Une méthode innovante pour détecter l’Alzheimer de manière précoce, grâce à l’analyse du langage et à l’IA

Source: The Conversation – in French – By Sylvie Ratté, Professeure titulaire en Génie logiciel et des TI, École de technologie supérieure (ÉTS)

L’analyse du langage permet d’identifier précocement les signes de déclin cognitif. Un projet en cours pourrait transformer la prise en charge de la maladie d’Alzheimer.


Pour améliorer le dépistage précoce de cette maladie neurodégénérative qui touche le tiers des personnes âgées de 80 ans et plus au Canada, mon équipe de recherche et moi, à l’ÉTS, cherchons à élaborer une méthode innovante basée sur l’intelligence artificielle (IA). Notre approche, non invasive et accessible, repose sur l’analyse du langage des patients.


Cet article fait partie de notre série La Révolution grise. La Conversation vous propose d’analyser sous toutes ses facettes l’impact du vieillissement de l’imposante cohorte des boomers sur notre société. Manières de se loger, de travailler, de consommer la culture, de s’alimenter, de voyager, de se soigner, de vivre… découvrez avec nous les bouleversements en cours, et à venir.


Le langage comme indicateur de troubles cognitifs

L’un des premiers signes de la maladie d’Alzheimer est la modification subtile du langage. Les personnes peuvent, par exemple, avoir du mal à trouver leurs mots, utiliser des pronoms à la place de noms ou multiplier les pauses. L’expression de leurs idées est moins dense.

Une première étude sur le sujet a procédé à une analyse manuelle des écrits autobiographiques de religieuses âgée dans la vingtaine. Elle a conclu que la densité des idées exprimées était un bon prédicteur de la maladie d’Alzheimer, même si la maladie se présentait 50 ans plus tard.

L’outil que nous avons conçu analyse ces indices linguistiques avec un test simple : la description d’images. Ce test fait partie de l’outil diagnostique BDAE (Boston Diagnostic Aphasia Examination). Il consiste à demander au patient de décrire une image. Ce test permet d’évaluer divers aspects du langage oral. La figure suivante présente une des images utilisée.

Cookie Theft Image
Une image utilisée lors de l’application du Boston Diagnostic Aphasia Examination pour l’évaluation du langage.
CC BY-NC

Cette approche nous permet de mesurer la richesse lexicale, la complexité syntaxique et les marqueurs d’hésitation, autant de signes précurseurs du déclin cognitif.

Nos travaux montrent qu’en analysant les changements subtils dans la structure du discours, nous pouvons identifier jusqu’à 85 % des patients atteints d’Alzheimer, même à un stade très précoce.

Une solution de rechange aux outils cliniques traditionnels

Contrairement aux méthodes classiques de diagnostic, qui reposent souvent sur des tests cognitifs (qui incluent notamment ceux de description d’images) ou des techniques d’imagerie lourdes et coûteuses, notre approche permet une détection accessible et un suivi fréquent.

Actuellement, les tests cliniques de description d’image exigent une évaluation manuelle des réponses des patients, ce qui est long et imprécis. Les cliniciens doivent retranscrire mot pour mot les réponses des patients, ce qui est une tâche pratiquement impossible dans un cadre hospitalier.

Avec notre technologie, nous automatisons cette étape et extrayons des centaines de caractéristiques du langage pour affiner l’analyse.

Notre procédé permet non seulement de détecter la maladie, mais aussi de suivre son évolution et d’analyser l’effet des traitements. Nos outils peuvent mesurer les progrès des patients au fil du temps, ce qui est essentiel pour évaluer l’efficacité des traitements.

Des défis techniques et éthiques à relever

Malgré les avancées prometteuses, l’intégration de l’IA dans le domaine médical pose encore des défis.

Un des enjeux majeurs est l’acceptabilité par les professionnels de la santé et les patients. Il faut non seulement prouver l’efficacité de ces outils, mais aussi rassurer quant à la protection des données personnelles et l’éthique de leur utilisation.

De plus, l’analyse du langage repose sur des algorithmes qui doivent être entraînés sur des bases de données représentatives. Nous devons nous assurer que notre modèle fonctionne pour des personnes de différentes origines linguistiques et socioculturelles. Dans le cadre de notre recherche, nous nous assurons de collecter des données diversifiées au Canada mais aussi en Équateur et au Mexique.

Un programme (ou un logiciel) classique fonctionne sur la base d’un processus logique dans lequel s’enchaîne un ensemble d’instructions qui traite les données d’entrée pour produire un résultat en sortie.

L’IA utilise des données autrement : elle s’en sert pour y détecter des patrons récurrents. Le processus est similaire pour une autre IA qui détecterait d’autres types de problèmes. Seules les données changent. Si celles-ci ne sont pas assez variées, l’IA se collera à cette réalité, ce qui peut engendrer des biais culturels ou linguistiques et nuire à la fiabilité des diagnostics.

Ainsi, dans une de nos expériences, l’IA n’était pas adaptée au fait qu’à une certaine époque, les femmes portaient souvent des tabliers dans la cuisine. Bien que ce mot s’avère très pertinent pour évaluer la qualité des descriptions, l’IA avait évacué ce mot, car il n’apparaissait pas avec suffisamment de fréquence.

L’autre problème rencontré concerne la qualité des IA intermédiaires utilisées pour transformer le signal de la parole en texte écrit (transcriptions). Les IA qui résolvent cette transformation sont moins performantes pour le français (et plus particulièrement le français parlé du Québec et du Canada en général) et encore moins pour l’espagnol.

Une technologie aux multiples applications

Les implications de cette recherche dépassent le cadre de la maladie d’Alzheimer. Nous travaillons également sur l’aphasie qui affecte la communication, tant dans la compréhension que dans le langage. Cette condition peut être le résultat d’un accident vasculaire cérébral ou un traumatisme crânien.

Notre équipe de recherche explore aussi l’utilisation de ces outils pour les enfants autistes non verbaux, qui apprennent souvent le langage différemment. Par exemple, nous avons constaté que certains de ces enfants acquièrent une langue grâce à l’exposition à des vidéos sur YouTube, ce qui ouvre de nouvelles pistes d’exploration sur l’apprentissage du langage.

Ces travaux s’inscrivent dans une perspective plus large visant à mieux comprendre les liens entre langage et cognition. L’intelligence artificielle nous permet d’extraire une quantité d’informations que l’humain ne pourrait pas analyser à grande échelle. L’objectif final est de développer des outils adaptés aux besoins des cliniciens et des patients, pour améliorer leur qualité de vie.

Un avenir où IA et santé convergent

L’intégration de cette technologie dans les pratiques médicales pourrait révolutionner la prise en charge des troubles cognitifs. Notre but est de rendre ces outils accessibles à tous, sans que cela requière du matériel sophistiqué.

Cette approche pourrait ainsi permettre une détection précoce et un suivi plus personnalisé, bénéficiant à des millions de patients partout dans le monde.


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En combinant l’IA et les sciences cognitives, notre équipe de recherche pave la voie à une médecine plus prédictive, mieux adaptée aux besoins des patients et plus efficace dans la lutte contre les maladies neurodégénératives.

Bien que nous soyons encore au début de cette révolution technologique, les avancées actuelles montrent déjà un potentiel considérable. En rendant ces outils accessibles, nous espérons transformer la manière dont nous abordons le diagnostic et le suivi des troubles du langage.

En parallèle, notre équipe travaille déjà à de nouvelles collaborations avec des établissements médicaux pour tester ces technologies en milieu clinique.

Nous espérons qu’à terme, nos outils puissent être intégrés directement dans les protocoles de soins, afin d’offrir un suivi plus précis et adapté aux besoins individuels des patients.

La Conversation Canada

Sylvie Ratté a reçu des financements du CRSNG et de MITACS.

ref. Une méthode innovante pour détecter l’Alzheimer de manière précoce, grâce à l’analyse du langage et à l’IA – https://theconversation.com/une-methode-innovante-pour-detecter-lalzheimer-de-maniere-precoce-grace-a-lanalyse-du-langage-et-a-lia-254338

Crèches, écoles… les bâtiments publics au défi d’un nettoyage moins polluant

Source: The Conversation – France (in French) – By Guillaume Christen, Maître de conférences à l’Université de Strasbourg, docteur en sociologie de l’environnement, Université de Strasbourg

Les biocides utilisés dans les produits de nettoyage, en particulier pour la désinfection des bâtiments publics, participent à la pollution de l’eau. Pourtant, des alternatives existent, mais faire évoluer les pratiques est difficile. En cause, la méconnaissance des risques au sein de la filière ainsi que l’organisation du travail actuelle.


Nous manipulons au quotidien des produits contenant des biocides, par exemple pour l’entretien de la maison, l’hygiène personnelle, la lutte contre les nuisibles, etc. En milieu urbain, leur utilisation s’est diffusée dans de nombreuses activités : construction, nettoyage, entretien des espaces verts, etc. On y recourt, par exemple, pour la protection des revêtements de façade afin de lutter contre les mousses et moisissures ou dans des usages domestiques tels que l’hygiène et l’entretien des bâtiments (sols, sanitaires…).

Or, l’utilisation de ces substances contribue à une dégradation de la qualité des eaux. Les solutions envisagées privilégient généralement un traitement des micropolluants après usage. Toutefois, les stations d’épuration ne retiennent que partiellement les molécules polluantes.

Ce constat invite à repenser les usages et à étudier la possibilité d’une réduction à la source. Mais renoncer aux biocides n’est pas une évidence. En effet, il s’agit d’un enjeu environnemental mal identifié par la population. Il requiert aussi des changements de pratiques susceptibles de se heurter à des formes d’inertie.

La question du renoncement aux biocides pour la désinfection (bactéricides, virucides, fongicides) est particulièrement sensible. C’est encore plus vrai dans les secteurs de la petite enfance et de la maintenance de bâtiments municipaux.

Les pratiques en place pour nettoyer les bâtiments publics

Pour comprendre ces enjeux, nous avons mené une enquête sociologique à l’échelle de l’eurométropole de Strasbourg. Celle-ci se fonde sur une trentaine d’entretiens semi-directifs réalisés auprès de la chaîne des acteurs du secteur du nettoyage, en particulier le personnel d’entretien, les responsables techniques et les fournisseurs.

Nous nous sommes appuyés sur l’idée d’une réduction des biocides à la source, à partir du concept de « redirection écologique ». Il ne s’agit pas de simplement optimiser les pratiques existantes, mais bien d’abandonner l’utilisation de certains produits susceptibles de contenir des biocides nocifs.

Dans l’enquête, nous avons cherché à comprendre comment les professionnels de la filière du nettoyage peuvent innover différemment, en utilisant moins de produits chimiques, soit en considérant des alternatives comme la désinfection à la vapeur, soit en privilégiant des composés plus naturels tels que l’acide lactique.




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Des micropolluants omniprésents, en particulier les ammoniums quaternaires

Les biocides, dont l’étymologie désigne l’action de neutraliser « les vivants indésirables », sont qualifiés de « micropolluants » en raison de leur faible concentration dans les systèmes aquatiques urbains. Bien que présents en petite quantité, leur impact toxicologique notable sur l’environnement et la santé humaine nécessite notre attention.

Les sources sont, en effet, nombreuses : traitements antibiotiques, PFAS, peintures de façade ou encore désinfectants domestiques, objet de notre propos.

Afin d’assurer la désinfection de certaines surfaces (sols, tables, sanitaires, points de contact), professionnels et particuliers ont recours à l’utilisation de biocides nommés « ammoniums quaternaires » (ou « QUATS »). Or, leur persistance dans l’environnement est préoccupante. Bien qu’il existe d’autres méthodes de désinfection (acide lactique, nettoyage à la vapeur), l’usage de QUATS est la pratique dominante, en partie en raison de leur utilisation reconnue dans le milieu médical. S’il n’est pas possible de quantifier le volume de QUATS introduits dans l’environnement, leur prédominance dans les usages en fait un sujet de santé environnementale, dans une démarche One Health).

Le nettoyage étant une compétence municipale, une commune peut renoncer à l’usage de ces composés. Toutefois, le risque « biocide » est mal identifié par les différents acteurs de la chaîne, ce qui complique sa transmission vers les agents d’entretien qui les manipulent au quotidien.

Un risque invisibilisé par l’« effet de filière »

Il existe en effet un « effet de filière » qui entraîne la délégation de la confiance à des acteurs spécialisés. Cela se traduit par une mise à distance, pouvant être à l’origine d’une « capacité empêchée » des professionnels à formuler une préoccupation environnementale quant à l’usage d’un produit.

Cela se manifeste par une méconnaissance de la composition des produits utilisés, tout au long de la chaîne d’acteurs. Cette perte de savoir s’observe dès les fournisseurs, incapables de transmettre l’information aux responsables techniques et eux-mêmes aux agents. Après usage, les eaux contenant les produits de nettoyage sont collectées et traitées en stations d’épuration. Leur gestion discrète invisibilise le devenir des eaux de nettoyage et la compréhension courante de l’enjeu.

Dans ce contexte, les services techniques de nettoyage, notamment ceux des municipalités, ne font pas de la composition du produit un critère de choix. Ils font confiance aux fournisseurs-producteurs, explique un coordinateur des agents d’entretien d’un établissement scolaire :

« Nous, on est l’utilisateur, on n’est pas le fabricant, donc nous, on arrive à la fin de la chaîne. Nous, on arrive, on dit : “Moi, je veux un produit pour nettoyer.” Après c’est lui, le concepteur, qui dit : “Bah, voilà pour cette tâche, il faut tel grammage, il faut ceci, cela.” Moi, ça, ce n’est pas mon souci. »

Acteurs clés de la filière, fabricants et fournisseurs interviennent dans la définition des pratiques de nettoyage. Ces derniers vendent non seulement des produits d’entretien, mais aussi les préconisations d’application (le type de surface, la fréquence d’utilisation, la préparation, le dosage pour dilution ou encore la méthode de nettoyage), que les agents d’entretien respectent.

Les professionnels perdent ainsi la « trace » et la « mémoire » de la composition chimique des produits d’entretien ainsi que de leurs impacts possibles sur les milieux.

Des alternatives à s’approprier

Désinfecter avec des biocides nocifs (QUATS) n’est pourtant pas inéluctable. L’acide lactique et la vapeur sont deux alternatives déjà utilisées par certains professionnels engagés dans une démarche écologique plus générale. Elles incarnent l’idée d’innover par le « retrait » en incitant à « faire sans » (vapeur) ou « avec moins » (acide lactique).

Ces alternatives qui innovent sans apporter de technologie supplémentaire peinent toutefois à susciter la confiance, dans un contexte où l’innovation technique apparaît comme la clé de lecture légitime. Ces réticences s’expliquent par le fait que l’efficacité est le critère principal servant à juger de la qualité d’un protocole de nettoyage. Or, selon le cercle de Sinner, cette efficacité dépend de quatre facteurs : le temps d’application, l’action mécanique (AM), la température et la chimie utilisée.

Le cercle de Sinner permet de décrire les différentes solutions de nettoyage, en fonction du rôle qu’y jouent quatre composantes : le temps, l’action mécanique, la température et la chimie.
ManonM12/Wikimédia

L’utilisation d’une chimie moins « agressive » se traduit par une augmentation d’au moins un des trois autres facteurs. Ce qui entraîne la modification des pratiques historiques ou même de l’organisation du travail (planning horaire, achat de machines). En d’autres termes, pour nos interlocuteurs, simplifier la chimie du nettoyage revient à complexifier l’organisation quotidienne, freinant l’adhésion aux alternatives.

Le renoncement aux biocides pour l’hygiène suppose de cerner les principaux acteurs impliqués, leur niveau de conscience des impacts (notamment sur la santé et sur l’eau) et les obstacles à l’utilisation d’alternatives. Retrouver des eaux urbaines de qualité et sans pollution est aussi un enjeu d’adaptation dans un contexte de crise écologique : leur réemploi constitue un levier majeur face aux aléas climatiques, par exemple lors des canicules et sécheresses.


ReactiveCity est financé par le programme Interreg VI Rhin supérieur. La recherche associe des chercheurs du département d’hydrologie de l’Université Albert-Ludwig de Fribourg-en-Brisgau (Allemagne), du Groupe de travail sur l’écotoxicologie fonctionnelle aquatique (Université de Coblence-Landau), de l’Institut de chimie durable et de chimie de l’environnement (Université de Leuphana Lüneburg), de l’Institut Terre et environnement de Strasbourg (Ites, porteur du projet) ainsi que du laboratoire Sociétés, acteurs, gouvernement en Europe (Université de Strasbourg).

The Conversation

Guillaume Christen a reçu des financements de l’Union européenne dans le cadre du projet Interreg 6 Rhin supérieur « ReactiveCity : vers une ville pro-active sans biocides » (sept. 2023 – août 2027).

Louise Negri a reçu des financements de l’Union européenne dans le cadre du projet Interreg 6 Rhin supérieur « ReactiveCity : vers une ville pro-active sans biocides » (sept. 2023 – août 2027).

Philippe Hamman a reçu des financements de l’Union européenne dans le cadre du projet Interreg 6 Rhin supérieur « ReactiveCity : vers une ville pro-active sans biocides » (sept. 2023 – août 2027).

ref. Crèches, écoles… les bâtiments publics au défi d’un nettoyage moins polluant – https://theconversation.com/creches-ecoles-les-batiments-publics-au-defi-dun-nettoyage-moins-polluant-278630

Hongrie : les clés du triomphe électoral de Péter Magyar

Source: The Conversation – France in French (3) – By Renata Varga, Maitresse de conférences en sciences de l’information et de la communication, Université de Lille

La victoire écrasante du parti Tisza aux récentes élections législatives marque un tournant historique en Hongrie et la fin de seize ans d’hégémonie du Fidesz de Viktor Orban. Ce succès repose sur la capacité de Péter Magyar à fédérer un électorat hétérogène, grâce à une stratégie combinant mobilisation de terrain, communication numérique et récit politique mobilisateur. Son leadership hybride, mêlant incarnation personnelle et crédibilité programmatique, a permis de transformer une dynamique d’opposition en majorité constitutionnelle.


La victoire du parti Tisza (Respect et liberté) aux législatives du 12 avril 2026 face au Fidesz de Viktor Orban a été sans appel. Porté par une participation record de 79,56 %, Tisza a obtenu une majorité constitutionnelle de 141 sièges sur 199, tandis que l’alliance Fidesz-KDNP s’effondrait à 52 sièges. Ce mandat exceptionnel lui confère la légitimité nécessaire pour réviser la Constitution, démanteler le système illibéral et rétablir les conditions d’un fonctionnement démocratique fondé sur l’équilibre des pouvoirs.

Ce résultat est d’autant plus remarquable que le Fidesz semblait indétrônable. Le système électoral avait été conçu pour favoriser son maintien au pouvoir ; les médias, sous son contrôle, diffusaient la propagande gouvernementale, dénigrant systématiquement l’opposition ; enfin, le Fidesz fonctionnant en mode « parti-État », les ressources financières publiques ont été massivement mobilisées en sa faveur durant la campagne. À l’inverse, Tisza, formation récente, ne disposait d’aucun financement public.

Agréger un vote anti-régime

Cette large victoire s’explique par la rencontre, au moment opportun – dans un contexte de crise politique et morale –, entre, d’une part, une forte attente de l’électorat d’opposition et, d’autre part, l’ambition, le talent et l’engagement hors norme de Péter Magyar, président du parti Tisza.

Magyar est parvenu, en à peine deux ans, à construire ex nihilo un parti-mouvement et à fédérer un électorat d’opposition hétérogène autour d’un objectif commun de changement de régime.

Ce ralliement s’est opéré au prix d’une mise entre parenthèses des clivages idéologiques traditionnels. Malgré un positionnement revendiqué à droite, son succès tient avant tout à sa capacité à agréger, dans le contexte d’un régime illibéral, des électeurs aux orientations diverses, y compris de gauche, tout en refusant toute alliance avec les anciens partis d’opposition. Un choix stratégique qui s’est révélé payant.

Au-delà de cette dynamique, Magyar a su enrôler dans son projet de transformation politique des citoyens désireux de changement et prêts à construire une véritable « communauté Tisza », avec 50 000 bénévoles-activistes implantés localement. Il s’est aussi entouré d’une excellente équipe de campagne.

Un travail de terrain intense

La principale force de Péter Magyar réside dans sa capacité de mobilisation et d’occupation de l’espace public. Pendant près de deux ans, il a sillonné le pays, multipliant les déplacements et les rencontres locales. Il est allé chercher des voix aussi bien dans les grandes villes que dans les zones rurales, y compris dans les bastions historiques du Fidesz, sans hésiter à s’exposer dans des contextes hostiles.

La vieille camionnette à plateau de Tisza, une Ford Transit customisée à la bombe aux couleurs nationales sur laquelle il sautait pour prononcer ses discours dans les villages, est devenue légendaire. Cette présence continue et son accessibilité lui ont permis de construire une relation de proximité avec l’électorat.

L’intensité de son travail se mesure à la cadence de ses meetings en fin de campagne. Durant le dernier mois, il en a tenu 108, dont 27 durant les cinq jours précédant l’élection, atteignant jusqu’à sept événements par jour – certains, dès 7 heures du matin.

Stratégie numérique efficace

La présence sur le terrain de Magyar a été amplifiée par une utilisation intensive des réseaux socionumériques, l’autre pilier de sa stratégie de communication. Maîtrisant les codes propres à ces plateformes, il s’est adressé efficacement à des publics différenciés, notamment aux jeunes.

Magyar s’est principalement appuyé sur ses comptes officiels, en particulier sur son compte Facebook – réseau largement dominant en Hongrie –, dont il assurait lui-même la gestion. Sa chaîne YouTube centralisait ses contenus vidéo, avec un recours fréquent aux formats en direct. En parallèle, son activité sur TikTok visait à toucher un public jeune et à construire une image plus informelle, proche des codes des influenceurs ; certaines de ses vidéos y ont dépassé le million de vues.

La diffusion en direct de ses meetings a donné à voir, en temps réel, l’ampleur de la mobilisation et l’enthousiasme suscité par le mouvement. Cette mise en visibilité a renforcé la dynamique militante, contribuant à transformer une présence locale en phénomène politique de portée nationale.

Cette stratégie numérique s’est révélée d’une efficacité redoutable. Magyar s’est imposé comme l’acteur le plus actif du paysage politique en ligne durant les deux années qui ont précédél’élection. Cela a favorisé la mobilisation des sympathisants de Tisza, dont l’activité s’est développée de manière largement organique, avec un niveau très élevé d’interactions et d’engagement.

Un récit symbolique rassembleur

Issu des rangs du Fidesz, Magyar maîtrise les codes et les ressorts de la communication de ses adversaires, qu’il s’est attaché, au cours de sa campagne, à retourner contre eux. Il a aussi élaboré un récit symbolique puissant, capable de concurrencer le récit dominant.

Son discours repose largement sur un usage stratégique des métaphores, empruntant à des registres variés pour dénoncer les dérives politiques et morales des représentants du pouvoir. Orban a ainsi été qualifié de « Don Corleone », de « vieil empereur », ou encore de « drôle de maître du palais carmélite [qui] se pavane dans son domaine à dix milliards de forints » (le forint est la monnaie nationale hongroise, NDLR), autant d’images destinées à frapper les esprits et à désacraliser la figure du pouvoir.

Le recours au folklore hongrois constitue un élément central de son récit. Il mobilise la figure de Döbrögi, un seigneur féodal cruel et cupide, pour incarner une élite prédatrice qui opprime le peuple. En miroir, il s’est identifié à Lúdas Matyi, le jeune berger rusé qui finit par triompher de l’injustice.

À l’instar d’Orban, Magyar puise dans la mémoire collective pour structurer son discours. Toutefois, là où Orban construit un récit fondé sur la menace, la peur et la défense d’une souveraineté assiégée, Magyar propose une narration tournée vers l’espoir et l’avenir. Cette opposition se traduit également dans le symbolisme architectural où les citoyens sont décrits comme des bâtisseurs plutôt que comme des soldats. La transformation politique est présentée comme un processus collectif, progressif, mais aussi comme un mouvement puissant et inéluctable.

Un leadership hybride

La force de Magyar tient à la nature hybride de son leadership. Son mouvement s’est d’abord construit autour d’une forte centralisation et d’une personnalisation assumée de la politique : durant de longs mois, sa campagne a pris la forme d’un véritable one-man-show, faisant de lui l’incarnation même du parti Tisza, au point que son image en est devenue indissociable.

Cependant, cette personnalisation ne s’est pas limitée à une posture de chef charismatique. Magyar a su lui adjoindre une crédibilité politique et institutionnelle, s’imposant comme figure d’autorité et se présentant comme un homme d’État en devenir. À côté de son récit symbolique, il a ancré sa campagne dans les réalités concrètes du pays, en mettant en lumière les dysfonctionnements affectant la vie quotidienne des Hongrois.

Ses déplacements sur le terrain ont joué un rôle central dans cette stratégie. Durant la canicule, il s’est rendu dans des hôpitaux, thermomètre à l’appui, pour dénoncer les conditions de travail du personnel soignant et l’état catastrophique du système de santé. En plein hiver, il a distribué du bois de chauffage aux populations les plus précaires. Il a également multiplié les visites dans des orphelinats afin d’alerter sur les défaillances de la protection de l’enfance, pourtant érigée en priorité par le gouvernement Fidesz.

Ce double registre – symbolique et pragmatique – constitue l’une des clés de son succès. D’un côté, Magyar projette un imaginaire collectif fondé sur la justice et la reconstruction ; de l’autre, il propose une offre politique structurée, élaborée avec l’appui d’experts et formalisée dans un programme détaillé, qui a contribué à rassurer. Ainsi, la victoire de Tisza s’explique par l’habileté communicationnelle de Péter Magyar et sa capacité à articuler incarnation personnelle, ancrage dans le réel et projection collective – symbolique d’une Hongrie heureuse et apaisée.

Action politique et popularité

Dès le lendemain des élections du 12 avril, Magyar s’est attelé à la tâche sans répit : conférences de presse internationales, interviews offensives dans les médias pro-Fidesz, échanges avec des dirigeants étrangers, négociations pour débloquer les fonds européens et constitution du futur gouvernement. Parallèlement, il multiplie les gestes symboliques de rupture : la séance inaugurale de l’Assemblée nationale et sa prise de fonction sont fixées au 9 mai, Journée de l’Europe, marquée par le retour symbolique du drapeau européen au Parlement.

Son usage stratégique des réseaux sociaux – auprès de ses 1,4 million d’abonnés sur Facebook – reste crucial avant sa prise de fonction officielle. Jonglant avec plusieurs figures de leader, il alterne habilement les registres. Il mêle annonces politiques et pression sur le pouvoir sortant, avec des appels à la démission du président de la République et d’autres figures clés ainsi que des alertes sur les destructions massives de documents dans les ministères et les transferts de fonds à l’étranger des oligarques proches d’Orban.

Il partage aussi des contenus plus personnels, comme un selfie à la salle de sport pour inciter les citoyens à l’activité physique à l’approche de l’été. Enfin, il excelle dans l’humour viral : lors d’une visite officielle au palais Sándor, apercevant Orban sur un balcon adjacent, il mime un geste iconique de Martin Scorsese et intitule la vidéo « Absolute Cinema », créant un mème devenu instantanément culte.

Dix jours après le scrutin, une enquête de l’Institut Medián révèle une avance importante de Tisza sur le Fidesz : un écart de 40 points, confirmant la popularité de Magyar, la confiance accordée au parti Tisza et l’ampleur du basculement politique en Hongrie.

The Conversation

Renata Varga ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Hongrie : les clés du triomphe électoral de Péter Magyar – https://theconversation.com/hongrie-les-cles-du-triomphe-electoral-de-peter-magyar-281822

Les « world models », lorsque l’intelligence artificielle apprend à comprendre le monde

Source: The Conversation – in French – By Julien Perez, Maître de conférences – IA et apprentissage machine, EPITA

Les systèmes d’intelligence artificielle générative, qui parlent si bien, ne comprennent pas encore le monde. De nouvelles méthodes physiques ou statistiques comme les world models, ou « modèles de monde », permettraient de les doter d’une forme de sens commun, qui leur servirait à mieux simuler la réalité et de mieux interagir avec elle.


Imaginez un enfant qui, après avoir vu une balle rouler derrière un canapé, sait instinctivement qu’elle continue d’exister et peut anticiper l’endroit précis où elle réapparaîtra. Cette capacité fondamentale, que la psychologie appelle la permanence de l’objet, constitue un socle de l’intelligence humaine. Nous ne nous contentons pas de réagir aux images qui frappent notre rétine ; nous simulons en permanence le futur dans notre esprit.

Aujourd’hui, l’intelligence artificielle tente de franchir ce cap décisif. Après l’ère des modèles capables de générer du texte, comme ChatGPT, ou des images, comme Midjourney, une nouvelle frontière se dessine avec les world models (« modèles de monde »). L’enjeu est de taille : il s’agit de doter les machines d’une forme de sens commun physique, spatial et logique pour qu’elles cessent d’imiter… et commencent enfin à comprendre.




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Ces modèles montrent d’ores et déjà des résultats prometteurs en laboratoire ou dans des environnements simulés. Néanmoins, leur maturité reste limitée et leur déploiement réel est encore restreint aujourd’hui.

Pourquoi les IA actuelles restent-elles en partie limitées ?

Les systèmes d’IA les plus célèbres aujourd’hui sont des modèles génératifs, à l’instar de Claude ou de ChatGPT. Ceux-ci excellent à prédire le mot suivant dans une phrase ou le pixel suivant dans une image, en s’appuyant sur des corrélations statistiques monumentales.

À partir de cette idée de base, les premières preuves mesurables de raisonnement et de bon sens fonctionnel ont été observées dans l’histoire de l’intelligence artificielle (IA). Cependant, comme le soulignent régulièrement des chercheurs du domaine, tels que Yann Le Cun, directeur scientifique d’AMI Labs ou Fei-Fei Li, directrice scientifique de Worldlabs, ces modèles n’ont pas de représentation interne cohérente de la réalité physique.

C’est ce qui explique notamment leurs fameuses hallucinations : un modèle de langage peut affirmer avec une assurance totale qu’un œuf de vache est un ingrédient de cuisine classique, simplement parce qu’il manipule des concepts sans comprendre pleinement les contraintes biologiques du monde réel. Pour dépasser ce stade de « perroquet stochastique » (« stochastique » désignant un phénomène ou un modèle qui intègre le hasard de manière structurée, comme un calcul de probabilités où l’imprévu devient une donnée clé), l’IA doit intégrer une architecture capable de modéliser les causes et les effets.

Cette ambition n’est pas nouvelle, mais elle bénéficie aujourd’hui d’un alignement technologique inédit. Dès 1943, le neuroscientifique Kenneth Craik suggérait déjà que le cerveau humain fonctionne en construisant des modèles de petite échelle de la réalité pour anticiper les événements. Ainsi, lorsque l’on traverse la rue, notre cerveau imagine d’avance la trajectoire des voitures pour savoir quand il est sûr de passer.

Ce qui a changé depuis, c’est que nous disposons de la puissance de calcul et des cadres mathématiques suffisants pour tester cette hypothèse à l’échelle de machines complexes. L’intérêt pour ces modèles a notamment explosé après les travaux pionniers de David Ha et Jürgen Schmidhuber, en 2018. Ils ont montré qu’une IA pouvait apprendre à conduire dans un environnement virtuel en s’entraînant presque exclusivement dans ses propres « rêves ». Ces « rêves » correspondent à une simulation interne, créée par l’IA elle-même, qui lui permet de tester différentes stratégies sans interagir avec le monde réel.

L’architecture des modèles de monde

Ces auteurs ont introduit la notion de « modèle de monde » : une représentation interne et structurée d’un environnement qui permet à un agent d’anticiper les conséquences de ses actions. Le modèle virtuel synthétise l’information observable pour construire une version abstraite et manipulable du monde réel, facilitant la planification, la simulation et la prise de décision, même dans des situations complexes ou incertaines. Sur le plan technique, un modèle de monde repose sur une mécanique de compression de l’information et de prédiction.

Plutôt que de se contenter d’identifier des objets comme « chat » ou « balle » après apprentissage, un modèle de monde apprend à représenter le monde de manière plus riche et structurée.

Dans un premier temps, le système observe d’énormes quantités de données et en extrait une représentation compacte des dynamiques essentielles, par exemple la trajectoire d’un objet, la rigidité d’une surface ou les interactions spatiales entre plusieurs éléments (la patte du chat qui joue avec la balle). Cette abstraction ne se limite pas à des labels : elle capture des régularités physiques et logiques du monde.

Dans un second temps, le modèle peut simuler des scénarios futurs en utilisant cette représentation (la balle passe sous un fauteuil et le chat essaye de la dégager). Ainsi, si l’agent doté du modèle de monde précédemment décrit envisage une action, elle peut prédire ses conséquences avant même de l’exécuter, dans un environnement potentiellement incertain ou bruité.

Autrement dit, contrairement à la simple classification statistique « ceci est un chat », le modèle de monde apprend une sorte de mini-simulation interne du monde, qui combine perception, compréhension spatiale et logique, et capacité à anticiper.

Ici, l’approche reste statistique, similaire à l’apprentissage par renforcement, mais sans recours direct à des modèles physiques explicites ; elle se fonde uniquement sur les régularités observées dans les données (les balles qui roulent sous les objets en ressortent ou y restent coincées). Cette distinction entre approches statistique et physique devient importante lorsqu’on aborde des environnements complexes et incertains, où les prédictions doivent intégrer la variabilité naturelle du monde réel.




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Plusieurs propositions récentes illustrent le potentiel de l’approche statistique des modèles de monde. Le modèle V-JEPA de Meta apprend, par exemple, à comprendre les interactions physiques complexes en regardant simplement des vidéos, sans aucun étiquetage humain. De son côté, Google DeepMind a récemment dévoilé Genie, une architecture capable de créer des mondes virtuels interactifs à partir d’une simple photographie, prouvant que la machine a assimilé auparavant les lois de la physique et de la perspective.

Des applications qui touchent la société

Les répercussions de cette technologie sont massives et dépassent largement le cadre de l’informatique théorique.

En robotique, par exemple, un agent équipé d’un modèle du monde pourrait apprendre à manipuler des objets fragiles ou à se déplacer dans un entrepôt encombré sans passer par des milliers d’heures d’essais physiques coûteux et risqués.

Dans le secteur des véhicules autonomes, des pionniers, comme Wayve, affirment utiliser des modèles du monde pour que les voitures anticipent les comportements difficiles à prévoir des piétons ou des autres conducteurs, là où les systèmes classiques se contenteraient de réagir avec un temps de retard.

Dans le domaine de la santé, les jumeaux numériques sont encore en phase d’exploration et servent à simuler comment une maladie pourrait évoluer en réponse à un traitement expérimental. Toutefois, ces modèles ne donnent pas des prédictions certaines : ils sont dits « probabilistes », ce qui signifie qu’ils reposent sur des calculs de probabilités. Autrement dit, ils estiment plusieurs évolutions possibles d’un patient (amélioration, stabilité, aggravation) et attribuent à chacune une chance de se produire, en fonction des données disponibles et de modèles statistiques. Par conséquent, ces simulations restent des estimations, et non des certitudes. Elles doivent donc être validées avec beaucoup de rigueur, en particulier lorsqu’elles concernent des traitements qui n’ont encore jamais été testés en conditions cliniques réelles.

Les progrès de l’IA nous amènent à repenser ce que signifie réellement « comprendre » et « anticiper » dans un monde complexe. À terme, explorer ces questions pourrait non seulement transformer la technologie, mais aussi notre manière d’appréhender la cognition et la créativité humaines.

Il est important de nuancer l’enthousiasme autour de ces modèles. En dépit des avancées, celles-ci demeurent pour l’instant à l’échelle de la recherche et du développement. Par exemple, dans la robotique et les véhicules autonomes, la majorité des applications sont encore à l’état de prototypes ou de pilotes contrôlés, souvent dans des environnements très structurés.

L’adoption à grande échelle nécessitera de surmonter des défis techniques et réglementaires majeurs, comme la robustesse face à des situations imprévues ou la sécurité dans des contextes réels complexes. Ainsi, ces modèles sont en phase d’expérimentation avancée, et non opérationnels partout et tout le temps – même si leurs perspectives restent très prometteuses.

The Conversation

Julien Perez est membre de bpifrance, directeur de la recherche en AI.

ref. Les « world models », lorsque l’intelligence artificielle apprend à comprendre le monde – https://theconversation.com/les-world-models-lorsque-lintelligence-artificielle-apprend-a-comprendre-le-monde-281055

République centrafricaine, changer l’allocation de l’aide étrangère au service du développement du pays

Source: The Conversation – in French – By Tim Glawion, Senior research fellow at the Arnold Bergstraesser Institut, Freiburg, Germany, University of Freiburg

La République centrafricaine figure non seulement parmi les pays les moins avancés du monde, mais aussi parmi ceux qui ne progressent presque pas. Pendant longtemps, cette tendance a été expliquée par son statut de « pays orphelin de l’aide ». Pourtant, au cours de la dernière décennie, le pays a vu son aide étrangère tripler sans pour autant parvenir à sortir significativement sa population de la pauvreté.

En analysant en profondeur les budgets nationaux et les allocations d’aide du pays au cours des dernières décennies, nous sommes parvenus à la conclusion que les priorités n’avaient pas été fixées là où elles auraient le plus profité à la population.

Nous sommes deux chercheurs issus de disciplines et d’horizons professionnels variés : un chercheur allemand spécialisé dans la comparaison des conflits et ayant plusieurs années d’expérience dans l’étude de la République centrafricaine et un universitaire centrafricain qui étudie son pays depuis plus d’une décennie sous l’angle anthropologique.

Ensemble, nous avons tâché de combler le fossé entre l’approche qualitative et l’approche quantitative et de mettre en relation les données concrètes relatives à la budgétisation et à l’aide au développement avec une compréhension de ce que ces chiffres signifient sur le terrain pour l’une des populations les plus pauvres du monde.

En effet, trouver des données sur la RCA n’est pas une mince affaire. Pour constituer l’ensemble de données sur les budgets nationaux, nous avons dû copier manuellement les informations issues de fichiers image contenant les budgets des années précédentes, chacun comptant plusieurs centaines de pages, dans un vaste tableau Excel. Nous avons ensuite tenté d’aligner, tant bien que mal, les variations de nomenclature d’une année à l’autre.

Nous nous sommes également rendus dans des milieux ruraux difficiles d’accès pour discuter avec les habitants de leurs moyens de subsistance. Puis, nous avons recoupé leurs témoignages avec des rapports sur les chiffres économiques et agricoles. Nos résultats contredisent le mythe tenace selon lequel la RCA serait un « orphelin de l’aide ». Ils montrent comment les secteurs publics essentiels de l’après-conflit ne sont soutenus que par l’aide extérieure, et comment cette externalisation a permis à l’État de se militariser.

Démystifier le mythe de l’« orphelin de l’aide »

Si la RCA a bénéficié d’un soutien étranger moindre dans les années 1990 et au début des années 2000, et que pendant cette période, son indice de développement humain a stagné à un niveau bas, le niveau de l’aide par rapport au revenu national brut du pays n’en a pas pour autant été inférieur à celui d’autres pays comparables.

En effet, la part de l’aide étrangère dans le budget national est passée de 25 % avant 2012 à 50 % depuis 2016. Ainsi, si la dépendance budgétaire a doublé après la crise, le mode de gouvernance reposant sur l’aide étrangère a une histoire bien plus longue. Loin d’être un « orphelin de l’aide », la gouvernance de la RCA a depuis son indépendance intégré des sources de financement étrangères importantes dans le secteur public et son budget.

Un terrain difficile pour des ministères fantômes

Si l’aide étrangère ne s’est pas démentie, la question est de savoir si elle a été allouée et utilisée à bon escient. Les affaires économiques pourraient sembler prioritaires après que le PIB a chuté d’un tiers pendant la guerre civile.

L’agriculture devrait occuper une place centrale dans un pays où plus de 80 % de la population en dépend. Les travaux publics, l’énergie et les affaires humanitaires pourraient s’avérer utiles, alors que les infrastructures sont minimales, que 88 % de la population vit sans électricité et que les besoins humanitaires sont gigantesques.

Nous avons examiné en détail les budgets ministériels et soustrait toute l’aide budgétaire étrangère affectée à des fins spécifiques, généralement pour de grands projets d’infrastructures. Nous avons ainsi calculé ce que nous appelons le budget « interne », c’est-à-dire celui sur lequel le gouvernement exerce réellement son emprise et qu’il peut utiliser pour diriger le pays. Ceci montre que de nombreux ministères chargés de tâches importantes dans un contexte post-conflit sont soutenus essentiellement par les allocations d’aide étrangère.

Même avec ces allocations, les ministères font souvent relativement peu, car la grande majorité de ces fonds externes est dépensée en infrastructures et en équipement. On voit ainsi des bureaux agricoles ou d’administration publique apparaître dans la capitale Bangui et à travers le pays, mais pas le personnel, la formation et le matériel nécessaires pour fournir réellement des services à la population.

Est-on en train de favoriser la militarisation de l’État ?

Si l’on examine l’évolution budgétaire globale de 2019 à 2024, on pourrait considérer que la situation s’améliore. Le budget de l’agriculture, pilier de l’économie dont dépendent plus de 80 % de la population pour leur subsistance et leur survie, est passé de 3 % à 9 % du budget national. Il est ainsi en bonne voie d’atteindre les 10 % promis par les gouvernements, tels que celui de la RCA, signataires de la Déclaration de Maputo.

Le budget de la Défense est passé de 8 % à 13 %, une hausse qui s’explique par la persistance du conflit interne : après une guerre civile de 2012 à 2015, des groupes rebelles et d’autodéfense continuent de contrôler des zones rurales et de se battre contre les forces étatiques et internationales.

Cependant, nous avons été stupéfaits, lorsque nous avons examiné en détail les budgets « internes », qui reflètent davantage les priorités propres au gouvernement national. Le budget de l’agriculture stagnait à un maigre 2 %, tandis que celui de la défense avait presque doublé, passant de 10 à 18 %.

En d’autres termes, en prenant en charge des domaines civils clés, les acteurs de l’aide étrangère, comme l’Union européenne, les Nations unies et la Banque mondiale, ont peut-être permis au gouvernement de concentrer ses propres fonds limités pour assurer son contrôle militaire du pays. Et malgré cela, d’anciennes pratiques de racket aux barrières routières persistent pour subsister, en raison du non-versement de leurs primes générales d’alimentation (PGA).

Que pouvons-nous faire ?

Nous pouvons continuer à suivre de près la situation en RCA et à écouter ce que la population, et non les élites, souhaite pour son avenir. Lorsque les acteurs étrangers répondent aux attentes des citoyens, la coopération devient productive et fructueuse. Ce que souhaite avant tout la population de la RCA, c’est la paix et le développement.

Mais ce que ces deux termes signifient, c’est ce que nous devons réévaluer à la lumière des voix des populations civiles. Les réponses sont multiples, mais beaucoup ont trait à l’agriculture, aux marchés locaux, à l’éducation, à la fourniture durable de l’eau et de l’électricité, à la réhabilitation durable des routes, à la réduction du coût de la vie et aussi à la réduction du nombre de personnes en armes.

Le point de départ du développement devrait être ce que les gens font actuellement – principalement de l’agriculture de subsistance – et s’orienter vers la réalisation de leurs aspirations. Celles-ci sont souvent ancrées dans le contexte local, comme l’accès aux marchés pour vendre leurs produits et acheter des provisions, la scolarisation de leurs enfants et la sécurité.

Le gouvernement devrait donc réévaluer de toute urgence ses priorités. Si la sécurité reste une exigence urgente et immédiate de la population, sa légitimité à long terme ne peut reposer que sur la fourniture de services et l’amélioration des conditions de vie des citoyens. En d’autres termes, le gouvernement devrait consacrer la majeure partie de ses fonds à l’éducation, à la santé et à l’agriculture, et embaucher davantage de personnes dans ces secteurs en leur offrant des salaires équitables.

Pour les bailleurs de fonds étrangers, cela implique de reconnaître la nature non capitaliste de nombreux objectifs de développement immédiats. L’agriculture de subsistance ne doit pas être monétisée à la hâte, et l’emploi dans le secteur public ne doit pas être présenté comme un fardeau pour les ressources publiques.

Les bailleurs de fonds et les organisations internationales doivent oser soutenir les organisations de la société civile qui ne font pas partie de leurs partenaires habituels, telles que les syndicats, les militants, les agriculteurs et les commerçants. Ce sont ces personnes qui tissent des liens entre les différents mondes économiques – et qui s’opposent au pouvoir lorsqu’il est détourné.

Elodie Schuler a contribué à la rédaction de cet article

The Conversation

This work was funded by the Deutsche Forschungsgemeinschaft (DFG, German Research Foundation) – project numbers 437386574 and 468208645 and by research conducted within a consultancy for the German Agency for International Cooperation (GIZ).

Marius Crépin Mouguia does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. République centrafricaine, changer l’allocation de l’aide étrangère au service du développement du pays – https://theconversation.com/republique-centrafricaine-changer-lallocation-de-laide-etrangere-au-service-du-developpement-du-pays-281603

Au Moyen Âge, les échecs ont créé un espace où la couleur de peau ne comptait pas

Source: The Conversation – in French – By Krisztina Ilko, Junior Research Fellow, Queens’ College and Affiliated Lecturer at the Faculty of History, University of Cambridge

La présence d’un joueur à la peau noire sur cette illustration du _Libro del axedrez, dados e tablas_ montre en quoi les échecs échappaient aux normes de représentation de l’époque.
« Libro del axedrez, dados e tablas »

Dans certains manuscrits médiévaux, des joueurs noirs et blancs s’affrontent sur l’échiquier dans un cadre d’égalité. Une iconographie surprenante qui montre comment les échecs pouvaient incarner un espace où la logique l’emportait sur les hiérarchies raciales.


Dans l’imaginaire médiéval européen, les représentations de la différence raciale étaient souvent très tranchées. Les personnes noires apparaissaient soit comme des figures exotiques et prestigieuses – saints ou souverains riches comme la reine de Saba –, soit comme des personnages dominés, jugés inférieurs aux chrétiens blancs. Pourtant, comme le montrent mes recherches, le jeu d’échecs offrait un autre regard : un espace où les joueurs pouvaient s’affronter d’égal à égal, quelle que soit leur couleur de peau.

Des éléments tirés du Libro de los juegos, sous-titré Libro de Axedrez, Dados e Tablas (Livre des échecs, des dés et des tables), un manuel de jeux réalisé pour le roi Alphonse X le Sage à Séville en 1283, ont renforcé cette idée. Le manuscrit contient 103 problèmes d’échecs, chacun accompagné d’un texte indiquant le vainqueur et d’une illustration. Ces images représentent une grande diversité de personnages, allant d’hommes juifs à des femmes musulmanes. On y voit aussi des joueurs asiatiques, blancs et noirs.

L’une des illustrations les plus frappantes montre un joueur noir et un joueur à la peau pâle face à face de part et d’autre d’un échiquier. Ce dernier a la tête rasée, signe qu’il est un clerc érudit. Pourtant, malgré ce marqueur d’intelligence, le texte indique que le joueur noir l’emportera. Dans ce « jeu de logique », la victoire revient à celui qui démontre les meilleures capacités stratégiques. Ce qui compte avant tout, c’est la puissance intellectuelle du joueur. Comme l’explique le Libro de los juegos, les échecs incarnent la sagesse, et ceux qui les étudient acquièrent la capacité de vaincre les autres.

Une autre image du manuscrit montre cinq personnages noirs entourant l’échiquier. Dans la culture visuelle médiévale occidentale, les scènes ne représentant que des figures noires sont rares et généralement associées à des connotations négatives. Ici, au contraire, elles apparaissent dans un cadre hautement intellectuel et dans une atmosphère qui semble conviviale.

Plusieurs personnages noirs entourant l’échiquier

« Libro de los Juegos »

Si le jeu d’échecs n’a pas fait disparaître les normes sociales dominantes en matière de préjugé racial, il a néanmoins offert aux joueurs un espace pour les remettre en question dans son propre univers ludique.

La représentation des échecs comme une rencontre entre des personnes de couleurs de peau différentes ne se limitait pas à l’Europe. Le Livre des rois ou Shâhnâmeh, poème épique retraçant l’histoire des Iraniens depuis la création du monde jusqu’à la conquête islamique, raconte ainsi l’introduction du jeu en Iran.

Selon le Shâhnâmeh, un roi indien – dont le nom n’est pas précisé – envoya une ambassade au roi sassanide avec un échiquier et un défi : en comprendre les règles ou payer un tribut. Heureusement pour le souverain, son conseiller Būzurjmihr parvint à résoudre l’énigme. Une copie du poème datant du XIVᵉ siècle situe cette scène dans un décor mongol de la fin du Moyen Âge. On y voit Būzurjmihr, à la peau plus claire, face à l’émissaire indien à la peau plus sombre.

Certains chercheurs ont soutenu que la peau sombre de ce dernier et ses « vêtements amples » visaient à souligner sa défaite. Mais plusieurs indices suggèrent une autre lecture. Sa tunique « ample » est richement ornée de dorures, contrairement à la simple robe bleue de Būzurjmihr, pourtant le plus haut diplomate de la cour. Sa peau plus foncée renvoie certes à ses origines étrangères, mais ne fait guère de lui un personnage négatif. Il apparaît au contraire comme le champion du rajah indien : celui qui transmet le jeu de logique et se présente comme le dépositaire d’un savoir indien très convoité.

Les pièces d’échecs elles-mêmes

Outre les représentations de parties d’échecs, les perceptions médiévales de la « race » peuvent aussi être étudiées à travers les pièces du jeu elles-mêmes.

Les échecs se sont diffusés à travers l’Afro-Eurasie à partir de l’Inde du VIᵉ siècle vers le reste du monde connu. Jeu de guerre, les échecs reposent sur des pièces censées représenter des soldats. Mais, au fil de leur diffusion, la forme de ces pièces a évolué, reflétant les sociétés qui les ont produites.

Par exemple, un roi d’échecs aux longs cheveux, fabriqué à Mansura ou à Multan (dans l’actuel Pakistan) au IXᵉ ou au Xᵉ siècle, reflète les idéaux de la royauté indienne. Les célèbres pièces d’échecs de Lewis, découvertes dans les Hébrides extérieures en Écosse, mais probablement sculptées en Norvège, sont quant à elles souvent considérées comme les représentations les plus emblématiques d’un jeu d’échecs médiéval. Dans cette perspective, elles ne constituent pourtant qu’un témoignage relativement tardif et géographiquement périphérique d’une tradition bien plus ancienne.

Les échecs médiévaux n’étaient pas aussi noirs et blancs que le jeu moderne. Certains échiquiers étaient blanc et rouge, ou encore bleu et or. Néanmoins, les cases alternées, tout comme les pièces elles-mêmes, étaient distinguées par des couleurs contrastées. Cela permettait de projeter sur le jeu des idées liées à la couleur de peau et aux perceptions raciales.

Un poème du XIIIᵉ siècle explique que les pièces d’échecs « sont les gens de ce monde, tirés d’un même sac, comme d’un ventre maternel, puis placés en divers endroits de ce monde ». Les pièces pouvaient ainsi représenter les différents peuples du globe. Mais l’issue de leurs affrontements sur l’échiquier restait déterminée par les règles de la logique, et non par la couleur de leur peau. Les échecs incarnaient ainsi un « monde juste », où l’intellect, plutôt que la religion ou la race, primait.

The Conversation

Krisztina Ilko a reçu des financements de The British Academy.

ref. Au Moyen Âge, les échecs ont créé un espace où la couleur de peau ne comptait pas – https://theconversation.com/au-moyen-age-les-echecs-ont-cree-un-espace-ou-la-couleur-de-peau-ne-comptait-pas-279972

« Les Hommes du président » : monument à une époque où le grand public avait confiance dans la presse

Source: The Conversation – France in French (3) – By Matthew Mokhefi-Ashton, Lecturer in Politics and International Relations, Nottingham Trent University

En 1976, les Hommes du président, d’Alan J. Pakula, dépeignait un idéal-type du travail journalistique : enquête minutieuse de longue haleine, rapport objectif des faits, refus d’imposer un point de vue aux lecteurs. Le contexte était très différent d’aujourd’hui, des journaux tels que le Washington Post étant à l’époque des institutions unanimement respectées. Cinquante ans plus tard, la confiance du grand public à l’égard de la presse s’est largement érodée, du fait d’un ensemble de facteurs, au premier rang desquels la quête du profit et des clics…


Les Hommes du président, grand classique du cinéma américain, est sorti il y a cinquante ans, en avril 1976 aux États-Unis.

Le film, porté par Robert Redford et Dustin Hoffman, est une adaptation du best-seller éponyme de Bob Woodward et Carl Bernstein, paru deux ans plus tôt (en français, les Fous du président), détaillant la longue enquête des deux journalistes du Washington Post sur le scandale du Watergate, qui a profondément et durablement ébranlé la confiance des Américains dans leur gouvernement.

Rappelons le contexte : le 17 juin 1972, des hommes commandités par le Comité pour la réélection du président républicain Richard Nixon (élu une première fois en 1968, il allait être réélu quelques mois plus tard, en novembre 1972) sont surpris en train de s’introduire par effraction dans le siège national du Parti démocrate, situé dans l’immeuble du Watergate, à Washington. L’enquête aboutira à la démission du président en 1974 et à l’incarcération de plusieurs membres de son administration.

Quand l’Amérique faisait encore confiance aux médias

Certaines formules employées dans le livre puis dans le film sont entrées dans le langage courant : « Deep Throat » (littéralement « Gorge profonde ») pour désigner les sources secrètes ; l’expression « Follow the money » (« Suivez l’argent ») ; et, bien sûr, l’ajout du suffixe -gate à la fin d’un mot pour désigner un scandale.

Les Hommes du président reste sans doute le film le plus célèbre jamais consacré au journalisme, et a significativement façonné la perception de la profession par le grand public.

À le revoir aujourd’hui, on découvre une Amérique où les médias jouissaient d’une réelle confiance. À l’époque, une large majorité d’Américains estimaient que si une information était publiée par le Washington Post ou le New York Times, c’est qu’elle était véridique. Le contraste est frappant avec la situation actuelle, quand la méfiance envers les médias n’a jamais été aussi grande aux États-Unis.

Si Woodward et Bernstein ont réussi à mener leur enquête à bien, c’est aussi parce qu’ils ont bénéficié d’un luxe aujourd’hui disparu : le rythme de l’actualité était, en ce temps, bien plus lent qu’aujourd’hui. Les journaux n’étaient imprimés qu’une à deux fois par jour – de quoi laisser aux journalistes un temps précieux pour vérifier leurs sources, consulter des archives et discuter de leur travail avec leurs collègues.

Et, surtout, s’ils avaient des doutes sur un article qu’ils étaient en train de rédiger, il leur était plus facile de le mettre de côté et d’y revenir le lendemain. Le cycle de l’information actuel – qui fonctionne 24 heures sur 24 – rend cela beaucoup plus difficile : la rapidité prime sur l’exactitude, et la course effrénée pour être le premier à sortir le scoop peut inciter à publier des articles avant qu’ils soient tout à fait au point.

Le modèle économique n’est plus le même non plus. De nombreux journaux locaux appartenaient à des familles implantées dans leurs villes depuis plusieurs générations et, souvent, fortement impliquées dans la vie de leur communauté au sens large. En 1974, le Washington Post avait à sa tête Katherine Graham, dont le père, Eugene Meyer, avait acheté le journal en 1933 et l’avait dirigé jusqu’en 1946, quand il passa les rênes à l’époux de sa fille, Philip Graham ; Katherine avait repris la fonction après le décès de Philip en 1963.

Bien sûr, il y avait déjà des magnats de la presse tel William Randolph Hearst, dont la vie inspira Citizen Kane (1946), d’Orson Welles. Mais même les patrons plus puissants évoluaient dans un écosystème où la crédibilité était absolument essentielle pour le succès d’un journal. Les recettes provenaient des ventes et de la publicité, ce qui donnait aux journalistes le temps nécessaire pour travailler minutieusement sur un article donné.

Aujourd’hui, en revanche, l’accent est mis avant tout sur la « course aux clics », et on voit se multiplier des articles composés de listes ou dotés de titres racoleurs, conçus pour susciter le plus grand nombre possible de partages sur les réseaux sociaux.

Comment la presse façonnait les priorités de l’opinion publique

Au début des années 1970, la presse participait tout autant – si ce n’est plus – que la télévision à définir les priorités du pays. Des commentateurs et des chroniqueurs vedettes, comme Walter Winchell, étaient déjà des célébrités, mais du fait du succès des Hommes du président, les journalistes d’investigation sont à leur tour entrés en pleine lumière. Cette nouvelle donne a eu un revers : elle a pu encourager une approche du reportage davantage axée sur l’ego des auteurs, où le récit du journaliste-héros prenait le pas sur l’enquête.

Par ailleurs, à l’époque, les médias se focalisaient bien plus sur l’idée de rapporter l’actualité que sur celle de la créer. Aujourd’hui, de nombreuses plateformes médiatiques se revendiquant explicitement du journalisme d’investigation considèrent que leur rôle est de définir les priorités du grand public. Les médias plus traditionnels dénoncent à cet égard un militantisme idéologique envahissant.

Les Hommes du président semble adopter le point de vue selon lequel les médias ont pour mission de rapporter les faits, à charge ensuite pour le grand public de décider comment il convient de les interpréter. Toutefois, le film lui-même contredit déjà cette position. Woodward et Bernstein ne se sont pas contentés de relater les faits : ils ont mené le débat. Cinquante ans plus tard, la question de savoir si la presse doit être un miroir tendu au pouvoir ou une force qui façonne activement l’action politique reste d’actualité.

« Network », contemporain prémonitoire des « Hommes du président »

1976 a également vu la sortie de Network. Main basse sur la télévision, qui mettait en scène l’histoire d’un présentateur (joué par Peter Finch) victime d’une crise de nerfs en direct, qui devient alors « le prophète fou des ondes », exhortant son public à hurler par la fenêtre : « Je suis furieux et je n’en peux plus ! »

Dans le film, la chaîne de télévision appartient à un conglomérat aux intérêts tentaculaires. Woodward et Bernstein sont des professionnels qui font ce que le métier exige, ils travaillent sans animosité, dans le seul objectif de révéler la vérité sur le complot du Watergate, et non de faire chuter Nixon ; Network, en revanche, dépeint un monde où le profit écrase tout, où médias et politiques sont en guerre permanente – et où les journalistes cherchent moins à informer qu’à attiser la colère du grand public.

Cinquante ans plus tard, la question n’est pas de savoir quel film avait vu juste (tout porte à croire que c’est Network). Il s’agit plutôt de savoir si le monde célébré par les Hommes du président était déjà en train de disparaître, alors même que le public et la critique en faisaient l’éloge.

The Conversation

Matthew Mokhefi-Ashton ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « Les Hommes du président » : monument à une époque où le grand public avait confiance dans la presse – https://theconversation.com/les-hommes-du-president-monument-a-une-epoque-ou-le-grand-public-avait-confiance-dans-la-presse-280962

Byblos, cité des rois et des dieux, à l’Institut du monde arabe

Source: The Conversation – France (in French) – By Christian-Georges Schwentzel, Professeur d’histoire ancienne, Université de Lorraine

Mosaïque représentant l’enlèvement d’Europe, Byblos, époque romaine, fin II<sup>e</sup>&nbsp;- début III<sup>e</sup>&nbsp;siècle, 222&nbsp;x&nbsp;243&nbsp;cm.
Ministère de la culture/Direction générale des antiquités du Liban.

L’exposition « Byblos, cité millénaire du Liban », à l’Institut du monde arabe (IMA), à Paris, du 24 mars au 23 août 2026, était prévue pour l’automne 2024. Mais elle avait été déprogrammée en raison de la guerre au Liban. C’est finalement en pleine nouvelle guerre qu’elle vient d’être inaugurée, les objets précieux ayant réussi à sortir à temps du pays bombardé.


Byblos, à une quarantaine de kilomètres au nord de Beyrouth, était en Méditerranée orientale « la cité portuaire la plus puissante à l’âge du bronze », rappelle Élodie Bouffard, commissaire et responsable des expositions à l’Institut du monde arabe (IMA). Un véritable carrefour commercial entre l’Orient, l’Égypte, l’Anatolie et même la Crète minoenne.

Le site a été fouillé à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, révélant d’inestimables trésors (bijoux, statuettes, vaisselle d’or et d’argent, armes d’apparat…) dont une partie est exposée à Paris. Le parcours historique proposé permet aussi de dresser un bilan archéologique très précis des recherches menées pendant plus de cent cinquante ans, jusqu’aux travaux récents de Tania Zaven, commissaire scientifique de l’exposition et directrice du site de Byblos.

Collier à pendentif en forme de « pylône » dont le décor montre une double représentation de pharaon assis de part et d’autre d’un faucon et pendentif en forme de coquille au nom de roi Yapi-Shemou-Abi. Byblos, nécropole royale (tombe II), âge du Bronze moyen. Or et pierres semi-précieuses.
Beyrouth, ministère de la culture/direction générale des antiquités du Liban. Photo : Philippe Maillard

Byblos et les pharaons

Ce sont les échanges économiques avec l’Égypte qui permettent à la cité-État de connaître son premier essor dans les années 2800-2750 avant notre ère, comme le suggère un vase en pierre au nom de Khâsekhemouy, pharaon de la IIe dynastie, découvert à Byblos.

Le port de la ville, au cœur de la région qui sera nommée Phénicie par les Grecs, deux mille ans plus tard, se trouve au débouché maritime de plusieurs grandes routes commerciales qui convoient le lapis-lazuli depuis l’Asie centrale (Afghanistan actuel) ou encore l’argent provenant d’Anatolie (Turquie). La population locale y ajoute ses propres ressources, notamment le bois de cèdre et autres conifères que les pharaons se procurent pour fabriquer de luxueux navires ou des cercueils.

Les relations avec l’Égypte s’intensifient au cours de l’Ancien Empire (vers 2750-2250 avant notre ère), époque des pharaons bâtisseurs des grandes pyramides. Parmi les trésors de la reine Hétephérès, mère de Khéops, découverts dans son tombeau à Gizeh, on compte des bijoux en argent incrustés de pierres qui ont sans nul doute transité par Byblos, après avoir parcouru quelques milliers de kilomètres.




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Mais c’est dans la première moitié du deuxième millénaire (vers 1900-1600 avant notre ère) que la cité commerciale connaît son apogée. Elle est alors la plaque tournante des échanges entre Orient et Occident, comme en témoigne une jarre crétoise à bec verseur, dans le style dit « de Camarès », mise au jour à Byblos. Au même moment, les pharaons égyptiens de la XIIe dynastie (vers 1974-1781 avant notre ère) envoient aux souverains de la cité de magnifiques bijoux sur lesquels leurs noms sont inscrits en hiéroglyphes dans des cartouches.

C’est aussi de cette époque glorieuse que date le temple dit « aux obélisques », car il est orné de nombreuses aiguilles de pierre dont la forme est empruntée à l’art égyptien. La civilisation pharaonique paraît extrêmement prestigieuse aux yeux des souverains et de l’élite. Les rois Abichemou et Ipchemouabi (ou Yapi-Shemou-Abi) possèdent des objets de luxe produits dans la vallée du Nil ou fabriqués localement en style égyptien. De magnifiques bijoux « égyptisants » en or, ornés de pierres multicolores ont été découverts dans la nécropole royale.

Le degré de soumission des rois de Byblos aux pharaons oscille, au fil de siècles, entre alliance et vassalité, selon la période et la puissance effective de l’empire égyptien.

Plaquette décorée du visage de la déesse Hathor sur un pilier. Byblos, âge du Bronze moyen. Ivoire.
Beyrouth, ministère de la culture/direction générale des antiquités du Liban. Photo : Philippe Maillard

Le périple d’Ounamon

À la fin du Nouvel Empire, au XIe siècle avant notre ère, l’Égypte se divise en deux royaumes : l’un au sud, l’autre au nord. Le rayonnement du pays est amoindri par cette scission politique. C’est ce que traduit bien un récit égyptien racontant l’expédition d’Ounamon, envoyé à Byblos par le grand prêtre du dieu Amon de Thèbes, en Haute-Égypte. Ounamon est chargé d’aller chercher du bois pour permettre la reconstruction de la barque sacrée qui sert à transporter la statue de culte du dieu égyptien.

Ounamon emporte avec lui une cargaison de métal précieux. De l’argent qui sert alors de monnaie d’échange sous la forme de petits lingots. Mais, au cours d’une escale, l’Égyptien se fait voler son argent. Il poursuit néanmoins sa navigation vers Byblos. Reçu par le roi de la cité, il tente de le persuader de faire don de bois à l’Égypte comme s’il s’agissait d’un tribut. Mais le souverain refuse et rappelle les règles élémentaires du commerce qui sont fondées sur un échange réciproque.

La fin du récit est perdue, mais il est clair que l’Égypte n’a plus alors le statut de grande puissance. Le dernier pharaon dont le nom a été retrouvé à Byblos est Osorkon II (vers 865-830 avant notre ère). D’autres empires vont désormais prendre le relais des pharaons : les Assyriens, les Babyloniens, puis les Perses, jusqu’à ce que le conquérant gréco-macédonien Alexandre le Grand s’empare à son tour de la Phénicie, en 332 avant notre ère.

Byblos passe ensuite sous la domination des Ptolémées, successeurs d’Alexandre en Égypte, puis des Séleucides, autre dynastie gréco-macédonienne, et, enfin, des Romains.

Buste de la déesse Hathor. Byblos, temple aux Obélisques, âge du Bronze moyen.
Beyrouth, ministère de la culture/direction générale des antiquités du Liban. Photo : Philippe Maillard

La Dame de Byblos

Les relations économiques entre Byblos et l’Égypte sont accompagnées d’échanges culturels et religieux. Les rois de Byblos rendaient un culte à une grande déesse nommée Baalat Gebal, c’est-à-dire « la Dame de Byblos ». Elle était considérée par les Égyptiens comme l’équivalent de la déesse Hathor, liée à la maternité, à la joie et à la fertilité.

À l’âge du Bronze, la Dame de Byblos est figurée suivant les codes de l’art égyptien, coiffée d’une lourde perruque ou arborant des cornes de vache.

Le roi de Byblos, élu de la déesse

Le souverain de Byblos joue le rôle d’intermédiaire entre la Baalat Gebal et ses sujets. Il est censé avoir été intronisé par la Dame. Au Vᵉ siècle avant notre ère, le roi Yehawmilk affirme ainsi, sur une stèle :

« Je suis Yehawmilk, roi de Byblos […], moi que la Dame de Byblos a fait roi de Byblos. »

Cependant, malgré cette affirmation de son droit divin, il ne semble pas avoir régné en souverain absolu. Il devait, au moins en certaines occasions, consulter un Conseil des Anciens, sorte d’assemblée législative, connue par des inscriptions.

La fonction royale disparaîtra après la conquête de la ville par Alexandre le Grand, en 332 avant notre ère. Byblos se mue alors en cité de type grec, ou polis, avec un corps civique, un Conseil et des magistrats élus.

Figurines divines. Byblos, temple aux Obélisques, âge du Bronze. Bronze et feuille d’or.
Beyrouth, ministère de la culture/direction générale des antiquités du Liban. Photo : Philippe Maillard

Isis à Byblos

Plutarque, auteur romain de langue grecque du début du IIe siècle, nous rapporte un mythe qui met en lien la déesse égyptienne Isis et Byblos (Plutarque, Isis et Osiris, 15-16).

Isis est partie à la recherche du corps de son époux, Osiris, assassiné par son frère, Seth. Le criminel a placé la dépouille dans un coffre qu’il a jeté dans le Nil. Le fleuve l’a emporté jusqu’à la mer Méditerranée, puis les flots l’ont poussé jusque sur les côtes du Proche-Orient, près de Byblos où il a échoué. Sur le rivage, un arbrisseau s’est mis à pousser, recouvrant complètement le cercueil d’Osiris.

Le roi de Byblos, séduit par le bel arbre si soudainement apparu, ordonne de le couper pour en faire une colonne qu’il dresse dans son palais. C’est alors qu’Isis débarque à Byblos. Elle obtient du roi qu’il lui livre le tronc de bois. La déesse va pouvoir prendre possession du corps de son époux qu’elle ramène en Égypte. Plus tard, elle parviendra à s’unir à lui, par une opération magique, et accouchera d’un fils, Horus, qui renversera l’usurpateur Seth et deviendra le nouveau pharaon légitime.

Il est intéressant de remarquer que Byblos constitue l’une des étapes des pérégrinations d’Isis à la recherche de son époux. La déesse égyptienne a été assimilée à la fois à Hathor et à la Dame de Byblos, tandis qu’Osiris est vu comme l’équivalent d’Adonis, grand dieu phénicien.

Le culte d’Adonis

Le culte d’Adonis est bien attesté à l’époque romaine, du Ier au IIIᵉ siècle. Les habitants de Byblos célèbrent alors la résurrection du dieu. Ils se rendent en procession chaque année dans un sanctuaire édifié dans la montagne, à plus de 1000 mètres d’altitude, à proximité d’une source sacrée nommée Afqa, au milieu d’une nature fraîche et luxuriante.

Au regard de l’actualité, la visite de cette lumineuse exposition laisse un goût de paradis perdu. Mais elle suscite aussi l’espoir que le Liban, antique Phénicie dont le nom évoque le Phénix, cet oiseau mythologique immortel, parvienne à renaître de ses cendres.


L’affiche de l’exposition « Byblos, cité millénaire du Liban », IMA, Paris, 24 mars-23 août 2026.
IMA

The Conversation

Christian-Georges Schwentzel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Byblos, cité des rois et des dieux, à l’Institut du monde arabe – https://theconversation.com/byblos-cite-des-rois-et-des-dieux-a-linstitut-du-monde-arabe-279239

Rapport Alloncle : vers un audiovisuel public aux ordres en cas de victoire du RN en 2027 ?

Source: The Conversation – in French – By Patrick Eveno, Professeur émérite en histoire des médias, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Après des mois d’auditions, le rapport parlementaire sur l’audiovisuel public a été publié ce mardi 5 mai. Que propose-t-il, à travers ses 69 recommandations ?


Le rapport de la commission d’enquête parlementaire sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public vient d’être publié. 551 pages pour « préparer les esprits à la privatisation de l’audiovisuel public », croit le président de la commission, Jérémie Patrier-Leitus (Horizons) en introduction d’un rapport qu’il dénonce. Il s’attaque à la forme, notamment à « l’hypermédiatisation » du rapporteur. Il dénombre ainsi 36 interviews, dont 11 à la radio et 10 à la presse écrite, données par Charles Alloncle tout au long de la commission. « Il a déplacé en partie notre travail hors du cadre solennel des auditions à l’Assemblée », juge-t-il et note « une utilisation massive des réseaux sociaux (plus de 330 posts sur X, 80 publications recensées sur Facebook, 90 sur Instagram…) », de la part du député, « allant même jusqu’à tweeter en temps réel pendant les auditions ».

Les idées fixes de Charles Alloncle, futur ministre de la culture d’un gouvernement RN ?

Au-delà du spectacle, qui permet à Charles-Henri Alloncle de se positionner comme futur ministre de la Culture en cas de victoire de Marine Le Pen ou de Jordan Bardella en 2027, il faut comprendre ce que propose ce rapport à travers ses 69 recommandations. Ce n’est pas facile, parce que, aussi bien dans les propositions que dans les analyses du rapporteur, la confusion et les procédés caricaturaux, le défaut d’ordonnancement thématique et les nombreuses incises qui ne concernent pas l’audiovisuel public brouillent les pistes ; sans doute de façon intentionnelle. La confusion est permanente entre déontologie journalistique et neutralité ou impartialité ; les procédés, sont le « name and shame », la désignation de cibles nominatives, des amalgames et de cas particuliers qui sont érigés en généralités ; les incises sur la formation des journalistes dans les écoles professionnelles qui n’accueillent pas de journalistes d’extrême droite (Christine Kelly, Laurence Ferrari, Geoffroy Lejeune, Pascal Praud, etc.) ou RSF qualifiée d’association militante.

Enfin, il y a quelques idées fixes, les salaires de France Télévisions (surtout celui de Delphine Ernotte, Recommandations 50 et 56) les animateurs-producteurs (surtout Nagui, Rec. 27 à 31) et les groupes de productions (surtout Mediawan), tout ce petit monde qui se « gaverait d’argent public ». Ceci sans tenir compte du contexte médiatique ou de l’histoire. Ainsi, le salaire de Delphine Ernotte est compris entre 332 000 (part fixe) et 400 000 euros bruts (avec la part variable), c’est évidemment un repoussoir pour nombre de Français ; mais on ne compare pas avec celui de Rodolphe Belmer, président de TF1, dont la part fixe est de 920 000 euros et la part variable d’un maximum de 1 220 000 euros, soit un total supérieur 2 millions (5 fois plus), ou même à celui de David Larramendy, président de M6 qui culmine à 1,5 million…

L’insistance mise sur les fournisseurs de FTV (producteurs et entreprises, Rec. 24 et 25) ne tient pas compte de l’histoire : depuis l’éclatement de l’ORTF en 1974, tout a été fait pour empêcher la production interne des chaînes, afin de ne pas renouveler l’expérience de la SFP (Société française de production) qui était un foyer de syndicalisme et de grèves. Ainsi en 1990, les décrets pris par Catherine Tasca pour répondre à la demande des producteurs privés, imposent à la télévision publique d’externaliser 95 % de sa production. Certes Delphine Ernotte a négocié la diminution de ce quota à 75 %, mais pour produire plus il faudrait embaucher, alors que l’on demande à FTV de faire des économies…

Confusion encore lorsque le rapporteur veut diminuer les sports à la télévision (Rec. 42), sous prétexte que la loi impose déjà la diffusion en clair de certains événements majeurs. C’est ignorer (ou faire semblant) que cela n’empêche pas de payer des droits pour le Tour de France ou la coupe de France, faute de quoi ces retransmissions seraient reprises par d’autres chaînes. FTV est une entreprise qui vit au sein d’un paysage concurrentiel.

En dehors des mesures d’économie préconisées, suppression de FTV Slash, de F4, de la radio Le Mouv, de l’absorption de F5 par F2, de l’INA par la BNF, de la fusion France Info radio et TV avec France 24, (Rec. 2, 44 à 49, 52 et 53), et regroupement de ce qui resterait dans une entreprise unique, que veut Charles Alloncle ? Certes, il s’inscrit dans un mouvement européen et américain des partis populistes, en Suisse (l’UDC propose une nouvelle votation), en Hongrie (Orban), en Tchéquie (Babis), en Italie (Meloni), au Royaume-Uni (Farage), aux USA (Trump), qui veulent la baisse des financements pour mieux contrôler politiquement les audiovisuels publics. Mais quelles en sont les modalités ?

Un audiovisuel aux ordres

Le but est de recréer non pas l’ORTF, trop puissante et trop indépendante (quoique…), mais la RTF qui exista de 1949 à 1964 et qui était aux ordres des gouvernements successifs de la 4e et de la Ve République. Créer une Radio-Télévision Française rétrécie, corsetée, surveillée et fonctionnarisée, qui pourra ainsi devenir un instrument de propagande pour l’exécutif en cas de victoire en 2027. Alloncle préconise, sans le dire, des salariés fonctionnaires (Rec. 1 devoir de neutralité, Rec. 3 sanctions, Rec. 4 devoir de réserve), qui obéiraient aux ordres d’une pyramide dont le sommet serait le président de la République. Ce qui entre en contradiction avec les Rec. 54 et 55 qui demandent aux salariés une plus grande polyvalence et un salaire comprenant une part variable…

L’entreprise ne serait plus une ou plusieurs sociétés, mais une administration publique qui ne dit pas son nom mais qui appliquerait le code de la commande publique et des appels d’offres (Rec. 21 à 23). Ceci sans tenir compte de son environnement concurrentiel… Cette administration, dont le président serait nommé par le président de la République (Rec. 19), les autres membres de la hiérarchie par le ministre de la Culture (Rec. 20), ne serait plus gérée par ce dernier mais par le Secrétariat général du gouvernement, dépendant du premier ministre (Rec. 15). Bref, une mainmise totale de l’exécutif. Ce qui permettra accessoirement (ou principalement) de faire un ménage idéologique, comme le montre la Recommandation 5, qui propose de supprimer toute mention d’appartenance ethnique dans la promotion de la diversité imposée par la loi de 1986 à l’audiovisuel public.

The Conversation

Patrick Eveno ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Rapport Alloncle : vers un audiovisuel public aux ordres en cas de victoire du RN en 2027 ? – https://theconversation.com/rapport-alloncle-vers-un-audiovisuel-public-aux-ordres-en-cas-de-victoire-du-rn-en-2027-282197

Quarantaine flottante sur le « Hondius » : la longue histoire des crises sanitaires en mer ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By François Drémeaux, Enseignant-chercheur en histoire contemporaine, Université d’Angers

Le début d’épidémie, en cours à bord du MV Hondius, ce navire de croisière confronté à un foyer suspect d’infection à hantavirus et refoulé par les autorités du Cap-Vert, permet de souligner à la fois la difficulté et l’importance de la gestion des crises sanitaires en mer. Une perspective historique montre que les développements actuels reproduisent des schémas anciens.


Trois morts, cinq cas suspects, des passagers confinés en mer et un pays qui refuse l’accès à son port : l’épisode ravive des images récentes et d’autres plus lointaines ancrées dans l’imaginaire collectif, celles de navires en quarantaine au large, chargés de menaces invisibles.

À Marseille en 1720, la peste arrive par le Grand Saint-Antoine, de retour du Proche-Orient, et décime la ville au cours des mois qui suivent, notamment après de longues hésitations au sujet des mesures sanitaires à appliquer. Plus récemment, en 2020, le Diamond Princess, immobilisé au large du Japon avec ses 3 600 passagers au début de la pandémie de Covid-19, avait illustré la vulnérabilité des navires modernes face aux maladies infectieuses. Le Hondius s’inscrit dans cette lignée d’événements où la mer devient un espace d’isolement autant que de crise.

Navire de classe polaire, le Hondius appartient à la compagnie Oceanwide Expeditions. Il effectuait une croisière de quarante-six jours.
Oceanwide Expeditions

Alors que les épidémies peuvent désormais se transmettre rapidement par l’intermédiaire des transports aériens, un tel incident en mer donne l’impression de pouvoir arrêter le temps et de maîtriser la situation. Pour les épidémiologistes, ce sont des cas d’école qui permettent d’étudier la maladie au ralenti ; pour les historiennes et historiens, c’est aussi l’occasion de constater l’efficacité de pratiques anciennes. Car, en mer, la gestion des épidémies obéit à des logiques spécifiques.

Jusqu’au début du XXe siècle, les longues traversées des paquebots constituaient des incubateurs potentiels pour les maladies infectieuses. Choléra, typhus ou fièvres diverses pouvaient se déclarer en cours de voyage et l’organisation sanitaire était alors pensée en conséquence. Selon les pays, des médecins embarqués deviennent peu à peu obligatoires à partir des années 1850, des protocoles d’isolement à bord sont mis en place et, surtout, les ports améliorent de rigoureux dispositifs de surveillance sanitaire. Les protocoles mis en place à Ellis Island à partir de 1892 pour contrôler les migrants européens qui débarquent aux États-Unis procèdent de cette logique.

Débarquement d’un malade, probablement fin XIXᵉ siècle.
Collection particulière

La santé maritime et les empires occidentaux

Le long des lignes maritimes qui forment les épines dorsales de la mondialisation au XIXᵉ siècle, d’abord en Méditerranée puis au fil des expansions impériales, les Européens organisent un complexe système de surveillance sanitaire. À la fois pour se prémunir de leurs voisins, pour affirmer leur domination sur certains pays – notamment colonisés –, mais aussi pour assurer une circulation fluide des produits et des passagers entre eux, la santé maritime devient un enjeu impérial. À l’approche des côtes, des médecins dits arraisonneurs montaient à bord pour évaluer l’état sanitaire du navire.

En cas de suspicion, l’embarcation se voyait refuser la patente qui lui permettait la libre pratique de son commerce, et les passagers étaient dirigés vers un lazaret, lieu de quarantaine souvent situé à l’écart des villes. Ces infrastructures formaient un maillage essentiel de la sécurité sanitaire internationale. Elles ont progressivement disparu après la Seconde Guerre mondiale, sous l’effet combiné des progrès médicaux et du basculement vers le transport aérien, bien plus rapide.

Visite médicale des émigrants au Havre (aujourd’hui en Seine-Maritime), avant l’embarquement, le 18 septembre 1909.
Collection French Lines & Compagnies, CC BY-NC-ND

Ce changement de temporalité a profondément modifié la dynamique des épidémies. Les périodes d’incubation des maladies n’ont pas changé, mais les durées de voyage, elles, se sont drastiquement réduites, y compris sur les navires de croisière dont l’objectif est souvent de multiplier les escales terrestres (un peu plus de sept jours en moyenne). Les croisières dites d’exploration dans des zones reculées et a fortiori les circuits dits de repositionnement d’un hémisphère à l’autre – comme celle que réalisait le Hondius jusqu’à présent – représentent précisément des exceptions par la multiplication du nombre de journées en mer, dans le cas présent entre Ushuaïa (Argentine) et Praia (Cap-Vert) et malgré des escales dans les îles de Géorgie du Sud et à Saint-Hélène.

En conséquence, les infections ont aujourd’hui davantage tendance à se manifester après le débarquement qu’en pleine mer. Le cas du Hondius, qui proposait ici un voyage de quarante-six jours, apparaît ainsi comme une résurgence d’un schéma ancien où la maladie se déclare à bord et impose une gestion en vase clos.

Les leçons de la pandémie de Covid-19

Il semble évident que des leçons ont été tirées de la pandémie de Covid-19. Lors de la quarantaine du Diamond Princess au Japon en 2020, le manque de clarté dans les informations données aux passagers et de formation du personnel ont été largement soulignés comme des facteurs aggravants. Le secteur de la croisière, en pleine expansion ces dernières années et représentant un marché de 37 millions d’individus en 2025, a vraisemblablement évolué sur le sujet puisque les personnels sont désormais formés et de stricts protocoles sont en place à bord.

Paradoxalement, avec les moyens de communication actuels, le huis clos du Hondius est rapidement devenu un événement global. Nos sociétés contemporaines, traumatisées par la pandémie de Covid-19, ont retrouvé des réflexes isolationnistes de précaution. À quelques encablures du port de Praia au Cap-Vert, le Hondius s’est vu refuser l’accès au territoire alors qu’un passager était déjà décédé à Saint-Hélène et deux autres avaient été évacués vers l’Afrique du Sud. Le directeur régional de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour l’Europe Hans Kluge a jugé que « le risque pour l’ensemble du public demeure faible. Il n’y a aucune raison de céder à la panique ni d’imposer des restrictions de voyage ». Il n’empêche que la couverture médiatique dont bénéficie l’événement depuis le début de la crise en dit long sur les peurs de propagation.

Au cours du XIXe siècle, et notamment face aux grandes pandémies cholériques, des réglementations internationales ont été élaborées pour harmoniser les réponses et repousser les dangers sanitaires. En 1887, par exemple, les pays du cône sud-américain adoptent la convention de Rio pour protéger leurs relations commerciales internes et se prémunir des épidémies extracontinentales. Ces réglementations sanitaires maritimes sont alors strictement appliquées, notamment par l’Argentine, car ces dispositifs participent également à affirmer l’indépendance des États face aux pressions des puissances occidentales. Le refus du Cap-Vert d’accueillir le Hondius peut être lu par ce prisme. C’est un acte de précaution, mais aussi une décision politique de souveraineté.

Le médecin maritime, un acteur encore essentiel

Photographie d’un médecin de la Compagnie des messageries maritimes à la fin du XIXᵉ siècle.
Collection French Lines & Compagnie, CC BY-NC-ND

Au cœur de ces événements se trouve une figure souvent oubliée : le médecin maritime. Héritier des médecins de la marine militaire, son rôle s’est structuré au sein de la marine marchande au XIXᵉ siècle, notamment en France au fil des réformes de 1876 et 1896 qui professionnalisent la médecine embarquée. Aujourd’hui encore, une formation spécialisée subsiste en France à Brest (Finistère), préparant des praticiens à intervenir à bord ou depuis la terre mais toujours « en situation maritime ». L’épisode du Hondius souligne l’importance de ces compétences, à l’intersection de la médecine, de l’épidémiologie et de la logistique en milieu contraint.

La spécificité du milieu maritime ne tient pas seulement à l’isolement. Elle concerne aussi les vecteurs de maladies et, en l’occurrence, l’infection à hantavirus, lequel est suspecté dans cette affaire, se transmet par les rongeurs. Même s’il est hautement improbable que le mal vienne des entrailles du navire mais plutôt d’une escale, l’événement rappelle que la lutte contre les rats est une constante de l’histoire navale.

Les mesures drastiques mises en place au XIXᵉ siècle sont efficaces et permettent un net recul des populations de muridés à bord. La fumigation des cales en particulier, ou tout simplement l’installation de disques métalliques sur les amarres pour empêcher les rats de monter à bord comptent parmi les progrès majeurs. Malgré cela, la présence des rongeurs à bord n’est jamais totalement éradiquée. Paradoxalement, le nombre de rats retrouvés morts – mais sains après autopsie – à la fin d’une traversée était souvent considéré comme un indicateur indirect de l’état sanitaire du navire. La présence d’un cadavre animal pesteux signalait l’alerte sanitaire, avant même qu’un cas humain se manifeste.

Illustration d’un dispositif placé sur les amarres pour empêcher les rats de monter à bord des navires. Dessin de A. L. Tarter, années 1940.
Wellcome Collection, CC BY-NC-ND

Ces éléments rappellent que la mer reste un environnement à part, où les équilibres sanitaires sont fragiles. Ils invitent ainsi à réinvestir des champs d’études parfois négligés, à la fois dans le domaine maritime et sanitaire. Depuis quelques années, les historiennes et les historiens du fait maritime se penchent davantage au chevet des gens de mer. Une journée d’études consacrée à la santé en milieu maritime, intitulée « Prévenir et Guérir – Organiser la santé en mer (XVIIᵉ-XXᵉ siècle) », se tiendra par ailleurs le 13 mai prochain à l’Université d’Angers (Maine-et-Loire), signe que ces questions continuent de mobiliser les chercheuses et les chercheurs.

Loin d’être une simple anomalie, l’épisode du Hondius agit ainsi comme un révélateur. Il montre que, malgré les transformations des mobilités et des systèmes de santé, certaines configurations anciennes peuvent ressurgir. Et que, face à l’incertitude sanitaire, les sociétés renouent, parfois presque instinctivement, avec des pratiques héritées de plusieurs siècles d’expérience maritime.


La journée d’études « Prévenir et Guérir », sur l’histoire de la santé en mer, se tiendra le 13 mai 2026 à l’Université d’Angers (Maine-et-Loire).

Affiche de la journée d’études « Prévenir & Guérir » sur l’histoire de la santé en mer, le 13 mai 2026 à l’Université d’Angers.
steamer.hypotheses.org/3570, CC BY

The Conversation

François Drémeaux a reçu des financements de la commission européenne dans le cadre d’un contrat Marie Skłodowska-Curie Actions pour le programme de recherche SHIPPAN (Shipping Pandemics).

ref. Quarantaine flottante sur le « Hondius » : la longue histoire des crises sanitaires en mer ? – https://theconversation.com/quarantaine-flottante-sur-le-hondius-la-longue-histoire-des-crises-sanitaires-en-mer-282175