Les éjaculations fréquentes amélioreraient la qualité du sperme, selon une nouvelle étude

Source: The Conversation – France in French (3) – By Rebecca Dean, Research Fellow, Department of Biology, University of Oxford

On savait que la qualité du sperme déclinait avec les années. De nouveaux travaux révèlent que les spermatozoïdes s’altèrent également durant les périodes d’abstinence, ce qui pourrait avoir des conséquences en matière de fertilité.


En matière de reproduction, la biologie féminine est souvent vue comme un implacable compte à rebours. Les femmes naissent en effet avec une réserve d’ovocytes qui durera leur vie entière. Cela signifie que l’âge d’une femme et celui de ses ovocytes coïncident généralement. Autrement dit, plus une femme avance en âge, plus ses ovocytes vieillissent.

La reproduction masculine est régie, quant à elle, par des mécanismes différents. Les spermatozoïdes sont produits de manière continue à partir de la puberté, et peuvent être stockés dans les voies génitales avant l’éjaculation. En d’autres termes, l’âge d’un homme et celui de ses spermatozoïdes ne sont pas forcément les mêmes. Mais qu’advient-il des gamètes mâles durant cette période d’attente ?

Les hommes souhaitant procréer se voient fréquemment conseiller d’observer une période d’abstinence sexuelle de quelques jours avant d’avoir une relation sexuelle, afin de permettre une augmentation de la concentration en spermatozoïdes de leur éjaculat. S’il est avéré que l’abstinence accroît la numération spermatique, le volume éjaculé n’est pas l’unique facteur déterminant le degré de fertilité.

Les résultats de notre nouvelle étude démontrent que chez l’être humain (ainsi que chez d’autres espèces animales), les spermatozoïdes qui sont stockés durant les périodes d’abstinence subissent un processus de « sénescence » et voient en réalité leur qualité s’altérer.

Nous savions déjà que la fertilité masculine décline avec l’âge. Déterminer si la durée de stockage des spermatozoïdes contribue à ce déclin est d’autant plus opportun à notre époque que l’activité sexuelle semble en recul, en particulier chez les jeunes. Conjuguée à la tendance mondiale au report de la parentalité, cette évolution pourrait accroître encore la baisse de la fécondité observée à l’échelle du globe.

Stress et épuisement

Dans le cadre de nos travaux, nous avons compilé les données portant sur la semence de près de 55 000 hommes ayant participé à 115 études publiées dans des revues scientifiques. Nos analyses indiquent que lorsqu’un homme s’abstient d’éjaculer, la santé de ses spermatozoïdes décline de manière significative. Leur capacité de déplacement (mobilité spermatique) et leur viabilité s’amenuisent, tandis que leur ADN subit davantage de lésions.

Nous avons identifié deux causes probables à ces phénomènes. La première est le stress oxydatif (que l’on peut schématiquement considérer comme une sorte de « rouille » biologique) qui s’accumule dans les spermatozoïdes et peut les endommager. La seconde est l’épuisement énergétique : à l’inverse de la plupart des cellules, les spermatozoïdes sont extrêmement actifs, mais n’ont qu’une capacité limitée à reconstituer leurs réserves d’énergie. En cas de stockage prolongé, ils se retrouvent tout simplement à court de carburant…

Avant de fournir un échantillon de sperme destiné à être analysé, ou à être employé dans le cadre d’un traitement destiné à améliorer la fertilité ou une procédure de type FIV (fécondation in vitro), l’Organisation mondiale de la santé préconise une période d’abstinence allant de deux à sept jours. Cependant, nos travaux laissent entendre que des délais plus courts pourraient s’avérer préférables pour optimiser la qualité spermatique des échantillons.

Ces observations corroborent une découverte récente selon laquelle, dans le cadre d’une procédure de FIV, une éjaculation survenant moins de 48 heures avant le prélèvement améliore les résultats des traitements par rapport à des durées d’abstinence plus longues.

Elles sont également en ligne avec une hypothèse formulée par les biologistes évolutionnistes. Nous savons que chez les primates, la masturbation, qui entraîne des éjaculations fréquentes, améliore la qualité des éjaculats. Ce constat, mis en perspective avec nos propres résultats, suggère que la masturbation masculine pourrait présenter un avantage adaptatif : elle permettrait l’évacuation des spermatozoïdes stockés et altérés.

La détérioration du sperme ne se produit pas seulement lorsque celui-ci est stocké dans l’organisme masculin. Elle peut également survenir après l’accouplement, lors du stockage au sein des voies génitales féminines. Si les spermatozoïdes humains ne survivent que quelques jours chez la femme, dans d’autres espèces animales, telles que les fourmis, les abeilles ou les chauves-souris, le sperme peut être conservé dans le corps des femelles pendant plusieurs mois, voire plusieurs années, avant d’être employé pour fertiliser les œufs.

De la faune à l’humain : une constante biologique

Afin de vérifier si l’altération du sperme durant le stockage correspond à un schéma biologique universel, nous avons examiné les données de 56 études couvrant 30 espèces animales différentes, incluant des oiseaux, des abeilles, des reptiles et divers mammifères. Là encore, nous avons constaté que la qualité spermatique déclinait effectivement durant la phase de stockage. Les pères ayant stocké leur sperme avant l’éjaculation ou les mères l’ayant conservé avant la fertilisation ont produit des embryons dont les chances de survie étaient moindres.

Selon nous, ces résultats ne sont pas uniquement dus à la dégradation de l’ADN. Il se pourrait également que, par rapport aux spermatozoïdes fraîchement produits, les spermatozoïdes stockés présentent un profil d’expression génique différent (autrement dit, que les gènes qui sont activés chez eux soient dans une configuration différente).

Fait intéressant, le sperme s’altère à un rythme plus lent chez les femelles que chez les mâles. Cela pourrait s’expliquer par le fait que les femelles de diverses espèces qui stockent les spermatozoïdes ont développé des organes spécialisés qui sécrètent des antioxydants. Ces substances nourrissent et protègent les spermatozoïdes stockés, prolongeant ainsi leur durée de vie fonctionnelle.

En définitive, qu’il s’agisse des souris ou des humains, les spermatozoïdes, tout comme les ovocytes, possèdent une « date de péremption ». Lorsque leur stockage s’étire excessivement avant la fécondation, leur qualité périclite.

De nombreux troubles de la fertilité dépendent de facteurs qui échappent à notre contrôle. Ils peuvent être la conséquence de notre exposition à des polluants environnementaux, au stress, ou résulter de notre bagage génétique. La durée de stockage du sperme, en revanche, est un paramètre aisément modifiable. Nos travaux suggèrent qu’en perspective d’une fécondation, il pourrait être intéressant de privilégier des spermatozoïdes issus d’une éjaculation récente. Cette intervention simple, en optimisant la qualité séminale, pourrait offrir un gain substantiel en matière de fertilité.

The Conversation

Rebecca Dean bénéficie d’une bourse Daphne Jackson financée par le NERC.

Irem Sepil bénéficie d’un financement du BBSRC et de la Royal Society.

Krish Sanghvi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les éjaculations fréquentes amélioreraient la qualité du sperme, selon une nouvelle étude – https://theconversation.com/les-ejaculations-frequentes-amelioreraient-la-qualite-du-sperme-selon-une-nouvelle-etude-279464

Séparatisme, jihād, laïcité : la bataille des mots autour de l’islam de France

Source: The Conversation – France in French (3) – By Ali Mostfa, Maître de conférences, HDR en sociologie du fait islamique, UCLy (Lyon Catholic University)

Dans un contexte où l’islam est régulièrement présenté comme un défi pour la cohésion nationale, la Grande Mosquée de Paris publie un guide, Musulmans en Occident. Pratique cultuelle immuable, présence adaptée, destiné à « adapter » la présence musulmane au cadre français. Son interprétation de termes, tels que séparatisme, jihād, laïcité, ou islamophobie, déplace la compréhension de ce qu’est – et n’est pas – l’islam. Par exemple, le guide réinscrit la laïcité dans une généalogie islamique, ou considère le « séparatisme » comme un phénomène extérieur à la doctrine.


La Grande Mosquée de Paris, par l’intermédiaire de la commission dite « religieuse » chargée de la rédaction du guide, propose une interprétation de certains termes centraux du débat sur l’islam de France à travers son guide Musulmans en Occident. Pratique cultuelle immuable, présence adaptée. Héritière d’une histoire d’institutionnalisation étroitement liée à l’État, la Grande Mosquée occupe une position d’interface : elle se présente comme partenaire des pouvoirs publics pour encadrer un islam compatible avec le cadre laïc et républicain.

Dans le même temps, elle se situe en tension, ou en compétition, avec d’autres pôles de représentation (fédérations, courants, instances nationales successives), ce qui relativise sa capacité à parler au nom de « l’islam de France ». Son entreprise de redéfinition est particulièrement intéressante concernant certains termes controversés tels que séparatisme, jihād, laïcité ou islamophobie.

Séparatisme

Lorsque le mot « séparatisme » est mobilisé dans le débat public, il renvoie à l’idée d’une contre-société islamiste menaçant la cohésion nationale. Dans le discours des Mureaux du 2 octobre 2020, Emmanuel Macron désigne un projet politico-religieux visant à soustraire certains groupes à la loi commune et à fragiliser l’unité républicaine. Le terme fonctionne comme une catégorie englobante : il relie radicalisation, influences étrangères, repli communautaire et menace sécuritaire dans une même matrice interprétative.

La Grande Mosquée ne conteste ni l’existence de phénomènes de repli ni la légitimité de l’État à intervenir. Mais elle soutient que la notion, telle qu’elle est mobilisée par les responsables politiques et les médias, ne possède pas d’équivalent doctrinal dans la tradition islamique classique. Les catégories médiévales parfois convoquées pour suggérer une logique intrinsèque de séparation, comme dār al-islām et dār al-ḥarb, sont replacées dans leur contexte historique et géopolitique.

En mobilisant des principes juridiques d’adaptation, comme la darūra (la nécessité) ou la recherche de la maṣlaḥa (l’intérêt commun), ainsi que des références scripturaires, notamment le verset 14 de la sourate 49 valorisant la pluralité des peuples, le guide défend une thèse claire : le repli séparatiste ne procède d’aucune obligation religieuse.

Le déplacement est décisif. Là où le discours politique tend à inscrire le « séparatisme » dans une problématique structurelle touchant à l’islamisme et, plus largement, à l’organisation du religieux, le guide en fait un phénomène contingent, extérieur à la doctrine. Sans nier le terme, il le circonscrit et en fait un problème social ou politique, à travers le concept de « citoyenneté musulmane » (muwāṭana), comprise comme l’affirmation de la compatibilité entre la pratique religieuse et l’adhésion aux valeurs démocratiques, tout en le privant de fondement théologique. Ce faisant, la Grande Mosquée ne s’oppose pas frontalement à l’action publique, elle en redéfinit les implications religieuses.

Jihād

Un mécanisme comparable apparaît à propos du « jihād », autre mot devenu central dans les représentations sécuritaires.

Dans l’espace médiatique, il est largement assimilé à la violence armée. Le guide propose une lecture appuyée sur des usages textuels et juridiques classiques : il rappelle d’abord l’étymologie (« effort, lutte ») et met au premier plan le combat intérieur contre ses propres faiblesses, souvent désigné dans la tradition comme « jihād majeur ». Le Coran qualifie d’ailleurs une fois le jihād de « grand » (Q 25:52). La dimension armée, qualifiée de « jihād mineur », n’est pas niée, mais strictement encadrée : défense contre une agression, protection des opprimés, respect de limites précises interdisant toute violence indiscriminée (Q 2:190). Cette approche n’efface pas l’histoire des usages violents du terme, elle en conteste la centralité doctrinale. Autrement dit, ce qui structure la perception publique, la violence, devient une dimension secondaire et conditionnelle, tandis que l’effort moral est présenté comme le cœur normatif du concept.

Dans cette perspective, la guerre n’est pas désignée par jihād dans le texte coranique, qui recourt plutôt à qitāl (« combat armé »), voire à ḥarb, pour désigner la guerre au sens strict. La conflictualité n’y apparaît toutefois jamais comme un horizon autonome : elle est pensée dans une tension normative avec les notions de paix et de réconciliation – ṣulḥ, ṣalāḥ ou iṣlāḥ – qui visent à restaurer l’ordre face au fasād (« désordre, corruption »).

En revanche, jihād a fait l’objet, tout au long de l’histoire de la pensée islamique, d’un investissement interprétatif soutenu, au point de devenir un lieu de controverses et un terrain de conflits d’interprétation.

Laïcité

Le guide reprend la définition juridique de référence de la laïcité – liberté de conscience, neutralité de l’État, loi de 1905 –, mais il la met en parallèle avec des versets coraniques et avec la Charte de Médine (622), présentée comme un précédent historique de coexistence entre communautés religieuses sous une autorité commune. Ce rapprochement ne vise pas seulement à démontrer une compatibilité formelle. Il tend à réinscrire la laïcité dans une généalogie islamique, en suggérant que le pluralisme relève aussi de ressources internes à la tradition.

À travers ce déplacement, les rédacteurs du glossaire reconfigurent le cadre d’évaluation. La laïcité ne fonctionne plus uniquement comme une norme externe à laquelle l’islam devrait se conformer, mais comme un principe pouvant être mis en correspondance avec des catégories internes à la tradition. Le rapport implicite d’asymétrie s’en trouve transformé : l’islam n’est plus seulement sommé de prouver sa compatibilité, il est présenté comme disposant déjà de ressources permettant de penser la coexistence dans un cadre politique commun.

Islamophobie

L’entrée « islamophobie » révèle une autre facette de cette entreprise. Le terme y est défini comme une forme de discrimination visant des personnes en raison de leur appartenance réelle ou supposée à l’islam, ancré dans le droit de la lutte contre les discriminations. Or, les pouvoirs publics privilégient souvent l’expression « actes antimusulmans », estimant que « islamophobie » peut brouiller la distinction entre critique d’une religion, protégée par la liberté d’expression, et haine envers des individus. Cette réserve contraste avec la reconnaissance du terme dans certaines instances internationales, comme l’illustre l’instauration par les Nations unies d’une journée internationale de lutte contre l’islamophobie.

Dans ce contexte, le guide ne développe pas longuement cette controverse, mais il l’intègre à sa manière en faisant figurer dans le glossaire le néologisme « musulmanophobie », présenté comme une alternative moins controversée, car centré sur les personnes plutôt que sur la religion. Ce choix est révélateur de la démarche d’ensemble. Conscients des résistances que suscite le terme, les rédacteurs privilégient un mot de rechange qui préserve la réalité discriminatoire tout en désamorçant le débat sémantique, illustrant ainsi, à l’échelle d’un seul mot, la logique même du takyīf (« adaptabilité »).

Adaptabilité ou islam de France ?

Ces redéfinitions obéissent à une logique d’ensemble, dont la clé de lecture est la notion d’« adaptabilité ». Le guide la formule à travers le concept de takyīf, qu’il présente comme une capacité à ajuster l’application des normes au contexte et aux situations concrètes, et en fait la deuxième entrée du glossaire. L’ajustement au contexte y est présenté non comme une concession à la modernité occidentale, mais comme une exigence propre à la tradition juridique islamique. L’islam n’y apparaît pas comme un bloc figé en confrontation avec la République, mais comme une tradition dotée d’une capacité d’interprétation et d’ajustement internes.

Le choix de placer l’« adaptabilité » (takyīf) au cœur de la démarche n’est pas anodin face à la notion d’« islam de France », centrale dans les discours politiques récents. Les deux notions recouvrent des logiques distinctes.

L’« islam de France » suppose une reformulation normative, où c’est l’islam lui-même qui est appelé à se redéfinir structurellement et à intérioriser des normes extérieures à sa tradition. L’« adaptabilité » (takyīf) procède d’une tout autre démarche : ajuster les modalités de présence au contexte français en puisant dans les ressources propres de la tradition islamique. Dans le premier cas, l’impulsion vient de l’extérieur, dans le second, elle est revendiquée comme interne.

Changer les termes du débat ?

Le guide de la Grande Mosquée de Paris ne mettra certainement pas fin aux désaccords. Il opère cependant un geste important en refusant que les catégories forgées dans l’arène politique définissent seules le sens des termes qui structurent le débat public sur l’islam. Cette intervention survient dans un moment où l’islam est saisi dans l’espace public à travers une inflation de dénominations qui ne se limitent pas à des mots isolés, mais qui prennent souvent la forme de syntagmes récurrents – islam radical, islam modéré, islam religieux, islam politique – constituant progressivement un micro-système terminologique qui organise ce débat. Dans cette dynamique, chaque nouvelle catégorie agit comme un acte de nomination : elle sélectionne certains traits, en écarte d’autres et contribue à fixer une représentation particulière de l’islam dans la société française. Le débat ne porte donc pas seulement sur des réalités sociales, mais sur les opérations discursives par lesquelles ces réalités sont constituées comme problèmes publics.

Dans un contexte politique où ces opérations de nomination tendent à se multiplier, se pose aussi la question de l’adresse même de ce glossaire. À bien des égards, son destinataire implicite ne semble pas tant être les musulmans de France que les acteurs publics avec lesquels se négocient les termes mêmes du débat. Le geste consistant à redéfinir ces mots apparaît ainsi moins comme une simple clarification interne que comme une tentative d’intervenir, par le langage, dans la manière dont l’islam est qualifié et gouverné.

The Conversation

Ali Mostfa ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Séparatisme, jihād, laïcité : la bataille des mots autour de l’islam de France – https://theconversation.com/separatisme-jihad-la-cite-la-bataille-des-mots-autour-de-lislam-de-france-276898

Lire pour apprendre ? Comment l’IA transforme le rapport des étudiants aux bibliothèques

Source: The Conversation – France (in French) – By Cécile Touitou, Responsable de la mission Prospective à la bibliothèque / DRIS, Sciences Po

En trois ans à peine, l’intelligence artificielle générative s’est imposée comme un outil incontournable dans les routines de recherche des étudiants, bousculant leur façon d’apprendre tout en remodelant aussi profondément leur rapport aux livres, même dans des filières comme les sciences humaines où ils ont longtemps eu une place centrale.


Dans un paysage saturé d’informations, quelles stratégies les étudiants européens développent-ils pour mener leurs recherches académiques ? Entre quête d’efficacité et pression du temps, ils privilégieraient les contenus « rentables », préférant souvent s’appuyer sur l’IA pour obtenir des synthèses plutôt que de consulter les sources primaires.

C’est ce que nous apprend le baromètre des compétences informationnelles initié par le réseau des bibliothécaires de l’alliance universitaire européenne CIVICA. Les résultats de cette enquête transnationale, menée en partenariat avec l’Ifop, témoignent d’un écosystème en tension et pointent un risque de mésusage des IA génératives. Ils permettent aussi d’interroger des tendances de fond de nos sociétés, comme le rapport au livre.

Jusqu’ici central dans les apprentissages, en particulier dans des filières comme les sciences humaines, le livre, en format numérique ou papier, est-il désormais supplanté par d’autres ressources et outils ?

Google et ChatGPT d’abord… les bibliothèques ensuite ?

Pour un étudiant, mener des recherches, lire des ouvrages, élargir les apprentissages est depuis toujours une condition essentielle à sa réussite. À mesure que l’océan informationnel s’étend, y naviguer devient plus complexe, voire plus anxiogène.

Et si l’IA permettait non seulement d’accéder à cette « bibliothèque universelle » mais aussi de « l’ingurgiter » sans la lire, et de court-circuiter ainsi un chemin perçu comme semé d’embûches jusqu’au texte original dans son intégralité ?

Les efforts déployés pour la recherche d’information sont limités pour la plupart des répondants, mais une importante minorité y consacre « beaucoup » de temps. Cette activité prend de l’ampleur à mesure que les étudiants avancent dans les études. Alors que 41 % y consacrent de deux à cinq heures par semaine, une proportion tout aussi importante (41 %) y consacre six heures et plus, 24 % des doctorants déclarant même y passer plus de dix heures hebdomadaires.

Près de 55 % des répondants évoquent le stress généré par l’abondance de sources, la part monte à 62 % dans la population des doctorants, voire à 64 % pour les étudiants en droit.

Ils cherchent, pensent savoir le faire… mais le font-ils efficacement compte tenu de la très grande hétérogénéité des interfaces et de la complexité des périmètres documentaires de chacun de ces réservoirs ? Les bibliothécaires académiques constatent au quotidien la fragilité de leurs compétences en la matière.

Interrogés sur leurs connaissances de base, les étudiants se sentent confiants, mais leur confiance s’érode lorsqu’il s’agit des compétences les plus techniques. Environ 73 % se sentent à l’aise pour trouver des informations et 71 % pour évaluer leur fiabilité, mais ce chiffre tombe à 58 % pour la gestion des références bibliographiques et à 54 % pour l’utilisation des bases de données universitaires.

La recherche sur Internet est le point d’entrée par défaut (71 %) ; on entend par là des moteurs de recherche généraliste type Google que 67 % des étudiants en master déclarent utiliser et 49 % des doctorants. Ces derniers privilégient cependant les moteurs académiques du type Google Scholar (76 % versus 49 %).

Les répondants déclarent que l’IA générative est devenue – en à peine trois ans – un usage courant (61 %), en deuxième place des réponses, devant les listes de lectures fournies par les enseignants (59 %) et loin devant les catalogues des bibliothèques (38 %). Le déclaratif sur l’usage de l’IA à des fins académiques est très différent selon l’université de l’étudiant. Cette grande dispersion des niveaux d’usage révèle également une grande variété selon les niveaux et les disciplines et l’accompagnement institutionnel et académique.

Livres imprimés : un usage contrasté selon le niveau et la discipline

En 2025, le numérique fragmente le temps étudiant, envahit les temps morts et impose des arbitrages fondés sur la rentabilité académique. Dans ce contexte, comment trouver le temps de « lire » ?

À la proposition « Ma charge de travail universitaire est tellement lourde et les délais tellement courts que je n’ai pas assez de temps pour une lecture approfondie et critique » 73 % des étudiants de niveau bachelors acquiescent, 76 % des masters et 69 % des doctorants. Sept étudiants en master sur dix déclarent même « la plupart du temps, je lis des résumés de livres ou d’articles plutôt que des livres/articles entiers » (4,5 sur 10 pour les doctorants) !

Si l’on constate une érosion des prêts d’ouvrages imprimés et de la consultation électronique dans toutes les bibliothèques universitaires du monde, qu’en est-il concrètement des pratiques étudiantes ?

Seuls 17 % des répondants citent les livres et/ou les e-books parmi leurs sources « les plus utiles ou pertinentes » pour le travail académique, mais ils sont 46 % à déclarer les utiliser. Ce décalage est important : on utilise le livre, mais on ne le considère pas comme ressource de référence. C’est particulièrement vrai pour les bachelors et les étudiants en sociologie du panel de l’alliance CIVICA où les écarts sont les plus élevés. A contrario, c’est pour les doctorants et les étudiants en histoire qu’il est le plus faible. Les réponses par niveau (LMD) ou par discipline montrent des situations très différentes entre usage et utilité perçue par sous-population, comme on peut le lire sur le graphique suivant.

On mesure un usage des livres imprimés globalement faible mais cette moyenne recouvre des réalités très polarisées : si 28 % des répondants déclarent les utiliser pour rechercher des informations liées à leurs travaux, c’est le cas pour 25 % en master vs 45 % en doctorat ; 75 % en histoire vs 14 % en Affaires publiques.


Fourni par l’auteur

Et si, au lieu d’une prise de distance des étudiants par rapport au livre imprimé, on assistait simplement à une spécialisation des usages en fonction des besoins, de l’offre éditoriale et du type de travaux dans chaque discipline ? Les faibles utilisateurs de livres imprimés peuvent consulter des articles en ligne, par exemple.

Les livres imprimés semblent être devenus une ressource de niche, surtout mobilisée par les doctorants, dans des travaux nécessitant de la littérature approfondie ou dans des domaines où le numérique est moins développé. Pour les plus jeunes, manque de temps, faible rentabilité académique, ou manque d’appétence pour la lecture sont parmi les explications que l’on peut avancer à cette désaffection massive, même s’il existe toujours de gros lecteurs.

Quel usage des e-books ?

S’ils ne lisent plus sur papier, le font-ils en ligne comme l’ont pensé bien des médias ? Près de 65 % des étudiants disent préférer la version numérique au papier quand ils ont le choix entre les deux versions, surtout les doctorants (75 %) plus que les bachelors (63 %), témoignant d’une accoutumance avec les années d’études à une lecture plus pratique du support numérique et une meilleure compréhension de l’écosystème des publications scientifiques en ligne.


Fourni par l’auteur

L’usage déclaré des e-books est en moyenne 6 points plus élevé que celui de l’imprimé (12 pour les bachelors !), pour autant seulement 33 % des répondants déclarent les utiliser ; 22 % les utilisent tout le temps ou fréquemment, 12 % quelques fois ; mais 67 % rarement ou jamais ! On constate donc que le support n’est pas la solution à ce problème.

Globalement, 75 % des étudiants en master déclarent donc ne pas utiliser les ouvrages imprimés, et 72 % les ouvrages numériques, un constat qui pose beaucoup de questions. Les étudiants de master semblent privilégier d’autres types de ressources, notamment les bases de données académiques.

Pour beaucoup, retrouver rapidement les ouvrages recommandés peut devenir un obstacle : listes de lecture dispersées, références incomplètes, faible visibilité des exemplaires disponibles ou des versions numériques… Autant de freins qui poussent certains étudiants à se tourner vers des sources plus facilement accessibles, même si elles sont parfois moins fiables ou moins adaptées.

Adoption massive mais confiance mitigée

Concomitamment à ces évolutions qui percutent le rapport à l’imprimé, l’IA est devenue un outil incontournable pour les étudiants, mais cette adoption massive ne s’accompagne pas d’une confiance équivalente dans les contenus générés ni de recommandations institutionnelles claires.

L’IA n’est pas systématiquement considérée comme pertinente sur le plan académique. L’écart entre l’utilisation fréquente et l’utilité perçue suggère des pratiques hétérogènes : certains étudiants s’appuient sur l’IA comme un outil d’aide courant, tandis que d’autres l’utilisent occasionnellement ou restent sceptiques quant à sa valeur académique.

Environ un étudiant sur deux ferait confiance à l’IA pour générer des idées pour un projet de recherche. La confiance s’effondre lorsque l’IA est utilisée pour la recherche de sources et le référencement. Les étudiants attribuent une note élevée à l’IA pour la traduction (86 % de fiabilité) et une note relativement élevée pour la synthèse (71 %) et la compréhension de concepts complexes (69 %), mais leur confiance chute fortement pour la recherche d’articles scientifiques (38 %) et la suggestion de sources (32 %), précisément là où les erreurs peuvent compromettre la qualité académique.

En l’espace de trois ans, le recours à l’IA pour contourner la lecture directe d’un texte, obtenir un résumé ou extraire les idées phares s’est imposé comme une pratique courante, nouvelle étape de cette mutation des pratiques lectorales des jeunes étudiée dès la fin du siècle dernier. Un rapport « utilitariste » au livre s’impose dans un écosystème informationnel en pleine mutation où la tentation des intermédiaires qui facilitent l’accès et l’appropriation des contenus peut être considérée comme un risque ou une opportunité.


Cet article a été écrit par Cécile Touitou, responsable de la cellule « prospective » de la bibliothèque de Sciences Po, avec la collaboration de Sophie Forcadell, chargée de mission université européenne CIVICA à la bibliothèque de Sciences Po Paris.

The Conversation

Cécile Touitou est présidente de la commission CN 46-8 de l’Afnor “Information et documentation – Qualité, statistiques et évaluation des résultats”.

Sophie Forcadell est membre des bibliothèques académiques LIBER.

ref. Lire pour apprendre ? Comment l’IA transforme le rapport des étudiants aux bibliothèques – https://theconversation.com/lire-pour-apprendre-comment-lia-transforme-le-rapport-des-etudiants-aux-bibliotheques-277570

Bien plus que du football : les répercussions de l’attribution de la Coupe d’Afrique des Nations au Maroc

Source: The Conversation – France in French (3) – By Tapiwa Seremani, Assitant Professor in Business Ethics, IÉSEG School of Management

La Coupe d’Afrique des Nations, organisée tous les deux ans, se donne toujours pour objectif de mettre en évidence la supposée unité du continent. La dernière édition en date, au Maroc, a eu dans une large mesure l’effet inverse, la finale ayant été entourée de tensions maximales, qui ont nettement dépassé les limites du terrain. Deux mois plus tard, la Confédération africaine de football a décidé de retirer le trophée au Sénégal et de proclamer le Maroc, défait sur le terrain, finalement vainqueur – une mesure tardive qui a encore jeté de l’huile sur le feu, attisant soupçons de corruption, commentaires racistes et renfermement identitaire.


Si la finale de la 35e édition de la Coupe d’Afrique des Nations (CAN), disputée entre le Sénégal et le Maroc le 18 janvier 2026, a suscité de vifs débats autour des notions de justice et de corruption dans le football africain, rares étaient ceux qui pouvaient anticiper l’ampleur des fractures politiques et culturelles déclenchées par la décision de la Confédération africaine de football (CAF), le 17 mars, soit deux mois après la rencontre, de retirer le titre au Sénégal pour l’attribuer au Maroc.

Un scandale continental

L’événement a rapidement dépassé le cadre strictement sportif. Depuis cette décision, des informations font état du placement du trophée sous protection militaire au Sénégal. Plusieurs figures majeures du football africain, telles que George Weah – unique lauréat africain du Ballon d’Or et ancien président du Liberia – ou encore Claude Le Roy, ancien sélectionneur du Cameroun, du Ghana et du Sénégal, se sont élevées contre la décision de la CAF. Le gouvernement sénégalais s’est entretenu avec la Fédération sénégalaise de football, exigeant l’ouverture d’une enquête formelle sur cette décision en raison de soupçons de corruption. Parallèlement, les réseaux sociaux se sont trouvés saturés de contenus racistes opposant l’Afrique du Nord à l’Afrique subsaharienne.

Ces tensions, dès le lendemain de la finale, ont débordé des frontières du continent, se manifestant également dans des espaces marqués par une forte présence de diasporas africaines, tels que Paris, Bruxelles ou Londres. Dès lors, au-delà des enjeux sportifs, le dommage le plus durable de cette décision réside sans doute dans les divisions et conflits qu’elle a ravivés entre Africains, souvent selon des lignes raciales et des clivages hérités de l’époque coloniale.

La CAN constitue sans doute le plus grand événement culturel organisé sur le continent africain pour mettre en valeur à la fois les performances sportives et l’unité africaine. D’un point de vue strictement sportif, la décision de la CAF est sans précédent. Rappelons qu’à la création de la CAF et de la CAN en 1957, l’objectif politique était de construire une organisation et un événement panafricains unifiés, porteurs d’une identité postcoloniale commune destinée à dépasser les lignes de fracture héritées de la colonisation – notamment entre Afrique francophone et anglophone, entre Afrique du Nord et Afrique subsaharienne, ou encore entre identités arabe et noire. On en est loin.

Le contexte sportif

Pour comprendre la décision de la CAF et les divisions qu’elle a engendrées, il est utile de revenir sur les événements ayant précédé et jalonné la rencontre censée désigner le champion d’Afrique. Avant même la finale, les tensions étaient palpables, nourries par la conviction croissante, chez certains supporters et au sein de plusieurs équipes, que l’arbitrage favorisait le Maroc, pays hôte. Cette perception a été renforcée par des informations selon lesquelles, à Rabat, l’équipe sénégalaise n’aurait pas bénéficié d’escorte policière lors de ses déplacements vers son hôtel et vers le stade.

Le déroulement du match lui-même s’est avéré particulièrement controversé. Des ramasseurs de balle et même des joueurs marocains auraient tenté de priver le gardien sénégalais de sa serviette – un accessoire essentiel pour essuyer ses gants et le ballon en cas d’humidité, pratique courante dans le football professionnel. Le point de rupture survient lorsque, en fin de match, le Sénégal inscrit un but finalement refusé par l’arbitre pour une faute antérieure. Quelques instants plus tard, un penalty est accordé au Maroc.

En signe de protestation face à ce qu’il percevait comme une injustice manifeste, l’entraîneur sénégalais a appelé ses joueurs à quitter le terrain, ce qu’ils ont fait. Une partie des supporters sénégalais a alors tenté d’envahir la pelouse. Le capitaine du Sénégal, Sadio Mané, resté sur le terrain, s’est efforcé de convaincre ses coéquipiers de reprendre le jeu, ce qu’ils ont finalement accepté après une interruption d’environ quinze minutes (interruption qui justifiera, deux mois plus tard, la décision de la CAF de proclamer que le Sénégal a eu match perdu par forfait). Le Sénégal a inscrit un but en prolongation, s’adjugeant ainsi la victoire et se voyant finalement remettre la Coupe.

Toutefois, nous l’avons dit, la fédération marocaine a immédiatement déposé une plainte auprès de la CAF, laquelle a été acceptée : près de deux mois plus tard, le titre a été officiellement attribué au Maroc.

Les conséquences ont été immédiates. Des informations ont fait état d’agressions visant des Africains subsahariens au Maroc. En cette fin mars, dix-huit supporters sénégalais demeurent emprisonnés au Maroc, accusés de « vandalisme » pour leur comportement durant la finale du 18 janvier.

Si une part importante des analyses s’est concentrée sur les implications sportives – notamment en raison du caractère inédit de la décision de la CAF –, l’ampleur des fractures sociales et culturelles qu’elle a engendrées apparaît tout aussi frappante qu’inquiétante.

La fragilité de l’identité panafricaine

La création de la CAF et l’organisation de la première CAN en 1957 s’inscrivent dans le contexte des mouvements de décolonisation qui traversaient alors le continent africain. Elles répondaient à une ambition politique explicite : forger une identité panafricaine collective fondée sur l’unité et la coopération. Le football devait en être le vecteur privilégié.

Cette vision est clairement exprimée dans le discours prononcé en 1974 par le président de la CAF de l’époque, l’Éthiopien Yidnekatchew Tessema : « Je lance un appel à notre assemblée générale pour qu’elle affirme que l’Afrique est une et indivisible […]. Nous ne reconnaissons pas la division de l’Afrique en sphères francophone, anglophone ou arabophone. Arabes d’Afrique du Nord et Zoulous d’Afrique australe, nous sommes tous des Africains authentiques. »

Force est de constater que cette identité panafricaine postcoloniale est demeurée fragile. Les événements entourant la finale entre le Sénégal et le Maroc, ainsi que la décision subséquente de la CAF, ont ravivé les lignes de fracture que la compétition cherchait précisément à dépasser lors de sa création, notamment entre espaces francophones et anglophones, et ravivé des logiques de hiérarchisation raciale et régionale, en particulier entre Afrique du Nord et Afrique subsaharienne.

Ces divisions, enracinées dans des politiques coloniales de « diviser pour mieux régner », ont laissé des traces durables. La vision d’une identité panafricaine unifiée apparaît ainsi, aujourd’hui encore, comme un projet fragile. Les événements récents en constituent un rappel saisissant.

Pourtant, l’unité et la coopération africaines demeurent des conditions essentielles au progrès du continent dans tous les domaines. Fait révélateur, lors de la prochaine Coupe du monde, les équipes africaines les plus susceptibles de prétendre à une victoire historique pourraient bien être… le Maroc et le Sénégal.

The Conversation

Tapiwa Seremani ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Bien plus que du football : les répercussions de l’attribution de la Coupe d’Afrique des Nations au Maroc – https://theconversation.com/bien-plus-que-du-football-les-repercussions-de-lattribution-de-la-coupe-dafrique-des-nations-au-maroc-279252

De Gaza à l’Iran : l’opinion publique israélienne face à la guerre

Source: The Conversation – France in French (3) – By Elizabeth Sheppard Sellam, Responsable du programme « Politiques et relations internationales » à la faculté de langues étrangères, Université de Tours

Près de 80 % des Israéliens soutiennent les opérations militaires visant l’Iran. Cette cohésion, qui repose sur une perception largement partagée du caractère existentiel de la menace iranienne pour la survie du pays et qui prolonge en quelque sorte le ralliement autour du drapeau constaté après le 7 octobre 2023, ne dit pas tout de la situation politique. Le gouvernement Nétanyahou demeure impopulaire, la non-conscription des ultra-orthodoxes soulève de plus en plus de crispations et, sur le fond, les citoyens sont de plus en plus nombreux à s’interroger sur l’issue des guerres sans fin dans lesquelles leur pays est engagé.


Le passage de la guerre à Gaza à une confrontation ouverte avec l’Iran marque pour Israël un tournant stratégique majeur. D’un enchaînement d’opérations répétées, parfois longues mais circonscrites, à des fronts identifiés, le pays bascule vers une conflictualité régionale plus diffuse, impliquant davantage d’acteurs et s’étendant sur un espace élargi. Cette évolution ne correspond pas seulement à une intensification du conflit, mais à un véritable changement de nature. Elle installe Israël dans une confrontation durable, où les enjeux de sécurité s’imposent comme un cadre structurant du débat public et politique.

Dans ce contexte, plusieurs questions se posent. Comment une société confrontée à une insécurité durable évolue-t-elle politiquement ? Dans quelle mesure la perception d’une menace majeure produit-elle une forme de cohésion sans effacer les divisions internes ? Et comment cette tension s’exprime-t-elle dans un contexte de guerre prolongée et d’échéances électorales ?

Ralliement autour du drapeau

Contrairement à une grande partie de l’Europe occidentale, où les menaces sont souvent perçues comme lointaines, cette expérience est en Israël immédiate et concrète. Les attaques du 7-Octobre, les déplacements massifs de populations dans le sud puis dans le nord, les tirs répétés et les pertes humaines ont profondément transformé les perceptions collectives. Cette expérience directe de la guerre rapproche Israël de certains pays d’Europe orientale, notamment les États baltes ou l’Ukraine, où les préoccupations sécuritaires structurent les choix politiques. Elle constitue aussi une ligne de fracture au sein de l’Europe elle-même.

Dans ce cadre, la montée en puissance de l’Iran comme acteur central du conflit est décisive. L’image de la pieuvre illustre cette lecture stratégique. L’Iran en constitue la tête, tandis que ses relais – les houthistes du Yémen, le Hezbollah libanais, les milices chiites d’Irak… – en représentent les prolongements. La guerre de Gaza s’inscrit ainsi dans une architecture plus large, ce qui éclaire le basculement vers une confrontation régionale.

La question centrale devient alors celle d’une tension entre unité stratégique et fragmentation politique. Le 7-Octobre a suscité un réflexe de « ralliement autour du drapeau » face au choc sécuritaire, mais ce phénomène est intervenu dans une société déjà traversée par des divisions politiques profondes. La guerre ne suspend pas ces clivages. Elle les déplace, les reconfigure et en révèle de nouveaux.

Comprendre cette tension suppose d’abord de revenir sur la transformation du conflit lui-même et sur les formes de cohésion qu’il produit.

Une guerre qui s’inscrit dans la durée

Un an après le 7-Octobre, en 2024, une large majorité des Israéliens confiaient que leur sentiment de sécurité personnelle s’était dégradé. Si la situation a évolué depuis, ces données éclairent la profondeur du choc initial et ses effets persistants sur les représentations collectives.

Les enquêtes d’opinion montrent également un fort effet de ralliement depuis le début de la guerre en Iran, le 28 février 2026. Selon un sondage de l’Institut d’études de la sécurité nationale de l’Université de Tel-Aviv effectué ce 19 mars, les Israéliens soutiennent à 78,5 % les frappes israélo-américaines contre l’Iran et se déclarent satisfaits des résultats militaires obtenus (ce ratio atteint 91,5 % parmi les Israéliens juifs, contre seulement 25,5 % parmi les Israéliens arabes, où l’opposition à la guerre est majoritaire à 65,5 %).

Ce soutien, qui repose sur une perception largement partagée de la menace iranienne, connaît toutefois des limites. L’appui à la poursuite du conflit jusqu’à des objectifs maximalistes recule tandis que les inquiétudes liées à la durée, aux coûts et aux résultats de la guerre progressent.

La cohésion de la société israélienne sur la question de l’attitude à adopter à l’égard de l’Iran n’a pourtant rien d’évident. Elle contraste avec les divisions observées sur d’autres fronts.

Pendant la guerre à Gaza, la société israélienne a été traversée par des tensions importantes, notamment autour de la question des otages et des objectifs du conflit. Ces débats ont laissé des traces durables et continuent d’influencer les perceptions de la confrontation avec Gaza.

Sur le front libanais, les enquêtes d’opinion montrent une perception beaucoup plus incertaine des résultats de la guerre, une part importante de la population doutant que les opérations actuelles aboutiront à un calme durable.

Ce contraste met en évidence l’existence d’une hiérarchie des menaces dans l’opinion publique. Le niveau de consensus observé face à l’Iran apparaît spécifique et ne s’étend pas automatiquement aux autres théâtres du conflit. Autrement dit, même en situation de guerre, la cohésion nationale n’est ni constante ni homogène. Elle dépend des perceptions de la menace, des objectifs poursuivis et des coûts anticipés. Elle apparaît ainsi comme une variable du conflit, et non comme une donnée acquise.

Enfin, la capacité de la société à soutenir un conflit prolongé apparaît incertaine. Une partie significative de la population exprime des doutes sur la possibilité de maintenir un effort de guerre dans la durée, ce qui souligne les contraintes internes d’une guerre longue.

Une unité stratégique sans unité politique

Malgré un consensus relativement large sur la nécessité de faire face à l’Iran, celui-ci ne se traduit pas par un soutien équivalent au gouvernement. Des figures de l’opposition ont exprimé leur soutien à l’action militaire tout en maintenant de fortes critiques à l’encontre de l’exécutif.

Les sondages confirment cette dissociation. Une majorité relative de la population exprime une faible confiance dans le gouvernement, dans un contexte de forte polarisation politique et sociale. Ces divisions ne se limitent pas à l’évaluation du conflit. Elles portent également sur les choix politiques à venir. La question de l’avenir de Gaza constitue un point de clivage majeur, entre différentes visions de gouvernance, de sécurité et de relations régionales.

Parmi les enjeux les plus sensibles figure celui de la conscription des ultra-orthodoxes. Dans un pays en guerre, la participation à l’effort de défense devient une question centrale de légitimité et de cohésion nationale. L’exemption de certains groupes est de plus en plus contestée et cristallise des tensions politiques majeures.




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À l’approche d’échéances électorales – les prochaines élections législatives israéliennes doivent, en principe, avoir lieu au plus tard en octobre 2026 (fin de la législature actuelle, sauf dissolution anticipée) –, ces tensions sont appelées à s’intensifier. Le soutien à l’action militaire ne neutralise pas les rivalités politiques. Il les reconfigure et leur donne de nouveaux objets.

Une société profondément divisée

L’évolution actuelle met en lumière une configuration politique singulière. Israël, dont de nombreuses villes sont bombardées, fait face à une menace directe, ce qui produit un niveau élevé de cohésion stratégique, en particulier vis-à-vis de l’Iran, sans pour autant effacer les divisions internes.

Dans un contexte de guerre prolongée et d’élections législatives qui approchent rapidement le maintien d’une compétition politique réelle et d’un débat public actif témoigne de la solidité du fonctionnement démocratique israélien. La guerre ne suspend pas la vie politique. Elle en redéfinit les priorités et en intensifie les enjeux.

À l’horizon électoral, cette tension entre impératif sécuritaire et fragmentation politique constitue l’une des principales incertitudes. Elle révèle une dynamique durable où unité stratégique et division politique coexistent sans se neutraliser.

Autrement dit, la guerre permanente n’efface pas les fractures. Elle les inscrit dans le temps long de la vie politique israélienne sans les résoudre.

The Conversation

Elizabeth Sheppard Sellam ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. De Gaza à l’Iran : l’opinion publique israélienne face à la guerre – https://theconversation.com/de-gaza-a-liran-lopinion-publique-israelienne-face-a-la-guerre-279169

Plus de preuves, mais pas plus de justice : les limites des technologies visuelles dans les affaires de droits de la personne

Source: The Conversation – in French – By Kamari Maxine Clarke, Full Professor, University of Toronto

Les caméras corporelles, les satellites et les outils de vérification numériques génèrent plus de preuves de violence que jamais. Mais ce sont toujours les institutions chargées de rendre la justice qui décident de ce qui constitue une preuve ou non.


Certains des reportages les plus marquants sur la violence sanctionnée par l’État portent sur des litiges concernant les preuves, à savoir qui contrôle les vidéos, les métadonnées et les canaux sur lesquels les événements sont enregistrés en temps réel.

Au Minnesota, en janvier 2026, cela s’est traduit par des batailles judiciaires et une pression publique pour la conservation – et la diffusion éventuelle – des images des caméras corporelles de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) après les meurtres d’Alex Pretti et de Renée Good, parallèlement à des conflits plus larges sur la transparence fédérale lors des opérations de contrôle de l’immigration.

Les médias nationaux américains ont suivi l’utilisation par la population de messageries cryptées telles que Signal pour repérer et signaler les activités de l’ICE, ce qui a déclenché une enquête du FBI qui, selon les spécialistes en libertés civiles, teste la frontière entre l’observation protégée et la prétendue « ingérence ».

Pendant ce temps, au Canada, la GRC déploie des caméras d’intervention à l’échelle nationale, soulevant des questions sur le fait que les données collectées par les services de sécurité de l’État pourraient constituer une future archive pour les procédures de plainte, les poursuites pénales et les litiges civils.

Ce à quoi nous assistons, c’est un « régime juriscopique » – un enchevêtrement dense de technologies scopiques (caméras corporelles, satellites, vérification à source libre), de protocoles scientifiques et d’horizons de preuve juridiques qui, ensemble, régissent ce qui peut être vu, vérifié et considéré comme la « vérité » – définissant qui sont les spécialistes et quelles formes de connaissance sont ignorées en raison de leur nature anecdotique, non scientifique ou non juridique.

Comment les communautés documentent la violence

Les citoyennes et citoyens s’approprient également ces outils de documentation.

Les familles qui ont subi des violences et la disparition forcée ou le meurtre d’êtres chers mettent de plus en plus en place des « infrastructures de preuves » locales grâce à ces technologies.

Au Mexique, par exemple, les colectivos – des groupes de familles à la recherche de leurs proches – utilisent la cartographie par géolocalisation, les relevés par drone et d’autres outils géospatiaux pour identifier d’éventuels sites de fosses clandestines et pour documenter les recherches en temps réel, afin de générer des pistes et de pousser les institutions réticentes à agir.

Certains groupes expérimentent avec la narration assistée par l’intelligence artificielle (IA), créant des vidéos « vivantes » et d’autres interventions numériques pour maintenir la visibilité des cas, tout en composant avec de nouveaux risques tels que l’extorsion numérique et les représailles qui découlent de la divulgation d’informations personnelles.




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Au Nigeria, des familles utilisent les réseaux sociaux et de nouveaux portails dédiés aux personnes disparues pour élargir le cercle de personnes susceptibles de reconnaître un visage, un nom ou un lieu, une forme de production participative pour l’identification et la collecte de renseignements, alors que les registres officiels sont fragmentés ou difficiles d’accès. Dans ces contextes et bien d’autres dans le monde, les collectivités organisent l’entraide, alertent les autres des menaces, préservent les données avant qu’elles ne disparaissent et transforment le deuil privé en savoir collectif et exploitable.

Mais la visibilité est inégalement répartie.

Dans cette « révolution des preuves », on pourrait penser qu’une meilleure visibilité garantit une meilleure justice, mais dans la pratique, ce sont les tribunaux et les institutions juridiques qui décident de ce qui est considéré comme la vérité. C’est ce contrôle qui nuit à la reconnaissance des préjudices et limite les mesures prises en conséquence, et qui restreint la portée de la justice.

Les limites juridiques des preuves numériques

Les professionnelles et professionnels des droits de la personne et de la justice internationale s’appuient de plus en plus sur des preuves numériques et visuelles – images satellites, vidéos issues de la production participative, géolocalisation et analyses assistées par l’IA – pour documenter les préjudices et demander des comptes aux coupables.

Le recours à ces technologies peut même creuser le fossé entre les victimes et les preuves censées les aider.

Les proches des personnes disparues disposent souvent de connaissances approfondies, mais leur expertise n’est pas toujours prise au sérieux.

Le droit redéfinit ce que signifie le terme « preuve », et même la meilleure technologie doit se conformer aux règles de preuve et aux priorités institutionnelles, qui restreignent les possibilités d’action – souvent de manière opaque.


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Les résultats de nos recherches récemment publiés montrent que ces systèmes rendent certaines formes de préjudice plus visibles que d’autres. Si cette visibilité peut s’avérer est utile, les disparitions, les enlèvements et de nombreuses formes de violence d’État peuvent être pratiquement impossibles à « voir » d’en haut.

Au Nigeria, par exemple, ces biais optiques peuvent également reproduire des hiérarchies plus anciennes : les communautés qui s’alignent sur les régimes fonciers modernes et les schémas d’établissement sédentaire peuvent être plus visibles que les populations nomades ou déplacées, ce qui détermine quels préjudices sont considérés comme des preuves faisant autorité.

Nous constatons que les technologies optiques et numériques ne se contentent pas de révéler la vérité ; elles sont interprétées et validées par les institutions juridiques et les hiérarchies d’experts, reléguant parfois au second plan les savoirs issus de la base.




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À la Cour pénale internationale (CPI), par exemple, où des affaires de disparitions et de crimes de masse pourraient potentiellement être jugées, les règles en matière de preuve et les priorités institutionnelles de la cour – la manière dont elle détermine l’admissibilité, la pertinence et la valeur probante – constituent des obstacles à l’admission des preuves. Dans le cas des preuves issues de la technologie, la CPI s’appuie sur certains spécialistes techniques pour les rendre lisibles aux juges.

En conséquence, des jugements techniques socialement construits régissent la production de connaissances. La science médico-légale explicite ce que le droit de la preuve de la CPI implique souvent : les preuves ne sont pas des choses, mais une inférence.

Élargir les cadres de preuve pour la justice

Lorsqu’une mère au Mexique ou une sœur au Nigeria recherche un proche disparu ou assassiné, elle entre dans un régime de preuve bien avant le tribunal. Son archive de « preuves » commence par une série de données : messages, observations, bribes d’informations, rumeurs, cartes. La science médico-légale nous enseigne ce qu’il faut faire de ces données pour qu’elles deviennent des preuves viables : y a-t-il une chaîne de conservation ? Un contrôle de la contamination ? Des méthodes validées ? Des déclarations honnêtes d’incertitude ?

Mais le besoin de la famille de connaître la vérité sur ce qui s’est passé met en évidence les limites tant de la science médico-légale que des tribunaux internationaux.

Un élément de preuve peut être existentiellement décisif, mais institutionnellement irrecevable ; scientifiquement interprétable, mais socialement insuffisant ; juridiquement convaincant, mais trop tardif pour mettre fin à la disparition en tant que condition vécue au quotidien.

Dans cette lacune, la lutte ne porte pas seulement sur les faits, mais sur la question de savoir quelle connaissance devient officielle, et si la vérité est traitée comme un droit dû aux familles plutôt que comme un sous-produit de la poursuite judiciaire.

Il faut élargir la définition de preuve devant les tribunaux et évoluer vers une approche qui considère la documentation comme politique, traite le droit comme une optique contraignante autant que comme une solution, insiste pour que les projets de responsabilisation soient recentrés sur les connaissances locales et les priorités de la base, et reconnaît que diverses formes de préjudice ne se traduisent pas clairement en catégories de preuve.

Il faut également revoir ce qui est une expertise, inclure les pratiques médico-légales vernaculaires des familles et le travail incarné de recherche, de cartographie et d’endurance.

À moins de changer notre conception de la justice, nous continuerons à passer à côté de beaucoup de choses.

La Conversation Canada

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Plus de preuves, mais pas plus de justice : les limites des technologies visuelles dans les affaires de droits de la personne – https://theconversation.com/plus-de-preuves-mais-pas-plus-de-justice-les-limites-des-technologies-visuelles-dans-les-affaires-de-droits-de-la-personne-279422

De la salle de sport à la mâchoire : ce que le « looksmaxxing » révèle sur la masculinité moderne

Source: The Conversation – in French – By Jillian Sunderland, PhD candidate in Sociology, University of Toronto

Les jeunes hommes et les adolescents apprennent à considérer leur visage et leur corps comme des projets à évaluer et à optimiser.

Sur les réseaux sociaux tels que Reddit, Instagram et TikTok, les mâchoires sont disséquées, les pommettes comparées et les « défauts » perçus répertoriés. Des vidéos et des reels massivement visionnés aident les utilisateurs à classer leurs visages et à identifier les points à améliorer. Ils donnent également des conseils sur la meilleure façon de se muscler, de maigrir, de se refaire une beauté et de devenir plus désirable – et plus masculin.

Cette pratique croissante d’auto-examen ritualisé, et la litanie de « solutions » qui l’accompagnent, est connue sous le nom de « looksmaxxing » (maximisation de l’apparence).

Ces « solutions » vont de pratiques bizarres mais banales comme le « mewing » – qui consiste à aplatir continuellement la langue contre le palais pour affiner la mâchoire – à des pratiques bien plus dangereuses comme le « bone-smashing », qui consiste à tapoter de manière répétée les os du visage avec des objets solides comme une bouteille ou même un marteau afin de les forcer à s’affiner pour obtenir un look bien défini.

Pour les chercheurs qui, comme nous, étudient la masculinité et les réseaux sociaux, ce phénomène suggère qu’un aspect de la masculinité pourrait nécessiter une analyse critique approfondie. Nos travaux examinent l’essor de la culture de la beauté masculine, les exigences qui l’accompagnent, le travail esthétique croissant que les hommes consacrent à leur apparence et les pressions culturelles qui façonnent les jeunes hommes d’aujourd’hui.

Et ce que nous avons découvert, c’est qu’il existe un schéma commun. Alors que les voies traditionnelles menant au statut masculin, telles qu’un emploi stable, l’accession à la propriété et les relations de couple durables, sont retardées ou semblent hors de portée, le corps devient un lieu de contrôle – un lieu où se réapproprier le pouvoir et sculpter une nouvelle vision de la virilité moderne.

L’apparence devient l’un des rares domaines où le contrôle semble encore possible.

Au cœur de la culture du « looksmaxxing »

Si certaines de ces pratiques qui occupent désormais les jeunes hommes et les garçons sont assez inoffensives, la popularité du « looksmaxxing » soulève toutefois des inquiétudes.

Les « looksmaXXers », comme ils se désignent eux-mêmes, organisent leurs efforts à travers des systèmes de classement intensifs et des hiérarchies pseudo-scientifiques. Par exemple, des guides en ligne encouragent les utilisateurs à mesurer la symétrie faciale, la largeur de la mâchoire et l’« inclinaison canthale » – l’angle formé par les yeux par rapport aux pommettes – comme si l’attrait masculin pouvait être quantifié à l’aide de mesures techniques.

D’autres affirment que « rien ne peut améliorer un visage plus rapidement que la perte de graisse corporelle » et fournissent des instructions pour obtenir un « visage mortel » – argot désignant une personne exceptionnellement belle.

Ces normes et systèmes de classement exigeants reproduisent souvent des hiérarchies raciales et sociales profondément enracinées en mettant en avant « le corps de Chad » ou l’archétype du « mâle alpha » – un homme blanc, musclé, agressivement dominant et aisé.

Ces dernières années, le « looksmaxxing » – initialement confiné aux espaces marginaux des incels et à la « manosphère » en ligne au sens large, où des communautés d’hommes débattent de leur statut à travers des croyances souvent misogynes sur les femmes – a été édulcoré pour la consommation publique. À mesure que ce concept s’est imposé dans la culture numérique dominante, ces pressions empiètent de plus en plus sur la vie des jeunes hommes et des garçons.




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Sa logique organisationnelle est simple. Afin de réaffirmer leur pouvoir et de retrouver leur place en tant que citoyens « virils », il est nécessaire de se conformer à des normes esthétiques spécifiques par le biais d’une série de pratiques de soins corporels.

Alors que de nombreux jeunes hommes s’opposent à l’égalité des sexes et la présentent comme un désavantage pour les hommes, le looksmaxxing offre une explication séduisante à l’exclusion : vous présentez simplement un déficit esthétique, et cela peut être corrigé.

La masculinité à l’ère de l’incertitude

Pour comprendre pourquoi le « looksmaxxing » a gagné en popularité, il faut regarder au-delà des réseaux sociaux et s’intéresser aux conditions plus générales qui façonnent la vie des jeunes hommes.

Pendant une grande partie du XXe siècle, le statut masculin était étroitement lié au modèle du soutien de famille, selon lequel l’autorité et le statut des hommes découlaient d’un emploi stable et de leur capacité à subvenir aux besoins de leur famille. Ce modèle s’est progressivement érodé.

Dans une grande partie du monde industrialisé, les parcours professionnels stables ont cédé la place à une économie basée sur les contrats ou les petits boulots et à des opportunités d’emploi moins sûres. L’essor de l’intelligence artificielle a encore intensifié les inquiétudes liées à l’emploi, alors que les jeunes hommes sont confrontés à un marché du travail où des secteurs entiers de l’emploi de bureau sont instables


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D’autres marqueurs de statut de l’âge adulte se sont également érodés. Les jeunes d’aujourd’hui sont moins susceptibles d’être propriétaires d’un logement, sont confrontés à des niveaux plus élevés de précarité économique et s’engagent plus tardivement dans des relations amoureuses, une part croissante de jeunes hommes déclarant n’avoir que peu ou pas d’expérience en matière de rencontres amoureuses.

À mesure que les fondements économiques et sociaux de la masculinité traditionnelle s’affaiblissent, les schémas culturels associant les hommes à une relation de couple garantie, au pouvoir et à l’autorité sont devenus moins évidents. Ces changements s’accompagnent également d’une évolution des attitudes envers le genre.




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Selon Ipsos, près d’un tiers des hommes de la génération Z dans le monde estiment qu’une épouse doit obéir à son mari, ce qui suggère une résurgence des visions hiérarchiques des relations entre les sexes chez certains jeunes hommes.

Dans ce contexte, le « looksmaxxing » présente les barrières structurelles comme des lacunes individuelles. On fait croire aux jeunes hommes que la reconnaissance et le statut social peuvent être retrouvés simplement en investissant dans leur apparence. Il s’agit notamment d’affiner la mâchoire, de se muscler et de cultiver le très convoité « regard de chasseur » – un regard enfoncé, en amande, avec une paupière supérieure à peine visible et aucun blanc sous l’iris, souvent associé à l’intensité et à la confiance.

Le commerce de l’auto-optimisation

Les plates-formes de réseaux sociaux et les industries concernées – notamment les entreprises de soins de la peau pour hommes – tirent profit de l’obsession des jeunes hommes pour la perfection, souvent sans mentionner, ou très peu, les conséquences physiques, sociales, émotionnelles ou économiques qui accompagnent ces pratiques esthétiques, sans parler des problèmes structurels qui les sous-tendent.

L’anxiété masculine est monétisée sous forme de compléments alimentaires, de coaching sportif et d’interventions esthétiques, notamment des routines de soins de la peau en plusieurs étapes et d’injections intensives.

Dans cet environnement axé sur l’apparence et saturé de messages de marque, la masculinité devient un atout concurrentiel à acquérir. Les garçons et les jeunes hommes sont progressivement devenus un segment démographique très rentable, les entreprises et les marques redoublant d’efforts pour leur proposer des publicités et des offres de produits qui leur sont spécifiquement destinées.

Selon un leader mondial de l’intelligence économique, des études de marché et des analyses de consommation, le secteur des produits de beauté et de soins de la peau pour hommes représentera plus de 5 milliards de dollars américains en 2027.

La question n’est désormais plus de savoir si les jeunes hommes s’intéresseront aux « looksmaXXers » et investiront dans ce domaine, mais jusqu’où ils iront pour atteindre le prestige professionnel, social, sexuel et économique auquel ils aspirent.

La Conversation Canada

Jillian Sunderland bénéficie d’un financement du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada.

Jordan Foster bénéficie d’un financement du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada.

ref. De la salle de sport à la mâchoire : ce que le « looksmaxxing » révèle sur la masculinité moderne – https://theconversation.com/de-la-salle-de-sport-a-la-machoire-ce-que-le-looksmaxxing-revele-sur-la-masculinite-moderne-278930

Guinée : une crise de liquidité transformée en crise de confiance

Source: The Conversation – in French – By Amath Ndiaye, enseignant-chercheur, Université Cheikh Anta Diop de Dakar

Depuis neuf mois, la Guinée est confrontée à de fortes tensions de liquidité qui perturbent le fonctionnement du système bancaire et alimentent l’inquiétude des acteurs économiques.

Pour comprendre les origines de cette crise et ses implications, The Conversation Africa a interrogé l’économiste Amath Ndiaye. Il analyse les mécanismes qui ont conduit à cette situation, les fragilités qu’elle révèle et les mesures susceptibles de restaurer la liquidité et la confiance dans le système financier guinéen.


Quelles sont les principales causes de la crise de liquidité en cours en Guinée ?

La crise actuelle ne résulte pas d’un simple manque de monnaie, mais d’un processus progressif de déséquilibre. Dès la fin de l’année 2024, des tensions latentes apparaissent dans le système bancaire, sous l’effet combiné d’une baisse des dépôts (environ 30 % à la fin de décembre 2024 sur trois mois), d’un recours accru de l’État au financement bancaire et d’une circulation croissante du cash hors du circuit formel.

Le point de bascule semble intervenir au premier trimestre 2025, période durant laquelle certaines banques ont probablement rencontré des difficultés ponctuelles à satisfaire les demandes de retrait. Cette rupture initiale de liquidité, même limitée, a suffi à déclencher la méfiance du public.

À partir de là, une dynamique auto-entretenue s’installe : les agents économiques, anticipant des difficultés d’accès à leurs fonds, retirent davantage de liquidités et les conservent hors du système bancaire. Cette situation évolue progressivement vers une crise ouverte début 2026, caractérisée par des plafonnements de retraits et des tensions visibles dans les agences.

En définitive, la crise s’explique par un enchaînement classique :

Rupture de liquidités → Perte de confiance → Retraits massifs → Aggravation de la crise.

Cette crise révèle-t-elle des fragilités structurelles du système financier guinéen ?

La crise met effectivement en lumière des fragilités structurelles, mais celles-ci doivent être correctement interprétées. La faible bancarisation (23 %), souvent mise en avant, est une caractéristique commune à de nombreuses économies africaines et ne constitue pas en soi une anomalie.

Ce qui est déterminant, c’est la capacité du système bancaire à assurer sa liquidité, c’est-à-dire à garantir à tout moment la convertibilité des dépôts en cash. Or, la structure des dépôts en Guinée, dominée par les dépôts à vue (de l’argent qui peut être retiré à tout moment sans préavis), rend le système particulièrement vulnérable aux retraits massifs, d’autant plus que l’informalité reste importante.

Au-delà de ces facteurs, la crise révèle également une fragilité institutionnelle. La Banque centrale de Guinée semble ne pas avoir pleinement anticipé la montée des tensions. Plus encore, le calibrage de la politique monétaire interroge. Au stade initial de la crise, entre fin 2024 et début 2025, il aurait été plus approprié d’augmenter le taux de réserves obligatoires afin de renforcer les coussins de liquidité des banques, de limiter la pression du financement public et d’envoyer un signal de prudence.

L’assouplissement (baisse de son taux directeur à 9,75 % et réduction du coefficient des réserves obligatoires à 11,75 %) intervenu par la suite est apparu tardif et insuffisant pour restaurer la confiance. Ainsi, la crise révèle à la fois des limites structurelles et une insuffisance dans le pilotage de la liquidité bancaire.

Quel rôle ont joué les politiques budgétaires et monétaires dans ces tensions ?

Les politiques économiques ont joué un rôle déterminant dans l’émergence et l’amplification de la crise.

Du côté budgétaire, l’État a accru son recours au financement domestique, mobilisant fortement les ressources du système bancaire. Cette situation a engendré un effet d’éviction du fait des retraits de dépôts par les particuliers, réduisant la liquidité disponible pour le secteur privé.

Du côté monétaire, la Banque centrale a adopté une posture accommodante, en abaissant les taux et en réduisant les réserves obligatoires. Toutefois, ces mesures sont intervenues dans un contexte déjà marqué par une perte de confiance.

Le problème fondamental est que la liquidité injectée ne circule plus : elle est thésaurisée hors du système bancaire. Ainsi, malgré les efforts de la Banque centrale, les tensions persistent.

Au total, la politique budgétaire a contribué à absorber la liquidité, tandis que la politique monétaire n’a pas réussi à rétablir la circulation ni la confiance.

Quelles sont les conséquences de cette situation pour les banques, les entreprises et les ménages ?

Les conséquences de cette crise sont larges et touchent l’ensemble de l’économie.

Pour les banques, elle se traduit par une pression sur la trésorerie, des difficultés à satisfaire les retraits et une réduction de la capacité de crédit, ce qui fragilise leur crédibilité.

Pour les entreprises, notamment les PME, la pénurie de liquidités entraîne des retards de paiement, des difficultés d’approvisionnement et un ralentissement de l’activité.

Pour les ménages, la crise se manifeste par un accès limité à leurs dépôts, une baisse de la consommation et un recours accru à la détention de cash.

Au niveau global, le principal risque est celui d’une spirale de défiance, où la méfiance alimente les retraits, lesquels aggravent à leur tour la crise.

Quelles mesures urgentes préconisez-vous pour rétablir la liquidité et la confiance ?

La sortie de crise exige des mesures immédiates et une stratégie de fond, en s’inspirant des expériences internationales de crises bancaires.

À court terme, il est essentiel de garantir l’accès aux dépôts, de sécuriser l’approvisionnement en liquidités des banques et de mettre en place des facilités de refinancement ciblées. Une communication claire et crédible de la part des autorités est également indispensable pour restaurer la confiance.

La coordination entre politique budgétaire et monétaire doit être renforcée, afin d’éviter que le financement de l’État n’absorbe excessivement la liquidité bancaire.

Une mesure centrale s’impose : l’augmentation du taux de réserves obligatoires. Il ne s’agit pas ici de restreindre l’économie, mais de sécuriser la liquidité des banques, de renforcer leur capacité à faire face aux retraits et de restaurer la crédibilité du système.

Par ailleurs, la décision d’imprimer de nouvelles coupures (billets de banque) peut contribuer à atténuer les tensions sur le cash, à condition qu’elle s’inscrive dans un climat de confiance.

Sans confiance, ces nouvelles coupures risquent simplement de circuler hors du système bancaire, sans améliorer la liquidité effective. Avec confiance, elles peuvent au contraire relancer la circulation monétaire.

À moyen terme, les réformes doivent porter sur le renforcement de la surveillance de la liquidité, l’amélioration du calibrage des instruments monétaires, le développement des paiements digitaux et la mobilisation de dépôts plus stables.

En définitive, la crise guinéenne est avant tout une crise de liquidité transformée en crise de confiance, déclenchée par une rupture au début de 2025. Elle rappelle une leçon fondamentale de l’économie monétaire : ce n’est pas la quantité de monnaie qui garantit la stabilité, mais sa circulation et la confiance qu’elle inspire.

The Conversation

Amath Ndiaye does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Guinée : une crise de liquidité transformée en crise de confiance – https://theconversation.com/guinee-une-crise-de-liquidite-transformee-en-crise-de-confiance-279297

Ce qui conduit les Français à pousser les portes d’un tiers-lieu

Source: The Conversation – France (in French) – By Guillaume Denos, Maître de Conférence, Université d’Angers

Malgré les baisses des subventions, les tiers-lieux connaissent toujours un engouement. Car ces espaces de sociabilité séduisent autant par leur convivialité que par leurs nombreuses activités, manuelles et intellectuelles. Explication à l’appui de témoignages d’usagers et d’usagères de La Cocotte solidaire, d’Agis et du « makerspace » L’Établi.


À Digne-les-Bains, dans les Alpes-de-Haute-Provence, le projet de tiers-lieu culturel, soutenu par la maire sortante divers gauche Patricia Granet, était au cœur de la campagne municipale. À Carquefou en Loire-Atlantique, la candidate divers droite Jéromine Da Prat, souhaitait créer un « tiers-lieu jeunesse de 11 à 25 ans ». À Arras (Pas-de-Calais), le centriste Frédéric Leturque officialisait sa campagne au Perchoir, un tiers-lieu inclusif.

Le terme « tiers-lieu » trouve son origine dans les travaux du sociologue américain Ray Oldenburg, qui publie en 1989 The Great Good Place. Il y décrit les third places, des espaces qui ne sont ni la maison ni le travail, mais un troisième lieu de sociabilité essentiel.

En France, on compte plus de 3 500 tiers-lieux, 62 % en dehors des métropoles, un tiers en ruralité.

Dans un contexte social et économique différent de celui décrit par Oldenburg, marqué en France, les caractéristiques des tiers-lieux sont à réexaminer. En effet, le dernier projet de loi de finances 2026 confirme la suppression des aides directes aux tiers-lieux, passant de 12 millions d’euros à 1,20 million d’euros. Or, 49 % du financement des tiers-lieux provient de subventions publiques.

Alors, les tiers-lieux contemporains répondent-ils toujours aux mêmes motivations ? Et qu’est-ce qui attire concrètement leurs usagers ?

Comprendre la motivation des usagers

Pour répondre à ces questions, nous avons mené une recherche dans le cadre du projet EVATLESS avec l’Université d’Angers. Ce dernier s’intéresse à l’évaluation de tiers-lieux de l’économie sociale et solidaire (ESS), en partant d’un principe simple : pour comprendre leur valeur, il faut écouter celles et ceux qui les fréquentent.

Nous avons étudié trois tiers-lieux portés par des associations situées à la fois en centre-ville, en périphérie et dans une commune rurale :

  • La Cocotte solidaire, propose des repas participatifs et solidaires visant à lutter contre l’isolement social ;

  • L’Établi, fonctionne comme une bibliothèque d’outils et organise des ateliers de bricolage autour du partage et du réemploi ;

  • Au germoir d’initiatives solidaires (Agis) anime sur une commune des initiatives locales liées à la transition écologique et sociale.

Au total, 65 usagers ont participé à l’enquête. L’objectif n’était pas seulement de savoir si les activités proposées leur plaisaient, mais de comprendre ce que ces lieux représentent pour eux, et ce qui motive leur fréquentation.

Une méthodologie immersive et participative a été mise au point pour rendre cette recherche accessible à tout le monde et fournir aux associations des témoignages. Cette méthodologie implique des partenaires associatifs à chaque étape de la recherche et déploie la méthode Q. L’enjeu est de faciliter l’expression d’avis personnels sur une question donnée, comme « Qu’est-ce qui vous incite à (re)venir dans ce tiers-lieu ? »

Espace de convivialité

Dans notre étude, nous constatons que venir dans des tiers-lieux, c’est accéder facilement à une ambiance que l’on ne retrouve pas ailleurs. Un lieu chaleureux, mais également pratique et accessible. On peut y venir à pied, à n’importe quel moment de la journée, voire certains soirs et le week-end.

« Le vendredi soir, en même temps que je viens chercher mes légumes, je trouve un espace qui est agréable, convivial. Ça fait plaisir de venir ici et c’est juste à côté de chez moi », témoigne un usager d’Agis.

Cette convivialité repose sur ce que les usagers anticipent trouver dans les tiers-lieux : des habitués qui sont parfois des amis, des salariés qui coordonnent les activités et rassurent par leur présence ou, de manière plus secondaire, une programmation culturelle.

Variétés d’activités

Les usagers valorisent la simplicité de leur engagement dans les tiers-lieux associatifs étudiés. Une adhésion annuelle suffit bien souvent à participer activement au fonctionnement du lieu : bricolage, cuisine, organisation d’évènements, etc. Une variété d’activités qui permet de se sentir utile par le « faire ».

« Et qu’est-ce qui t’a donné envie de venir ? »
« D’abord de cuisiner ensemble et [d’] offrir ce repas après. Et puis en me forçant aussi à être avec des gens que je ne connaissais pas. Quand je ne connais pas les gens, je suis assez en retrait mais, là, je plonge dans le bain », souligne un usager de La Cocotte solidaire.

L’engagement dans des activités de « transition » permet aux répondants de réaliser concrètement ce qui peut faire sens ou d’entrer en accord avec leurs valeurs personnelles : être conseillé lors d’un Repair Café, cuisiner un repas végétarien ou faciliter la collecte d’une Amap.

Interactions sociales sans jugement

Les tiers-lieux sont des lieux « ressources ». Les répondants valorisent le cadre et les moyens mis en place (humains, notamment) pour les accueillir et les écouter de manière inconditionnelle. En ce sens, ils viennent avant tout chercher des interactions sociales et des rencontres.

« Je sais que c’est un endroit convivial ici. Je viens pour passer un bon moment et sortir de l’isolement parce que, même si j’ai un mari à la maison, je ne connais pas grand monde à Nantes. C’est aussi pour rencontrer du monde ici », rappelle une usagère de La Cocotte solidaire.

En dehors du besoin de lien social, les usagers sont attirés par la possibilité de découvrir d’autres organisations qui forment un réseau autour du tiers-lieu. La possibilité d’accéder à de nouvelles connaissances et compétences les attire :

« Depuis que je viens là, à chaque fois que je fais quelque chose, j’apprends et ça, j’adore. Je vois bien que quand je demande un conseil à quelqu’un, il est content de m’expliquer », s’enthousiasme un usager de L’Établi.

Les tiers-lieux attirent des personnes de tous horizons, car ils mettent en œuvre de manière implicite une logique réciprocitaire de don et de contre-don. Ils créent des espaces informels valorisant la possibilité pour chacun de donner comme de recevoir.

Grâce à la convivialité, déjà centrale dans les écrits d’Oldenburg, ce troc est facilité et encourage les usagers à venir donner de leur temps, de leurs compétences, et du sens à leurs actions – tout en recevant de l’attention, de nouvelles connaissances, des biens ou des services écoresponsables.

The Conversation

Guillaume Denos a reçu des financements de l’Université d’Angers et de la Région Pays de la Loire pour mener cette étude dans le cadre des financements PULSAR. Il est membre bénévole de l’association La Cocotte Solidaire.

ref. Ce qui conduit les Français à pousser les portes d’un tiers-lieu – https://theconversation.com/ce-qui-conduit-les-francais-a-pousser-les-portes-dun-tiers-lieu-277413

Quand l’IA trahit les identités professionnelles

Source: The Conversation – France (in French) – By Youssef Souak, PhD – Assistant Professeur- INSEEC Business School, INSEEC Grande École

Le recours à l’IA n’est pas neutre quant à la définition de l’identité professionnelle des individus (visuel créé par IA).

Utilisée dans un cadre professionnel, l’IA est souvent perçue comme un simple outil. Son usage peut pourtant avoir un impact sur la façon dont les individus construisent leur identité au travail. Les jeunes professionnels sont particulièrement exposés et pourraient rencontrer à terme des difficultés à reconnaître qui ils sont vraiment.


Votre CV est rédigé par ChatGPT. Votre profil LinkedIn, peaufiné par un algorithme. Vos mails professionnels sont corrigés en temps réel. Les conséquences de l’usage de l’intelligence artificielle (IA) dans un cadre professionnel ne se limitent pas à un gain de temps et d’efficacité. C’est votre identité professionnelle qui est en train de se redéfinir. Silencieusement. Profondément.

Il vaudrait mieux que ce ne soit pas à votre insu.

Être ou ne pas être authentique

Imaginez deux candidats à un même poste. L’un a rédigé sa lettre de motivation à la main, laborieusement, avec ses propres mots. L’autre a utilisé un assistant d’IA générative pour structurer, affiner et polir son discours en quelques minutes. Lequel est le plus compétent ? Lequel est le plus authentique ? Et surtout, lequel est le plus vraiment lui-même ?

Ces questions émergent aujourd’hui au cœur du marché du travail. De plus en plus, elles seront au centre du monde professionnel.




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« L’intelligence artificielle générative (IA générative) est une catégorie d’IA qui se concentre sur la création de données, de contenus ou de choses artistiques, de façon indépendante. Elle diffère de l’IA classique, qui se concentre, quant à elle, sur des tâches spécifiques telles que la classification, la prédiction ou la résolution de problèmes. L’IA générative vise à produire de nouvelles données qui ressemblent à celles créées par des êtres humains, que ce soit sous forme de textes, d’images ou encore de musique, par exemple»,

indique un article publié par Big média.

L’essor fulgurant des outils d’IA générative (Lechat, ChatGPT, Copilot, Claude…) transforme non seulement la manière dont nous travaillons, mais aussi la manière dont nous nous présentons, dont nous évaluons nos compétences, et dont nous construisons notre identité professionnelle.

C’est ce que révèle une étude qualitative menée auprès d’étudiants en alternance et de professionnels en activité dans des secteurs variés. À travers vingt-cinq entretiens approfondis, une double tension est apparue avec une fréquence remarquable : l’IA comme levier de professionnalisation… et l’IA comme source d’interrogation sur soi.

Qui parle ?

L’identité professionnelle n’est pas un fait donné. Elle se construit dans les interactions, les reconnaissances, les réussites accumulées. Depuis les travaux fondateurs du sociologue Claude Dubar, on sait que l’identité au travail résulte d’une transaction permanente entre ce que l’on pense être et ce que les autres reconnaissent en vous.

Or, l’IA vient perturber cette transaction. Quand une machine formule à votre place un argument que vous n’auriez pas trouvé seul, que reste-t-il de votre contribution réelle ? Que dit de vous le fait que vous ayez su bien poser la question ?

Quand un algorithme optimise votre profil LinkedIn de façon à en maximiser la visibilité, est-ce encore vous qui parlez ?

Plusieurs professionnels interrogés dans le cadre de notre étude expriment ce malaise avec une acuité saisissante. La frontière entre assistance et substitution devient floue, et avec elle, la frontière entre compétence réelle et compétence simulée.

« Quand j’utilise l’IA, j’ai l’impression que mon travail n’est pas honnête, que c’est pas vraiment moi qui l’ai fait. Le fait de tout donner à un outil remet en question mes propres capacités et la valeur que j’attribue à mon investissement. »
Étudiant en alternance dans le secteur financier.

Une forte tension identitaire

Ce témoignage n’est pas isolé. Il révèle une tension identitaire profonde entre l’identité « pour soi » – fondée sur l’effort, l’expertise, l’investissement personnel – et l’identité « pour autrui », c’est-à-dire l’image projetée vers les recruteurs, les collègues, les clients. L’IA peut soigner la seconde tout en fragilisant la première.

Cette fragilisation est d’autant plus insidieuse qu’elle opère à bas bruit. Ce n’est pas une perte de compétence objectivable, mais un ébranlement de la confiance en sa propre valeur. Ce que les psychologues nomment le « sentiment d’efficacité personnelle », théorisé par Albert Bandura, est mis à rude épreuve.

Ce phénomène a désormais un nom dans la littérature en sciences de gestion : la « menace de l’identité professionnelle » (Professional Identity Threat)

Une étude internationale publiée en 2025 dans la revue AI & Society confirme que plus un professionnel perçoit l’IA comme une menace pour son identité, moins il est enclin à l’adopter. Or, l’article montre également que les professionnels qui ont le plus besoin de maîtriser l’IA pour protéger leur position sont précisément ceux qui résistent le plus à l’adopter. Ceci crée un paradoxe productif et identitaire à la fois.

L’efficacité personnelle, une croyance ancrée dans l’expérience

Le sentiment d’efficacité personnelle désigne la conviction qu’a un individu de sa capacité à accomplir des tâches données. Ce n’est pas l’estime de soi en général mais une croyance spécifique, ancrée dans l’expérience : « Je suis capable de faire ce travail, même lorsque c’est difficile. »

Or, l’usage répété de l’IA peut progressivement éroder cette conviction. Plusieurs participants à notre étude décrivent un phénomène de dépendance progressive, presque invisible. On commence par vérifier un mail avec l’IA. Puis on ne sait plus envoyer un mail sans elle.

« Même si je suis sûre de moi, j’ai quand même ce réflexe automatique d’aller vérifier. Et ça crée une perte de confiance. Je me demande comment est-ce qu’avant je faisais sans l’IA ? »
Étudiante en alternance dans un cabinet de recrutement spécialisé dans la santé.

Plus ou moins de compétences

Ce témoignage illustre un paradoxe majeur. Conçue pour augmenter les capacités humaines, l’IA peut in fine les fragiliser psychologiquement. Non parce que l’individu perd réellement ses compétences, mais parce qu’il cesse de croire en elles indépendamment de l’outil.

Ce glissement est particulièrement préoccupant pour les jeunes professionnels en phase de construction identitaire. Ils n’ont pas encore accumulé suffisamment d’expériences fondatrices pour asseoir leur confiance sur un socle solide. L’IA risque alors de court-circuiter ce processus d’apprentissage par l’erreur et le dépassement de soi, pourtant essentiel au développement de l’identité professionnelle.

L’article de Nir Eisikovits et de Jacob Burley publié dans The Conversation, évoquait déjà les questions éthiques soulevées par l’utilisation de l’IA en contexte d’apprentissage d’étudiants du supérieur. Leur réflexion met en évidence le phénomène de « décharge cognitive » au cœur de la déstructuration du processus d’acquisition des connaissances.

En revanche, chez les professionnels expérimentés, l’équation semble différente. Forts d’un sentiment d’efficacité consolidé par des années de pratique, ils utilisent l’IA comme un amplificateur, non comme une béquille. Elle « professionnalise », « structure », « met des mots plus justes » – sans remettre en cause leur conviction d’être l’auteur véritable du travail produit.

Se vendre ou se trahir ?

Le personal branding ou marque personnelle, désigne la stratégie par laquelle un individu construit et diffuse une image professionnelle cohérente pour se différencier sur le marché du travail. LinkedIn en est l’arène principale, mais il s’étend à tout ce qui construit la réputation du salarié, aussi bien ses publications que ses interventions et autres recommandations.

L’IA transforme profondément les règles de ce jeu. Elle permet de produire des contenus « polishés », des profils optimisés, des CV sans fautes, quel que soit le niveau réel de l’individu. Elle démocratise la qualité de surface tout en risquant de niveler par le haut une concurrence déjà féroce.

Fnege Médias, 2025.

Un révélateur de fragilité

L’un des enseignements les plus marquants de cette recherche est peut-être le suivant : loin d’inventer les fragilités identitaires, l’IA agit comme un révélateur. Quand un étudiant ressent que son travail « n’est pas vraiment lui » lorsqu’il utilise l’IA, c’est souvent le signe que son identité professionnelle n’est pas encore suffisamment ancrée pour résister à l’intermédiation technologique.

En revanche, ceux qui disposent d’une identité professionnelle solide, construite sur des expériences vécues, des réussites reconnues, une trajectoire cohérente, intègrent l’IA sans s’y perdre. Ils la décrivent comme « une version améliorée d’eux-mêmes », non comme un substitut.

Ce constat a des implications importantes pour les établissements d’enseignement supérieur. Former des étudiants à l’IA ne peut pas se réduire à leur apprendre des outils. Il faut les aider à construire, avant tout, une identité professionnelle assez robuste pour que l’IA reste un levier et ne devienne pas une prothèse.

Apprendre à construire une identité

Développer cette identité suppose de travailler la réflexivité : la capacité à observer ses propres actions, à reconnaître ce qui vient réellement de soi et ce que l’on projette sur une machine. Cela implique aussi de mettre en valeur les expériences fondatrices : les échecs, les négociations compliquées, les projets menés jusqu’au bout sans soutien extérieur.

Aux amateurs de science-fiction et aux autres, la question n’est pas tant de savoir si l’IA va « prendre » les emplois. Elle est autrement plus subtile et plus urgente : l’IA va-t-elle vampiriser les identités professionnelles des individus ?


Cet article est fondé sur une étude qualitative, menée entre décembre 2025 et janvier 2026, s’appuyant sur 25 entretiens semi-directifs approfondis auprès d’étudiants en alternance et de professionnels en activité (assurance, finance, commerce, droit, management, technologie). Les auteurs remercient Yaël Salomon, étudiante de l’Inseec Grande École, pour sa contribution à la collecte et à la retranscription des données empiriques qui fondent cette étude.

The Conversation

Claudia-Roxana RUSU est membre de laboratoire de recherche IRGO de l’Université de Bordeaux.

Demba Ousmane DIOUF et Youssef Souak ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Quand l’IA trahit les identités professionnelles – https://theconversation.com/quand-lia-trahit-les-identites-professionnelles-277639