.

Affiche de la Fête des mères, le 25 mai 1941. Cliquer pour zoomer.
Musées de la Ville de Paris

À la chute de Vichy, la « Journée des Mères » n’est pas remise en cause. La loi du 24 mai 1950 inscrit la « Fête des mères » dans le calendrier républicain au dernier dimanche de mai (sauf lorsque la Pentecôte coïncide avec cette date, auquel cas elle est célébrée le premier dimanche de juin).

Par la suite, comme le précise l’historien Louis-Pascal Jacquemond dans son ouvrage Histoire de la fête des Mères (2019), « la marchandisation a fait le reste ».

Une marchandisation accrue sous le prisme d’un marketing sexiste

Si le Mother’s Day est la troisième fête la plus célébrée après Noël et Thanksgiving, aux États-Unis, cette tradition est également largement présente dans les familles en France. Mais dans les deux pays, cette fête s’est aussi transformée en un véritable événement commercial, générant un marché estimé à 38 milliards de dollars (33 milliards d’euros) en 2026 aux États-Unis et à plus de 3 milliards d’euros en 2025 en France.

Ainsi, malgré les tensions sur le pouvoir d’achat, les Américains et les Français ont respectivement alloué en moyenne 259 dollars (223 euros) et 77 euros à la Fête des mères en 2025. Outre-Atlantique comme dans l’Hexagone, les fleurs, les bijoux, les sorties au restaurant et les présents personnalisés figurent parmi les cadeaux les plus populaires offerts ce jour-là. S’y ajoutent, aux États-Unis, les cartes de vœux, très prisées.

Pour séduire les clients, les sites de vente en ligne des deux côtés de l’Atlantique proposent des idées de cadeaux annoncés comme « irrésistibles », « élégants », « parfaits », « incontournables », « à offrir absolument », « pour la gâter en beauté », « qui font plaisir à tous les coups », etc. Dans les deux pays, de nombreuses marques et boutiques multiplient les stratégies publicitaires et promotionnelles pour tirer profit de la fête des Mères.

Depuis les années 1950, certaines publicités et promotions mises en place dans le cadre de cette fête sont épinglées pour leur sexisme, car elles renvoient les femmes à une image de ménagère, notamment lorsqu’elles portent sur les appareils électroménagers et les produits d’entretien, ou la réduisent à son physique lorsqu’elles concernent les produits cosmétiques.

Une occasion saisie par Donald Trump à l’approche des Midterms ?

Cette année, à l’occasion du Mother’s Day, Donald Trump a rendu hommage aux mères dans un communiqué publié sur le site officiel de la Maison-Blanche, tout en évoquant la politique nataliste, économique et migratoire mise en œuvre depuis son retour à la présidence – une politique dont il prétend qu’elle serait au bénéfice des mères. À l’approche des élections de mi-mandat de novembre prochain, qui s’annoncent difficiles pour son parti, Trump espère sans doute ainsi accroître sa popularité. Il n’en demeure pas moins que certaines des décisions qu’il présente comme étant favorables aux familles américaines suscitent d’importantes critiques.

L’augmentation du Child Credit Tax (CTC, crédit d’impôt par enfant), qui est passé de 2 000 à 2 200 dollars (soit entre 1 700 et 1 890 euros environ) par enfant depuis l’année d’imposition 2025, dont il se vante, aurait plutôt tendance à creuser les inégalités raciales en matière de richesse.

La mise en place des comptes d’investissement de 1 000 dollars ouverts pour chaque nouveau-né entre 2025-2028 et de nationalité américaine, dits « Trump Accounts », lesquels entreront en vigueur à partir de juillet 2026, sont eux aussi inégalitaires et profiteront davantage aux familles blanches et aisées.

Dans son communiqué, Trump s’enorgueillit par ailleurs d’avoir obtenu une baisse du coût de la vie. Les données publiées le 12 mai par le Bureau de la statistique du travail (BLS) indiquent au contraire que l’inflation a augmenté de 3,8 % sur un an en avril, s’établissant ainsi à son niveau le plus élevé depuis mai 2023. De nombreux secteurs sont touchés : le carburant, le loyer, l’alimentation… en raison principalement de la guerre au Moyen-Orient. Interrogé par la presse sur ce point, Trump a assuré que cette inflation élevée était « de court terme » et qu’elle ralentirait quand le conflit en Iran prendrait fin. En attendant, le nouveau Gilded Age (Âge doré) qu’il a promis à ses concitoyens n’est pas encore au rendez-vous.




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Enfin, le président se félicite dans son communiqué d’avoir interrompu l’afflux de « dangereux immigrants illégaux » et de fentanyl dans le pays, grâce à quoi les Angel Moms ne seraient plus endeuillées par la perte de leurs enfants. Rappelons que l’expression « Angel Moms » désigne les mères ayant perdu leur enfant, quelle qu’en soit la cause (maladie, accident…) et qu’elle trouve son origine dans une organisation composée de femmes éprouvées par ce deuil, créée en 2000.

En août 2016, Trump popularise et instrumentalise ce terme lors d’un meeting de campagne en Arizona, en invitant des mères dont les enfants ont été tués par des migrants sans papiers à venir témoigner sur scène. L’opération est réussie : aujourd’hui encore, Trump continue d’exploiter l’expression « Angel Moms » pour justifier sa politique anti-immigration – alors même que parmi les migrants illégaux ou présumés tels arrêtés et expulsés par la police de l’immigration (ICE), la grande majorité ne sont pas « de dangereux criminels » comme il le prétend, loin de là.




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On l’aura compris : la Fête des mères est encore, voire avant tout, l’objet de calculs commerciaux et politiques ; toutefois, embrasser le sens réel de cette fête, à savoir l’amour filial qu’Anna Jarvis a voulu mettre en avant en son temps, laisse place à l’espérance en une société meilleure…

The Conversation

Allane Madanamoothoo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La Fête des mères aux États-Unis et en France : objet de calculs commerciaux et politiques – https://theconversation.com/la-fete-des-meres-aux-etats-unis-et-en-france-objet-de-calculs-commerciaux-et-politiques-283301

La compositrice Antonia Bembo a fui Venise pour échapper à son mari violent. Plus de trois siècles plus tard, son opéra est enfin mis en scène

Source: The Conversation – France (in French) – By Claire Fontijn, Professor of Music, Wellesley College

Après avoir fui Venise, Antonia Bembo s’installe à Paris près de la porte Saint-Denis, construite depuis peu, un arc de triomphe représenté dans ce tableau du XIXᵉ siècle de Jean-François Lebelle (1769-1869). Musée Carnavalet (Paris).

Jusqu’à une date récente, l’intérêt pour la compositrice et chanteuse lyrique italienne de l’époque baroque Antonia Bembo et pour sa musique était relativement modeste, son nom ne figurant que parmi tant d’autres consœurs. Une première européenne consacrée à son œuvre, à l’Opéra Bastille, à Paris, marque une avancée majeure.


L’Opéra de Paris a mis en scène nombre d’œuvres emblématiques, telles que Don Carlos et les Troyens, ainsi que des ballets célèbres comme les Indes galantes et le Sacre du printemps. Mais on vous pardonnera de ne pas avoir entendu parler d’Antonia Bembo, dont l’opéra de 1707 Ercole Amante (Hercule amoureux) a été mis en scène pour la première fois à l’Opéra Bastille le 28 mai 2026.

Née vers 1640, Antonia Bembo, comme son opéra, est restée méconnue pendant des siècles, en raison des aléas liés à ses partitions et de la négligence historique dont ont fait l’objet les compositrices.

J’étudie la vie et l’œuvre d’Antonia Bembo depuis 1990. À l’époque, les chercheurs ne savaient rien de sa biographie ; elle n’était qu’un nom figurant sur les pages de garde de ses partitions. Dès que j’ai confirmé qu’elle n’était pas née dans la famille patricienne des Bembo mais qu’elle avait été mariée à un Bembo, j’ai pu non seulement l’identifier, mais aussi raconter son histoire dans un livre Desperate Measures: The Life and Music of Antonia Padoani Bembo (2006, non traduit en français).

Fuite de Venise

Si Bembo a été oubliée, c’est en partie de son propre fait.

Formée à la musique à Venise, elle fuit un mari violent et s’installe à Paris en 1677. Là, elle chante devant Louis XIV, qui lui fournit les moyens de vivre dans une communauté pour femmes près de la porte Saint-Denis nouvellement construite – un arc de triomphe situé aujourd’hui dans le Xᵉ arrondissement, à la jonction des boulevards de Bonne Nouvelle et Saint-Denis.

L’Italienne compose de la musique et l’offre au roi pour le remercier de sa générosité, produisant de nombreuses cantates, arias, motets solennels et des œuvres dramatiques. Elle doit néanmoins vivre dans la crainte constante d’être retrouvée à Paris par son mari. Ce n’est qu’en 1703, à la mort de ce dernier, qu’elle se sent libre de rassembler ses partitions en volumes achevés et présentables.

Une couverture de manuscrit brune ornée d’un blason doré représentant un casque et un bouclier de chevalier
Le blason figurant sur la couverture du manuscrit d’Ercole Amante, d’Antonia Bembo.
Avec l’aimable autorisation de la Sibley Music Library, Eastman School of Music, Université de Rochester (État de New York)., CC BY-SA

Au moment de sa mort, vers 1720, elle a relié huit volumes d’œuvres musicales. Quatre d’entre eux se trouvent à la Bibliothèque nationale de France depuis des siècles, deux ont été perdus et les deux contenant Ercole Amante ont été acquis aux enchères par le département de musique de la Bibliothèque nationale en 1937. La même année, la musicologue Yvonne Rokseth publia un article dans The Musical Quarterly dans lequel elle évoquait le contenu de l’opéra ainsi que les compositions figurant dans les autres volumes de Bembo.

J’étais étudiante en master à l’Université Duke (Caroline du Nord), à la recherche d’un sujet de thèse, en 1990, lorsque je suis tombée sur l’article de Rokseth. C’était la première fois que j’entendais parler de Bembo. J’ai obtenu les microfilms de la musique de Bembo, et mon directeur de thèse m’a donné son feu vert pour mener une étude sur sa vie et son œuvre.

Pendant des mois, j’ai cherché des documents mentionnant la compositrice aux Archives nationales de Paris, mais sans résultat. Lors d’un bref séjour à Venise en 1991, j’ai trouvé un livre répertoriant les noms de femmes ayant épousé des membres de familles nobles. D’après son contenu, j’ai émis l’hypothèse qu’elle était née Antonia Padoani et qu’elle avait épousé un membre de la famille Bembo, Lorenzo. L’année suivante, j’ai fait une découverte décisive : j’ai trouvé une liasse de documents aux Archives d’État de Venise qui révélaient qu’elle avait laissé la plupart de ses biens au couvent de San Bernardo à Murano. Elle avait également confié sa fille de 14 ans, Diana, au couvent afin de la protéger de son père.

Grâce à ces indices, j’ai pu trouver davantage d’informations sur la vie de Bembo dans des documents conservés aux Archives du patriarcat de Venise, au musée Correr et à la bibliothèque Marciana de Venise.

Au fil du temps, j’ai pu rassembler suffisamment de détails sur la vie et l’œuvre de Bembo pour écrire une biographie.

Une vie se dessine

Fille unique du docteur en médecine et poète amateur Giacomo Padoani et de Diana Paresco, Antonia Padoani a reçu une éducation musicale et grammaticale à Venise.

Giacomo Padoani s’est arrangé pour que Francesco Cavalli, le plus grand compositeur vénitien de l’époque, enseigne à sa fille.

On sait que Cavalli avait été appelé à Paris en 1660 pour composer un opéra à l’occasion du mariage de Louis XIV et de l’infante d’Espagne, Marie-Thérèse. Cet opéra, Ercole Amante, était basé sur un livret de Francesco Buti.

Une photo en noir et blanc d’une ancienne demeure de trois étages aux fenêtres étroites et hautes
Antonia Bembo vivait dans cette maison du quartier de Santa Maria Nova à Venise avec son mari et ses trois enfants.
Avec l’aimable autorisation de Patricia Fortini Brown, CC BY-SA

Le contemporain vénitien de Giacomo Padoani, le poète Giulio Strozzi, a également engagé Cavalli pour enseigner à sa fille, Barbara. Mais alors que Barbara allait publier une série de ses compositions, Antonia emprunta une voie différente qui déçut probablement son père. Au lieu de poursuivre une carrière de musicienne ou de poétesse, elle épousa Lorenzo Bembo. Il lui apporta un statut noble et trois enfants, mais lui causa aussi de nombreux problèmes.

En 1672, Antonia Bembo – qui vivait alors à l’arrière d’une maison connue sous le nom de Cà Bembo, dans le quartier de Santa Maria Nova – demanda le divorce, invoquant l’infidélité de Lorenzo ainsi que des violences physiques et psychologiques. La procédure échoua, si bien que cinq ans plus tard, elle quitta la ville en catimini pour commencer une nouvelle vie à Paris, laissant derrière elle son mari et ses enfants.

En 1707, Bembo acheva la composition d’une nouvelle partition musicale pour le livret d’opéra de Buti. À l’instar de l’opéra de Cavalli, celui-ci suit Hercule, qui devient obsédé par Iole, la fille d’un homme qu’il a tué. Il se trouve qu’Iole entretient également une relation avec le fils d’Hercule, et la poursuite d’Hercule finit par déclencher une série de rivalités entre dieux et mortels.

À certains égards, Bembo a amélioré l’opéra original de Cavalli. Une histoire mettant en scène un Hercule vieillissant au XVIIIᵉ siècle correspondait mieux au parcours de vie de Louis XIV que lorsque Cavalli avait composé l’opéra pour le mariage du roi alors âgé de 22 ans. Et alors que le public français avait critiqué l’italien utilisé par Cavalli dans son opéra, la fusion des styles musicaux italien et français opérée par Bembo – reflétant ce qu’elle avait entendu et appris à Venise et à Paris – rendait l’œuvre plus accessible.

L’heure de gloire d’Antonia Bembo

Alors pourquoi l’opéra de Bembo ne sera-t-il mis en scène qu’en 2026 ?

Tout d’abord, sa partition manuscrite était difficile à déchiffrer. Contrairement aux partitions de Barbara Strozzi, qui ont été imprimées et publiées de son vivant, les manuscrits de Bembo ont posé des défis aux interprètes. L’Opéra de Paris a créé une partition de scène d’Ercole Amante en faisant appel à une équipe éditoriale qui a corrigé les erreurs et rectifié les incohérences.

Deuxièmement, les compositrices d’opéras de musique ancienne – traditionnellement exclues du canon lyrique – ne voient leurs œuvres mises en scène que depuis peu. En 2023, par exemple, Céphale et Procris, un opéra écrit par Élisabeth-Claude Jacquet de La Guerre, contemporaine française de Bembo, ainsi qu’Alcina, de Francesca Caccini, ont été présentés au Boston Early Music Festival, aux États-Unis.

The Conversation

Claire Fontijn ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La compositrice Antonia Bembo a fui Venise pour échapper à son mari violent. Plus de trois siècles plus tard, son opéra est enfin mis en scène – https://theconversation.com/la-compositrice-antonia-bembo-a-fui-venise-pour-echapper-a-son-mari-violent-plus-de-trois-siecles-plus-tard-son-opera-est-enfin-mis-en-scene-283723

Les débuts prometteurs de la voiture électrique au XIXᵉ siècle

Source: The Conversation – France (in French) – By Gilles Garel, Professeur titulaire de la chaire de gestion de l’innovation, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)

À droite, la *Jamais Contente* de Camille Jenatzy, première voiture à avoir franchir la vitesse de 100 km/h. À gauche, un taxi new-yorkais Electrobat, modèle construit en 1894 par l’ingénieur mécanique Henry G. Morris et le chimiste Pedro G. Salom. Max de Nansouty/New York Tribune, CC BY

On ne le sait pas toujours, mais l’histoire de l’automobile électrique commence au XIXᵉ siècle, époque où elle battait des records de vitesse et dominait parmi les flottes de taxis de grandes villes comme New York. Alors que le véhicule électrique s’impose aujourd’hui comme une alternative incontournable pour un transport individuel moins carboné, retour sur ses débuts oubliés et les raisons de son déclin avec Gilles Garel, professeur titulaire de la chaire de gestion de l’innovation du Cnam et membre du conseil scientifique de l’exposition à succès Flops ? ! du Musée des arts et métiers.


L’histoire de l’automobile est indissociable de celle des moteurs. À la fin du XIXᵉ siècle, trois modes de propulsion se partagent le marché naissant de l’automobile : le moteur à essence (ou thermique), le moteur électrique et le moteur à vapeur.

En 1800, Alessandro Volta invente la pile voltaïque zinc-argent, permettant de stocker de l’énergie électrique. Avec l’invention de la première batterie rechargeable au plomb-acide en 1850, puis les améliorations du physicien Gaston Planté et de l’ingénieur chimiste Camille Alphonse Faure, les premiers véhicules électriques (VEL) apparaissent en Europe et aux États-Unis à la fin des années 1880, même si des prototypes isolés ont déjà circulé cinquante ans auparavant. L’essor des VEL s’appuie ensuite sur trois grandes pratiques.

Du sport et des records de vitesse

Les usages sportifs jouent d’abord un rôle essentiel dans la mise au point et la fiabilisation. Les moteurs électriques fournissent alors un couple maximal dès le démarrage, c’est-à-dire qu’ils délivrent une forte puissance pendant un court moment sans la complexité mécanique des moteurs thermiques de l’époque (vibrations, surchauffe, carburateurs imprécis…).

Dès 1895, des VEL participent ainsi aux premières grandes courses automobiles. Entre 1896 et 1904, plusieurs records de vitesse sont battus : le pilote belge Camille Jenatzy franchit les 100 km/h en 1899 avec la Jamais Contente, tandis que la Baker Torpedo Kid atteint 167 km/h en 1904 aux États-Unis. La presse est friande de ces exploits et relate les exploits des pilotes.

Camille Jenatzy et sa femme lors de la célébration du record établi avec la Jamais Contente en 1899 aux Tuileries
Camille Jenatzy et sa femme lors de la célébration du record établi avec la Jamais Contente en 1899 aux Tuileries.
Jules Beau

Des taxis fiables

Les flottes de taxis pour le service urbain, en lieu et place des fiacres hippomobiles, constituent un second usage des premiers VEL. Ici, la vitesse importe moins que la fiabilité et l’autonomie.

Dès les années 1890, des compagnies se développent aux États-Unis et en Europe avec des infrastructures de recharge et d’échange de batteries. Les producteurs d’électricité y voient un débouché pour lisser leur production grâce à des recharges nocturnes.

À l’instar de la London Electric Cab Company, créée en 1896, ou de l’Electric Vehicle Company Service, créée en 1897, à New York, des sociétés investissent dans les infrastructures électriques de transports, support d’un service urbain intégrant tramways, trolleys et taxis électriques. D’autres grandes villes américaines, comme Boston et à Baltimore, installent des centres d’échanges de batteries. Ces dernières sont remplacées en quelques minutes. À New York, plus de 600 taxis Electrobat circulent en 1900 sur un total de 1 000 VEL et le marché projeté à cinq ans est alors évalué à 15 000 taxis.

Des taxis Electrobat Taxis à Manhattan en 1898
Des taxis Electrobat à Manhattan en 1898.
« New York Tribune », novembre 1919.

À Paris, plusieurs entreprises lancent des fiacres électriques et organisent la reconversion des cochers en chauffeurs. La Compagnie française des voitures électromobiles est créée en 1898 et exploite des fiacres électriques. Sa station de recharge parisienne traite 40 véhicules à la fois. L’année suivante, la puissante Compagnie générale des voitures, alors en charge d’une cavalerie de 12 000 chevaux, franchit le pas de la mécanisation.

Des véhicules pour les femmes aisées

Enfin, un premier marché privé du VEL va se développer en Europe et aux États-Unis. Le cas américain est intéressant, car en raison du piètre réseau routier interurbain, la faible autonomie des VEL permet de concentrer les trajets sur les grandes villes où se trouve aussi une clientèle aisée et féminisée. Lorsque la Ford T est lancée en 1908, le démarrage de son moteur (à essence) nécessite l’activation d’une grosse manivelle, là où les VEL de la fin du XIXᵉ siècle se démarrent en activant un interrupteur.

À New York en 1900, 38 % des voitures sont des VEL, 22 % sont des voitures à moteur à thermique et 40 % sont des voitures à vapeur. L’Electric Vehicle Association of America est fondée en 1909. Elle offre des tarifs préférentiels en heures creuses, exploite directement des garages publics, promeut les VEL dans un système intermodal taxi-train.

Toutefois, en dépit de ces débuts prometteurs, les VEL disparaissent presque en près d’une génération. Comment expliquer cela ?

Une autonomie limitée et un conflit mondial

Les partisans de l’approche déterministe expliquent la marginalisation du VEL par des facteurs techniques et économiques qui le rendent intrinsèquement inférieur aux véhicules à essence : autonomie limitée (l’essence stocke énormément plus d’énergie par kilogramme qu’une batterie), contrainte de recharge, manque de fiabilité des batteries et prix.

Alors que la guerre de 1914 justifie des besoins d’autonomie et d’approvisionnement distribués, les progrès sur les batteries stagnent. Le lancement de la Ford T en 1908 a déjà commencé à démocratiser le véhicule thermique personnel.

La production de masse abaisse durablement les prix par l’effet d’économie d’échelle. En 1913, la production annuelle atteint 180 000 véhicules. Le prix de vente passe de 850 $ en 1909 (soit entre 27 000 et 31 000 euros selon le taux de change, NDLR) à 260 $ en 1925 (soit 4 500 euros environ, NDLR).

En 1912, un véhicule thermique se vend pour environ 650 $ (environ 18 000 euros, NDLR) contre 1 750 $ pour un VEL (environ 50 000 euros, NLDR. Dans le même temps, l’offre pétrolière s’élargit avec la découverte de nouveaux gisements et les prix baissent.

Des facteurs sociaux et institutionnels

De son côté, l’approche constructiviste analyse l’échec des technologies par des facteurs contingents, sociaux, culturels et institutionnels. Le conflit de 1914 développe une formation massive à la conduite de camions à essence et une construction massive de grandes usines de fabrication. Après la guerre, ces développements facilitent l’expansion de la motorisation à essence.

La bascule se joue aussi du côté des usages et des infrastructures. L’arrivée du démarreur électrique chez Cadillac en 1912, puis chez rapidement tous les constructeurs, rend inutile la manivelle de démarrage du moteur thermique. Cette innovation met fin à l’avantage du démarrage facile et non salissant des premiers VEL.

En parallèle, les fonctions aval se structurent pour le véhicule thermique : entretien, distribution, réparation, alors que l’électrique demeure organisé autour de dépôts et de recharges planifiées de flotte et ne parvient pas à développer le marché individuel.

Un verrouillage progressif

Les recherches historiques ne montrent pas l’existence d’un « complot » délibéré des lobbies pétroliers pour éliminer le VEL, mais un verrouillage progressif du système automobile autour du pétrole et du moteur thermique.

On peut toutefois citer le célèbre cas de National City Lines, une entreprise de transport en commun créée en 1936 à Chicago (Illinois) par des actionnaires des secteurs de l’automobile, du pétrole et des pneumatiques, qui ont intérêt à voir disparaître les transports publics et, en particulier, les tramways électriques qui occupent la chaussée, entravant la circulation de leurs voitures.

National City Lines rachète de très nombreux réseaux de tramways américains, officiellement pour les gérer, en réalité pour les remplacer par des bus. L’entreprise sera condamnée lors d’un procès antitrust en 1949, mais aura anéanti les réseaux de tramways.

Relevons aussi que les constructeurs, les agences publicitaires et les industries pétrolières contribueront à la construction d’un imaginaire et d’une mythologie virilisée de l’automobile thermique.

La généralisation des stations-essence

Ainsi, aux États-Unis, malgré les efforts de l’Electric Vehicle Association of America, les infrastructures de recharge restent insuffisantes, freinées par une électrification domestique incomplète. Les difficultés de l’Electric Vehicle Company (retards, incendies, faillite) fragilisent durablement la filière.

Parallèlement, le développement des liaisons interurbaines favorise le moteur thermique, plus adapté aux longs trajets et au ravitaillement rapide. L’accès à l’essence est aussi facilité. Si les stations-service se généralisent en Occident après la Première Guerre mondiale, on trouve déjà de l’essence auparavant chez les commerçants de proximité. Plus il y a de voitures thermiques, plus les infrastructures essence deviennent rentables et se développent.

Des pénuries de pétrole qui questionnent

Le VEL ne disparaît pas complètement, mais se niche sur des petits marchés (taxis, livraison). En 1942, une étonnante petite voiture en aluminium, l’Œuf électrique, œuvre du designer français Paul Arzens, avec son autonomie de 100 kilomètres et une vitesse de 70 km/h, circule à Paris, en pleine période de pénurie de carburant. Mais il s’agit d’un exemplaire unique.

L’Œuf électrique du designer industriel parisien Paul Arzens
L’Œuf électrique du designer industriel parisien Paul Arzens (1903-1990).
Rob Oo, CC BY

Le choc pétrolier de 1973 relance temporairement l’intérêt pour l’électrique. En France, une petite série de Renault 5 électrique est développée avec EDF. L’ère moderne du VEL débute véritablement en 1996 avec le lancement de l’EV1 par General Motors, mais le véritable tournant intervient en 2017 avec la Tesla Model 3, dont le lancement suscite 450 000 précommandes en une semaine. À partir de 2020, le marché mondial des VEL et des hybrides rechargeables connaît une forte accélération, dominée par la Chine.

Qualifié par certains d’« éternellement émergent », le VEL traverse actuellement le début de la période qui lui permettra enfin de s’imposer.

The Conversation

Gilles Garel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les débuts prometteurs de la voiture électrique au XIXᵉ siècle – https://theconversation.com/les-debuts-prometteurs-de-la-voiture-electrique-au-xix-siecle-283821

Comment fonctionnent les climatiseurs et les pompes à chaleur ? L’éclairage de la thermodynamique

Source: The Conversation – France in French (2) – By Alexandre Malley-Ernewein, Maître de Conférence au CETHIL (Centre d’Energétique et de Thermique de Lyon – UMR5008), Université Claude Bernard Lyon 1

De fortes chaleurs sont attendues sur la France dans le courant des prochains jours. Face à des étés toujours plus chauds, la climatisation est de plus en plus incontournable dans les commerces et les logis. Dans le même temps, les pompes à chaleur s’imposent pour chauffer de façon plus performante pendant la saison froide. Comment fonctionnent ces appareils ? Ils s’appuient en réalité sur les mêmes bases thermodynamiques. Mais attention : le changement climatique pourrait bien leur faire atteindre leurs limites physiques.


Après ceux de 2002 et de 2022, l’été 2025 a été le troisème été le plus chaud en France : deux vagues de chaleur l’ont marqué de par leur précocité, leur intensité et leur durée. Ainsi, l’été dernier a enregistré une anomalie thermique de + 1,9 °C (+ 3,3 °C pour juin).

En raison du changement climatique, et même lorsque nos sociétés auront atteint la neutralité carbone, la fréquence et l’intensité de ces épisodes de fortes chaleurs vont continuer à augmenter pendant plusieurs décennies. En conséquence, un sujet s’est imposé dans les discussions : la climatisation, en tant que moyen d’adaptation au changement climatique.




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Avant même de débattre de la pertinence d’installer des climatiseurs et de mesurer leurs impacts (énergétique, sonore, thermique), il faut comprendre comment fonctionnent ces équipements. Les climatiseurs (et plus généralement, les systèmes de refroidissement) sont la directe application des principes d’une branche des sciences physiques, la thermodynamique, dont l’objet est l’étude des transferts d’énergie – en particulier de chaleur.

Spontanément, un transfert de chaleur survient du milieu présentant la température la plus élevée (la source chaude) vers celui de la plus faible température (la source froide). Par exemple, quand la température extérieure est supérieure à celle d’un local, le transfert de chaleur se produit de l’extérieur vers l’intérieur par l’intermédiaire des parois du bâtiment.

Un système de climatisation permet d’effectuer l’opération inverse, grâce à un apport d’énergie externe : prélever de l’énergie de la source froide (l’intérieur) pour la transférer vers la source chaude (l’extérieur). Il est alors possible de refroidir l’intérieur en rejetant l’énergie à l’extérieur, même s’il y fait plus chaud. Le principe de fonctionnement d’une pompe à chaleur (PAC) est le même : un local peut-être chauffé en récupérant de l’énergie à l’extérieur, alors même qu’il y fait plus froid.

Pour comprendre comment tout cela est possible, il faut mobiliser les savoirs issus de la thermodynamique.

Le cycle frigorifique, au cœur des climatiseurs et pompes à chaleur

Pour opérer ce transfert d’énergie, on tire parti des propriétés d’un fluide dit « frigorigène ». Ces derniers ont la particularité de pouvoir changer d’état, c’est-à-dire de passer d’une phase liquide à gazeuse et inversement. C’est souvent cette caractéristique qui sera utilisée pour extraire la chaleur.

On parle de « cycle frigorifique » pour décrire les quatre transformations successives qui sont permises par l’utilisation d’un climatiseur ou d’une pompe à chaleur.

Ces transformations peuvent être représentées sur un diagramme enthalpique, aussi appelé « diagramme de Mollier ». L’enthalpie est une grandeur physique souvent utilisée en thermodynamique. Elle peut être envisagée comme un potentiel énergétique qui inclut à la fois les énergies thermique (chaleur) et mécanique, en lien avec des variations de pression et de volume du système.

Schéma d’un diagramme de Mollier, avec les zones d’états et une isotherme (le long de celle-ci, la température est constante).
Fourni par l’auteur

Cette représentation peut sembler complexe à première vue, mais elle permet de visualiser rapidement l’évolution du fluide frigorigène et, en particulier, ses changements d’état. Elle présente la pression du fluide en ordonnée et son enthalpie en abscisse.

Ce diagramme est divisé en trois parties par la « cloche » qui est en son centre, nommée « courbe de saturation ». Celle-ci indique la limite entre différents états du fluide : à droite, le fluide à l’état de vapeur et, à gauche, le fluide sous forme de liquide. La zone située sous la courbe correspond à l’état de mélange liquide-vapeur du fluide.

Ce diagramme sert à représenter les transformations du cycle frigorifique, comme le montre le schéma ci-dessous.

Schéma d’un diagramme de Mollier, avec représentation des quatre transformations d’un cycle frigorifique simple.
Fourni par l’auteur

Les étapes sont les suivantes :

  • 1 à 2 : le fluide frigorigène est à l’état de vapeur ; il est comprimé, ce qui fait augmenter sa pression et sa température ainsi que son enthalpie. C’est le seul apport d’énergie du cycle. Celle-ci est sous forme d’énergie mécanique, produite par un compresseur, qui lui-même consomme de l’électricité.

  • 2 à 3 : le fluide, toujours à l’état de vapeur, mais à haute pression et haute température, traverse alors un échangeur de chaleur, dans lequel il va céder de l’énergie thermique à la source chaude (pour un climatiseur, l’air extérieur, pour une PAC en hiver, l’air intérieur), celle-ci étant nécessairement à une température plus basse que celle du fluide. Cet échangeur est appelé « condenseur », car ce refroidissement provoque la condensation de la vapeur qui devient liquide. L’enthalpie du fluide diminue alors.

  • 3 à 4 : le fluide traverse un détendeur, où un changement de section de la conduite fait baisser la pression.

  • 4 à 1 : le fluide, désormais majoritairement liquide, à basse pression et basse température, traverse un échangeur où il reçoit de la chaleur de la source froide (pour un climatiseur, l’air intérieur, pour une PAC en hiver, l’air extérieur), son enthalpie augmente. Cet échangeur est appelé « évaporateur », car le fluide frigorigène y passe de l’état liquide à celui de vapeur.

Le cycle frigorifique permet de, simultanément, refroidir et réchauffer les températures de deux milieux, par exemple intérieur et extérieur, en transférant de l’énergie de l’un à l’autre.
MakiZen, CC BY-NC-SA

Ces transformations peuvent sembler contre-intuitives, car le fluide frigorigène cède de la chaleur majoritairement sans changer de température, mais en changeant d’état. C’est la différence entre chaleur sensible – liée à un changement de température – et chaleur latente – liée à un changement d’état de la matière.

Le cycle est entretenu tant qu’il y a un besoin de transférer de la chaleur de la source froide à la source chaude, grâce au fonctionnement du compresseur qui met le fluide en mouvement.

Les « splits » extérieurs des pompes à chaleur et climatiseurs font désormais partie des paysages urbains.
Joost J. Bakker/Flickr, CC BY-NC

Lorsqu’un climatiseur est utilisé pour rafraîchir un local, le condenseur est placé à l’extérieur (le « split » extérieur) et l’évaporateur à l’intérieur (la « cassette »).

Dans le cas d’un système réversible, capable de chauffer en hiver et de refroidir en été, les échangeurs changent de rôle en fonction des saisons, à l’aide d’une vanne 4 voies.

Des systèmes poussés à leurs limites physiques par le changement climatique

Une des principales limites des climatiseurs réside dans leur principe même : leurs performances dépendent des caractéristiques du fluide frigorigène, mais aussi fortement des températures des sources froide et chaude.

Par exemple, l’énergie nécessaire à la compression augmente avec l’écart entre les températures des sources. Le coefficient de performance (COP), c’est-à-dire le rapport entre la chaleur extraite à l’évaporateur et l’électricité consommée, va alors baisser en proportion. C’est d’ailleurs pour cela que la consommation des pompes à chaleur, en hiver, augmente lorsque les températures extérieures diminues. Elles sont parfois munies, pour compenser la baisse du COP lors de températures extérieures très basses, de résistances électriques pour fournir un chauffage d’appoint.

En outre, un fluide frigorigène a des caractéristiques fixes, notamment l’enthalpie de changement d’état (et, en particulier, celle pour passer de l’état liquide à gazeux, que l’on appelle souvent « chaleur latente de vaporisation »), qui dépend de la pression et de la température. Si la température de la source chaude augmente, il ne sera peut-être pas possible de comprimer indéfiniment le fluide pour pouvoir lui céder de la chaleur. Autrement dit, on peut atteindre les limites physiques du cycle frigorifique pour le fluide utilisé.

Or, en France, avec le changement climatique, la température extérieure – la source chaude – va continuer à augmenter en été. Ainsi, un climatiseur installé en 2000 ou en 2020 ne sera pas nécessairement toujours capable de refroidir en 2035.

Par ailleurs, ces fluides ont un pouvoir de réchauffement bien supérieur à celui du CO₂, ce qui questionne leur usage en raison du risque de fuites. C’est pourquoi une réglementation de plus en plus contraignante s’applique à ces produits.

Des risques de « maladaptation » pour les villes

Dans ce contexte, deux problématiques vont se poser pour les villes : l’augmentation de la consommation électrique lors des périodes estivales et celle, locale, de la température dans les zones urbaines due au rejet de chaleur des climatiseurs.

Une étude de 2024 fondée sur des simulations numériques a ainsi montré, pour la ville de Toulouse (Haute-Garonne), que la généralisation de l’usage de la climatisation entraînerait une augmentation de la consommation énergétique en période estivale de 54 %. Si ces climatiseurs sont réversibles et peuvent assurer le chauffage en hiver, en fonctionnant comme une PAC, l’économie d’énergie sur l’année serait de l’ordre de 32 %, car ils ont un meilleur rendement que les chaudières et radiateurs qu’ils remplaceraient.

En 2012 déjà, d’autres simulations numériques montraient que, à Paris, l’augmentation locale de température due au rejet de chaleur pouvait atteindre 2 °C pendant une période de canicule similaire à celle de 2003. Ce résultat est toutefois à nuancer, car le modèle utilisé comporte des simplifications dans la représentation des phénomènes physiques. Ceci appelle à des études complémentaires.

Si les climatiseurs permettent d’évacuer la chaleur de nos lieux de vie, le changement climatique va exacerber leurs limites. Leur généralisation dans nos sociétés nous demande d’étudier leurs impacts sur nos environnements.

Dans tous les cas, elles ne sauraient être l’unique solution qui permettra d’assurer des conditions vivables, en particulier pour les publics les plus vulnérables (par exemple, personnes âgées, jeunes enfants, personnes malades).




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The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Comment fonctionnent les climatiseurs et les pompes à chaleur ? L’éclairage de la thermodynamique – https://theconversation.com/comment-fonctionnent-les-climatiseurs-et-les-pompes-a-chaleur-leclairage-de-la-thermodynamique-273417

100 millions d’enfants africains ne sont pas scolarisés : les causes de cette tendance et comment y remédier

Source: The Conversation – in French – By Moses Ngware, Senior Research Scientist, African Population and Health Research Center

De nombreux pays africains ont adopté des politiques d’éducation de base universelle au cours des dernières décennies. Cependant, des données récentes ont révélé que plus de 100 millions d’enfants et d’adolescents ne sont toujours pas scolarisés, sur une population potentielle totale de 469 millions. Les dernières statistiques indiquent qu’après plusieurs années de progrès, la situation se détériore. Moses Ngware, spécialiste de l’éducation et de l’autonomisation des jeunes, et ses collègues chercheurs ont récemment mené une analyse des tendances sur les 25 dernières années. Leurs principales conclusions sont présentées ci-dessous.

Quelles sont les tendances en matière de fréquentation scolaire en Afrique pour l’ensemble des tranches d’âge ?

En 2000, le nombre d’enfants non scolarisés dans le primaire, le premier cycle du secondaire et le deuxième cycle du secondaire dépassait les 100 millions. Il est tombé à environ 90 millions en 2014, puis est remonté à 100 millions en 2025.

Au regard de la forte croissance démographique de l’Afrique, supérieure à 2,5 %, ces chiffres absolus suggèrent que la scolarisation ne suit pas le rythme.

Néanmoins, entre 2000 et 2024, la proportion d’enfants et d’adolescents non scolarisés a diminué à tous les niveaux d’enseignement. Elle est passée de 37 % à 20 % pour le primaire, de 47 % à 35 % pour le premier cycle du secondaire et de 56 % à 47 % pour le deuxième cycle du secondaire. Et ce, bien que les chiffres absolus d’enfants non scolarisés restent élevés.

Parmi les pays ayant enregistré les progrès les plus importants figurent la Côte d’Ivoire, l’Éthiopie, la Guinée, Madagascar et le Mozambique. Ces progrès ont été favorisés par au moins deux facteurs principaux. Premièrement, des mesures politiques ciblées qui leur ont permis d’atteindre une bonne couverture en peu de temps. Deuxièmement, une forte volonté politique combinée à une approche multisectorielle. Ces approches comprenaient la combinaison de transferts monétaires conditionnels aux ménages, de distributions alimentaires, de l’élargissement de l’accès à l’école et de la mise en œuvre de politiques d’éducation universelle réduisant le coût de la scolarité pour les ménages.

D’autre part, certains pays n’ont réalisé que peu ou pas de progrès. Il s’agit notamment de l’Angola, du Cap-Vert, du Lesotho, du Soudan du Sud et du Zimbabwe. Les principaux facteurs expliquant ces faibles progrès sont :

  • l’instabilité politique, comme on le voit au Soudan du Sud

  • de mauvais résultats économiques, comme on le constate au Zimbabwe

  • le coût d’opportunité élevé de la scolarisation, comme on le voit au Lesotho, où les garçons abandonnent l’école en raison de mécanismes d’adaptation liés à la pauvreté, notamment l’élevage du bétail, et où seul un garçon sur cinq termine la 12e année.

Quels sont les changements notables observés ces dernières années ?

Au cours des cinq dernières années, nous avons constaté une augmentation constante du nombre absolu d’enfants et d’adolescents non scolarisés. Il est passé de 95 millions à 100 millions, avec en moyenne environ 1 million d’enfants qui ne passent pas du primaire au secondaire, abandonnent l’école ou ne se sont jamais inscrits.

Deux facteurs principaux expliquent cette tendance. Premièrement, le financement : les subventions à l’éducation de base universelle mises en place au début des années 2000 ont perdu de leur efficacité. Ces subventions avaient rendu l’éducation de base abordable pour de nombreux ménages.

Sur les 42 pays africains ayant inscrit la gratuité de l’éducation dans leurs politiques, seuls trois étaient en mesure d’offrir une scolarité gratuite en 2025. Le financement de l’éducation par les organisations multilatérales a également été réduit. L’aide à l’éducation en Afrique a également diminué de de 7 % en 2024. Le second facteur est l’impact de la pandémie de COVID-19. Environ 10 millions d’élèves ayant quitté l’école en raison des confinements ne sont jamais revenus. Parmi les raisons figurent les mariages forcés chez les filles et le travail des enfants chez les garçons.

À tous les niveaux de scolarité, des taux plus élevés qu’auparavant d’enfants et d’adolescents non scolarisés ont été observés dans la région du Sahel, en République centrafricaine, au Tchad, en Mauritanie et dans le nord du Nigeria. Ces pays ou régions sont caractérisés par des violences à motivation politique, de rudes changements climatiques et une faible tradition de scolarisation.

Pourquoi l’achèvement de la scolarité est-il important pour les sociétés ?

Les principaux avantages de l’achèvement de la scolarité pour les sociétés comprennent l’accès à un emploi décent, l’autonomisation des filles et l’amélioration des résultats en matière de santé. Une année supplémentaire de scolarité augmente les revenus sur toute la durée de vie d’un individu d’environ 10 % en moyenne, avec un potentiel d’augmentation du pouvoir d’achat de cet individu. Ces avantages peuvent également se répercuter sur les ménages en leur apportant une stabilité financière et un meilleur soutien familial.

Pour les filles, l’achèvement de la scolarité est essentiel pour leur participation à la prise de décision au niveau de la société. Des recherches montrent que le pouvoir de décision d’une femme, notamment en matière d’éducation de ses enfants ou d’investissements, augmente avec son niveau d’éducation. Cela a une incidence sur l’indépendance économique et l’égalité des sexes au sein de la société.

De plus, et en lien avec ces deux avantages, les enfants de mères ayant achevé leurs études secondaires présentent un taux de mortalité avant l’âge de 3 ans inférieur de 45 %.

Cela signifie que ces enfants ont environ deux fois moins de risques de mourir avant l’âge de 3 ans que ceux nés de mères sans instruction.

Quelles sont les dynamiques de genre ?

En 2025, la proportion de garçons non scolarisés, à 51 %, n’était que légèrement supérieure à celle des filles. Cependant, le taux de filles non scolarisées était en hausse — en augmentation de deux points de pourcentage en dix ans.

Si cette tendance se poursuit, la proportion de filles non scolarisées dépassera celle des garçons dans les années à venir. Cela aggravera les vulnérabilités auxquelles les filles défavorisées sont confrontées tout au long de leur parcours scolaire et lors de leur transition vers le monde du travail.

De plus, les progrès réalisés au cours des trois dernières décennies pour réduire les écarts entre les sexes dans l’éducation seront compromis. L’érosion des acquis en matière d’éducation a de graves conséquences, en particulier pour les filles. Par exemple, nous risquons d’assister à une augmentation du nombre de femmes se mariant beaucoup plus tôt et à une hausse de la natalité chez les adolescentes.

Quels enseignements peut-on tirer des pays les plus performants ?

Il y a un certain nombre d’enseignements importants à tirer des pays qui ont réduit le nombre d’enfants et d’adolescents non scolarisés.

Premièrement, l’Algérie, le Ghana, le Kenya et le Rwanda se sont appuyés sur un cadre politique national solide soutenu par une volonté politique, une bonne coordination de l’État et le soutien des bailleurs de fonds et des partenaires.

Deuxièmement, il est important de mettre en place un soutien social ciblé, tel que l’alimentation scolaire et les transferts monétaires conditionnels. Des évaluations rigoureuses s’appuyant sur des données concrètes sont nécessaires.

Troisièmement, il faut supprimer les frais ou taxes au niveau de l’enseignement de base, ainsi que des versements financiers en temps opportun et la fourniture de matériel scolaire.

Quatrièmement, il ressort que les mesures d’action positive en faveur des populations vulnérables constituent un investissement inestimable. Ces populations comprennent les filles défavorisées, les enfants issus de zones rurales reculées, les enfants en situation de handicap et les enfants issus de ménages pauvres.

Enfin, d’autres interventions peuvent apporter une valeur ajoutée selon le contexte. Il s’agit notamment de réduire les distances de trajet grâce à l’extension des infrastructures et d’assouplir les conditions d’entrée à l’école, par exemple en autorisant une inscription tardive afin d’améliorer la participation. Une autre solution consiste à mettre en place des programmes de rattrapage, c’est-à-dire à accélérer la progression pour rattraper le temps perdu et combler les lacunes d’apprentissage.

The Conversation

Moses Ngware bénéficie d’un financement du Centre africain de recherche sur la population et la santé (APHRC)

ref. 100 millions d’enfants africains ne sont pas scolarisés : les causes de cette tendance et comment y remédier – https://theconversation.com/100-millions-denfants-africains-ne-sont-pas-scolarises-les-causes-de-cette-tendance-et-comment-y-remedier-283286

Soins de longue durée : qu’est-ce qui influence le choix des enfants pour leurs parents âgés?

Source: The Conversation – in French – By Marie-Louise Leroux, Professeure titulaire en Sciences Economiques, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Qui s’occupera de nous en vieillissant, et à quel prix pour ceux qui restent ? Entre obligations familiales et contraintes professionnelles, les choix des futurs proches aidants sont loin d’être évidents. Dans un contexte de vieillissement rapide de la population, cette question devient centrale.


Qui prendra en charge les personnes âgées en cas de perte d’autonomie ? Si les systèmes publics jouent un rôle essentiel, ils ne peuvent répondre seuls à la demande croissante de soins de longue durée. Actuellement, une large part des soins repose sur les proches.

Comment les individus envisagent-ils ce rôle ? Qui sont-ils prêts à aider, de quelle manière et à quel prix ?

À partir d’une enquête que nous avons menée en 2023 auprès de 2300 personnes âgées de 45 à 58 ans au Québec et en Ontario, nous avons pu mettre en évidence des tendances dans les choix envisagés par les proches aidants potentiels.

L’enquête s’appuie notamment sur des questions visant à mieux comprendre leurs intentions futures en matière de conciliation entre travail et famille, dans l’éventualité où un parent ou un beau-parent perdrait en autonomie. Nos résultats montrent que ces décisions relèvent d’arbitrages complexes, qui ne sont pas uniquement déterminés par l’affection ou les ressources financières.


Cet article fait partie de notre série La Révolution grise. La Conversation vous propose d’analyser sous toutes ses facettes l’impact du vieillissement de l’imposante cohorte des boomers sur notre société, qu’ils transforment depuis leur venue au monde. Manières de se loger, de travailler, de consommer la culture, de s’alimenter, de voyager, de se soigner, de vivre… découvrez avec nous les bouleversements en cours, et à venir.





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Aider ses parents… plutôt que ses beaux-parents

Premier enseignement : les liens familiaux jouent un rôle déterminant et la solidarité familiale reste fortement structurée par la filiation directe. Lorsqu’on demande aux répondants s’ils seraient davantage enclins à aider leurs parents ou leurs beaux-parents, une majorité nette privilégie ses propres parents : 79 % des femmes et 68 % des hommes aideraient prioritairement leurs parents.

Cette préférence est encore plus marquée chez les personnes qui ne sont plus en couple. Lorsque le lien conjugal disparaît, les obligations envers la belle-famille s’effacent presque entièrement, avec plus de 90 % des répondants qui aideraient leurs parents.

Rester à domicile… ou entrer en établissement ?

Dans un deuxième temps, l’enquête demandait aux futurs aidants quels types de soins ils souhaiteraient privilégier entre des soins à domicile assurés par la famille ou les proches, des soins à domicile assurés par des professionnels ou un placement en CHSLD.

Parmi les répondants ayant exprimé une préférence claire (environ 74 %), près de la moitié anticipent un recours aux CHSLD, tandis qu’environ 30 % privilégieraient les soins familiaux à domicile.

Ces choix semblent fortement liés à des contraintes concrètes auxquelles font face les proches aidants. En particulier, les personnes travaillant à temps plein sont plus susceptibles de vouloir recourir à des soins professionnels à la maison plutôt que de prendre en charge ces soins eux-mêmes. De même, lorsque les répondants anticipent une espérance de vie de la personne dépendante plus longue, et donc si la perte d’autonomie est perçue comme durable, les solutions institutionnelles sont plus souvent envisagées.

Un engagement souvent limité par le manque de temps

Enfin le troisième volet de l’enquête abordait le temps que les personnes interrogées seraient susceptibles de consacrer à leur proche. Parmi les personnes ayant exprimé une préférence stricte pour un nombre d’heures donné (environ 83,5 % d’entre eux), 8 % envisagent un engagement de moins d’une heure, et environ 41 % un engagement entre une heure et dix heures par semaine. À l’autre extrême, environ 15 % des répondants déclarent vouloir donner plus de 20 heures par semaine.

Les 54 à 58 ans déclarent plus souvent vouloir offrir une aide minimale (moins d’une heure par semaine) plutôt qu’un faible volume d’heures (1 à 10 heures), surtout lorsque l’état de santé du bénéficiaire est jugé très bon ou excellent, ce qui suggère que l’aide s’ajuste aux besoins perçus.

À l’inverse, plusieurs facteurs diminuent la probabilité d’un engagement aussi limité : le fait d’avoir un diplôme secondaire, de disposer d’un niveau d’épargne plus élevé, ainsi que le fait que le bénéficiaire soit un parent plutôt qu’un beau-parent.

Pour une aide intensive (plus de 20 heures par semaine), plusieurs facteurs ressortent clairement. Ce type d’engagement (par rapport à un nombre d’heures faible) est plus souhaité chez les répondants femmes et ceux âgés de 54 à 58 ans.

Elle est également fortement liée aux besoins du bénéficiaire, notamment lorsque son état de santé est jugé passable ou mauvais. L’anticipation d’un départ tardif à la retraite est associée à une plus forte probabilité d’engagement intensif. Le lien filial joue ici encore un rôle central, en augmentant significativement la probabilité de fournir un volume d’aide élevé.

En revanche, le fait d’occuper un emploi à temps plein constitue un frein majeur, en réduisant fortement la probabilité d’un tel engagement, ce qui souligne le rôle contraignant des obligations professionnelles.

Somme toute, les résultats de cette étude démontrent clairement que les décisions d’aide ne relèvent ni d’un altruisme pur, ni d’un simple calcul économique. Elles résultent essentiellement d’arbitrages où interviennent les contraintes professionnelles, les normes de genre, la relation filiale et les besoins perçus du proche. Mais leur poids varie selon les situations.




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Anticiper aujourd’hui pour mieux vieillir demain

Cette étude met en avant que les décisions d’aide se construisent en amont des situations de dépendance. Elles reposent sur des anticipations, des contraintes perçues et des normes sociales. Mieux comprendre les mécanismes à l’origine des décisions prises par les proches aidants permettra d’anticiper les besoins futurs et d’adapter les politiques publiques en conséquence.

Si les proches aidants doivent jouer un rôle central, encore faut-il leur en donner les moyens. Plusieurs pistes apparaissent essentielles : faciliter la conciliation entre emploi et rôle d’aidant ; offrir un soutien financier pour limiter les pertes de revenus ; développer une offre de services professionnels accessible et complémentaire à l’aide familiale.

Dans un contexte de vieillissement accéléré, la reconnaissance de ces enjeux et la mise en place de politiques efficaces sont nécessaires afin de garantir à la fois le bien-être des personnes proches aidantes et de leurs parents, ainsi que la viabilité des systèmes de soins.

La Conversation Canada

Marie-Louise Leroux a reçu des financements du FRQSC- Société et Culture.

Raquel Fonseca et Witnie Compère ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Soins de longue durée : qu’est-ce qui influence le choix des enfants pour leurs parents âgés? – https://theconversation.com/soins-de-longue-duree-quest-ce-qui-influence-le-choix-des-enfants-pour-leurs-parents-ages-279043

Et si une caméra couplée à l’IA pouvait aider à diagnostiquer des troubles moteurs chez le nourrisson ? L’exemple de l’amyotrophie spinale

Source: The Conversation – in French – By Imen Trabelsi, Chercheuse en intelligence artificielle, École pratique des hautes études (EPHE)

Détecter le plus tôt possible après la naissance une motricité altérée grâce à une caméra ordinaire couplée à des systèmes intelligents et aider ainsi à établir le diagnostic dans des maladies du nourrisson caractérisées par une hypotonie, c’est-à-dire la baisse ou la disparition des mouvements actifs, des muscles. C’est la piste que poursuit une équipe de recherche à partir de travaux menés sur des bébés atteints d’amyotrophie spinale, une maladie neuromusculaire génétique rare.


En 2019, le médicament Zolgensma défrayait la chronique en étant le traitement le plus cher du monde. Le prix de ce médicament contre l’amyotrophie spinale (SMA) a été fixé à près de 2 millions d’euros l’injection.

Et, en même temps, quel progrès extraordinaire ! Il promet de traiter de manière définitive, une maladie génétique létale, qui entraîne en cas de survie des handicaps extrêmement lourds chez les enfants atteints par ce qui est la première maladie neurologique périphérique héréditaire au monde.

Derrière ces chiffres vertigineux se cachait une réalité médicale urgente. Pour que ces thérapies fonctionnent, il est essentiel d’identifier la maladie le plus tôt possible. C’est précisément ce défi que notre équipe a cherché à relever, en utilisant une caméra ordinaire couplée à des systèmes intelligents.

L’objectif était clair, dès le départ. Trop de retards diminuent de manière drastique l’efficacité du traitement. En effet, le traitement peut empêcher les neurones de mourir, mais ne peut pas les ressusciter. Tout retard à la mise en place du traitement et, donc, au diagnostic est une perte de chance intolérable pour les patients.

Qu’est-ce que l’amyotrophie spinale ?

La SMA est une maladie génétique rare qui entraîne la dégénérescence progressive des neurones moteurs qui commandent les muscles.

Quand elle frappe sous sa version la plus sévère – qui correspond à l’amyotrophie spinale de type 1 –, les nourrissons atteints perdent rapidement la capacité de bouger, de s’asseoir puis de respirer. Sans traitement, l’espérance de vie dépasse rarement deux ans. En France, on compte un cas toutes les 6 000 à 10 000 naissances.

Depuis l’arrivée de nouveaux traitements, le pronostic s’est radicalement transformé pour les enfants traités très tôt. L’amyotrophie spinale est, d’ailleurs, intégrée depuis 2025 au dépistage néonatal systématique en France. Tous les pays ne disposent pas encore de ce dépistage. Et même là où il existe, un outil complémentaire d’évaluation clinique rapide garde toute son utilité.

L’hypotonie désigne la diminution, voire la disparition, des mouvements actifs. Ce symptôme n’est pas spécifique et peut concerner beaucoup d’autres maladies de l’enfant, mais il reste le premier point d’appel, celui qui permet d’évoquer rapidement le diagnostic.

Un enjeu autour du diagnostic clinique

Avant les tests génétiques, le diagnostic repose sur l’observation clinique. Un spécialiste scrute le tonus musculaire chez le nouveau-né et ses réflexes. Souvent, on parle de « nourrisson hypotonique » : le bébé semble mou, ses membres retombent sans résistance.

Mais cette évaluation est subjective, car elle varie selon les praticiens, en plus d’intervenir trop souvent bien tard alors que les signes ont déjà largement progressé.

Le vrai défi est donc là : la fenêtre thérapeutique est étroite.

Notre approche : filmer pour analyser

Notre étude a porté sur 25 nourrissons hospitalisés en réanimation pédiatrique : 5 ayant une SMA confirmée génétiquement et 20 témoins avec un examen neurologique normal. Nous avons utilisé la vision par ordinateur pour analyser les mouvements spontanés des nourrissons. Le principe est simple : le nourrisson repose sur un fond uni pendant qu’une caméra classique le filme durant soixante secondes ; un algorithme d’intelligence artificielle analyse ensuite cette vidéo image par image.

Concrètement, cette étude repose sur un pipeline d’analyse vidéo en trois étapes, comme le montre la figure 1.

Le système reconstruit d’abord un « squelette numérique » du nourrisson, sous forme de douze points articulaires, huit segments correspondant aux membres, et quatre angles de mouvement (estimation de la pose), grâce à une méthode d’estimation de la pose humaine en temps réel appelée Alpha Pose.

À partir de ce squelette animé sont calculés des centaines de paramètres (amplitude des gestes, profondeur des mouvements, symétrie, fréquence…). Au total, 108 caractéristiques ont été extraites. Nous avons ensuite entraîné un algorithme d’apprentissage supervisé (de type XGBoost) capable de distinguer une motricité typique d’une motricité altérée, caractéristique de l’amyotrophie spinale.

Des résultats prometteurs

Les résultats sont encourageants : l’algorithme a classifié correctement les deux groupes avec une précision de 97 %.

En tête des paramètres les plus discriminants, on trouve la profondeur des mouvements, autrement dit la capacité du nourrisson à déplacer ses membres dans l’espace. Les bébés atteints de SMA présentent une différence significative de motricité dans l’axe de la profondeur avec une sensibilité de détection supérieure à 97 %. L’outil développé le mesure avec rigueur, transformant une impression visuelle en données objectives. Ce que l’œil du clinicien perçoit intuitivement, l’algorithme le quantifie avec précision.

Pour rendre la décision de l’IA explicable, et donc utilisable en pratique clinique, nous avons utilisé une méthode mathématique appelée Shapley Additive Explanations (SHAP), qui permet de visualiser les paramètres qui ont le plus pesé dans chaque décision de l’algorithme.

Un outil pour d’autres maladies provoquant une hypotonie chez le nourrisson

Notre étude a été menée avant 2025, à une époque où aucun dépistage systématique n’existait encore en France. Depuis, la SMA a été intégrée au programme national de dépistage néonatal, ce qui confirme rétrospectivement l’urgence qui motivait notre étude.

Mais au-delà de la SMA, de nombreuses autres maladies provoquent une hypotonie chez le nourrisson sans qu’aucun outil d’évaluation rapide n’existe. C’est vers cette direction que nos travaux se poursuivent. Cet outil ne cherche pas à remplacer le médecin, mais à lui donner, en quelques minutes et sans équipement spécialisé, un premier signal objectif pour orienter son diagnostic.

L’intelligence artificielle ne fait pas de miracle, mais elle peut rendre visible ce qui est difficile à percevoir à l’œil nu. Son apport devient précieux quand chaque semaine compte pour un nourrisson.


Le mécénat scientifique d’AXA fait désormais partie du Fonds Axa pour le progrès humain, qui regroupe les engagements philanthropiques du Groupe et des mutuelles d’assurances Axa dans les domaines de la science, de la nature, de la solidarité et de la culture. Avant 2025, ce mécénat scientifique global était assuré par le Fonds Axa pour la recherche, qui a soutenu plus de 750 projets à travers le monde depuis sa création en 2007. Pour en savoir plus, rendez-vous sur Fonds Axa pour le progrès humain.

The Conversation

Imen Trabelsi a reçu des financements du fonds AXA.

François Jouen a reçu des financements du fonds AXA.

Jean Bergounioux a reçu des financements du fonds AXA.

ref. Et si une caméra couplée à l’IA pouvait aider à diagnostiquer des troubles moteurs chez le nourrisson ? L’exemple de l’amyotrophie spinale – https://theconversation.com/et-si-une-camera-couplee-a-lia-pouvait-aider-a-diagnostiquer-des-troubles-moteurs-chez-le-nourrisson-lexemple-de-lamyotrophie-spinale-283430

Joueuses de tennis : derrière les paillettes de Roland-Garros, la fragilité des carrières sportives

Source: The Conversation – in French – By Marine Fontaine, Maîtresse de conférences en STAPS, Université Gustave Eiffel

Derrière les stars de tennis qui accèdent aux demi-finales et aux finales des grands tournois, une majorité d’athlètes participent activement au circuit, sans pour autant en vivre pleinement. Éclairer ces carrières invisibles remet en question notre vision parfois idéalisée du sport de haut niveau.


Chaque année, Roland-Garros remet le tennis au centre de l’attention médiatique. Pendant trois semaines, de nombreuses athlètes retiennent l’attention de milliers de spectateurs et marquent le souvenir des passionnés de la petite balle jaune. Des figures emblématiques du tournoi, comme Iga Świątek, d’Aryna Sabalenka ou de Coco Gauff, constituent l’élite du tennis. Elles ne représentent pourtant que la partie émergée de l’iceberg.

Loin des lumières des Internationaux de France et de ses millions de gains se cache une réalité bien plus sombre : des athlètes « invisibles » qui participent activement au circuit sans pour autant en vivre pleinement.

Avant d’atteindre le court central, les joueuses traversent des trajectoires longues, coûteuses et particulièrement sélectives. Comment y sont-elles parvenues ? Et surtout, à quel prix ?

À partir de 29 récits de vie recueillis auprès de joueuses françaises de haut niveau, nos travaux montrent que, pour comprendre les carrières tennistiques, il faut dépasser l’image idéalisée du sport de haut niveau et interroger les conditions sociales qui rendent possibles certaines trajectoires, et en fragilisent d’autres.

Une vocation qui ne doit rien au hasard

Dans l’imaginaire collectif, on retrouve souvent l’idée que les athlètes auraient des prédispositions qui les distingueraient dès l’enfance. En réalité, les carrières des joueuses de tennis se construisent tôt, dans des environnements familiaux, scolaires et sportifs particuliers.

Si l’entrée dans le monde tennistique peut s’expliquer par des histoires singulières, toutes les joueuses qui commencent ce sport ne disposent pas des mêmes ressources pour poursuivre une carrière au plus haut niveau. On voit peser, dès l’entrée dans la pratique, les conditions sociales et familiales qui expliquent l’engagement des joueuses : le fait d’être porteur d’un capital à la fois culturel et économique et d’avoir été socialisées précocement à l’activité par la famille (en moyenne à l’âge de 5 ans).

Des transformations profondes sont ensuite opérées dans le quotidien des joueuses pour augmenter leurs chances de réussite : en moyenne trente-cinq heures d’entraînements par semaine, mise à distance de la scolarité classique, relations sociales recentrées sur le milieu tennistique, éloignement de toute activité susceptible de compromettre les performances sportives.

L’univers tennistique tend à devenir le seul horizon possible, au détriment des autres aspects de leur vie.

Deux voies pour atteindre le haut niveau

Contrairement à des pratiques sportives, comme le football ou encore le basket-ball, dans lesquelles la formation se réalise essentiellement au sein d’une « organisation enveloppante », articulant les différents aspects de la vie des jeunes sportifs, le tennis voit coexister deux voies distinctes pour tenter d’atteindre le plus haut niveau.

D’une part, la voie fédérale, réservée à une infime partie des joueuses sélectionnées, donne accès à « un monde à part ». Cette voie offre des conditions favorables – encadrement qualifié, accompagnement en tournois, aides financières, double cursus aménagé –, mais impose ses propres contraintes. Organisée selon des paliers d’âge, elle exige un rythme de progression qui ne correspond pas toujours au développement de chaque joueuse, au risque d’écarter celles dont l’évolution est plus tardive.

D’autre part, une partie des joueuses passent par la voie privée ou familiale. En l’absence de soutien fédéral, ce sont les parents qui ont la charge organisationnelle, temporelle, administrative ou encore financière : identifier les entraîneurs, organiser les déplacements en tournoi, négocier les aménagements scolaires, financer la pratique. Malgré le caractère incertain de la carrière, la famille devient donc un relais indispensable dans un projet qui engage l’ensemble du foyer.

L’entrée sur le circuit international

L’entrée sur le circuit international constitue un passage clé dans leur carrière. Si les joueuses ont connu une réussite rapide sur le plan national, elles font face à une réalité bien souvent éloignée de l’image des championnes. Le circuit repose sur une logique de tournois dans lesquels les revenus sont directement indexés sur les résultats.

Il n’existe ni contrat de travail, ni salaire fixe, ni protection sociale. Ce système, que les économistes qualifient de « théorie des tournois », concentre l’essentiel des gains sur une infime fraction des joueuses, laissant la majorité dans une instabilité financière.

Deux profils de joueuses se distinguent à ce stade de la carrière. D’un côté, les « équilibristes », qui font de leur pratique leur activité principale, sans parvenir à sortir de la précarité. Ces « sans-grades » du tennis s’accrochent à leur « rêve », dans l’espoir de devenir un jour la « consacrée ». Se tenant sur un fil, elles adoptent des stratégies court-termistes : emprunts bancaires, mutualisation des frais d’hébergement avec d’autres joueuses, choix des tournois dictés davantage par les contraintes financières, transports et hôtels à bas coûts.

Bande-annonce de Cinquième Set (2021), de Quentin Reynaud, avec Alex Lutz, qui met en lumière les coulisses d’une carrière dans le tennis de haut niveau.

C’est à cette étape que les effets de l’origine sociale se manifestent. Les joueuses issues de milieux favorisés qui disposent de ressources suffisantes peuvent continuer leur carrière et maintenir un encadrement de qualité. Celles qui ne disposent pas de ces ressources sont parfois contraintes d’interrompre leur parcours faute de moyen.

De l’autre côté, les « consacrées » parviennent à sortir de la précarité financière grâce aux résultats obtenus sur les tournois de la Women’s Tennis Association (WTA) et aux avantages qu’ils procurent : prise en charge de l’hébergement et de la restauration, partenaire d’entraînement mis à disposition, gains significatifs, dispositif de retraite proposé par la WTA.

Ces joueuses peuvent désormais envisager plus sereinement leur carrière au quotidien et anticiper leur reconversion. Elles sont moins tributaires de facteurs externes, tels que le soutien de la famille qui était nécessaire pour faire face aux frais dans les débuts de leur carrière. Leur trajectoire illustre ce que Rosen (1981) désignait par le terme de « Supertars », c’est-à-dire un système dans lequel une infime minorité concentre la quasi-totalité des bénéfices symboliques et matériels, au détriment du plus grand nombre.

Dans un sport dont les coûts annuels atteignent rapidement 60 000 euros, cette réalité signifie que toutes les joueuses ne disposent pas des mêmes chances d’envisager une carrière de haut niveau. Le nombre restreint de championnes qui arrivent à se démarquer en gagnant des tournois du Grand Chelem ou à se situer parmi les meilleures mondiales interroge, alors même que la France dispose de structures propices au développement de carrières sportives.

The Conversation

Lauréate du prix de thèse de l’INJEP et de l’Observatoire national du sport 2024 – Mention « Sport et pratiques sportives »

ref. Joueuses de tennis : derrière les paillettes de Roland-Garros, la fragilité des carrières sportives – https://theconversation.com/joueuses-de-tennis-derriere-les-paillettes-de-roland-garros-la-fragilite-des-carrieres-sportives-283789