Les archives orales, des sources comme les autres ? Comment les témoignages nourrissent le travail des historiens

Source: The Conversation – in French – By Etienne Bordes, Maître de conférences /INSPÉ de Créteil, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

Si les piliers de l’histoire orale ont été posés dès 1921 par Marc Bloch, les sources orales ont mis près d’un siècle à être admises comme telles en histoire. Pourquoi tant de précautions ? Retour sur cette longue évolution alors que l’intelligence artificielle bouleverse le travail des archives.


La consécration républicaine de Marc Bloch au Panthéon, le 23 juin 2026, a pris la forme d’une relecture de l’histoire et de l’historiographie du XXᵉ siècle. L’homme est en effet un singulier historien. Si son terrain de recherche le tourne vers le Moyen Âge, son parcours biographique l’a amené à traverser toutes les blessures du premier XXᵉ siècle. Son expérience directe de l’histoire contemporaine a nourri sa pratique professionnelle.

L’une de ses interactions a pour cadre la guerre de 1914-1918 et rapproche sa pratique de l’utilisation des sources orales. Alors mobilisé dans les tranchées du Chemin des Dames, Marc Bloch est en effet frappé de l’impact des fausses nouvelles sur ses camarades. Peur des espions allemands ou fantaisistes bombardements russes sur Berlin stimulent sa curiosité sur les mécanismes de construction de la rumeur. Il transforme son expérience combattante en une enquête (publiée dans la Revue de synthèse historique en 1921) qui apparaît d’une ardente actualité.

« Marc Bloch : le destin d’un historien et résistant » (France 3 Hauts-de-France, juin 2026).

Dans ces quelques pages, Bloch « propose de voir dans le présent un terrain d’expérimentation, fourni par les événements historiques contemporains, pour mieux comprendre et penser les événements passés ». Il légitime l’histoire du très contemporain en rapprochant l’étude des fausses nouvelles des tranchées d’une histoire des rumeurs médiévales, période plus consacrée. Pour cela il prend comme objets la rumeur, et s’interroge sur les conditions de sa construction. Il s’appuie ainsi sur des propos consignés pendant le conflit qu’il rapporte consciencieusement.

Ce faisant, dans une réflexion épistémologique de la discipline, Bloch élargit le soupçon et émousse la distinction entre sources orales et écrites montrant que les secondes ne sont parfois que les transcriptions des premières. Loin des réticences de ses maîtres méthodistes, il place les sources orales parmi les outils de l’historien. Il appelle même à la construction de véritables archives orales en prenant en compte cette expérience immédiate et la mémoire pour servir les générations historiennes à venir.

Histoire orale qui reconnaît la force des témoins, sources orales consignées par l’historien dans son enquête, archives orales déposées et conservées : tous les piliers de l’usage de l’oralité en histoire sont déjà érigés par Marc Bloch en 1921. Pourtant, ces pistes lancées au sortir de la Grande Guerre sont longtemps restées sans beaucoup de postérité dans l’historiographie française. Pourquoi l’oralité a-t-elle mis près d’un siècle pour se transformer en source ordinaire ?

Ce que peut l’histoire orale

La légitimation de l’histoire orale a pris des décennies, pourtant le travail pionnier de Bloch est déjà une défense et une illustration de ses atours pour quiconque pratique la recherche historique très contemporaine.

En dépit de tous les effets de distorsion que le recueil et la transcription de la parole induisent, l’histoire orale donne la parole à celles et à ceux qui la prennent rarement. Elle prête une voix aux dominé·es et s’épanouit ainsi en histoire sociale depuis les années 1970 dans les études sur le monde ouvrier, l’histoire des femmes ou les univers militants.

L’histoire orale écorne le splendide isolement disciplinaire et rapproche dans ses méthodes les travaux d’histoire d’autres sciences sociales qui recourent plus volontiers à l’exercice de l’entretien ou de l’enquête ethnographique (sociologie, science politique). La communauté d’expérience construite dans cette commune observation du présent a nourri des enquêtes sociohistoriques qui combinent les principes fondateurs des deux disciplines.

Ces enquêtes peuvent stimuler la construction de banques d’archives orales. La France a expérimenté ces constructions dès les années 1980 à partir notamment des « mémoires d’en haut » venues des hauts fonctionnaires ou de celles de militants, comme le projet « Histoire et mémoires de l’immigration : mobilisations et luttes pour l’égalité, 1968-1988 ».

L’histoire orale est donc un outil précieux pour la communauté historienne, mais elle a mis beaucoup de temps à se faire valoir.

Face aux témoignages, la fin des réticences ?

Alors que l’histoire orale se développe très tôt dans le monde anglophone, puis en Italie avec des auteurs comme Alessandro Portelli, les historiens français se montrent longtemps réticents à faire des témoignages une véritable source historique.

Les témoignages sont jugés plus fragiles, plus subjectifs, plus exposés aux reconstructions de la mémoire. Les historiens du temps présent eux-mêmes cherchent à se distinguer du journalisme et se montrent prudents à l’égard de la parole des témoins.

C’est donc d’abord des linguistes et des ethnologues qui entreprennent d’enregistrer la parole, notamment au Musée de l’Homme. L’invention du magnétophone, au milieu du XXᵉ siècle, ouvre pourtant de nouvelles possibilités documentaires. En France, les premières collectes à vocation historique apparaissent dès l’après-Seconde Guerre mondiale, mais leur développement reste limité jusqu’aux années 1970, avant de s’institutionnaliser progressivement dans les décennies suivantes.

Une étape importante est franchie avec l’enquête conduite par la sociologue Dominique Aron-Schnapper pour le Comité d’histoire de la Sécurité sociale. Entre 1975 et 1980, son équipe enregistre près de 700 heures d’entretiens auprès de 300 témoins. Au-delà de l’ampleur de cette collecte, son apport est surtout méthodologique. Elle forge le concept d’« archives orales » et propose de considérer les témoignages comme des sources historiques à part entière, au même titre que les archives écrites, iconographiques ou audiovisuelles.

Le témoin produit la source, l’enquêteur la recueille et l’archive, puis, après les délais de communication prévus, l’historien peut l’exploiter en appliquant les mêmes règles de critique que pour tout autre document. L’historienne Florence Descamps a largement retracé cette évolution, à laquelle elle a elle-même contribué.

Une extension du domaine de l’oralité

Aujourd’hui, les entretiens font pleinement partie de la boîte à outils des historiennes et des historiens du temps présent. Qu’ils soient réalisés dans le cadre de leurs propres enquêtes ou consultés dans des fonds d’archives constitués par d’autres, ils sont soumis aux mêmes exigences que les sources écrites. Leur usage est désormais enseigné à l’université, de la licence au master, et il est courant et attendu d’en trouver dans les mémoires et les thèses.

Ces sources permettent d’explorer des dimensions de l’histoire que les archives administratives ou institutionnelles saisissent difficilement. Elles éclairent les coulisses des politiques publiques, donnent chair aux acteurs, restituent les expériences du travail, des migrations, des engagements militants ou de la vie quotidienne. Elles permettent aussi de comprendre les silences familiaux, les mécanismes de la mémoire et les multiples façons dont les individus reconstruisent leur passé. Elles peuvent constituer une porte d’entrée pour un espace social ciblé, comme l’éducation et son administration.

Si les entretiens sont aujourd’hui largement admis comme des sources historiques, leur usage a lui aussi profondément évolué. Pendant longtemps, l’enregistrement n’était qu’une étape vers un document écrit : une fois l’entretien retranscrit, la bande magnétique ou la cassette étaient rarement réécoutées, elles étaient même parfois détruites. Comme pour une archive manuscrite, c’était le texte qui faisait foi.

Avec l’intelligence artificielle, un changement d’échelle ?

Une nouvelle révolution est peut-être en cours. Les outils d’intelligence artificielle (IA) ne bouleversent pas encore les pratiques de l’histoire orale, mais ils ouvrent des perspectives inédites. Les logiciels de reconnaissance automatique de la parole permettent désormais de transcrire en quelques minutes des heures d’entretien. Là où la transcription représentait autrefois des dizaines d’heures de travail, l’IA produit une première version qui peut donner l’illusion d’être directement exploitable.

D’autres outils facilitent l’identification des locuteurs, la recherche de mots-clés, l’annotation ou encore le repérage de thèmes récurrents dans de vastes corpus. Pour l’instant, ces usages restent largement exploratoires et s’ajoutent aux méthodes traditionnelles plutôt qu’ils ne les remplacent.

Ces outils ne suppriment pas le travail critique de l’historien. Une transcription automatique contient toujours nombre d’erreurs : les noms propres, les accents, les hésitations ou les émotions peuvent être mal interprétés. Surtout, l’oral ne se réduit pas aux mots prononcés. Les silences, les intonations, les rires, les hésitations ou les changements de rythme constituent eux aussi des informations précieuses pour comprendre un témoignage.

L’intelligence artificielle soulève des questions éthiques et méthodologiques : confidentialité des entretiens, droits des témoins, risque de faux enregistrements et nécessité de maintenir un regard critique sur les sources. En automatisant le traitement des entretiens, elle ne remet donc pas en cause les principes de l’histoire orale ; elle les rend au contraire plus exigeants.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Les archives orales, des sources comme les autres ? Comment les témoignages nourrissent le travail des historiens – https://theconversation.com/les-archives-orales-des-sources-comme-les-autres-comment-les-temoignages-nourrissent-le-travail-des-historiens-287747

Est-ce que vaporiser du parfum sur son cou est mauvais pour la santé ?

Source: The Conversation – in French – By Ahmed Elbediwy, Senior Lecturer in Cancer Biology & Clinical Biochemistry, Kingston University

Vaporiser un peu de parfum sur son cou est une étape familière avant de quitter la maison. Mais la publication virale sur Instagram d’un cancérologue a désigné le cou comme une zone « qui invite à la prudence », car elle se trouve à proximité de la glande thyroïde.

La légende précise qu’il n’existe aucune preuve que le fait de vaporiser du parfum sur le cou endommage la thyroïde. Pourtant, les références aux perturbations hormonales et à l’exposition à vie à des substances chimiques à travers une peau fine pourraient suggérer un lien possible avec des maladies thyroïdiennes ou le cancer. Une petite vaporisation pourrait-elle vraiment présenter un risque particulier?

Les données actuelles ne montrent pas que l’application de parfum sur la peau au niveau de la thyroïde fasse parvenir de manière sélective les composés chimiques du parfum à la glande ou l’expose à une dose plus élevée que si l’on vaporisait ailleurs. Les recherches sur l’absorption cutanée et l’anatomie du cou ne corroborent pas l’idée d’une voie d’accès directe et sélective vers la glande thyroïde.

La thyroïde est une glande en forme de papillon située dans la partie inférieure avant du cou. Elle produit et libère des hormones qui aident à réguler la façon dont le corps utilise son énergie. Elle se trouve sous la peau, ainsi que sous plusieurs couches de tissu conjonctif et de muscles.

Que se passe-t-il lorsque le parfum entre en contact avec la peau?

La peau agit comme une barrière. Un ingrédient peut s’évaporer, rester à la surface, pénétrer dans les couches cutanées ou passer dans la circulation sanguine. L’absorption dépend de la substance chimique, de sa composition, de l’état et de l’emplacement de la peau, de la dose et de la durée de contact.

L’emplacement sur le corps peut influencer l’absorption. Une fois qu’une substance chimique atteint les vaisseaux sanguins situés dans les couches profondes de la peau, elle peut circuler plus largement. L’application d’une substance près d’un organe ne cible pas automatiquement cet organe.

Les évaluations de sécurité des produits cosmétiques en aérosol tiennent également compte de l’inhalation. Cette voie d’exposition n’entraîne pas d’exposition particulière de la thyroïde lors d’une application au cou.




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Qu’en est-il des phtalates et des hormones?

Les préoccupations portent en grande partie sur les phtalates, une famille de substances chimiques dont les usages et les effets sur la santé varient. Le phtalate de diéthyle, ou DEP, a été utilisé comme solvant et fixateur dans les parfums. D’autres phtalates ont principalement servi à assouplir les plastiques. Les données concernant un membre de cette famille ne peuvent pas simplement être appliquées à tous les autres.

Une revue systématique publiée en ligne en 2024 a rassemblé 17 études portant sur 5 616 enfants et adolescents. Elle a fait état d’associations entre l’exposition aux phtalates et les taux de certaines hormones thyroïdiennes, tandis que les résultats concernant d’autres hormones étaient incohérents. Les études ont examiné l’exposition provenant de multiples sources. Elles n’ont pas porté sur l’application de parfum sur le cou ni sur le développement de maladies thyroïdiennes, et ne permettent pas d’établir un lien de cause à effet.

Le parfum peut contribuer à l’exposition au DEP. Dans une étude portant sur 337 femmes, les utilisatrices de parfum présentaient des concentrations urinaires plus élevées de phtalate de monoéthyle, un produit de dégradation du DEP. Cela confirme que le parfum est une source d’exposition au DEP. L’étude n’a pas porté sur les atteintes à la thyroïde ni sur le site d’application.




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Un « perturbateur endocrinien » est une substance exogène qui modifie le système hormonal et provoque un effet nocif. Le risque dépend du produit chimique, de la dose, de la voie d’exposition, du moment et de la durée de l’exposition. Un effet hormonal observé lors d’une expérience en laboratoire ne permet pas d’établir le risque lié à un produit parfumé fini utilisé dans des conditions quotidiennes.

Une utilisation répétée implique une exposition répétée, même si cela ne signifie pas nécessairement une accumulation. Les phtalates sont transformés en produits de dégradation qui sont rapidement éliminés par l’urine, tandis qu’une utilisation fréquente peut renouveler l’exposition à plusieurs reprises.

En Grande-Bretagne et en Irlande du Nord, les produits cosmétiques doivent faire l’objet d’une évaluation de leur sécurité avant leur mise en marché, bien que les systèmes de réglementation diffèrent. Les évaluateurs tiennent compte des ingrédients, des concentrations, de l’usage prévu et de l’exposition probable. Les mélanges de parfums peuvent être désignés sous le nom de « parfum », tandis que les allergènes spécifiés doivent être nommés lorsqu’ils dépassent les concentrations prescrites en Grande-Bretagne et en Irlande du Nord.

Les effets cutanés les mieux établis

En ce qui concerne les parfums appliqués directement sur la peau, le risque le plus clairement établi est celui de la dermatite de contact allergique, une éruption cutanée accompagnée de démangeaisons et d’inflammation causée par le contact avec un ingrédient. Une étude a estimé que l’allergie de contact aux parfums touche de 0,7 % à 2,6 % de la population générale.

Une réaction allergique peut se manifester après une sensibilisation, c’est-à-dire lorsque le système immunitaire a appris à réagir à un ingrédient. Un contact ultérieur peut alors provoquer des démangeaisons et une éruption cutanée rouge semblable à de l’eczéma. Un parfum peut également irriter la peau sans provoquer d’allergie. Si une éruption cutanée persiste ou réapparaît, un test épicutané peut aider à en identifier la cause.




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Certains ingrédients des parfums peuvent provoquer une réaction phototoxique, c’est-à-dire une réaction semblable à un coup de soleil lorsqu’un composé chimique présent sur la peau est exposé à la lumière. Une étude menée chez l’humain sur des parfums modèles a révélé que l’huile de bergamote, qui contient un composé chimique réactif à la lumière, pouvait provoquer une telle réaction après une exposition aux rayonnements ultraviolets A (UVA). Le risque dépendait de la concentration et de la dose d’UV; cela ne s’applique donc pas à tous les parfums.


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L’exposition prolongée au soleil est considérée comme l’un des principaux facteurs contribuant à la poïkilodermie de Civatte, qui se caractérise par une peau amincie, de couleur brun-rougeâtre, avec de petits vaisseaux sanguins visibles sur les côtés du cou. Une petite étude portant sur 32 patients a suggéré que l’allergie aux parfums pourrait jouer un rôle chez certaines personnes, mais n’a pas pu démontrer que les parfums étaient à l’origine de cette affection.

L’odeur des parfums peut également affecter les personnes souffrant de migraine. Dans une étude menée en clinique, les personnes souffrant de migraine ont fréquemment cité le parfum comme une odeur qui, selon elles, avait déclenché leurs crises. L’étude s’appuyait sur des souvenirs; elle ne peut donc pas fournir d’estimation démographique ni prouver un lien de causalité. Elle n’apporte aucune preuve de lésions thyroïdiennes.

Alors, faut-il éviter de vaporiser du parfum sur le cou?

Pour la plupart des gens, les données scientifiques actuelles ne fournissent aucune raison liée à la thyroïde d’éviter spécifiquement le cou. Cancer Research UK indique qu’il n’existe aucune preuve que l’utilisation de parfum cause le cancer.

Si le parfum provoque une sensation de brûlure ou une éruption cutanée accompagnée de démangeaisons, cessez de l’appliquer sur la peau et consultez professionnel de la santé si la réaction persiste. Les parfums « naturels » ne sont pas automatiquement plus doux, car les huiles essentielles peuvent également causer une dermatite de contact allergique. Une étiquette « sans phtalates » ne garantit pas en soi qu’un parfum est plus sécuritaire, car les phtalates varient et les produits de remplacement ne sont pas automatiquement plus sécuritaires.

Des recherches supplémentaires pourraient clarifier les effets d’une exposition répétée à des mélanges de parfums. Les données actuelles ne démontrent pas que le fait de vaporiser le cou permette aux composés chimiques du parfum d’atteindre plus facilement la thyroïde.

La Conversation Canada

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Est-ce que vaporiser du parfum sur son cou est mauvais pour la santé ? – https://theconversation.com/est-ce-que-vaporiser-du-parfum-sur-son-cou-est-mauvais-pour-la-sante-290109

Oubliez la longévité : c’est la durée de vie en bonne santé qu’il faut viser

Source: The Conversation – in French – By Stuart Phillips, Professor, Kinesiology, Tier 1 Canada Research Chair in Skeletal Muscle Health, McMaster University

J’ai passé plus de trois décennies à étudier comment l’exercice physique et l’alimentation nous aident à rester en santé, et un élément revient sans cesse dans les données : vivre plus longtemps et vivre bien ne vont pas de pair. Si nous avons en partie résolu le premier problème, nous accusons un retard sur le second.


Au cours du siècle dernier, l’espérance de vie moyenne des Canadiens a augmenté de 22 ans, pour atteindre environ 80 ans pour les hommes et 84 ans pour les femmes. La recherche médicale et scientifique pourrait faire grimper ces chiffres encore davantage. Cependant, le nombre d’années que nous pouvons espérer vivre en bonne santé est en baisse ; au Canada, il s’établit désormais à environ 67, contre un sommet d’environ 70 ans.


Cet article fait partie de notre série La Révolution grise. La Conversation vous propose d’analyser sous toutes ses facettes l’impact du vieillissement de l’imposante cohorte des boomers sur notre société, qu’ils transforment depuis leur venue au monde. Manières de se loger, de travailler, de consommer la culture, de s’alimenter, de voyager, de se soigner, de vivre… découvrez avec nous les bouleversements en cours, et à venir.


Cela signifie qu’un grand nombre d’entre nous sont en voie de passer près de deux décennies, voire plus, à vivre avec une maladie chronique, un déclin cognitif ou une perte de mobilité. C’est cet écart, et non la durée de vie en soi, qui constitue la véritable crise. Et presque personne ne la traite comme telle.

La longévité n’est pas le bon indicateur

La longévité est le mot à la mode, les influenceurs discutant de la possibilité d’une espérance de vie à trois chiffres. Un biohacker fortuné a investi des millions pour tenter de vivre jusqu’à 160 ans et invite d’autres personnes à dépenser jusqu’à 1 million de dollars américains par année pour se joindre à lui. Il a récemment annoncé qu’il souffrait d’une maladie auto-immune.

La vie est devenue une épreuve d’endurance, et nous devons tenir bon jusqu’au bout.

En revanche, imaginez cette personne de 80 ans qui habite plus bas dans la rue et qui porte elle-même ses épiceries, monte ses escaliers, conduit sa voiture et s’accroupit par terre pour jouer avec son petit-enfant. Voilà l’objectif qui vaut la peine d’être poursuivi.

Idéalement, une bonne santé et une qualité de vie liée à la santé devraient durer toute notre vie. L’équilibre entre la qualité et la quantité de nos années est le principe qui sous-tend la « durée de vie en santé » : la période de notre vie que nous passons en bonne santé. Certes, la bonne santé est subjective, et certains ont fait valoir que la « durée de vie en bonne santé » ne peut peut-être pas être définie à un âge précis et qu’elle est plus fidèlement représentée par un indice.

Quelle que soit la façon dont on la mesure, il est clair que combler l’écart entre la durée de vie en bonne santé et la durée de vie totale est à la fois cruellement nécessaire et extrêmement difficile à réaliser, ce qui pourrait expliquer le décalage entre l’ampleur du problème et le peu d’investissements pour y remédier : selon les estimations, le rapport entre les dépenses de santé consacrées au traitement et celles consacrées à la prévention s’élève à près de 12 pour 1 au Canada.

Miser sur la durée de vie en bonne santé

À l’Université McMaster, le nouvel Institut McCall MacBain de kinésiologie et de durée de vie en bonne santé vise à combler l’écart en matière de durée de vie en bonne santé.

La kinésiologie est la science qui étudie les mouvements, les performances et le fonctionnement du corps. Associée à l’approche préventive de la médecine, elle peut aider à éviter que les gens se retrouvent à l’hôpital, plutôt que de simplement les soigner une fois qu’ils y sont déjà.

Le mandat de l’institut accorde la priorité à la collaboration interdisciplinaire afin de faire progresser la recherche et l’enseignement, et de transformer les résultats en actions concrètes qui profitent réellement aux communautés. La recherche à elle seule ne change pas les vies ; ce sont les gens qui s’appuient sur des données probantes qui agissent.

Un homme aux cheveux gris, vêtu d’une chemise bleue, agenouillé sur l’herbe avec un tout-petit qui tire la langue
Imaginez cette personne de 80 ans qui habite au bout de la rue et qui porte elle-même son épicerie, monte ses escaliers, conduit sa voiture et s’accroupit par terre pour jouer avec son petit-enfant.
(Unsplash/Alvaro Reyes)

Nous voulons aider les Canadiens et les gens bien au-delà de nos frontières à passer davantage d’années en bonne santé en retardant l’apparition des maladies, en préservant les fonctions physiques et cognitives et en renforçant la résilience avant même qu’elle ne soit nécessaire.

Y parvenir permettrait d’améliorer la qualité de vie tout en réduisant les coûts liés au traitement du cancer, des accidents vasculaires cérébraux, des maladies cardiaques, de la démence, de la douleur chronique et des troubles de la mobilité à long terme.

Cet institut est le premier du genre ; il a vu le jour grâce à un don de 50 millions de dollars versé par les philanthropes Marcy et John McCall MacBain et leur fondation. Cet investissement repose sur un pari précis : celui que les interventions les plus déployables à grande échelle, les plus abordables et fondées sur des données probantes pour prolonger la durée de vie en bonne santé restent encore à découvrir et à mettre en pratique.

Nous voulons montrer qu’investir du temps et des ressources dès l’enfance, et tout au long de la vie, renforce le corps pour qu’il résiste plus longtemps aux maladies chroniques qui rongent nos dernières décennies.

Le faux visage des industries du bien-être et de la longévité

Les industries du bien-être et de la longévité, ainsi que les biohackers en ligne, ont convaincu leurs adeptes que le but ultime est d’« optimiser » sa vie grâce à des pilules, des protocoles et des potions.

Sans surprise, les principaux facteurs de la durée de vie en bonne santé sont déjà bien connus : de l’exercice régulier, un meilleur sommeil, une alimentation saine, de véritables liens sociaux, ne pas fumer et consommer l’alcool avec modération.

En agissant sur ces facteurs, vous vous donnez de bien meilleures chances de prévenir les maladies qui touchent principalement les personnes âgées. La meilleure façon de traiter une maladie chronique reste encore de la retarder, ou, dans le cas de la démence et du déclin cognitif, de l’éviter complètement.

Le Canada dépense près de 144 milliards de dollars par année en produits liés au bien-être, pour finalement voir la santé de la population se détériorer à un âge de plus en plus précoce.

La recherche est pourtant claire : rien ne prouve que les suppléments, les peptides et les « traitements » vendus par les industries de la longévité et du bien-être contribuent de quelque façon que ce soit à votre durée de vie en bonne santé.


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Les facteurs d’influence sont nombreux

Pour aborder cette question, il faut prendre du recul. Les facteurs qui influencent le plus la durée de vie en bonne santé ne sont pas une pile de suppléments ni un cocktail de peptides. Ces facteurs sont complexes, difficiles à corriger et ne sont pas accessibles de manière uniforme dans tous les secteurs de la société.

Des rues et des parcs sécuritaires. De la nourriture abordable. Un endroit où dormir. Un voisin avec qui marcher. Des horaires de travail prévisibles. L’accès à des services de garde. Aucun de ces éléments n’est un luxe, mais ils constituent une infrastructure fondamentale pour une durée de vie en bonne santé plus longue, ce qui, pour bien trop de Canadiens est tout simplement hors de portée.

Le revenu, l’éducation, le logement, les conditions de travail, la sécurité du quartier, l’isolement social et la discrimination ont au moins autant d’importance pour bien vieillir que tout ce qu’on peut trouver dans un document sur la longévité.

La recherche en santé ne se demande plus si nous pouvons vivre plus longtemps. C’est déjà le cas. La nouvelle question est de savoir si nous sommes prêts à investir sérieusement, équitablement et dès l’enfance pour vivre mieux. Nous pourrions découvrir qu’une durée de vie en bonne santé plus longue mène aussi à une longévité encore plus grande, pour tous. Voilà un objectif qui vaut la peine d’être poursuivi.

La Conversation Canada

Stuart Phillips reçoit des fonds des Instituts de recherche en santé du Canada, du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada, des National Institutes of Health des États-Unis, de Nestlé Health Sciences, de FrieslandCampina, du National Dairy Council des États-Unis, des Producteurs laitiers du Canada et de Cargill.

– ref. Oubliez la longévité : c’est la durée de vie en bonne santé qu’il faut viser – https://theconversation.com/oubliez-la-longevite-cest-la-duree-de-vie-en-bonne-sante-quil-faut-viser-289432

Difficultés sexuelles des nouveaux parents : l’impact des traumas d’enfance

Source: The Conversation – in French – By Elisabeth Lafleur, Doctorante en psychologie, profil recherche-intervention, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Pourquoi certains parents vivent-ils davantage de difficultés sexuelles après l’arrivée d’un bébé ? L’existence de traumas vécus dans le passé joue un rôle important pour amplifier les divers facteurs qui interviennent.


La naissance d’un enfant vient avec son lot de défis pour les couples. En plus des ajustements physiques, émotionnels et relationnels qui accompagnent la parentalité, les parents sont aussi confrontés à des changements dans leur vie sexuelle. Plusieurs rapportent notamment une baisse de leur satisfaction sexuelle et de la fréquence de leurs activités sexuelles. Bien que ces difficultés soient courantes chez les parents, elles peuvent être source de détresse.

Mais pourquoi certains parents vivent-ils davantage de difficultés sexuelles que d’autres après l’arrivée d’un bébé ? Pour répondre à cette question, nous avons étudié 437 couples de parents ayant repris une activité sexuelle depuis la naissance de leur enfant (baisers, caresses, relations avec pénétration). Nous voulions vérifier si les traumas vécus durant l’enfance, telles la négligence, les agressions ou l’intimidation, étaient liés à une moins grande satisfaction sexuelle, et si le fait de se sentir compris, accepté et soutenu par son partenaire pouvait contribuer à préserver cette satisfaction.




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Les modèles biopsychosociaux suggèrent que durant la période post-partum, le bien-être sexuel est influencé par une combinaison de facteurs biologiques (tels les changements hormonaux et l’allaitement), psychologiques (par exemple la dépression post-partum), et relationnels.

Toutefois, certaines expériences vécues bien avant l’arrivée d’un enfant peuvent également influencer l’adaptation à cette période. Les traumatismes interpersonnels vécus durant l’enfance peuvent rendre cette transition plus difficile, notamment en raison des répercussions psychologiques, relationnelles et sexuelles associées à ces expériences. Les études montrent d’ailleurs que les personnes ayant vécu de tels traumas rencontrent davantage de difficultés sexuelles à l’âge adulte, y compris une plus faible satisfaction sexuelle.

L’importance de la réceptivité perçue

Notre étude montre que ce lien s’observe également chez les couples après la naissance d’un enfant. Se sentir compris par son partenaire est l’un des ingrédients essentiels de l’intimité dans un couple.

Au-delà du simple fait d’être écouté, cela implique de sentir que notre partenaire connaît et saisit qui nous sommes, qu’il apprécie et respecte nos capacités, notre personnalité et nos opinions, et qu’il est attentif et disposé à répondre à nos besoins, par exemple en apportant un soutien dans les moments difficiles. Les chercheurs appellent ce sentiment la « réceptivité perçue ».

De nombreuses études indiquent que les personnes qui perçoivent davantage cette réceptivité chez leur partenaire rapportent une meilleure satisfaction dans leur relation et dans leur vie sexuelle, y compris durant la période post-partum.




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Cependant, nos observations suggèrent que l’expérience de traumas peut nuire à ce processus : les parents survivants rencontrent davantage de difficultés à se sentir compris et accepté par leur partenaire, ce qui, en retour, affecte négativement leur satisfaction sexuelle. Ces associations sont observées chez les deux partenaires, tant chez les mères que chez les pères.

Des traumas qui persistent

Prenons l’exemple d’Anya et Robin, qui ont accueilli leur bébé il y a quatre mois. Dans son enfance, Anya a été exposée à de la violence physique entre ses parents. Robin, quant à lui, a vécu de la négligence émotionnelle.

Ils ont recommencé à avoir des relations sexuelles dans les dernières semaines. Anya a toutefois l’impression que Robin souhaite retrouver rapidement leur intimité « comme avant » et qu’il n’est pas suffisamment attentif à son vécu et ses besoins pendant leurs rapports. Ayant grandi dans un climat de violence où elle ne se sentait ni en sécurité ni entendue, Anya est sensible aux situations où elle a l’impression que ses besoins ne sont pas pris en compte et qu’elle ressent de la pression. Elle en vient alors à apprécier de moins en moins ces moments d’intimité.

De son côté, Robin trouve difficile le changement de rôle et ressent que la relation de couple prend moins de place. Il craint que la relation se dégrade, mais ressent qu’Anya invalide parfois ses préoccupations, ce qui ravive des souvenirs d’enfance où il se sentait peu important et peu écouté. Pour lui, l’intimité représente une manière de se sentir connecté à Anya. Il se sent donc moins satisfait sexuellement.

Cet exemple illustre comment, durant la période post-partum, la réceptivité perçue entre partenaires est un élément essentiel pour reconnecter avec l’autre, mais qu’elle peut facilement être fragilisée, particulièrement chez les personnes ayant vécu des traumas. Ces parents peuvent éprouver plus de difficulté à exprimer leurs besoins et nécessiter une sensibilité accrue de la part de leur partenaire.

Attention et sensibilité à l’expérience de l’autre

Les expériences traumatiques surviennent dans des contextes relationnels où l’enfant n’a pas été protégé, ce qui peut mener à un sentiment d’avoir été rejeté, incompris ou invalidé. Avec le temps, ces expériences sont intériorisées et peuvent influencer la manière dont une personne interprète les comportements des autres dans ses relations intimes, incluant la réceptivité de l’autre.

Ainsi, les survivants de traumas peuvent être plus sensibles aux signes de rejet, aux interactions négatives dans le couple, et percevoir moins de réceptivité chez leur partenaire. Dans un contexte exigeant comme l’arrivée d’un enfant, ces éléments peuvent être accentués.

Nos résultats suggèrent que les conséquences des traumas ne se limitent pas à la personne qui les a vécus. À travers les interactions au sein du couple, leurs effets peuvent aussi se répercuter sur le partenaire et influencer la satisfaction sexuelle de l’autre. La manière dont chaque partenaire est réceptif à l’autre peut donc faire une différence dans le bien-être relationnel et sexuel du couple.


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Être réceptif à son partenaire ne signifie pas toujours avoir les bonnes réponses. Il s’agit plutôt d’être attentif et sensible à l’expérience de l’autre. Concrètement, cela peut passer par le fait d’écouter l’autre sans interrompre ni chercher immédiatement des solutions, vérifier sa compréhension (« si je comprends bien, tu as l’impression que… »), valider les émotions de l’autre même si elles sont différentes des nôtres, ainsi qu’exprimer ses propres besoins de manière ouverte et respectueuse.

Ces gestes peuvent renforcer le sentiment de sécurité dans la relation et soutenir l’intimité pour tous les parents, mais particulièrement chez ceux ayant vécu des traumas. Ils peuvent ainsi contribuer à favoriser et préserver un lien plus satisfaisant dans cette nouvelle réalité.

La Conversation Canada

Lafleur, Elisabeth a reçu des financements du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH) et du Fonds de recherche du Québec (FRQ).

Alison Paradis a reçu du financement de recherche des Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC), du Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH) et des Fonds de recherche du Québec (FRQ). Elle est directrice du Laboratoire d’étude sur le bien-être des familles et des couples (LÉFAC), membre du Centre de recherche interdisciplinaire sur les problèmes conjugaux et les agressions sexuelles (CRIPCAS), de l’Équipe Violence Sexuelle et Santé (ÉVISSA) et de l’Institut universitaire Jeunes en difficulté (IUJD).

Natacha Godbout a reçu des financements octroyés pour la qualité des projets de recherche par compétition du Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH), des Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC) et des Fonds de recherche du Québec. Elle est membre de l’Ordre des psychologues du Québec, directrice de l’unité de recherche et d’intervention sur le trauma et le couple (TRACE), du Centre de recherche interdisciplinaire sur les problèmes conjugaux et les agressions sexuelles (CRIPCAS) et des équipes de recherche EVISSA et SCOUP.

– ref. Difficultés sexuelles des nouveaux parents : l’impact des traumas d’enfance – https://theconversation.com/difficultes-sexuelles-des-nouveaux-parents-limpact-des-traumas-denfance-277134

Y a-t-il trop de bois mort dans nos forêts ?

Source: The Conversation – in French – By Damien Marage, Géographe et écologue, Professeur des Universités, Université Marie et Louis Pasteur (UMLP)


L’ESSENTIEL

  • Il y a en moyenne cinq fois plus de bois mort dans les forêts françaises aujourd’hui qu’il y a vingt ans.

  • La nécromasse est souvent accusée de provoquer des fléaux tels que des incendies ou des épidémies. C’est infondé.

  • Le bois mort est, au contraire, fondamental à l’écosystème forestier et un indicateur de la biodiversité des forêts.


Les épisodes caniculaires, les sécheresses successives, les attaques parasitaires, les tempêtes sont en partie à l’origine de l’augmentation de la quantité de bois mort dans les forêts de l’Hexagone. Selon l’Institut national de l’information géographique et forestière (IGN), son volume moyen a été multiplié par cinq en vingt ans, passant de 5 mètres cubes par hectare à 25 mètres cubes par hectare (m3/ha).

Face à cette réalité, on peut entendre une petite musique monter : le bois mort serait un fléau tant il encombrerait les parcelles, qui seraient à cause de lui mal entretenues, plus inflammables, plus propices à la propagation de ravageurs… Ainsi présenté, le bois mort ne serait que problème. Tâchons d’y voir plus clair.

Le bois mort : une composante primordiale des forêts

Commençons par un constat paradoxal : le bois mort est plein de vie.

Une multitude d’espèces spécialisées dépendent de caractéristiques forestières particulières, résultant du vieillissement – appelé sénescence en botanique – puis de la mort des arbres.

En pleine possession de ses moyens, un arbre vivant protège son tronc, ses branches et ses racines des insectes, des champignons et des pathogènes par les barrières physiques et chimiques que constituent l’écorce et des molécules complexes que sont tannins, résines et latex.

Mais lorsqu’il est affaibli en raison d’une perturbation ou d’un stress ou bien parce qu’il vieillit naturellement, ces défenses s’amenuisent et vont permettre à des myriades d’organismes de s’immiscer sous l’écorce, dans son aubier (partie du bois juste derrière l’écorce) et jusqu’au duramen (partie centrale d’un tronc).

Ainsi, plus de 40 % de la diversité biologique des écosystèmes forestiers relève d’organismes « recycleurs de bois » appelés « saproxylophages ». On distingue parmi eux les espèces saproxyliques, qui ne consomment que le bois mort en décomposition, et les espèces xylophages, qui réalisent leur cycle de vie dans le bois (mort ou vivant).

Le recyclage du bois mort

La quantité d’arbres morts sur pied et au sol par unité de surface représente la nécromasse de la forêt. Son recyclage se déroule en trois temps, d’abord celui de la colonisation, puis celui de la décomposition et, enfin, celui de l’humification.

Lors de la première phrase, des centaines d’espèces de champignons, comme l’amadouvier responsable de la « pourriture blanche » ou bien la « moisissure noire », vont venir coloniser le bois mort.

Ensuite, la phase de décomposition est généralement liée aux insectes dont beaucoup de coléoptères, notamment la famille des cérambycidés (capricornes ou longicornes) qui se nourrissent de bois mort. On compte en leur sein certaines espèces emblématiques, comme le lucane cerf-volant, la rosalie des Alpes, le grand capricorne du chêne ou le pique-prune.

De gauche à droite : lucane cerf-colant, rosalie des Alpes, grand capricorne du chêne et pique-prune
De gauche à droite : lucane cerf-colant, rosalie des Alpes, grand capricorne du chêne et pique-prune.
Clame Reporter, Peter Krimbacher, Lidewijde, Magnefl/Wikimedia, CC BY

Enfin, la phase d’humification est réalisée par des organismes détritivores (champignons, acariens, collemboles, oribates, bactéries), qui se nourrissent de la matière organique en état avancé de décomposition et incorporent les restes de bois dans l’humus qu’ils contribuent à former. Cette action renforce le stockage du carbone dans le sol forestier, qui, en France, est souvent plus important que le carbone stocké dans la partie aérienne de la forêt. L’humidification permet également de restituer des éléments minéraux essentiels à la santé des arbres et de la forêt.

La durée de ces trois phases varie de cinq ans à plus de cent ans en fonction de l’essence, de la taille des débris et du contact avec le sol.

Un signe du bon état écologique des forêts

Le recyclage du bois mort mobilise lors de toutes ces phases un ensemble de chaînes alimentaires complexes auxquels prennent part des crustacés (les cloportes), des mollusques (le discret Discus), des microorganismes, des oiseaux – comme les pics qui forent le bois à la recherche d’insectes ou pour concevoir un nid – ou des mammifères, à l’instar des chauves-souris comme le murin de Bechstein.

Le Murin de Bechstein niche souvent dans des vieux arbres
Le murin de Bechstein niche souvent dans de vieux arbres.
Dietmar Nill/Wikimedia, CC BY

Dans le réseau national des réserves forestières, qui rassemble les forêts protégées, les volumes et les densités d’arbres morts sur pied et de bois mort au sol sont deux à quatre fois supérieurs aux valeurs moyennes nationales. Ces volumes peuvent dépasser les 100m3/ha.

Cette nécromasse est largement reconnue comme un indicateur composite et complexe de la biodiversité des forêts, du bon état écologique des forêts et comme une mesure de l’efficacité des efforts de protection de la biodiversité. Ces espaces forestiers protégés représentent cependant moins de 2 % de la superficie des forêts hexagonales.

Des dispositifs pour protéger le bois mort

Informés et conscients des enjeux du bois mort, les forestiers ont réalisé des efforts importants pour sa prise en compte dans les forêts gérées. De petites parcelles forestières conservées volontairement pour favoriser les arbres âgés, les arbres morts et la biodiversité associée ont, par exemple, été créées. On les appelle « îlots de vieillissement et de sénescence ».

Des trames de vieux bois ont également été mises en place afin de créer une continuité de vieux arbres au sein d’une forêt permettant de faire prospérer la biodiversité inféodée aux vieux arbres ou aux arbres morts. Un plan national d’action consacré notamment aux vieux bois a, en outre, été élaboré en 2022.

C’est une évolution satisfaisante pour les biologistes, les écologues et les protecteurs de la nature, mais pas toujours pour la foresterie ou la société en général. Pour quelles raisons ?

Les procès faits au bois mort

D’abord, l’exploitant forestier et le scieur veulent du bois sain : personne ne construit de charpente en bois pourri ! Le forestier « ampute » donc le cycle forestier de cette longue phase de sénescence. Il y a logiquement, par conséquent, moins d’arbres sénescents et de bois mort dans les forêts exploitées que dans les non exploitées.

Ensuite, le bois mort peut provoquer des incendies. Lorsqu’il est sec sur pied, c’est un bon combustible et une véritable chandelle tendue vers le ciel, qui attire la foudre. De longues dates, les Canadiens et États-Uniens de la côte ouest sont accoutumés à ces cycles de grands incendies forestiers provoqués par celle-ci.

Toujours aux États-Unis et au Canada, le bois mort dérivant crée des amoncellements appelés embâcles sur les grands cours d’eau dont les barrages hydroélectriques ne peuvent alors plus fonctionner. Il faut en réduire la quantité dans les versants forestiers adjacents et les éliminer.

Le bois mort est également accusé de favoriser la pullulation d’insectes, comme les scolytes, des coléoptères qui pondent sous l’écorce des résineux affaiblis et pouvent se propager vers des forêts saines.

Forêt d’épicéas scolytés dans les Vosges en 2020
Forêt d’épicéas scolytés dans les Vosges, en 2020.
Michel L./Vosges, CC BY

Il faut alors tout couper sans hésitation et avec la plus grande diligence. Les arrêtés préfectoraux des trois régions de l’est de la France (l’Alsace, la Lorraine et la Champagne-Ardenne) sont là pour en témoigner : des millions d’épicéas scolytés ont ainsi été récoltés, souvent par coupe rase, amputant alors le sol d’un possible retour d’éléments minéraux.

Enfin, le bois mort est perçu par la plupart d’entre nous comme étant sale, le signe d’une forêt mal gérée, difficile d’accès et rendue dangereuse par la chute des branches ou des troncs morts.

Tous ces procès faits au bois mort sont-ils justes ? Reprenons point par point les griefs dont il est la victime.

Alors, si encombrant que cela le bois mort ?

À propos de l’exploitation du bois mort, il est tout à fait possible de l’utiliser, car les propriétés mécaniques restent identiques, un certain temps. Les bois scolytés, les frênes atteints de chalarose, par exemple, peuvent être employés, seules quelques légères colorations peuvent constituer un défaut visuel. L’État l’indique bien dans ses prescriptions.

Les griefs des exploitants forestiers ont peut-être parfois une autre origine : lorsqu’une grande partie de bois mort afflue sur le marché, du fait des ravages d’un pathogène par exemple, cela fait chuter les cours du bois et empêche les autres propriétaires, non touchés, de vendre du bois « frais ».

Concernant ensuite les incendies, commençons par rappeler un chiffre qui parle de lui-même : 97 % des incendies en Europe sont directement ou indirectement d’origine humaine. Les travaux scientifiques ne démontrent pas de lien entre quantité de bois mort et surface incendiée.

On sait, en revanche, que leur fréquence et intensité sont moindres lorsque la végétation est clairsemée et peu dense, comme c’est le cas dans les systèmes agro-sylvo-pastoraux, qui allient production agricole et production forestière. Avec le déclin de ces territoires ruraux, une accumulation de biomasse, résultat de l’abandon d’activités agro-sylvo-pastorales, s’est produite, mais avec peu de bois mort car ce sont de jeunes boisements.

Dans ces paysages, comme partout ailleurs, le bois mort au sol joue du reste le rôle d’une éponge. Gorgé d’eau, il la restitue à l’écosystème.

Une autre chose qu’on ne sait pas toujours, c’est que les incendies de forêt sont également corrélés à l’instabilité sociale, comme le chômage. On s’attend donc à ce que davantage d’incendies se déclarent dans des territoires en déclin social continu dans les zones rurales en voie de dépeuplement.

Parallèlement à cette réalité, l’étalement urbain accroît les risques d’incendie dans les zones touristiques et périurbaines.

Ainsi, la forêt est peut-être surtout une construction sociale qu’il faut inclure dans les politiques d’aménagement de nos territoires.

C’est ce que l’on constate également avec les embâcles (amoncellement naturel ou artificiel de matériaux, ndlr). Nous savons aujourd’hui, grâce aux travaux des hydrogéomorphologues qu’ils sont importants dans le fonctionnement des cours d’eau : ils déterminent le débit, piègent les sédiments et la matière organique qui fournit de la nourriture, des refuges et une couverture protectrice aux poissons. Les embâcles complexifient ainsi la morphologie des cours d’eau et, aussi, notre rapport à ce processus.

Venons-en maintenant aux insectes dits « ravageurs ». Non, ils ne détruisent pas systématiquement les forêts saines.

Déjà dans les années 1920, la question s’était posée avec la même acuité qu’aujourd’hui lors de la création du premier parc national suisse. Les conclusions d’Auguste Barbey, entomologiste forestier de renommée internationale, furent sans équivoque : point de danger.

Si l’on prend, par exemple, les scolytes qui ravagent actuellement l’est de la France, les réelles causes de leur prolifération sont bien connues : des sécheresses qui se multiplient avec le changement climatique et qui affaiblissent les arbres et les rendent plus colonisables par les scolytes, des paysages où les monocultures d’épicéa se succèdent sans diversité d’espèces pouvant faire barrière, des hivers doux qui permettent à davantage d’individus de survivre jusqu’au printemps…

Que vive le bois mort !

Que retenir de tout cela ? Le bois mort ne peut nuire aux forêts puisqu’il en est une composante intrinsèque fournissant gîte et couvert à un nombre considérable d’espèces qui participent en retour à la fertilité des sols. En quantité et en qualité, il est le signe d’une forêt en bon état écologique.

Face aux incendies, aux embâcles comme aux pathogènes qui ravagent les massifs français, ne nous trompons donc pas d’ennemis. Avec une trajectoire d’augmentation des températures de 4 °C d’ici à la fin du siècle et 10 fois plus de jours de vagues de chaleur, les feux de forêt devraient augmenter de 70 % en 2050 par rapport à la période 2000-2020.

Oui, il y a des forêts plus vulnérables que d’autres aux incendies, oui il existe des conditions météorologiques plus propices, oui nous avons raison de nous inquiéter de l’étalement urbain en périphérie des massifs, de l’abandon des territoires ruraux.

Mais non, le bois mort n’est pas dangereux ; non, il n’est pas de trop en forêt.

Pourquoi alors le bois mort a-t-il un statut de paria alors qu’il était une ressource indispensable à la vie des communautés rurales du XIXᵉ siècle? C’est parce que nos sociétés sont de plus en plus coupées de cette fabuleuse destinée du bois mort. Nous sommes ainsi devenus ignorants de la longueur des cycles forestiers, déconnectés de la lenteur de décomposition du bois mort, et nous considérons bien souvent la forêt comme un simple parc de loisir.

Ainsi, la chute potentielle de bois mort le jour où le vent souffle est perçue comme un désagrément. Aurons-nous la capacité de différer la satisfaction de nos désirs pour que d’autres humains, ou autres qu’humains, puissent jouir à l’avenir de forêts paisibles et sensibles ?


Guy Lempérière, entomologiste forestier, ancien chercheur au Laboratoire d’écologie alpine (LECA) de l’Université de Grenoble-Alpes et directeur de recherche à l’IRD a contribué à la rédaction de cet article.

The Conversation

Damien MARAGE a reçu des financements de l’ANR. Il est membre du Conseil national de la protection de la nature et expert auprès du comité français de l’UICN.

– ref. Y a-t-il trop de bois mort dans nos forêts ? – https://theconversation.com/y-a-t-il-trop-de-bois-mort-dans-nos-forets-290087

D’ici à 2040, l’Europe a besoin de dix millions de logements « net zéro » neufs ou rénovés. Comment y parvenir ?

Source: The Conversation – in French – By Ignat Kulkov, Researcher, EDHEC Business School; Åbo Akademi University


L’ESSENTIEL

  • Le secteur de l’architecture, de l’ingénierie et de la construction est en pleine révolution avec l’avènement de la politique « zéro émission nette ».

  • Une étude propose quatre scénarios pour le secteur européen de la construction à l’horizon 2040, en combinant besoins en logement, objectifs « net zéero » et accessibilité financière.

  • Trois priorités se dégagent de ces scénarios : la rénovation en profondeur du parc immobilier existant, une infrastructure numérique permettant de surveiller les performances énergétiques ainsi que de nouvelles compétences et capacités organisationnelles pour la construction industrialisée.


L’Europe est confrontée à une double crise qu’elle n’arrive pas à résoudre. Au cours des quinze dernières années, les prix de l’immobilier ont augmenté de 60 % et les loyers de 30 % à travers l’Europe, tandis que le nombre de permis de construire a chuté de 20 %. Sur la même période, les coûts de construction dans l’Union européenne (UE) ont augmenté de 56 %.

Pourtant, la Commission européenne prévoit une hausse de la demande de logements de plus de 2 millions d’unités par an. La Banque européenne d’investissement estime que l’UE a actuellement besoin de 2,25 millions de logements supplémentaires, soit environ 50 % de plus que ce qui est réellement construit.

Les bâtiments construits restent parmi les plus grandes sources d’émissions de gaz à effet de serre du continent.




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Une défaillance systémique

La crise de l’accessibilité au logement et la crise climatique ne sont pas deux problèmes distincts. Il s’agit d’une défaillance systémique interdépendante. Le secteur européen de la construction et de l’immobilier se trouve au cœur de ces deux phénomènes.

Nous avons mené une étude sur plusieurs années avec des dizaines d’experts européens du secteur – architectes, promoteurs, fournisseurs de matériaux, énergéticiens, gestionnaires – afin de détailler quatre scénarios pour le secteur européen de la construction à l’horizon de 2040, en combinant les (forts) besoins en logement et des objectifs « net zéro ».

Environ 40 % de la consommation énergétique de l’Europe

Le secteur de l’architecture, de l’ingénierie et de la construction (Architecture Engineering Construction, AEC) a connu quatre décennies de stagnation de la productivité. La complexité des procédures d’autorisation, la fragmentation de la gouvernance et une structure industrielle axée sur des projets ponctuels l’ont empêché de fournir à grande échelle des logements abordables, agréables à vivre et durables.

À la fin de l’année 2025, l’offre de logements neufs dans l’Union européenne ne répondait qu’à 50 % de la demande réelle. Cette situation s’est aggravée avec la flambée des coûts de main-d’œuvre et des matériaux.

Par ailleurs, la hausse et la volatilité des prix de l’énergie ont également entraîné une augmentation de la production de matériaux grands consommateurs d’énergie, tels que le ciment, l’acier et le verre, accentuant ainsi la hausse des coûts de construction. Parallèlement, les bâtiments représentent environ 40 % de la consommation énergétique de l’Europe et 36 % de ses émissions de CO₂.

Transformer les modèles économiques

Le Pacte vert pour l’Europe, le Plan d’action pour l’économie circulaire et la taxonomie de l’Union européenne pour les activités durables exigent une décarbonation structurelle, du secteur de la construction notamment. Cependant, comme le souligne clairement le « Reimagining Real Estate » du Forum économique mondial (2024), les engagements en matière de technologie et de durabilité ne sont pas suffisants s’ils ne s’accompagnent pas d’une refonte totale des rôles de ceux qui construisent, possèdent et gèrent les logements.

Le précédent cadre du Forum économique mondial, intitulé « Framework for the Future of Real Estate », en 2021, formulait le même avertissement : accessibilité financière et décarbonation ne pourraient converger qu’à condition que le secteur transforme en profondeur ses modèles économiques et ses structures de gouvernance.

Aucun de ces deux cadres ne précise par quelles voies concrètes cette transformation pourrait réellement s’opérer.

Des logements énergivores

La France illustre à quel point les objectifs européens en matière de logement et de climat peuvent rapidement entrer en conflit. En avril 2026, le gouvernement a annoncé un plan de relance du logement visant à accélérer la construction, à décentraliser certaines décisions et à lancer un troisième grand programme de rénovation urbaine.

Sa proposition la plus controversée permettrait de remettre sur le marché locatif les logements énergivores classés F et G. La condition sine qua non : les propriétaires s’engagent à les rénover dans un délai de trois ans pour les maisons individuelles et de cinq ans pour les immeubles d’habitation.

Selon les règles actuelles, les logements classés G sont interdits de location neuve ou renouvelée depuis 2025, et ceux classés F le seront à partir de 2028. La question est de savoir si l’application de la loi et le financement permettront de concrétiser ces rénovations.

Vu d’Espagne et d’Allemagne

Dans toute l’Europe, les gouvernements s’efforcent d’accroître l’offre de logements sans compromettre les objectifs climatiques.

L’Espagne a opté pour une approche « industrielle », utilisant les fonds européens pour construire des logements sociaux – dont le parc est limité – plus rapidement et à moindre coût, tout en faisant face à une forte demande de location touristique. Objectif affiché : 15 000 nouveaux logements sociaux par an, en réduisant de 60 % le temps nécessaire à leur mise sur le marché. Sur le parc immobilier dans son ensemble, le déficit total de logements est estimé à 750 000 unités.

L’Allemagne est confrontée, dans une moindre mesure, à cette même problématique : les mises sur le marché de logements ont avoisiné les 206 000 unités, soit leur plus bas niveau depuis treize ans en 2025, loin des estimations antérieures qui tablaient sur un besoin annuel de 320 000 appartements jusqu’en 2030.

Quatre scénarios plausibles pour 2040

Dans notre recherche, nous avons élaboré quatre scénarios pour le secteur européen de l’architecture, de l’ingénierie et de la construction à l’horizon 2040. Ces scénarios ne sont pas des prédictions.

Dans le premier scénario, des géants économiques dominent le secteur, tandis que les grandes entreprises technologiques et les entreprises de construction de type fabricant d’équipement d’origine – une entreprise qui fabrique des pièces, des composants ou des logiciels – s’imposent grâce à une construction industrialisée hors site, fondée sur les données. Les logements deviennent des services par abonnement ; les plateformes fixent les normes et la productivité augmente fortement. Cependant, l’accessibilité financière et l’autonomie des locataires restent des sujets de controverse, et les petites entreprises peinent à survivre.

Dans le second scénario, l’avenir est circulaire : une coalition de régulateurs, d’institutions financières et d’entreprises pionnières intègre les principes circulaires dans la législation en matière d’urbanisme, dans les marchés publics et dans la finance. Les bâtiments deviennent des banques de matériaux documentées ; les biomatériaux remplacent le béton ; la rénovation domine la construction.

Si dans cette hypothèse, l’impact carbone et celui du besoin en ressources diminuent notablement, le scénario doit être accompagné – pour les moyennes et grandes villes – d’un effort sur le financement. Pour cela, les pouvoirs publics doivent s’intéresser de près aux politiques de construction, aux typologies de logement et aux modèles de propriété.

Dans le troisième scénario, le secteur public prend les rênes : les gouvernements interviennent directement lorsque les mécanismes du marché ne parviennent pas à produire les résultats escomptés à grande échelle. Des objectifs contraignants, des typologies standardisées et des programmes d’investissement public favorisent une décarbonation rapide et améliorent l’offre de logements, ce, au détriment de l’innovation privée et de l’expérimentation créative.

Dans le quatrième scénario, celui de la révolution de l’énergie verte, la décarbonation rapide du réseau électrique redéfinit l’ensemble de la question du logement. Les bâtiments deviennent des « ressources actives » au sein de réseaux intelligents bidirectionnels, et le carbone opérationnel disparaît en grande partie. En d’autres termes, la généralisation des « smart grids » (réseaux de distribution optimisés, dans les deux sens, entre fournisseurs et consommateurs) réduit considérablement l’impact carbone des lieux de vie et de travail.

L’attention se porte alors sur l’impact carbone intrinsèque – celui associé à l’ensemble du cycle de vie des matériaux, la précarité énergétique et les effets distributifs d’une transition qui profite à certains ménages bien plus qu’à d’autres.

Trois priorités

Ce que nous mettons ici clairement en évidence, c’est qu’il n’y a pas de lien automatique entre la construction de nouveaux logements, la décarbonation du parc immobilier et l’accessibilité financière du logement.

Les mêmes instruments – finance verte, marchés publics circulaires, numérisation – peuvent conduire à des résultats très différents selon le type d’intervenants qui orchestre le système et selon la logique de gouvernance qui prévaut.

Trois priorités (pour « ne rien regretter ») se dégagent de ces scénarios :

  • la rénovation en profondeur du parc immobilier existant est incontournable dans tous les scénarios. La seule question est de savoir qui paie et qui en tire profit ;

  • une infrastructure numérique permettant de surveiller les performances énergétiques et matérielles semble nécessaire, quel que soit l’acteur en charge ;

  • de nouvelles compétences et capacités organisationnelles pour la construction industrialisée et la réflexion sur le cycle de vie doivent être développées dès maintenant, et non « en attendant » l’accélération de la transition.

Le premier plan de l’Union européenne pour le logement abordable, lancé fin 2025, et le tout premier sommet européen sur le logement, prévu en 2026, offrent une opportunité politique rare.

Reste à savoir si les décideurs politiques l’utiliseront pour remédier aux défaillances structurelles de la gouvernance que nos scénarios révèlent, ou s’ils se contenteront d’ajouter de nouveaux instruments à un système dont les tensions fondamentales restent non résolues. Le secteur du bâtiment dispose d’une quinzaine d’années pour y parvenir.

Les scénarios d’avenir existent ; les choix nous appartiennent.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. D’ici à 2040, l’Europe a besoin de dix millions de logements « net zéro » neufs ou rénovés. Comment y parvenir ? – https://theconversation.com/dici-a-2040-leurope-a-besoin-de-dix-millions-de-logements-net-zero-neufs-ou-renoves-comment-y-parvenir-284883

COP17 en Mongolie : la diplomatie de la terre à l’épreuve de la crise du multilatéralisme environnemental

Source: The Conversation – in French – By Chloé Maurel, SIRICE (Université Paris 1/Paris IV), Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

L’Amazonie recouvre l’un des principaux foyers de déforestation de la planète. En perturbant le cycle de l’eau et en augmentant les risques de catastrophes naturelles, la destruction des forêts contribue largement au phénomène de désertification.
Midia Ninja/Wikimédia, CC BY

L’ESSENTIEL

  • La Mongolie accueille en ce moment la 17ᵉ Conférence des Parties à la Convention-cadre des Nations unies de lutte contre la désertification.

  • De nombreux instruments ont déjà été mis en place afin de lutter contre les sécheresses et la désertification galopantes. Ce qui fait défaut relève davantage de la volonté politique et de l’engagement financier.

  • Particulièrement exposée à la dégradation de ses terres, la Mongolie reçoit cette Conférence dans un contexte de fortes turbulences pour le multilatéralisme. La réussite de cette édition dépendra de l’engagement effectif des États et des financeurs privés en faveur de la restauration des terres.


À Oulan-Bator, capitale de la Mongolie, du 17 au 28 août 2026, près de 200 États se retrouvent autour d’une crise longtemps reléguée au second plan de l’agenda international : celle des sols, des terres dégradées et de la sécheresse. La COP17 (17ᵉ conférence de suivi de la convention sur la désertification, chaque COP étant numérotée selon la convention sur laquelle elle porte) réunit les 197 États et organisations parties à la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification, mais aussi scientifiques, organisations internationales, entreprises, ONG, peuples autochtones, agriculteurs et éleveurs. Son slogan, « Restaurer la terre, restaurer l’espoir », résume l’enjeu : transformer les engagements accumulés depuis trois décennies en résultats mesurables.

Jamais la dégradation des terres n’a été aussi grave ; et paradoxalement, jamais les instruments internationaux destinés à y répondre n’ont été aussi nombreux. Pourtant, l’écart entre les ambitions proclamées et les financements effectivement disponibles est immense. À Oulan-Bator se joue donc autant l’avenir des terres que la crédibilité d’un multilatéralisme environnemental fragilisé.

Une crise planétaire qui dépasse largement les déserts

La désertification ne signifie pas simplement l’avancée spectaculaire du Sahara ou du désert de Gobi. Elle désigne la dégradation des terres dans les zones arides, semi-arides et sub-humides sous l’effet combiné des facteurs climatiques et humains. Agriculture intensive, déforestation, surexploitation des pâturages, mauvaise gestion de l’eau et artificialisation des sols se conjuguent désormais dramatiquement avec le réchauffement climatique.

40 % des terres émergées de la planète sont aujourd’hui dégradées, affectant près de la moitié de l’humanité. Entre 2015 et 2019, au moins 100 millions d’hectares de terres productives se sont dégradés chaque année.

La sécheresse amplifie cette dynamique. Selon l’ONU, les sécheresses affectent déjà les moyens de subsistance d’environ 1,8 milliard de personnes et représentent plus de 300 milliards de dollars (257 milliards d’euros) de pertes économiques annuelles. Entre les années 1990 et la période récente, près de 78 % des terres de la planète ont connu des conditions plus sèches qu’au cours des trente années précédentes.

Les conséquences sont systémiques : baisse des rendements agricoles, raréfaction de l’eau, insécurité alimentaire, migrations, tensions autour de l’accès aux ressources, perte de biodiversité et fragilisation des États. La sécheresse qui a réduit les flux du canal de Panama, les pertes agricoles en Afrique australe ou les épisodes répétés de sécheresse en Europe montrent que le phénomène n’est plus une question cantonnée au « Sud global ». En Espagne, la production d’huile d’olive a par exemple fortement chuté sous l’effet des épisodes de sécheresse récents et actuels.

La crise est également économique : l’ONU estime à 878 milliards de dollars (750 milliards d’euros) par an le coût de la désertification, de la dégradation des terres et de la sécheresse. Or, l’investissement nécessaire est sans commune mesure avec les financements actuellement mobilisés. Les estimations de la Convention évoquent entre 2 100 milliards et 2 600 milliards de dollars d’investissements cumulés nécessaires pour atteindre les objectifs de restauration et de résilience.

Trente ans de diplomatie onusienne : des instruments réels, mais des résultats insuffisants

La réponse internationale n’est pas nouvelle. La question de la désertification est entrée dans l’agenda mondial lors du Sommet de la Terre de Rio de Janeiro de 1992. Elle a donné naissance à la « Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification » (UNCCD), adoptée à Paris en 1994 et entrée en vigueur en 1996. Elle constitue aujourd’hui le seul traité international juridiquement contraignant spécifiquement consacré à la gestion durable des terres.

L’UNCCD travaille en articulation avec les deux autres grandes conventions environnementales issues du processus de Rio – la Convention-cadre sur les changements climatiques, et celle sur la diversité biologique –, mais aussi avec le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE), le Fonds pour l’environnement mondial et les institutions financières internationales, à savoir la Banque mondiale et le FMI.

Un tournant important est intervenu avec l’adoption, en 2015, de l’Objectif de développement durable 15.3, qui fixe l’ambition de parvenir d’ici 2030 à un monde « sans dégradation nette des terres ». L’UNCCD a développé alors le concept et objectif de « neutralité en matière de dégradation des terres ». Dans ce cadre, 129 pays ont désormais défini des objectifs nationaux volontaires.

Le PNUD accompagne concrètement ces politiques : intégration de la restauration des terres dans les stratégies nationales de développement, projets de gestion durable des sols et de l’eau, soutien aux communautés rurales et mobilisation de financements. Son approche vise à faire de la restauration non seulement une politique environnementale, mais également un instrument de lutte contre la pauvreté et d’adaptation au changement climatique.

Il existe donc sur le terrain des succès concrets. Ainsi, le Botswana a réduit de plus de moitié certains indicateurs de dégradation ; la République dominicaine a restauré d’importantes zones agricoles et bassins versants. Le programme de la « Grande Muraille verte africaine », lancé en 2007 par l’Union africaine, montre ce que le multilatéralisme peut produire à grande échelle.

L’objectif de la Grande Muraille verte africaine est considérable : restaurer 100 millions d’hectares dans le Sahel d’ici 2030, de Dakar à Djibouti. Le bilan reste malgré tout mitigé, avec 1,66 million d’hectares actuellement déclarés en restauration, pour une cible de 100 millions – soit seulement 1,66 % de l’objectif.

Le principal problème reste en fait celui du financement.

La bataille de la sécheresse, une bataille surtout financière

La COP17 ne doit pas seulement proclamer une nouvelle déclaration, mais définir des principes communs : systèmes d’alerte précoce, évaluation des risques, planification nationale, gestion intégrée de l’eau, financement et partage des données scientifiques.

C’est surtout la question financière qui reste la principale pierre d’achoppement. Les 12 milliards de dollars mobilisés dans le cadre du Partenariat mondial pour la résilience à la sécheresse de Riyad, annoncé à la COP16 tenue dans la capitale saoudienne en 2024, restent très éloignés des 2 100 milliards à 2 600 milliards de dollars d’investissements estimés nécessaires.

Autre difficulté : les financements privés ne représentent actuellement qu’environ 6 % des besoins de financement identifiés. L’un des enjeux pour l’ONU, dans un contexte de raréfaction de l’aide publique au développement, est donc de parvenir à mobiliser davantage les entreprises et les investisseurs privés.

Ceux-ci doivent contribuer réellement à la restauration des terres au bénéfice des peuples, et non financer sous couvert de « projets verts » des activités avant tout lucratives pour eux et bénéfiques pour leur image. Les financements venus du secteur privé doivent donc être assortis de garde-fous rigoureux et éviter les conflits d’intérêts.

La Mongolie, acteur géopolitique comme « troisième voisin »

Le choix de la Mongolie n’est pas seulement symbolique. Avec 1,5 million de km2, soit trois fois la France, ce vaste pays compte parmi les territoires les plus exposés à la dégradation des terres : près de 77 % de son territoire est affecté par la dégradation. Les pâturages couvrent environ 70 % du pays et font vivre une grande partie de la population rurale.

Sécheresses, surpâturage, tempêtes de poussière et surtout les « dzuds », ces épisodes hivernaux extrêmes qui déciment les troupeaux, fragilisent directement le modèle pastoral. Le nombre annuel de jours de tempêtes de sable et de poussière a plus que triplé depuis les années 1960.

Le président mongol a fait de ces questions un axe de la diplomatie du pays. La Mongolie a notamment obtenu de l’Assemblée générale des Nations unies la proclamation de 2026 comme « année internationale des parcours et des pasteurs ». La Mongolie cherche ainsi à transformer sa vulnérabilité en capacité diplomatique : faire reconnaître le pastoralisme non comme une survivance archaïque, mais comme une pratique pouvant contribuer à la conservation des écosystèmes.

Cette diplomatie comporte aussi une dimension géopolitique. Enclavée entre la Russie et la Chine, la Mongolie mène depuis plusieurs décennies une politique dite de « stratégie du troisième voisin », cherchant à diversifier ses partenariats avec l’Union européenne, les États-Unis, le Japon, la Corée du Sud et les institutions multilatérales. Accueillir une grande conférence de l’ONU permet à Oulan-Bator de renforcer cette insertion internationale tout en attirant investissements et technologies vertes.

Le retour du politique derrière l’écologie

La COP17 se déroule en outre dans un contexte géopolitique particulièrement difficile pour le multilatéralisme. Les tensions entre puissances, la guerre en Ukraine, les conflits au Moyen-Orient, la rivalité sino-américaine, l’unilatéralisme de grandes puissances comme les États-Unis, et le recul de plusieurs engagements environnementaux rendent plus difficile l’adoption de règles collectives.

Un des problèmes fondamentaux est celui de la souveraineté. Les sols appartiennent aux États ; les politiques agricoles, foncières et hydrauliques relèvent largement des gouvernements nationaux. La Convention peut fixer des orientations, mais elle ne peut imposer aux États de transformer leurs systèmes agricoles.

À cela s’ajoute un conflit classique Nord-Sud : qui doit payer ? Les pays africains et autres États vulnérables – principalement dans le Sud – demandent davantage de financements concessionnels et de transferts de technologies Nord-Sud. Les pays donateurs – surtout dans le Nord – insistent davantage sur la gouvernance, la capacité d’absorption des fonds et la mobilisation du secteur privé.

Le multilatéralisme environnemental souffre moins d’un manque de connaissances que d’un déficit de volonté politique et surtout financière.

Une COP décisive, mais pas une COP miracle

La COP17 peut-elle ainsi sauver le multilatéralisme environnemental ? Probablement pas à elle seule. Mais elle peut contribuer à le réorienter. La lutte contre la désertification possède un avantage politique considérable : cet enjeu est très vaste, il touche simultanément à l’alimentation, à l’eau, à l’emploi, aux migrations, à la biodiversité, au climat et à la sécurité. Cela oblige donc les États à dépasser les cloisonnements institutionnels.

Le véritable enjeu d’Oulan-Bator est là : après trente ans de diplomatie environnementale, le monde ne manque plus de conventions, de programmes, de rapports ou de promesses. Il manque surtout une capacité collective à transformer l’engagement en financements réels et suffisants, et les financements en actions concrètes pour la restauration effective et durable des terres.

The Conversation

Chloé Maurel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. COP17 en Mongolie : la diplomatie de la terre à l’épreuve de la crise du multilatéralisme environnemental – https://theconversation.com/cop17-en-mongolie-la-diplomatie-de-la-terre-a-lepreuve-de-la-crise-du-multilateralisme-environnemental-290199

Pourquoi le RN revendique l’héritage gaulliste

Source: The Conversation – in French – By Luc Rouban, Directeur de recherches (CNRS) au Cevipof, Sciences Po


L’ESSENTIEL

  • Le Rassemblement national tente de capter l’héritage gaulliste, alors que son ancêtre, le Front national, est lié à des partisans de Vichy et de l’Algérie française.

  • Le projet de référendum constitutionnel du RN épouse la posture gaullienne de refondation sociopolitique de la France.

  • L’image du gaullisme s’oppose à celle du macronisme : de Gaulle incarne le renforcement de l’État et une légitimité tirée de l’appel au peuple.


L’espace politique français a vu se multiplier les références au gaullisme, de la part des commentateurs, des intellectuels, mais aussi des candidats à l’élection présidentielle de 2027. Il en va ainsi du Rassemblement national (RN), alors même que Jean-Marie Le Pen était en totale opposition au gaullisme et que le noyau dur du FN réunissait des anciens collaborateurs de Vichy à des partisans de l’Algérie française.

Mais il en va également ainsi et, peut-être de manière surprenante, de post-macronistes comme Édouard Philippe ou Gabriel Attal, qui en appellent à l’autorité de l’État tout en étant imprégnés, pour l’un, de la vision néolibérale d’Alain Juppé et de Nicolas Sarkozy et, pour l’autre, de managérialisme macronien.

Par ailleurs, plusieurs enquêtes montrent que la figure du général de Gaulle reste très valorisée chez les Français comme à l’étranger et suscite le plus grand respect d’une forte majorité des personnes interrogées.

Une captation d’héritage

La question qui se pose est alors de savoir ce qui se joue dans cette référence au gaullisme. Une première explication est celle de la captation d’héritage afin de renforcer le processus de normalisation du RN et de faire oublier l’histoire de l’extrême droite, notamment dans son rapport à la colonisation.

L’idée serait que le RN construirait le récit d’une fausse filiation, reprenant indûment à son compte la poursuite d’un projet souverainiste tout en le déformant par sa volonté d’en faire un projet étroitement nationaliste, comme semblent l’indiquer les propositions de révision constitutionnelle qu’il envisage s’il arrive au pouvoir.

Cette récupération va jusqu’à utiliser l’article 11 de la Constitution – soit la procédure de référendum – pour modifier le texte constitutionnel en court-circuitant le Parlement, dont on peut penser qu’il n’offrirait pas de majorité absolue au RN en 2027, à l’instar du général de Gaulle qui avait utilisé cet article, en 1962, pour instaurer l’élection du président au suffrage universel direct ou, en 1969, pour réformer la composition du Sénat, ce qui avait suscité et suscite encore le désaveu d’une grande majorité de juristes.

Sur le fond, néanmoins, on voit que le RN entend ressusciter dans ce projet de référendum constitutionnel la posture gaullienne de refondation sociopolitique de la France. Il s’agit bien de s’extraire de la politique ordinaire pour effectuer, comme en 1958, une rupture historique dans une geste salvatrice.

Le recours à l’article 11, qui permet de se prononcer sur l’organisation des pouvoirs publics, les politiques économiques et sociales ou les services publics, devient en effet le signe d’un appel direct au peuple en passant par-dessus le « système ». Cette révision, qui aurait pour but de constitutionnaliser certains des objectifs politiques du RN, comme le contrôle de l’immigration, la défense de l’identité française, la préférence nationale ou la primauté du droit national sur les normes internationales, s’inscrit dans une stratégie qui fait appel au peuple non plus comme acteur politique ou social, mais comme acteur constituant. C’est ici que l’on peut mener une autre analyse.

Combattre l’impuissance politique

Comme le montre l’enquête Fractures françaises de 2025, l’électorat RN se caractérise par une très forte nostalgie passéiste : si 74 % des enquêtés estiment en moyenne « qu’en France, c’était mieux avant », cette proportion monte à 92 % parmi ceux qui ont voté Marine Le Pen au premier tour de l’élection présidentielle de 2022.

On peut donc lire cette tentation constituante, à l’instar de celle que propose, certes dans une autre perspective, La France insoumise (LFI) et son projet de VIᵉ République, comme la réponse à ce qui mine la vie politique depuis 2017, à savoir l’inadaptation profonde des formules politiques récentes à la société française confrontée à une impuissance publique qu’elle peut constater au quotidien dans le vote du budget, la lutte contre les incendies de forêt ou la cybercriminalité qui vide tranquillement les banques de données fiscales ou scolaires.

Le RN s’est engouffré dans l’effondrement du modèle d’État-providence à la française supposant des services publics forts et des élites dévouées à l’intérêt général plus qu’à leur carrière dans le privé. Le gaullisme devient alors la solution miracle alliant le renforcement de l’État et de son autorité à sa légitimation par l’appel direct au peuple.

Le gaullisme présidentiel, que l’on doit distinguer du gaullisme d’appareil perclus de compromissions partisanes notamment à partir de 1974, alliait le volontarisme politique à la démocratisation de la vie politique par le recours au référendum ou à la responsabilité du chef de l’État. C’est un projet de lutte contre l’impuissance publique et la crise de confiance dans la démocratie qui caractérisent la IVᵉ République comme le macronisme finissant.

On peut tenter de définir le gaullisme par trois principes. Le premier est celui d’un présidentialisme précaire soumis à l’approbation du peuple. Qu’une élection législative ou qu’un référendum soit perdu et le mandat présidentiel est remis en cause.

Le second est le culte de l’État comme gardien de l’intérêt général au-dessus des partis et de leurs stratégies électorales ou gouvernementales, ce qui impose une distance institutionnelle entre le président de la République et le premier ministre.

Le troisième est la souveraineté nationale, sur le plan militaire (arme nucléaire) comme sur les plans technologique (grands programmes aérospatiaux ou ferroviaires, énergie nucléaire civile), économique (relation distante des marchés financiers comme à l’égard de ce qui n’est pas encore l’Union européenne, mais la CEE, aux compétences plus réduites) et, bien évidemment, international (la France mettant à distance les États-Unis comme l’URSS et se faisant leader des non-alignés).

À ce titre, le gaullisme, né de la Seconde Guerre mondiale, a reçu une seconde légitimation par sa politique de décolonisation après que la crise algérienne a fait sauter la IVᵉ République. Il a surmonté l’indignité de Vichy comme l’indignité coloniale en proposant un nouveau modèle politique à l’international.

Force est de constater que le macronisme reste l’un des principaux moteurs politiques du vote RN, car il a, en quelque sorte, mené l’anti-gaullisme à son apex. Ceci par son indifférence à l’échec politique (lors des élections européennes de 2019 ou législatives de 2024, sans parler des municipales de 2026). Mais aussi par la fragilisation de l’État dont il a démantelé les corps les plus prestigieux (le corps préfectoral créé par Bonaparte ou le corps diplomatique) tout en mettant les agents de terrain dans la plus grande difficulté à exercer décemment leurs métiers (comme le montre l’appel récent des sapeurs-pompiers à la grève). Enfin, par son incapacité à restaurer la France comme puissance arbitrale et conciliatrice sur la scène internationale ou dans l’illusoire souveraineté numérique face aux Gafam et à l’IA qui mobilisent désormais autant de capitaux qu’un État développé.

L’illusion du volontarisme

Il ne faut donc pas prêter au RN plus de machiavélisme qu’il n’en a. Il récolte désormais les fruits gâtés, et donc sans avoir à beaucoup secouer l’arbre, de la séquence politique ouverte en 2017. Construite sur des promesses de progrès économique et d’innovation supposant une société confiante en ses dirigeants et en elle-même, cette séquence s’est conclue par une crise démocratique sans précédent, un niveau de défiance record dans les institutions nationales et une société en miettes qui a perdu ses repères, y compris le vote de classe.

La référence au gaullisme n’est que la figure de l’anti-macronisme de droite, qui attire d’ailleurs de plus en plus les anciens électeurs des Républicains et dont le RN s’est fait le porte-drapeau.

Mais l’heure est passée de la fameuse formule miracle qui doit faire renaître la France mythifiée d’autrefois, celle de la souveraineté nationale et de la décision efficace. Le RN, comme les autres partis, va devoir se confronter à deux facteurs que le gaullisme originel n’a pas connus.

Le premier est celui de l’argent : l’argent public est introuvable, l’argent privé est omniprésent.

Le général de Gaulle disait en octobre 1966, lors d’une conférence de presse, que « la politique de la France ne se fait pas à la corbeille », alors que la dette publique représentait en 1962 moins de 25 % du PIB. Mais, aujourd’hui, c’est bien le cas, lorsque cette proportion est de 117 % pour un montant dépassant 3 500 milliards d’euros. L’UE comme le FMI et surtout les marchés financiers n’attendront pas éternellement que la situation budgétaire française s’améliore et le RN, s’il accède au pouvoir, devra choisir entre couper dans les dépenses publiques au détriment des catégories populaires qui votent massivement pour lui ou bien augmenter la fiscalité au détriment des catégories moyennes et supérieures qui l’ont rejoint et lui offrent une majorité potentielle.

Le second, bien plus profond et sans doute plus grave, tient au déplacement des centres de pouvoir au profit des grandes entreprises et des marchés.

L’impuissance publique est-elle réparable ? La politique peut-elle encore changer la vie alors que le moindre ordinateur ou logiciel vient d’ailleurs ? Peut-on affirmer que la souveraineté, qui n’est désormais ni monétaire, ni militaire, ni technologique, ni culturelle, ni même alimentaire puisse encore avoir un sens autre qu’historique ?

La société française a anticipé ce mouvement bien avant les dirigeants politiques en s’investissant désormais bien plus dans la sphère privée ou associative que dans la vie militante. Le rapport au politique a changé, il est devenu plus instrumental et plus sceptique. Et le RN, tout comme les autres forces politiques, va devoir faire avec cette nouvelle anthropologie politique.

The Conversation

Luc Rouban ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Pourquoi le RN revendique l’héritage gaulliste – https://theconversation.com/pourquoi-le-rn-revendique-lheritage-gaulliste-289993

Protéger les enfants en mobilité au Mali : l’angle mort des dispositifs actuels

Source: The Conversation – in French – By Drahmane Fondo, Associate Researcher (LIRCES, Université Côte d’Azur) & Founder, Réseau EnfanceAfrique.org, Université Côte d’Azur

Dans une rue de Bamako, en octobre&nbsp:2018.
Vincent van Zeijst/Wikimédia, CC BY-NC-SA

L’ESSENTIEL

  • Au Mali, il est relativement fréquent que des enfants ayant grandi dans des villages soient envoyés dans les grandes villes, confiés aux bons soins d’adultes plus ou moins proches de leurs parents.

  • Ces enfants ne sont pas toujours bien traités et, quand ils travaillent, leurs revenus sont souvent partiellement ou totalement confisqués par les personnes d’accueil.

  • Bien que cette réalité soit connue de toutes les parties prenantes – familles, ONG ou autorités publiques—, la réponse collective n’est pas à la hauteur. Des pistes d’amélioration existent pourtant.


Dans le village de Woromana (région de Ségou, centre du Mali), l’histoire de la petite Mariam est connue de tous. Confiée à Bamako à un proche parent, elle est tombée gravement malade, jusqu’à « perdre la raison », selon les termes mêmes des habitants.

Ses parents, informés des mauvaises conditions de vie dans sa famille d’accueil, en ont parlé (et l’information a circulé dans tout le village, puis au-delà) jusque dans les villages environnants. Cette scène, recueillie lors d’une enquête menée à Ségou dans le cadre de mes travaux de doctorat, illustre un mécanisme largement ignoré des dispositifs actuels de protection de l’enfance en Afrique de l’Ouest.

Un système d’alerte informel, mais bien réel

Mon enquête ethnographique – dont les résultats complets sont présentés dans ma thèse de doctorat – menée entre 2017 et 2025 à Bamako et dans plusieurs villages de la région de Ségou met en évidence l’existence d’un mécanisme d’alerte communautaire spontané.

Si la majorité des enfants confiés en circuit urbain conservent un contact avec leur famille d’origine, certaines catégories restent structurellement plus exposées à une rupture totale de ce lien : les enfants « talibés » confiés à un maître coranique, les filles employées comme aide domestique, parfois par des intermédiaires sans lien de parenté, et les enfants ayant fui et rejoint la rue à la suite d’un confiage marqué par la maltraitance.

Lorsqu’un enfant confié à une famille d’accueil urbaine subit de mauvais traitements, l’information remonte au village par l’intermédiaire d’autres enfants, de tuteurs ou de proches et se diffuse rapidement de bouche à oreille jusqu’aux limites du village et parfois des villages voisins. Ce récit collectif devient alors, pour des parents souvent démunis face à la situation de leur enfant, une forme de parole libérée.

Des enfants en situation de mendicité à Bamako, Mali. La rue devient, pour certains enfants en rupture avec leur famille d’accueil, un espace de survie quotidien.
Drahmane Fondo, Fourni par l’auteur

Ce mécanisme communautaire se double, en milieu urbain, d’un second dispositif informel : la diffusion du téléphone portable, qui a rendu possible un contact désormais rarement rompu entre l’enfant confié et ses parents d’origine. Les appels réguliers permettent de mettre en œuvre une forme de surveillance à distance qui n’existait pas il y a une génération. Ces deux mécanismes – le récit villageois par effet boule de neige et le contact téléphonique – se combinent parfois directement à travers une alerte donnée par un village voisin, ou un appel resté sans réponse rassurante, qui déclenche l’intervention d’une famille d’origine.

Le retour des enfants au village, lorsqu’il survient, n’est cependant pas non plus une simple fin heureuse. Les familles observent fréquemment un changement de comportement chez l’enfant de retour, dont le mode de vie urbain entre parfois en tension avec les réalités villageoises. Certains garçons adoptent des habitudes nouvelles pour leur communauté d’origine, allant jusqu’à des formes de délinquance rarement observées avant leur départ. C’est un signe que ce second point de rupture, largement sous-documenté, mérite une attention comparable à celle portée au départ initial de l’enfant.

Un maillon fragile : quand les intermédiaires deviennent un risque

Ce système d’alerte communautaire, aussi précieux soit-il, ne doit cependant pas être idéalisé. Mon enquête de terrain révèle qu’il reste souvent inefficace, en particulier lorsque les enfants transitent par des intermédiaires sans lien de parenté réel avec eux, par exemple des femmes originaires du village, installées à Bamako, qui hébergent temporairement des filles avant leur placement comme aide domestique dans une famille urbaine. Plusieurs cas documentés montrent que ces intermédiaires prélèvent une partie du salaire de l’enfant ou perçoivent une commission sur son placement.

Les intermédiaires ne sont cependant pas les seuls acteurs de cette captation. Mon enquête documente également des cas où les familles employeuses elles-mêmes détournent, partiellement ou totalement, le salaire dû à l’enfant au moment où celui-ci doit être versé, souvent après plusieurs mois d’accumulation. Ce détournement s’accompagne parfois d’accusations fabriquées de vol, permettant à la famille employeuse de renvoyer l’enfant sans jamais lui régler la somme due. Ce mécanisme se répète d’autant plus facilement que ces enfants, une fois ainsi dépossédés, ne disposent d’aucun recours identifiable pour faire valoir leurs droits. Cette absence de circuit de réclamation interroge directement l’effectivité de la protection légale des mineurs travailleurs.

On observe aujourd’hui, à Bamako et dans d’autres grandes villes, l’émergence de véritables réseaux informels de placement, où des femmes proposent des services d’aide domestique en captant une partie de la rémunération des enfants placées, sans le moindre contrat écrit ni supervision des services publics compétents.

L’absence de tout circuit permettant à ces enfants de faire valoir leurs droits en cas d’abus constitue une lacune majeure qui se distincte des deux mécanismes de protection informels décrits plus haut. Ni le réseau villageois ni le suivi téléphonique ne peuvent agir efficacement lorsque l’exploitation provient de l’intermédiaire de confiance lui-même.

Traiter les symptômes, rarement les causes

Ces mécanismes informels de protection et leurs limites demeurent largement absents des dispositifs institutionnels actuels. Malgré un cadre légal complet (conventions internationales ratifiées, législation nationale, interventions de nombreuses organisations non gouvernementales), le nombre d’enfants en situation de rue continue de croître de façon significative au Mali. Les données statistiques officielles restent marginales sur le sujet et les rares études disponibles proviennent presque exclusivement de rapports d’activités produits par les organisations elles-mêmes.

Mes travaux montrent que la plupart des organisations non gouvernementales interviennent pour porter assistance aux enfants déjà en situation de précarité dans la rue, sans pouvoir agir sur l’origine de leurs souffrances. Une origine que mes recherches attribuent, pour une part importante, aux nouvelles pratiques de confiage qui se sont éloignées de leur fonction protectrice traditionnelle. Autrement dit, les dispositifs actuels traitent presque exclusivement le symptôme final, quand les mères de Woromana et d’ailleurs identifient déjà, au quotidien, l’origine réelle du problème.

Entretien mené auprès de mères dont les enfants sont en mobilité à Bamako, Mali. Ces témoignages ont permis de documenter l’inquiétude et la vigilance des familles d’origine face aux conditions de vie de leurs enfants confiés en ville.
Drahmane Fondo, Fourni par l’auteur

Le droit malien encadre pourtant plusieurs aspects de cette question. La loi d’orientation sur l’éducation n° 99-046 du 28 décembre 1999, modifiée par la loi n°2022-010 du 3 juin 2022, rend la scolarité obligatoire et gratuite pour tout enfant à partir de 6 ans, pour un cycle de 9 ans menant au diplôme d’études fondamentales.

Le Code pénal malien, entré en vigueur le 13 décembre 2024 (loi n°2024-027), sanctionne par ailleurs l’incitation d’un mineur à la mendicité (article 242-91), une disposition documentée dans des travaux de recherche menés à Bamako et Ségou. Dans la pratique, l’application de ces textes demeure inégale et un grand nombre d’enfants placés en apprentissage précoce échappent de fait à l’obligation scolaire, sans que cet écart entre le droit et la pratique ne fasse l’objet d’un suivi systématique.

Cette question se pose également à l’échelle institutionnelle. Les écoles coraniques, non reconnues dans le système éducatif formel malien, se trouvent en dehors du périmètre d’intervention défini pour les organisations non gouvernementales. Un échange avec le bureau de l’Unicef à Bamako a permis de confirmer que toute intervention structurée auprès des enfants qui y sont confiés reste conditionnée à une clarification de ce statut, actuellement non tranchée. Une situation qui laisse des milliers d’enfants hors de portée de tout accompagnement, alors même que le mécanisme d’alerte villageoise décrit plus haut pourrait, s’il était reconnu et soutenu, contribuer à documenter précisément l’ampleur de ces situations.

Ce que les bailleurs peuvent changer

Trois orientations concrètes se dégagent de ce constat pour les bailleurs et les organisations engagées sur ces questions.

D’abord, investir davantage dans la recherche ethnographique préalable, permettant d’identifier l’origine des problèmes avant d’en traiter uniquement les symptômes. Cette étape est aujourd’hui très peu valorisée dans le cycle de financement classique. Ensuite, exiger l’implication sincère de l’ensemble des acteurs concernés à chaque niveau de décision, y compris les familles elles-mêmes et les autorités traditionnelles, dont la connaissance fine des dynamiques communautaires reste largement sous-exploitée. Enfin, privilégier l’observation directe des réalités de terrain comme mécanisme d’évaluation prioritaire, plutôt que des rapports produits à distance des situations qu’ils prétendent documenter.

Un dernier constat mérite d’être posé sans détour : l’existence de textes de loi ne suffit pas à elle seule. Sans un accompagnement soutenu de leur application effective, associant État, société civile et recherche de terrain, les dispositions déjà inscrites dans le droit malien et les conventions internationales resteront, pour beaucoup d’enfants concernés par cette mobilité, une protection qui existe sur le papier davantage que dans leur quotidien.

The Conversation

Drahmane Fondo est membre d’organisation. Je suis fondateur et président du Réseau EnfanceAfrique.org et de l’AMAPISE, association mentionnée dans cet article, mais je ne reçois aucune rémunération financière de cette structure et n’en tire aucun bénéfice commercial.

– ref. Protéger les enfants en mobilité au Mali : l’angle mort des dispositifs actuels – https://theconversation.com/proteger-les-enfants-en-mobilite-au-mali-langle-mort-des-dispositifs-actuels-289937

De quelle liberté d’expression parle-t-on ? Trump et son omniprésence médiatique au Canada

Source: The Conversation – in French – By Régis Coursin, Chercheur, Université du Québec à Chicoutimi (UQAC)

En 2025, la couverture médiatique de la liberté d’expression au Canada a été largement dominée par la droite conservatrice. Plus de 70 % des dix personnalités les plus citées par les médias canadiens et québécois appartiennent à ce courant politique.


Cette omniprésence s’explique en grande partie par la centralité de Donald Trump. Il capte à lui seul plus de 41 % de l’attention médiatique accordée aux dix personnalités les plus citées (48 % avec Elon Musk). C’est 3,5 fois plus que le premier ministre du Canada Mark Carney, et 4,5 fois plus que le premier ministre du Québec François Legault.

Sociologue, chercheur et coordonnateur de l’Observatoire de la liberté d’expression (UQAC), je suis l’auteur du Portrait annuel sur la liberté d’expression dans les médias du Québec et du Canada, dont la première édition est parue cette année.




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Une « hypermédiatisation » de Trump au Canada ?


Trump, pourfendeur des libertés académiques

Les médias francophones ont associé Trump à la liberté d’expression sous trois principaux angles.

Celui de la politique américaine tout d’abord. Il s’articule autour du bras de fer entre le président américain et certaines universités, Columbia et Harvard principalement. Le propos porte surtout sur les manifestations propalestiniennes sur les campus, les accusations d’antisémitisme, le gel du financement fédéral et le démantèlement des programmes de diversité.

Il a ensuite été question de la réception canadienne des enjeux américains. Trois principaux thèmes ont retenu l’attention des médias : la mobilisation étudiante propalestinienne, l’assassinat de Charlie Kirk et les manifestations contre les politiques de Donald Trump.

Les liens entre Trump et la liberté d’expression ont enfin été abordés quant à leurs impacts sur les médias traditionnels, numériques et sociaux. Les questions de censure relatives à la suspension de Jimmy Kimmel par ABC, de modération des contenus et de fact-checking sur les plates-formes X et Meta occupent ici une place centrale.

Deux grandes tendances se dégagent : la répression s’impose comme thème dominant, et les campus universitaires comme principal théâtre du discours médiatique autour de Trump et de la liberté d’expression.

Trump et ses libertés avec la liberté d’expression

Trump concentre en volume 10 et 16 fois plus d’articles que son prédécesseur Joe Biden (en 2024) et le premier ministre canadien Mark Carney (en 2025) dans lesquels la « liberté d’expression » est associée avec au moins une expression préjudiciable, c’est-à-dire une expression renvoyant à un usage abusif de la liberté d’expression (insulte, menace, harcèlement…).

Il les devance largement en proportion avec plus d’un article sur deux (53 %), contre 39 % pour Carney et 22 % pour Biden. En bref, la centralité de Trump dans le débat francophone sur la liberté d’expression s’accompagne d’une forte proportion d’expressions préjudiciables.

Nature des expressions préjudiciables relevées en 2025 dans les articles des médias francophones canadiens sur la liberté d’expression en lien avec Donald Trump.
CC BY

La différence ne porte pas uniquement en termes de volume. Elle se joue aussi en termes de contenu. Si les enjeux de liberté d’expression sont abordés dans une perspective institutionnelle pour Biden et Carney, et sont liés le plus souvent aux actualités du moment (mobilisations étudiantes et assassinat de Charlie Kirk) et aux débats réglementaires (vente de TikTok et fin de l’exemption religieuse), les co-occurrences textuelles indiquent pour Donald Trump qu’ils s’inscrivent dans des logiques de contrôle (censure) et de véracité (désinformation) de l’information.

Un traitement médiatique à charge ?

L’exposition médiatique des acteurs politiques façonne l’opinion publique.

Mais la tonalité, c’est-à-dire la manière dont ces acteurs sont couverts, exerce une plus grande influence. Elle oriente ce à quoi le public pense, et comment un acteur doit être pensé. De toutes les orientations, ce sont les cadres négatifs qui ont la capacité d’influencer le plus le soutien public à un enjeu. Elles exercent un effet plus fort et plus durable sur les attitudes.

Quel traitement les médias francophones canadiens ont-ils réservé à Donald Trump sur les enjeux de liberté d’expression en 2025 ?

Après une analyse sémantique, les conclusions sont sans équivoques : le tiers des articles présentent un cadrage négatif. En comparaison, Mark Carney a généré 9,8 % d’articles négatifs la même année, et Joe Biden 8,6 % en 2024.

Cadrage éditorial des articles francophones pour Biden, Carney et Trump.
CC BY

Le mois de mars 2025 est le plus significatif. Il cumule le deuxième plus grand volume du corpus et une proportion d’articles négatifs supérieure à la moyenne annuelle (34,3 %). La relation Canada-États-Unis est le thème dominant, abordé sous l’angle des tarifs douaniers et de la souveraineté canadienne menacée.

Sont aussi évoquées les questions de liberté académique et d’immigration autour de l’arrestation d’étudiants étrangers, des coupes dans le financement de la recherche, des opérations de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) et des manifestations qu’elles suscitent. Notons le recours au vocabulaire de la répression et les comparaisons avec les régimes autoritaires.

Les deux mois affichant les taux négatifs les plus élevés après mars marquent un durcissement progressif des thèmes : en août (34 %), Trump est associé à la désinformation, et en novembre (39 %) à l’intimidation, au clientélisme et à une érosion des libertés civiles et de l’état de droit.

Ce traitement revêt toute son importance puisque le « cadre médiatique » (news frame) façonne une trame narrative autour d’un sujet d’actualité et influence l’opinion des individus. Le cadrage répressif contribue à représenter la liberté d’expression comme un droit menacé (rights-violation frame) : le problème est défini, le responsable identifié.

Il est bien documenté que l’opinion publique manifeste un fort soutien envers un droit ou un principe constitutionnel dès lors qu’elle le perçoit comme étant menacé. Mais cette prise de conscience de la menace n’est pas univoque. Si des risques ou des coûts sont associés à l’exercice même de ce droit, elle devient moins encline à le défendre.

Parle-t-on trop de Trump ?

La visibilité d’une personnalité politique étrangère ne suffit pas à façonner l’opinion : c’est surtout ce qu’il porte comme agenda qui compte. Une étude récente a montré qu’un message attribué à Donald Trump a plus d’impact sur l’opinion publique lorsque son agenda est hostile.


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Les pratiques médiatiques traditionnelles, dont la neutralité non évaluative ou le traitement factuel et équilibré des sources, tendent paradoxalement à normaliser les discours de la droite radicale. Dans le cas inverse, une position plus réflexive et plus critique des journalistes envers ces discours réduit leurs effets sur l’opinion publique et atténue sa normalisation, sans toutefois la faire disparaître.

La question à se poser n’est donc pas tant s’il faut ou non parler de Trump, de sa rhétorique et de ses coups de semonce, mais de savoir comment en parler. Le fait de traiter négativement de Donald Trump porte également le flanc à la critique, parce qu’un tel cadrage peut aussi accentuer la polarisation.

Nous ne sommes pas face à un dilemme de visibilité ou de silence, mais devant un enjeu d’information sans normalisation. Cela suppose une prise de conscience de la responsabilité médiatique dans la manière de relayer un discours et de le traduire en information factuelle, responsabilité d’autant plus grande lorsque ce discours véhicule des valeurs illibérales et soulève des enjeux d’érosion démocratique.

La Conversation Canada

L’Observatoire de la liberté d’expression a reçu des financements du Gouvernement du Québec.

– ref. De quelle liberté d’expression parle-t-on ? Trump et son omniprésence médiatique au Canada – https://theconversation.com/de-quelle-liberte-dexpression-parle-t-on-trump-et-son-omnipresence-mediatique-au-canada-287430