La révolution soudanaise sept ans après : mise à mal, mais non vaincue

Source: The Conversation – in French – By Robert Kluijver, Visiting researcher at Leiden University’s Institute of Political Science, Leiden University

Sept ans après le renversement du régime d’Omar el-Béchir, le Soudan traverse l’une des pires crises humanitaires de ces dernières années. Alors que le pays est déchiré entre deux factions – les Forces armées soudanaises (FAS) et les Forces de soutien rapide (FSR) –, les comités de résistance, à l’origine de la chute d’el-Béchir en 2019, tentent de maintenir une vie civile.


En 2019, un soulèvement populaire au Soudan a mis fin à trente ans de dictature militaire islamiste sous Omar el-Béchir. Les manifestants ont renversé le régime et imposé un retour au pouvoir civil. Alors qu’un accord politique était négocié à l’échelle nationale, les communautés locales tentaient de s’administrer elles-mêmes. Mais les forces armées ont repris le pouvoir, avant de plonger le pays dans la guerre, provoquant l’une des pires crises humanitaires de ces dernières années.

Que reste-t-il aujourd’hui de l’élan révolutionnaire ? Et quelles sont les perspectives d’un retour au pouvoir civil ?

Malgré la poursuite des combats dans le pays, les civils soudanais rentrent aujourd’hui chez eux, fuyant les conditions désastreuses des camps de déplacés ou refoulés par les pays voisins, qui leur sont hostiles. En Égypte, par exemple, les autorités expulsent les réfugiés soudanais, qu’ils soient en règle ou non.

Randa Hamid, entrepreneuse et militante pour l’émancipation des femmes, décrit ce que vivent ces rapatriés au quotidien : arrivés à Port-Soudan – seul aéroport international encore en activité dans le pays –, ils prennent la route jusqu’à Khartoum – ville désormais déserte et réduite à un champ de ruines –, puis découvrent leur domicile et leur lieu de travail pillés, et se retrouvent face à des responsables locaux bien plus intéressés par leur enrichissement personnel que par la reconstruction de la ville. Malgré ce sombre tableau, la situation est désormais plus sûre qu’elle ne l’a été ces dernières années.

Depuis que les Forces armées soudanaises (FAS) ont reconquis Khartoum en mars 2025, une certaine stabilité s’est installée dans des régions du pays. Les FAS contrôlent désormais le centre, le nord et l’est du pays. Les Forces de soutien rapide (FSR) tiennent l’ouest. Le Sud reste disputé.

Sur le plan politique, le principal allié des FAS sont les Frères musulmans, dont les réseaux fournissent à l’armée des forces combattantes et un réseau administratif. Les postes civils sont confiés à des figures de l’ancien régime. L’oligarchie corrompue, à l’origine même de la révolution, reprend ainsi le pouvoir sans rencontrer de résistance.

En décembre dernier, les célébrations de l’anniversaire du soulèvement ont été suivies de l’arrestation de leurs organisateurs — tandis que les militants pro-démocratie sont par ailleurs activement traqués par les Forces armées soudanaises.

Les perspectives de paix restent sombres. Les FAS visent une victoire militaire totale sur les FSR plutôt qu’un accord négocié, ce qui laisse présager de nombreux mois, voire des années, de conflit. Si un accord venait malgré tout à être conclu, il déboucherait probablement sur une partition du Soudan. Mais compte tenu de la nature fragmentée des deux factions et des combats qui se poursuivent dans des régions comme le Kordofan du Sud et le Nil bleu, même ce scénario demeure incertain.

De la résistance à l’intervention d’urgence

Les comités de résistance (CR) qui ont mené la révolution étaient à l’origine des groupes de solidarité de quartier, constitués au fil des années précédentes.

Les politiques néolibérales imposées par le FMI sous le régime d’Omar el-Béchir avaient conduit l’État à se désengager de ses fonctions sociales, obligeant les communautés à s’organiser entre elles. Aux côtés des syndicats et des organisations professionnelles, les comités de résistance ont organisé des sit-in de masse qui ont finalement renversé le régime.

Les comités de résistance ont cependant refusé d’intégrer la coalition civilo-militaire de transition — les Forces de la liberté et du changement – qui a brièvement gouverné sous la direction de l’ancien fonctionnaire de l’ONU Abdullah Hamdok. Leurs craintes d’être cooptés se sont avérées fondées lorsque l’armée a perpétré un coup d’État en octobre 2021.

Au contraire, les comités ont conservé leur fonctionnement horizontal et participatif, rédigé une charte nationale et sont devenus des pépinières de créativité culturelle, d’entrepreneuriat chez les jeunes et de vie publique. Rétrospectivement, la révolution soudanaise apparaît comme l’un des premiers exemples de la mobilisation de la génération Z que l’on observe aujourd’hui à l’échelle mondiale. Elle s’est distinguée par la pleine participation des femmes et l’absence d’un racisme historiquement ancré dans la vie publique soudanaise.

En avril 2023, lorsque les combats ont éclaté entre les FAS et les FSR à Khartoum, les comités de résistance sont devenus la cible des deux factions. Leurs membres ont fui à l’étranger dès que possible, afin de poursuivre leur action en faveur des civils. Ceux qui sont restés se sont consacrés à la mise en œuvre de « salles d’intervention d’urgence » (ERR) – des espaces virtuels, généralement des groupes de messagerie, permettant aux communautés de partager des informations, leurs besoins et leurs ressources.

Jasour Abu Algasim, engagé dans le mouvement révolutionnaire depuis ses débuts, a participé à la création d’une ERR à Khartoum. Il note que l’effondrement de l’État a paradoxalement offert aux comités de résistance un rôle public central : avec la guerre, leur mission est passée de la construction de la société à la lutte pour la survie.

Mohamed Younis, directeur au Soudan du Center for Civilians in Conflict, souligne que des initiatives de solidarité dépourvues de tout agenda politique – les cuisines collectives, les brigades de bénévoles réparant les infrastructures, les évacuations communautaires – ont émergé dans presque toutes les zones touchées par le conflit.

Alors que les agences internationales étaient confrontées à des obstacles sécuritaires et logistiques, ces groupes de solidarité locaux sont devenus le principal filet de survie collectif. L’attention internationale s’est toutefois concentrée sur les ERR, qui ont été nominées à deux reprises pour le prix Nobel de la paix.

Le dilemme de l’aide

Frustrés par la difficulté à joindre les plus démunis, les donateurs ont commencé à exiger que les ONG acheminent les fonds directement par l’intermédiaire des ERR, les considérant comme les forces les plus authentiquement démocratiques sur le terrain. Si la logique est séduisante, Younis en identifie les effets pervers.

Les exigences de redevabilité des donateurs – documentation des bénéficiaires, données biographiques, capacités administratives spécifiques – mobilisent les ressources mêmes dont les ERR ont besoin. Ces dossiers exposent par ailleurs les bénévoles et les communautés à un certain risque s’ils tombent entre des mains ennemies. Le rôle de l’ERR passe ainsi d’acteur communautaire autonome à prestataire de services pour les donateurs étrangers, généralement via des chaînes d’ONG internationales et locales qui ajoutent chacune leurs propres exigences et mobilisent une part du budget.

Il ne reste alors aucune place pour une contribution stratégique locale. Les communautés sont reléguées au statut de « bénéficiaires » de programmes conçus ailleurs. Les mécanismes de contrôle verticaux imposés par les bailleurs de fonds et les ONG partenaires faussent le processus décisionnel horizontal qui caractérise les instances autonomes. La responsabilité interne envers les bénévoles et les membres de la communauté est remplacée par une responsabilité externe envers les bailleurs de fonds. Enfin, cette chaîne de commandement fait que les centres de coordination sont perçus – par les factions combattantes et, potentiellement, par les populations locales – comme des instruments au service d’agendas politiques étrangers.

Il en résulte, note Younis, une taxonomie perverse des « bonnes » et « mauvaises » ERR, qui se distinguent les unes des autres non pas par la qualité de leur service aux communautés, mais par leur conformité aux critères des bailleurs. Pendant ce temps, le vaste paysage des activités de solidarité locales en dehors du label ERR reste méconnu. La « décolonisation de l’aide » est ainsi devenue une priorité pour la société civile soudanaise. Pourtant, la tendance à un contrôle croissant des bailleurs de fonds sur des flux d’aide en baisse risque de s’intensifier plutôt que de s’atténuer.

Facteurs externes

Tout comme les printemps arabes, huit ans plus tôt, la révolution soudanaise a alarmé les régimes autocratiques de la région. Contenir la contagion démocratique reste une priorité pour l’Égypte, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et d’autres puissances régionales plus éloignées. Ces derniers soutiennent également le régime autoritaire afin de faciliter le contrôle des richesses minérales du Soudan – en particulier l’or – et ses riches terres agricoles.

Le soutien occidental à la démocratisation s’est quant à lui affaibli. Les organismes multilatéraux tels que l’Union africaine, l’ONU et l’UE, incapables d’entrer en contact avec les forces civiles à l’intérieur du Soudan, s’appuient sur des politiciens en exil et des dirigeants de la société civile. La coalition actuelle des forces civiles en exil, Sumoud (« fermeté »), succède à son prédécesseur Tagadum, qui s’est divisé autour de la question d’un gouvernement en exil.

Sarra Majdoub, membre du Groupe d’experts des Nations unies sur le Soudan, a été témoin de plusieurs initiatives de paix civiles successives. Elle note que les dirigeants en exil peinent à renouer avec les civils à l’intérieur du pays : les autorités leur sont hostiles, les communications défaillantes et les populations souvent dispersées.

Les communautés de la diaspora, en revanche, se mobilisent facilement en ligne et finissent par incarner l’ensemble de la « société civile soudanaise ». Mais dans quelle mesure sont-elles représentatives, et peuvent-elles réellement influencer les événements sur le terrain ?

Gouvernance civile contre gouvernance verticale

L’avenir du Soudan sera déterminé par l’affrontement entre deux forces colossales. D’un côté, le bloc militaro-foncier – soutenu par les puissances régionales – qui détient le monopole de la violence et dirige le pays sans interruption (ou presque) depuis l’indépendance en 1956. De l’autre, une population majoritairement jeune qui a entrevu – le temps d’une révolution – à la possibilité d’un autre Soudan.

Hadia Hasaballah, professeure d’université à Omdurman qui a participé à la première vague du soulèvement, dirige aujourd’hui la section féminine de Sumoud. Plutôt que de s’appuyer sur les formations politiques existantes, elle appelle à la reconnaissance du mouvement de masse mené par la jeunesse au Soudan, qui incarne les valeurs de la révolution : liberté, paix et justice. Elle est convaincue que le retour à un régime islamiste – qui se manifeste sous les FAS avec notamment la récente condamnation à mort de deux femmes par lapidation en février 2026 – n’est plus acceptable pour les femmes, les jeunes et les minorités soudanaises. Ayant goûté aux libertés de la période révolutionnaire, ils ne les abandonneront pas sans résistance.

La crise soudanaise reflète une tension plus large dans la politique démocratique entre les modèles représentatifs et participatifs. Les comités de résistance et les cellules d’urgence incarnent une politique participative émergente qui est activement réprimée par des acteurs ayant intérêt à un contrôle vertical.

Pourtant, les militants et analystes soudanais, sur lesquels s’appuie cet article s’accordent sur un point : le mouvement de fond qui unit les jeunes de tous horizons autour de la liberté, de la paix et de la justice constitue un socle remarquable et durable pour un véritable régime civil. La façon dont ils parviendront à arracher le pouvoir à l’armée reste, pour l’heure, difficile à imaginer – mais ils y parviendront, tôt ou tard.

The Conversation

Robert Kluijver ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La révolution soudanaise sept ans après : mise à mal, mais non vaincue – https://theconversation.com/la-revolution-soudanaise-sept-ans-apres-mise-a-mal-mais-non-vaincue-279940

Fierté wendat : l’estime de soi comme moteur d’émancipation autochtone

Source: The Conversation – in French – By Thierry Viale, Professeur associé en management, ESSCA School of Management

Depuis des siècles, les communautés autochtones à travers le monde subissent marginalisation, spoliation de leurs terres, assimilation forcée et exclusion politique. Pourtant, au Canada, la nation Wendat transforme ces obstacles en force, faisant de l’estime de soi un levier d’émancipation.


Comment une communauté autochtone transforme-t-elle l’estime de soi en moteur d’émancipation ? À Wendake, en périphérie de la ville de Québec, les Wendats prouvent qu’il est possible de concilier réussite économique et résurgence culturelle. Malgré une histoire marquée par la colonisation et la perte de repères identitaires, les Wendats ont su développer des stratégies originales pour panser les plaies du passé, restaurer leur identité et renforcer leur autonomie.

Leur parcours illustre une lutte pacifique pour affirmer une identité forte qui contraste avec la fragilité endémique de bien des Premières Nations au Canada. Ce parcours montre comment, à partir de l’estime de soi, le développement économique peut devenir un levier pour restaurer la fierté collective et repenser les rapports entre culture ancestrale et modernité.

Contexte historique et enjeux identitaires

Les Wendats reçurent de la part des Français le surnom de « Hurons » vers 1609, au moment de la colonisation du Saint-Laurent par Samuel de Champlain. Ce nom fait référence à leur coiffure traditionnelle, censée rappeler la hure d’un sanglier. Le roman le Dernier des Mohicans de James Fenimore Cooper (1826), adapté par la suite à de multiples reprises au cinéma, a bien sûr contribué à leur renommée. Mais loin des histoires romancées, la réalité est plus tragique. Après avoir aidé les premiers colons français dans leurs luttes face aux Anglais, ils ont progressivement perdu leurs terres et leurs droits, notamment sous le régime britannique avec l’Indian Act de 1876, qui a imposé des restrictions sévères à la propriété et à la gouvernance autochtones.

Groupe de Wendats de Wendake à Spencer Wood, Québec, 1880.
Jules-Ernest Livernois/Wikipedia

À cela s’ajoutent les politiques d’assimilation, qui ont tenté d’effacer les langues et les pratiques culturelles des peuples autochtones. Ces traumatismes ont fragilisé de nombreuses Premières Nations, entraînant honte de soi, chômage, suicides, dépendances et isolement. Mais la communauté Wendat s’illustre par une étonnante résilience. En dépit des vicissitudes, elle a préservé une forte estime de soi en s’appuyant sur des traditions transmises de génération en génération.

Une étude de terrain au cœur de Wendake

Notre étude intitulée « “Taking Wendake Beyond Wendake:” Economic Development and Legal Tenacity in the Wendat Community » repose sur une observation participante menée de 2012 à 2019 au sein de la communauté Wendat, qui rassemble environ 2 200 habitants sur le territoire de Wendake. Cette étude combine ethnographie, entretiens semi-directifs, analyse de données socio-démographiques et historiques. Les résultats montrent que les Wendats n’ont jamais renoncé à leurs marqueurs culturels en s’adaptant au capitalisme. Au contraire, leurs savoir-faire pluriséculaires en matière d’organisation politique et d’échanges économiques ont été réinvestis dans l’économie de marché contemporaine, elle-même transformée en un levier d’affirmation et de reconnaissance identitaire.

Cette stratégie peut être analysée à la lumière des trois sphères définies par la théorie de la reconnaissance d’Axel Honneth (1992) :

  • la reconnaissance affective nourrit l’estime de soi, la fierté culturelle et la transmission des savoirs traditionnels ;

  • la reconnaissance juridique résulte de la lutte pour la reconnaissance des traités, des droits territoriaux et, plus largement, de la reconnaissance politique des peuples autochtones ;

  • la reconnaissance sociale se traduit par la capacité à prendre part à l’activité économique d’une société donnée, notamment à travers une meilleure intégration au sein de la société québécoise environnante, y compris en créant des emplois profitant aux non-Autochtones.

L’économie comme « outil » de reconnaissance

À rebours de l’idée qui associe la réussite économique à une perte d’identité ou à une soumission culturelle, les Wendats démontrent qu’elle peut constituer un vecteur de résurgence culturelle. La communauté a ainsi choisi de soutenir des projets porteurs de sens, tels que la création de l’hôtel-musée des Premières Nations, consacré à la préservation et à la valorisation des civilisations autochtones, plutôt que la construction d’un casino pourtant plus lucratif.

Le musée des Premières Nations à Wendake.
T. Viale, Fourni par l’auteur

Avec une remarquable subtilité, les Wendats ont également fait preuve d’innovation en 1992 en fondant la Société de crédit autochtone (SOCCA), un dispositif bancaire alors unique au Canada. Cette initiative leur a permis de contourner les contraintes juridiques et financières résultant de l’Indian Act de 1876. Ces choix témoignent de la volonté des Wendats de libérer leurs forces économiques pour s’affranchir de la dépendance des financements du gouvernement fédéral sans sacrifier la dimension culturelle.

Agence de la banque royale canadienne à Wendake.
T. Viale, Fourni par l’auteur

Résilience et affirmation culturelle

La réussite des Wendats ne doit rien au hasard. Elle repose avant tout sur l’estime de soi, nourrie par des valeurs et des pratiques profondément enracinées dans leur histoire.

Chez eux, un travail collectif important est mené pour reconnaître et partager ces sources de fierté, là où d’autres communautés peuvent encore percevoir leur singularité culturelle comme un anachronisme voire un stigmate. Ainsi, le programme d’apprentissage de la langue Wendat, conçu pour en éviter la disparition, illustre cette volonté de revitalisation culturelle.

Par ailleurs, le Centre de développement de la formation et de la main-d’œuvre huron-wendat (CDFM) a pour mandat explicite de « veiller à la sauvegarde et à la mise en valeur de la culture ainsi qu’à l’affirmation identitaire ». Les ateliers de savoir‑faire enseignent des techniques traditionnelles comme la fabrication de paniers de frêne, la broderie au poil d’orignal ou la fabrication de mocassins, ce qui actualise des pratiques anciennes. Loin de toute soumission aux diktats de l’histoire, cette dynamique représente une lutte pacifique pour la reconnaissance.

Leur approche invite à dépasser la vision manichéenne qui réduit souvent les peuples autochtones à deux positions antagoniques : d’un côté, une réconciliation parfois teintée de rapports néocoloniaux ; de l’autre, une rupture totale avec l’État au nom de l’autodétermination. Les Wendats esquissent en quelque sorte une voie intermédiaire : une émancipation à la fois discrète et déterminée, fondée sur l’art d’allier tradition et modernité au service de la résurgence culturelle et de la souveraineté pas à pas reconquise.

L’enjeu de la reconnaissance

Ce cas met en lumière un enjeu fondamental : le droit des peuples autochtones à reprendre la maîtrise de leur destin. Depuis l’Europe, on perçoit souvent « les Amériques » comme de « jeunes nations », une vision qui suppose que leur histoire commence avec l’arrivée des colons. Or, les recherches archéologiques et génétiques révèlent une présence humaine bien plus ancienne – entre 15 000 et 20 000 ans – précédant largement les vagues de peuplement venues d’Europe. On comprend alors le profond désarroi ressenti par les Premières Nations lorsqu’on réalise que, sur leur propre terre, elles ne sont plus tout à fait chez elles.

Alors que les discussions autour de la réconciliation entre les descendants des colons et les peuples autochtones s’intensifient au Canada, le cas particulier de la communauté Wendat offre des perspectives. Il démontre qu’il est possible d’allier développement et enracinement culturel au service de l’émancipation – une démarche qui consiste, en définitive, à reprendre la maîtrise de son destin, de son mode de vie, de son territoire et de sa culture.

Ce modèle pourrait inspirer d’autres communautés autochtones au Canada, voire au-delà, notamment celles que l’histoire a laissées dans une profonde souffrance. Toute nation autochtone porte en elle des marqueurs culturels parfois refoulés et enfouis. Il s’agit dès lors de remonter le fil de l’histoire longue – celle d’avant le « premier contact » avec les colons – et d’en exhumer les sources de fierté au service de leur résurgence culturelle. Il existe d’ailleurs, à Wendake même, une instance de représentation de Premières Nations du Québec qui pourrait promouvoir cette approche : l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Fierté wendat : l’estime de soi comme moteur d’émancipation autochtone – https://theconversation.com/fierte-wendat-lestime-de-soi-comme-moteur-demancipation-autochtone-278150

Quel avenir pour les animaux sur les plateaux de cinéma ?

Source: The Conversation – in French – By Cynthia Chris, Professor of Media Studies, City University of New York

Dans *l’Odyssée de Pi*, Ang Lee a eu recours à un vrai tigre du Bengale, mais aussi aux images de synthèse. Allociné

Depuis ses débuts, le cinéma a utilisé les animaux comme des acteurs à part entière. Mais leur présence sur les plateaux se fait moindre avec l’essor des images de synthèse, tandis que les associations de défense des animaux œuvrent pour en finir avec des pratiques parfois maltraitantes.


L’histoire des acteurs non humains est longue et riche en anecdotes, de Luke, le chien de la star du cinéma muet Roscoe (alias Fatty) Arbuckle, aux colleys qui ont incarné Lassie au cinéma et à la télévision. L’ours Bart a accumulé plus de 20 apparitions au cinéma et à la télévision dans les années 1980 et 1990, tandis que d’innombrables chevaux ont contribué aux séries historiques qui inondent aujourd’hui les plateformes de streaming.

Mais les affaires ne vont plus aussi bien qu’avant pour les dresseurs qui se spécialisent dans la location d’animaux de toutes sortes aux productions cinématographiques et télévisuelles.




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Selon The Hollywood Reporter, la tendance est présente depuis au moins vingt-cinq ans, et elle est due à un mélange d’activisme en faveur des droits des animaux et de progrès technologiques, ce que j’ai observé moi-même dans mes recherches sur les animaux à l’écran.

Moins de rôles à se partager

L’adoption par Hollywood des images de synthèse a joué un rôle immense dans la « mise au chômage » de ces animaux « acteurs ». Depuis que Jurassic Park (1993) a osé mêler des dinosaures en computer-generated imagery (CGI) à des acteurs humains, de plus en plus d’animaux numériques sont apparus aux côtés des humains.

Mais d’autres facteurs ont accéléré cette tendance. La pandémie de Covid-19, les grèves des acteurs et scénaristes hollywoodiens de 2023 et une récente baisse du nombre de nouvelles séries télévisées ont entraîné une diminution du nombre de productions et de rôles disponibles, qu’ils soient destinés à des humains ou à des animaux.

Mais, même avant ces événements récents, des voix s’élevaient pour demander à Hollywood de réduire radicalement sa dépendance vis-à-vis des animaux de cinéma.

En 2012, The Hollywood Reporter – le même magazine spécialisé qui a récemment déploré une baisse des locations d’animaux – a publié un reportage répertoriant des incidents au cours desquels des animaux sont morts, ont été blessés ou ont été exposés à de graves dangers sur les plateaux. Ces productions ont néanmoins continué à arborer le célèbre crédit « No Animals Were Harmed » (« Aucun animal n’a été maltraité durant ce tournage ») décerné par l’American Humane Association, quand bien même les animaux avaient été maltraités. L’American Humane Association a affirmé que ces incidents étaient tragiques, mais sans conclure qu’ils résultaient d’une négligence.

En 2016, l’association Pour une éthique dans le traitement des animaux (PETA) a publié les résultats d’enquêtes menées sous couverture documentant des conditions de vie inférieures aux normes et des problèmes médicaux non traités chez Birds & Animals Unlimited, qui gère des centres de dressage d’animaux pour le cinéma et la télévision. En 2024, l’organisation a détaillé les cas de négligence envers les animaux confiés aux soins d’Atlanta Film Animals. Les deux sociétés ont nié ces allégations.

Il existe bien sûr de nombreuses façons de réduire au minimum, voire d’éviter complètement, l’utilisation d’animaux réels au cinéma et à la télévision.

La Planète des singes : Les Origines et ses suites ont utilisé la capture de mouvement, c’est-à-dire des humains reproduisant les mouvements de personnages qui ont ensuite été transformés par images de synthèse en chimpanzés, gorilles, bonobos et orangs-outans.

Pour la production d’Ang Lee de 2012, l’Odyssée de Pi, les artistes en effets visuels ont créé des milliers d’animaux virtuels (cependant, un tigre du Bengale en chair et en os a également été sollicité et a failli se noyer, ndlr), tandis que le réalisateur Darren Aronofsky a opté pour des animaux entièrement numériques, complétés par quelques accessoires réels, dans Noé, en 2014.

À contre-courant des tendances high-tech, le film d’horreur Primate (2025) a fait un retour aux sources sans recourir à de vrais animaux, en faisant appel à un artiste vêtu d’un costume et de prothèses pour incarner un chimpanzé enragé et meurtrier.

Le film d’horreur de 2025 Primate n’utilise ni images de synthèse ni animal, mais fait appel à un humain déguisé pour incarner le singe fou.

Les images de synthèse peuvent-elles désensibiliser les spectateurs à la violence envers les animaux ?

Il existe sans aucun doute des dresseurs qui se soucient profondément de leurs protégés et respectent les meilleures pratiques en matière d’élevage. Mais il va de soi que moins il y a d’animaux en captivité, mieux c’est, et les récentes avancées en matière d’IA ont rendu les effets visuels et les images de synthèse encore plus réalistes et plus faciles à modéliser.

Cependant, le fait de remplacer des animaux en chair et en os par des créatures faites de pixels semble avoir ouvert la voie à des abus sans limites. Prenons l’exemple de la violence brutale dans les remakes de la Planète des singes, qui incluent des combats au corps à corps, le marquage au fer rouge et une scène de crucifixion.

Autrefois, le fait que les animaux présents sur le plateau soient réels freinait parfois les pulsions les plus sauvages des cinéastes ; la violence était suggérée ou se déroulait hors champ dans des films familiaux comme Jody et le faon (1946) et Fidèle Vagabond (1957).

Parallèlement, des astuces de caméra et des accessoires ont été utilisés pour créer des scènes de cruauté envers les animaux dans de nombreux films, d’American Psycho (2000) à John Wick (2014).

Bien que les effets des médias violents sur les spectateurs soient notoirement difficiles à étudier, certaines données suggèrent que certains publics peuvent devenir insensibles aux conséquences réelles de contenus malsains et violents. On comprend aisément comment cette désensibilisation pourrait s’étendre au visionnage de scènes de cruauté envers les animaux à l’écran.

Les spectateurs peuvent encore flairer le virtuel

Une approche hybride de la représentation des animaux à l’écran semble s’être imposée, utilisant ce qu’un chercheur a appelé – en référence aux chiens à l’écran – des « performances canines composites ».

L’équipe à l’origine de la version 2025 de Superman, par exemple, a cherché à créer un chien réaliste, jusque dans les moindres poils ébouriffés. Mais il fallait qu’il défie la gravité et d’autres lois de la physique. Ils ont donc intégré juste assez d’animaux réels en préproduction pour animer une créature principalement en images de synthèse, le chien du réalisateur James Gunn servant de « modèle », ou de « référence » au super-chien Krypto.

Cette technique rappelle les méthodes des animateurs de Disney qui, face au défi de créer les personnages de Bambi (1942), se sont retrouvés dans une impasse. Ils ont donc étudié l’anatomie animale, photographié des cerfs dans la nature et dessiné des animaux amenés au studio afin de mieux capturer leurs mouvements sur le papier.

Mais lorsqu’il s’agit de films en prises de vues réelles ancrés dans la vie quotidienne, les animaux réels ont encore leur place sur le plateau. D’une part, il est généralement moins coûteux de faire appel à de vrais animaux. De plus, la plupart des animaux virtuels à l’écran ne sont tout simplement pas assez réalistes pour permettre la suspension totale de l’incrédulité qui fait la magie du cinéma.

C’est pourquoi, dans l’adaptation de 2025 des Mémoires d’Helen MacDonald, H Is for Hawk, les cinéastes auraient utilisé cinq vautours pour incarner Mabel, l’oiseau adopté par Helen (Claire Foy). C’est pourquoi le film Marty Supreme, nominé aux Oscars, mettait en scène toute une ménagerie d’animaux vivants, notamment un cheval, un chameau, un tatou, un chien, un lapin et même un lion de mer jouant au ping-pong. Oui, l’otarie de la scène était réelle, mais la balle ne l’était pas.

L’avenir des dresseurs et de leurs protégés semble dépendre de la qualité des effets visuels. Pour certains défenseurs des animaux – sans parler des animaux eux-mêmes, qui n’ont pas leur mot à dire sur leur travail –, ce jour n’arrivera jamais assez tôt.

Les cinéphiles et les défenseurs des animaux, quant à eux, pourraient espérer un juste milieu : un avenir dans lequel seuls les animaux traités de manière éthique continueraient à apparaître à l’écran.

The Conversation

Cynthia Chris ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Quel avenir pour les animaux sur les plateaux de cinéma ? – https://theconversation.com/quel-avenir-pour-les-animaux-sur-les-plateaux-de-cinema-280212

La scolarité des enfants suivis par la protection de l’enfance : un problème majeur qui ne doit pas occulter les réussites

Source: The Conversation – in French – By Benjamin Denecheau, Professeur des universités, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

Les enfants passés par l’aide sociale à l’enfance sont plus souvent confrontés à des difficultés scolaires. Il est important de le reconnaître sans verser dans un discours stigmatisant qui contribuerait à entretenir un cercle vicieux. La recherche est une alliée précieuse pour identifier des leviers de réussite.


Le 12 février 2026, une circulaire du ministère de l’éducation nationale est parue au Bulletin officiel pour « favoriser la réussite et l’ambition scolaires des enfants protégés ». Ces derniers sont des enfants dont la situation a été identifiée comme étant en risque ou en danger et auprès desquels l’État intervient, par la voix de services décentralisés, l’aide sociale à l’enfance (ASE), dans un but de protection, qu’ils restent dans leur milieu de vie habituel ou qu’ils soient accueillis dans d’autres structures. Ils étaient 384 900 mineurs et jeunes de moins de 21 ans dans ce cas au 31 décembre 2023.

S’il peut sembler aller de soi, cet objectif vient lever un paradoxe jusque-là invisible : la scolarité de ces enfants n’était pas affichée clairement comme un objectif de l’État, alors même qu’ils sont placés sous sa protection.

Pourquoi souligner cette ambition ? Que savons-nous de la scolarité de ces enfants ? Quel est l’état de la recherche sur cette question ? Nous verrons que des difficultés fortes sont maintenant bien documentées, mais qu’elles ne sont pas systématiques, et qu’il est nécessaire d’être vigilant sur la façon d’en parler au risque d’alimenter ce problème.

Des difficultés scolaires plus fréquentes, mais non systématiques

Les recherches en France convergent maintenant depuis plus d’une dizaine d’années pour identifier des difficultés scolaires plus fréquentes pour ces enfants. Plus de la moitié d’entre eux est en retard d’au moins une classe par rapport aux autres enfants du même âge (plus de 1 sur 10 le sont d’au moins deux classes). Ils sont dix fois plus souvent orientés en scolarités adaptées, comme les sections d’enseignement général et professionnel adapté (Segpa), connaissent plus fréquemment des moments de déscolarisation.

Ces éléments sont des indicateurs de difficultés rencontrées : le redoublement ou ces orientations sont envisagés lorsque les résultats sont bas. Mais ce sont aussi des éléments fragilisant la suite de la scolarité. Le redoublement, par exemple, a des effets préjudiciables pour les élèves qui le vivent : sans résoudre les difficultés scolaires, il ajoute un stigmate fort et réduit l’estime que les élèves ont d’eux-mêmes.

Les orientations vers des dispositifs spécialisés rendent difficile le retour dans un cursus ordinaire. Les temps de déscolarisation marquent aussi durablement les scolarités.

De plus, les orientations scolaires sont plus contraintes pour ces enfants : ils sont près de 8 sur 10 à être orientés en filières professionnelles dans le second cycle, contre 3 pour 10 pour l’ensemble de la population. Ces orientations sont d’abord envisagées par défaut, peu les choisissent en premier lieu. À 17 ans, seulement 13 % préparent un baccalauréat général (contre 51 % pour l’ensemble de la population).

Les sorties du système éducatif sont plus rapides, et débouchant plus souvent sur des situations précaires : 31 % des jeunes de 18 à 22 ans sortant de l’ASE se déclarent inactifs ou au chômage et 42 % suivent des études (contre respectivement 21 % et 50 % pour les jeunes de milieux populaires).

Ce que l’on sait des causes de ces difficultés

La littérature permet maintenant d’identifier une part importante des causes de ces difficultés. On peut citer les difficultés rencontrées par ces enfants avant l’intervention et liées aux raisons qui la justifient. Les travaux d’Isabelle Frechon confirment la fréquence élevée de violences vécues pour les enfants ayant eu l’expérience d’un placement : 31 % déclarent avoir subi des violences sexuelles, 35 % des violences physiques, 12,5 % des violences psychologiques et 11 % des négligences lourdes au cours de leur enfance et/ou adolescence. D’intensité et de durée différentes, ces violences génèrent des traumatismes, des préoccupations, du stress qui gênent les apprentissages.

Par ailleurs, bien qu’aucun milieu social ne soit épargné par les maltraitances, ces enfants sont plus souvent issus des milieux populaires et particulièrement des strates les plus précaires. Ils font donc partie des populations mises en difficulté par un système éducatif très inégalitaire, et ils cumulent les situations de précarité qui renforcent les difficultés scolaires.

Par ailleurs, l’intervention des services de protection de l’enfance a des effets ambivalents sur les scolarités. Elles peuvent les soutenir en partie, mais contribuent également aux difficultés, notamment en générant des ruptures multiples (des changements d’adultes référents, d’établissements scolaires, d’environnements de vie, un éloignement des amis).

Du fait d’un ensemble complexe de raisons, les enfants passant par la protection de l’enfance sont souvent destinataires d’attentes faibles au sujet de leur scolarité et de leur projection d’études et d’emploi. Par le corps enseignant, tout d’abord, du fait de représentations tenaces, associant la protection de l’enfance à des difficultés nécessairement scolaires, mais également par les travailleurs sociaux. Ces faibles attentes de part et d’autre contribuent à des orientations plus fréquentes vers l’enseignement spécialisé, vers des scolarités par défaut et favorisent des périodes de non-scolarisation.

De fortes incertitudes sur l’avenir qui contraignent l’orientation

Pour ces enfants, l’avenir est fortement incertain. La limite des 18 ans annonce une fin de prise en charge institutionnelle pour la plupart, et jusqu’aux 21 ans pour les plus soutenus. Ils disposent de moins de ressources (familiales, institutionnelles, sociales) pour envisager une poursuite d’études ou pour assurer la recherche et l’obtention d’un emploi. Ces difficultés sont connues des jeunes et des membres du champ professionnel. Ils les anticipent et vont viser des orientations au moindre risque, vers des filières courtes, pour viser une indépendance plus sûre, plus rapidement, limitant les projections d’avenir qui suivent peu leurs propres envies.

Sur ces éléments, les filles sont davantage mises en difficulté, à la différence du reste de la population. Les orientations vers les voies professionnelles plus fréquentes contraignent davantage leur parcours scolaire et n’assurent pas la sécurité prévue. À la sortie de la prise en charge, elles sont plus affectées par les conditions d’accès à l’emploi que les garçons, elles sont davantage au chômage ou inactives.

Le constat des difficultés plus fortes est bien établi par la recherche et il démontre que le droit à l’éducation n’est pas pleinement atteint pour ces enfants. Le rappel de ces tendances peut toutefois avoir un effet délétère pour eux en augmentant la forte stigmatisation qui peut peser négativement sur les capacités qu’on leur attribue, et les ambitions qu’on leur porte. En effet, ce sont bien des attentes élevées et la considération que la scolarité est importante qui soutiennent les parcours de réussite scolaire.

Des réussites scolaires peu visibles

À l’occasion de mes recherches de thèse doctorale, soutenue en 2013, j’identifiais qu’en Angleterre la publication régulière des données comparées sur la scolarité, entre les enfants protégés et le reste de la population, et l’injonction à soutenir leur réussite, sans attribuer des moyens suffisants, stigmatisaient cette population et avaient des effets négatifs sur les professionnels. Ces derniers rendaient compte d’une résignation face aux difficultés.

Il y a ainsi une vigilance à avoir sur la façon dont on mentionne publiquement le problème de la scolarité des enfants protégés. Il est nécessaire d’étudier les conditions de ces difficultés et d’identifier les leviers pour les réduire, mais sans faire peser sur ces enfants un stigmate négatif. Il est important de trouver un juste équilibre pour souligner le versant positif du problème, à savoir soutenir la réussite et avoir des attentes élevées envers ces enfants, sans invisibiliser le constat sur les difficultés élevées et le diagnostic de leurs causes.

Si cette question était jusque-là un sujet de préoccupation affichée des professionnels de la protection de l’enfance et des institutions locales ou territoriales (associations ou départements), la circulaire ministérielle constitue le signal de sa reconnaissance comme problème public. La circulaire implique pleinement l’éducation nationale dans ces préoccupations et la responsabilité d’agir pour soutenir ces enfants. D’ailleurs, depuis les années 2010, les recherches, en France comme à l’international, fournissent un ensemble de connaissances maintenant bien établies qui renseignent autant sur les freins existants que sur les leviers disponibles pour accompagner la réussite des enfants protégés.

The Conversation

Benjamin Denecheau ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La scolarité des enfants suivis par la protection de l’enfance : un problème majeur qui ne doit pas occulter les réussites – https://theconversation.com/la-scolarite-des-enfants-suivis-par-la-protection-de-lenfance-un-probleme-majeur-qui-ne-doit-pas-occulter-les-reussites-280166

Les coûts économiques de la guerre vont bien au-delà des destructions matérielles

Source: The Conversation – France (in French) – By Mathieu Couttenier, Professeur d’économie, ENS de Lyon

Les effets les plus importants des conflits sont souvent les moins visibles : ils détruisent les parcours de vie, affectent la santé, plombent les économies, exacerbent les inégalités de genre, accélèrent les déplacements forcés… La guerre génère aussi des gagnants, intentionnels ou involontaires.

Cet article est publié en partenariat avec Mermoz, la revue du Cercle des économistes dont le numéro 10 est consacré aux « Violences : la société à vif ».


La guerre détruit des infrastructures, désorganise les économies, brise des trajectoires individuelles et recompose parfois les rentes. En mesurer le coût suppose de tenir ensemble ces différentes dimensions. Loin d’être un simple exercice comptable, cette quantification est indispensable pour identifier les populations les plus vulnérables et orienter les politiques de reconstruction.

Les coûts les plus visibles sont matériels. Les conflits contemporains détruisent massivement les infrastructures et désorganisent en profondeur les capacités productives. Dans le cas de l’Ukraine, les premières estimations situaient les pertes totales entre 500 milliards et 1 000 milliards de dollars (de 427,9 milliards à 855,8 milliards d’euros) dès 2022. Fin 2024, la Kyiv School of Economics chiffrait la reconstruction des seules infrastructures physiques à des dizaines de milliards de dollars : 60 milliards pour les logements, 38,5 milliards pour les routes, 14,6 milliards pour le secteur énergétique, 14,8 milliards pour l’agriculture. Ces chiffres ne rendent compte que des pertes tangibles ; ils laissent dans l’ombre la désorganisation plus profonde des tissus productif et social.

À l’échelle macroéconomique, les effets sont tout aussi sévères. Le génocide rwandais de 1994 s’est accompagné d’une chute de 40 % du PIB par habitant et d’un effondrement des investissements directs étrangers. À Gaza, le PIB réel a reculé de plus de 80 % au premier semestre 2024, tandis que la part de la population en situation de pauvreté multidimensionnelle est passée de 63,7 % avant la guerre à 97,9 % en 2024.




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Les enfants, premières victimes

Les coûts les plus importants sont souvent les moins visibles. La guerre perturbe les parcours de vie, détruit les actifs des ménages et fragilise durablement les mécanismes économiques de base. Les enfants en sont les premières victimes. En 2023, 473 millions d’enfants vivaient dans des zones de conflit, et plus de 30 000 violations graves de leurs droits ont été recensées.

La littérature économique montre que ces expositions précoces ont des effets durables sur le capital humain : au Pérou, une exposition à la violence avant l’âge scolaire réduit en moyenne la scolarité de 0,31 année à l’âge adulte ; au Rwanda, les enfants exposés au génocide accusent un retard d’environ 0,5 année de scolarité primaire.

Les conséquences sanitaires sont, elles aussi, profondes. Au Nigeria, les femmes exposées à la guerre civile entre 1967 et 1970 présentent, à l’âge adulte, une taille inférieure de 0,75 à 4,5 centimètres selon l’âge d’exposition, signe d’un environnement nutritionnel et sanitaire gravement détérioré (Akresh et coll., 2012).

Par ailleurs, le simple risque de violence, même en l’absence d’exposition directe, affecte les comportements et les conditions de vie. En Côte d’Ivoire et en Ouganda, une augmentation d’un écart-type du risque de violence entre la conception et la première année de vie accroît la mortalité infantile de 0,8 à 1 point de pourcentage. Les coûts du conflit ne se limitent donc pas aux seuls lieux où la violence se réalise.

Des liens sociaux désagrégés

Les effets sur les structures sociales sont plus ambivalents. De nombreux travaux documentent une baisse durable de la confiance et un renforcement des replis identitaires après les conflits, y compris longtemps après la fin des hostilités. D’autres mettent en évidence, dans certains contextes, des dynamiques inverses : montée de l’engagement civique et politique, comportements plus prosociaux, participation accrue à la vie collective. La guerre ne produit donc pas des effets sociaux uniformes. Si elle peut désagréger les liens, elle peut aussi, dans certains contextes, renforcer des formes d’engagement ou de coopération.

Les conflits exacerbent aussi les inégalités de genre. Près de 80 % des personnes déplacées sont des femmes (Banque mondiale, 2011), exposées à des risques sanitaires accrus et à des formes de violence spécifiques. Les violences sexuelles, documentées dans de nombreux contextes, ne sont pas seulement des effets collatéraux du conflit. Des travaux récents montrent qu’elles peuvent répondre à des logiques de contrôle territorial et d’extorsion économique, notamment dans les zones riches en ressources naturelles.

L’immigration des élites

Les déplacements forcés constituent une autre dimension majeure et souvent sous-estimée des coûts. Un conflit de faible intensité génère en moyenne 500 000 déplacés, un conflit meurtrier jusqu’à 1,2 million. Ces migrations ne sont pas aléatoires : les individus les plus éduqués et les mieux dotés économiquement sont souvent les plus mobiles. Cette sélection entraîne une perte durable de capital humain dans les zones d’origine, fragilisant la reconstruction et pouvant alimenter, à moyen terme, de nouvelles tensions.

Les entreprises subissent elles aussi des coûts importants, directs et indirects. La violence perturbe l’offre de travail, désorganise les chaînes d’approvisionnement et accroît l’incertitude sur les décisions d’investissement. Au Kenya, les violences postélectorales de 2008 ont provoqué une chute de plus de 50 % des exportations de fleurs.

Dans les territoires palestiniens occupés, les distorsions liées à l’accès aux intrants importés expliquent environ 70 % de la baisse de valeur ajoutée des entreprises exposées. Mais ces effets ne restent pas confinés aux zones de violence : dans le cas indien, environ trois quarts du coût économique total d’un conflit transitent par les chaînes de valeur, affectant des entreprises situées dans des régions pourtant épargnées. Ne comptabiliser que les firmes directement exposées conduit donc à sous-estimer massivement l’impact global.

France 24, 2023.

Des rentes redistribuées

Enfin, la guerre génère aussi des gagnants, et la distinction entre gagnants intentionnels et gagnants involontaires est ici essentielle. Les premiers cherchent activement à tirer profit du conflit : l’industrie de l’armement, dont le chiffre d’affaires cumulé atteignait 631,9 milliards de dollars (540,8 milliards d’euros) en 2023 en est l’exemple le plus évident. Certaines entreprises vont plus loin encore, en nouant des arrangements avec des groupes armés pour maintenir leur activité ; le cas Lafarge en Syrie en est l’illustration la plus emblématique.

Les seconds profitent du conflit par un concours de circonstances : la disparition ou l’affaiblissement de concurrents exposés à la violence redistribue mécaniquement des parts de marché en leur faveur, sans qu’ils l’aient recherché. Dans les deux cas, ces dynamiques rappellent que la guerre ne produit pas uniquement des destructions : elle redistribue aussi des rentes et des positions, ce qui contribue parfois à en prolonger la durée.

Au total, les coûts de la guerre s’étendent bien au-delà des destructions immédiates. Ils s’inscrivent dans les corps, les trajectoires scolaires, les structures familiales, les réseaux productifs et les équilibres sociaux, souvent pour des décennies. Les chiffrer rigoureusement ne revient pas à réduire la guerre à une équation ; c’est une condition pour hiérarchiser les urgences, cibler la reconstruction et limiter la reproduction de la violence.


Cet article est publié en partenariat avec Mermoz, la revue du Cercle des économistes dont le numéro 10 a pour objet « Violences : la société à vif ». Vous pourrez y lire d’autres contributions.

Le titre et les intertitres sont de la rédaction de The Conversation France.

The Conversation

Mathieu Couttenier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les coûts économiques de la guerre vont bien au-delà des destructions matérielles – https://theconversation.com/les-couts-economiques-de-la-guerre-vont-bien-au-dela-des-destructions-materielles-280088

Intelligence artificielle : quels sont les apports concrets de la régulation européenne ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Chloé Dornbierer, Docteure en droit et Professeure à Kedge Business School, Kedge Business School

L’intelligence artificielle s’impose désormais au cœur de décisions qui engagent directement la vie, la santé et les droits des citoyens européens. Dans des entreprises, des administrations, des hôpitaux ou sur des plateformes numériques, des algorithmes trient, évaluent, recommandent et parfois décident. Face à cette automatisation croissante, une question centrale se pose : la réponse de l’Union européenne pour encadrer l’intelligence artificielle est-elle à la hauteur des risques qu’elle prétend prévenir ?


Imaginons qu’une entreprise décide d’utiliser une intelligence artificielle (IA) pour automatiser son processus de recrutement. L’algorithme, conçu pour analyser des milliers de CV, est entraîné sur les données RH de l’entreprise des dix dernières années. Or, les profils recrutés durant cette période sont majoritairement masculins. L’algorithme déduit alors de ces données que les candidats masculins sont préférables et exclut de fait les profils féminins.

Ce scénario n’est pas fictif : il s’inspire directement du cas d’Amazon, dont l’outil de recrutement par IA a dû être abandonné après la révélation de ces biais eu égard aux risques juridiques qu’ils engendraient. Cet exemple illustre précisément les risques que le législateur entend prévenir : erreurs algorithmiques, atteintes aux droits fondamentaux, captation et fuite de données, dépendance technologique.

En réponse, l’Union européenne a bâti depuis plusieurs années un arsenal juridique ambitieux, allant du Règlement général sur la protection des données (RGPD) au Règlement sur l’intelligence artificielle (RIA). Ces textes doivent relever un défi de taille : concilier innovation et protection, réguler les acteurs internationaux sans les éloigner du marché européen, et garantir les droits fondamentaux sans censure – le tout face à des technologies transversales, opaques et en constante évolution. Cet ensemble de règles constitue-t-il une réponse satisfaisante ?

Pas de régulation de l’IA, sans régulation des données

La régulation de l’intelligence artificielle ne saurait être envisagée indépendamment d’une politique structurée de la donnée. La donnée constitue en effet le carburant indispensable au développement et au perfectionnement des systèmes d’intelligence artificielle. En cela, la quantité de données compte tout autant que leur qualité.

C’est pourquoi, le législateur européen a d’abord cherché à réguler la donnée avant de réguler l’IA : d’une part avec le RGPD dont la finalité est de protéger les données à caractère personnel (les informations concernant une personne physique identifiée ou identifiable, comme un numéro de téléphone ou une adresse postale).

D’autre part avec une série de textes portant sur la régulation des données non personnelles (les informations ne se rapportant à aucune personne identifiable, comme une statistique ou un nombre d’accidents sur une autoroute visée). Ceux-ci comprennent le DSA, le DMA, le DGA, le Data Act et visent notamment à limiter la domination des géants du numérique et organiser le partage et l’accès de certaines données entre plateformes, entreprises, administrations publiques et utilisateurs, condition indispensable au développement de l’IA.

Ces textes relatifs aux données ont été le préalable à l’élaboration de la première réglementation générale au monde sur l’intelligence artificielle : le RIA.

Quelles sont les obligations imposées aux entreprises par le RIA ?

Contrairement aux États-Unis, qui privilégient une approche dérégulée, et à la Chine, qui encadre principalement certains usages ciblés, l’Union européenne a fait le choix d’un cadre juridique général et contraignant, s’appliquant à l’ensemble des secteurs et des systèmes d’intelligence artificielle, afin de poser les bases d’un véritable droit commun de l’IA au sein du marché européen depuis son entrée en vigueur le 1er août 2024.

Son objectif est d’encadrer

« le développement, la mise sur le marché et l’utilisation de systèmes d’intelligence artificielle, qui peuvent poser des risques pour la santé, la sécurité ou les droits fondamentaux ».

Pour atteindre cet objectif, le RIA commence par définir précisément le champ des technologies qu’il entend encadrer. Il distingue : les systèmes d’intelligence artificielle, qui correspondent aux applications concrètes utilisées par les utilisateurs (ex : un outil de tri de candidatures, ChatGPT) et les modèles d’intelligence artificielle à usage général, qui constituent le socle technologique sur lequel reposent ces applications, comme GPT-4 pour ChatGPT.

Pour assurer un équilibre entre protection des personnes et innovation, le RIA classe les systèmes d’intelligence artificielle en quatre niveaux de risque :

  • le risque inacceptable (ex : système de notation sociale des citoyens, présentant un risque d’une atteinte grave aux droits fondamentaux) impliquant l’interdiction du système d’IA.

  • le risque élevé (ex : une IA utilisée pour évaluer des salariés, présentant un risque d’atteinte au droit du travail et à la vie privée) imposant des obligations comme celle de réaliser des audits ou celle d’entraîner le système sur des données qualitatives et exemptes de biais.

  • le risque limité (ex : assistant conversationnel d’un service client, présentant le risque d’une collecte de données sans consentement éclairé) obligeant notamment les opérateurs à informer les utilisateurs de l’usage de l’IA.

  • le risque minimal (ex : IA intégrée dans un jeu vidéo) dont ne découle aucune obligation spécifique.

Pour chaque niveau de risque, des obligations spécifiques et proportionnées sont donc édictées en fonction de leurs effets potentiels sur les droits fondamentaux, la sécurité et la santé des personnes. Ces obligations s’imposent à différents opérateurs selon le moment où ils interviennent dans la chaîne de valeur de l’IA : fournisseur, mandataire, importateur, distributeur…

Par exemple, un système d’IA utilisé pour l’analyse d’images médicales, qualifié de système à risque élevé, est soumis à des obligations spécifiques qui varient selon l’opérateur concerné : le fournisseur doit concevoir le système en conformité avec les exigences de sécurité et de gestion des risques comme s’assurer qu’il ne peut pas y avoir de faux positif ou de faux négatif dans le diagnostic mais également que le système ne présente pas de biais du fait d’une sous-représentation de certains groupes ethniques ou de genre, l’importateur et le distributeur doivent vérifier que cette conformité a été respectée, et l’hôpital qui déploie le système doit s’assurer qu’il est utilisé correctement et sous supervision humaine.

Concernant les modèles d’IA à usage général (ex : GPT-4, algorithme sur lequel repose ChatGPT), le législateur européen a édicté différentes règles selon qu’ils présentent ou non un risque systémique.

L’article 3 § 65 du RIA définissant le risque systémique comme :

« un risque spécifique aux capacités à fort impact des modèles d’IA à usage général, ayant une incidence significative sur le marché de l’Union en raison de leur portée ou d’effets négatifs réels ou raisonnablement prévisibles sur la santé publique, la sûreté, la sécurité publique, les droits fondamentaux ou la société dans son ensemble, pouvant être propagé à grande échelle tout au long de la chaîne de valeur ».

Ce risque est évalué selon la puissance de calcul du modèle. Les modèles d’IA à usage général qui présentent un risque systémique doivent notamment signaler les incidents graves (des biais, des faux positifs, une cyberattaque), prendre d’importantes mesures de cybersécurité ou encore tester le modèle et atténuer les risques systémiques identifiés (grâce à des audits, des mesures de protection contre les piratages ou encore des mesures de détection de biais). Plusieurs autorités ont été désignées pour contrôler la bonne application du règlement, c’est le cas notamment du comité européen de l’intelligence artificielle au niveau européen, et de la CNIL au niveau national.

Les limites du RIA

Le RIA a suscité des critiques des experts du droit et du monde professionnel à propos de sa mise en œuvre. Ainsi, 46 dirigeants d’entreprise ont dénoncé, dans une lettre ouverte destinée à la présidente de la Commission européenne, « des règlementations européennes peu claires, qui se chevauchent et deviennent de plus en plus complexes ». La technicité du RIA conjuguée à la complexité des algorithmes compliquent l’application du texte, en particulier pour les obligations de transparence – incompatibles avec l’opacité des algorithmes – et pour l’identification des responsabilités, les entreprises peinant à déterminer quelles obligations leur incombent selon leur position dans la chaîne de valeur et le niveau de risque du système.

En découle alors une autre problématique, le risque de freiner les acteurs français et européens, comme Orasio, H Company ou DeepL, qui tentent de concurrencer les géants américains de l’intelligence artificielle qui ont davantage de moyens (juridiques, technologiques, financiers) pour mettre en œuvre les obligations du RIA.

À cet égard, il convient de relever que le législateur européen a finalement renoncé, le 11 février 2025, à adopter une législation spécifique relative à la responsabilité civile des acteurs de l’intelligence artificielle, dont la finalité était d’harmoniser les règles de responsabilité civile pour les dommages causés par l’IA, afin de protéger les victimes et d’unifier le cadre juridique au sein de l’UE. Cet abandon est intervenu suite à une opposition de certains États membres, notamment la France, mais aussi des critiques formulées par le lobbying de grandes entreprises technologiques qui dénonçaient un risque de surrégulation et une insécurité juridique susceptible de freiner l’innovation. En l’absence d’un tel cadre spécifique, ce sont donc les règles de droit positif de responsabilité civile qui demeurent applicables aux dommages causés par les systèmes d’intelligence artificielle.

Les enjeux de la régulation

En combinant protection des données, encadrement des usages et obligations pesant sur les acteurs les plus puissants, l’Union européenne a posé les bases d’un véritable droit commun de l’IA unique au monde.

Cependant, cette réponse n’est satisfaisante qu’à une condition : que son application ne transforme pas la régulation en barrière à l’entrée pour les acteurs européens tels que Mistral AI, NEURA Robotics ou Dust. En effet, le risque est de renforcer la domination des géants américains et chinois plutôt que de la combattre. D’autant que cette domination ne se limite pas au plan économique : elle s’exerce également sur le plan politique. Un rapport de Corporate Europe Observatory et LobbyControl, deux ONG spécialisées dans la surveillance du lobbying, montre ainsi que les Big Tech auraient une influence significative sur la rédaction des Codes de bonnes pratiques prévus par le RIA notamment en parvenant à affaiblir certaines obligations.

La véritable réussite de la régulation européenne ne se mesurera donc pas seulement à la protection des citoyens, mais à sa capacité à faire émerger une intelligence artificielle européenne, à la fois éthique, compétitive et souveraine.

The Conversation

Chloé Dornbierer ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Intelligence artificielle : quels sont les apports concrets de la régulation européenne ? – https://theconversation.com/intelligence-artificielle-quels-sont-les-apports-concrets-de-la-regulation-europeenne-274299

Trois récits de vie pour comprendre le mal-être dans la fonction publique

Source: The Conversation – France in French (3) – By Aude Deville, Professeur des Universités, Université Côte d’Azur

« J’aimais mon métier d’enseignante, mais là, je n’avais plus le sens. Mon médecin m’a dit, “C’est un burn out” », témoigne une enseignante interviewée. FrameStockFootage/Shutterstock

Face à l’austérité budgétaire, certains agents de la fonction publique font face à des injonctions contradictoires – moins de moyens, mais une meilleure qualité de service –, des responsabilités floues et un manque de reconnaissance qui affectent leur bien-être. Pour comprendre ces enjeux complexes, une étude donne la parole à trois agents de la fonction publique d’État.


Une directrice d’école en burn out faute d’aide. Un cadre hospitalier en charge des décisions, sans pouvoir réel. Un fonctionnaire dont les compétences restent ignorées. Ces situations ne sont pas des cas isolés. Elles suggèrent une transformation silencieuse du management dans la fonction publique.

La fonction publique présente des défis managériaux spécifiques, documentés depuis plusieurs décennies. Ces défis oscillent entre sens du devoir, convictions et valeurs partagées, et contraintes telles que l’austérité budgétaire.

À partir de récits de vie d’agents publics, notre étude révèle des situations où les responsabilités augmentent, alors que les moyens et les marges de décision diminuent. Cette évolution contribue à affaiblir l’engagement des fonctionnaires et contractuels. Notre approche narrative permet d’appréhender les enjeux contemporains de la gouvernance publique d’État à partir de l’expérience vécue de professionnels.

Injonctions contradictoires

L’équilibre entre contrôle de l’activité des agents de la fonction publique et liberté décisionnelle nécessaire à toute prise de décision reste un sujet de débat. Depuis plus de vingt-cinq ans, le chercheur Christopher Hood questionne la mise en œuvre du New Public Management, tandis que Geert Bouckaert invite à repenser la notion de performance et ses critères dans le secteur public. Dans ce contexte, les fonctionnaires se retrouvent face à des injonctions contradictoires : préserver une qualité de service envers les concitoyens avec des moyens limités et des obligations de résultat.

Le New Public Management trouve sa transposition en France à travers des programmes d’actions interministériels lancés en 2007 et 2012. La Révision générale des politiques publiques (RGPP) a été notamment consacrée à la réorganisation des structures de l’administration publique. La modernisation de l’action publique (MAP) à l’amélioration de la qualité des services publics ou la simplification et de réorganisation administrative.

Notre analyse met en lumière les formes concrètes du désenchantement des ressources humaines dans la fonction publique et la dégradation de la qualité du management liées à ces évolutions, notamment à travers deux cadres théoriques :

  • La justice organisationnelle qui analyse les appréciations des salariés du caractère juste du traitement dont ils font l’objet au sein de la structure qui les emploie ;

  • Les conflits de rôles qui naissent quand les périmètres d’activités ne sont pas suffisamment bien définis ou l’existence d’une répartition déséquilibrée de la charge de travail entre agents de la fonction publique.

Manque de reconnaissance (premier récit de vie)

Appel aux consultants extérieurs

« Ce qui me désole au sein du ministère, c’est l’indifférence manifeste envers les CV des fonctionnaires. Il est vrai que nous avons été embauchés selon certaines conditions de niveau et de compétences, mais après plus de quatre ans comme moi au sein des services, les agents ont eu l’occasion d’acquérir de nouvelles compétences. Plutôt que de faire appel à des consultants externes pour leurs compétences, on pourrait exploiter les compétences internes qui sont réellement abondantes et variées. »

Tâches routinières

« Avant de rejoindre la fonction publique, j’ai occupé plusieurs postes dans divers cabinets d’expertise comptable, où j’ai géré de manière autonome la comptabilité d’entreprises reconnues. J’ai choisi la fonction publique pour satisfaire mon père qui valorise la stabilité et la sécurité qu’elle offre. Cependant, mon rôle actuel à la direction générale se limite à des tâches routinières et subalternes. Ce manque de reconnaissance de mon niveau de compétence et d’expérience me désole. »

Qui est responsable ? (second récit de vie)

« Je suis en position de responsabilité, en tant que cadre depuis cinq années. J’ai la charge de la gestion des soignants au sein d’une organisation hospitalière multi-sites. Il y a des difficultés pour accompagner tous nos patients, accueillis sur un site et quelquefois opérés sur un autre site. Il faut alors trouver des places pour l’hospitalisation. »

« Nous expliquons que c’est au chef de service de déterminer qui sera le premier patient de la journée et l’heure à laquelle il sera hospitalisé. À notre niveau, nous sommes des représentants administratifs. Nous devons répondre à des sujets qui sont pour eux administratifs, mais qui en réalité sont organisationnels. C’est compliqué : qui est responsable ? »

Gérer seule une situation difficile (troisième récit de vie)

Problématique en dehors des clous

« Je suis directrice dans une petite école et institutrice dans une classe de CE2. J’ai vingt-cinq ans d’expérience et on peut dire que je fais partie des piliers de l’école. Jusqu’à cette situation, j’étais passionnée et ce métier a toujours été une véritable vocation. »




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« Depuis la petite section, nous accueillons un enfant avec des troubles importants – sans connaître l’origine de ses troubles, car sa maman n’a jamais voulu fournir de bilan médical à l’école. Il a pu bénéficier d’un accompagnant d’élève en situation de handicap durant 5 ans, mais plus aujourd’hui. C’est donc un peu moi qui joue ce rôle, mais en plus je dois m’occuper des autres élèves de ma classe. »

Pas de soutien de l’académie

« La situation était tenable tant qu’il bénéficiait de cette personne dédiée. Il a toujours eu tendance à frapper les autres et je pense qu’une bonne partie des enfants de l’école y ont eu droit. Cette année, les problématiques se sont amplifiées. Il y a eu de nombreuses plaintes des parents. On m’a même dit : “Mais que faites-vous madame, vous ne surveillez pas ?” “Convoquez la mère !” »

« Je me suis donc retournée vers l’académie et l’inspecteur, en demandant conseils et aides. Il m’a été répondu qu’il ne faudrait surtout pas céder aux plaintes quotidiennes des parents. Je n’ai pas reçu d’aide ou de moyens supplémentaires. Je pleurais tous les jours. J’aimais mon métier d’enseignante, mais là, je n’avais plus le sens. Mon médecin m’a dit, “C’est un burn out”. »

Hypocrisie organisationnelle

L’ensemble de ces récits permet de proposer plusieurs perspectives d’analyse à la lumière de l’hypocrisie organisationnelle – discours et actes contradictoires. Par exemple, le troisième invite à se demander si cette hypocrisie ne sert pas à protéger l’organisation, ici l’éducation nationale.

Une autre perspective est celle du leadership. Les trois récits suggèrent que :

  • Les agents publics sont contraints d’endosser des responsabilités pour gérer des situations complexes, sans recevoir de reconnaissance lorsqu’ils réussissent à trouver des solutions. L’écart entre les missions confiées et les moyens disponibles devient difficilement supportable ;

  • Ils ne disposent parfois pas du pouvoir décisionnel nécessaire pour résoudre les problèmes auxquels ils sont confrontés ;

  • Ils restent souvent prisonniers d’un statut ou d’une organisation hiérarchique rigide, qui freinent l’évolution de leurs missions, malgré l’acquisition d’expérience ou de nouvelles compétences. Cette situation génère à terme démotivation ou démission, qu’elle soit silencieuse ou effective.

Ces récits illustrent une forme de « management du risque » de la part des niveaux hiérarchiques supérieurs, qui consiste à laisser les collaborateurs affronter seuls certaines situations, tout en revendiquant la maîtrise de la décision et de l’action. Ces extraits mettent en lumière l’importance cruciale de la reconnaissance et de la valorisation du travail, tant au sein de la fonction publique qu’au service de l’usager ou du citoyen. En filigrane se dessine la nécessité d’un leadership éclairé et bienveillant, capable de soutenir et guider ses équipes.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Trois récits de vie pour comprendre le mal-être dans la fonction publique – https://theconversation.com/trois-recits-de-vie-pour-comprendre-le-mal-etre-dans-la-fonction-publique-271891

Visite du pape Léon en Afrique : un théologien met en avant trois réalités auxquelles l’Église catholique doit faire face

Source: The Conversation – in French – By Stan Chu Ilo, Research Professor, World Christianity and African Studies, DePaul University

La décision du pape Léon de se rendre en Afrique, l’une des premières destinations dès le débutson pontificat, témoigne de l’importance du continent dans le catholicisme mondial. Sa visite d’avril 2026 reflète à la fois ses liens personnels avec l’Afrique et l’essor rapide du christianisme à travers le continent.

Son périple de 10 jours en Algérie, en Angola, au Cameroun et en Guinée équatoriale revêt également une importance historique. En Algérie, par exemple, le pape Léon marchera sur les traces d’Augustin d’Hippone (qui vécut vers l’an 400), son père spirituel, soulignant ainsi les racines africaines du christianisme.

Mais lorsque le pape a annoncé son voyage en Afrique en février 2026, rares étaient ceux qui auraient pu prévoir à quel point la situation sécuritaire mondiale allait se détériorer rapidement. Il existe un risque réel que les crises mondiales actuelles, telles que le conflit en Iran, attirent toute l’attention, éclipsant à la fois l’importance de la visite du pape Léon et les conflits persistants, souvent négligés, qui sévissent à travers l’Afrique.

La dernière visite papale en Afrique — celle de son prédécesseur, le pape François, en 2023 en République démocratique du Congo et au Soudan du Sud — visait également à attirer l’attention sur les guerres qui ravagent l’Afrique. Les vastes camps de réfugiés, partout sur le continent, rappellent la dure réalité des vies suspendues entre incertitude et souffrance.

Je suis un théologien africain et mes travaux examinent comment le catholicisme contemporain est en train de changer. Mes recherches vont au-delà du simple suivi des données démographiques de l’expansion chrétienne. Elles s’interrogent sur la manière dont les communautés chrétiennes, ancrées dans des cultures diverses, transforment les sociétés et les cultures à la lumière de l’Évangile.

En choisissant de se rendre en Afrique aujourd’hui, le pape Léon envoie un message clair : l’Afrique compte. L’Église catholique sur le continent peut saisir cette occasion pour établir des partenariats plus équitables et non paternalistes avec les Églises du Nord, où le nombre de fidèles est en déclin.

Les racines africaines du christianisme

Le christianisme n’est pas une importation récente en Afrique apportée par les missionnaires européens. Le continent offre depuis longtemps des racines culturelles, spirituelles et théologiques profondes au christianisme. Cela inclut la fuite en Égypte lorsque la vie de Jésus a été menacée par Hérode après sa naissance, ainsi que l’école catéchétique d’Alexandrie, le plus ancien centre d’enseignement supérieur chrétien au monde.

La visite du pape Léon rappelle avec force le rôle fondateur du continent dans la formation de l’Église, en particulier au cours de ses cinq premiers siècles.

De plus, l’Afrique abrite la population catholique qui connaît la croissance la plus rapide, estimée aujourd’hui à 280 millions de catholiques, soit 19,8 % de la population catholique mondiale.

Rien qu’en 2025, l’Église catholique africaine a enregistré 8,3 millions de nouveaux membres.

L’Afrique contribue de manière significative au capital humain mondial de l’Église. Le Nigeria, l’Afrique du Sud et la République démocratique du Congo figurent parmi les 10 premiers « pays d’origine » dans l’échange missionnaire du Sud vers le Nord.




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Paul VI a été le premier pape moderne à se rendre en Afrique, en 1969. Il a déclaré que le moment était venu pour l’Afrique d’avoir « un christianisme africain ».

De nombreux catholiques africains voient dans ce discours une invitation adressée aux Africains à prendre la responsabilité de rendre le christianisme véritablement catholique et véritablement africain.

Plus tard, en 1995, le pape Jean-Paul II a affirmé que « l’heure de l’Afrique » était venue. Le pape Benoît XVI, lors de sa visite en Afrique en 2009, a décrit le continent comme un « poumon spirituel» pour un monde en crise.

Ces expressions traduisent une conviction commune : l’Église en Afrique a atteint sa maturité et s’impose comme une force spirituelle majeure dans l’expansion contemporaine du christianisme mondial.

Certains défis persistent

Le pape Léon n’est pas un inconnu sur le continent. Il a visité plusieurs pays africains au cours de ses deux mandats à la tête de l’Ordre de Saint-Augustin, dont le siège est à Rome.

Cependant, il sera confronté à un paradoxe persistant et troublant qui touche à la fois l’Église et la société au sens large. La croissance rapide du christianisme ne s’est pas systématiquement traduite par une amélioration des conditions de vie des populations. Si l’Église veut rester pertinente, elle doit incarner de manière plus convaincante le pouvoir transformateur de l’Évangile au sein des réalités vécues des sociétés africaines.

Elle doit répondre à l’imaginaire religieux changeant de nombreux chrétiens africains qui passent facilement des groupes chrétiens traditionnels comme le catholicisme au pentecôtisme et aux religions traditionnelles africaines. Cela signifie que l’Église catholique a besoin d’un moment d’introspection pour se demander si elle répond réellement aux besoins des fidèles. Est-ce une Église qui porte les récits et les blessures du peuple ?

Si elle ne s’attaque pas à la crise profonde de la foi et à la lutte pour la survie en Afrique que mènent tant de croyants vivant dans la pauvreté, l’Église risque de devenir un simple prestataire de services caritatifs. Elle pourrait au contraire être une force de transformation sociale plus profonde, de conversion religieuse et morale, et de renouveau spirituel.




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La visite du pape Léon s’inscrit également dans des contextes politiquement sensibles.

Au Cameroun, le conflit de longue date dans les régions anglophones et le long règne du président Paul Biya ont suscité des inquiétudes. Une visite papale pourrait être interprétée comme une légitimation des structures du pouvoir que beaucoup considèrent comme répressives. Les décennies au pouvoir de Biya ont été associées à la manipulation électorale, à la répression de la dissidence et à la mainmise sur l’État.

Des tensions similaires existent en Guinée équatoriale. Le président Teodoro Obiang est au pouvoir depuis 47 ans. Son règne a été marqué par la répression de l’opposition dans un pays riche en pétrole mais profondément inégalitaire.

L’image de ces deux dirigeants de longue date aux côtés du pape Léon sera frappante. Elle soulèvera des questions. Mais elle offrira également au pape l’occasion de dire des vérités difficiles à entendre aux dirigeants qui détruisent l’Afrique.

En revanche, l’Angola offre un récit plus porteur d’espoir sur la reprise post-conflit. Il démontre comment la collaboration entre l’Église, l’État et la société civile peut déboucher sur des progrès graduels mais significatifs.

L’Afrique et l’avenir d’une Église à l’écoute

Malgré tout ce qui a été dit sur l’amour du pape François pour l’Afrique, il est frappant qu’à sa mort en avril 2025, aucun cardinal africain ne dirigeait de dicastère (département de niveau ministériel de l’administration centrale de l’Église catholique à Rome).




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Les Africains ne représentaient qu’à peine 12 % du Collège des cardinaux. Ses membres sont les conseillers les plus proches du pape et choisissent les nouveaux papes.

Le pape Léon a déjà commencé à remédier à ce déséquilibre au sein des commissions clés et des structures administratives en nommant des Africains à des postes d’influence réelle.

L’une des qualités les plus remarquables qui lui sont attribuées est sa capacité d’écoute. À mon avis, cette écoute doit faire face à trois réalités interdépendantes si l’Église en Afrique veut devenir un agent crédible de transformation.

Dépendance : Les paroisses et les programmes pastoraux en Afrique dépendent encore du soutien financier de l’Europe et de l’Amérique du Nord. C’est un obstacle majeur à l’émergence d’un christianisme africain mature et autonome. L’Église risque de reproduire des dynamiques de pouvoir asymétriques qui affaiblissent l’action humaine et la créativité pastorale.

Décolonisation : Les structures ecclésiales et les cadres théologiques hérités doivent être remis en question. Sans cela, l’Église ne sera pas enracinée dans les expériences vécues et les réalités des peuples africains.

Leadership : La crise du leadership en Afrique se reflète au sein de l’Église. Ce qu’il faut, c’est un leadership transformateur, humble et au service des autres, fondé sur la responsabilité, la transparence et le partage des responsabilités. Cela implique une plus grande prise en compte des voix et des atouts des laïcs, en particulier des femmes.

La visite du pape Léon constitue un moment clé pour l’Église catholique en Afrique. Va-t-elle rester un simple réceptacle du catholicisme mondial ou contribuer à en façonner l’avenir ?

The Conversation

Stan Chu Ilo does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

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Entre paillettes et éthique : l’influence responsable est-elle un mirage ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Charlène Carreteiro, Doctorante en sciences de gestion, Université d’Orléans

Entre modèles inspirants et panneaux publicitaires ambulants, les influenceurs suscitent autant d’admiration que de rejet. Malgré son essor fulgurant et son attrait pour les marques, le marketing d’influence et les dérives éthiques qui y sont associées interrogent. Dans ce contexte, l’émergence d’une influence responsable est-elle possible ?


L’intensification récente des conflits armés au Moyen-Orient a vu Dubaï devenir le théâtre de scènes d’agitation : traversées de missiles, incendies, détonations… De quoi faire naître la peur chez les habitants de la ville parmi lesquels des influenceurs expatriés. Ces stars des réseaux sociaux, qui jusqu’ici vantaient les mérites de Dubaï qu’ils considéraient comme un havre de paix, ont, dans les premières heures du conflit, exprimé leur peur et sollicité l’aide de la France et des services de l’État, avant d’adopter une attitude plus discrète, rigueur de la loi locale oblige.

Mais sur la toile, ces prises de parole ont suscité une vague de moqueries. Cette mésestime s’est muée en indignation lorsque certains, pressés de regagner la France, n’ont pas hésité à abandonner sur place leurs animaux de compagnie, pourtant mis en scène quotidiennement comme des accessoires de leur « lifestyle ». Ces comportements, dans un contexte tragique, viennent cristalliser une défiance générale déjà latente nourrie par les nombreuses dérives éthiques qui ont entaché le marketing d’influence ces dernières années.




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Des dérives commerciales

Les influenceurs sont des relais entre le public et les marques grâce à diverses pratiques telles que le placement de produit souvent accompagné du partage des fameux « codes promo ». De ces pratiques a émergé une remise en cause de l’ensemble du secteur. Les influenceurs ont largement été critiqués pour leur manque de transparence et d’authenticité, pour le doute que certains laissent planer quant au caractère commercial des contenus qu’ils diffusent.

Outre la forme, c’est également le fond de leurs contenus qui suscite des interrogations. Dropshipping (traduit par « livraison directe », il s’agit d’un modèle de distribution consistant à vendre en ligne des produits sans avoir à les stocker ou à les expédier soi-même), promotion de produits inefficaces voire dangereux, de contrefaçon, de formations douteuses, d’arnaques financières, de chirurgie esthétique, telles sont les accusations dont ont fait (et font parfois encore) l’objet certains influenceurs donnant naissance au terme « influvoleur » popularisé par le rappeur Booba.

De façon plus générale, le modèle de l’influence commerciale génère d’importants risques de manipulation et d’exploitation des vulnérabilités des consommateurs, en particulier des jeunes.

Une structuration progressive

Face à l’ampleur des dérives, les instances de régulation ont réagi en particulier avec l’entrée en vigueur de la loi n°2023-451 du 9 juin 2023. Il s’est agi d’établir des définitions légales, d’interdire la promotion de certains produits et d’accroître les contrôles. L’Autorité de régulation professionnelle de la publicité (ARPP) occupe également un rôle clé dans la responsabilisation des acteurs de l’influence grâce à sa formation pour l’obtention du Certificat de l’influence commerciale responsable ou bien encore à l’Observatoire de l’influence responsable.

Bien que les pratiques abusives soient davantage sanctionnées et que le nombre de dérives semble diminuer, l’image des influenceurs reste entachée. Et c’est notamment la présence de nombreux influenceurs français à Dubaï qui cristallise les critiques. La ville est devenue un véritable hub pour ces personnalités parfois fortunées, notamment en raison de ses conditions fiscales avantageuses.

Pour le grand public, ce choix est difficile à accepter : des influenceurs qui s’adressent à des communautés résidant en France choisissent de s’installer à l’étranger pour des raisons fiscales. Dans ce contexte, après avoir publié un tweet moqueur, le youtubeur Tibo InShape a déclaré :

« Aujourd’hui le but, c’est de dénoncer l’hypocrisie des influenceurs qui sont à Dubaï, qui fuient les impôts, qui fuient, pour certains, la justice française. Je ne parle pas de tous les influenceurs, mais je parle de ceux qu’on appelle “influvoleurs” qui arnaquent les Français. »

Certains ironisent alors en rappelant aux influenceurs qu’un retour en France pourrait être synonyme de contrôle fiscal immédiat et diffusent des images représentant des gardes-frontières à l’aéroport tenant un panneau sur lequel il est inscrit « À tous les influenceurs et autres exilés fiscaux à Dubaï, l’administration fiscale vous souhaite un bon retour en France ».

Des enjeux éthiques

Le phénomène du marketing d’influence s’inscrit ainsi dans un paysage complexe et évolutif marqué par la nécessité d’en appréhender les enjeux éthiques. C’est notamment ce que nous avons étudié dans notre article « Vers une influence responsable ? Perception des produits à forte charge éthique et vulnérabilité des cibles », dans lequel nous avons introduit la notion de « responsabilité sociale de l’influenceur » (RSI). Cette responsabilité est notamment liée aux choix relatifs aux produits promus à travers les contenus diffusés, la prise en compte de la vulnérabilité des cibles ainsi que l’exigence de transparence quant à la nature commerciale des contenus et des partenariats établis avec les marques.

Malgré une amélioration progressive des pratiques, la situation actuelle montre qu’il y a encore du chemin à parcourir avant de parvenir à rendre l’influence commerciale véritablement responsable. Le rapport parlementaire, déposé en janvier 2026 par Arthur Delaporte et Stéphane Vojetta, souligne notamment la nécessité de continuer de tenter d’améliorer l’encadrement du secteur afin de protéger au mieux les consommateurs.

Cette dynamique de responsabilisation ne repose pas uniquement sur l’action des pouvoirs publics : plusieurs collectifs se forment pour encourager à l’amélioration des pratiques d’influence. C’est notamment le cas de Paye ton Influence. Piloté par Amélie Deloche (@amelie.dlch), ce collectif s’est donné pour mission de dénoncer les pratiques incompatibles avec les limites planétaires et en appelant à une transformation profonde du secteur.

Changer de l’intérieur

Certains influenceurs tentent également de faire évoluer le secteur de l’intérieur. C’est par exemple le cas de Charlotte Lemay (@chamellow), mannequin et influenceuse qui prône une influence à la fois consciente et écoresponsable. Elle est présidente de l’association à but non lucratif Aware Collective qui a pour but de sensibiliser les influenceurs aux pratiques écoresponsables et est co-autrice de l’ouvrage Influenceur·se engagé·e.

De façon générale, de plus en plus d’influenceurs (tels que @girl_go_green, @iznowgood ou @mylittlewayoflife) semblent vouloir s’inscrire dans cet objectif de responsabilisation du secteur, que ce soit en militant pour des causes sociales et environnementales ou en tentant d’adopter des pratiques animées par l’éthique, la transparence et l’authenticité. Cela peut se traduire par la proposition d’alternatives aux marques de fast-fashion, la promotion de marques locales et engagées ou bien encore l’incitation à consommer moins.

In fine, si le monde de l’influence tente de sortir de son « Far West » pour devenir une industrie plus responsable, le chantier reste immense. La plupart des rapatriés que nous évoquions au début de cet article reprendront dès qu’ils en auront l’occasion le chemin du mirage doré de Dubaï et de ses promesses fiscales au détriment de la solidarité et du respect du vivant. La véritable influence responsable ne se décrète pas dans un texte de loi, elle se prouve chaque jour par des actes qui se passent de filtres.

The Conversation

Charlène Carreteiro ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Entre paillettes et éthique : l’influence responsable est-elle un mirage ? – https://theconversation.com/entre-paillettes-et-ethique-linfluence-responsable-est-elle-un-mirage-279235

Entrepreneuriat : quand la science balaie les idées reçues sur les start-up, les savoir-être…

Source: The Conversation – France (in French) – By Christophe Schmitt, Professeur des Universités en entrepreneuriat, IAE Metz School of Management – Université de Lorraine

Incubateurs, subventions, formations à la créativité… les dispositifs de soutien à l’entrepreneuriat se multiplient en France. Ces solutions sont-elles vraiment efficaces ? Et si les « bonnes idées » pour stimuler l’entrepreneuriat freinaient en réalité l’innovation qu’elles prétendent pourtant encourager.


L’injonction à entreprendre n’a jamais été aussi forte. Pour dynamiser l’économie et transformer les territoires, la réponse des pouvoirs publics et des acteurs économiques semble invariablement être la même : « Plus d’accompagnement, plus d’incitations, plus de passion. » Pourtant, cette approche intuitive, souvent guidée par de bonnes intentions, se heurte parfois violemment à la réalité du terrain.

Dans l’imaginaire collectif comme dans les discours politiques, l’entrepreneuriat est souvent paré de vertus magiques. Il suffirait de libérer les énergies, de financer l’audace et de multiplier les structures d’accueil pour que l’innovation fleurisse. Mais les politiques publiques, tout comme les stratégies d’accompagnement, gagnent à être évaluées à l’aune de la recherche scientifique. C’est précisément la mission que s’est assignée le réseau R2E.

Alliance scientifique entre l’Université de Lorraine, l’Université de Strasbourg, l’Université de Reims Champagne-Ardenne, Neoma Business School et YSchools, ce collectif fédère plus de 230 chercheurs de différentes disciplines (gestion, économie, sciences politiques), avec l’objectif de faire émerger un « entrepreneuriat par la preuve » (evidence-based entrepreneurship). Par ricochet, il s’agit aussi de mettre en lumière des phénomènes contre-intuitifs qui remettent en question bien des certitudes.




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Trop de soutien tue le soutien ?

L’une des premières pierres d’achoppement identifiées par les travaux récents concerne l’architecture même de l’écosystème entrepreneurial. Pour stimuler l’entrepreneuriat et la création d’entreprises, les dispositifs se sont multipliés, sans réflexion sur l’efficacité globale de ces multiples dispositifs, allant des incubateurs aux accélérateurs et autres guichets uniques, subventions régionales, aides nationales…

Or, l’analyse de terrain révèle un effet pervers de cette générosité publique, provoquant un effet « millefeuille ». La sédimentation des dispositifs crée un environnement illisible. Au lieu de se sentir soutenus, les porteurs de projet se retrouvent aux prises avec une complexité administrative chronophage. Le temps passé à décrypter les critères d’éligibilité ou à naviguer entre des injonctions parfois contradictoires est du temps soustrait au développement du produit ou à la recherche de partenaires ou de clients.

La recherche montre ainsi que, au-delà d’un certain seuil, l’abondance de soutiens désorganisés devient un frein. Il convient de sortir de la logique administrative (remplir des dossiers de subvention), pour favoriser le développement de l’activité de l’entrepreneur. En effet, les différentes structures d’accompagnement doivent rendre des comptes à leurs financeurs créant un effet de justification en cascade. La recommandation qui émerge en est claire : l’efficacité des politiques publiques ne réside pas dans le volume des aides, mais dans leur coordination et leur simplicité. Dit autrement : « Trop de soutien tue le soutien. »

L’illusion des « soft skills »

Les études récentes s’attachent également à déconstruire le portrait-robot de l’entrepreneur idéal, souvent romancé par les médias. On nous présente la figure de l’entrepreneur visionnaire, mû par une passion dévorante et des soft skills relationnels hors normes. On imagine volontiers que c’est l’envie de « changer le monde » (purpose-driven action) qui constitue le moteur principal, notamment chez les jeunes générations.

Pourtant, les données racontent une histoire plus pragmatique. Si la passion est une étincelle, elle ne suffit pas à alimenter le moteur sur la durée. Les travaux empiriques soulignent que l’intention entrepreneuriale se transforme en action concrète principalement grâce à la maîtrise de compétences techniques et financières. Comprendre un business plan, anticiper des besoins de trésorerie ou évaluer un seuil de rentabilité sont des facteurs bien plus déterminants pour « passer le cap » que la seule audace créative.

Pourquoi ? Parce que la compétence financière réduit l’incertitude. Elle transforme une peur irrationnelle de l’échec en un risque calculé et gérable. En survalorisant le discours fondé sur les inspirations au détriment des hard skills de gestion, les formations risquent de passer à côté de l’essentiel. De même, les motivations des jeunes entrepreneurs restent, dans la réalité, fortement ancrées dans des logiques économiques et personnelles, bien loin de l’image d’Épinal d’une génération purement altruiste et naturellement talentueuse.

Se lancer plutôt que se (sur)informer

Ce besoin de compétences tangibles se heurte à un autre phénomène contemporain, le « paradoxe de l’abondance informationnelle ». À l’ère du numérique, les jeunes entrepreneurs ont accès à une quantité illimitée de données : benchmarks, études de marché en ligne, retours d’expérience sur les réseaux sociaux…

L’intuition voudrait que plus on est informé, meilleure sera la décision. Cela ne reflète pas vraiment la réalité du terrain, puisque de l’abondance à la surcharge il n’y a qu’un pas et que cette surcharge tend à paralyser l’action. Les jeunes entrepreneurs surinvestissent la phase de recherche, cherchant la réponse parfaite ou la réassurance absolue dans les données, retardant la confrontation au terrain.

Là où l’entrepreneuriat exige de l’expérimentation et de l’agilité, l’infobésité crée de l’inertie. Apprendre à filtrer et à limiter l’information devient dès lors une compétence critique à enseigner.

La reprise d’entreprise, une voie à creuser

Enfin, l’approche scientifique permet de réévaluer des modèles souvent jugés moins « sexy » que la start-up technologique, comme la reprise d’entreprise. Souvent perçue comme risquée ou réservée à des profils seniors, la reprise souffre d’un déficit d’image.

BPI France, 2023.

Pourtant, les crises successives ont agi comme des révélateurs. Les entrepreneurs ayant vécu une reprise d’entreprise démontrent une résilience supérieure en période de turbulences. Avoir dû s’adapter à une structure existante, comprendre sa culture et la transformer sans la briser constituent tous trois un apprentissage inestimable. La crise ne fait souvent que renforcer ces mécanismes d’adaptation.

Le danger de l’isolement

De plus, l’idée que la reprise est intrinsèquement risquée est contestée par les faits. Ce n’est pas l’opération qui est dangereuse, c’est l’isolement du repreneur. Les dirigeants en sont d’ailleurs pleinement conscients. Selon le sondage ELABE (2023) « Les dirigeants et la cession-transmission d’entreprise », 91 % d’entre eux estiment qu’il est important d’être accompagné par des tiers dans ce type de démarche. La reprise encadrée présente ainsi des taux de pérennité remarquables.

Il y a là un gisement de croissance et de sauvegarde de l’emploi que les politiques territoriales gagneraient à prioriser, plutôt que de tout miser sur la création ex nihilo.

Éclairer les décideurs, ce n’est pas seulement valider leurs choix, c’est parfois, et cela est salutaire, challenger les idées reçues pour éviter le gaspillage de ressources publiques. Pour transformer nos territoires, l’entrepreneuriat ne doit plus être seulement une incantation, mais une science de l’action, lucide et ancrée dans les réalités complexes de la société.


Ce texte a été rédigé avec Élisa Mathieu, ingénieur d’études, membre de R2E.

The Conversation

Christophe Schmitt est membre de R2E (Recherche et Expertise en Entrepreneuriat). Il a reçu des financements de l’Union Européenne dans le cadre du Programme opérationnel FEDER et de la Région Grand Est.

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