L’opéra et le ballet, dépassés ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Guillaume Plaisance, Maître de conférences en sciences de gestion spécialiste de la gouvernance et du management non-lucratif, Université de Bordeaux; IAE Bordeaux – Université de Bordeaux

En affirmant, lors d’une interview, que « plus personne n’en a rien à faire » de l’opéra et du ballet, l’acteur Timothée Chalamet a suscité de vives réactions. Ses propos réactivent une opposition classique entre formes culturelles dites légitimes et pratiques culturelles populaires.

L’opéra est, en effet, pour beaucoup, la quintessence de la culture bourgeoise. Est-il pour autant dépassé ?


En déclarant que l’opéra et le ballet sont des arts dépassés, Timothée Chalamet a provoqué une levée de boucliers dans le monde de la culture. Beaucoup de maisons d’opéras, de danseurs et même de chanteurs y sont allés de leur commentaire humoristique ou plus amer, se mobilisant sur les réseaux sociaux pour démontrer combien ces arts sont d’une pleine actualité… À raison ?

Un public qui se diversifie peu à peu et répond toujours présent

En premier lieu, du point de vue du public, la fréquentation des maisons d’opéra tend à connaître une grande stabilité : les taux de remplissage des salles sont en moyenne de 84 % pour les œuvres de danse et de 77 % pour les opéras. Néanmoins, tel que le rappelle la Cour des comptes, lorsque les œuvres jouées jouissent d’une plus grande notoriété, les taux de remplissage peuvent atteindre 92, voire 99 % (et l’exemple retenu par la Cour des comptes est celui de Pelléas et Mélisande, qui reste un opéra très classique). Ce sont en moyenne deux millions de spectateurs par an qui se rendent dans des maisons d’opéra en France. La danse et le ballet comme l’opéra continuent donc bien à attirer le public.




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Contrairement au stéréotype, en France, le prix des places ne constitue pas plus une barrière à l’entrée que dans certains autres domaines du spectacle vivant : le prix moyen d’un opéra est de 40,90 € et celui des spectacles chorégraphiques est de 17,50 €. A titre de comparaison, le prix moyen d’une place de concert est de 43 €.

Bien sûr, les prix atteignent parfois plus de 300 € pour les meilleures places d’opéra (autant que pour certaines stars au Stade de France… ou pour Céline Dion !), mais les maisons d’opéra se sont efforcées de diversifier leurs tarifs et, par extension, leurs publics, notamment les plus jeunes. Ainsi, malgré une moyenne d’âge autour de 51,5 ans, un spectateur sur trois a moins de 46 ans et 19 % a moins de 30 ans.

Il faut aussi noter toute une stratégie de diversification qui leur permet de diffuser leurs œuvres au cinéma, en streaming, de proposer des œuvres enregistrées sur Apple Music Classical, qui affirme être « le plus grand catalogue de musique classique au monde avec plus de 5 millions de morceaux »… En somme, quitter les murs de la maison d’opéra pour tenter de toucher le plus grand nombre. Ces efforts semblent payer : « depuis 2006, près de 30 millions de billets vendus pour les diffusions en salles » des opéras du Metropolitan Opera de New York, tandis que l’Opéra de Paris a dépassé la barre des 100 000 billets vendus.

Un rapport à la culture qui interroge

Affirmer que « personne n’en a plus rien à faire » de ces deux arts revient aussi à considérer que jouer et faire vivre des œuvres datant de siècles passés présente peu d’intérêt pour les contemporains. Il s’agit d’un rapport à la culture linéaire, qui hiérarchise le présent par rapport au passé. Ce dernier ne constituerait plus des fondements sur lesquels construire l’avenir mais plutôt un temps duquel s’affranchir.

La philosophe Hannah Arendt, dans la Crise de la culture (1961), proposait l’idée opposée. Loisir et culture sont distincts : le premier renvoie à une forme de consommation de produits conçus pour satisfaire un public sans effort qui ne cherche qu’une distraction. La culture, elle, exige un rapport actif à l’œuvre, une réflexion et un jugement. Or ce glissement de la seconde vers le premier réveillait une inquiétude chez Arendt, appelée la culture de masse : les œuvres culturelles seraient vidées de tout message, de portée critique ou mémorielle, pour ne devenir que des loisirs à des fins de divertissement.

Ainsi, si l’on prolonge cette analyse, ce n’est pas l’opéra qui serait « dépassé », mais plutôt que les sociétés contemporaines allouent de moins en moins de temps et d’attention aux activités qui requièrent un effort. Il est vrai que l’accès à un opéra ou à un ballet présuppose un effort, voire un apprentissage de la tradition, dirait Arendt.

Critiquer le ballet et l’opéra renvoie donc à notre rapport à la durée, à l’effort et à la transmission des clés de compréhension d’un art.

C’est souvent du fait de cette transmission et parce qu’elle est facilitée au sein des catégories socioprofessionnelles dites supérieures que l’opéra ou le ballet ont été renvoyés aux formes culturelles dites légitimes, opposées à la culture plus populaire.

Les propos de Chalamet, avatar de films plutôt populaires, pourrait donc s’interpréter comme une revanche de cette culture sur les cultures « légitimes »… mais la sociologie contemporaine critique cette vision duale, notamment parce qu’elle étudie la culture « par le haut » et que les cultures hybrides sont de plus en plus fréquentes, le dernier album de la chanteuse pop espagnole Rosalia étant un exemple parmi tant d’autres.

Des œuvres qui éclairent le présent

Enfin, cette attaque contre les opéras ou les ballets serait renier le caractère intemporel de beaucoup de messages portés par ces arts. Certains tiennent des propos ou mettent en scène des actions ou des personnages qui, au XXIe siècle, interrogent. Des metteurs en scène proposent des relectures d’œuvres (sans modifier le livret ou la musique) afin de transmettre un message particulièrement contemporain. Le ballet Giselle par Akram Khan est ainsi revisité sous l’angle des inégalités et des immigrations.

Les choix de programmation des maisons d’opéra peuvent également être particulièrement dans l’air du temps : prenons l’exemple de la création sur le féminicide de Carmen par Alexandra Lacroix et Diana Soh, Carmen Case, un opéra contemporain jugeant José, son assassin ; du futur opéra Perle noire proposé à l’Opéra de Paris en hommage à Joséphine Baker, ou encore des opéras de Philip Glass qui, par la musique, ouvrent la porte de l’histoire (le pharaon Akhenaton ou Gandhi avec Satyagraha).

Les arts qui ont traversé les siècles peuvent apprendre à penser autrement, au-delà de l’immédiateté, d’une forme de surconsommation culturelle et de scrolling : l’art vivant est une forme de slow culture qui pousse à l’introspection et à la contemplation. Ce sont des qualités qui seront indispensables pour penser les défis de demain.

Surtout, et sans que ces dernières lignes prétendent épuiser la question, qui, dans une société, doit et peut définir ce qui est dépassé ? Un acteur de la culture peut-il, en soi, déterminer si les autres sont toujours d’actualité ? De cette maladresse, nous pourrons tirer un riche débat de fond.

The Conversation

Guillaume Plaisance ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’opéra et le ballet, dépassés ? – https://theconversation.com/lopera-et-le-ballet-depasses-279785

Créer des modèles de poumon en laboratoire pour mieux comprendre les maladies respiratoires

Source: The Conversation – France in French (2) – By Isabelle Dupin, Professeure des universités, Université de Bordeaux

Les bronchioïdes peuvent aider à modéliser des pathologies pulmonaires et à chercher des pistes de traitement. CNordic Nordic/Unsplash, CC BY

Dans les années 2010, les biologistes ont appris à exploiter une propriété fascinante des cellules souches : leur capacité à s’auto-organiser. Placées dans les bonnes conditions, elles peuvent former spontanément des structures tridimensionnelles miniatures, que l’on appelle « organoïdes », qui reproduisent certains aspects structurels et fonctionnels d’un organe. Cette approche impacte profondément la recherche biomédicale. Mais, dans le cas du poumon, elle montre aujourd’hui ses limites et conduit à intégrer d’autres approches : pour progresser, il faut guider, voire contraindre, cette auto-organisation.


Modéliser le poumon humain reste un défi majeur. Sa structure en arbre, avec une vingtaine de divisions successives jusqu’aux alvéoles, ses propriétés mécaniques spécifiques liées aux mouvements respiratoires et, surtout, son exposition constante à l’air en font un organe à part. Pendant longtemps, les modèles animaux, notamment les rongeurs, ont servi de référence en recherche préclinique.

Mais ils présentent des différences importantes avec le poumon humain, notamment au niveau des voies respiratoires les plus petites, qui correspondent aux dix dernières divisions de l’arbre bronchique. Or ces zones sont justement atteintes très tôt dans certaines maladies comme la bronchopneumopathie chronique obstructive (BPCO). Cette maladie, principalement causée par le tabagisme, se caractérise par une obstruction progressive et permanente des bronches. Elle touche plus de trois millions de Français, et à ce jour, il n’existe pas de traitement pharmacologique pour guérir ces patients.

Dans le domaine de la santé respiratoire, les organoïdes ont apporté une alternative prometteuse. Ces modèles ont déjà fait leurs preuves. Dans la mucoviscidose, par exemple, des organoïdes dérivés de patients permettent de reproduire les défauts de sécrétion de fluides et de prédire l’efficacité de nouveaux traitements, une avancée majeure vers une médecine personnalisée.

Mais la promesse n’est pas totalement tenue : l’auto-organisation a ses limites. Les organoïdes bronchiques classiques ont une forme de sphères creuses, remplies d’eau et de mucus. Une géométrie bien éloignée de celle des bronches humaines, qui sont des tubes ramifiés. Plus problématique encore : leur architecture fermée rend difficile l’accès à leur intérieur. Stimuler ces modèles par des virus respiratoires, ou bien tester des médicaments inhalés, au cœur des traitements respiratoires, devient alors un défi technique.

Quand les cellules souches prennent forme

Plutôt que de s’en remettre uniquement aux capacités d’auto-organisation des cellules souches, nous avons décidé de guider leur organisation grâce à la bio-ingénierie. Notre pari : imposer une structure tubulaire aux cellules souches pour contraindre leur organisation spatiale, tout en préservant leur capacité à se différencier.

Concrètement, nous avons fabriqué, avec l’aide de nos collègues en biophysique, un moule tubulaire en hydrogel de très petite dimension (environ 0,5 millimètre de diamètre), dans lequel nous avons introduit les cellules souches, purifiées à partir de tissus pulmonaires humains.

Schéma de la fabrication d’un bronchioïde
Schéma de la fabrication d’un bronchioïde.
Fourni par l’auteur

Les cellules ne se contentent pas de survivre dans cette structure : elles recréent progressivement un épithélium respiratoire fonctionnel, en présence d’un milieu de culture riche en facteurs de croissance. En quelques semaines apparaissent les cellules fonctionnelles de la bronche, les cellules ciliées et des cellules sécrétrices de mucus, le long de la paroi interne du tube. Les cils des cellules ciliées battent bien à la fréquence attendue, soit 15 battements par seconde ! Ces battements sont essentiels pour mettre en mouvement le mucus et assurer la défense de nos bronches face aux agressions de l’environnement.

Surtout, cette architecture ouverte change tout. Pour la première fois, il devient possible de perfuser ces structures et d’y faire circuler de l’air. Il est également possible de les infecter avec des virus respiratoires et d’observer la dynamique de l’infection.

Modéliser la maladie

L’intérêt de notre modèle, que nous avons appelé « bronchioïde », se révèle également lorsqu’on utilise des cellules issues de patients. En recréant des bronchioïdes à partir de cellules de patients atteints de BPCO, nous observons des altérations caractéristiques de la maladie : des battements ciliaires perturbés et une apparition excessive et précoce des cellules sécrétrices de mucus. Autrement dit, le modèle ne reproduit pas seulement des bronches saines, il peut aussi simuler des anomalies pathologiques.

Cette capacité ouvre des perspectives concrètes : mieux comprendre les mécanismes précoces des maladies respiratoires, telles que l’asthme ou la BPCO, tester des traitements dans des conditions plus réalistes et, à terme, adapter les thérapies à chaque patient.

Faut-il parler de « mini-bronches » en laboratoire ? On en est encore loin. Ces modèles restent incomplets. Ils ne contiennent pas, à ce stade, toute la diversité cellulaire du poumon, notamment les cellules de soutien, essentielles au fonctionnement de l’organe. Ils ne reproduisent pas non plus la complexité de l’arbre bronchique, avec son intégration dans les systèmes vasculaire, immunitaire et nerveux. Enfin, les aspects mécaniques dynamiques de la respiration sont généralement absents des modèles organoïdes.

Mais la combinaison de l’auto-organisation et des contraintes physiques imposées par la bio-ingénierie est prometteuse. Les possibilités offertes par cette discipline sont quasiment infinies.

Une équipe grenobloise a récemment réussi à intégrer des organoïdes dans des dispositifs microfluidiques, qui sont des supports contenant des canaux très fins. Ceci a permis de vasculariser les organoïdes, une avancée majeure pour apporter suffisamment d’oxygène et de nutriments à ces structures tridimensionnelles. Une équipe suisse a, quant à elle, reproduit un réseau d’alvéoles grâce à une membrane biologique souple et étirable, qui imite les mouvements de respiration.

Avec l’espoir un peu fou de pouvoir développer grâce à ces outils une médecine plus prédictive et mieux adaptée aux patients !

The Conversation

Isabelle Dupin a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR), de la Région Nouvelle Aquitaine et de l’European Research Concil (ERC, project KINTSUGI, 101170266). Les points de vue et opinions exprimés sont toutefois uniquement ceux de l’autrice et ne reflètent pas nécessairement ceux de l’Union européenne ni de l’European Research Concil. Ni l’Union européenne ni l’autorité de financement ne peuvent en être tenues responsables.

ref. Créer des modèles de poumon en laboratoire pour mieux comprendre les maladies respiratoires – https://theconversation.com/creer-des-modeles-de-poumon-en-laboratoire-pour-mieux-comprendre-les-maladies-respiratoires-278913

De la dépendance à la refondation : l’aide internationale à l’heure du basculement

Source: The Conversation – France in French (3) – By Pierre Micheletti, Responsable du diplôme «Santé — Solidarité — Précarité» à la Faculté de médecine de Grenoble, Université Grenoble Alpes (UGA)

Depuis la réélection de Donald Trump, plus de 200 millions de personnes dans le monde se trouvent en situation de vulnérabilité. Les États-Unis étaient jusqu’alors les principaux contributeurs financiers d’organisations internationales. Mais, dès son retour à la Maison-Blanche, le président a opéré un retrait financier massif, laissant de nombreuses ONG, agences humanitaires des Nations unies ou encore la Croix-Rouge en grande difficulté.

Dans son ouvrage Action humanitaire : le crépuscule des dieux ?, qui vient de paraître aux éditions Un monde nouveau, Pierre Micheletti, membre du Conseil d’administration de SOS Méditerranée et président d’honneur d’Action contre la faim, analyse les mécanismes qui ont conduit à cette situation et propose une nouvelle organisation de l’aide humanitaire.


L’interruption brusque des financements octroyés par le gouvernement des États-Unis d’Amérique aux acteurs humanitaires sidère l’ensemble des organisations effectrices de cette forme de solidarité internationale. Le mouvement international de la Croix-Rouge, les organisations onusiennes, les organisations non gouvernementales internationales (ONGI) calculent déjà comment les restrictions annoncées vont impacter leurs actions sur le terrain. Avec les conséquences sociales que tous les dirigeants ont en tête.

Il s’est aussitôt engagé un sauve-qui-peut entre ces trois grandes familles d’acteurs humanitaires pour protéger leurs programmes et les personnes qu’elles soutiennent, en même temps que l’avenir de leurs employés dans les sièges des différentes organisations comme dans les pays où elles interviennent.

Ce séisme est la conséquence extrême d’un système de financement qui concentrait sur quelques pays occidentaux le versement de la quasi-totalité des sommes engagées chaque année. Les États-Unis constituant, avant leur retrait, et devant l’Union européenne, le premier financeur mondial de l’aide d’urgence. Le désengagement du premier contributeur est pourtant survenu sur un modèle économique de l’aide humanitaire dont on constatait les imperfections et les faiblesses depuis plusieurs années. Le « Sommet de Paris pour un nouveau pacte financier mondial » avait ainsi été l’occasion d’une prise de parole conjointe des dirigeants de différentes familles d’acteurs humanitaires, pour pointer les incontournables évolutions nécessaires. Une étape supplémentaire a été franchie en 2025 qui constitue un point de rupture.

Dénoncer les conséquences humaines de l’effondrement financier du modèle qui prévalait jusqu’à début 2025, analyser les mécanismes qui se cumulent de longue date et ont rendu possibles les désastreuses conséquences à venir, et imaginer comment résister et refonder un dispositif d’aide internationale d’urgence, pointent d’emblée un « inconscient collectif » qu’il convient de remettre en cause : l’Occident ne peut ni revendiquer ni assumer le monopole de la compassion à l’égard des malheurs du monde.

La capacité financière pour alimenter la solidarité internationale, comme les stratégies et acteurs pouvant apporter un soutien vital à des populations confrontées à des crises majeures, ne peuvent relever du mandat d’une partie réduite de l’humanité dans un monde aujourd’hui globalisé.

Le concept d’Occident – qui fait débat – est parfois l’objet de manipulations de ceux qui veulent réaffirmer la primauté du fait culturel sur toute autre considération, pour décrire les espaces composites qui structurent la société internationale mondiale. Le terme « Occident » est utilisé dans le présent ouvrage non pas comme une construction identitaire, mais comme une aire géographique évolutive, fruit d’une coopération politique, économique, juridique et militaire de différents pays, dans les suites de la Deuxième Guerre mondiale.

Dans le cas des États-Unis, cette distinction est d’autant plus cruciale que l’abandon de l’aide humanitaire s’accompagne précisément, de la part des nouveaux dirigeants de ce pays, d’un discours qui réaffirme (entre autres) la dimension d’une « culture » partagée comme nécessaire carburant de la solidarité. Ce dont témoigne l’émergence du concept de « diplomatie chrétienne » dans l’administration du président Trump. Pour éviter tout débat ou polémique le nécessaire « décentrement » évoqué par l’historienne et politiste Sophie Bessis fait, dans les pages à suivre une référence au pas de côté, désormais impératif, pour répondre aux urgences humanitaires. Un décentrement par rapport au groupe restreint des 20 gouvernements donateurs primordiaux qui composaient jusqu’ici le club restreint des financeurs.

Le parti-pris développé, et qui sert pour une large part aux analyses et propositions qui en découlent, est que le modèle économique met en chiffres la réalité tangible des logiques politiques que l’on peut attribuer au mode de financement. Ses pays sources, ses modalités de répartition et de mise en œuvre, les choix d’attribution par les donateurs, sont porteurs de sens et d’intérêts géopolitiques de la part des financeurs.

L’effondrement des budgets de début 2025, via le retrait des États-Unis comme premier financeur de l’aide humanitaire mondiale, constitue l’une des composantes (minoritaire en volume) d’un dispositif plus large d’aide publique au développement (APD) également impacté par le retrait des États-Unis via la disparition de son agence de développement, l’US Aid (United States Agency for International Development).

La dynamique ayant présidé à l’émergence du concept d’APD obéit à des logiques historiques dont la connaissance est indispensable à la compréhension du modèle dominant de la solidarité internationale. Dominant au sens non d’une dictature imposée, mais de l’imprégnation par les logiques qui ont présidé à la construction de cette aire que constitue les pays occidentaux depuis 1945.

La structuration du multilatéralisme propre à l’action humanitaire vient de se fracturer. Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, on a assisté à l’évolution d’un ordre international en mutation permanente, sans que cela ne débouche sur de significatives évolutions du modèle économique de la solidarité internationale. Les années 2020 ont donné lieu à des moments de rupture dont le séisme financier de début 2025 constitue le dernier symptôme en date, esquissant les contours d’une dépression aux multiples facettes.

C’est dans l’analyse des facteurs de causalité de la crise financière, avec les conséquences désastreuses de la situation actuelle pour les populations abandonnées à leur sort, que l’on peut dégager des pistes pour rebondir et relancer un système que l’on peut espérer améliorer.

Un système mieux protégé des enjeux de rivalités politiques qui structurent et pénalisent le mode de solidarité internationale qui prévalait jusqu’au désengagement de son mentor historique.

Il s’agit à la fois de résoudre l’équation financière, mais aussi d’imaginer et de mettre en place la gouvernance d’un modèle pérenne à inventer. Autrement dit, de rebattre les cartes des rivalités politiques et des rapports de force qui réémergent entre pays, pour réaffirmer une volonté partagée d’agir de concert, face aux urgences humanitaires majeures d’aujourd’hui et de demain.

C’est ainsi l’émergence d’une nouvelle forme du multilatéralisme, y compris des sociétés civiles, qui se pose. Un multilatéralisme qui devra tenir compte du large refus d’un schéma de solidarité internationale calqué sur les objectifs et modalités de l’entraide mutuelle mise en place, par une partie des vainqueurs, après la victoire sur le nazisme.

Il s’agit, chemin faisant, de prendre acte de l’évolution du concept de « frontières » dont s’affranchissent des phénomènes mondiaux tels que les dégradations environnementales ou l’émergence de nouvelles pathologies infectieuses. De réaffirmer, comme ciment du vivre-ensemble, l’impérative commune volonté de protéger de ce qu’il est désormais convenu d’appeler les « biens publics mondiaux », dont la paix. Dans cette nouvelle conception des relations internationales, la solidarité ne relève pas d’une compassion basée sur une asymétrie de moyens, mais sur la conscience d’un destin partagé de la communauté humaine.

The Conversation

Pierre Micheletti ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. De la dépendance à la refondation : l’aide internationale à l’heure du basculement – https://theconversation.com/de-la-dependance-a-la-refondation-laide-internationale-a-lheure-du-basculement-280081

Le chiisme, facteur majeur de la résilience du régime iranien

Source: The Conversation – France in French (3) – By Pierre Firode, Professeur agrégé de géographie, membre du laboratoire Médiations (Sorbonne Université), Sorbonne Université; Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay

Après avoir subi plus d’un mois de bombardements qui ont détruit une grande partie de ses capacités et tué plusieurs de ses leaders de premier plan, le régime iranien, loin de s’effondrer, a affiché une résilience inattendue. Celle-ci est enracinée dans une idéologie puissante : le chiisme voue un culte à ses martyrs tandis que le khomeinisme y ajoute un discours anti-impérialiste porteur auprès d’une partie non négligeable de la population mondiale, y compris dans les pays occidentaux.


À l’évidence, l’évolution de la guerre lancée par Donald Trump et Benyamin Nétanyahou en Iran, qui vient – temporairement ? – de s’interrompre à la suite de l’annonce d’un cessez-le-feu le 7 avril, après trente-huit jours de bombardements, n’a pas correspondu aux plans initiaux des états-majors israélien et états-unien. Alors que Wahsington et Tel-Aviv avaient parié sur un effondrement rapide du régime une fois éliminés plusieurs de ses principaux dirigeants, l’intensité de l’effort de guerre iranien et, surtout, sa capacité à durer dans le temps ont surpris.

De nombreux experts ont bien souligné à quel point les États-Unis n’avaient pas anticipé la résilience du Corps des gardiens de la révolution, dont le maillage très étroit et décentralisé s’étend sur l’ensemble du territoire iranien, si bien que les coups portés au sommet du régime n’ont pas semblé affecter sa capacité à lutter dans les 31 provinces qui composent la République islamique d’Iran. De plus, les observateurs ont abondamment mis en avant la maîtrise par Téhéran d’un nouvel art de la guerre asymétrique qui s’est décliné à l’échelle mondiale, l’Iran ayant pris en otage l’économie mondiale en exploitant au maximum sa capacité de nuisance sur le détroit d’Ormuz et en imposant à ses voisins une stratégie du chaos face à laquelle l’administration américaine est apparue démunie.

Toutefois, ces analyses mettent peut-être de côté l’un des aspects les plus évidents de cette résilience du régime iranien, qui tient à son idéologie religieuse, le chiisme duodécimain, et à son extension politique depuis 1979, le khomeinisme.

En effet, par son culte des martyrs, par sa vision eschatologique de l’histoire et par son aspiration révolutionnaire à libérer le Moyen-Orient, voire le monde entier, de l’impérialisme hégémonique des États-Unis, l’idéologie du régime iranien fournit un dogme à la fois parfaitement adapté à la nature asymétrique de la guerre actuelle et capable de rallier à lui une partie non négligeable de la population mondiale, malgré l’incroyable barbarie dont font preuve ses dirigeants.

Le chiisme, une doctrine née d’un combat asymétrique

Parce qu’il repose sur la mémoire des martyrs, le chiisme se nourrit de la guerre asymétrique. Le combat asymétrique du fort au faible élève le martyr au rang de personnage saint et de héros, dont le souvenir garantit la pérennité du chiisme à travers les générations.

À cet égard, la naissance même du chiisme est riche d’enseignements puisque ce courant de l’islam, qui regroupe aujourd’hui environ 20 % des musulmans du monde, apparaît avec le martyre des partisans d’Ali et de ses descendants (« les gens de la Maison de Mahomet », les ahl-al-bayt en arabe) appelés imams. L’événement que les chiites, toutes branches confondues hormis les zaydites, considèrent comme fondateur est le meurtre par les premiers califes omeyyades d’Hussein, fils d’Ali et successeur légitime de Mahomet. Or, dans la tradition chiite, en plus d’être mort en martyr sur ordre des usurpateurs omeyyades, Hussein périt au terme d’un véritable combat asymétrique. La bataille de Kerbala en 680 où il trouve la mort constitue en effet un combat du fort au faible où Hussein, accompagné par quelques dizaines de fidèles, se fait massacrer par une armée de plusieurs milliers de combattants aux ordres du calife omeyyade Yazid.

« Sunnites et chiites : la grande discorde » avec Laurence Louër, Pierre-Jean Luizard, Agnès Levallois, Iremmo, 2017.

La disproportion du rapport de force entre l’armée de Yazid et la poignée de fidèles d’Hussein rend le sacrifice de ce dernier d’autant plus mémorable. Dans cette optique, plus le combat est disproportionné, plus il est asymétrique, plus il est digne d’être commémoré et donc susceptible de résister à l’oubli. La nature asymétrique et donc injuste du martyre d’Hussein légitime la soif de vengeance que les chiites perpétuent au travers des siècles.

Le « syndrome de Kerbala » moteur de la guerre actuelle

De ce point de vue, le syndrome de Kerbala transforme le chiisme en une véritable doctrine asymétrique : le martyre d’Hussein est certes une défaite militaire sur le temps court pour les partisans d’Ali, mais il constitue une victoire sur le temps long puisqu’il constitue un événement mémorable dont les musulmans garderont la mémoire.

À la défaite militaire, les chiites opposent la victoire mémorielle et idéologique sur le temps long, exactement comme le font les stratèges de la guerre asymétrique. En cela, le chiisme est bel et bien une doctrine de combat asymétrique comme le montre son utilisation par la République islamique d’Iran dans sa guerre médiatique dirigée contre les États-Unis et Israël.

Dans une vidéo publiée sur le compte Facebook francophone du défunt Ali Khamenei intitulée « Le martyre est le début… Le martyre de l’imam Khamenei n’est pas la fin, tout comme le martyre de l’imam Hussein ne le fut pas », datée du 6 mars 2026, le régime iranien dresse un parallèle entre le martyre d’Hussein face à Yazid et celui de Khamenei face à Trump.

Conformément à la tradition chiite, la mort de Khamenei suit le modèle du martyr d’Hussein : elle constitue un modèle de résistance à « l’oppression » et nourrit une soif de vengeance dont l’humanité gardera le souvenir, ce qui contribuera à la victoire finale du régime iranien et de la « parole divine ».

La guerre contre l’« oppression universelle » comme moteur du conflit

Dès lors, la martyrologie chiite permet le développement d’un narratif où le martyre de Khamenei comme celui d’Hussein renvoie à la vocation universelle du chiisme à lutter contre l’oppression. Grâce à son martyre, Khamenei devient une figure qui dépasse le cadre strict de la communauté chiite pour devenir le symbole de la lutte contre l’oppression des États-Unis sur le monde.

La vidéo précédemment mentionnée est à cet égard révélatrice : la figure de Khamenei y est présentée comme l’étendard de « ceux qui luttent pour la liberté » et contre « l’impérialisme ». Ce discours à la jonction de la martyrologie chiite et du rejet de la tutelle impérialiste de l’Occident sur le monde musulman, emprunté aux thèses des Frères musulmans, résume assez bien le khomeinisme, qui tente de faire du chiisme iranien une doctrine révolutionnaire décoloniale.

En publiant des vidéos développant ce discours, la République islamique entend fédérer autour d’elle tous ceux qui luttent contre l’hégémonie américaine dans le monde et conférer à sa propagande une dimension universelle destinée à séduire des populations extérieures au monde chiite, y compris occidentales.

Le régime iranien sait que l’issue de la guerre se joue plus dans la bataille de l’opinion que sur le terrain militaire. Les dernières vidéos publiées par le régime montrent à quel point le régime investit les réseaux sociaux en utilisant des codes visuels et une rhétorique clairement à destination des opinions occidentales. Dans une vidéo devenue virale, le régime utilise l’univers des Lego pour représenter Trump et Nétanyahou, assis en compagnie du diable autour des dossiers Epstein.

La vidéo établit alors un lien direct entre le déclenchement de la guerre et les dossiers Epstein, suggérant que Trump a attaqué l’Iran pour détourner l’attention de l’opinion publique du scandale, prisonnier du chantage effectué par un Nétanyahou diabolique. En associant le diable, Israël et l’affaire Epstein, le régime utilise les codes universels de l’antisémitisme et espère mobiliser la partie de la sphère MAGA opposée à Israël qui peut, elle aussi, flirter avec l’antisémitisme. Le régime iranien a parfaitement conscience que l’affaire Epstein divise l’opinion MAGA et qu’elle a réveillé la frange antisémite du mouvement, qui pourrait se mobiliser contre la guerre en jugeant que, dans celle-ci, Washington se montre inféodé aux intérêts israéliens.

Trump, allié malgré lui du khomeinisme

Ainsi, la résilience du régime iranien ne se résume pas à sa capacité de nuisance, mais tient aussi à son idéologie. La martyrologie chiite fait de la guerre asymétrique une source de légitimité et, par la mémoire des martyrs comme celui d’Hussein ou de Khamenei, transforme des défaites militaires sur le court terme, comme celle que subit actuellement l’Iran du point de vue de ses capacités conventionnelles, en de véritables victoires idéologiques sur le temps long.

D’autant que le khomeinisme, en tant qu’idéologie révolutionnaire tournée contre « l’oppression » et le sionisme, peut séduire une partie des opinions occidentales, principalement la franche antisémite du mouvement MAGA et ceux qui, à l’autre extrémité du paysage politique, se réclament de mouvements décoloniaux anti-impérialistes.

De ce point de vue, la propagande du régime iranien se trouve paradoxalement renforcée par les dérives du trumpisme, qui, en substituant partout la force brutale au droit, donne un surcroît de visibilité à la propagande anti-impérialiste du régime des mollahs.

The Conversation

Pierre Firode ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le chiisme, facteur majeur de la résilience du régime iranien – https://theconversation.com/le-chiisme-facteur-majeur-de-la-resilience-du-regime-iranien-280058

Qu’est-ce que l’aphasie, cause du rapatriement d’urgence des astronautes de l’ISS ?

Source: The Conversation – in French – By Didier Courbet, Professeur et Chercheur en Sciences de la Communication & Psychologie de la santé, Aix-Marseille Université (AMU)

Mike Fincke, astronaute de la Nasa et ingénieur de vol de l’Expédition 73, à bord de l’International Space Station (ISS), la Station spatiale internationale, en août 2025. NASA, CC BY-NC-SA

L’aphasie, une subite perte de la parole, ne se retrouve sous le feu des projecteurs que lorsqu’elle touche des personnalités médiatiques. Pourtant, ce trouble, qui entraîne non seulement de grandes difficultés de communication, mais aussi une grande détresse psychique, affecte des centaines de milliers de personnes en France.


En janvier dernier a eu lieu la première « évacuation médicale » de l’histoire de la Nasa. Quatre astronautes de la Station spatiale internationale (ISS) ont été ramenés sur Terre en urgence. Ce n’est toutefois que le 27 mars que l’agence spatiale états-unienne a donné plus de détails sur l’incident à l’origine de ce rapatriement exceptionnel.

Le public a alors appris que, le 7 janvier dernier, un membre de l’équipage, l’astronaute Mike Fincke, a expérimenté un épisode d’aphasie. Cet ancien colonel de l’US Air Force âgé de 59 ans s’est subitement retrouvé incapable de parler, alors qu’il était en train de prendre son repas.

En France, on estime que plus de 300 000 personnes souffrent d’aphasie. Pourtant, cette affection reste peu connue du grand public. Rien d’étonnant à cela, puisque ce sujet fait rarement la une des médias, sauf lorsqu’une célébrité en est victime, comme ce fut le cas pour Jean-Paul Belmondo et Sharon Stone au début des années 2000, ou Bruce Willis en 2022. Voici ce qu’il faut savoir de ce trouble.

Quand le langage se perd

L’aphasie est une déficience acquise du langage. Elle résulte le plus souvent d’un accident vasculaire cérébral (AVC), mais peut également survenir à la suite d’un traumatisme crânien, d’une tumeur cérébrale, d’une infection ou d’une maladie neurodégénérative.

Ce trouble se manifeste par des difficultés d’expression ou de compréhension du langage oral ou écrit. Mike Fincke, l’astronaute de l’ISS, a rapidement retrouvé ses capacités à parler. Malheureusement, ce n’est pas le cas de la majeure partie des personnes aphasiques, lesquelles vivent en permanence avec cette affection.

L’aphasie est reconnue par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) comme un « handicap de communication ». Elle entraîne en effet des limitations importantes en matière de communication, qui conduisent également à des restrictions durables de participation sociale, familiale, professionnelle et même citoyenne.

Des capacités cognitives préservées

Globalement, chez les personnes aphasiques, les pensées, les sentiments, « l’intelligence » et les capacités cognitives utilisées dans la vie quotidienne ne sont pas altérées. De nombreux travaux ont montré que les processus cognitifs fondamentaux peuvent demeurer préservés malgré des atteintes sévères du langage.

Les personnes aphasiques savent ce qu’elles veulent dire, formulent des intentions de communication claires et conservent leur capacité à comprendre le monde et à prendre des décisions. Elles sont capables d’évaluation, de jugement, de discernement, de décision et gardent de manière générale leurs aptitudes à effectuer des choix fondés sur des préférences, à planifier des actions, à élaborer des solutions pour des situations problématiques du quotidien.

Ces patients rencontrent cependant des difficultés parfois majeures pour exprimer leurs pensées et interagir avec autrui. Ce problème constitue une source de frustration et de souffrance intenses et persistantes non seulement pour elles, mais également pour leur entourage.

Un point important à garder à l’esprit est que les conséquences de l’aphasie vont au-delà de problèmes pratiques de communication. Les personnes qui en souffrent développent souvent des troubles psychologiques majeurs. Si l’on considère l’ensemble des maladies et des handicaps, l’aphasie est celle qui est liée aux souffrances psychologiques et sociales les plus fortes, davantage encore que les handicaps lourds, comme la tétraplégie, ou des maladies fortement angoissantes, comme le cancer.

En témoigne le taux important de suicides, de troubles dépressifs et anxieux ainsi que de stress délétère chez les personnes qui souffrent d’aphasie. En outre, leurs aidants, souvent démunis, se retrouvent eux-mêmes fréquemment en forte détresse psychologique.

Une détresse sévère et insuffisamment prise en charge

Dans les mois qui suivent un AVC, quasiment toutes les personnes aphasiques souffrent d’une détresse psychologique élevée. Celle-ci résulte d’un fort sentiment de solitude et d’une faible satisfaction sociale. Par ailleurs, les trois quarts d’entre elles présentent des symptômes de dépression.

Cette situation ne s’améliore guère avec le temps. En effet, un an après l’AVC, plus de 60 % des patients sont encore concernés. Sur la durée, environ une personne sur deux continue de présenter des symptômes dépressifs. Et deux ans après l’AVC, une personne aphasique sur trois souffre d’une dépression avérée.

Par ailleurs, environ 44 % des personnes aphasiques développent d’importants symptômes anxieux et beaucoup sont en plus soumis à un fort stress chronique associé à une détresse émotionnelle. Plus inquiétant encore, le risque de souffrance psychologique reste élevé très longtemps et persiste toujours dix-huit ans après l’accident vasculaire.

Ce handicap de communication contraint de nombreux individus à développer des stratégies d’évitement : limiter les contacts téléphoniques, abandonner des loisirs impliquant des échanges verbaux ou des discussions avec les autres, comme des repas entre amis. La participation sociale diminue dans un grand nombre de cas. Les relations avec les amis se raréfient, limitant alors les contacts à la famille proche, à la condition que celle-ci ne les délaisse pas à son tour… L’individu est souvent isolé socialement, parfois marginalisé.

Il ressent dès lors une « solitude existentielle » liée à la difficulté à participer pleinement aux échanges de la vie quotidienne. L’identité individuelle et sociale, tout comme l’image de soi, s’altèrent également. Il est difficile pour la personne aphasique de parler d’elle, de ses idées, de se confier, de s’affirmer, de se défendre, c’est-à-dire de développer ces comportements essentiels à l’équilibre mental et au lien social.

La difficulté à parler peut en outre dégrader le sentiment d’autonomie, de compétence et l’estime de soi. Ce mouvement est alimenté par de fréquentes expériences sociales déclenchant des malentendus et des dévalorisations, possibles sources d’anxiété sociale. De plus, certains des rôles sociaux antérieurs à l’aphasie (professionnels, associatifs, etc.) sont souvent profondément modifiés ou abandonnés, ce qui prive la personne de fonctions socialement valorisées et de repères identitaires majeurs.

Des erreurs de jugement aux conséquences considérables

Largement méconnu du grand public et de certains professionnels de santé insuffisamment formés, ce handicap invisible est mal compris socialement, ce qui conduit fréquemment à des interprétations erronées.

Nombreux sont les expériences vécues et témoignages rapportés par les cadres de la Fédération nationale des aphasiques de France, révélant des situations aussi choquantes qu’intolérables au regard des droits humains. C’est, par exemple, le cas de cet homme aphasique qui s’est retrouvé placé en cellule de dégrisement par des représentants des forces de l’ordre qui pensaient, à tort, qu’il était ivre.

Aberrante aussi, la situation de cette femme aphasique qui, à la suite d’une expertise judiciaire, a été jugée comme n’étant plus en possession de ses capacités intellectuelles. Le psychologue, désigné « expert judiciaire », ne connaissait pas l’aphasie… Après s’être entretenu avec elle, il a estimé, de manière erronée, qu’il était impossible qu’elle ait pu prendre elle-même des décisions concernant ses achats et ses dépenses, ce qui a conduit à accuser son aidant familial d’avoir agi à sa place. Les proches de cette femme ainsi que les médecins qui la suivaient ont alors dû rapidement se mobiliser pour faire innocenter son aidant, injustement accusé.

Ces situations révèlent combien la confusion entre troubles du langage et altération des capacités intellectuelles peut conduire à des jugements erronés, avec des conséquences parfois graves, au point de dénier les droits humains fondamentaux. La méconnaissance de l’aphasie contribue non seulement à la mise à l’écart des personnes qui en sont victimes, mais aussi à leur « infantilisation », voire au développement d’attitudes agressives à leur égard.

Ce déficit de sensibilisation renforce leur stigmatisation sociale, leur isolement relationnel, et donc leur mal-être. Les problèmes psychologiques et sociaux liés à l’aphasie sont aujourd’hui largement documentés, et les recherches dépeignent un tableau particulièrement alarmant.

Quelles solutions ?

Malgré l’ampleur de ces difficultés et la souffrance ressentie, l’accès aux soins psychologiques demeure fortement restreint. Les psychothérapies classiquement pratiquées par les psychologues et les psychiatres reposent essentiellement sur le langage verbal, ce qui les rend peu accessibles aux personnes aphasiques. Leur souffrance est donc rarement prise en compte.

C’est d’autant plus problématique que les politiques publiques ignorent l’aphasie, en dépit de son coût économique considérable, estimé pour la France à plus d’un milliard d’euros annuels, en intégrant les dépenses de soins, les pertes de productivité et l’aide informelle apportée par les proches aidants.

Heureusement, des recherches scientifiques récentes montrent que des solutions existent pour venir en aide aux personnes aphasiques. Par exemple, il existe des psychothérapies non centrées sur le langage dont l’efficacité est scientifiquement documentée. Cependant, ces dernières ne sont pas connues en France, car les personnels soignants sont insuffisamment formés aux troubles du langage en général, et à ce handicap de la communication en particulier.

Dès lors, des personnes aphasiques et leurs aidants ont pris eux-mêmes les choses en main, via le tissu associatif, dans une logique « d’empowerment collectif ».

Ainsi, la Fédération nationale des aphasiques de France (FNAF), qui se mobilise depuis des années pour améliorer la reconnaissance, la visibilité et l’accompagnement des personnes aphasiques dans notre pays, s’apprête à lancer bénévolement un plan de grande ampleur pour contribuer à agir pour la santé mentale et le bien-être des personnes aphasiques, en proposant des formations gratuites aux psychiatres, aux psychologues et aux orthophonistes de l’Hexagone.

Au niveau international, l’Association internationale aphasie (AIA) cherche à mettre en place une journée internationale de l’aphasie. La FNAF a également demandé qu’une telle journée soit reconnue par l’État en France et, plus particulièrement, par le ministère de la santé, qui est chargé des personnes en situation de handicap.

Pour prendre en charge un problème d’aphasie, la Nasa n’a pas hésité à rapatrier ses astronautes depuis l’espace. Reste maintenant aux pouvoirs publics français à montrer qu’ils ont eux aussi « les pieds sur terre », en soutenant a minima les actions associatives visant à mieux faire connaître l’aphasie et à améliorer l’accompagnement des personnes qui en sont victimes.

The Conversation

Didier Courbet est membre du conseil d’administration et du conseil scientifique de la Fédération Nationale des
Aphasiques de France (FNAF).

ref. Qu’est-ce que l’aphasie, cause du rapatriement d’urgence des astronautes de l’ISS ? – https://theconversation.com/quest-ce-que-laphasie-cause-du-rapatriement-durgence-des-astronautes-de-liss-279937

Lutter contre les violences conjugales et familiales : unir savoirs et expériences

Source: The Conversation – in French – By Geneviève Lessard, Professeure titulaire, experte en violence conjugale et familiale, Université Laval

Chaque année, des dizaines de milliers de femmes et d’enfants sont victimes de violences conjugales et familiales au Québec. Face à cette réalité, une question s’impose : comment mieux agir ? Et si la réponse passait par une recherche menée avec celles et ceux qui vivent et combattent ces violences au quotidien ?


Pour le Québec uniquement, la police reçoit en moyenne 25 000 signalements de violence conjugale chaque année, les femmes représentant la grande majorité des victimes. Quant aux services de protection de l’enfance, ils retiennent en moyenne 40 000 signalements pour maltraitance des enfants chaque année.

Ces chiffres rappellent l’ampleur du problème et l’importance des actions collectives visant à le contrer. Mais pour y parvenir, il ne suffit pas de documenter le problème : la recherche doit se faire avec ceux et celles qui vivent ces réalités au quotidien et qui accompagnent les personnes touchées.

Les violences conjugales surviennent dans les relations intimes et prennent plusieurs formes : coups, paroles blessantes, contrôle sur les décisions ou les finances, pratiques sexuelles non consenties, pour ne citer que quelques exemples. Les victimes sont souvent réduites au silence et il est très difficile, voire dangereux pour elles de s’en sortir.

Les violences familiales envers les enfants incluent des gestes violents (punition corporelle, cris, dénigrement) ou le fait de ne pas répondre à leurs besoins fondamentaux (soins, supervision, affection). Elles comprennent aussi les situations où les enfants grandissent dans un foyer où se produisent des violences conjugales.




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Chercher ensemble, agir ensemble

Si toutes les recherches visent à développer de nouvelles connaissances, certaines ont aussi un objectif plus large d’influencer les pratiques et politiques sociales. C’est le cas des recherches partenariales. Les acteurs du terrain concernés par le problème étudié sont impliqués dès le début. Ils participent à définir les priorités et restent actifs tout au long du projet.

Cette approche collaborative permet de construire ensemble des connaissances et de proposer des solutions adaptées aux besoins du terrain. Elle reconnaît l’importance et la complémentarité de différents types de savoirs : scientifiques, pratiques et issus de l’expérience.

Au Canada, en Belgique et ailleurs dans le monde, ce type de recherche est de plus en valorisé pour sa contribution à la transformation des sociétés et des réponses sociales à des problématiques complexes comme les violences conjugales et familiales.

Ce que la recherche partenariale peut apporter… et ce qu’elle exige

Ce domaine est sensible et parfois controversé. Les victimes de violence sont souvent jugées par la société et même par certains intervenants professionnels. On entend souvent « Pourquoi ne quitte-t-elle pas ce conjoint violent ? » Les intervenants et les chercheurs spécialisés dans le domaine ne s’entendent pas toujours sur la définition du problème et des solutions, par exemple : faut-il aider les auteurs de violence ou les punir plus sévèrement ?

Pourtant, la collaboration entre chercheurs et acteurs de terrain est essentielle à l’émergence de solutions novatrices comme les tribunaux spécialisés, les cellules régionales de crise et les services intégrés, qui montrent que travailler ensemble permet de mieux protéger les victimes et prévenir les homicides familiaux.

Plusieurs exemples de projets concrets plaçant la collaboration au centre des recherches et interventions en violence conjugale sont décrits dans un numéro spécial de la revue Travail social. La protection des enfants est également reconnue comme une responsabilité collective et plusieurs scientifiques ont récemment plaidé pour une mobilisation collective, afin d’agir davantage en prévention des violences familiales.

Malgré ses avantages, la recherche en partenariat demeure un chemin pavé de défis. Les chercheurs doivent y consacrer beaucoup de temps et d’énergie, parfois au détriment de leur rayonnement dans les grandes revues internationales, afin de se consacrer aux besoins locaux de leurs partenaires. De leur côté, les partenaires doivent patienter pour obtenir des résultats exploitables, car le rythme de la recherche ne correspond pas toujours aux besoins immédiats du terrain. Mais leur implication étroite les rapproche des connaissances en développement et leur offre un pouvoir d’influence sur le processus.

Les dernières décennies de recherche en partenariat nous renseignent sur certaines stratégies gagnantes, notamment :

  • inclure dans les recherches une grande diversité d’expertises, pour enrichir le plus possible les résultats et arriver à proposer des solutions plus complètes ;

  • obtenir l’engagement durable des organismes partenaires ;

  • créer des comités décisionnels et opérationnels équilibrés, composés à la fois de chercheurs et d’acteurs de terrain ;

  • considérer la voix et l’expertise des personnes concernées, adultes et enfants, de façon sécurisée et respectueuse ;

  • favoriser les débats d’idées avec une approche ouverte et inclusive de diverses expertises, incluant les groupes vulnérables.




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Des projets porteurs de changement

En Belgique, un projet a mobilisé acteurs policiers, judiciaires, médicaux et associatifs pour évaluer l’impact de la crise sanitaire liée à la Covid-19. Cette collaboration a permis de dégager des recommandations concrètes pour mieux coordonner tous les acteurs concernés, dépasser les cloisonnements entre institutions et assurer une prise en charge complète des victimes (santé mentale, services sociaux, justice). Le projet a montré que des idées nouvelles, testées sur le terrain pendant la pandémie, ont bien fonctionné. Cela a aidé à obtenir un soutien politique plus solide et durable.

Le deuxième exemple, en cours au Québec et baptisé Retranche la violence, vise à identifier les facteurs clés favorisant la sortie des violences conjugales et familiales, afin d’améliorer les pratiques et les politiques publiques. Cette recherche mobilise plus de 60 membres issus des milieux communautaire, institutionnel, politique et universitaire, ainsi que des personnes expertes de vécu, pour conseiller l’équipe. L’approche partenariale est centrale et tous les comités sont composés en diversifiant les expertises.

Nous croyons que plus on implique d’acteurs, plus la société peut changer : réduire les violences conjugales et familiales, identifier plus vite les situations qui surviennent et offrir des réponses mieux adaptées aux besoins des victimes et des auteurs, adultes ou enfants, pour en atténuer les conséquences délétères.

Pour que la recherche ait un véritable impact et transforme concrètement la vie des personnes confrontées à la violence, il faut un engagement collectif : population, universités, milieux de pratique et institutions politiques doivent se mobiliser dans des projets rassemblant tous les acteurs concernés.

Égaliser les rapports de pouvoir entre des acteurs diversifiés demande un effort constant et l’équilibre n’est jamais parfait. Mais cet effort peut être payant à moyen terme, notamment pour une alliance plus forte dans les luttes ou revendications communes aux différents partenaires.

La Conversation Canada

Geneviève Lessard a reçu un financement du CRSH pour projet de Partenariat intitulé “Sortir des violences intimes, familiales et structurelles à l’ère post-pandémique : des pratiques et politiques ancrées dans l’expérience des personnes concernées” (Retranche la violence, titre abrégé).
Elle est aussi responsable du financement reçu par le FRQ dans le programme des regroupements stratégiques pour le centre de Recherches Appliquées et Interdisciplinaires sur les Violences intimes, familiales et structurelles.

Aline Thiry a reçu des financements de Belspo.

Célyne Lalande a reçu des financements de Conseil de recherche en sciences humaines du Canada. Elle travaille à Université du Québec en Outaouais, une institution universitaire qui bénéficie du développement des connaissances et sa diffusion.

Fabienne Glowacz a reçu des financements de Belspo.

Caroline Robitaille ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Lutter contre les violences conjugales et familiales : unir savoirs et expériences – https://theconversation.com/lutter-contre-les-violences-conjugales-et-familiales-unir-savoirs-et-experiences-275607

Zones inondables : la nouvelle cartographie piège des milliers de propriétaires

Source: The Conversation – in French – By Bernard Deschamps, PhD in Environmental Sciences, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Avec la révision en cours des zones inondables et de la règlementation, la réalité de milliers de propriétaires québécois est en train de basculer. Ce n’est plus seulement une question de sécurité civile, mais une équation économique complexe : la montée des risques menace la valeur des propriétés, complique l’accès au crédit hypothécaire et fragilise l’assiette fiscale des municipalités.

En juin 2025, le Québec a adopté un nouveau cadre pour les zones inondables, basé sur des cartes de crues actualisées plus étendues et les changements climatiques anticipés. Plusieurs dizaines de milliers de bâtiments pourraient être reclassés à risque, avec des restrictions sur la construction, la rénovation et l’accès au financement, transformant l’incertitude hydrologique en un enjeu concret pour les propriétaires et le marché immobilier.

Pourtant, alors que ce « risque hérité » du passé impose une pression financière croissante sur la société, la réponse des individus sur le terrain défie souvent la logique purement comptable. En effet, face aux inondations, la réaction des riverains ne se limite pas à une analyse rationnelle des probabilités. Elle révèle souvent un profond attachement au territoire, marqué par une survalorisation des atouts paysagers et un déni protecteur du danger.

Ce texte propose d’explorer comment ce lien affectif, confronté à la réalité du marché, se transforme en un piège financier que nous nommons le « dommage d’incertitude ».

Entre déni et « syndrome de Stockholm »

Pour comprendre la persistance de l’occupation des zones inondables, il faut d’abord saisir la psychologie de ceux qui y vivent. L’hydrométéorologie est, par nature, un monde d’incertitude : si l’inondation est une certitude statistique, son moment et son intensité restent imprévisibles. Cette « épée de Damoclès » génère une anxiété que le riverain doit gérer.

Deux mécanismes de défense s’observent fréquemment sur le terrain. Le premier est le déni, ou la politique de l’autruche : certains résidents, refusant parfois même de consulter les informations prédictives, affirment avec conviction n’avoir « jamais vu ça » pour rejeter la fatalité.

Le second mécanisme est plus complexe : lorsque le risque devient indéniable, le résident développe une forme de survalorisation de son environnement. Il magnifie les atouts du site – la nature omniprésente, l’accès direct à l’eau, la solidarité communautaire – pour contrebalancer la menace.

Cet attachement paradoxal s’apparente parfois à ce que la psychologie décrit, par analogie, comme un « syndrome de Stockholm », ou plus largement comme un attachement traumatique : des mécanismes d’adaptation où une personne, exposée de façon prolongée à un stress ou à une contrainte qu’elle ne peut éviter, développe un lien affectif paradoxal envers l’élément générateur de ce stress. L’habitant, otage de son plan d’eau, choisit d’en magnifier les qualités pour supporter la fatalité du risque. Il finit par s’identifier à son « geôlier » en ne retenant que ses aspects positifs pour rendre la vie supportable.




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Le piège financier : vers une « séquestration douce »

Toutefois, cette résilience psychologique ne protège pas contre la réalité implacable du marché. L’arrivée de nouvelles cartographies et la médiatisation des risques transforment l’incertitude hydrologique en perte de valeur tangible.

Le facteur critique n’est pas seulement le risque d’eau dans le sous-sol, mais l’accès au financement. Les banques, attentives à la réglementation et à la garantie hypothécaire, limitent l’accès au crédit pour ces propriétés.

C’est ici que se referme le piège. Faute de crédit hypothécaire disponible pour un acheteur potentiel, la propriété devient invendable ou ne peut se vendre qu’à perte. Le propriétaire, même s’il souhaitait partir, se retrouve contraint de rester, incapable de financer un relogement équivalent ailleurs.

C’est ce que nous qualifions de « séquestration douce ». Le résident devient littéralement otage de sa propriété, subissant un dommage financier qui ne dépend pas de la crue elle-même, mais de l’incertitude qui paralyse la valeur de son patrimoine.

Paradoxalement, ce piège se referme souvent sur des endroits idylliques, transformant le rêve de la vie au bord de l’eau en impasse financière. Pour de nombreux propriétaires, la résidence constitue la seule valeur significative de leur actif. Dès lors, la notoriété du risque d’inondations agit comme un stigmate : plus le risque est connu et médiatisé, plus les délais de vente s’allongent et plus le prix est revu à la baisse. Cette dévaluation ne touche pas uniquement les sinistrés ; elle contamine par ricochet les propriétés voisines, impactant des gens qui ne sont pourtant pas directement exposés.

On a pu observer ce phénomène à l’Île-Bigras, à Laval. Alors que le premier ministre du Québec, François Legault, évoquait dès 2019 des incitatifs au déménagement pour soustraire les citoyens au danger, ces derniers se sont retrouvés coincés dans l’étau : incapables de vendre à juste prix en raison de la publicité faite autour des inondations, mais réticents à abandonner un milieu de vie unique pour une compensation incertaine. L’actif immobilier devient invendable, séquestrant ses propriétaires sur place.

Une dynamique similaire s’est produite en 2023 à l’Île Enchanteresse, à Sainte-Brigitte-de-Laval. Ici, la « séquestration » a provoqué une levée de boucliers : les résidents se sont mobilisés en comité pour contester non seulement la gestion des crues, mais surtout la stigmatisation de leur territoire par les nouvelles cartographies. Dans ce contexte, l’anxiété ne découle plus seulement de la montée des eaux, mais de la perte du patrimoine.




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Un angle mort pour les municipalités

Ce phénomène individuel a une répercussion collective majeure. Si la valeur des propriétés riveraines s’effondre à cause de cette incertitude, c’est l’assiette fiscale des municipalités qui est menacée. Les rôles d’évaluation actuels peinent souvent à refléter cette réalité, créant un décalage entre les revenus attendus et la solvabilité réelle du territoire.

La situation est d’autant plus critique que les municipalités se sentent souvent impuissantes face à ce « risque hérité » du passé, où des quartiers entiers ont été construits en zone inondable avec l’aval des gouvernements de l’époque. Les élus locaux ont l’impression qu’on leur transfère le coût du risque sans leur donner le contrôle réel sur les leviers d’aménagement ou de financement. Le « dommage d’incertitude » devient alors un fardeau partagé entre un citoyen captif et une municipalité aux ressources limitées.




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Pistes de solution : monétiser l’incertitude pour mieux la gérer

Pour sortir de cette impasse, il est impératif d’intégrer ce « dommage d’incertitude » dans les calculs économiques publics. Actuellement, les analyses coûts/avantages (ACA) des mesures de protection (digues, immunisation) négligent cet aspect.

Pourtant, si une intervention permet de réduire l’incertitude, elle restitue aux propriétaires la valeur de leur bien et aux municipalités leur assiette fiscale. Ce gain financier est un avantage indéniable qui doit être comptabilisé.

De plus, pour rompre l’incertitude qui paralyse le marché, la mise en place de certificats de résilience apparaît comme une piste prometteuse. En attestant officiellement qu’un bâtiment présente un niveau de risque jugé acceptable ou qu’il a été adapté pour résister aux crues, ces certificats transforment une incertitude diffuse en une information technique claire et rassurante pour les assureurs comme pour les établissements bancaires.

Une telle démarche suppose toutefois de se prononcer explicitement sur l’acceptabilité du risque. Elle permettrait ainsi de limiter la décote immobilière et de sortir les riverains d’une forme de séquestration financière, tout en assumant le fait que le risque zéro n’existe pas.

La Conversation Canada

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Zones inondables : la nouvelle cartographie piège des milliers de propriétaires – https://theconversation.com/zones-inondables-la-nouvelle-cartographie-piege-des-milliers-de-proprietaires-274241

La grossesse modifie le cerveau – et nous commençons tout juste à comprendre comment et pourquoi

Source: The Conversation – in French – By Birgit Derntl, Full Professor, Women’s Mental Health and Brain Function, University of Tübingen

Des données récentes démontrent que la grossesse remodèle le cerveau de manière spécifique et profonde pour le préparer à une tâche exigeante : s’occuper d’un nourrisson. Rawpixel/Shutterstock

La grossesse modifie le cerveau plus profondément que ce que les scientifiques imaginaient jusqu’à présent. Des données majeures issues de plusieurs études récentes permettent de décrypter les processus à l’œuvre au niveau de différentes aires cérébrales quand la femme est enceinte, mais aussi après l’accouchement.


Chaque année, des millions de femmes vivent une grossesse, mais la science commence seulement à s’intéresser à ses effets sur le cerveau – l’organe qui subit sans doute la transformation la plus remarquable. Au cours de la dernière décennie, un petit groupe de scientifiques en Espagne et aux Pays-Bas a cartographié ces changements avec un niveau de détail sans précédent.

Les chercheurs ont réalisé cinq scanners cérébraux sur 127 femmes qui devenaient mères pour la première fois : une fois avant la conception, deux fois pendant la grossesse, et de nouveau une fois un mois et six mois après l’accouchement. Il s’agit de la plus grande étude de ce type jamais réalisée.

Les études d’imagerie cérébrale qui suivent les mêmes personnes tout au long de la grossesse – avec des examens effectués avant la conception et après la naissance – sont extrêmement difficiles à mener. Les chercheurs doivent identifier les femmes qui envisagent de concevoir, commencer les examens avant le début de la grossesse, puis les suivre tout au long de ces mois marqués par des bouleversements physiologiques.

Une étude phare publiée en 2017 dans Nature Neuroscience a démontré pour la première fois que la grossesse modifie la structure du cerveau, mais elle incluait 25 femmes qui devenaient mères pour la première fois. La nouvelle étude porte sur plus de cinq fois ce nombre. C’est un bond en avant considérable.

Les résultats obtenus à partir des examens cérébraux de ces 127 femmes étaient cohérents et frappants. La matière grise – la partie du cerveau riche en cellules nerveuses – a diminué de près de 5 % dans plusieurs régions impliquées dans les émotions, l’empathie et la perception sociale au cours de la grossesse, en atteignant son niveau le plus bas au cours des dernières semaines précédant la naissance.

« J’aime utiliser la métaphore de la taille d’un arbre, a récemment déclaré à la BBC la professeure Susana Carmona, coautrice principale de l’étude. Certaines branches sont coupées pour permettre à l’arbre de pousser plus efficacement. »

Après l’accouchement, le volume a commencé à se reconstituer, atteignant environ 3,4 % six mois après la naissance. Cette évolution a été observée sur la quasi-totalité de la surface du cerveau et a concerné toutes les femmes participant à l’étude, sans exception.

Il est important de noter que cette tendance ne s’est pas manifestée chez les femmes qui sont devenues mères au cours de la période étudiée sans avoir elles-mêmes vécu une grossesse – par exemple, les partenaires de même sexe qui élevaient ensemble un nouveau-né mais qui n’avaient pas porté l’enfant. Cela suggère que les changements cérébraux observés sont dus à la biologie de la grossesse elle-même, plutôt qu’à la simple anticipation du fait de devenir parent.

Les chercheurs ont également mesuré les taux d’hormones et ont constaté que deux formes d’œstrogènes suivaient de près les modifications cérébrales. Leur taux augmentait à mesure que le volume de matière grise diminuait, puis déclinait fortement après la naissance, au moment de l’expulsion du placenta.

Ce lien entre les hormones et la structure cérébrale fait le lien entre des décennies de recherches menées sur des souris, chez qui il a été décrit depuis longtemps que l’augmentation des taux d’hormones pendant la grossesse modifie le fonctionnement du cerveau maternel et déclenche des comportements protecteurs.

Le volume de matière grise se reconstitue-t-il un jour complètement ?

Dans leur étude la plus récente, les chercheurs ont constaté qu’à six mois, la régénération de la matière grise se poursuivait. Une étude antérieure menée par le même groupe de recherche, au cours de laquelle des mères ont été suivies pendant six ans après leur accouchement, a révélé que les modifications cérébrales restaient détectables et permettaient toujours de prédire la proximité des relations entre les mères et leurs enfants.

Cette étude a permis d’identifier correctement, sur la seule base d’examens d’imagerie cérébrale, les femmes qui avaient été enceintes, avec une précision de plus de 90 %, même six ans après l’accouchement. Loin d’être un bouleversement temporaire, la grossesse semble laisser une empreinte durable.

Une étude néerlandaise publiée en 2026 a approfondi ces résultats en portant son attention sur des femmes au cours d’une deuxième grossesse. Les modifications cérébrales se sont reproduites, mais selon un schéma différent.

Les régions du cerveau qui avaient subi les transformations les plus marquantes lors d’une première grossesse – celles impliquées dans la conscience de soi et la perception des émotions d’autrui – n’ont présenté que des changements relativement modestes lors de la deuxième grossesse, comme si la transformation initiale avait déjà eu lieu. En revanche, les zones impliquées dans l’attention et la réactivité au monde extérieur ont été plus fortement affectées, ce qui reflète peut-être les exigences supplémentaires liées à la prise en charge d’un premier enfant pendant la grossesse.

Scans de cerveaux humains
Au bout de six mois, la régénération de la matière grise s’est poursuivie.
Elif Bayraktar/Shutterstock

Ce qui ressort le plus clairement de l’ensemble de ces recherches est le fait que les régions qui connaissent les transformations les plus importantes sont les régions impliquées dans la compréhension des autres : l’interprétation des intentions, l’empathie et la reconnaissance des signaux. Une étude d’imagerie publiée dans Nature Neuroscience en 2024 a examiné une femme à 26 reprises, depuis avant la conception jusqu’à deux ans après l’accouchement, ce qui a permis de fournir une cartographie sans précédent des changements qui se produisent dans un cerveau tout au long de la grossesse – une ressource désormais librement accessible à d’autres chercheurs.

Comparaison avec le cerveau des adolescents

La comparaison avec le cerveau des adolescents est le fil conducteur de tous ces travaux. Quand les chercheurs ont directement comparé les modifications cérébrales liées à la grossesse avec celles qui se produisent durant l’adolescence – une autre étape de la vie caractérisée par une poussée d’hormones sexuelles et un profond changement comportemental –, les schémas du changement se sont révélés presque identiques. Ont été observés le même amincissement du cortex, le même aplatissement des sillons à la surface du cerveau, le même taux de variation du volume cérébral chaque mois.

Si l’adolescence remodèle le cerveau pour le préparer à la vie sociale adulte, les données disponibles aujourd’hui disponibles suggèrent que la grossesse le remodèle à nouveau – de manière plus spécifique, plus profonde – pour le préparer à une tâche encore plus exigeante : s’occuper d’un nourrisson.

Il reste à comprendre ce que ces changements impliquent au niveau des cellules et des circuits, comment ils s’inscrivent dans le contexte de près d’une femme sur cinq qui souffre de dépression au moment de l’accouchement, et si les écarts par rapport au schéma habituel rendent les femmes plus vulnérables ou plus résilientes. Les outils permettant de commencer à répondre à ces questions existent désormais. Pour la première fois, nous disposons d’une carte.

The Conversation

Birgit Derntl a reçu des financements de la Fondation allemande pour la recherche (DFG, École doctorale internationale IRTG 2804), de la Fondation Hans et Ria Messer ainsi que de l’Union européenne (réseau doctoral MSCA MenoBrain).

Ann-Christin S. Kimmig a reçu des financements de la Fondation allemande pour la recherche (DFG, École doctorale internationale IRTG 2804) et de l’Office allemand d’échanges universitaires (DAAD).

Franziska Weinmar a reçu des financements de la Fondation allemande pour la recherche (DFG) dans le cadre du groupe international de formation à la recherche « La santé mentale des femmes tout au long de la période de procréation » (DFG, IRTG2804) ainsi que de la Fondation Hans et Ria Messer.

ref. La grossesse modifie le cerveau – et nous commençons tout juste à comprendre comment et pourquoi – https://theconversation.com/la-grossesse-modifie-le-cerveau-et-nous-commencons-tout-juste-a-comprendre-comment-et-pourquoi-280070

Comprendre les « modèles de fondation », ces nouvelles infrastructures numériques à la base de nombreuses applications d’IA

Source: The Conversation – in French – By Sabrine Mallek, Professeure Associée en Transformation Digitale, ICN Business School

La polyvalence des modèles de fondation les transforme en une nouvelle « infrastructure » numérique, au même titre que le cloud ou Internet. Au lieu de reconstruire un modèle d’IA spécifique à chaque projet, on peut se brancher directement sur des briques généralistes existantes. C’est un des secrets qui permet de développer des applications si sophistiquées et qui restent accessibles aux non-spécialistes.


Les systèmes d’apprentissage automatique ne se limitent plus à des outils conçus pour une seule tâche, comme la traduction ou la recommandation de produits. Une transformation majeure tient à l’émergence des foundation models, ou modèles de fondation : de très grands modèles entraînés sur des volumes massifs de données pour acquérir des connaissances générales, réutilisables dans de nombreux contextes.

Dans les organisations, ils agissent comme un accélérateur potentiel de transformation, mais leurs effets sur le terrain obligent, pour l’instant, à nuancer les promesses spectaculaires. Comment fonctionnent-ils ? Comment sont-ils régulés et quels sont les obstacles à une adoption qui porte ses fruits ?

Comment fonctionnent les modèles de fondation ?

Les modèles de fondation reposent sur un principe simple : apprendre des structures générales à partir de très grandes quantités de données hétérogènes – textes, images, codes, sons, vidéos, bases de données ouvertes et contenus sous licence, ou une combinaison de ces types de données.

L’objectif de l’entraînement initial est de permettre au modèle d’identifier des régularités statistiques dans les données et de construire des représentations générales du langage, des images ou d’autres formes d’information. Sur le plan technique, ces systèmes utilisent le plus souvent des architectures de réseaux de neurones profonds. Durant la phase d’entraînement, le modèle apprend à prédire une partie manquante de l’information, par exemple le mot suivant dans une phrase ou une portion d’image, en ajustant progressivement des milliards de paramètres. Ce processus d’apprentissage, appelé pré-entraînement, nécessite des ressources de calcul considérables et constitue la base du caractère « généraliste » de ces modèles.




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Une fois pré-entraîné, le modèle de fondation peut être adapté à des usages spécifiques, allant de l’analyse de sentiment ou la réponse à des questions jusqu’à des tâches plus techniques, comme l’assistance au diagnostic médical.

Cette adaptation peut se faire grâce à un ajustement supplémentaire appelé fine-tuning, par exemple en nourrissant un modèle généraliste d’imagerie médicale avec des radiographies spécifiques à une maladie permettant à l’outil d’apprendre à prédire l’évolution d’une pathologie précise.

Elle peut aussi passer par l’apprentissage avec retour humain (reinforcement learning with human feedback), qui consiste à faire évaluer plusieurs réponses par des humains pour inciter le modèle à privilégier des formulations claires et sécurisées plutôt que de simples suites de mots statistiques.

Enfin, cette adaptation peut s’opérer simplement par prompting, en guidant le modèle par des instructions textuelles du type : « Résume ce document en trois points. »

C’est cette capacité à être réutilisés dans de nombreux contextes qui explique pourquoi ces systèmes sont qualifiés de « modèles de fondation » : ils servent de base technologique à une large gamme d’applications. Par exemple, GPT-4 ou GPT-5 servent déjà de socle opérationnel à de nombreuses applications, à l’image de ChatGPT, tout en conservant un potentiel d’extension encore largement ouvert.

infographie décrivant l’entraînement puis la spécialisation de modèles issus de modèles de fondation
Les modèles de fondation servent de base technologique à une large gamme d’applications. Cette infographie décrit l’entraînement puis les applications spécifiques issues de modèles de fondation.
Sabrine Mallek, Fourni par l’auteur

Comprendre l’écosystème : comment modèles de fondation, LLM et IA générative s’articulent-ils ?

Concrètement, les modèles de fondation ne sont pas une application en soi, mais une infrastructure de base. Ils marquent une évolution récente de l’intelligence artificielle (IA), rendue possible par la combinaison de trois facteurs : l’explosion des données, les progrès des capacités de calcul et l’apparition de nouvelles architectures d’apprentissage.

Un tournant majeur intervient en 2017 avec l’architecture des transformers. Cette innovation permet de mieux capter les relations dans les données (notamment le langage), et devient la base de modèles comme BERT ou GPT. Lorsqu’un modèle de fondation (une expression née officiellement en 2021) est spécialisé dans le traitement du langage, on parle alors de grand modèle de langage (LLM). Et c’est sur cette base que se développent aujourd’hui les usages les plus visibles : ceux de l’IA générative, capable de produire du texte, des images, des vidéos, du son ou du code – qui est devenue grand public et commercialement viable avec le lancement de ChatGPT, fin 2022, marquant le passage de l’infrastructure à l’usage de masse.

Le rapport entre ces modèles de fondation et l’IA générative peut être comparé à celui d’un « moteur » par rapport à sa « fonction ». Le modèle de fondation est ce moteur puissant, pré-entraîné sur des données colossales et conçu pour être adaptable à une multitude de tâches. L’IA générative, quant à elle, est la fonction d’application finale : c’est la capacité de ce moteur à produire un contenu inédit.

Concrètement, si l’on prend un modèle de fondation comme GPT-4 (le moteur), on peut l’utiliser pour analyser des milliers d’avis clients (une tâche purement analytique). Mais lorsqu’on lui demande de rédiger un e-mail, on active alors sa fonction d’IA générative. De la même manière, dans le domaine visuel, un modèle de fondation entraîné sur des millions d’images peut servir de moteur aussi bien pour détecter une anomalie sur une radiographie médicale (classification) que pour dessiner un paysage imaginaire à partir d’une simple phrase (IA générative).

Imbrication entre infrastructure technique, spécialisation linguistique (LLM) et fonction de génération. La génération est une fonction parmi d’autres (c’est une application pratique des modèles de fondation lorsqu’on leur demande de générer du contenu).
Sabrine Mallek, Fourni par l’auteur

Promesses d’efficience et réalités de terrain

Cette polyvalence signifie que les modèles de fondation tendent à devenir une nouvelle « infrastructure » numérique, au même titre que le cloud ou Internet : au lieu de reconstruire un modèle d’IA spécifique propre à chaque projet, les acteurs économiques se branchent directement sur ces briques généralistes existantes.

Dans les organisations, ils agissent comme un accélérateur potentiel de transformation, mais leurs effets sur le terrain obligent à nuancer les promesses de gains de productivité spectaculaires. Beaucoup d’entreprises peinent encore à dégager un retour sur investissement évident pour l’automatisation administrative, constatant souvent que les modèles de fondation ne réduisent pas la charge de travail, mais l’intensifie : les employés doivent désormais consacrer davantage d’énergie à vérifier et à corriger les résultats.

Par ailleurs, l’assistance aux experts (aide au code, à la décision) se heurte à une « frontière technologique en dents de scie » : face à une tâche donnée, le modèle peut exceller, mais s’avérer contre-productif s’il est utilisé aveuglément en dehors de sa zone de compétence.

Néanmoins, ces modèles permettent de créer de nouveaux services comme la personnalisation de la relation client à grande échelle. Mais pour libérer ce potentiel, la simple mutualisation technologique ne suffit pas. Il faut impérativement repenser l’organisation du travail en formant les employés pour leur donner l’autonomie nécessaire face à la machine.

Les débats européens sur la régulation

En Europe, les enjeux se sont cristallisés dans les discussions autour de l’AI Act, qui introduit une catégorie spécifique pour les « systèmes d’IA à usage général », dont les modèles de fondation sont l’exemple emblématique. L’idée est de ne plus réguler uniquement les cas d’usage finaux, mais aussi ces briques génériques qui irriguent tout l’écosystème.

La Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) s’est également saisie de ces enjeux à travers un plan d’action consacré à l’intelligence artificielle, visant à accompagner l’innovation tout en garantissant la protection des droits fondamentaux. Elle met notamment l’accent sur la protection des données utilisées pour entraîner les modèles, la transparence des systèmes ainsi que le développement d’IA respectueuses de la vie privée.

Dans ce contexte, l’entraînement de ces modèles soulève aussi des défis importants au regard du règlement général sur la protection des données (RGPD), notamment concernant l’origine des données utilisées, la possibilité pour les individus d’exercer leurs droits sur leurs données et la capacité technique des systèmes à supprimer ou de ne plus exploiter certaines informations après leur intégration dans l’apprentissage. Pour les entreprises, cela signifie que ces technologies doivent être intégrées dans des démarches structurées de conformité, de documentation et de gestion des risques.

La question devient donc : dans quelles conditions utiliser les modèles de fondation ? Cela implique une gouvernance claire entre fournisseurs, intégrateurs et utilisateurs, des exigences de transparence et de documentation, l’anticipation des impacts sur l’emploi à travers la formation et la reconversion ainsi qu’une articulation avec les politiques de responsabilité sociétale des entreprises (RSE), afin d’évaluer leurs effets sociaux, organisationnels et environnementaux.

The Conversation

Sabrine Mallek ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comprendre les « modèles de fondation », ces nouvelles infrastructures numériques à la base de nombreuses applications d’IA – https://theconversation.com/comprendre-les-modeles-de-fondation-ces-nouvelles-infrastructures-numeriques-a-la-base-de-nombreuses-applications-dia-277990

Fierté wendat : l’estime de soi comme moteur d’émancipation autochtone

Source: The Conversation – in French – By Thierry Viale, Professeur associé en management, ESSCA School of Management

Depuis des siècles, les communautés autochtones à travers le monde subissent marginalisation, spoliation de leurs terres, assimilation forcée et exclusion politique. Pourtant, au Canada, la nation Wendat transforme ces obstacles en force, faisant de l’estime de soi un levier d’émancipation.


Comment une communauté autochtone transforme-t-elle l’estime de soi en moteur d’émancipation ? À Wendake, en périphérie de la ville de Québec, les Wendats prouvent qu’il est possible de concilier réussite économique et résurgence culturelle. Malgré une histoire marquée par la colonisation et la perte de repères identitaires, les Wendats ont su développer des stratégies originales pour panser les plaies du passé, restaurer leur identité et renforcer leur autonomie.

Leur parcours illustre une lutte pacifique pour affirmer une identité forte qui contraste avec la fragilité endémique de bien des Premières Nations au Canada. Ce parcours montre comment, à partir de l’estime de soi, le développement économique peut devenir un levier pour restaurer la fierté collective et repenser les rapports entre culture ancestrale et modernité.

Contexte historique et enjeux identitaires

Les Wendats reçurent de la part des Français le surnom de « Hurons » vers 1609, au moment de la colonisation du Saint-Laurent par Samuel de Champlain. Ce nom fait référence à leur coiffure traditionnelle, censée rappeler la hure d’un sanglier. Le roman le Dernier des Mohicans de James Fenimore Cooper (1826), adapté par la suite à de multiples reprises au cinéma, a bien sûr contribué à leur renommée. Mais loin des histoires romancées, la réalité est plus tragique. Après avoir aidé les premiers colons français dans leurs luttes face aux Anglais, ils ont progressivement perdu leurs terres et leurs droits, notamment sous le régime britannique avec l’Indian Act de 1876, qui a imposé des restrictions sévères à la propriété et à la gouvernance autochtones.

Groupe de Wendats de Wendake à Spencer Wood, Québec, 1880.
Jules-Ernest Livernois/Wikipedia

À cela s’ajoutent les politiques d’assimilation, qui ont tenté d’effacer les langues et les pratiques culturelles des peuples autochtones. Ces traumatismes ont fragilisé de nombreuses Premières Nations, entraînant honte de soi, chômage, suicides, dépendances et isolement. Mais la communauté Wendat s’illustre par une étonnante résilience. En dépit des vicissitudes, elle a préservé une forte estime de soi en s’appuyant sur des traditions transmises de génération en génération.

Une étude de terrain au cœur de Wendake

Notre étude intitulée « “Taking Wendake Beyond Wendake:” Economic Development and Legal Tenacity in the Wendat Community » repose sur une observation participante menée de 2012 à 2019 au sein de la communauté Wendat, qui rassemble environ 2 200 habitants sur le territoire de Wendake. Cette étude combine ethnographie, entretiens semi-directifs, analyse de données socio-démographiques et historiques. Les résultats montrent que les Wendats n’ont jamais renoncé à leurs marqueurs culturels en s’adaptant au capitalisme. Au contraire, leurs savoir-faire pluriséculaires en matière d’organisation politique et d’échanges économiques ont été réinvestis dans l’économie de marché contemporaine, elle-même transformée en un levier d’affirmation et de reconnaissance identitaire.

Cette stratégie peut être analysée à la lumière des trois sphères définies par la théorie de la reconnaissance d’Axel Honneth (1992) :

  • la reconnaissance affective nourrit l’estime de soi, la fierté culturelle et la transmission des savoirs traditionnels ;

  • la reconnaissance juridique résulte de la lutte pour la reconnaissance des traités, des droits territoriaux et, plus largement, de la reconnaissance politique des peuples autochtones ;

  • la reconnaissance sociale se traduit par la capacité à prendre part à l’activité économique d’une société donnée, notamment à travers une meilleure intégration au sein de la société québécoise environnante, y compris en créant des emplois profitant aux non-Autochtones.

L’économie comme « outil » de reconnaissance

À rebours de l’idée qui associe la réussite économique à une perte d’identité ou à une soumission culturelle, les Wendats démontrent qu’elle peut constituer un vecteur de résurgence culturelle. La communauté a ainsi choisi de soutenir des projets porteurs de sens, tels que la création de l’hôtel-musée des Premières Nations, consacré à la préservation et à la valorisation des civilisations autochtones, plutôt que la construction d’un casino pourtant plus lucratif.

Le musée des Premières Nations à Wendake.
T. Viale, Fourni par l’auteur

Avec une remarquable subtilité, les Wendats ont également fait preuve d’innovation en 1992 en fondant la Société de crédit autochtone (SOCCA), un dispositif bancaire alors unique au Canada. Cette initiative leur a permis de contourner les contraintes juridiques et financières résultant de l’Indian Act de 1876. Ces choix témoignent de la volonté des Wendats de libérer leurs forces économiques pour s’affranchir de la dépendance des financements du gouvernement fédéral sans sacrifier la dimension culturelle.

Agence de la banque royale canadienne à Wendake.
T. Viale, Fourni par l’auteur

Résilience et affirmation culturelle

La réussite des Wendats ne doit rien au hasard. Elle repose avant tout sur l’estime de soi, nourrie par des valeurs et des pratiques profondément enracinées dans leur histoire.

Chez eux, un travail collectif important est mené pour reconnaître et partager ces sources de fierté, là où d’autres communautés peuvent encore percevoir leur singularité culturelle comme un anachronisme voire un stigmate. Ainsi, le programme d’apprentissage de la langue Wendat, conçu pour en éviter la disparition, illustre cette volonté de revitalisation culturelle.

Par ailleurs, le Centre de développement de la formation et de la main-d’œuvre huron-wendat (CDFM) a pour mandat explicite de « veiller à la sauvegarde et à la mise en valeur de la culture ainsi qu’à l’affirmation identitaire ». Les ateliers de savoir‑faire enseignent des techniques traditionnelles comme la fabrication de paniers de frêne, la broderie au poil d’orignal ou la fabrication de mocassins, ce qui actualise des pratiques anciennes. Loin de toute soumission aux diktats de l’histoire, cette dynamique représente une lutte pacifique pour la reconnaissance.

Leur approche invite à dépasser la vision manichéenne qui réduit souvent les peuples autochtones à deux positions antagoniques : d’un côté, une réconciliation parfois teintée de rapports néocoloniaux ; de l’autre, une rupture totale avec l’État au nom de l’autodétermination. Les Wendats esquissent en quelque sorte une voie intermédiaire : une émancipation à la fois discrète et déterminée, fondée sur l’art d’allier tradition et modernité au service de la résurgence culturelle et de la souveraineté pas à pas reconquise.

L’enjeu de la reconnaissance

Ce cas met en lumière un enjeu fondamental : le droit des peuples autochtones à reprendre la maîtrise de leur destin. Depuis l’Europe, on perçoit souvent « les Amériques » comme de « jeunes nations », une vision qui suppose que leur histoire commence avec l’arrivée des colons. Or, les recherches archéologiques et génétiques révèlent une présence humaine bien plus ancienne – entre 15 000 et 20 000 ans – précédant largement les vagues de peuplement venues d’Europe. On comprend alors le profond désarroi ressenti par les Premières Nations lorsqu’on réalise que, sur leur propre terre, elles ne sont plus tout à fait chez elles.

Alors que les discussions autour de la réconciliation entre les descendants des colons et les peuples autochtones s’intensifient au Canada, le cas particulier de la communauté Wendat offre des perspectives. Il démontre qu’il est possible d’allier développement et enracinement culturel au service de l’émancipation – une démarche qui consiste, en définitive, à reprendre la maîtrise de son destin, de son mode de vie, de son territoire et de sa culture.

Ce modèle pourrait inspirer d’autres communautés autochtones au Canada, voire au-delà, notamment celles que l’histoire a laissées dans une profonde souffrance. Toute nation autochtone porte en elle des marqueurs culturels parfois refoulés et enfouis. Il s’agit dès lors de remonter le fil de l’histoire longue – celle d’avant le « premier contact » avec les colons – et d’en exhumer les sources de fierté au service de leur résurgence culturelle. Il existe d’ailleurs, à Wendake même, une instance de représentation de Premières Nations du Québec qui pourrait promouvoir cette approche : l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Fierté wendat : l’estime de soi comme moteur d’émancipation autochtone – https://theconversation.com/fierte-wendat-lestime-de-soi-comme-moteur-demancipation-autochtone-278150