L’IA marchande, nouvel objet transitionnel et instrument de prolétarisation des consommateurs

Source: The Conversation – France (in French) – By Benoît Heilbrunn, Professeur de marketing, ESCP Business School

Pour rassurer et guider le consommateur, la marque a eu un rôle de repère cognitif. C’est d’ailleurs l’un des dispositifs « inventé » par le capitalisme pour stimuler la consommation. En mobilisant des outils d’intelligence artificielle, il ne s’agit pas seulement d’une puissance décuplée, mais d’un changement de nature qui, très rapidement, rejaillit sur le consommateur. Bienvenue (ou pas) dans l’ère de l’empathie artificielle au service de la médiation marchande.


Les outils d’intelligence artificielle ne se contentent plus d’orienter nos achats. Ils répondent, accompagnent et… peuvent même rassurer. À mesure que les interfaces marchandes deviennent conversationnelles, une question se pose : sont-elles en train d’occuper, pour des consommateurs fragilisés, une place psychique, à savoir une fonction de réassurance, de stabilisation identitaire et de médiation affective face à l’incertitude du monde autrefois assumée par certains objets, notamment les marques ?

Longtemps, les dispositifs marchands ont surtout cherché à capter l’attention, orienter le choix et accélérer la décision d’achat. Avec l’essor des interfaces conversationnelles et des outils d’intelligence artificielle, un déplacement s’opère. Il ne s’agit plus seulement de rendre la transaction plus efficace, mais de produire les formes d’une présence attentive et rassurante. L’interface ne se contente plus d’informer : elle reformule, accompagne et rassure. Cette évolution prend place dans un contexte de fragilité psychologique croissante des individus.

Ce qui se transforme ici n’est pas seulement la technique de vente, mais la nature même de la médiation marchande. L’acte d’achat prend alors la forme d’une interaction continuelle, plus fluide, et plus enveloppante. Les recherches récentes sur les compagnons numériques montrent d’ailleurs que les interfaces d’IA sont de plus en plus présentées comme des amis, des conseillers ou des partenaires émotionnels.




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Au-delà du doudou

Pour comprendre ce qui se joue, la notion d’objet transitionnel élaborée par le psychanalyste Donald Winnicott s’avère précieuse. Encore faut-il ne pas la réduire à l’image un peu rapide du doudou rassurant. Chez Winnicott, l’objet transitionnel apparaît dans un moment très précis du développement : lorsque l’enfant commence à faire l’expérience que la mère n’est pas la prolongation immédiate de son désir, qu’elle ne coïncide pas parfaitement avec lui, qu’elle est extérieure, intermittente, séparée. L’objet transitionnel (morceau de tissu, peluche) l’aide alors à traverser cette première épreuve de l’absence.

Mais sa fonction ne consiste pas simplement à calmer l’angoisse. Ce que Winnicott met au jour est plus profond. L’existence d’une aire transitionnelle est une aire intermédiaire d’expérience qui n’est ni purement subjective ni purement objective. L’objet transitionnel appartient à cette zone paradoxale où le sujet commence à supporter l’écart entre sa réalité intérieure et le monde extérieur. Il est ce par quoi l’enfant peut jouer, symboliser, supporter l’absence, entrer progressivement dans le réel partagé sans être brutalement précipité dans la séparation. En ce sens, l’objet transitionnel ne vaut pas par ses qualités propres, mais par la fonction psychique qu’il remplit : il médie le passage entre dépendance et autonomie.

Du produit à la marque

C’est pourquoi la bonne question est de savoir où se loge, à un moment donné, la fonction transitionnelle. Sous cet angle, une partie de l’histoire de la consommation peut être appréhendée comme un déplacement de cette fonction. Certains produits ont pu l’héberger affectivement : un vêtement, un parfum, un téléphone peuvent devenir des supports de mémoire et de réassurance. Les marques ont ensuite cherché à capter cette fonction sur un plan symbolique, en proposant des univers familiers et des récits identitaires. D’où la fameuse théorie du produit ou de la marque comme extension du soi que l’on doit à Russel Belk.

Mais avec l’IA, quelque chose change de nature. La médiation ne passe plus seulement par un objet possédé ni par un imaginaire de marque auquel s’identifier. Elle passe par une interface qui répond. Ce n’est plus seulement un support mais une présence interactive. L’IA reformule, anticipe, accompagne, suggère. Elle s’insinue dans l’espace même de l’hésitation, là où le sujet cherche à se repérer dans un réel complexe, fatigant ou anxiogène.

C’est ici que le travail du psychiatre et psychanalyste Serge Tisseron permet d’aller plus loin. Dans Le jour où mon robot m’aimera, il ne décrit pas seulement des machines utiles ou performantes. Il décrit des objets connectés qui détectent nos réactions, s’adaptent à nous, orientent parfois nos choix à notre insu, et pourraient demain déchiffrer nos émotions, nous parler et nous manifester de l’affection, voire de l’amour. Son point n’est pas seulement technique ; il est anthropologique. La technologie ne s’avance plus seulement comme instrument et tend à prendre la forme d’un partenaire émotionnel apparent.

Une empathie artificielle

Dès lors, l’IA marchande ne doit plus être pensée comme un simple perfectionnement de la recommandation commerciale. Elle relève d’une empathie artificielle mise au service de la médiation marchande. L’interface ne propose pas seulement un choix plus rapide ou plus pertinent ; elle donne aussi l’impression d’une écoute et d’une disponibilité sans faille. Elle se présente comme une présence douce, presque caressante qui allège le poids psychique de la décision.

Cette hypothèse est étayée par une étude selon laquelle les individus les plus affectés par la solitude expriment une préférence plus marquée pour une compagnie humaine virtuelle plutôt que réelle, l’anxiété sociale jouant un rôle de médiation. Cela ne signifie évidemment pas que toute interaction artificielle remplace la relation humaine. Mais cela suggère clairement qu’une interface artificielle peut être psychiquement préférée lorsqu’elle paraît plus contrôlable.

C’est pourquoi il serait insuffisant de ne voir dans ces dispositifs qu’une amélioration de la fluidité du parcours marchand. Ce qui se joue ici touche à l’économie psychique même de la consommation. Plus une interface prend en charge nos hésitations, plus elle risque de devenir le lieu où nous déposons une part de notre vulnérabilité. Le problème advient lorsque la fonction d’allègement des tâches devient inséparable d’une fonction de captation.

RTS, 2017.

Une médiation qui organise la dépendance

Une interface qui peut anticiper mes préférences ne se borne pas à fluidifier une décision : elle contribue à configurer la manière même dont cette décision se forme. L’aide n’est jamais neutre lorsqu’elle intervient au plus près de l’hésitation. Tisseron le suggère très bien : le danger n’est pas seulement celui d’une machine qui calcule, mais celui d’une machine qui paraît nous aimer. La question n’est donc pas de dénoncer naïvement toute technologie d’accompagnement. Il serait absurde de nier que ces outils puissent rendre des services réels. La vraie question est de savoir comment distinguer une médiation qui aide à l’autonomie d’une médiation qui organise la dépendance.

Chez Winnicott, l’aire transitionnelle aide le sujet à entrer dans le monde commun. Elle ne remplace pas le réel : elle permet d’y accéder sans être écrasé par lui. Toute la question est donc de savoir si les interfaces contemporaines remplissent encore une telle fonction d’autonomisation, ou si elles deviennent au contraire un milieu protecteur qui dispense d’affronter pleinement le monde tout en organisant une nouvelle forme de dépendance douce.

Le lieu du véritable basculement

Peut-être est-ce là le véritable basculement. Le produit pouvait autrefois consoler. La marque pouvait offrir une familiarité symbolique. L’IA propose désormais une présence interactive à laquelle on s’adresse pour être guidé, rassuré, parfois presque reconnu. Et c’est précisément pour cela qu’elle ne peut pas être pensée comme un simple outil. Car une société dans laquelle les fonctions les plus intimes de médiation sont progressivement prises en charge par des interfaces marchandes est une société où la vulnérabilité risque de devenir, plus que jamais, un marché.

Cette évolution rejoint très directement les analyses du philosophe Bernard Stiegler sur la fragilisation du consommateur. Pour lui, le problème du marketing ne tient pas seulement à son pouvoir de persuasion, mais à son emprise sur les capacités psychiques elles-mêmes. Ce que Stiegler appelle la « prolétarisation du consommateur », c’est le fait que le sujet ne produit plus ses propres modes d’existence : ceux-ci lui sont de plus en plus prescrits par des dispositifs industriels de captation de l’attention et d’orientation du désir.

L’interface marchande s’inscrit dans ce que Stiegler appelle un « psychopouvoir » : il ne s’agit plus seulement d’agir sur les comportements de l’extérieur, par la publicité ou par l’incitation visible, mais d’investir les circuits psychiques eux-mêmes, c’est-à-dire l’attention, le désir, les habitudes perceptives, la capacité de juger et, plus largement, ce que Stiegler nomme parfois les savoir-vivre.

Avec le psychopouvoir, le marché ne s’adresse plus seulement à un sujet déjà constitué ; il contribue à configurer les conditions mêmes de sa disponibilité. Ce qui est capté n’est pas seulement le temps de cerveau disponible, mais la faculté d’orienter son attention, de différer une impulsion, de relier un désir à une histoire personnelle, de faire la différence entre ce que l’on veut, ce que l’on croit vouloir et ce qui est induit.

C’est en ce sens que l’IA marchande peut accentuer la fragilisation du consommateur. Non parce qu’elle l’empêcherait mécaniquement de penser, mais parce qu’elle risque de le déposséder d’une part de son autonomie psychique en le déshabituant à exercer par lui-même certaines opérations de tri, de jugement, de mise à distance et d’élaboration du désir.

The Conversation

Benoît Heilbrunn ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’IA marchande, nouvel objet transitionnel et instrument de prolétarisation des consommateurs – https://theconversation.com/lia-marchande-nouvel-objet-transitionnel-et-instrument-de-proletarisation-des-consommateurs-281771

Martha and the Vandellas, les divas engagées de la Motown

Source: The Conversation – France (in French) – By Austin McCoy, Assistant Professor of History, West Virginia University

Martha and the Vandellas, du label Motown, ont inspiré les générations suivantes de groupes de filles dans la musique pop, notamment En Vogue, SWV et Destiny’s Child. Michael Ochs Archives/Getty Images

Formant le groupe emblématique du label Motown devenu symbole de l’« empowerment » féminin, Martha and the Vandellas ont interprété bon nombre de tubes, dont « Dancing in the street », titre qui incarnait parfaitement l’esprit de la lutte pour les droits civiques des Afro-Américains aux États-Unis, sorti en juillet 1964.


Le 28 juin 1965, l’émission télévisée de CBS « It’s What’s Happening Baby » diffusait un clip vidéo mettant en scène Martha and the Vandellas interprétant leur tube « Nowhere to Run » pour lancer son émission nationale consacrée à Détroit.

Dans la vidéo, le trio originaire de la ville chantait l’incapacité à oublier un ancien amant après une rupture, assis dans une Mustang blanche avançant lentement sur la chaîne de montage de l’usine Ford River Rouge.

En 1965, CBS diffuse le clip de Martha and the Vandellas pour leur chanson « Nowhere to Run », tourné à l’intérieur d’une usine d’assemblage Ford.

En tant qu’historien de la culture et du travail, je considère le clip de « Nowhere to Run » comme un témoignage emblématique de la réputation de Détroit en tant que « Motor Town » et du rôle de l’ouvrier de l’automobile dans l’imaginaire américain.

Le fondateur et PDG de la Motown, Berry Gordy Jr, a travaillé sur la chaîne de montage de Ford et s’en est inspiré pour créer Hitsville U.S.A., le célèbre siège social et studio d’enregistrement qui servait à former les artistes et perfectionner le « son Motown » destiné au grand public. Le nom Motown est la contraction de Motor Town, « la ville des moteurs », le surnom de Détroit qui était alors la capitale de la production automobile.

Martha and the Vandellas faisaient partie de l’illustre liste d’artistes de la Motown dans les années 1960. Initialement composées de Martha Reeves, Rosalind Ashford et Annette Beard, et avec des changements de membres au cours des trois décennies suivantes, elles ont contribué à établir le girl group noir. Elles se présentaient comme issues de la classe ouvrière dans des clips comme « Nowhere to Run ».

Leur hymne classique « Dancing in the Street » reflétait l’esprit révolutionnaire des manifestants pour les droits civiques, en particulier des Afro-Américains des années 1960. En tant que chanteuse principale, Reeves s’est également imposée comme une « diva » pionnière du R&B, contribuant à ouvrir la voie à des chanteuses noires qui ont fait une carrière en solo telles que Whitney Houston, Janet Jackson, Mary J. Blige et Beyoncé.

Un parcours patient vers la célébrité

Martha Reeves est née à Eufaula, en Alabama, le 18 juillet 1941. Peu après, sa famille s’installa dans l’est de Détroit (Michigan). La musique occupait une place centrale dans sa vie depuis son enfance.

Dans ses mémoires publiées en 1994, Dancing in the Street: Confessions of a Motown Diva, Martha Reeves raconte que son père chantait des sérénades à sa mère avec sa guitare alors qu’elle était enceinte d’elle. Sa mère, Ruby, chantait également. Les parents de Reeves lui ont transmis leur amour de la musique ; elle chantait dans la chorale de son église et aspirait à monter sur scène.

« À cet âge, j’étais déjà accro à l’idée de ravir le public avec mon chant », écrit-elle dans ses mémoires.

Reeves était titulaire d’un diplôme à la Northeastern High School. Adolescente, elle utilisait de fausses cartes d’identité pour entrer dans des boîtes de nuit et voir des chanteurs se produire, et elle chantait lors de scènes ouvertes et de concours de talents. Elle a décroché sa première opportunité après avoir décroché trois soirées de concert au 20 Grand, une boîte de nuit populaire de Détroit située au croisement de la 14e Rue et de Warren Avenue.

C’est après l’une de ces représentations qu’elle rencontra William Stevenson, le responsable de la découverte de nouveaux talents chez Motown Records. Stevenson l’a invitée au siège du label.

Reeves s’est rendue au studio, mais elle n’a pas passé d’audition, pour des raisons qui ne sont pas tout à fait claires aujourd’hui. Au lieu de cela, Stevenson lui a proposé de répondre au téléphone. C’est ainsi qu’elle a décroché un poste au département A&R (Artists and Repertoire, la division d’un label discographique responsable de la découverte de nouveaux artistes ou de groupes à qui proposer un contrat, NDLR) et a commencé à travailler avec d’autres artistes de la Motown.

Une résidence de construction solide arbore une enseigne indiquant « Hitsville USA » sur sa façade
Le célèbre studio d’enregistrement et siège social de Motown, situé au 2648 W. Grand Blvd. à Détroit (Michigan).
Leni Sinclair/Getty Images

En 1957, Reeves a rejoint son premier groupe, les Del-Phis. Formé par Edward « Pops » Larkins, le groupe comprenait également la leader Gloria Jean Williamson, Rosalind Ashford et Annette Beard.

Reeves a rapidement eu une autre chance de se distinguer. En septembre 1962, Stevenson l’a appelée pour remplacer Mary Wells lors d’une session d’enregistrement avec Marvin Gaye. Reeves a fait appel aux autres membres des Del-Phis, et elles ont si bien chanté qu’elles sont devenues le groupe vocal d’accompagnement de Gaye.

Après que les Del-Phis eurent tourné avec Gaye et enregistré « I’ll Have to Let Him Go », Gordy proposa un contrat d’enregistrement à Reeves, Beard et Ashford. Le groupe prit également un nouveau nom, Martha and the Vandellas.

Martha and the Vandellas a rapidement connu le succès commercial, avec des chansons comme « Come and Get These Memories « , « Quicksand » et « Heatwave ».

Un hymne à la révolution sur un rythme entraînant

« Dancing in the Street », écrit par Gaye, Stevenson et Ivy Jo Hunter, sort à l’été 1964 et devient un tube emblématique de Martha and the Vandellas.

Reeves a écrit dans son autobiographie qu’elle n’aimait pas « Dancing in the Street ». Cependant, elle se l’est appropriée, et elle a reconnu plus tard que la chanson incarnait l’esprit des manifestations pour les droits civiques.

« Elle est devenue l’hymne de la décennie », a écrit Reeves.

Elle avait raison.

Au moment de la sortie de la chanson, le mouvement des droits civiques battait son plein. Les Afro-Américains de Harlem (New York) sont descendus dans la rue pour protester contre le meurtre de James Powell, 15 ans par un policier new-yorkais en dehors de ses heures de service.

Les années 1960 ont marqué le début d’une série de « longs et chauds étés », alors que les tensions raciales s’intensifiaient. Les Noirs du quartier de Watts à Los Angeles (Californie) en 1965 ont manifesté dans les rues pour dénoncer les violences policières.

Plus de 100 manifestations ont été organisées en réaction à l’assassinat de Martin Luther King en 1968, de Chicago à Washington et Baltimore.

The Conversation

Austin McCoy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Martha and the Vandellas, les divas engagées de la Motown – https://theconversation.com/martha-and-the-vandellas-les-divas-engagees-de-la-motown-284099

Néandertal utilisait-il les dents de rhinocéros comme outils ?

Source: The Conversation – France in French (2) – By Camille Daujeard, Archéozoologue, chargée de Recherche, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Le crâne de rhinocéros blanc dont les dents ont été extraites à Peaugres, avec l’aide de Benjamin Drouet, vétérinaire. Photo Camille Deaujeard, Fourni par l’auteur

Le projet RINO est né de la découverte de traces singulières observées sur des dents de rhinocéros d’un site préhistorique de la vallée du Rhône. L’étude des restes dentaires de rhinocéros du site paléolithique moyen de Payre (vers 250 000-130 000 ans avant le présent) a en effet permis de mettre en évidence des marques qui pourraient indiquer leur utilisation comme outils par Néandertal – un comportement inédit.


À l’inverse de la figure emblématique du mammouth, la place du rhinocéros dans les comportements de subsistance des humains préhistoriques et les relations qu’ils ont entretenues tout au long du paléolithique sont peu connues. Pourtant, bien avant les représentations pariétales de la grotte Chauvet (Ardèche), il y a plus de 30 000 ans, cet animal a été consommé et utilisé à d’autres fins qu’alimentaires. La découverte de marques inhabituelles sur des dents de rhinocéros dans plusieurs sites du paléolithique du sud de la France soulève une question : ces marques pourraient-elles être le résultat d’une activité humaine intentionnelle ?

L’utilisation d’ossements de grands herbivores, y compris de rhinocéros, comme outils pour retoucher et raviver les tranchants de pierres taillées (« retouchoirs ») est un comportement bien connu, dès les périodes anciennes du paléolithique. Les dents de rhinocéros sont nombreuses dans les sites du paléolithique d’Europe et d’Asie et seules quelques rares études font l’hypothèse d’une récupération intentionnelle de celles-ci par les groupes humains.

Des fractures et des marques singulières

Il y a plus de 200 000 ans, à Payre, dans le sud-est de la France, ou encore sur le site de Panxian Dadong, en Chine, qui a livré une centaine de dents isolées de rhinocéros asiatique (Rhinoceros sinensis), des dents de rhinocéros présentant des fractures et des marques récurrentes ont été retrouvées. Ces observations ont conduit à s’interroger sur leur utilisation comme outils, et à explorer d’autres assemblages à rhinocéros de cette période du paléolithique en Europe. Serait-on là face à un comportement encore inconnu chez Néandertal ?

Cette question est à l’origine du projet RINO et de la publication qui vient de paraître dans la revue Journal of Human Evolution : « Elucidating the use of rhinoceros teeth by Neanderthals: Between experiments and the fossil record » (« Élucider l’utilisation des dents de rhinocéros par Néandertal : entre registres expérimental et fossile »), issue d’une collaboration scientifique internationale.

Il s’agit de la première étude approfondie et interdisciplinaire sur l’utilisation des dents de rhinocéros par Néandertal. Cette étude combine des analyses de restes fossiles et des expérimentations archéologiques sur des dents de rhinocéros actuels.

Localisation des sites archéologiques du paléolithique moyen et de sites paléontologiques ayant fourni des restes de rhinocéros étudiés dans le projet RINO. Carte réalisée avec QGIS 3.40.6, données de fond ESRI (Environmental Systems Research Institute).
D’après Sanz-Royo et coll., 2026, Fourni par l’auteur

Les dents de rhinocéros possèdent en effet des caractéristiques morphologiques (taille, poids, caractère préhensible, surface occlusale plane et résistance à la fracturation) qui ont pu motiver leur usage à des fins techniques.

Méthode de recherche

Dans le cadre du projet RINO, 12 sites archéologiques ont été sélectionnés pour leurs traces d’activité humaine et leur abondance en dents de rhinocéros.

Afin d’avoir un référentiel de comparaison permettant de distinguer des traces naturelles de traces d’origine anthropique, comme suspectées, nous avons également inclus dans cette étude des séries dentaires provenant de sites paléontologiques d’Europe de l’Ouest et de collections ostéologiques de rhinocéros actuels. Ces séries comprennent au total 168 dents de rhinocéros provenant de quatre sites paléontologiques du Pléistocène en Europe occidentale : Wasserbillig (Luxembourg), Oetrange (Luxembourg), Cova del Rinoceront (Espagne) et Les Plumettes (Saône-et-Loire).

Nous avons également analysé 236 dents provenant de la collection comparative de la salle d’anatomie comparée du Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) à Paris, avec l’objectif de reconnaître les altérations susceptibles d’avoir affecté les dents de rhinocéros tout au long de leur vie.

Une analyse des microtraces d’usure dentaire liées aux processus de mastication a été menée sur les dents de rhinocéros fossiles, afin de pouvoir écarter l’hypothèse d’une origine liée à l’alimentation du vivant de l’animal.

Par ailleurs, une part importante du projet concernait la démarche expérimentale. L’utilisation de molaires et de prémolaires de rhinocéros comme percuteurs par des tailleurs experts devaient permettre d’établir un référentiel complet des marques obtenues, et d’identifier la fonction de ces outils.

La principale difficulté rencontrée a été celle de l’acquisition de dents actuelles de rhinocéros pour effectuer ces expérimentations. Après de nombreuses recherches, avec l’aide d’Alexis Lécu, vétérinaire au Muséum national d’histoire naturelle, trois parcs zoologiques nous ont prêté du matériel dentaire, les zoos de Peaugres (Ardèche), de Sigean (Audes) et Montpellier (Hérault). Les extractions ont été effectuées par Benjamin Drouet à Peaugres et par Antoine Joris à Sigean.

Les expérimentations de percussion (retouche, taille, utilisation comme enclume) ont pu ainsi être menées sur 18 dents de rhinocéros, à l’aide d’outils lithiques en quartz et en silex. L’objectif était de reconnaître et d’identifier les traces laissées par l’action humaine.

Exemples d’activités expérimentales reproduites dans cette étude : A) Retouche du quartz ; B) Taille du silex ; C) Utilisation d’une dent comme enclume avec un éclat de quartz.
D’après Sanz-Royo et coll., 2026, Fourni par l’auteur
Modifications sur des dents de rhinocéros lors d’expérimentations archéologiques, accompagnées de reproductions 3D obtenues par microscope confocal.
D’après Sanz-Royo et coll., 2026, Fourni par l’auteur

Un dernier volet de référentiel expérimental visait à reproduire des phénomènes naturels d’abrasion (sédiments) et de compaction que peuvent subir des dents durant leur fossilisation. Ces expérimentations ont été menées au sein du laboratoire de taphonomie de Madrid (LeaT laboratory).

Instruments utilisés lors des expériences taphonomiques au sein du laboratoire de Madrid (Espagne). À gauche, essai d’abrasion ; à droite, essai de compactage.
D’après Sanz-Royo et coll., 2026, Fourni par l’auteur

Les résultats obtenus révèlent la présence de marques similaires à celles de Payre ainsi qu’à celles produites lors des expérimentations archéologiques, dans deux autres sites néandertaliens : El Castillo (Espagne) et Pech-de-l’Azé II (Dordogne). Dans ces deux sites, qui comptent au total 281 dents analysées, les espèces de rhinocéros concernées sont le rhinocéros de prairie (Stephanorhinus hemitoechus) et le rhinocéros de Merck (Stephanorhinus kirchbergensis). Ce dernier représente la plus grosse forme de rhinocéros fossile européen connue pour cette période.

Les traces observées sur le matériel dentaire diffèrent en revanche clairement des altérations de surface observées dans les collections de référence paléontologiques et modernes ainsi que de celles générées lors des expérimentations d’abrasion et de compaction sédimentaire. Par ailleurs, l’analyse des microtraces d’usure confirme qu’elles ont été produites après la mort de l’animal.

Dents de rhinocéros d’El Castillo et de Pech-de-l’Azé II présentant des traces d’origine anthropique.
D’après Sanz-Royo et coll., 2026, Fourni par l’auteur

Des dents qui ont probablement servi d’outils percuteurs

Nous pouvons donc conclure que les traces identifiées sur les dents de rhinocéros de ces deux sites du paléolithique moyen – El Castillo (Espagne) et Pech‑de‑l’Azé II (France) – sont d’origine humaine. Ces dents ont probablement servi comme percuteurs dans la confection d’outils lithiques (silex, quartz), jouant un rôle dans la chaîne opératoire au paléolithique moyen. Au vu de l’état d’usure des dents utilisées, les Néandertaliennes et Néandertaliens semblent avoir eu une préférence pour des dents de rhinocéros âgés. Il est possible qu’ils se soient concentrés sur de vieux animaux, parce qu’ils représentaient potentiellement des proies plus faciles, ou des charognes. Leur morphologie dentaire, plus aplatie, était sans doute aussi plus adaptée à leur utilisation.

Dessin des traces observées sur les dents n° 2754 et n° 8557 provenant d’El Castillo (dessins de Sophie Guégan).
D’après Sanz-Royo et coll., 2026, Fourni par l’auteur

Cette étude permet d’élargir nos connaissances sur les comportements néandertaliens, leurs choix techniques et la diversité des matières premières collectées et utilisées, tout en apportant un nouvel éclairage sur leur utilisation des ressources animales. Malgré cette nette avancée dans le champ de nos connaissances, cette découverte ouvre également de nouvelles et nombreuses questions, qui restent pour le moment encore en suspens :

  • Qu’est-ce que cette découverte apporte à nos connaissances de Néandertal et de ses relations à son environnement ?

  • Quelles étaient les stratégies d’acquisition (chasse, charognage, piégeage) et d’utilisation des rhinocéros par Néandertal ? Étaient-elles les mêmes pour tous les types de rhinocéros rencontrés à ces périodes en Europe ? Leurs particularités morphologiques, éthologiques et écologiques et leur disponibilité au sein des biotopes ont-elles influé sur ces comportements ?

Le caractère inédit des marques mises en évidence montre tout l’intérêt de ces recherches, qui ouvrent comme on l’a vu beaucoup de questions qui restent encore à explorer. Il est par ailleurs peu probable qu’une utilisation de dents de rhinocéros comme matière première ait été un comportement limité dans le temps et dans l’espace. C’est pourquoi une révision majeure des séries dentaires de rhinocéros issues des nombreuses collections de sites paléolithiques doit être engagée à la lumière de ces nouvelles observations.

Actuellement, nous ne savons pas si c’est un comportement général ou spécifique aux groupes néandertaliens d’Europe de l’Ouest. Mais que l’on mette en évidence le caractère « universel » ou original de l’utilisation de ces dents, cette découverte ouvre des perspectives en lien avec la connaissance de l’étendue, de la fonction et de la portée symbolique de ce comportement.


Nous remercions le projet RINO (Sorbonne Université et Muséum national d’histoire naturelle) et l’IRN TaphEN (CNRS) pour leur soutien financier. Nous tenons également à exprimer notre gratitude envers toutes les personnes qui nous ont autorisés à accéder aux collections archéologiques et paléontologiques et aux laboratoires qui nous ont accueillis. Enfin, nous adressons nos sincères remerciements aux parcs zoologiques de Peaugres, Sigean et Montpellier (France) pour nous avoir fourni les dents de rhinocéros utilisées lors des expérimentations, avec une mention spéciale à Alexis Lécu, vétérinaire au MNHN, pour son aide précieuse dans cette recherche.

The Conversation

Camille Daujeard a reçu des financements de Sorbonne Université, du Muséum national d’Histoire naturelle, et de l’IRN Taphen (CNRS).

ref. Néandertal utilisait-il les dents de rhinocéros comme outils ? – https://theconversation.com/neandertal-utilisait-il-les-dents-de-rhinoceros-comme-outils-281909

Un produit biodégradable permet d’éliminer les pesticides et de préserver la fraîcheur des fruits

Source: The Conversation – in French – By Tianxi Yang, Assistant Professor, Food Science, University of British Columbia

Ce produit élimine les pesticides des aliments tout en préservant leur fraîcheur, ce qui incite à les consommer. (Unsplash/Melissa Askew)

De nombreuses personnes rincent et sèchent les fruits et légumes en rentrant des courses dans l’espoir qu’ils resteront frais jusqu’au moment de les manger. Mais les produits frais sont fragiles. Les raisins flétrissent, les tranches de pomme brunissent et les baies peuvent se gâter rapidement.

Les consommateurs peuvent également s’inquiéter de ce qui se trouve sur les fruits qu’ils achètent, notamment les résidus de pesticides.

La propreté et la fraîcheur sont généralement considérées comme deux aspects nécessitant des traitements distincts. Laver les aliments est un geste simple qui donne le sentiment d’avoir du contrôle. Mais c’est plus complexe qu’il n’y paraît.

Aux États-Unis, la Food and Drug Administration recommande de rincer les fruits et légumes à l’eau courante et précise que l’emploi de savon, de détergent ou de produits de lavage commerciaux n’est pas conseillée. L’eau est bel et bien utile, mais elle ne résout pas tous les problèmes.

Notre récente étude indique qu’il est possible d’allier nettoyage et fraîcheur. Nous avons mis au point un produit biodégradable à double fonction : il élimine les résidus de pesticides à la surface des fruits et forme une fine pellicule protectrice qui prolonge leur fraîcheur.




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Il est essentiel d’agir au bon moment. Chaque année, environ un quart des fruits et légumes sont perdus ou gaspillés dans le monde. Pour les produits frais, dont la qualité peut se dégrader rapidement lors du transport, du stockage ou de leur utilisation à la maison, de modestes améliorations apportées après la récolte peuvent changer la donne.

Que contient-il et comment fonctionne-t-il ?

Tianxi Yang, professeure en science des aliments, explique le fonctionnement de ce produit biodégradable. (UBC).

Le produit mis au point dans le cadre de notre étude est constitué de nanoparticules d’amidon, d’acide tannique et de fer. L’amidon est une matière d’origine végétale souvent utilisée en science des aliments, car il peut former un film. L’acide tannique est un composé végétal présent dans de nombreux aliments et plantes. Et le fer permet de lier l’acide tannique afin de former un réseau délicat à la surface des particules d’amidon.

En termes simples, l’amidon sert de base, l’acide tannique apporte des composés végétaux bénéfiques et le fer aide à maintenir la structure. Lors du rinçage, cette structure peut interagir avec des molécules de pesticide qu’on trouve à la surface des fruits et contribuer à les éliminer.

Une fois l’aliment immergé, le produit forme une fine couche protectrice. Il ne s’agit pas d’un épais enrobage comme ceux en cire, mais plutôt d’une fine pellicule qui permet de ralentir la perte d’eau et de préserver l’aspect du fruit. C’est important, car les gens décident souvent de manger ou de jeter un fruit en fonction de son apparence et de sa texture.

Élimination des résidus de pesticides

Notre produit offre d’excellents résultats en termes de nettoyage. Il a éliminé plus de 85 % du thiabendazole sur la surface des pommes, contre 48 % pour l’eau du robinet, 65 % pour le bicarbonate de soude et 61 % pour l’amidon naturel.

Le thiabendazole est un fongicide utilisé sur certains fruits et légumes frais comme traitement post-récolte. Nous avons également fait des tests avec deux autres pesticides. Notre produit a permis d’éliminer 93 % des résidus d’acétamipride et 89 % de l’imidaclopride présents à la surface des pommes. Ces résultats donnent à penser que notre solution peut être efficace contre plusieurs types de résidus de pesticides et pas seulement contre un composé spécifique.

Cependant, il faut garder à l’esprit que l’étude s’est concentrée sur les résidus qui se trouvent à la surface des aliments. Certains pesticides peuvent pénétrer dans les tissus végétaux pendant la croissance du fruit, ce qui les rend beaucoup plus difficiles à éliminer après la récolte.

On ne doit pas attendre d’un bon produit de lavage qu’il enlève toute trace de pesticides. Il sert principalement à réduire les résidus présents à la surface des fruits et des légumes.

Prolonger la fraîcheur

un morceau de raisin et une tranche de pomme à différents stades de décomposition
Les raisins et les pommes trempés dans la solution de lavage de l’UBC se sont moins desséchés et ont bruni plus lentement que les échantillons non traités.
(Tianxi Yang/UBC Media Relations)

La deuxième partie de notre étude portait sur la fraîcheur. En 15 jours, les raisins non traités ont perdu environ 45 % de leur poids, tandis que ceux lavés avec notre produit n’en ont perdu que 21 %. Les pommes fraîchement coupées ont également perdu moins de poids en 48 heures, soit 9 %, contre 17 % pour les échantillons non traités.

Ces changements peuvent influencer les choix des consommateurs. Les raisins traités semblaient plus frais après stockage et les tranches de pomme conservaient leur couleur claire plus longtemps. De tels résultats ont une importance en dehors du laboratoire, car les consommateurs préfèrent des fruits et légumes qui ne sont ni flétris ni brunis.


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La pellicule a également démontré sa capacité à ralentir l’oxydation et à inhiber une bactérie testée en laboratoire. Cela ne signifie pas que le produit a passé avec succès tous les tests de sécurité requis pour être commercialisé, mais cela indique qu’il pourrait avoir une action plus profonde que de simplement recouvrir la surface de l’aliment.

Et cela donne quoi, en pratique ?

Pour l’instant, notre solution semble plus adaptée aux installations de transformation post-récolte qu’aux cuisines des particuliers. Ces installations sont en effet mieux à même de contrôler la durée du lavage, la concentration du produit, la gestion de l’eau et l’évacuation des eaux usées que les ménages. Nous avons estimé que le coût des matières premières était inférieur à 0,032 dollar américain par pomme. Parallèlement, nous travaillons à la mise au point d’une formule en vaporisation destinée à un usage domestique.

Nous avons encore du travail à faire. Notre produit doit être testé sur un plus grand nombre de fruits et de légumes, dans des conditions commerciales et en suivant l’ensemble des étapes réglementaires requises avant sa mise en œuvre.

Le concept n’en demeure pas moins utile, car il aborde le problème sous un angle nouveau. Un produit de lavage ne doit pas se limiter à permettre un simple rinçage. Tout en offrant un meilleur nettoyage, il doit avoir un effet continu, afin de préserver la fraîcheur des aliments et de les rendre plus appétissants.

La Conversation Canada

Les travaux évoqués dans cet article ont bénéficié d’un financement du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada (CRSNG).

Ling Guo et Tzu-Cheng (Ivy) Chiu ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Un produit biodégradable permet d’éliminer les pesticides et de préserver la fraîcheur des fruits – https://theconversation.com/un-produit-biodegradable-permet-deliminer-les-pesticides-et-de-preserver-la-fraicheur-des-fruits-283014

Voici pourquoi le Canada doit transformer son système de soins de longue durée

Source: The Conversation – in French – By Denise Suzanne Cloutier, Professor, Health Geography and Social Gerontology, University of Victoria

Si la plupart des personnes âgées pourront « vieillir à domicile », chez elles et en relativement bonne santé, environ 8 % d’entre elles auront besoin de soins de longue durée. (Unsplash), CC BY-NC-ND

Comme les Canadiens vivent plus longtemps que jamais, la question de savoir qui prendra soin d’eux et dans quelles conditions lorsqu’ils ne seront plus en mesure de le faire constitue l’un des enjeux les plus pressants du pays.

Selon les données du recensement de 2021, la population de 85 ans et plus, ainsi que celle de 100 ans et plus, connaissent une croissance beaucoup plus rapide que les autres groupes d’âge.

Or, plus nous vivons vieux, plus nous risquons de souffrir de maladies chroniques multiples et complexes telles que l’hypertension, l’arthrose, les maladies cardiaques, l’ostéoporose, les maladies pulmonaires chroniques, le diabète, le cancer et la démence.


Cet article fait partie de notre série La Révolution grise. La Conversation vous propose d’analyser sous toutes ses facettes l’impact du vieillissement de l’imposante cohorte des boomers sur notre société, qu’ils transforment depuis leur venue au monde. Manières de se loger, de travailler, de consommer la culture, de s’alimenter, de voyager, de se soigner, de vivre… découvrez avec nous les bouleversements en cours, et à venir.


Si la plupart des personnes âgées pourront « vieillir à domicile », chez elles et en relativement bonne santé, environ 8 % d’entre elles, soit 528 000 personnes, auront besoin de soins spécialisés dispensés dans des établissements de soins de longue durée (ESLD) ou des établissements d’hébergement.

C’est particulièrement vrai si elles souffrent d’une maladie, d’un handicap ou d’une blessure, et si les soins à domicile et le soutien familial sont limités.

Le personnel soignant des ESLD sous pression

Environ 14 % du personnel de santé canadien, soit plus de 50 000 personnes, travaille dans les soins de longue durée. Ce chiffre ne tient pas compte de l’ensemble des membres de l’équipe soignante, mais uniquement de ceux qui passent le plus de temps à prodiguer des soins aux résidents.

Les préposés aux bénéficiaires, les infirmières auxiliaires, les infirmières autorisées, les infirmières praticiennes ainsi que les ergothérapeutes et physiothérapeutes sont compris dans cette catégorie. Plusieurs sont des femmes issues de la diversité raciale. Elles sont nombreuses à se sentir dépassées et ignorées.

Prendre soin des soignants

C’est une idée reçue, mais toujours d’actualité, que la pandémie a mis en lumière les défis auxquels sont confrontés les établissements de soins de longue durée, notamment la tendance croissante à la privatisation et la rigidité des structures organisationnelles hiérarchiques.

Selon l’Institut canadien d’information sur la santé, le nombre d’infirmières auxiliaires, d’infirmières autorisées et d’ergothérapeutes a respectivement diminué de 6,1 %, 2,1 % et 9,1 % en 2023. Malgré ces conditions, le personnel des SLD est connu pour aller au-delà de ses obligations dans la prestation des soins.

La même année, une consultation gouvernementale visant à élaborer des normes nationales en matière de qualité des soins et de sécurité dans les établissements de soins de longue durée a révélé que les infirmières auxiliaires, les aides-soignants et les professionnels paramédicaux réclamaient des mesures concernant leurs conditions de travail. Ils soulignaient notamment l’importance de la stabilité de l’emploi, de salaires équitables, de formations, de possibilités d’avancement, de charges de travail raisonnables et de limites aux heures supplémentaires obligatoires, afin de soutenir leur santé, leur bien-être et leur satisfaction au travail.

La sociologue Pat Armstrong, experte canadienne dans le domaine de la transformation des soins aux personnes âgées, a affirmé : « Les conditions de travail sont les conditions de soins. » Cette déclaration met en lumière la relation entre les travailleurs et l’environnement de SLD dans lequel ils évoluent en ce qui concerne les soins prodigués aux résidents.

Ces paroles révèlent une réalité crue : si cette relation n’est pas prise en compte de manière adéquate, la qualité des soins se trouve compromise.

Un nouveau modèle pour vieillir dans la dignité

Les coûts liés à la prestation de soins de longue durée dans les grands établissements méritent d’être examinés de plus près.

Selon le Conference Board du Canada, il faudra 199 000 lits supplémentaires en soins de longue durée de 2018 à 2035, ce qui nécessitera un investissement de 64 milliards de dollars en capital et de 130 milliards de dollars en dépenses de fonctionnement.

Un sondage mené en 2021 par Ipsos auprès d’environ 2 000 Canadiens et rapporté par l’Association médicale canadienne a révélé que 97 % des personnes âgées de 65 ans et plus s’inquiètent de l’état du système de soins de longue durée au Canada. Plus de 95 % d’entre elles ont également déclaré qu’elles feraient tout leur possible pour éviter d’emménager dans un établissement de soins de longue durée.


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Les personnes âgées souhaitent rester chez elles le plus longtemps possible. Mais ce n’est pas toujours envisageable. Pour répondre à ce besoin, un mouvement mondial en pleine croissance préconise l’élaboration d’environnements plus petits, moins institutionnels et plus familiaux, comme des communautés pour les personnes atteintes de démence, afin de bien prendre soin des personnes âgées.

Ces nouveaux modèles se développent partout au Canada, sur la base du concept De Hogeweyk, conçu aux Pays-Bas dans les années 1990, avec la création d’un premier village en 2009. Ces villages offrent un cadre favorisant les interactions sociales et la participation à la vie quotidienne. Ils donnent accès à des espaces extérieurs et à des jardins, et aident les personnes à conserver leur dignité et leur autonomie aussi longtemps que possible.

Pour les gens atteints de démence et les personnes âgées qui souhaitent rester chez elles le plus longtemps possible, cela constitue une lueur d’espoir.

De nombreuses données montrent que ces milieux inclusifs, adaptés aux personnes âgées et offrant une atmosphère familiale, procurent aux résidents un sentiment accru de confort, de contrôle et d’autonomie. Ils fournissent également un environnement dans lequel les membres du personnel soignant peuvent s’épanouir et accomplir un travail significatif qui améliore leur vie et celle des personnes dont ils s’occupent au quotidien.

La création de lieux favorisant de bonnes conditions de soin – qualité de vie des résidents et des employés, reconnaissance, respect et rémunération adéquate du travail de soin dans tous les secteurs, possibilités de formation et d’avancement professionnel – encouragera les travailleurs à rester dans le secteur et incitera les nouveaux diplômés en soins de santé à considérer les soins de longue durée comme un choix de carrière viable et gratifiant.

Pour garantir la dignité des personnes âgées, le Canada doit envisager le travail de soin comme une infrastructure essentielle.

La Conversation Canada

Denise Suzanne Cloutier fait partie du projet collaboratif C.A.R.I.N.G Dementia Collaborative financé par l’université de Victoria, dans le cadre de l’initiative Aspiration 2030.

ref. Voici pourquoi le Canada doit transformer son système de soins de longue durée – https://theconversation.com/voici-pourquoi-le-canada-doit-transformer-son-systeme-de-soins-de-longue-duree-271063

Lorsque votre confident est un chatbot IA, votre santé mentale peut être à risque

Source: The Conversation – in French – By Alexandre Hudon, Medical psychiatrist, clinician-researcher and clinical assistant professor in the department of psychiatry and addictology, Université de Montréal

Plus de 987 millions de personnes dans le monde utilisent désormais des chatbots basés sur l’IA générative. Parmi les adolescents américains, cette proportion atteindrait 64 %, selon des estimations récentes. De plus en plus, les gens utilisent ces chatbots comme source de conseils, de soutien émotionnel, de thérapie et de compagnie.


Que se passe-t-il lorsque des personnes comptent sur des chatbots IA dans des moments de vulnérabilité psychologique ? Les médias se sont récemment penchés sur quelques cas tragiques, dont une poursuite alléguant qu’un chatbot IA aurait contribué à un décès. De plus, un jury de Los Angeles a récemment jugé Meta et YouTube responsables de fonctionnalités de conception addictives ayant entraîné des troubles de santé mentale chez un utilisateur.

La couverture médiatique reflète-t-elle les risques réels de l’IA générative pour notre santé mentale ?

Notre équipe a récemment mené une étude sur la manière dont les médias internationaux traitent l’impact des chatbots basés sur l’IA générative sur la santé mentale. Nous avons analysé 71 articles de presse décrivant 36 cas de crises de santé mentale associées à des conséquences graves, notamment le suicide, l’hospitalisation psychiatrique et des expériences de type psychotique.

Nous avons constaté que la couverture des grands médias sur les effets psychiatriques néfastes liés à l’IA générative se concentre sur les conséquences les plus graves, en particulier le suicide et l’hospitalisation. Les articles attribuent fréquemment ces événements aux réponses ou aux interactions des systèmes d’IA, malgré des preuves limitées.

Illusions de compassion

L’IA générative n’est pas simplement un outil numérique de plus. Contrairement aux moteurs de recherche ou aux applications statiques, des chatbots comme ChatGPT, Gemini, Claude, Grok ou Perplexity produisent des conversations fluides et personnalisées qui peuvent sembler remarquablement humaines.

Cela crée ce que les chercheurs appellent des « illusions de compassion » : l’impression d’interagir avec une entité capable de comprendre, d’éprouver de l’empathie et de répondre de façon significative.

Dans le domaine de la santé mentale, ces illusions ne sont pas sans conséquences. D’autant plus qu’une nouvelle vague d’applications conçues autour de la compagnie émotionnelle gagne en popularité, avec un accent explicite mis sur les relations affectives, comme Character.AI, Replika et d’autres.

Dans ce documentaire de la BBC, la présentatrice et mathématicienne Hannah Fry s’entretient avec Jacob au sujet de sa « petite amie » Aiva, un chatbot Replika.

Des études montrent que l’IA générative peut simuler l’empathie et répondre à des situations de détresse. Mais elle ne possède ni véritable jugement clinique, ni responsabilité, ni devoir de diligence.

Dans certains cas, les chatbots IA peuvent même fournir des réponses incohérentes ou inappropriées face à des situations à haut risque, comme des idées suicidaires.

C’est précisément dans cet écart — entre empathie perçue et capacités réelles — que le risque peut émerger.




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Ce que rapportent les médias

Parmi les articles que nous avons analysés, le suicide était l’issue la plus fréquemment rapportée. Il représentait plus de la moitié des cas dont la gravité était clairement décrite.

L’hospitalisation psychiatrique arrivait au deuxième rang. Les reportages impliquant des mineurs étaient aussi plus susceptibles de faire état d’issues mortelles.

Mais ces chiffres ne reflètent pas nécessairement l’incidence réelle des préjudices liés à l’IA. Ils reflètent surtout ce qui est jugé digne d’intérêt médiatique. En général, la couverture médiatique d’événements stressants tend à amplifier les cas graves et émotionnellement chargés, puisque les informations négatives et incertaines attirent davantage l’attention, suscitent des réactions émotionnelles plus fortes et alimentent des cycles de vigilance et d’exposition répétée. Cela peut ensuite renforcer les perceptions de menace et de détresse.

Dans les contenus liés à l’IA, les reportages s’appuient souvent sur des preuves partielles — comme des transcriptions de conversations — tout en incluant rarement des dossiers médicaux ou des documents officiels. Dans notre corpus, un seul cas faisait référence à des dossiers cliniques ou policiers.

Il en résulte une image à la fois incomplète et influente, qui façonne la perception du public, les préoccupations cliniques et les débats réglementaires.

Au-delà du « c’est l’IA qui en est la cause »

L’une de nos principales conclusions concerne la manière dont la causalité est présentée. Dans de nombreux articles analysés, les systèmes d’IA étaient décrits comme ayant « contribué à » ou même « causé » une détérioration de l’état psychiatrique d’une personne.

Or, les preuves avancées étaient souvent limitées. Les explications alternatives — comme une maladie mentale préexistante, la consommation de substances ou des facteurs de stress psychosociaux — étaient mentionnées de façon inégale, voire absentes.

En psychiatrie, la causalité est rarement simple. Les crises de santé mentale résultent généralement de plusieurs facteurs qui interagissent entre eux. L’IA peut jouer un rôle, mais celui-ci s’inscrit probablement dans un contexte plus large mêlant vulnérabilités individuelles et environnement social.

Une approche plus utile consiste donc à examiner les effets d’interaction : comment ces technologies influencent-elles la cognition et les émotions humaines ? Par exemple, l’IA conversationnelle peut renforcer certaines croyances, survalider certains propos ou brouiller les frontières entre réalité et simulation.




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Le problème de la dépendance excessive

Un autre élément récurrent dans les reportages médiatiques est l’intensité de l’usage. Plusieurs des cas analysés décrivaient des interactions longues et émotionnellement significatives avec des chatbots — parfois présentés comme des compagnons, voire des partenaires amoureux.

Cela soulève la question de la dépendance excessive.

Parce qu’ils sont constamment disponibles, réactifs et exempts de jugement, ces systèmes peuvent devenir une source principale de soutien émotionnel. Mais contrairement à un professionnel qualifié ou même à un proche attentif, ils ne peuvent pas reconnaître quand l’état d’une personne s’aggrave, mettre en pause ou réorienter des interactions nuisibles. Ils ne peuvent pas prendre de mesures pour s’assurer qu’une personne accède à des soins appropriés en cas de crise.

Sur le plan clinique, cela pourrait mener à une forme de substitution malsaine des mécanismes d’adaptation : des systèmes de soutien humains complexes remplacés par une interaction simplifiée et algorithmique.

Manque de données fiables

Malgré des inquiétudes croissantes, nous n’en sommes encore qu’aux débuts de la compréhension de l’impact des chatbots génératifs sur la santé mentale.

À l’heure actuelle, il n’existe aucune estimation fiable de la fréquence des préjudices liés à l’IA ni de leur éventuelle augmentation. Nous manquons aussi de données solides sur le nombre de personnes qui utilisent ces outils sans problème par rapport à celles qui vivent des expériences négatives. La majorité des éléments disponibles proviennent encore de rapports de cas ou de récits médiatiques, et non d’études cliniques systématiques.

Cette situation n’a rien d’inhabituel. Dans plusieurs domaines de la médecine, les premiers signaux d’alerte émergent souvent en dehors de la recherche formelle — à travers des rapports de cas, des poursuites judiciaires ou le débat public — avant d’être étudiés de manière rigoureuse.

Un exemple classique est la tragédie de la thalidomide : les premiers signalements de malformations congénitales chez des nourrissons ont précédé la confirmation épidémiologique formelle et ont finalement mené à la création des systèmes modernes de pharmacovigilance.

L’IA et la santé mentale pourraient suivre une trajectoire semblable

Aller de l’avant de manière responsable

Le défi n’est pas de céder à la panique, mais de réagir avec prudence et nuance.

Nous avons besoin de meilleures données : une surveillance plus systématique des événements indésirables, des normes de signalement plus claires et davantage de recherches permettant de distinguer corrélation et causalité. Les mécanismes de protection — comme la détection des crises, les protocoles d’intervention ou la transparence quant aux limites de ces outils — devront aussi être renforcés et évalués.

Les cliniciens comme le grand public auront également besoin de balises plus claires. Les patients utilisent déjà ces outils. Ignorer cette réalité risque d’accentuer le décalage entre la pratique clinique et l’expérience vécue.

Enfin, il faut reconnaître que l’IA générative n’est pas seulement une innovation technologique — c’est aussi une innovation psychologique. Elle transforme la manière dont les gens pensent, ressentent et interagissent.

Comprendre cette transformation pourrait devenir l’un des grands défis en santé mentale de la prochaine décennie.

La Conversation Canada

Alexandre Hudon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Lorsque votre confident est un chatbot IA, votre santé mentale peut être à risque – https://theconversation.com/lorsque-votre-confident-est-un-chatbot-ia-votre-sante-mentale-peut-etre-a-risque-280417

Quels premiers ministres ont banalisé les idées d’extrême droite ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Tristan Boursier, Docteur en Science politique, Sciences Po ; Université du Québec en Outaouais (UQO)

La normalisation des idées d’extrême droite passe aussi par des partis considérés comme plus modérés. C’est ce que montre une enquête sur les déclarations de politique générale des premiers ministres depuis 1959. L’un des résultats les plus marquants est le rôle des chefs de gouvernements « centristes » (notamment Édouard Philippe, Jean Castex et Gabriel Attal) dans la diffusion des idées d’extrême droite.


« Victoire idéologique » : en janvier 2024, Marine Le Pen n’a pas hésité à qualifier ainsi la loi « Pour contrôler l’immigration, améliorer l’intégration », adoptée par le gouvernement Attal. Une année plus tard, François Bayrou, figure centriste de la majorité, s’inquiétait publiquement d’une « submersion » migratoire. Ces éléments de langage illustrent un phénomène plus large : les idées d’extrême droite, autrefois marginales, semblent avoir trouvé leur place dans les discours et les pratiques de responsables politiques qui ne lui sont pas traditionnellement affiliés.

Comment en est-on arrivé là ? Que révèle cette évolution sur la transformation du débat politique en France ?

Une méthode inédite : l’analyse automatisée des discours de politique générale

Pour répondre à cette question, nous avons analysé l’ensemble des déclarations de politique générale prononcées depuis 1959, soit trente discours au total. Ces textes, souvent longs et programmatiques, constituent un matériau unique : ils condensent les priorités du gouvernement lors de son entrée en fonction et fixent le cap politique devant l’Assemblée nationale. Autrement dit, ils offrent une photographie formelle et régulière de l’idéologie au sommet de l’État.

Afin de mesurer la présence d’idées d’extrême droite, nous avons construit un indicateur, le score idéologique d’extrême droite (Sied). Basé sur sept grandes dimensions que l’ont retrouve dans la plupart des définitions de l’extrême droite – nationalisme, anti-immigration, anti-démocratie, anti-progrès, autoritarisme, traditionalisme et anti-égalitarisme –, il permet de repérer, à l’aide d’outils de traitement automatique du langage, la part de ces idées dans chaque discours.

Des années 1970 à aujourd’hui : une progression continue

Les résultats sont sans équivoque : la part d’idées d’extrême droite dans les déclarations de politique générale progresse de manière continue depuis le milieu des années 1970, selon une dynamique de long terme qui dépasse largement les alternances partisanes (voir graphique). Après des niveaux élevés au début de la Vᵉ République – notamment sous Michel Debré et Georges Pompidou, dans le contexte de la guerre d’indépendance algérienne –, la courbe connaît un net reflux au cours des années 1970.


Fourni par l’auteur

À partir de cette période, la tendance s’inverse durablement. Le score idéologique d’extrême droite augmente progressivement dans les années 1980 et 1990, marque un palier relatif au tournant des années 2000, puis repart nettement à la hausse à partir des années 2010. Les discours les plus récents atteignent ainsi des niveaux comparables à ceux observés dans les moments les plus conflictuels du début des années 1960, mais dans un contexte institutionnel bien plus stable que celui du début du régime.

Notre étude montre que les idées d’extrême droite ne circulent pas seulement dans les partis qui s’en revendiquent. Des premiers ministres de droite, du centre et même de gauche ont, à des degrés divers, repris des expressions ou des cadrages caractéristiques de ce registre idéologique.

Ce phénomène n’a rien d’étonnant. Comme le rappelle le politologue américain Cas Mudde, l’extrême droite ne crée pas ex nihilo : elle radicalise des idées déjà présentes dans la société – l’attachement à la nation, la valorisation de l’ordre ou la méfiance envers l’égalité. La notion de nation en offre un bon exemple : elle peut être comprise de manière ouverte, comme un projet politique commun ou, au contraire, comme une communauté fermée, définie par la naissance ou la supposée appartenance raciale.

En valorisant ces interprétations exclusives, les premiers ministres ont, depuis les années 1970, contribué à estomper la frontière entre discours d’extrême droite et langage institutionnel. Le constat est d’autant plus frappant que les déclarations de politique générale – ces discours solennels où un chef de gouvernement présente son programme devant l’Assemblée nationale – sont réputées consensuelles, destinées à rassembler une majorité. Or, même dans ce cadre codifié, le lexique s’est déplacé : des termes autrefois impensables s’y sont imposés, élargissant peu à peu les limites du dicible.

Comprendre ces résultats avec la métapolitique

Traditionnellement, les chercheurs expliquent la diffusion des thèmes d’extrême droite par la cooptation électorale : des partis reprennent ponctuellement certains éléments du programme de leurs adversaires pour séduire leur électorat. Nicolas Sarkozy, par exemple, avait multiplié les références à l’« identité nationale », en 2007 et en 2012.

Mais nos résultats montrent que cette logique ne suffit pas. Même à des périodes où cette stratégie n’était pas payante électoralement, on observe une hausse du score idéologique d’extrême droite dans les discours de premiers ministres issus du centre ou de la gauche. Autrement dit, la diffusion ne résulte pas seulement d’un calcul stratégique : elle traduit un déplacement durable du langage politique.

C’est ici que le concept de « métapolitique » prend tout son sens.

Cette idée a été développée à l’extrême droite par la Nouvelle Droite, un courant intellectuel né en 1969 autour du think tank Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne (Grece) qui avait pour ambition de réhabiliter une pensée réactionnaire voire fasciste à l’échelle européenne, après la Seconde Guerre mondiale. Pour cela, la métapolitique repose sur une idée simple : avant de prendre le pouvoir, il faut transformer la société et, pour cela, il faut réinventer les mots, les symboles et les cadres de pensée qui la structurent.

Autrement dit, il s’agit de façonner le sens commun pour le rendre plus perméable à ses idées plutôt que de convaincre directement sur la base d’un programme politique clairement identifiable. Une stratégie revendiquée par certains membres éminents de l’extrême droite française comme Marion Maréchal.

La notion de « fenêtre d’Overton » peut aider à comprendre un principe sous-jacent à la métapolitique. Une idée auparavant impensable peut devenir politiquement légitime si elle est régulièrement évoquée, débattue ou reformulée dans des termes plus neutres. Chaque fois qu’un responsable politique – même modéré – mobilise une rhétorique sécuritaire, anti-immigration ou anti-égalitaire, il contribue, volontairement ou non, à élargir cette fenêtre : ce qui paraissait extrême hier devient aujourd’hui une opinion ordinaire.

En modifiant les cadres symboliques et les associations de sens, des responsables politiques qui ne sont pas affiliés à l’extrême droite ont contribué – bon gré mal gré – à un processus métapolitique favorable à la diffusion de ses idées. Ce faisant, ils ont contribué à les faire entrer dans le langage du pouvoir, jusqu’à les rendre familières au-delà des acteurs qui s’en revendiquent traditionnellement.

Depuis 2017, la façon dont l’exécutif parle d’immigration, notamment en reprenant, encore plus que ne le fait Marine Le Pen, la métaphore du flux prêt à déborder en est un bon exemple.

Le centre : acteur clef de la diffusion des idées d’extrême droite

L’un des résultats les plus marquants de notre étude est le rôle du centre politique dans la diffusion des idées d’extrême droite. Les premiers ministres qui s’en réclament – et qui se présentent souvent comme des figures de modération – ont paradoxalement contribué à accélérer ce glissement vers l’extrémisme.

Si certains premiers ministres de droite (comme Michel Debré, Jacques Chirac ou Édouard Balladur) atteignent ponctuellement des score idéologique d’extrême droite (Sied) particulièrement élevés, d’autres sont plus bas (Jacques Chaban-Delmas, Maurice Couve de Murville ou Jean-Pierre Raffarin). La droite se caractérise ainsi par une dispersion interne sur le Sied qui laisse entrevoir l’intervention d’autres facteurs contextuels dans la mobilisation des idées d’extrême droite. Par exemple, la nomination de Jacques Chaban-Delmas est marquée par la volonté d’une ouverture aux sociaux-démocrates de Georges Pompidou. Cela se reflète par la très commentée « nouvelle société » dans le discours de Chaban-Delmas qui dénonce un pays de « castes » et des inégalités excessives.


Fourni par l’auteur

À l’inverse, les premiers ministres issus du centre présentent des niveaux de Sied durablement élevés et relativement homogènes, en particulier dans la période récente (Édouard Philippe, Jean Castex et Gabriel Attal). L’écart maximal observé au sein du centre – entre Élisabeth Borne et Jean Castex – ne dépasse pas 3 points sur l’échelle du Sied, alors qu’il dépasse 8 points entre Jacques Chaban-Delmas et Michel Debré, les deux premiers ministres de droite aux scores les plus opposés.

Cette configuration se retrouve dans la distribution des scores : parmi les cinq premiers ministres affichant les Sied les plus élevés, on compte trois personnalités de droite et deux du centre, tandis que les cinq scores les plus faibles regroupent une personnalité de gauche et quatre de droite. Le centre occupe ainsi de manière plus constante le haut du spectre : à l’exception d’Élisabeth Borne, l’ensemble des premiers ministres centristes se situent au-dessus de la médiane, ce qui en fait un vecteur plus régulier de normalisation de ce registre idéologique.

Dans leurs déclarations de politique générale, plusieurs premiers ministres centristes mobilisent un lexique technocratique et sécuritaire convergeant.

Édouard Philippe évoque ainsi la « pression migratoire » et les « tensions » qu’elle ferait peser sur la cohésion nationale, dans une logique de gestion administrative des flux. Jean Castex appelle pour sa part à « rétablir l’autorité de l’État » face à une « coalition d’ennemis de la République » mêlant terrorisme, séparatisme et extrémisme. Gabriel Attal, enfin, recourt à de multiples reprises à la métaphore du « réarmement » – de l’État, de l’école ou des politiques publiques – inscrivant l’action gouvernementale dans un registre martial.

Pris ensemble, ces cadrages contribuent à installer durablement dans le langage du pouvoir des représentations historiquement associées à l’extrême droite, sous des formes euphémisées.


Fourni par l’auteur

Normaliser l’extrême droite en se présentant comme seule voix de la raison

En cherchant à incarner la raison et le compromis, le centre a souvent repris les thèmes de l’extrême droite pour mieux les encadrer ou les « rationaliser ». Mais cette stratégie produit l’effet inverse : elle légitime ces thèmes en les inscrivant dans le langage gouvernemental.

En se définissant comme le pôle de la modération, le centre adopte une posture d’arbitre plutôt que de compétiteur dans le jeu démocratique. Or, tout en jouissant d’une position de force lorsqu’il est au pouvoir, le centre tend à renvoyer dos à dos l’extrême droite et la gauche. C’est une formule doublement gagnante pour l’extrême droite qui se voit normaliser (en devenant un extrême parmi d’autres) tandis que l’un de ses principaux adversaires se trouve diabolisé, la gauche étant désormais présentée comme extrémiste.

Cette dynamique ne se limite pas à des calculs électoraux ponctuels. Elle s’inscrit dans une transformation structurelle. Comme l’expliquent les économistes Julia Cagé et Thomas Piketty, l’expansion du centre, en affaiblissant les partis de gauche et de droite traditionnels, a contribué à polariser le champ politique. En se présentant comme « au-dessus des clivages » tout en mettant en œuvre des politiques largement alignées sur l’agenda de la droite (voire en reprenant certains de ses cadrages) le centre opère un déplacement du référentiel politique. Ce processus contribue à rendre discutables puis acceptables des thèmes et des diagnostics initialement portés par l’extrême droite.

Comme le rappelle l’historien Johann Chapoutot, cette tension entre libéralisme économique et réaction n’est pas nouvelle. Dans son dernier essai, il montre comment les élites libérales de la République de Weimar ont cru pouvoir canaliser les forces autoritaires en les intégrant au jeu institutionnel – avant d’en être les premières victimes. Le parallèle historique souligne la fragilité d’un centre qui, en voulant instrumentaliser l’extrême droite, finit parfois par lui ouvrir la voie.

The Conversation

Tristan Boursier a reçu des financements du Fonds de recherche du Québec (FRQ) et du Centre de recherche interdisciplinaire sur la diversité et la démocratie (CRIDAQ)

Antoine Lemor a reçu des financements du Fonds de recherche du Québec (FRQ).

ref. Quels premiers ministres ont banalisé les idées d’extrême droite ? – https://theconversation.com/quels-premiers-ministres-ont-banalise-les-idees-dextreme-droite-272870

Hausse des taux d’intérêt : comment en tirer parti ?

Source: The Conversation – in French – By Bomikazi Zeka, Associate Professor in Finance, University of Canberra

Lorsque les taux d’intérêt augmentent, la plupart des gens ressentent les effets de cette hausse sur leur budget, car les remboursements de prêts immobiliers, d’achats de voitures ou de prêts personnels s’alourdissent. Cela réduit le budget disponible pour les dépenses quotidiennes et pèse sur le budget familial.

Les ménages à revenus moyens et élevés ont généralement des dettes garanties, comme un bien immobilier, qui contribuent à la constitution d’un patrimoine. Quant aux ménages à faibles revenus, ils s’endettent pour maintenir leur niveau de consommation. Il en résulte que l’impact de la hausse des taux d’intérêt est encore plus important pour les ménages à faibles revenus. Ils peuvent être contraints de réduire leurs dépenses de première nécessité pour honorer le paiement des intérêts. Même les locataires souhaitant devenir propriétaires sont indirectement affectés par la hausse des taux d’intérêt, car les prêts immobiliers deviennent moins abordables.

Les banques gagnent de l’argent en facturant des frais aux consommateurs qui empruntent de l’argent, tout en versant peu d’intérêts à ceux qui détiennent des comptes d’épargne. Et la majeure partie de la dette des ménages est due au secteur bancaire.

Selon la Banque mondiale, la plupart des pays africains se situent dans la tranche de revenus faibles à moyens. Dans bon nombre de ces économies, les consommateurs ont tendance à laisser leur argent sur des comptes courants, car ceux-ci sont pratiques, familiers et faciles d’accès. Bien que le transfert d’argent des comptes courants vers des produits d’épargne puisse offrir un meilleur rendement, la plupart des gens ont tendance à s’en tenir à ce qu’ils connaissent. Et les banques misent justement sur cette « inertie ».

Qu’il s’agisse de rester chez la même banque par habitude ou d’ignorer les nouveaux produits d’investissement, cette inaction est très profitable pour les résultats financiers de la banque.

Mais il est possible de tirer profit de la hausse des taux en transférant les fonds excédentaires vers des produits financiers rémunérés. En voici quelques exemples :

  • les dépôts à terme (un type de compte d’épargne qui vous permet de déposer une somme forfaitaire pour une période déterminée, avec un taux d’intérêt fixe garanti);

  • les comptes d’épargne défiscalisés;

  • les obligations (un prêt que vous accordez à l’État ou à une entreprise, qui vous rapporte des intérêts réguliers pendant une période déterminée et vous permet de récupérer l’intégralité de votre investissement initial à la fin de la période de prêt).

Collectivement, ces types d’investissements sont appelés titres à revenu fixe. Ils génèrent des revenus d’intérêts proportionnels au montant que vous y déposez. Et le capital que vous y placez reste à l’abri des fluctuations du marché.

Si vous retirez des fonds, le montant des intérêts que vous percevez diminuera proportionnellement.

Comme pour toute décision financière, il est important de consulter un conseiller financier professionnel afin de déterminer quel produit correspond le mieux à vos besoins et à votre situation financière.

Ces types d’instruments financiers peuvent vous rapporter des revenus d’intérêts. Ils ne surpasseront toutefois pas les rendements que vous pouvez obtenir avec des titres plus risqués, comme les actions. Mais, ils permettent à votre argent de travailler pour vous, contrairement à l’argent laissé sur un compte courant.

Et un revenu d’intérêts garanti provenant d’un placement à taux fixe est plus attractif qu’un compte courant qui ne rapporte rien.

Tirer le meilleur parti des hausses de taux en trois étapes

Tout d’abord, débarrassez-vous de l’excédent sur votre compte courant.

Il existe une expression courante dans le monde de la finance :

L’argent qui dort ne rapporte rien.

Cela signifie que l’argent qui reste inactif ne fructifie pas. Si vous disposez d’un excédent sur votre compte courant, déterminez le montant que vous pouvez transférer sans difficulté vers un dépôt à terme, un compte d’épargne défiscalisé ou des obligations.

En transférant ces fonds vers un compte rémunéré, vous transformez votre solde inactif en un actif défensif qui fructifie avec le temps, protégeant ainsi votre portefeuille des fluctuations économiques négatives.

Deuxièmement, acceptez de jouer la carte du long terme.

Pour tirer le meilleur parti des placements rémunérés, vous devez engager vos fonds pour une durée d’un an ou plus. Les durées d’investissement plus longues offrent généralement des taux d’intérêt plus élevés, vous récompensant ainsi pour maintenir votre argent investi. L’effet de capitalisation joue aussi en votre faveur : les intérêts gagnés sont ajoutés à votre capital, puis ce nouveau montant produit lui aussi des intérêts.

Ainsi, avec une période d’investissement plus longue, vous ne percevez pas seulement des intérêts sur le capital initial. Vous commencerez également à percevoir des intérêts sur les intérêts. Des durées plus longues peuvent vous protéger contre de futures baisses des taux d’intérêt en vous permettant de bénéficier dès aujourd’hui des rendements les plus élevés.

Troisièmement, ne vous limitez pas aux grandes banques.
Bien qu’il soit facile de suivre vos finances lorsque tous vos fonds sont chez la même banque, pensez aux produits d’investissement proposés par des banques alternatives ou plus petites. Les banques alternatives peuvent offrir de meilleurs taux d’intérêt pour attirer davantage de clients. Lorsque davantage de consommateurs s’intéressent à différentes options, cela incite les « grandes banques » à être plus compétitives en matière de taux et d’offres de produits.

En agissant et en transférant votre argent, vous ne faites pas que soulager votre portefeuille, vous obligez également le secteur bancaire à se montrer plus compétitif.

Lorsque les banques centrales relèvent leurs taux d’intérêt, les détenteurs de dettes en ressentent immédiatement les effets. Mais la hausse des taux crée également une opportunité qui passe souvent inaperçue. Si vous pouvez faire fructifier votre argent dans des placements rémunérés, ces mêmes hausses de taux peuvent commencer à jouer en votre faveur plutôt qu’à votre détriment. Ce qui semble être une mauvaise nouvelle d’un côté peut discrètement devenir une source de revenus passifs de l’autre. Tout dépend simplement de l’endroit où se trouve votre argent.

The Conversation

Bomikazi Zeka does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Hausse des taux d’intérêt : comment en tirer parti ? – https://theconversation.com/hausse-des-taux-dinteret-comment-en-tirer-parti-283607

Les cérémonies de remise des diplômes, dernières victimes de la polarisation politique sur les campus américains

Source: The Conversation – France (in French) – By Austin Sarat, William Nelson Cromwell Professor of Jurisprudence and Political Science, Amherst College

Les universités ont longtemps considéré les cérémonies de remise des diplômes comme un moment de rassemblement au-delà des clivages politiques. Joshua Hoehne/unsplash, CC BY

Entre 2000 et 2024, l’organisation de défense de la liberté d’expression FIRE a recensé 345 tentatives de désinvitation d’orateurs pour des remises de diplômes aux États-Unis. Un phénomène qui illustre la difficulté croissante des universités à concilier diversité des opinions et sensibilité politique des campus.


Aux États-Unis, prononcer un discours de remise des diplômes à l’université était autrefois considéré comme un honneur particulier. Les intervenants se tenaient derrière un pupitre, vêtus de la traditionnelle toge et du mortier universitaires, et adressaient aux diplômés des conseils de vie et des paroles inspirantes au moment où ils s’apprêtaient à entrer dans une nouvelle étape de leur existence.

Aujourd’hui, toutefois, prendre la parole lors d’une cérémonie de remise des diplômes comporte des risques considérables, comme l’a récemment constaté Morton Schapiro, ancien président de l’université Northwestern. Celui-ci devait prononcer le discours de fin d’études du Georgetown University Law Center le 17 mai 2026, mais a annoncé le 6 mai qu’il ne participerait finalement pas à l’événement.

Des étudiants de la faculté de droit de Georgetown avaient protesté contre cette invitation et lancé une pétition pour qu’elle soit annulée, invoquant ce qu’ils décrivaient comme les « opinions controversées, sionistes et nuisibles » de Schapiro. Les étudiants faisaient notamment référence à une tribune dans laquelle Schapiro exprimait son soutien à Israël et au peuple juif quelques jours après les attaques du Hamas du 7 octobre 2023, qui ont fait 1 200 morts.

Schapiro est loin d’être un cas isolé. Ce n’est pas un hasard si l’organisation de défense de la liberté d’expression FIRE qualifie la période précédant les cérémonies de remise des diplômes universitaires de « saison des désinvitations », ou disinvitation season.

Au cours des deux dernières décennies, de nombreuses universités à travers les États-Unis ont retiré leurs invitations à des personnalités chargées de prononcer les discours de remise des diplômes après que des étudiants ont protesté contre leur venue. Dans d’autres cas, les intervenants eux-mêmes ont renoncé à participer à pareil événement après la mobilisation d’étudiants opposés à leur prise de parole.

En tant que politiste ayant travaillé sur le Premier Amendement de la Constitution américaine et sur la liberté d’expression sur les campus universitaires, je vois dans l’annulation de la venue de Morton Schapiro à Georgetown un exemple d’un phénomène plus large : la difficulté persistante à accepter la confrontation avec des points de vue divergents, même au moment de célébrer l’obtention d’un diplôme.

Certains étudiants ne souhaitent entendre, lors de leur remise de diplôme, que des intervenants partageant leurs convictions. Ils exercent ce que les spécialistes du droit de la liberté d’expression appellent un « veto du chahuteur » (« heckler’s veto »), c’est-à-dire une situation dans laquelle la réaction – ou la réaction anticipée – du public suffit à empêcher une personne de prendre la parole. La liberté d’expression passe alors au second plan, et la cérémonie de remise des diplômes se réduit à un exercice de conformité idéologique.

Cela n’a pas toujours été ainsi

La première cérémonie universitaire de remise des diplômes aux États-Unis a eu lieu en 1642, lorsque le Harvard College a organisé une cérémonie pour honorer ses neuf diplômés. Les étudiants étaient accompagnés de plusieurs des personnalités les plus éminentes de la colonie de la baie du Massachusetts, parmi lesquelles le gouverneur John Winthrop et son adjoint John Endicott, venus assister à l’événement.

Aucun discours de remise des diplômes n’était alors prévu. Au contraire, chaque diplômé prenait lui-même la parole et mettait en démonstration le fruit de son éducation classique en s’exprimant en latin et en anglais.

À partir du milieu du XIXe siècle, les cérémonies universitaires commencèrent à attirer sur les campus des personnalités extérieures reconnues, invitées à prononcer un discours devant les diplômés.

En 1837, par exemple, le poète et essayiste Ralph Waldo Emerson s’adressa aux diplômés de la société Phi Beta Kappa de Harvard University et lança un vibrant appel aux étudiants et intellectuels américains pour qu’ils mettent fin à ce qu’il appelait « notre long apprentissage auprès du savoir d’autres nations ».

En 1881, James A. Garfield devint le premier président américain en exercice à prononcer un discours de remise des diplômes, à l’occasion d’une cérémonie organisée à la United States Naval Academy, à Annapolis, dans le Maryland.

Vingt-quatre ans plus tard, le président Theodore Roosevelt prit la parole lors de la première cérémonie de remise des diplômes de Clark University, à Worcester, dans le Massachusetts. Il déclara alors à son auditoire : « J’ai toujours été profondément convaincu qu’il en va d’une nation comme d’un individu : les plus grands bâtisseurs doivent aussi être de grands rêveurs. »

Depuis lors, d’autres présidents ont utilisé leurs discours de remise des diplômes pour annoncer d’importantes initiatives politiques ou des accords majeurs, notamment en matière de politique étrangère.

En 1963, le président John F. Kennedy annonça aux étudiants diplômés de l’American University que les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Union soviétique allaient entamer des négociations visant à interdire les essais nucléaires.

Deux ans plus tard, le président Lyndon B. Johnson profita du discours de remise des diplômes de l’université Howard pour annoncer le lancement d’une vaste initiative destinée à lutter contre les inégalités socio-économiques pénalisant les Afro-Américains.

À l’époque, les interventions de Kennedy, de Johnson ou d’autres personnalités de premier plan invitées à prononcer un discours de remise des diplômes ne suscitaient ni controverse majeure ni mouvement de protestation, contrairement à ce que l’on observe depuis quelques décennies.

L’orateur, un paratonnerre

Mais cette époque est révolue. Les temps ont changé.

Selon les estimations de FIRE, entre 2000 et 2024, on a recensé 345 tentatives de désinvitation d’orateurs pour des remise de diplômes. Nombre des personnalités visées par ces campagnes ont finalement renoncé à participer aux cérémonies.

Des cas de désinvitation d’intervenants se sont produits aussi bien dans de petits établissements privés que dans de grandes universités publiques. Dans bien des cas, l’annulation de l’invitation est précédée de pétitions et de manifestations organisées aussi bien par des militants conservateurs que progressistes.

Par exemple, en 2019, l’ancien sénateur démocrate du Nebraska Bob Kerrey s’est retiré de son rôle d’orateur de remise des diplômes à Creighton University. Cette décision est intervenue après que le Parti républicain du Nebraska eut dénoncé ses votes favorables au droit à l’avortement.

En 2024, Dickinson College a annulé l’invitation adressée à Michael Smerconish pour son discours de remise des diplômes. Cette décision faisait suite à une tribune étudiante rappelant que, vingt ans plus tôt, Smerconish avait déclaré que, « pour assurer la sécurité de l’Amérique, la TSA devrait cibler délibérément les Arabes et les musulmans lors des contrôles, car ils ressemblent aux auteurs des précédents attentats terroristes ».

« Quelqu’un comme Mike Smerconish représente-t-il d’une quelconque manière les réussites et les aspirations des étudiants de Dickinson ? Si Dickinson aime réellement ses étudiants et les valorise, ne devrait-elle pas les honorer avec une personnalité qui reflète cet attachement ? », écrivaient les signataires dans leur tribune. Des manifestations ont suivi, et le président de l’établissement a finalement cédé à la pression.

En 2025, l’écrivain Salman Rushdie a renoncé à prononcer le discours de remise des diplômes du Claremont McKenna College, à Claremont, en California, après que des membres de la Muslim Student Association ont demandé à l’université de retirer son invitation. Ils reprochaient à Rushdie, qui se définit lui-même comme un « athée intransigeant », de « dénigrer une communauté religieuse mondiale » dans ses écrits et ses prises de parole publiques.

Lors d’un discours de remise des diplômes prononcé en 2015 à l’Emory University, il avait notamment déclaré : « J’ai parfois l’impression que nous vivons à une époque d’une grande crédulité. Les gens semblent prêts à croire à peu près n’importe quoi. Dieu, par exemple. »

Ces dernières années, la guerre entre Israël et le Hamas dans la bande de Gaza a en effet alimenté de nombreuses controverses autour des cérémonies de remise des diplômes et conduit à plusieurs annulations d’invitations, en raison des positions prises par certains intervenants sur le conflit.

Dans le même temps, plusieurs orateurs ont prononcé des discours jugés controversés, voire offensants, par certains diplômés et observateurs extérieurs. En 2024, par exemple, Harrison Butker, joueur des Kansas City Chiefs, est intervenu lors de la cérémonie de remise des diplômes du Benedictine College et a encouragé les femmes à devenir femmes au foyer.

Les cérémonies de remise des diplômes et la liberté d’expression

Ce qui nous ramène à Morton Schapiro.

« J’ai présidé 28 cérémonies de remise des diplômes en tant que président d’université et doyen », a écrit Schapiro dans un message adressé aux étudiants de la faculté de droit de Georgetown. « Je considère que ces cérémonies sont avant tout destinées à célébrer les diplômés et ceux qui les ont soutenus. Je me réjouissais à l’idée de prononcer un discours sur l’humilité et la gratitude, mais je ne souhaite pas que ma présence détourne l’attention de cette journée de fête. »

L’humilité et la gratitude font souvent défaut durant cette « saison des désinvitations ». En 2017, Drew Gilpin Faust, alors présidente de l’Harvard University, semblait avoir conscience de ce manque lorsqu’elle a adressé un message en faveur de la liberté d’expression aux diplômés lors de son discours de remise des diplômes.

« Faire taire des idées ou se complaire dans une orthodoxie intellectuelle indépendante des faits et des preuves entrave notre accès à des idées nouvelles et meilleures, et nous empêche de rejeter pleinement et lucidement les mauvaises », avait-elle averti.

La saison des remises de diplômes met précisément cette mise en garde à l’épreuve. Comme le soulignait Faust : « Les universités doivent incarner l’idée que la vérité ne peut pas être simplement proclamée, mais qu’elle doit être établie — par l’argumentation raisonnée, l’examen critique et parfois même par des remises en question inconfortables qui constituent le fondement même de la recherche de la vérité. »

The Conversation

Austin Sarat ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les cérémonies de remise des diplômes, dernières victimes de la polarisation politique sur les campus américains – https://theconversation.com/les-ceremonies-de-remise-des-diplomes-dernieres-victimes-de-la-polarisation-politique-sur-les-campus-americains-283911

La remise des diplômes, dernière victime de la polarisation politique sur les campus américains

Source: The Conversation – in French – By Austin Sarat, William Nelson Cromwell Professor of Jurisprudence and Political Science, Amherst College

Les universités ont longtemps considéré les cérémonies de remise des diplômes comme un moment de rassemblement au-delà des clivages politiques. Joshua Hoehne/unsplash, CC BY

Entre 2000 et 2024, l’organisation de défense de la liberté d’expression FIRE a recensé 345 tentatives de désinvitation d’orateurs pour des remise des diplômes aux États-Unis. Un phénomène qui illustre la difficulté croissante des universités à concilier diversité des opinions et sensibilité politique des campus.


Aux États-Unis, prononcer un discours de remise des diplômes à l’université était autrefois considéré comme un honneur particulier. Les intervenants se tenaient derrière un pupitre, vêtus de la traditionnelle toge et du mortier universitaires, et adressaient aux diplômés des conseils de vie et des paroles inspirantes au moment où ils s’apprêtaient à entrer dans une nouvelle étape de leur existence.

Aujourd’hui, toutefois, prendre la parole lors d’une cérémonie de remise des diplômes comporte des risques considérables, comme l’a récemment constaté Morton Schapiro, ancien président de l’université Northwestern. Celui-ci devait prononcer le discours de fin d’études du Georgetown University Law Center le 17 mai 2026, mais a annoncé le 6 mai qu’il ne participerait finalement pas à l’événement.

Des étudiants de la faculté de droit de Georgetown avaient protesté contre cette invitation et lancé une pétition pour qu’elle soit annulée, invoquant ce qu’ils décrivaient comme les « opinions controversées, sionistes et nuisibles » de Schapiro. Les étudiants faisaient notamment référence à une tribune dans laquelle Schapiro exprimait son soutien à Israël et au peuple juif quelques jours après les attaques du Hamas du 7 octobre 2023, qui ont fait 1 200 morts.

Schapiro est loin d’être un cas isolé. Ce n’est pas un hasard si l’organisation de défense de la liberté d’expression FIRE qualifie la période précédant les cérémonies de remise des diplômes universitaires de « saison des désinvitations », ou disinvitation season.

Au cours des deux dernières décennies, de nombreuses universités à travers les États-Unis ont retiré leurs invitations à des personnalités chargées de prononcer les discours de remise des diplômes après que des étudiants ont protesté contre leur venue. Dans d’autres cas, les intervenants eux-mêmes ont renoncé à participer à pareil événement après la mobilisation d’étudiants opposés à leur prise de parole.

En tant que politiste ayant travaillé sur le Premier Amendement de la Constitution américaine et sur la liberté d’expression sur les campus universitaires, je vois dans l’annulation de la venue de Morton Schapiro à Georgetown un exemple d’un phénomène plus large : la difficulté persistante à accepter la confrontation avec des points de vue divergents, même au moment de célébrer l’obtention d’un diplôme.

Certains étudiants ne souhaitent entendre, lors de leur remise de diplôme, que des intervenants partageant leurs convictions. Ils exercent ce que les spécialistes du droit de la liberté d’expression appellent un « veto du chahuteur » (« heckler’s veto »), c’est-à-dire une situation dans laquelle la réaction – ou la réaction anticipée – du public suffit à empêcher une personne de prendre la parole. La liberté d’expression passe alors au second plan, et la cérémonie de remise des diplômes se réduit à un exercice de conformité idéologique.

Cela n’a pas toujours été ainsi

La première cérémonie universitaire de remise des diplômes aux États-Unis a eu lieu en 1642, lorsque le Harvard College a organisé une cérémonie pour honorer ses neuf diplômés. Les étudiants étaient accompagnés de plusieurs des personnalités les plus éminentes de la colonie de la baie du Massachusetts, parmi lesquelles le gouverneur John Winthrop et son adjoint John Endicott, venus assister à l’événement.

Aucun discours de remise des diplômes n’était alors prévu. Au contraire, chaque diplômé prenait lui-même la parole et mettait en démonstration le fruit de son éducation classique en s’exprimant en latin et en anglais.

À partir du milieu du XIXe siècle, les cérémonies universitaires commencèrent à attirer sur les campus des personnalités extérieures reconnues, invitées à prononcer un discours devant les diplômés.

En 1837, par exemple, le poète et essayiste Ralph Waldo Emerson s’adressa aux diplômés de la société Phi Beta Kappa de Harvard University et lança un vibrant appel aux étudiants et intellectuels américains pour qu’ils mettent fin à ce qu’il appelait « notre long apprentissage auprès du savoir d’autres nations ».

En 1881, James A. Garfield devint le premier président américain en exercice à prononcer un discours de remise des diplômes, à l’occasion d’une cérémonie organisée à la United States Naval Academy, à Annapolis, dans le Maryland.

Vingt-quatre ans plus tard, le président Theodore Roosevelt prit la parole lors de la première cérémonie de remise des diplômes de Clark University, à Worcester, dans le Massachusetts. Il déclara alors à son auditoire : « J’ai toujours été profondément convaincu qu’il en va d’une nation comme d’un individu : les plus grands bâtisseurs doivent aussi être de grands rêveurs. »

Depuis lors, d’autres présidents ont utilisé leurs discours de remise des diplômes pour annoncer d’importantes initiatives politiques ou des accords majeurs, notamment en matière de politique étrangère.

En 1963, le président John F. Kennedy annonça aux étudiants diplômés de l’American University que les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Union soviétique allaient entamer des négociations visant à interdire les essais nucléaires.

Deux ans plus tard, le président Lyndon B. Johnson profita du discours de remise des diplômes de l’université Howard pour annoncer le lancement d’une vaste initiative destinée à lutter contre les inégalités socio-économiques pénalisant les Afro-Américains.

À l’époque, les interventions de Kennedy, de Johnson ou d’autres personnalités de premier plan invitées à prononcer un discours de remise des diplômes ne suscitaient ni controverse majeure ni mouvement de protestation, contrairement à ce que l’on observe depuis quelques décennies.

L’orateur, un paratonnerre

Mais cette époque est révolue. Les temps ont changé.

Selon les estimations de FIRE, entre 2000 et 2024, on a recensé 345 tentatives de désinvitation d’orateurs pour des remise de diplômes. Nombre des personnalités visées par ces campagnes ont finalement renoncé à participer aux cérémonies.

Des cas de désinvitation d’intervenants se sont produits aussi bien dans de petits établissements privés que dans de grandes universités publiques. Dans bien des cas, l’annulation de l’invitation est précédée de pétitions et de manifestations organisées aussi bien par des militants conservateurs que progressistes.

Par exemple, en 2019, l’ancien sénateur démocrate du Nebraska Bob Kerrey s’est retiré de son rôle d’orateur de remise des diplômes à l’Creighton University. Cette décision est intervenue après que le Parti républicain du Nebraska eut dénoncé ses votes favorables au droit à l’avortement.

En 2024, Dickinson College a annulé l’invitation adressée à Michael Smerconish pour son discours de remise des diplômes. Cette décision faisait suite à une tribune étudiante rappelant que, vingt ans plus tôt, Smerconish avait déclaré que, « pour assurer la sécurité de l’Amérique, la TSA devrait cibler délibérément les Arabes et les musulmans lors des contrôles, car ils ressemblent aux auteurs des précédents attentats terroristes ».

« Quelqu’un comme Mike Smerconish représente-t-il d’une quelconque manière les réussites et les aspirations des étudiants de Dickinson ? Si Dickinson aime réellement ses étudiants et les valorise, ne devrait-elle pas les honorer avec une personnalité qui reflète cet attachement ? », écrivaient les signataires dans leur tribune. Des manifestations ont suivi, et le président de l’établissement a finalement cédé à la pression.

En 2025, l’écrivain Salman Rushdie a renoncé à prononcer le discours de remise des diplômes du Claremont McKenna College, à Claremont, en California, après que des membres de la Muslim Student Association ont demandé à l’université de retirer son invitation. Ils reprochaient à Rushdie, qui se définit lui-même comme un « athée intransigeant », de « dénigrer une communauté religieuse mondiale » dans ses écrits et ses prises de parole publiques.

Lors d’un discours de remise des diplômes prononcé en 2015 à l’Emory University, il avait notamment déclaré : « J’ai parfois l’impression que nous vivons à une époque d’une grande crédulité. Les gens semblent prêts à croire à peu près n’importe quoi. Dieu, par exemple. »

Ces dernières années, la guerre entre Israël et le Hamas dans la bande de Gaza a en effet alimenté de nombreuses controverses autour des cérémonies de remise des diplômes et conduit à plusieurs annulations d’invitations, en raison des positions prises par certains intervenants sur le conflit.

Dans le même temps, plusieurs orateurs ont prononcé des discours jugés controversés, voire offensants, par certains diplômés et observateurs extérieurs. En 2024, par exemple, Harrison Butker, joueur des Kansas City Chiefs, est intervenu lors de la cérémonie de remise des diplômes du Benedictine College et a encouragé les femmes à devenir femmes au foyer.

Les cérémonies de remise des diplômes et la liberté d’expression

Ce qui nous ramène à Morton Schapiro.

« J’ai présidé 28 cérémonies de remise des diplômes en tant que président d’université et doyen », a écrit Schapiro dans un message adressé aux étudiants de la faculté de droit de Georgetown. « Je considère que ces cérémonies sont avant tout destinées à célébrer les diplômés et ceux qui les ont soutenus. Je me réjouissais à l’idée de prononcer un discours sur l’humilité et la gratitude, mais je ne souhaite pas que ma présence détourne l’attention de cette journée de fête. »

L’humilité et la gratitude font souvent défaut durant cette « saison des désinvitations ». En 2017, Drew Gilpin Faust, alors présidente de l’Harvard University, semblait avoir conscience de ce manque lorsqu’elle a adressé un message en faveur de la liberté d’expression aux diplômés lors de son discours de remise des diplômes.

« Faire taire des idées ou se complaire dans une orthodoxie intellectuelle indépendante des faits et des preuves entrave notre accès à des idées nouvelles et meilleures, et nous empêche de rejeter pleinement et lucidement les mauvaises », avait-elle averti.

La saison des remises de diplômes met précisément cette mise en garde à l’épreuve. Comme le soulignait Faust : « Les universités doivent incarner l’idée que la vérité ne peut pas être simplement proclamée, mais qu’elle doit être établie — par l’argumentation raisonnée, l’examen critique et parfois même par des remises en question inconfortables qui constituent le fondement même de la recherche de la vérité. »

The Conversation

Austin Sarat ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La remise des diplômes, dernière victime de la polarisation politique sur les campus américains – https://theconversation.com/la-remise-des-diplomes-derniere-victime-de-la-polarisation-politique-sur-les-campus-americains-283911