Le sabar, ce rythme sénégalais qui fait vibrer les quartiers et s’exporte dans le monde

Source: The Conversation – in French – By Aurélie Doignon, enseignante-chercheuse en sciences de l’éducation, CY Cergy Paris Université

Au loin, on entend les sons des sabars (musique et chorégraphie du Sénégal, centrée sur un ensemble de tambours du même nom et des danses collectives) dont les symphonies rythmiques se dévoilent en s’approchant. Dans les rue des quartiers Gueule Tapée ou de la Médina de Dakar, en après-midi ou la nuit, nous nous retrouvons dans un cercle, délimité par des chaises en plastiques louées par les organisateurs et fermé par les musiciens.

Seul le son va au-delà de cette assemblée et entraîne des enfants à imiter les adultes, en marge du grand cercle. Il s’agit de fêter un baptême, un mariage, un anniversaire. Les musiciens jouent les rythmes dans un ordre précis et les participants entrent quelques secondes pour danser dans le cercle, seul ou à plusieurs.

Le danseur dirige les musiciens qui doivent s’adapter aux mouvements, entraînant un jeu, voire une compétition entre les deux. Dans les sabars diurnes, les participantes viennent glisser des billets dans les mains ou la bouche du musicien joueur de tama (tambour d’aisselle) ou du soliste. Dans les sabars de nuit, le public donne indifféremment aux musiciens, danseurs, ou encore aux chants louangés.

En tant que spécialiste des danses et pratiques culturelles en Afrique en l’Ouest, j’ai notamment étudié le sabar en m’intéressant à la manière dont il se transmet et se pratique dans les quartiers. Dans cet article, j’explique pourquoi cette tradition reste au coeur de la vie sociale et culturelle des quartiers.

Un art qui mêle rythme et danse expressive

Le sabar est un phénomène culturel qui prend plusieurs formes (visible et audible) dans les quartiers populaires au Sénégal. Il désigne à la fois un ensemble de percussions traditionnelles (7 tambours différents), un rythme et une danse expressive pratiqués chez les Wolofs, une des communautés du Sénégal. Ecouter les tubes de mbalax (genre musical sénégalais) à la radio, c’est retrouver des sons de sabar mélangés à des arrangements actuels.

Alors que ces sons permettaient jadis de communiquer, le sabar est aujourd’hui surtout utilisé à des fins festives : baptêmes, mariages, anniversaires, fête de tontine, spectacles pour enfants (faux lions), ou encore première partie des combats de lutte (le lutteur défile avec son écurie, s’échauffe et intimide son adversaire). On retrouve également les rythmes sabar à l’occasion de rituels thérapeutiques (cérémonies de Ndeup).

Les évènements sabar sont réalisés grâce au concours des griots : musiciens, laudateurs, chants panégyriques (tassou), danseurs. Pour la réalisation d’un évènement, une rue est balisée : par l’installation d’un barnum au milieu de celle-ci et la location de chaises en plastique ainsi que d’une sonorisation (pour les fêtes nocturnes). L’espace peut aussi être délimité par des pneus, ou des spots de lumière. Enfin, dans le cadre des spectacles pour enfants, appelés « Simbs Gaïndé » ou « faux lions », des bâches sont tendues afin de faire payer l’entrée.

Le nom des rythmes du sabar répond à ceux de la vie quotidienne : Ceebu jën, par exemple, se traduit littéralement par « riz au poisson », du nom du plat national sénégalais. Il est le rythme le plus rapide. Fass tient quant à lui son nom du quartier éponyme de Dakar, marqué par une importante tradition de lutte sénégalaise. Walo-Walo renvoit à un groupe culturel du Sénégal, portant le même nom.

Le Sabar au coeur des célébrations de la vie de quartier

Forme la plus représentée des sabars de nuit, le mot tànnëbéer signifie d’ailleurs « conversation nocturne ». Il est le lieu d’expression des artistes professionnels et le public est autant composé d’hommes que de femmes, très apprété·es. Le tànnëbéer est un espace de visibilité pour les organisateurs, mais surtout pour les danseurs, qui y opèrent des logiques de distinctions afin d’assoir leur notoriété et de mettre en valeur leur image, leur danse.

C’est aussi le lieu pour inventer un « bàkk » (enchaînement où tous les musiciens jouent sur le même rythme, avec de multiples moments saccadés qui permettent de mettre en avant des parades humoristiques) ou de performer devant de préférence une caméra qui filme (par exemple, l’émission « Dakar ne dort pas » ou un téléphone, afin de partager la captation sur les réseaux sociaux.

Les évènements de sabars diurnes sont plutôt l’apanage des femmes : hormis les musiciens qui sont des hommes griots, ce sont les femmes qui dansent et célèbrent l’évènement – une matrescence, un mariage.

Imprégnés des rythmes sabar dès l’enfance lorsque l’on vit dans les quartiers populaires, l’incorporation de la danse s’effectue par imitation des femmes que les enfants accompagnent. Il sert alors de repère et d’apprentissage pour les jeux sororaux ou de séduction. C’est le lieu où les filles et les femmes peuvent s’extraire de la pudeur requise dans l’espace public.

La rue se révèle être un réel espace d’apprentissage des aînés en direction des plus jeunes, mais aussi d’apprentissages entre pairs dans l’enfance ou plus tard pour les jeunes adultes souhaitant se professionnaliser. En effet, aujourd’hui la transmission de la danse et de la musique ne s’effectue plus uniquement au sein des lignées de griots : des espaces d’apprentissages se sont ouverts comme les ballets, qui font fonction de formation et de diffusion de la musique et de la danse.

Professionalisation et rayonnement international

Devenir danseur de sabar à un niveau professionnel relève d’un entrelacs de propositions formelles et informelles d’entrée dans l’art. De fait, une nouvelle professionnalisation apparaît, portée par l’internationalisation des clips vidéo de la world music (catégorie musicale qui regroupe des styles traditionnels ou populaires du monde), mais aussi par la recherche de nouveaux corps et de nouvelles gestualités des chorégraphes de danse contemporaine.

De mes entretiens auprès d’une quarantaine de danseurs et danseuses de sabar et managers de ballets (réalisés dans le cadre de ma thèse de doctorat en sciences de l’éducation), apparaît une nouvelle professionnalisation, qui déconstruit les habitus de la société wolof et décloisonne cette société à castes (les griots étant souvent perçus comme une classe basse et dévalorisée).

Ainsi, des formations artistiques émergent sur le continent africain et les clips musicaux, s’intégrant au cœur même de la globalisation, des technologies et des réseaux de communication (visionnage et partage de vidéos de danse grâce aux smartphones dans la rue), deviennent les références et font désormais autorité dans les carrières professionnelles artistiques.

On observe aussi une vraie mise en place de communauté de pratiques des danseurs et de danseuses, au sens de Lave et Wenger: la participation au centre de la pratique, la mise en réseau et la construction de sens.

A la fois ancrée dans une culture urbaine et intergénérationnelle, le sabar permet ainsi de faire commun, de rassembler un quartier. Il permet de surcroît d’articuler une dialectique local-global avec sa diffusion sur les scènes internationales. L’internationalisation du sabar est en marche : à l’occasion des dernières coupes du monde masculines de football et de rugby, la chanteuse Gala a ainsi entonné son tube phare accompagnée de danseuses et de danseurs de sabar.

The Conversation

Aurélie Doignon does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Le sabar, ce rythme sénégalais qui fait vibrer les quartiers et s’exporte dans le monde – https://theconversation.com/le-sabar-ce-rythme-senegalais-qui-fait-vibrer-les-quartiers-et-sexporte-dans-le-monde-272293

Pourquoi l’Afrique a besoin d’une banque verte pour développer ses propres technologies renouvelables

Source: The Conversation – in French – By Michael Olabisi, Assistant Professor in the Department of Community Sustainability (CSUS) and the department of Agricultural Food and Resource Economics (AFRE), Michigan State University

Le changement climatique représente un défi majeur pour les moyens de subsistance de nombreuses personnes dans les pays africains, qui n’ont pourtant qu’une infime part de responsabilité dans ce phénomène. La multiplication des phénomènes météorologiques extrêmes (inondations, vagues de chaleur et sécheresses) aggrave considérablement la faim, l’insécurité et les déplacements de populations. Le continent détient environ 30 % des minéraux indispensables à la future transition vers l’abandon des combustibles fossiles. Cependant, l’Afrique exporte principalement ces matières premières, laissant aux entreprises d’autres pays le soin de récolter les fruits de la fabrication de technologies à faible émission de carbone et d’infrastructures numériques. Les économistes spécialisés dans le développement durable Michael Adetayo Olabisi et Howard Stein proposent la création d’une nouvelle « banque verte » africaine comme solution.

Comment fonctionnerait la banque verte africaine ?

Notre vision est que cette banque soit créée par les gouvernements africains sous la forme d’une sorte de banque publique, détenue collectivement par les pays d’Afrique. Une telle banque aurait la capacité d’accéder à des financements internationaux qui ne sont pas accessibles aux pays pris individuellement.

La gestion, le capital et la structure de vote seraient entièrement contrôlés par les pays africains. Cela permettrait d’éviter les problèmes évidents rencontrés par d’autres organisations panafricaines. Celles-ci dépendent souvent trop fortement de l’aide des donateurs, ce qui a sapé la prise de décision souveraine. (Par exemple, 42 % des droits de vote de la Banque africaine de développement sont contrôlés par des pays non africains.)




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À l’instar du système bancaire japonais, la banque verte africaine aurait la possibilité de prendre de petites participations dans les projets ou les entreprises bénéficiant de prêts. Cela permettrait à la banque de suivre le projet et de générer des revenus.

Nous proposons que la banque soit composée de sept divisions. Cela lui permettrait de fournir différents services complémentaires, de combler les lacunes en matière de capacités, tout en permettant à chaque division de se spécialiser. Les divisions de services que nous proposons sont les suivantes :

  • Production d’énergie verte.

  • Activités agricoles et chaîne de valeur associées utilisant des technologies vertes.

  • Soutien à la transformation et à la fabrication à partir de minéraux critiques tels que le lithium et le cobalt. (Ces minéraux bruts sont généralement envoyés à l’étranger pour être transformés en composants destinés aux énergies renouvelables.)

  • Fabrication et services liés à l’adaptation au changement climatique, tels que le soutien aux entreprises africaines qui fabriquent et installent des systèmes d’irrigation goutte à goutte solaires pour les zones touchées par la sécheresse due au changement climatique.

  • Une division d’investissement chargée d’attirer et de faciliter les investissements étrangers vers les industries vertes clés des pays africains.

  • Un service de vulgarisation verte. Celui-ci proposerait des consultations d’experts en ingénierie, en sciences et en politique industrielle sur la manière de mettre en place des projets de transition vers les énergies renouvelables couronnés de succès. Un modèle similaire existe à Taïwan.

  • La septième division serait la société holding. Elle gérerait les parts de propriété dans les divisions énumérées ci-dessus. Elle se spécialiserait dans le suivi et le compte rendu de l’avancement des projets.

La banque verte africaine fournirait des financements, mais elle ne serait pas seulement une institution financière. Ce serait une organisation continentale de politique industrielle visant à soutenir et à stimuler toutes les activités nécessaires en Afrique pour une transition vers une économie durable fondée sur les énergies renouvelables.

Les banques régionales de développement et les institutions financières internationales au service des gouvernements africains ont un bilan médiocre en matière de promotion et de financement en général, et de l’énergie verte et de l’industrie manufacturière en particulier.

Cette banque est ce dont l’Afrique a besoin pour enfin rompre avec le modèle colonial de longue date consistant à extraire et à exporter des matières premières.




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L’architecture financière internationale, avec sa hiérarchie des devises, rend l’accès au financement climatique difficile et coûteux, et laisse les pays les plus pauvres d’Afrique à la traîne par rapport au reste du monde. Par exemple, l’Afrique subsaharienne n’aura accès qu’à 9 % des fonds dont elle a besoin pour atténuer le changement climatique entre 2024 et 2030. Il s’agit de loin du niveau de financement climatique le plus faible au monde.

Le continent manque également de banques de développement nationales et sous-régionales spécialisées dans l’industrialisation verte. Une banque verte pourrait rassembler en un seul lieu des compétences rares : des ingénieurs de haut niveau, des scientifiques, des planificateurs industriels et des experts financiers.

En quoi cela changerait-il le fonctionnement actuel du financement climatique à l’échelle mondiale ?

L’Afrique et d’autres régions ont reçu des promesses de financements pour l’adaptation au changement climatique par les pays du Nord qui sont à l’origine du changement climatique.

Nous proposons que ces pays allouent les coûts de transition à la banque verte, afin qu’elle dispose d’une base de capital en devises fortes. Les pays africains devraient également contribuer à la banque, en fonction de la taille de leur produit intérieur brut. Les fonds versés à la banque devraient être un mélange de devises des différents pays africains et de devises fortes.




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Des dépôts en or pourraient être utilisés à la place des devises fortes. Des obligations seraient émises en Afrique et sur les marchés internationaux pour financer des projets verts.

La banque verte accorderait des prêts en devises africaines et non africaines à des projets soutenus ou garantis par l’État. Elle financerait ainsi l’industrie verte. Le volume de financement accordé serait proportionnel à la contribution de chaque pays au capital. Nous pensons que les remboursements pourraient parfois être libellés dans un panier de devises.

La banque serait le moteur de l’industrialisation verte. Cela pourrait contribuer à stabiliser les monnaies de la région et favoriser la dédollarisation en donnant aux pays africains la possibilité de rembourser leurs prêts en devises fortes avec des monnaies locales. Le pouvoir du dollar américain s’en trouverait également réduit si les pays africains créaient des usines pour fabriquer des composants destinés à l’énergie verte et les vendaient sur les marchés d’exportation.

En tant que dépositaire de nombreuses devises, la banque pourrait également faciliter les transferts au sein de l’Afrique. Par exemple, les paiements provenant d’un parc solaire en Tanzanie vers une usine de cellules solaires au Kenya ou en Éthiopie pourraient être crédités directement sur le solde de chaque projet auprès de la banque. À terme, la banque pourrait devenir une chambre de compensation pour les devises africaines, réduisant ainsi la nécessité de les convertir en dollars américains avant les transactions.

Comment la banque verte africaine fonctionnerait-elle avec les autres banques de développement ?

Les pays à revenu élevé pourraient se montrer sceptiques à l’idée de confier des fonds de financement climatique à des gouvernements qu’ils perçoivent comme corrompus ou techniquement moins compétents. La banque verte offrirait un canal transparent et responsable pour le financement climatique. Cela pourrait rassurer les prêteurs et les bailleurs de fonds existants. Cela faciliterait également le cofinancement avec des institutions telles que la Banque mondiale et les banques régionales de développement, à condition qu’elles acceptent les priorités de la banque verte africaine.

Les grandes banques africaines de développement, telles que la Banque africaine de développement et la Banque africaine d’import-export, s’orientent vers des priorités davantage alignées sur le climat. Mais il n’y a aucune preuve claire de progrès vers un financement adapté au changement climatique

Nous proposons que la banque verte travaille en étroite collaboration avec d’autres banques de développement à mesure que les objectifs communs évoluent. Parallèlement, elle devrait continuer à se concentrer sur la manière dont la politique industrielle peut être utilisée pour renforcer la résilience des pays face au changement climatique.

Quels sont les principaux obstacles à sa mise en place ?

La nécessité d’une nouvelle banque pour relever les défis industriels, financiers et climatiques du continent est incontestable. La création d’une telle banque ne sera pas une tâche facile. Elle nécessitera un consensus entre les pays du continent. Les pays du Nord devront également être disposés à allouer des fonds destinés à la lutte contre le changement climatique à cette nouvelle organisation.

L’ordre international est actuellement fracturé. Face aux inquiétudes croissantes concernant les puissances dominantes et leurs comportements concurrents dans le monde d’aujourd’hui, le moment est peut-être venu pour les nations indépendantes de forger de nouvelles alliances afin de contribuer à bâtir un avenir meilleur pour l’Afrique.

The Conversation

Michael Olabisi a bénéficié d’un financement de l’International Development Economics Associates (IDEAS).

Howard Stein bénéficie d’un financement de l’International Development Economics Associates (IDEAS).

ref. Pourquoi l’Afrique a besoin d’une banque verte pour développer ses propres technologies renouvelables – https://theconversation.com/pourquoi-lafrique-a-besoin-dune-banque-verte-pour-developper-ses-propres-technologies-renouvelables-279503

L’eau claire du lac Léman, bonne nouvelle ou symptôme d’invasion ? Le cas de la moule quagga

Source: The Conversation – in French – By Elora Chatain, Doctorante, Inrae

Moules quagga sur un tuyau au fond du lac Léman. Linda Haltiner/Eawag

L’eau du Léman, lac franco-suisse, n’a jamais été aussi limpide, mais ce n’est pas forcément une bonne nouvelle pour le plus grand lac d’Europe occidentale. Derrière cette apparence de carte postale se cache en réalité une invasion silencieuse : celle de la moule quagga, qui filtre massivement l’eau, au risque de bouleverser en profondeur l’équilibre du lac. Des espèces de poissons pourraient être menacées, mais aussi les activités humaines : cette espèce colonise aussi, en effet, les conduites permettant l’approvisionnement en eau.


Depuis 2015, l’eau du Léman, lac frontière entre la France et la Suisse, devient progressivement cristalline. Une aubaine pour les baigneurs : visibilité parfaite, reflets couleur turquoise… un léger air des Maldives en plein cœur de l’Europe !

Mais derrière cette carte postale séduisante se cache une question dérangeante : une eau trop claire est-elle forcément synonyme de bonne santé écologique ? Car ce changement spectaculaire n’est ici pas dû à un miracle naturel, mais en bonne partie à l’action silencieuse d’une minuscule bivalve d’à peine deux centimètres : la moule quagga.

Et si cette transparence nouvelle semble anodine, voire réjouissante, elle est en réalité le symptôme visible d’un bouleversement profond. Car sous la surface du Léman, l’équilibre du lac est en train de se redéfinir autour d’un envahisseur durablement installé. Cela pourrait à terme entraîner le déclin du phytoplancton et des poissons qui en dépendent, ainsi que des proliférations d’algues.

Jusqu’à deux litres d’eau filtrée par jour… et par moule !

Discrète, cette moule filtre l’eau avec une redoutable efficacité : jusqu’à deux litres d’eau filtrés par jour et par moule. À première vue, cela paraît insignifiant, presque anodin. Mais multipliez ce chiffre par le nombre d’invidivus, en moyenne, 4 000 individus par mètre carré, et vous obtenez une machine biologique de filtration d’une puissance vertigineuse.

Aujourd’hui, c’est une armée silencieuse qui tapisse le fond du Léman et d’autres lacs en Europe et dans le monde, transformant en profondeur son fonctionnement. Car dans un écosystème, aucun changement d’une telle ampleur ne saurait être neutre. Cette filtration massive bouleverse les équilibres biologiques et complique sérieusement la gestion du lac.

Instrument de mesure scientifique entièrement colonisé par la moule quagga après une année d’immersion dans le lac à la profondeur de 8 mètres.
LéXPLORE, Sébastien Lavanchy

De nom scientifique Dreissena rostriformis bugensis, la moule quagga est une espèce exotique envahissante. Elle n’est pas née dans le Léman.

Originaire d’estuaires du bassin pontocaspien et plus précisément du delta du Dniepr, en Ukraine, elle a voyagé malgré elle – ou plutôt grâce et à cause de nous. Transportée dans les eaux de ballast des navires ou accrochée aux coques des bateaux, elle a traversé continents et océans, colonisant les Grands Lacs d’Amérique du Nord dès 1988, bien avant d’atteindre les lacs européens. Elle est morphologiquement et écologiquement proche de la moule zébrée (Dreissena polymorpha), autre espèce invasive bien connue, mais la quagga semble présenter une capacité d’adaptation encore supérieure.

La plongée sous-marine est l’un des moyens d’évaluer l’ampleur de la colonisation de la moule quagga en profondeur du lac.
S. Jacquet, Fourni par l’auteur

On estime que le Léman a été touché en 2015, le lac voisin du Bourget en 2017. Depuis 2022, l’espèce est aussi signalée dans le lac de Garde, première occurrence au sud des Alpes. Sa présence dans le lac Majeur est désormais fortement suspectée à la suite de la détection de son ADN.

Capable de s’installer durablement, de se reproduire rapidement et de se disperser à grande échelle, la moule quagga ne se contente pas de s’ajouter à l’écosystème : elle le redessine. Elle menace les espèces locales, modifie les équilibres biologiques et impacte directement certaines activités humaines.




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Une niche écologique idéale pour l’envahisseur

Cette invasion a pourtant commencé à bas bruit. En 2015, un premier individu était observé à la station de Riva-Gare, dans le canton de Vaud en Suisse. Dix ans plus tard, le constat est saisissant : le fond du Léman est recouvert d’un véritable tapis de moules (jusqu’à 18 000 individus par mètre carré), avec une présence observée à des profondeurs supérieures à 150 mètres, bien au-delà de ce que l’humain peut explorer facilement.

Avec la plongée sous-marine, on peut voir à quel point la moule quagga colonise facilement le fond du lac et toutes sortes de substrats, ici une épave de bateau.

Cette expansion fulgurante de la moule quagga dans le Léman s’explique par une nourriture abondante, des courants favorables, l’absence de prédateurs naturels. Toutes les conditions sont réunies pour une colonisation éclair.

D’autant plus que l’espèce ne se laisse pas freiner par les contraintes extrêmes du milieu. Pression élevée, obscurité totale, températures basses ? Cela ne semble pas lui poser problème. Des individus ont été observés à 250 mètres de profondeur, certains atteignant des âges surprenants : plus de dix ans, là où sa longévité moyenne est plutôt de deux ou trois ans à proximité du littoral.

Comment parviennent-elles à survivre dans de telles conditions ? Peuvent-elles s’y reproduire ? À quel rythme ? Autant de questions auxquelles plusieurs équipes de recherche tentent aujourd’hui de répondre.

Une menace pour la production d’eau potable

Dans le fond du lac Léman, on peut retrouver de véritable tapis sous-marins de moules quagga.
Silvan Rossbacher/EAWAG

La moule quagga n’est pas difficile : elle s’installe sur tous les types de fonds. Sédiments divers, cailloux, roches… Même les fonds meubles de vase, limon et sable semblent lui convenir. Elle ne s’arrête toutefois pas aux milieux naturels.

Elle se fixe sur tous les supports disponibles sous l’eau, y compris les structures artificielles. Crépines, conduites et tuyaux de captage d’eau, notamment ceux destinés à la production d’eau potable, deviennent des supports de choix. À terme, ces infrastructures peuvent être partiellement ou totalement obstruées, compromettant l’approvisionnement en eau.

Les acteurs concernés n’ont alors d’autres choix que d’intervenir : nettoyages répétés, désencrassement des installations, ajout de filtres pour empêcher l’aspiration des moules… Autant de mesures indispensables, mais coûteuses. La présence de la moule quagga se traduit ainsi par un surcoût économique non négligeable, payé directement par les gestionnaires et indirectement par la collectivité.

Une bombe à retardement ?

Mais les dégâts causés par la moule quagga ne se limitent pas à une simple invasion de l’espace. Son mode de vie, discret en apparence, agit comme une bombe écologique à retardement pour le lac.

Gros plan sur le mollusque envahissant.
Fourni par l’auteur

Car la moule quagga est un organisme filtreur redoutablement efficace. En permanence, été comme hiver, elle aspire l’eau du lac et en extrait le plancton grâce à ses branchies. Cela n’a rien d’un détail.

Le phytoplancton, composante végétale du plancton, constitue le socle même de la vie lacustre : sans lui, c’est toute la chaîne alimentaire classique qui vacille. En effet, le phytoplancton nourrit le zooplancton (composante animale du plancton, dont les plus petits représentants peuvent aussi être ingérés par la moule). Or les alevins, ces poissons à peine éclos, dépendent directement de l’abondance du zooplancton pour survivre.

L’exemple des Grands Lacs nord-américains est sans appel. Là-bas, l’arrivée massive de la moule quagga a provoqué l’effondrement des populations de whitefish (ou corégone), un poisson emblématique qui est le pilier économique des pêcheries, tant au niveau local que dans les grands lacs profonds tempérés et froids en général : une catastrophe sociale et écologique.

Pour l’instant, le Léman n’a pas encore connu un tel scénario. Mais l’histoire nous a déjà montré comment cela peut finir.

Quand une eau « trop propre » devient un problème

En filtrant le phytoplancton à très grande échelle, les moules quagga rendent l’eau plus claire et donc plus transparente. À première vue, cela peut sembler positif, presque un argument touristique. Pourtant, cette clarté inhabituelle bouleverse, elle aussi, profondément l’écosystème.

Une eau plus limpide laisse en effet pénétrer la lumière plus profondément, stimulant la croissance des macrophytes, ces plantes aquatiques enracinées. Ces plantes, productrices d’oxygène, zones de nourricerie et de nurserie des poissons, constituent une composante importante du fonctionnement lacustre.

Mais les plantes et le phytoplancton sont en compétition et se disputent les mêmes nutriments. Résultat : plus les macrophytes prolifèrent, plus elles privent le phytoplancton de ressources, accentuant encore son déclin.

Ce cercle vicieux, connu sous le nom de boucle de rétroaction négative, s’autoentretient et verrouille le système dans un nouvel équilibre bien moins favorable à la biodiversité originelle du lac et à son fonctionnement pélagique, c’est-à-dire, dans la colonne d’eau. On parle alors de benthification des lacs (voir encadré ci-dessous).

Qu’est-ce que la benthification ?

  • La benthification est le processus par lequel l’énergie et la biomasse d’un écosystème aquatique sont déplacées de la colonne d’eau vers le fond (zone benthique).
  • Dans les lacs envahis par la moule quagga, ce phénomène est amplifié par sa forte capacité de filtration. En pompant le phytoplancton et les particules en suspension, la moule clarifie l’eau et transfère la matière organique vers les sédiments sous forme de fèces et de pseudofèces. Cette accumulation enrichit le fond, modifie les cycles des nutriments (notamment le phosphore) et peut favoriser le développement d’algues et de bactéries benthiques.
  • Les enjeux sont écologiques et socio-économiques : transformation des réseaux trophiques, déclin d’espèces planctoniques et de poissons dépendants du zooplancton, proliférations d’algues filamenteuses ou toxiques, et altération des habitats littoraux. La benthification liée à la moule quagga illustre ainsi une réorganisation profonde et durable du fonctionnement des lacs.



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Alors, pourquoi ne pas simplement éliminer la moule quagga ?

La réponse est simple et brutale : parce qu’il est déjà trop tard et la colonisation du mollusque quasi totale. Imaginer son éradication complète du Léman relève aujourd’hui de la fiction, et tenter de le faire risquerait de provoquer un désastre écologique encore plus grave.

La seule option réaliste consiste désormais à apprendre à vivre avec cette espèce, comme c’est souvent le cas avec les espèces exotiques, à mieux comprendre son écophysiologie, à observer l’adaptation des écosystèmes, et surtout, à éviter que l’histoire ne se répète ailleurs. Cela passe par des gestes simples mais cruciaux : rincer soigneusement les coques de bateaux, le matériel de plongée et les équipements de loisirs avant de passer d’un lac ou d’un cours d’eau à un autre.

Car si la moule quagga a déjà gagné la bataille du Léman, la guerre contre sa propagation n’est pas encore perdue pour d’autres lacs. Et il reste à étudier et tester l’ensemble des pistes disponibles pour aider à la conservation des espèces natives du Léman, notamment en travaillant sur la restauration des habitats.

The Conversation

Jean-Nicolas Beisel a reçu des financements de l’ANR (projet QUALAG pour la période 2025-2029).

Stéphan Jacquet a reçu des financements de l’ANR (projet QUALAG pour la période 2025-2029)

Elora Chatain et Théo Gonin ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. L’eau claire du lac Léman, bonne nouvelle ou symptôme d’invasion ? Le cas de la moule quagga – https://theconversation.com/leau-claire-du-lac-leman-bonne-nouvelle-ou-symptome-dinvasion-le-cas-de-la-moule-quagga-278611

Livreurs des plateformes : une enquête inédite lève le voile sur leur extrême précarité

Source: The Conversation – in French – By Marwân-al-Qays Bousmah, Chargé de Recherche, Ined (Institut national d’études démographiques)

Une étude inédite menée auprès de plus de 1 000 livreurs de plateformes décrit les conditions de travail indignes de cette population sur laquelle les données manquaient. Ces travailleurs sont sur le pont plus de 63 heures par semaine, de six à sept jours sur sept, pour un revenu très inférieur au seuil de pauvreté. Une enquête éclairante à l’heure où la directive européenne sur les travailleurs des plateformes numériques, qui vise à leur apporter davantage de protection, doit être transposée dans le droit français.


Si la silhouette des livreurs à vélo ou en scooter est devenue familière du paysage urbain et si beaucoup de citadins font appel à eux pour déposer leurs repas à domicile, ces travailleurs précaires demeurent en grande partie invisibles dans les enquêtes et les statistiques publiques.

Pourtant, la disponibilité de données de qualité sur les livreurs des plateformes numériques de travail constitue un enjeu majeur. Sur le plan juridique, la transposition en droit français de la directive européenne (UE) 2024/2831 sur l’encadrement juridique du travail de plateforme (qui vise à mieux protéger les travailleurs des plateformes), attendue avant le 2 décembre 2026, rend indispensable une meilleure connaissance de cette population pour éclairer les choix de régulation.

Sur le plan sanitaire, un rapport de l’Anses de mars 2025 faisait état d’une situation alarmante, mais soulignait aussi le manque de données permettant d’appréhender l’état de santé de ces travailleurs et de mettre en place des politiques publiques adaptées.

C’est dans ce contexte qu’a été lancé le projet Santé-Course. Mené par une équipe de recherche interdisciplinaire de l’Institut de recherche pour le développement (IRD) et de l’Institut national d’études démographiques (Ined), des acteurs associatifs travaillant auprès des livreurs (Association de mobilisation et d’accompagnement des livreurs, AMAL ; Collectif pour l’insertion et l’émancipation des livreurs, Ciel ; Maison des livreurs de Bordeaux ; Maison des coursiers de Paris ; Médecins du monde) et un groupe de pairs constitué de livreurs ou d’anciens livreurs, ce projet s’est attaché à documenter les conditions de travail ainsi que l’état de santé physique et mentale des livreurs à partir d’une enquête menée auprès de plus de 1 000 d’entre eux à Paris et à Bordeaux.

L’étude se penche également sur l’exposition aux risques professionnels, les contrôles policiers et les discriminations subies. Dans ce qui suit, nous mettons l’accent sur leur profil et leurs conditions de travail, mais l’intégralité des résultats est consultable ici.

Le travail de plateforme, de quoi parle-t-on ?

L’essor des plateformes numériques de travail en France remonte à une quinzaine d’années et résulte de la conjonction de deux séries de facteurs : l’adoption de nouvelles normes juridiques (notamment la loi Novelli de 2008 instaurant le statut d’auto-entrepreneur), d’une part, et la généralisation des technologies de l’information et de la communication ainsi que la démocratisation de leur usage, d’autre part. La première a progressivement flexibilisé le marché du travail et ouvert la voie à l’emploi massif de travailleurs indépendants par les plateformes tandis que la seconde a fourni à ces dernières les conditions de leur déploiement à grande échelle.




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Requalifier ou réguler ? Les controverses du dialogue social des travailleurs des plates-formes


Dans le secteur de la livraison de repas, les plateformes numériques jouent un rôle d’intermédiaires entre restaurateurs et clients, et entre restaurateurs et livreurs. Leur fonctionnement repose sur des algorithmes de mise en relation, de tarification et de déconnexion qui leur permettent de piloter une vaste main-d’œuvre statutairement indépendante, sans avoir à recourir aux modes de gestion traditionnels des entreprises.

Quant aux livreurs, leur statut d’auto-entrepreneur les place en dehors du cadre réglementaire de la santé et de la sécurité au travail applicable aux salariés. Leur situation s’apparente à un retour du travail à la tâche, entendu comme une contractualisation mission par mission entre des donneurs d’ordre et des exécutants.

De ce fait, l’ensemble des cotisations ouvrant droit à la protection sociale ainsi que les obligations légales liées à la protection des travailleurs sont transférées du donneur d’ordre vers le travailleur indépendant lui-même. Cette organisation place les livreurs dans une situation de forte précarité et de dépendance économique vis-à-vis des plateformes, lesquelles contrôlent l’accès aux courses ainsi que les modalités de rémunération.

Une population difficile à saisir dans les enquêtes

Enquêter auprès des livreurs de plateforme se heurte à plusieurs obstacles méthodologiques, dont le principal est d’ordre administratif : aucun des répertoires recensant les entreprises et leurs établissements implantés en France (Sirene, Sirus ou Sine), habituellement utilisés comme bases de sondage pour tirer les échantillons des enquêtes annuelles d’entreprises, ne permet d’identifier de façon fiable et exhaustive les livreurs de plateforme. Il est donc difficile de connaître avec précision leur nombre total et leur répartition géographique en France, ce qui rend impossible toute approche par échantillonnage traditionnel.

Une autre difficulté est posée par le phénomène de location de compte qui permet à des livreurs d’exercer leur activité sous le compte d’un tiers. Ce phénomène compromet également le recours aux données des plateformes elles-mêmes, lesquelles manquent de transparence (voir le rapport de l’Anses de mars 2025)

Il en résulte que seul un protocole de démarchage direct dans l’espace public ou dans des lieux associatifs est à même de produire des données fiables. C’est le choix fait par l’équipe du projet Santé-Course : aller à la rencontre des livreurs, sur leurs lieux d’attente, à Paris et à Bordeaux.

Ces deux villes ont été retenues parce qu’elles concentrent une part significative de ces travailleurs en France et abritent les structures associatives partenaires du projet. Afin de garantir une bonne représentation de la diversité des situations vécues par les livreurs et, ainsi, d’obtenir des résultats qui reflètent au mieux la réalité de l’ensemble de la population étudiée, un travail préalable de cartographie précise des lieux d’attente et du nombre de livreurs les fréquentant à différents moments de la journée a été effectué par arpentage, qui a ensuite servi de base au déploiement des enquêteurs.

L’enquête a été réalisée au cours du premier semestre 2025, auprès de livreurs de plus de 18 ans, ayant réalisé au moins une livraison via une plateforme numérique au cours du mois précédant l’enquête et en capacité de donner un consentement éclairé. Au total, respectivement 519 et 485 livreurs ont été interrogés à Paris et à Bordeaux.

Près d’un livreur sur deux a passé une journée entière sans manger, au cours des douze derniers mois

Les résultats dressent un portrait sociodémographique remarquablement homogène sur plusieurs dimensions. Les livreurs sont quasi exclusivement des hommes (98,9 %), immigrés (97,8 %) et relativement jeunes – leur âge médian est de 30 ans. Leur niveau de diplôme est en revanche hétérogène : si un quart d’entre eux n’a pas dépassé le niveau primaire, près d’un sur cinq a suivi des études supérieures, avec des écarts sensibles entre Paris (28,3 %) et Bordeaux (9,6 %).

La plupart sont arrivés récemment en France (depuis 2020 en médiane) et sont principalement originaires d’Afrique de l’Ouest et d’Asie du Sud à Paris, d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique du Nord à Bordeaux. Leur situation administrative est extrêmement fragile : près des deux tiers sont sans titre de séjour.

Cette précarité administrative se double d’un dénuement matériel. La majorité ne dispose pas d’un logement personnel : la colocation et l’hébergement chez des connaissances dominent à Paris, tandis que les foyers et logements collectifs sont plus fréquents à Bordeaux.

Plus préoccupant encore, près de 18 % déclarent vivre dans des conditions de logement instables (hébergement d’urgence, squat ou hôtel social). La précarité alimentaire est tout aussi marquée : près d’un livreur sur deux à Paris (48 %) et plus d’un sur trois à Bordeaux (36,7 %) déclarent avoir passé au moins une journée entière sans manger, par manque d’argent, au cours des douze derniers mois.

Près de 73,5 % travaillent sous le compte d’un tiers

Les enquêtés exercent leur activité depuis peu : les trois quarts n’avaient jamais travaillé pour une plateforme de livraison avant 2021, et plus d’un tiers des livreurs parisiens ont démarré en 2024 ou en 2025. Deux plateformes, Uber Eats et Deliveroo, dominent très largement le marché, mais le recours simultané des livreurs à plusieurs applications (ou « multi-apping ») demeure très minoritaire, concernant moins de 2 % d’entre eux.

La dépendance économique vis-à-vis de cette activité est massive : 91 % déclarent que la livraison constitue l’essentiel de leurs revenus, et environ 95 % n’exercent d’autre activité rémunérée ni ne suivent une formation en parallèle. La dépendance au travail de livraison apparaît d’ailleurs largement contrainte : neuf livreurs sans titre de séjour sur dix déclarent qu’ils cesseraient ou réduiraient drastiquement cette activité en cas de régularisation.

Enfin, le phénomène de location de compte est massif : les trois quarts des livreurs travaillent sous le compte d’une tierce personne, une proportion atteignant 81 % à Paris. Ce phénomène, qui découle de la précarité administrative des livreurs dont beaucoup sont sans papiers, brouille considérablement la lecture des statistiques produites par les plateformes et souligne la nécessité d’enquêtes menées directement auprès des travailleurs sur le terrain.

En moyenne, 63 heures de travail par semaine à 5,83 euros bruts de l’heure

Les livreurs perçoivent en moyenne 1 480 euros bruts par mois, soit 880 euros nets une fois déduits l’ensemble des frais liés à l’activité (incluant les dépenses d’équipement et de carburant, les frais d’assurance, les impôts et, pour les trois quarts d’entre eux, le coût de location du compte qui s’élève en moyenne à 528 euros mensuels et absorbe à lui seul plus d’un tiers du revenu brut).

Le taux horaire brut moyen s’établit à 5,83 euros, soit bien en deçà du smic horaire (11,88 euros, au moment de l’enquête), pour des volumes de travail considérables : en moyenne 63 heures par semaine, six à sept jours sur sept, dix mois par an, et plus encore pour ceux qui louent un compte. À ce rythme, ils parcourent en moyenne plus de 800 kilomètres par mois, un kilométrage vraisemblablement sous-estimé en raison de l’omission de certains trajets dans les données des plateformes.

Ce tableau d’ensemble dessine le portrait d’une population de « working poor », contrainte à une intensité de travail extrême pour dégager un revenu net qui reste très inférieur au seuil de pauvreté (fixé à 1 288 euros nets par mois pour une personne seule).

Les analyses qui seront conduites par notre équipe dans les prochains mois visent à éclairer dans quelle mesure cette situation se répercute sur l’état de santé des livreurs. Plus de la moitié des livreurs interrogés ont déjà eu au moins un accident dans le cadre de leur travail, et 44,8 % d’entre eux estiment que leur état de santé s’est dégradé par rapport au moment où ils ont débuté leur activité de livraison.


Ce projet a bénéficié de financements de l’Agence nationale de la recherche, de l’Institut Convergences Migrations, de la Ville de Paris, de l’Inserm et de l’Institut Paris Public Health de l’Université Paris Cité.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Livreurs des plateformes : une enquête inédite lève le voile sur leur extrême précarité – https://theconversation.com/livreurs-des-plateformes-une-enquete-inedite-leve-le-voile-sur-leur-extreme-precarite-279699

Livreurs à domicile : comment le « management algorithmique » dégrade la santé des travailleurs

Source: The Conversation – France (in French) – By Dina Attia, Scientifique, chef de projet senior, Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses)

Si le statut professionnel des livreurs fait l’objet d’une surveillance accrue, les effets sur leur santé du management algorithmique mis en place par les plateformes restent encore trop peu considérés. Ils sont pourtant délétères, comme le souligne l’Agence nationale de sécurité sanitaire dans son expertise consacrée à la question.


Qu’il s’agisse de réserver une location pour le week-end, de trouver un moyen de transport au milieu de la nuit ou de passer une commande en ligne, ces dernières années les plateformes numériques ont profondément transformé notre quotidien.

Les services de livraison de repas, notamment, ont connu un essor fulgurant depuis leur apparition au début des années 2010. Les plateformes qui les proposent ont attiré des milliers de travailleurs et modifié la manière dont les consommateurs accèdent aux services de restauration.

Pendant longtemps, les débats à propos de ces transformations ont surtout porté sur la concurrence générée par ces nouveaux entrants sur le marché ou sur le statut professionnel des livreurs. Les conditions de travail de ces derniers et leurs effets sur leur santé ont jusqu’à récemment été relégués au second plan.

Les conclusions de l’enquête Santé-Course, rendues publique fin mars 2026, jettent une lumière crue sur les conditions de travail indignes des livreurs (63 heures hebdomadaires, six à sept jours sur sept, pour un revenu très inférieur au seuil de pauvreté). Pour compléter ces données quantitatives, il n’est pas inutile de revenir sur les conclusions de l’expertise que l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) avait consacré à cette question en mars 2025.

L’agence avait en effet décrit les effets sanitaires de ces difficiles conditions de travail, et en avait décrypté les mécanismes sous-jacents. Pierre angulaire de l’activité de ces plateformes, le management algorithmique (autrement dit, dans ce contexte, l’emploi d’algorithmes informatiques pour gérer l’activité des livreurs) était en particulier pointé du doigt en raison de son impact sur la santé.

Ce système génère non seulement des risques psychosociaux, mais il exacerbe aussi d’autres atteintes aux travailleurs, concernant leur santé physique et leurs relations sociales.

Le management algorithmique : une source de stress chronique

Selon l’agence de l’Union européenne en matière de sécurité et de santé au travail (EU-OSHA), le management algorithmique peut être défini comme « l’utilisation d’algorithmes pour attribuer, surveiller et évaluer les tâches de travail ainsi que pour surveiller et évaluer le comportement et les performances des travailleurs […] ».

Cette organisation, mise en place par l’ensemble des plateformes de livraison, crée une asymétrie d’information entre les plateformes et les livreurs. Le fonctionnement de l’algorithme étant régi par des règles opaques et changeantes, les livreurs n’ont que peu, voire pas, de possibilité de recours ou de dialogue humain.

Les travaux de l’Anses révèlent que, dans les faits, cette modalité de management soumet les travailleurs à une pression permanente.

Les notifications incessantes, les évaluations automatisées basées notamment sur les retours clients, qui ne tiennent pas compte des réalités de terrain, et la peur de la désactivation du compte créent un état d’hypervigilance.

À titre d’illustration, le livreur ne peut pas vérifier les conditions de conditionnement des marchandises empaquetées dans un sac fermé par le restaurateur. Or, celui-ci peut se déverser durant le transport, causant le mécontentement du client. À cela s’ajoute le fait que les livreurs n’ont pas d’informations claires sur la façon dont les notes et commentaires laissés par les clients après chaque livraison (ou possiblement d’autres aspects de leur prestation) vont influer sur d’éventuelles sanctions.

L’impossibilité d’anticiper les revenus ou lesdites sanctions engendre des sentiments permanents d’impuissance et d’insécurité économique. Pour maximiser leurs gains, les livreurs adoptent de ce fait des stratégies risquées basées sur l’« auto-accélération ».

En d’autres termes, ils choisissent de réduire leurs temps de pause ou d’augmenter leurs cadences de travail, espérant ainsi être mieux évalués par les algorithmes. Une situation qui favorise l’épuisement professionnel et l’émergence d’effets sur la santé mentale (états anxieux chroniques, risque de burn out).

Autres effets sur la santé : un tableau alarmant

Au-delà de la santé mentale, l’expertise de l’Anses met en lumière d’autres risques sanitaires liés à l’activité de livraison. Ainsi, cette expertise a identifié que 26,4 % des livreurs en Île-de-France ont subi un accident de la route.

Leur activité de livraison est par ailleurs à l’origine de troubles musculo-squelettiques, tels que des douleurs lombaires et des tendinopathies.

Elle perturbe aussi leurs rythmes circadiensLes rythmes circadiens sont des cycles d’une durée proche de 24 heures qui rythment de nombreux processus biologiques : alternance veille/sommeil, variations de la température corporelle, de la pression artérielle, production d’hormones, fréquence cardiaque, et influent sur la mémoire, l’humeur, les capacités cognitives, etc., ce qui peut avoir pour conséquences une fatigue chronique et, à plus long terme, des effets métaboliques délétères)

Enfin, les livreurs sont particulièrement exposés aux pollutions urbaines, ce qui se traduit par des risques respiratoires et cardiovasculaires accrus.

Ces effets sanitaires sont encore aggravés par le statut sociojuridique des livreurs : en leur imposant le statut d’« indépendants », les plateformes leur transfèrent la quasi-totalité des responsabilités liées au travail.

Les déterminants sociojuridiques du risque

Les plateformes ont une implication limitée concernant la prévention et la réparation en lien avec des accidents du travail. Plus généralement, il n’y a pas de suivi de la santé des livreurs.

En outre, cette structuration du travail limite la possibilité de construire des collectifs ou des stratégies d’entraide, ce qui accroît encore l’isolement professionnel des travailleurs.

De telles conditions ont des répercussions sur la santé physique, mentale ainsi que sur la vie personnelle et familiale des livreurs.

La situation est encore plus critique pour une partie des livreurs, à savoir ceux qui travaillent « sous compte loué ». Ces personnes, qui ne peuvent créer leur propre compte, louent l’identité et le compte d’un livreur officiellement inscrit sur la plateforme, moyennant une commission, car ils ne peuvent pas créer leur propre compte. Selon les chiffres de l’enquête Santé-Course, cette situation, qui concernerait les trois quarts des livreurs, leur coûterait mensuellement 528 euros en moyenne, sur un revenu brut de 1 480 euros.

Souvent sans papiers, ces travailleurs cumulent une absence totale de protection sociale, une surdépendance économique vis-à-vis du loueur du compte, une invisibilité statistique (aucune donnée les concernant), des prises de risques accrues (plus d’heures, moins d’arrêts), et une impossibilité de faire valoir des droits ou de déclarer un accident. Cette situation représente un enjeu de santé publique majeur, et une zone aveugle des dispositifs de prévention actuels.

Pour améliorer la situation des livreurs, l’Anses insiste sur la nécessité d’une affiliation obligatoire à un régime de sécurité sociale professionnelle, quel que soit le statut (salarié ou indépendant). Elle préconise également une couverture des accidents du travail pour les travailleurs indépendants et la mise à disposition de lieux de repos et de rencontre pour faciliter l’entraide.

Les experts soulignent également le risque que font courir les outils d’IA sur le monde du travail.

Quel encadrement pour l’IA en milieu professionnel ?

Les outils d’IA utilisés par les plateformes numériques permettent désormais de mesurer en temps réel une certaine forme de productivité.

Dans la logistique, par exemple, des algorithmes analysent chaque mouvement des préparateurs de commandes dans les entrepôts ; dans les centres d’appels, l’IA évalue le ton de voix, le débit de parole et le taux de conversion des téléopérateurs ; dans certains bureaux, des logiciels mesurent les frappes au clavier, les clics de souris ou le temps passé sur chaque application..

Cette quantification pose question, car elle réduit le travail à des métriques mesurables, mais ignore les dimensions relationnelles, créatives ou réflexives de l’activité professionnelle. Un bon service client ne se résume pas à un temps d’appel court, et la qualité d’un travail intellectuel ne se mesure pas à l’aide d’indicateurs parfois simplistes…

Face à ces dérives, le cadre juridique européen évolue. L’AI Act (règlement UE 2024/1689), entré en vigueur progressivement depuis 2024, classe les systèmes d’IA utilisés pour évaluer les performances des salariés parmi les « systèmes à haut risque » nécessitant un encadrement strict.

En France, à partir du 2 août 2026, tout travailleur soumis à une évaluation par intelligence artificielle devra obligatoirement en être informé. L’IA ne pourra plus fonctionner en autonomie totale : une supervision humaine active sera obligatoire, et aucune décision impactant un salarié (promotion, sanction, licenciement) ne pourra reposer exclusivement sur un algorithme.

Des risques qui concernent tous les travailleurs

La pression de la performance constante, sans possibilité de déconnexion, crée un climat d’anxiété permanente et expose les travailleurs à un stress chronique. Comme le montrent les études sur le management algorithmique, les décisions automatisées (affectation des tâches, évaluations) réduisent la marge de manœuvre des travailleurs et entraînent une perte d’autonomie.

Le recours à l’intelligence artificielle facilite également la fragmentation des contrats (microtâches, statuts hybrides), limitant l’accès aux protections sociales et menant à une précarisation des statuts des travailleurs.

Enfin, l’absence d’interactions humaines et de collectifs de travail aggrave la solitude et le sentiment d’insécurité, aboutissant à leur isolement et à une déshumanisation du milieu professionnel.

Si, actuellement, les travailleurs des plateformes sont les principaux concernés par cette situation, ces pratiques pourraient bientôt s’étendre à de nombreux secteurs d’activité et types d’emploi.

Quel avenir pour le travail ?

Au-delà des enjeux économiques ou technologiques, le management algorithmique et les conditions de travail mises en place par les plateformes de livraison traduisent un enjeu sociétal. On l’a vu, le modèle des plateformes, fondé sur la flexibilité et l’hyperoptimisation, externalise les risques sur les livreurs. Une question se pose aujourd’hui avec acuité : comment concilier innovation et protection des travailleurs dans un monde de plus en plus numérisé ?

Alors que la directive européenne 2024/2831 relative à l’amélioration des conditions de travail dans le cadre du travail via une plateforme doit être transposée en droit national d’ici novembre 2026, les acteurs publics disposent d’une fenêtre d’opportunité pour intégrer ces enjeux de santé dans les textes nationaux et inciter à la responsabilisation des plateformes.

Sans cadre réglementaire, l’implémentation de l’IA au travail risque d’étendre ces dérives à d’autres travailleurs, dans tous les secteurs. Avec l’introduction croissante de l’IA dans les entreprises, les salariés sont de plus en plus exposés à des mécanismes de surveillance algorithmique, de notation automatisée et de précarisation des statuts (contrats courts, indépendants). Surveillance intrusive, pression constante, et absence de recours pourraient se généraliser.

L’enjeu n’est donc pas seulement de protéger les travailleurs des plateformes, mais bien de repenser le travail à l’ère numérique pour éviter l’émergence d’une société où la surveillance, la précarité et le stress deviendront la norme. C’est l’avenir du travail qui est en jeu.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Livreurs à domicile : comment le « management algorithmique » dégrade la santé des travailleurs – https://theconversation.com/livreurs-a-domicile-comment-le-management-algorithmique-degrade-la-sante-des-travailleurs-279469

Aux États-Unis, la forte mobilisation des organisations religieuses contre les actions de l’ICE

Source: The Conversation – in French – By Blandine Chelini-Pont, Professeur des Universités en histoire contemporaine et relations internationales, Aix-Marseille Université (AMU)

Aux États-Unis, de plus en plus d’institutions religieuses se mobilisent pour protester contre les opérations de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE), dont l’objectif premier est de procéder à l’expulsion des supposés « millions de migrants clandestins » présents sur le sol du pays. Entre les recours juridiques, la mise en place de réseaux d’alertes ou encore l’aménagement des églises en espaces de refuge, elles jouent un véritable rôle dans la défense des sans-papiers.


Alors que de nombreuses Églises chrétiennes ont ouvertement fait part de leur opposition à la guerre déclenchée contre l’Iran le 28 février dernier, on observe depuis plusieurs mois que de plus en plus de responsables religieux américains contestent l’action des agents fédéraux de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE).

Loin d’être une réaction conjoncturelle, cette mobilisation s’est intensifiée tout au long de l’année 2025, au fur et à mesure que l’ICE se déployait sur l’ensemble du territoire et outrepassait son périmètre administratif et pénal. L’agence fédérale est normalement chargée de s’occuper des infractions au droit de l’immigration (personnes sans papiers et en situation irrégulière), des processus de reconduite aux frontières (rétention, expulsion) et, aussi, des enquêtes sur les filières criminelles transnationales impliquant des étrangers (traite humaine, blanchiment d’argent, fraude documentaire, narcotrafic, armes). Or elle a commencé à agir en négligeant aussi bien les procédures qui l’encadrent que son obligation de coopérer avec les autorités et les juridictions locales.

Ses agents de terrain – dont les effectifs ont doublé et devraient tripler sur les trois années à venir – se sont transformés en véritable milice armée agissant en toute impunité pour faire du chiffre.

Cette évolution, perçue comme une dérive régressive par de nombreux responsables religieux, alimente une critique morale qui aboutit à la remise en cause de l’ensemble des dispositifs légaux relatifs à la lutte contre l’immigration clandestine. La mobilisation, fortement portée par l’Église catholique, s’élargit en un véritable réseau interchrétien et interreligieux qui entre désormais directement en interaction avec le champ politique et judiciaire.

Mobilisation catholique

Tandis que le pape Léon XIV, lui-même américain, ne mâchait pas ses mots en dénonçant le virage en cours et en appelant à plus d’humanité aux États-Unis, la mobilisation s’est incarnée d’abord dans l’engagement de figures épiscopales majeures, telles que le cardinal Joseph Tobin, archevêque de Newark, véritable porte-voix de la dignité des migrants. Les diocèses des régions frontalières, aux fortes populations hispaniques, ont été particulièrement sensibilisés (n’oublions pas que la majeure partie des personnes arrêtées et expulsées par l’ICE sont originaires d’Amérique latine).

Des évêques du Nouveau-Mexique, comme Mgr John Wester de Santa Fe ou Mgr Peter Baldacchino de Las Cruces, se sont fait entendre, de même que, au Texas, Mgr Mark J. Seitz, d’El Paso, qui a explicitement appelé les agents de l’ICE à refuser d’exécuter des ordres injustes, s’inquiétant que « la frontière (soit) désormais partout ».

L’archevêque Gustavo García-Siller de San Antonio est allé plus loin. Il a dénoncé un système devenu « une industrie » honteuse, structuré autour d’intérêts économiques, notamment à travers les centres de détention privés. En effet, le budget de l’ICE est passé d’environ 9,7 milliards de dollars (8,4 milliards d’euros) en 2025 à plus de 11 milliards de dollars (9,5 milliards d’euros) en 2026. Un plan pluriannuel, voté en octobre dernier, atteint plus de 60 milliards d’euros. Avec l’augmentation des effectifs de ses agents, ce budget colossal doit permettre l’extension massive des capacités de détention, estimée à 33 milliards d’euros.

L’évêque Mario Dorsonville, ancien auxiliaire de Washington, responsable des questions migratoires et aujourd’hui décédé, avait insisté de son côté en 2024 sur la responsabilité morale de l’Église à dénoncer la criminalisation des migrants. Les propos qu’il avait tenus restent, aujourd’hui, une sorte de référence pour les catholiques américains.

À Chicago, le cardinal Blase Cupich a également dénoncé les atteintes par l’ICE à la liberté religieuse des personnes interpellées, soulignant que les autorités fédérales entravaient de manière tout à fait illégale l’action pastorale et interdisaient les visites et l’exercice du culte aux personnes en détention.

À New York, le cardinal Timothy Dolan, pourtant estimé proche du gouvernement actuel, est devenu un détracteur régulier de ses politiques d’immigration.

Sur le terrain, un réseau dense d’acteurs religieux et laïcs s’est mis en place. Les jésuites y sont particulièrement présents à travers des figures comme le père Christopher Collins ou le père James Martin, qui articulent action pastorale, plaidoyer médiatique et engagement politique.

Des organisations comme le Jesuit Refugee Service USA, en lien avec les pays d’Amérique centrale, les Catholic Charities ou encore le NETWORK Lobby for Catholic Social Justice, lancent des actions en justice contre l’ICE au nom des personnes « enlevées ». L’action de ces structures permet de transformer une indignation morale en capacité d’action organisée.

Mobilisation interchrétienne et interreligieuse

Bien d’autres Églises américaines se font également entendre. L’Église épiscopalienne, sous l’impulsion de figures comme Michael Curry (ancien primat) et d’évêques diocésains comme John Harvey Taylor (Los Angeles), s’engage fortement contre les politiques de détention et les « raids ». Plus de 150 évêques épiscopaliens ont signé des déclarations communes dénonçant les pratiques de l’ICE.

Dans le monde luthérien, l’Evangelical Lutheran Church in America (ELCA), dirigée par Yehiel Curry, s’implique aussi, à travers ses synodes locaux, notamment dans le Minnesota (où se trouve Minneapolis, la ville où des agents de l’ICE ont abattu en janvier Renee Good et Alex Pretti) où Curry est en poste et où les luthériens sont nombreux. Leurs responsables ont eux aussi participé à des actions judiciaires pour garantir l’accès pastoral aux migrants détenus.

L’United Church of Christ, historiquement engagée dans les luttes pour les droits civiques, la Presbyterian Church (USA) ou encore la United Methodist Church prennent les mêmes positions publiques et soutiennent les mêmes réseaux d’accueil. Au final, on assiste à une convergence interchrétienne de la mobilisation, avec l’organisation de très nombreuses actions et manifestations communes.

La convergence dépasse enfin le cadre chrétien pour s’inscrire dans une dynamique interreligieuse. Des organisations musulmanes comme le Council on American-Islamic Relations (CAIR), ainsi que des réseaux juifs progressistes comme l’HIAS (Hebrew Immigrant Aid Society), accompagnent les coalitions religieuses de défense des migrants.

Dans certaines villes comme Chicago, Los Angeles ou Minneapolis, ces coalitions interconfessionnelles organisent des formations aux droits des personnes migrantes. Cela renforce la légitimité de la mobilisation, en la fondant sur des principes communs positifs de dignité humaine et de justice. Surtout, cette mobilisation empêche les leaders évangéliques soutenant l’ICE de monopoliser l’espace médiatique.

Une continuation du mouvement Black Lives Matter

La notion de « résistance morale » structure profondément cette mobilisation. Elle renvoie à une tradition historique de contestation de l’injustice légale, héritée notamment des mouvements abolitionnistes et des droits civiques. Elle se manifeste à la fois dans les discours – éditoriaux, sermons, déclarations publiques – et dans les pratiques. Elle transforme les acteurs religieux en « entrepreneurs moraux », capables de contester la légitimité d’une politique publique au nom de principes supérieurs.

Cela a récemment été le cas avec l’engagement des Églises dans le mouvement Black Lives Matter (BLM), contre le racisme systémique et la violence policière. Des figures religieuses comme le révérend William J. Barber II ou le révérend Al Sharpton se sont trouvés aux premiers rangs lors des mobilisations BLM. Les églises ont servi de lieux de rassemblement, d’organisation et de légitimation morale.

De la même manière, sur la question migratoire, les églises deviennent des espaces de refuge, de coordination et de contestation. La différence des publics concernés n’est d’ailleurs pas si « éloignée », puisqu’un préjugé raciste s’exprime fortement derrière la traque des sans-papiers, les agents de l’ICE pratiquant systématiquement le « délit de faciès ».

La mobilisation actuelle en faveur des sans-papiers a approfondi le maillage interchrétien et interconfessionnel, entamé dans le mouvement BLM. Elle ajoute, aux manifestations de rue, les actions de terrain disséminées, incluant recours juridiques et procédures institutionnelles.

Des paroisses, des églises et des réseaux associatifs ont mis en place des dispositifs d’accueil, parfois dans le cadre du mouvement des « sanctuary churches ». Des organisations, comme United We Dream ou Faith in Action, collaborent avec des communautés religieuses pour organiser des réseaux d’alerte en cas de raids. Des bénévoles accompagnent les migrants dans leurs démarches juridiques, financent des avocats et assurent une présence dans les centres de détention.

Ces actions traduisent le passage d’une mobilisation morale à une véritable infrastructure de solidarité, capable de répondre concrètement à la logique d’expansion territoriale de l’ICE.

Impact politique

La mobilisation religieuse anti-ICE entre aussi directement en interaction avec le champ politique. En février 2026, un groupe de 44 représentants démocrates – dont la plupart sont catholiques – mené par Rosa DeLauro du Connecticut, et incluant des figures comme Nancy Pelosi, Joaquin Castro ou James McGovern – s’est publiquement opposé à l’expansion de l’ICE. Leur déclaration a explicitement mobilisé des arguments moraux et religieux, dénonçant une politique incompatible avec la dignité humaine.

De la sorte, même si la Chambre des représentants, où les républicains sont à peine majoritaires (218 sièges contre 214), a voté, fin mars l’intégration de l’ICE dans le budget du Departement of Homeland Security – le ministère dont dépend l’ICE –, les arguments des démocrates, qui dénoncent l’absence de contrôle des recrues à tous les niveaux, le surarmement « effrayant » et les salaires disproportionnés, ont porté au Sénat. Bien qu’à majorité républicain (53 sièges contre 47), ce dernier a voté le budget du DHS sans y inclure le financement de l’ICE. À ce jour, le budget 2026 de l’ICE est bloqué, même si la loi exceptionnelle votée en juillet 2025, le One Big Beautiful Bill Act, continue de lui assurer un financement faramineux.

Intervention de Bernie Sanders, sénateur du Vermont, Forbes.

Enfin, il faut souligner que si plusieurs figures conservatrices, comme le speaker républicain de la Chambre Mike Johnson, tentent de justifier les politiques migratoires par des références bibliques, d’autres semblent hésiter. Ainsi, le vice-président J. D. Vance, qui affiche volontiers son catholicisme, a dans un premier temps raillé les évêques qui s’indignaient des coupes totales de subventions fédérales pour les associations de terrain, les traitant en substance de grippe-sous grincheux, avant de s’en excuser, reconnaissant le caractère excessif de ses propos. Même s’il manifeste pour l’instant un solide optimisme sur les performances de l’ICE, il pourrait tenter d’infléchir sa position, tout comme il cherche à le faire (et à le faire savoir) à propos de la guerre en Iran

The Conversation

Blandine Chelini-Pont ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Aux États-Unis, la forte mobilisation des organisations religieuses contre les actions de l’ICE – https://theconversation.com/aux-etats-unis-la-forte-mobilisation-des-organisations-religieuses-contre-les-actions-de-lice-279380

Y aura-t-il des œufs pour Pâques ? Et à quel prix ?

Source: The Conversation – in French – By François Lévêque, Professeur d’économie, Mines Paris – PSL

Produits de base, les œufs manquent de plus en plus dans les rayons. Comment explique-t-on ces pénuries ? Comment se forme le prix des œufs ?


Comme chaque année à Pâques, les œufs en chocolat ont envahi les vitrines. Au même moment, les vrais œufs blancs nacrés manquent épisodiquement dans les rayons de supermarché.

Et si l’œuf devenait rare ? Comme si les poules pondeuses faisaient grève et ralentissaient la cadence. De quoi perturber sérieusement notre habitude alimentaire calée à 237 œufs par personne en France en 2025, qu’ils soient consommés durs (avec ou sans mayonnaise), frits, en omelette ou encore dans les pâtisseries, les pâtes et diverses recettes industrielles.

La consommation nationale croît même si les Français aiment davantage les œufs que les poulaillers. La tension actuelle sur le marché devrait donc persister.

Un risque élevé d’épidémie

Le risque de rareté est d’abord lié à l’influenza aviaire (IA), une forme de grippe. Hautement pathogène, le virus de l’IA conduit à l’abattage drastique des élevages contaminés. En 2022 aux États-Unis, 15 % du cheptel y est passé. Aujourd’hui, en France, l’épizootie compte déjà de nombreux foyers. Le risque a récemment été porté au niveau élevé par le ministère de l’agriculture.

Autre cause de rareté, mais de moindre mesure : la chaleur. Les poules sont perturbées par les canicules. Elles pondent moins d’œufs, plus petits et avec une coquille plus fragile, car plus fine. Comme les humains, elles en meurent aussi.

Les vertus de l’œuf

Or, c’est bien embêtant quand l’œuf se met à manquer. Les Français qui en mangent ont bien raison, car l’œuf est riche en protéines, en acides aminés essentiels, en antioxydants et oligo-éléments tout en étant peu calorique, facile à cuisiner et accessible à toutes les bourses (moins de 40 centimes pièce). Quant à son apport de cholestérol néfaste pour la santé, il s’agit d’une croyance infondée.




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Que va-t-il se passer si la rareté de l’œuf s’étend et s’amplifie ? Son prix devrait naturellement grimper. Aux États-Unis, la hausse a été telle qu’il est devenu un sujet de polémique politique. Fidèle à lui-même, Donald Trump, à peine installé dans son fauteuil présidentiel, s’est emparé de l’affaire pour s’en prendre à Joe Biden et s’enorgueillir faussement d’avoir baissé son prix de 95 % en quelques semaines.

Plus sérieusement, examinons ce qui fait le prix des œufs et donc, entre autres, les comportements et les préférences des consommateurs pour cet aliment ainsi que les conditions d’élevage des poules pondeuses. Bref, l’air de rien, je vous propose un petit cours d’économie.

Le prix de l’œuf, une question d’offre et de demande

Si moins d’œufs sont produits, leur prix montera mécaniquement. Pas besoin de tracer des courbes pour cela. C’est comme le carburant à la pompe quand le trafic du détroit d’Ormuz est bloqué. Le prix monte d’autant plus fortement que l’œuf est presque aussi indispensable que le pétrole. Par quoi d’autre le remplacer dans l’assiette et les gâteaux ? Les autres sources de protéines animales sont bien plus chères. Par des lentilles ou d’autres sources végétales ? Mais bon, une omelette au tofu soyeux n’a pas tout à fait la même saveur et consistance. Pour la pâtisserie, des graines de lin, de la banane écrasée ou de la fécule sont un pis-aller. Cela dit, la cuisine végane est devenue très élaborée et riche de recettes permettant de remplacer les œufs.

Du coup, faute de substituts évidents, les consommateurs répondent peu aux variations de prix. Une estimation chiffrée donne une baisse des achats d’œufs de seulement 15 % en cas de doublement de son prix. Ou, inversement, si la quantité disponible à la vente diminue de 1 %, le prix augmente de 6 à 7 %.

À court terme, les aviculteurs réagissent également peu à l’augmentation du prix. Ils ne peuvent pas du jour au lendemain produire plus pour vendre plus. Acheter et élever plus de poussins femelles ne leur sert à rien car une poule ne pondra ses premiers œufs, qu’âgée de 5 à 6 mois. En revanche, un prix élevé, surtout lié à une pénurie, facilite la reconstitution à terme du cheptel et incite les éleveurs à investir dans de nouvelles installations.

On comprend ainsi pourquoi – outre de raréfier les boîtes d’œufs dans les rayons – une baisse momentanée de la production pour cause de grippe aviaire ou de canicule fait monter le prix, mais qu’avec un peu de temps la pénurie prend fin et le prix rebaisse.

L’évolution du prix de l’œuf dépend de l’offre et de la demande. Mais aussi du coût de production.

Le prix du bien-être animal

En tendance, le coût augmente pour une bonne cause, celle du bien-être animal. En France, dans les couvoirs, les frères des poules pondeuses, autrement dit les poussins mâles, ne sont plus broyés ou gazés à la naissance. Le sexe des poussins est désormais déterminé dans l’œuf, le plus souvent par imagerie. On détecte si la couleur du duvet embryonnaire est blanche. Si oui, c’est un embryon mâle et l’œuf est détruit. L’ovosexage, devenu obligatoire, a doublé le coût du poussin livré aux aviculteurs.

Autre progrès notable, la poule pondeuse vit mieux. L’élevage en cage régresse. Plus de la moitié des poules bénéficient désormais d’un accès à l’extérieur. Évidemment avec certaines contraintes de promiscuité : pas plus de 500 congénères par hectare pour les œufs estampillés bio, mais un seuil cinq fois supérieur pour les œufs labélisés « plein air ». Plus coûteuses, ces conditions d’élevage se traduisent par des prix plus élevés. Comptez 1,5 € pour une boîte de six œufs issus d’un élevage en cage, 2 € pour un élevage plein air et 3 € pour le bio.

Un manque d’œufs… français ?

Tout serait donc pour le mieux dans le meilleur des poulaillers, sauf que, face à une consommation dynamique, la production nationale a du mal à suivre.

Depuis une quinzaine d’années, la production annuelle française est quasi stable en tendance autour de 16 milliards d’œufs, alors que la demande croît, pour les œufs dits coquille des ménages comme pour les œufs consommés transformés (jaunes et blancs liquides, poudre d’œuf, œufs durs écalés, etc.). En conséquence, les importations augmentent. Elles restent modestes (10 % de la consommation en 2025), mais cela pourrait ne pas durer.

En effet, la profession estime qu’il faudrait augmenter la capacité de production de 20 % en dix ans, ce qui implique la construction de plusieurs centaines de poulaillers. Or, 18 seulement ont vu le jour l’an dernier… La tension actuelle sur le marché n’est pas près de s’effacer.

L’opposition de voisinage face à de nouvelles installations est forte. Davantage, d’ailleurs, pour les élevages de plein air, car ils sont plus visibles et occupent une plus grande surface. Cette résistance locale aux poulaillers entraîne une cascade d’effets malvenus subis par d’autres. Plus d’importations signifient ailleurs plus de poussins et de poules moins bien lotis. La France est championne incontestée de l’abandon du broyage des premiers et de la réduction de l’enfermement en cage des secondes.

Des œufs oui, mais pas de poulaillers

Davantage d’importations signifient aussi une qualité moyenne des œufs plus basse pour les consommateurs à cause d’exigences sanitaires moins strictes et moins contrôlées à l’étranger. Plus d’importation signifie enfin une pression accrue sur la marge et le revenu des aviculteurs, les œufs importés étant meilleur marché. En résumé, le mouvement « Pas dans mon arrière-cour » (Not In My Backyard) qui s’oppose aux installations de poules pondeuses présente le risque de fragiliser une évolution jusque-là plutôt réussie et bienvenue. Même si tout n’est pas rose dans les poulaillers et pour les aviculteurs de l’Hexagone, je serais tenté de pousser un cocorico !

Pour contenir les importations, on ne peut pas compter sur un essor considérable de l’élevage de poules pondeuses dans son propre jardin. Une poule pondeuse sélectionnée peut pondre jusqu’à 300 œufs par an. Donc, pour parvenir à une autarcie domestique complète, une à deux poules seront nécessaires selon la taille du ménage et de l’appétit de ses membres pour les œufs.

France 3, 2026.

L’élevage d’autoconsommation est devenu tendance, mais seulement pour une toute petite part de la population. Si vous en êtes, vous pouvez même adopter une poule de réforme, qui aurait été sinon abattue jeune, car l’âge ralentit la cadence de ponte. Par ailleurs, si vous ne disposez que d’un balcon, évitez de vous lancer : vos voisins se plaindront des nuisances et l’animal vivra très mal sur un sol en dur.

Du bon écalage et autres mystères

Terminons par des conseils plus utiles au grand nombre. Comment écaler plus facilement un œuf dur ? Rien de plus désagréable que d’obtenir un œuf grenu et moche tant la coquille s’accroche au blanc. Éviter les œufs frais avant tout. D’ailleurs pour l’œuf au plat ou à la coque privilégier les œufs de moins de dix jours après ponte, ils seront meilleurs. Vous trouverez d’autres consignes pour un épluchage réussi dans un récent article paru dans The Conversation.

Comment casser proprement un œuf ? Histoire d’éviter les éclats de coquilles dans sa préparation et de devoir les retirer difficilement un à un. Ne pas briser l’œuf contre le bord d’une poêle ou d’un bol. Le taper fermement contre une surface plane.

Comment réaliser un œuf mayo ? Achetez le livre de recettes des bistrotiers et restaurateurs militants de l’Association pour la sauvegarde de l’œuf mayonnaise. Et choisissez l’une des 49 préparations qui y sont proposées par de grands chefs.

Comment cuire un œuf ? Pour ceux qui ne le sauraient pas : six minutes à 100 °C pour l’œuf à la coque et le double pour l’œuf dur à la même température. Plus compliqué : une heure à 65 °C pour l’œuf parfait. Mais il n’a de parfait que le nom. Le jaune est optimalement cuit, mais non le blanc, car la température est trop basse pour que les protéines de l’albumen s’agrègent. Pour atteindre la vraie perfection sur le plan gustatif et diététique des chimistes et physiciens italiens recommandent une cuisson avec deux casseroles, l’une d’eau bouillante, l’autre à 30 °C et, le transfert de l’œuf d’un récipient à l’autre toutes les deux minutes.

La perfection a un prix, ou plutôt un coût. Au lieu de conclure par cet alexandrin, terminons avec le vœu d’un temps pascal sans pénurie pour cet aliment exceptionnel.

The Conversation

François Lévêque ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Y aura-t-il des œufs pour Pâques ? Et à quel prix ? – https://theconversation.com/y-aura-t-il-des-oeufs-pour-paques-et-a-quel-prix-278716

Pourquoi les marques comptent tant à l’adolescence, et comment les parents gèrent ces demandes

Source: The Conversation – in French – By Salim Azar, Maître de conférences en marketing, CY Cergy Paris Université

Le souhait d’avoir les bonnes marques de vêtements et de baskets joue un rôle important à l’adolescence, et conduit souvent à des négociations entre les jeunes et leurs parents. Dans quelle mesure ceux-ci sont-ils influencés par leurs propres souvenirs de jeunesse dans leur façon de réagir à ces demandes ?


La France tente depuis quelques années de mieux encadrer la fast-fashion. Une proposition de loi adoptée en 2024 vise notamment à limiter les excès de cette industrie.

Si le débat se concentre souvent sur ses conséquences environnementales, il touche aussi à un autre terrain : celui de la jeunesse. Car, à l’adolescence, acheter un vêtement n’est jamais tout à fait anodin. Derrière un sweat, une paire de baskets ou un sac se jouent aussi des enjeux plus complexes en matière de marqueurs d’identité et d’appartenance. Les choix de produits de marque sont aussi des sources de discussion, voire de négociation, entre un adolescent et ses parents.

Quelle place les marques occupent-elles dans la vie des adolescents ? Et quel rôle les parents jouent-ils face à ces demandes ? Une recherche que nous avons publiée apporte des bases de réflexion à ces questions.

Rôle hautement symbolique des marques à l’adolescence

À l’adolescence, les marques ne se cantonnent pas à un simple logo. Elles permettent aussi aux adolescents de montrer une certaine image, de construire leur identité et de bien s’intégrer au groupe. Lorsqu’ils ne possèdent pas les « bonnes » marques, cela peut les mener à subir une certaine pression de la part des pairs, générant rejet et stress, pouvant aller jusqu’au harcèlement.

L’univers scolaire est particulièrement propice à cette pression dans la mesure où les lieux pour interagir les uns avec les autres sont multiples : cantine, couloirs, cour de récréation, lieux extrascolaires (cinéma, cafés…), etc. D’ailleurs, parmi les sujets qui peuvent être facilement critiqués par les pairs, on trouve au-delà des marques vestimentaires tout objet de consommation qui peut être vu et jugé : téléphone portable, tablette, sac à dos, sac à main, montre…

Les « bonnes marques » à choisir ou celles à éviter sont d’ailleurs au cœur de nombreuses discussions entre jeunes sur les réseaux sociaux auxquels les 13-17 ans sont connectés près de trois heures par jour.

Cependant, les adolescents ne sont pas totalement libres de leurs choix de marques. Ils ont besoin de l’aide financière de leurs parents et doivent aussi tenir compte de leurs avis. Parents et adolescents vont donc chercher à s’influencer mutuellement dans le sens voulu par chacun (marchandage, utilisation des émotions…). Les parents finissent généralement par trancher : achat du produit de marque souhaité, refus catégorique, report de cet achat ou mise en place d’un accord entre les deux parties (par exemple, l’acheter si un adolescent rapporte à la maison plusieurs fois une bonne note).

Éducation à la consommation et transmission par les parents

Lorsque des demandes de marques sont formulées, des études ont montré que les parents prennent en compte divers critères, comme le prix, la qualité, la marque demandée, l’utilité perçue du produit, sa disponibilité…

Même si leur influence évolue au cours de l’adolescence à mesure que les pairs prennent de plus en plus de place, les parents cherchent néanmoins à poursuivre leur éducation en matière de consommation. Leur rôle ne se cantonne pas à financer l’achat de ces produits, mais ils cherchent ainsi à inciter leurs enfants à réfléchir aux aspects économiques, utilitaires et écologiques de leurs demandes. Ils transmettent des repères, comme discerner les intentions d’une publicité et comprendre le rapport qualité-prix.

Notre étude montre aussi que cette éducation parentale se nourrit des souvenirs que les parents gardent de leur propre adolescence. Selon leur lecture de leur propre passé, certains reproduisent le schéma éducatif qu’ils ont connu plus jeunes de la part de leurs parents ou, au contraire, s’y refusent, comme cette mère participante de l’étude :

« J’ai souffert d’être obligée de porter des vêtements que je n’aimais pas. Je ne veux pas répéter cette situation avec mes filles, tant que leurs demandes correspondent au budget. »

Les parents sont également influencés par leurs inquiétudes, leurs espoirs ou une certaine vision du monde de demain qu’ils souhaitent transmettre à leurs enfants, à l’instar d’une mère qui explique :

« On peut passer sa vie à courir après les marques, mais la planète continuera son long chemin de destruction. On ne peut pas incessamment consommer comme avant. On doit changer de discours, de façon d’acheter. Et ça, je veux le transmettre aux filles. »

Former pour mieux gérer la problématique des marques à l’adolescence

Face à la complexité de ce challenge éducatif, la formation des adolescents et des parents s’avère être un moyen central.

En matière de politiques publiques, à l’image des heures dispensées pour prévenir les conduites addictives comme le tabac ou pour lutter contre le harcèlement scolaire, il s’agirait d’abord d’introduire des heures de sensibilisation à la consommation des marques, à saisir leurs enjeux créatifs et stratégiques ainsi qu’à mieux comprendre comment elles sont mises en avant sur les réseaux sociaux et les autres moyens de communication.

Ces heures de formation pourraient commencer dès les classes élémentaires afin de sensibiliser les enfants, avant même cette phase charnière de l’adolescence, pour mieux comprendre l’expression de soi à travers la consommation et apprendre à gérer la pression des pairs autour des marques possédées. Afin de renforcer un tel dispositif, il s’agirait aussi d’accompagner les parents par des conférences visant à les déculpabiliser face à leurs difficultés en matière d’éducation à la consommation de leurs adolescents.

Cela offrirait également un moyen clé pour mieux cerner ce qui se joue derrière ces demandes de marques afin qu’ils puissent transformer ces moments de tension potentielle en occasions d’échanges constructifs avec leurs enfants.

Par ailleurs, la responsabilité sociale incombe également aux marques ciblant les adolescents qui doivent veiller à intégrer une démarche éthique dans leurs pratiques au regard des enjeux liés au développement identitaire et à l’intégration des jeunes, mais aussi à l’équilibre des relations parents-enfants.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Pourquoi les marques comptent tant à l’adolescence, et comment les parents gèrent ces demandes – https://theconversation.com/pourquoi-les-marques-comptent-tant-a-ladolescence-et-comment-les-parents-gerent-ces-demandes-277918

Peut-on développer le photovoltaïque au sol sans nuire à la biodiversité ?

Source: The Conversation – in French – By Raphael Gros, Professeur en écologie et conservation des sols à l’Institut méditerranéen de biodiversité et d’écologie marine et continentale (IMBE), Aix-Marseille Université (AMU)

Alors que dans de nombreuses régions françaises l’énergie solaire est en plein développement, son impact sur la biodiversité est l’objet d’études inédites. Il varie selon les sites d’installation, mais aussi la hauteur et l’espacement des panneaux, par exemple.


Entre 75 000 et 124 000 hectares. Telle est, dans les scénarios prospectifs de l’Ademe, la surface mobilisée par le photovoltaïque au sol pour atteindre entre 92 et 144 gigawatts d’ici 2050. Si le gouvernement français lui, vise désormais 48 gigawatts en 2030 et jusqu’à 80 gigawatts en 2035, et s’il a récemment freiné le déploiement du solaire en faveur du nucléaire, le développement de cette énergie renouvelable reste malgré tout une priorité stratégique déjà en œuvre, notamment depuis la loi Aper de 2023.

Mais alors que, dans de nombreuses régions de France, l’énergie solaire est en pleine expansion, de nombreuses questions méritent notre attention :

Quelles plantes poussent encore, à l’ombre des panneaux ? Est-ce que les insectes se maintiennent sur les terrains où sont installés des panneaux solaires ? Comment un champ de panneaux solaires peut limiter la faune sauvage ?

Sur le terrain, développeurs de parcs solaires, bureaux d’étude en environnement, collectivités, associations, scientifiques, services instructeurs de l’État et gestionnaires d’espaces naturels se retrouvent eux confrontés à un enjeu de taille : comment produire une énergie renouvelable tout en préservant le vivant ?

Quelles biodiversités sont concernées ?

De fait, l’installation de parcs photovoltaïques, en exploitation sur trente à quarante ans, ne se résume pas à une simple occupation d’espace par une infrastructure hors sol. Ces infrastructures et notamment les panneaux solaires, par leurs incidences sur les sols et le climat, peuvent constituer dans certains cas un véritable bouleversement pour le vivant.

Des effets positifs, neutres ou négatifs, sont susceptibles de se répercuter à toutes les échelles d’organisation biologique de la biomolécule au paysage, en passant par les espèces et les communautés et donc le fonctionnement des écosystèmes.

Aujourd’hui, la conception de ces parcs est régie par la séquence Éviter-Réduire-Compenser (ERC) prévue au Code de l’environnement. Celle-ci vise une absence de perte nette de biodiversité, en s’appliquant aux espèces, habitats naturels, et fonctions écologiques.

Les leviers de réduction des impacts atteignent toutefois rapidement des limites si l’application de la séquence ERC se concentre sur la liste des espèces protégées sans intégrer les différentes dimensions de la biodiversité et en particulier les fonctions écologiques (cycles des nutriments, pollinisation, corridors migratoires entre autres) affectées par les changements d’usage des sols. Il est également nécessaire de prendre en compte les changements de biodiversité à différentes échelles spatiales – du site au paysage – et temporelles, des conséquences immédiates aux trajectoires à long terme.

Des impacts écologiques de mieux en mieux documentés mais contrastés

La phase de construction est généralement associée aux perturbations les plus marquées. Nous avons par exemple observé des sols de moindre qualité très rapidement après la construction d’une centrale photovoltaïque dans le sud de la France, se traduisant par une réduction de ses propriétés physiques et biologiques. Cependant, d’autres scientifiques ont observé une augmentation des teneurs en phosphore, potassium et nitrates, 6 ans après l’installation des panneaux solaires dans des écosystèmes arides.

En phase d’exploitation, la nature, l’ampleur, l’intensité et la durée des impacts (Figure 1) sont différentes d’une région à l’autre et dépendent des choix techniques de dimensionnement (hauteur des panneaux, largeur des inter-rangs, présence de pistes construites avec des matériaux exogènes tassés), des modalités de gestion de la végétation.

Schéma représentant les différences de réponses de la flore, de la faune et des sols entre différents micro-habitats d’une centrale photovoltaïque (S pour sous-panneaux, I pour inter-rangs, P pour pistes, B pour bordures hors panneaux) et avec une prairie extérieure (E). Les couleurs (orange, bleu et vert) indiquent si l’un des habitats crée des conditions respectivement défavorables, neutres ou favorables par rapport aux autres habitats. Par exemple, les pistes sont défavorables par rapport à tous les autres habitats, et les espaces sous panneaux sont favorables par rapport aux pistes, mais défavorables par rapport aux inter-rangs et aux bordures.
Fourni par l’auteur

Par exemple, sous les panneaux, les changements de microclimat sont peu propices aux arthropodes, en particulier aux pollinisateurs, à des communautés végétales diversifiées et aux activités des organismes du sol. Dans les régions plus arides, cependant, les panneaux photovoltaïques peuvent au contraire atténuer les stress hydriques et thermiques, augmentant ainsi la survie et la productivité des plantes sensibles aux fortes chaleurs et lumière intense.

Enfin, les impacts de la phase de démantèlement de la centrale ou du remplacement des panneaux solaires restent à documenter. Cette phase pourrait constituer une perturbation ponctuelle supplémentaire mais potentiellement réversible, dont les effets peuvent dépendre des caractéristiques techniques de ces travaux et de la capacité des milieux à se régénérer après la remise en état du site.

Un enjeu majeur : l’occupation avant-projet et la destination des terres

Les impacts des centrales photovoltaïques sur la biodiversité dépendent également de l’usage historique des sites sur lesquels les installations sont implantées et de la valeur écologique des milieux environnants. Certaines centrales construites en milieux dégradés peuvent créer des habitats favorables à certaines espèces comme les bourdons et les oiseaux inféodés aux prairies, tandis que l’implantation de parcs solaires dans des forêts et des milieux semi-naturels (landes, prairies permanentes, pelouses, garrigues, marais…) peut entraîner une fragmentation des habitats et des pertes conséquentes de biodiversité.

Par exemple, les constructions dans les Landes de Gasconne induisent, en comparaison de milieux prairies comparables, une forte perte des abeilles sauvages et d’autres pollinisateurs, et favorisent le développement d’espèces rudérales (c’est-à-dire qui poussent spontanément dans des milieux fortement dégradés par l’humain) ou exotiques envahissantes si ces pratiques impliquent des travaux du sol.

Il est donc crucial de privilégier la conversion de friches industrielles, de sites dégradés ou pollués, des décharges et aussi des parcelles agricoles afin de limiter les impacts sur les espèces sauvages, voire offrir des opportunités de restauration de certains habitats et de corridors écologiques (passages qui assurent des connections entre des réservoirs de biodiversité) sous réserve d’une gestion environnementale et des clôtures adaptées.

Les terres agricoles occupent une position particulière dans le développement des parcs solaires. Certaines d’entre elles, notamment celles soumises à des pratiques intensives, présentent un état de biodiversité et de fonctionnement écologique souvent dégradé, ce qui pourrait en faire des espaces prioritaires pour l’implantation de centrales photovoltaïques dans une logique de moindre impact écologique. Toutefois, en France, des contraintes socio-économiques et réglementaires limitent encore largement leur mobilisation pour la production d’énergie solaire, contrairement à des pays, comme l’Allemagne, les Pays-Bas ou le Royaume-Uni, où la majorité des centrales photovoltaïques est implantée sur des terres agricoles.

Peut-on concilier photovoltaïque au sol et conservation de la biodiversité ?

La capacité des projets à préserver la biodiversité dépendra donc étroitement d’une planification territorialisée, fondée sur des connaissances scientifiques robustes, une séquence ERC complète et écologiquement efficace ainsi que sur une volonté locale partagée.

Le premier levier de réduction des impacts est une planification évitant les milieux à forte valeur écologique et idéalement avec une concertation des acteurs locaux. Les collectivités territoriales en charge de la planification devraient être sensibilisées à cette problématique. L’obligation de compatibilité des choix de sites d’implantation des projets par les développeurs avec les documents de planification territoriaux (PLU, PLUi, SCoT, PCAET…) et chartes ou documents cadres associés aux aires protégées doit être respectée.

La construction des centrales photovoltaïques sur des terrains déjà dégradés (sans oublier les toitures et les parkings) peut, lorsqu’elle est associée à la restauration écologique, et à condition que ces objectifs soient intégrés dès la conception et évalués sur le long terme, constituer une stratégie doublement gagnante pour les enjeux énergétiques et écologiques. La construction de petites centrales et la réduction de leur densité au sein d’un même territoire préserveraient les connectivités écologiques.

Le second levier vise le développement des installations à faibles impacts écologiques. Ainsi un espacement des rangées de panneaux au moins équivalent à la largeur des panneaux et un rehaussement de la hauteur minimale au-delà des 1,10 mètre préconisés dans l’arrêté du 29 décembre 2023 sur l’artificialisation des sols favoriseraient la diversification des habitats et les conditions microclimatiques les plus favorables avec moins d’ombre, moins d’exclusion de pluies et moins de modifications des températures.

Un fauchage ou un pâturage extensif, et hors période de floraison, seraient plus favorables pour la conservation de la diversité végétale et des pollinisateurs qu’une gestion intensive de la végétation.

Un effort de collaboration entre chercheurs et aménageurs est attendu sur la quantification des pertes de fonctions écologiques et sur l’élaboration de techniques de réduction et de compensation.

Seulement dans ces conditions, le photovoltaïque au sol pourra contribuer aux transitions énergétique et climatique en s’inscrivant dans une trajectoire écologique positive et intégrée aux territoires. Il semble aussi essentiel d’appeler à ne pas opposer la quête d’une sobriété énergétique et la protection du vivant.


Véronique de Billy (Office français de la biodiversité) et Thomas Eglin (Agence de la transition écologique) ont été relecteurs de cet article.

The Conversation

Gros Raphael a reçu des financements de l’ADEME (projet REMEDE) et de l’OFB.

Armin Bischoff a reçu des financements du consortium Engie Green-ANRT-Université de Tours-Avignon Université (bourse Cifre de Louison BIENVENU), de l’ADEME (projet REMEDE, bourse Quentin LAMBERT), du CESAB (projet ESEB, bourse postdoc de Lucas ETIENNE).

Bertrand Schatz a reçu des financements de l’ANR pour des thèmes différents et de l’Ademe et de l’OFB (projet Remede) pour le sujet des ENR, mais sans conflits ou liens d’intérêts.

Quentin Lambert a reçu des financements de l’ADEME

Alexandra Bideau et Arnaud Lec’hvien ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Peut-on développer le photovoltaïque au sol sans nuire à la biodiversité ? – https://theconversation.com/peut-on-developper-le-photovolta-que-au-sol-sans-nuire-a-la-biodiversite-278254

La restriction de la vente d’alcool à Damas, illustration du durcissement du régime syrien

Source: The Conversation – in French – By Imad Khillo, Maître de conférences de droit public à Sciences Po Grenoble / Université Grenoble Alpes. Chercheur au Centre d’études et de recherche sur la diplomatie, l’administration publique et le politique (CERDAP²). Codirecteur du séminaire de recherche « Construction nationale et religions en Méditerranée » au Collège des Bernardins., Sciences Po Grenoble – Université Grenoble Alpes

Les autorités de Damas ont interdit la consommation d’alcool dans les espaces publics, au nom d’une vision très conservatrice de l’islam. La mesure autorise toutefois la vente dans trois quartiers où vivent les chrétiens, ce qui tend à encore davantage pointer du doigt cette minorité. Au-delà, l’objectif du gouvernement Al-Charaa est d’imprimer un tour de vis supplémentaire au contrôle de l’espace public.


Depuis l’instauration du nouveau régime d’Ahmad Al-Charaa à Damas le 8 décembre 2024, on observe en Syrie une volonté croissante des autorités d’encadrer les comportements dans l’espace public.

Dans ce contexte, la question de la consommation d’alcool, loin d’être anecdotique, apparaît comme un indicateur révélateur des transformations en cours. Elle s’insère dans une dynamique plus large marquée par un renforcement du contrôle social, une mobilisation accrue du registre religieux et une recomposition des rapports entre communautés, notamment à l’égard des populations chrétiennes.

Une politique de restriction de l’alcool mise en place dès mars 2026

Le 16 mars 2026, le gouvernorat de Damas a promulgué la réglementation n° 311/MT, qui interdit la consommation d’alcool dans l’ensemble des bars, restaurants et espaces publics de ce gouvernorat, qui est composé uniquement de la capitale du pays (il n’y a pas d’autres réglementations similaires dans d’autres villes pour le moment). Présentée comme une réponse aux attentes locales (notamment à la suite de plaintes répétées des habitants relatives à la vente aux mineurs) et comme un moyen de préserver les « bonnes mœurs », cette mesure a été justifiée par les autorités, dans une argumentation reprise et diffusée par l’agence officielle SANA (Syrian Arab News Agency), comme un renforcement du décret législatif n° 180 du 23 mars 1952, qui interdisait déjà la vente et la consommation d’alcool dans les zones musulmanes.

Désormais, la vente d’alcool est limitée à trois quartiers précis : Bab Sharki, Bab Touma et Qassa, et uniquement sous forme de bouteilles fermées, sans possibilité de consommation sur place. En outre, les établissements autorisés doivent respecter des règles de localisation strictes : ils doivent être situés à au moins 75 mètres des lieux de culte, des écoles et des cimetières, et à une distance minimale de 20 mètres des postes de police et des bâtiments administratifs. Cette mesure est également présentée comme une simple réactivation d’un décret de 2010 du même gouvernorat, signé par le maire de Damas de l’époque, Bichr Al-Saban.

Cette politique s’accompagne d’un renforcement du contrôle administratif. Le directeur de la Direction des professions et des licences au gouvernorat de Damas, Hussein Hammoud, a en partie justifié la mesure par le fait que la moitié des bars et des restaurants ne disposent pas d’autorisations complètes. Un délai de trois mois a été accordé aux établissements concernés pour adapter leur activité, en particulier les bars, qui doivent se transformer en « cafés » sans alcool. Des contrôles réguliers et inopinés sont prévus en cas de non-conformité, pouvant conduire, après avertissement, à une fermeture administrative.

Cette décision, prise sans concertation avec les ministères compétents ni information préalable des acteurs concernés, émane directement de la municipalité de Damas et porte la signature du maire Maher Marwan Idlibi, renforçant un sentiment d’arbitraire lié à la centralisation et au manque de transparence. Au-delà de la seule dimension morale, elle s’inscrit dans une dynamique plus large de restructuration économique qui affecte particulièrement les secteurs liés à la vie nocturne, fragilise des catégories professionnelles entières et plonge de nombreux gérants d’établissements dans une incertitude économique durable, faute de visibilité sur l’avenir de leur activité.

Une moralisation de l’espace public et un contrôle accru des comportements

Les inquiétudes actuelles s’inscrivent dans une continuité historique. Dès l’arrivée du nouveau régime au pouvoir, en décembre 2024, certains responsables chrétiens recommandaient déjà de limiter les célébrations de Noël, par crainte de provoquer des tensions avec les nouvelles autorités d’obédience salafiste, malgré les assurances officielles de tolérance. Plusieurs incidents visant cette communauté ont toutefois été signalés. Bien que ces actes aient été officiellement condamnés, ils témoignaient d’un changement d’atmosphère : la garantie des libertés dépendait moins des déclarations publiques que des pratiques effectives des forces locales et des groupes liés aux mouvances islamistes, à savoir de réseaux sunnites informels issus d’anciens groupes rebelles, partiellement réintégrés après la reconquête de Damas.

Dès mars 2025, plusieurs établissements servant de l’alcool, en particulier dans des quartiers à forte population chrétienne du centre de Damas, avaient été contraints de fermer à la suite d’arrêtés administratifs, avant que certaines de ces décisions ne soient partiellement annulées sous la pression de l’opinion publique. À l’époque, le retrait de certains de ces arrêtés avait été interprété par de nombreux observateurs comme le signe que les autorités restaient attentives à leur image et aux sensibilités des minorités. Avec le recul, cet épisode apparaît surtout comme une phase transitoire : loin de renoncer à ces orientations, le pouvoir semble avoir opté pour une mise en œuvre plus graduelle.

En réalité, les mesures adoptées depuis l’arrivée d’Ahmad Al-Charaa dépassent largement la seule question de l’alcool et s’inscrivent dans une dynamique plus large de redéfinition des normes sociales, marquée par un encadrement croissant des comportements individuels et collectifs. Cette orientation se retrouve ainsi dans d’autres domaines. Le 10 juin 2025, les autorités ont ainsi demandé aux femmes de porter sur les plages publiques des tenues de bain couvrantes, de type burkini, tout en exemptant de cette obligation les établissements privés considérés comme haut de gamme. Cette décision, prise par le ministère du tourisme, illustre l’extension progressive de la logique normative à l’ensemble de l’espace social.

Ce processus s’inscrit dans un contexte marqué par la multiplication d’initiatives locales, souvent prises sans cadre clairement défini, donnant l’impression d’une politique menée par ajustements successifs. Derrière ces mesures se profile toutefois une transformation plus profonde, certains discours officiels évoquant l’émergence d’une « nouvelle Damas » fondée sur des normes sociales et religieuses plus strictes, sans que ses contours soient véritablement précisés.

Dans ce cadre, la contrainte apparaît de plus en plus comme un outil central de régulation, avec une approche graduelle allant de l’avertissement à la fermeture des établissements, notamment dans le cadre des restrictions liées à l’alcool. Cette évolution alimente les inquiétudes quant à un encadrement accru des libertés individuelles et à l’installation durable de mécanismes de contrôle social.

Stigmatisation des minorités chrétiennes et recompositions communautaires

Les effets de la décision du 16 mars se font particulièrement sentir dans certains quartiers de Damas, désormais associés, parfois de manière réductrice, à des espaces de consommation d’alcool. Cette évolution est vivement contestée par de nombreux habitants chrétiens, qui refusent de voir ces zones, historiquement mixtes et ouvertes, devenir les seuls lieux autorisés pour ces pratiques, au risque d’y concentrer l’ensemble des usages et des populations concernés. Là où ces activités étaient auparavant réparties dans la ville, leur regroupement actuel contribue à transformer l’image de ces quartiers et à les enfermer dans une fonction spécifique.

Ce découpage géographique n’est pas neutre. En limitant la vente d’alcool aux quartiers de Bab Touma, Bab Sharqi et Qassa, les autorités participent, même indirectement, à renforcer l’association entre appartenance chrétienne et consommation d’alcool, tandis que l’expression « lieux de débauche » s’est déjà diffusée auprès d’une partie de la population damascène. Ce phénomène favorise une lecture confessionnelle de l’espace urbain et contribue à fragmenter davantage la ville selon des lignes communautaires. Cette décision ne fait qu’accentuer les tensions existantes : dès le début de l’année 2026, plusieurs témoignages signalent la circulation de messages religieux dans certains quartiers ou l’apparition d’affiches appelant à un « retour au vrai islam » à proximité de lieux de culte chrétiens. Même présentées comme des initiatives isolées, ces pratiques participent à l’instauration d’un climat de suspicion et de stigmatisation.

Face à ces inquiétudes, certains responsables politiques tentent de réaffirmer une vision inclusive. La ministre des affaires sociales et du travail, Hind Kabawat – seule femme ministre du gouvernement Al-Charaa et seule de confession chrétienne – a ainsi rappelé à plusieurs reprises la place des chrétiens dans l’histoire et la société syriennes, soulignant leur rôle dans les domaines de l’éducation, de la santé et de l’action associative, ainsi que leur engagement en faveur de l’ensemble de la population, y compris durant les années de conflit. Elle a également insisté sur la dimension historique et culturelle de quartiers tels que Bab Touma et Bab Sharqi, présentés comme des espaces de coexistence, tout en mettant en garde contre les dangers que représentent les discours extrémistes pour la cohésion nationale.

La décision de la municipalité a été vivement critiquée par le « Comité du quartier de Bab Touma » à Damas, qui a déclaré à Syria TV que cette mesure avait été prise sans consultation du « tissu social local » et l’a qualifiée de « discriminatoire », en contradiction avec les principes de la déclaration constitutionnelle. Dans un communiqué, le diocèse de Bosra, du Hauran et du Jabal al-Arab a exprimé sa profonde inquiétude, estimant que la décision favorisait une division géographique et démographique contraire à l’histoire unifiée de Damas. Il a ajouté que, si le souci des autorités de répondre aux plaintes des citoyens concernant des comportements individuels irresponsables est compréhensible, la solution consiste à renforcer le rôle de la police judiciaire et à appliquer la loi aux seuls contrevenants, plutôt qu’à généraliser les restrictions à des quartiers entiers.

Pour le pouvoir central, le double discours se poursuit : à l’international, les autorités peuvent afficher une position mesurée, soulignant qu’il n’existe ni interdiction totale de l’alcool ni application stricte d’un modèle religieux uniforme, et que les minorités bénéficient d’une attention particulière. En interne, le message adressé à une partie de la population est plus clair : l’espace public doit progressivement se conformer à des normes morales inspirées d’un référentiel islamique, et les pratiques considérées comme déviantes sont appelées à se cantonner à des espaces tolérés, mais de plus en plus restreints.

Le resserrement progressif des libertés individuelles

Un rassemblement de protestation sous forme de « sit-in silencieux » a eu lieu le dimanche 22 mars sur la place de Bab Touma, témoignant que ces mesures suscitent déjà des réactions sur le terrain. Cette mobilisation dans le centre de Damas dépasse d’ailleurs la seule question de la consommation d’alcool : elle traduit une volonté plus générale de défendre les libertés individuelles, garanties par les articles 7, 12 et 13 de la Déclaration constitutionnelle signée par Ahmad Al-Charaa, lui-même, le 13 mars 2025.

Ce qui peut, à première vue, apparaître comme une série de décisions ponctuelles révèle en réalité des évolutions plus profondes. On observe un resserrement progressif des libertés individuelles et une transformation des équilibres entre les différentes composantes de la société. Dans ce contexte, les dynamiques de pluralisme et de coexistence confessionnelle semblent de plus en plus mises à l’épreuve.

Après treize ans de guerre pour la liberté, Damas, sous le lourd voile de l’autoritarisme, voit-elle aujourd’hui s’éteindre l’espoir de ses enfants ?

The Conversation

Imad Khillo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La restriction de la vente d’alcool à Damas, illustration du durcissement du régime syrien – https://theconversation.com/la-restriction-de-la-vente-dalcool-a-damas-illustration-du-durcissement-du-regime-syrien-279022