Parle-t-on trop d’entrepreneuriat ? Le cas de la presse française

Source: The Conversation – France (in French) – By Gaël Gueguen, Professeur en Stratégie et en Entrepreneuriat, TBS Education

La représentation des entrepreneurs dans la presse française a beaucoup changé depuis le début du XXIᵉ siècle. Tant dans la quantité d’articles que dans le caractère des récits journalistiques. Nous avons étudié ces évolutions pour mieux comprendre les ressorts de l’« entrepreneurialisme » , ce courant de pensée qui érige l’entrepreneuriat comme un remède aux problèmes de la société.


L’entrepreneuriat est devenu un sujet grand public, il s’est même transformé en spectacle. Sur M6, aux heures de grandes écoutes, l’émission « Qui veut être mon associé ? » permet à des porteurs de projet de trouver des investisseurs. Il y a bien longtemps, en 1986, l’homme d’affaires Bernard Tapie avait déjà mêlé création d’entreprise et télévision avec l’émission « Ambitions » sur TF1 pour montrer le visage d’une France plus audacieuse, « enthousiaste et généreuse ».

Quand le président de la République Emmanuel Macron évoque la « start-up nation » française en 2017, son objectif est de présenter l’entrepreneuriat comme un moyen de transformer positivement un pays en permettant à des individus d’être acteurs de ces changements.

Du modèle managérial au modèle entrepreneurial

Les économistes David Audretsch et Roy Thurik ont posé pour hypothèse que, depuis le dernier quart du XXᵉ siècle, les pays occidentaux sont passés d’un modèle managérial, qui valorise la grande entreprise (privée ou publique), à un modèle entrepreneurial, valorisant les actions individuelles et le « Small is Beautiful », du titre du livre de l’économiste Ernst Schumacher. Si nous voulions caricaturer, l’entrepreneuriat est une dynamique porteuse de bénéfices et l’entrepreneur une figure inspirante.

Mais la mise en avant des réussites de la Silicon Valley, de jeunes pousses de la tech, des licornes ou décacornes (ces start-up valorisées à plus d’un milliard ou dix milliards de dollars) ne saurait occulter les dangers d’une schématisation abusive autour de l’imaginaire de la start-up et de l’entrepreneuriat. En effet, l’entrepreneuriat est un processus complexe et multiple, et ne doit pas être considéré comme un miracle. Un courant de recherche s’est ainsi développé pour une approche critique de l’entrepreneuriat.




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Illustrant ce changement de modèle, l’entrepreneuriat connaît une forte exposition médiatique depuis une trentaine d’années. Cet engouement dépasse la simple sphère économique. Dans le secteur de l’intelligence artificielle, l’exposition médiatique de Mistral AI et celle de son cofondateur Arthur Mensch, tout comme le récit entourant Demis Hassabis et DeepMind, sont des exemples récents de cette exposition.

Google DeepMind, 2026.

L’« entrepreneurialisme » ou l’idéologie entrepreneuriale

La notion d’« entrepreneurialisme » nous apparaît comme pertinente pour étudier cette tendance. Il s’agit d’une idéologie qui envisage l’entrepreneuriat non plus comme une simple activité économique, mais comme une solution universelle aux maux de la société. Pour faire simple, il est bon d’entreprendre et tout le monde peut entreprendre ; souvenons-nous du propos d’Emmanuel Macron sur X :

Il est admis que les médias (spécialisés ou grand public) jouent un rôle central dans la construction des représentations. Les médias agissent comme des témoins et des acteurs de la culture d’un pays. Des travaux sociologiques, par exemple ceux d’Edward Herman et Noam Chomsky, rappellent que les médias orientent l’attention du public. Même s’ils ne dictent pas directement ce qu’il faut penser, ils définissent les thèmes qui doivent être considérés comme importants.

En ce qui concerne l’entrepreneuriat, le traitement médiatique est régulièrement critiqué pour son caractère uniforme, excessivement positif, voire héroïsé, qui met en scène des figures de réussite, souvent masculines et éloignées de la réalité quotidienne des entrepreneurs.

Façonner l’imaginaire collectif de l’entrepreneuriat

Partant de ce constat, nous avons mené une recherche afin d’avoir une vision globale de la façon dont la presse généraliste traite le sujet de l’entrepreneuriat sur un temps long. Deux grandes questions nous ont animés. Comment le discours sur l’entrepreneuriat a-t-il évolué au début du XXIᵉ siècle ? Et, de quelle manière les différents journaux, selon leur ligne éditoriale, façonnent-ils l’imaginaire collectif autour de la notion d’entrepreneuriat ?

Pour répondre à ces questions, nous avons étudié le traitement de l’entrepreneuriat dans les cinq principaux quotidiens généralistes nationaux français (le Monde, le Figaro, Libération, la Croix et l’Humanité) sur une période allant de 2001 à 2022. En analysant plus de 6 000 articles, qui comportaient, tous, le terme « entrepreneuriat », par des méthodes d’analyse textuelle, nos résultats permettent d’identifier une transformation majeure : le passage d’une représentation macro, centrée sur l’économie et la politique, à une représentation micro, orientée sur l’individu, son parcours et son vécu. Ce glissement témoigne d’une plus grande hétérogénéité dans le traitement de l’entrepreneuriat et contribue à une diffusion plus large de l’« entrepreneurialisme » dans la culture française.

Nos résultats révèlent aussi que le volume d’articles traitant de l’entrepreneuriat a progressivement augmenté, passant d’une centaine par an au début des années 2000 à un pic de plus de 500 articles en 2017, année électorale, avant de connaître une légère diminution. Les journaux marqués à droite ou au centre (le Figaro et le Monde) produisent la majorité des contenus sur le sujet.

Macro et microreprésentations

La macroreprésentation est prédominante dans les journaux de gauche (l’Humanité et Libération) et était majoritaire durant la première décennie d’observation (2001-2012). L’entrepreneuriat y est envisagé de façon globale, impersonnelle et institutionnelle comme un système. Il est traité sous l’angle de l’action publique, de la croissance économique, des mesures fiscales ou lié à l’emploi. Il se retrouve également dans le débat politique, notamment lors des différentes campagnes présidentielles. En outre, des réflexions sur l’idéologie entrepreneuriale, le capitalisme et le système économique lui sont associées.

La microreprésentation est davantage portée par un journal de droite comme le Figaro et a pris une ampleur croissante, devenant majoritaire sur la période la plus récente (2018-2022). Il s’agit d’un entrepreneuriat plus incarné, car il concerne les expériences concrètes des acteurs de l’entrepreneuriat. Cette représentation se retrouve fréquemment dans des articles traitant de l’enseignement supérieur ou de l’innovation technologique dans le monde des start-up. Elle va envisager les carrières des entrepreneurs sous forme biographique, souvent pour relater des success stories. L’entrepreneuriat y est abordé sous l’angle du parcours de vie, de la famille, des aspirations, mais aussi des lieux où se déroule l’entrepreneuriat. La microreprésentation humanise donc l’entrepreneur.

Dans la presse, un glissement clair de la représentation de l’entrepreneur

L’évolution temporelle des résultats montre un glissement clair. Au début des années 2000, la presse parlait d’entrepreneuriat principalement comme d’un levier de politique économique ou d’un sujet de débat idéologique. Progressivement, le discours s’est déplacé vers le récit et l’expérience individuelle. Nous assistons à une banalisation de la figure de l’entrepreneur, qui n’est plus seulement une statistique économique mais qui devient un personnage familier, dont on raconte les rêves, les échecs et l’environnement familial.

Nous constatons une diversité croissante des thèmes abordés. Par exemple, les journaux situés au centre, comme le Monde et la Croix, présentent le traitement le plus diversifié, naviguant entre les aspects économiques, sociaux et humains. À droite, le Figaro reste plus focalisé sur les aspects managériaux et biographiques. Tandis qu’à gauche, l’Humanité et Libération privilégient des angles politiques et sociétaux.

Ces résultats confirment que l’entrepreneuriat est désormais un fait social, irriguant les rubriques économie, politique, société ou éducation des journaux. En passant d’un discours abstrait sur les politiques gouvernementales à des récits sur les projets de vie, nous pensons que la presse contribue à la normalisation de l’idée selon laquelle l’entrepreneuriat est une option possible, voire souhaitable, pour tous.

Il est impossible de dire si l’on parle trop d’entrepreneuriat, mais nous pouvons affirmer que son traitement par la presse est plus hétérogène. C’est en ce sens que nous concluons à une montée de l’« entrepreneurialisme ».

The Conversation

Gaël Gueguen ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Parle-t-on trop d’entrepreneuriat ? Le cas de la presse française – https://theconversation.com/parle-t-on-trop-dentrepreneuriat-le-cas-de-la-presse-francaise-276643

Investir dans l’art… puis dans les artistes : les nouvelles collaborations des entreprises

Source: The Conversation – France (in French) – By Thomas Blonski, Professeur assistant en stratégie et entrepreneuriat, ICN Business School

Longtemps pensé comme un placement ou un outil d’image, l’art occupe désormais une place plus stratégique dans les entreprises. De la collection à la résidence, l’artiste devient progressivement un partenaire organisationnel à part entière. C’est une nouvelle économie collaborative qui se dessine de cette façon.


Au tournant des années 2000, de nombreuses entreprises occidentales se sont mises à acheter des œuvres d’art. Incitations fiscales, amélioration de l’image, diversification des actifs : l’« art comme investissement » semblait aller de soi. Vingt ans plus tard, une évolution plus discrète est à l’œuvre. Les entreprises n’investissent plus seulement dans des œuvres, mais aussi dans des artistes.

À partir d’une enquête fondée sur 23 entretiens menés auprès de dirigeants, d’artistes et d’intermédiaires (galeries, structures spécialisées), nous avons cherché à comprendre ce déplacement progressif : comment passe-t-on de l’achat d’une œuvre à l’organisation d’une résidence d’artiste, puis à des programmes de formation à la créativité ?

De l’œuvre au partenariat

Les lois sur le mécénat adoptées au début du XXIe siècle ont joué un rôle déclencheur. En France, il s’agit de la loi Aillagon de 2003, avec des équivalents au Royaume-Uni (2000), en Allemagne (2000), mais aussi en Italie (2000) et d’autres pays européens. Les avantages fiscaux ont incité des entreprises qui n’avaient aucun lien direct avec le monde de l’art à constituer des collections, soutenir des expositions ou financer des institutions.




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Dans ce cadre, l’investissement artistique est pensé selon une double logique. D’un côté, il s’agit d’un actif : certaines études montrent que l’art peut constituer un outil de diversification patrimoniale pour une entreprise, même si certains chercheurs, tels Mandel ainsi que Lindenberg et Oosterlinck, montrent que les rendements sont incertains et difficiles à anticiper. De l’autre, l’œuvre produit un effet symbolique, puisqu’elle renforce l’image de marque, signale un engagement culturel et installe l’entreprise dans un univers de prestige.

Mais très vite, un constat s’impose aux dirigeants interrogés : acheter une œuvre et l’accrocher dans un hall d’entrée ne suffit pas. « Le niveau zéro, c’est mettre une œuvre au mur, résume un intermédiaire. Si on le fait, autant aller plus loin. »

Une logique du « tant qu’à faire »

Ce « autant aller plus loin » est au cœur de la dynamique observée. Nous l’avons qualifiée de logique du « tant qu’à faire » (might as well). Puisque l’entreprise investit dans l’art, autant en exploiter toutes les potentialités de façon opportuniste.

Après son investissement initial dans le mécénat, l’entreprise découvre en effet qu’elle a désormais accès à un réseau : artistes, galeristes, commissaires d’exposition, collectionneurs. Les relations nouées autour de l’achat d’une œuvre ouvrent d’autres possibilités. Pourquoi ne pas créer un prix d’art contemporain ? Pourquoi ne pas organiser une résidence d’artiste au sein du siège social ?

Au-delà du patrimoine

C’est ainsi que se multiplient, y compris dans des secteurs éloignés du monde culturel, comme, par exemple, l’automobile, l’immobilier, ou encore les vins et spiritueux), des prix d’entreprise, des partenariats avec des institutions muséales ou des programmes de résidence.

L’objectif n’est plus seulement patrimonial. Il devient relationnel et symbolique : gagner en légitimité dans les « mondes de l’art », selon l’expression du sociologue Howard Becker, et renforcer la crédibilité culturelle de la marque.

L’art comme expérience organisationnelle

Un second déplacement s’opère ensuite. Au contact des artistes, les entreprises découvrent autre chose que des œuvres : des manières de travailler. Les résidences, initialement conçues comme des opérations d’image ou de mécénat, deviennent des espaces d’interaction entre artistes et salariés. Des ateliers sont organisés, des projets collaboratifs voient le jour. Les équipes sont confrontées à l’incertitude, à l’expérimentation, à des formes de création qui échappent aux routines managériales.

Certains dirigeants décrivent explicitement ce basculement. L’artiste n’est plus seulement celui qui produit une œuvre, mais celui qui peut transmettre une approche du travail, de la créativité ou de la résolution de problèmes.

À ce stade, de nouvelles formes d’intermédiation apparaissent. Aux galeries traditionnelles s’ajoutent des structures hybrides, par exemple Mona Lisa Factory ou Viarte, capables de traduire le langage artistique en objectifs organisationnels, comme la créativité, la cohésion d’équipe ou encore l’innovation. L’investissement initial dans l’art se transforme alors en investissement organisationnel dans l’artiste.

D’acheteur à acteur

Ce que révèle cette trajectoire consiste en un enchaînement de rationalités. Au départ, la logique est principalement financière : bénéficier d’un cadre fiscal favorable et, éventuellement, d’une valorisation patrimoniale. Très vite, une rationalité symbolique s’y ajoute, puisque l’art confère du prestige, de la distinction, une forme de capital symbolique. Enfin, une rationalité organisationnelle émerge : l’expérience esthétique est convertie en apprentissage collectif, en ressource managériale, en outil de transformation interne.

Ce processus n’est ni linéaire ni planifié d’emblée. Il est progressif et cumulatif. Chaque étape ouvre la voie à la suivante. Parce que l’entreprise a acheté une œuvre, elle a rencontré un artiste ; parce qu’elle a rencontré un artiste, elle a imaginé une résidence ; parce qu’elle a organisé une résidence, elle a envisagé un programme de formation.

Construire la réputation

Cette évolution n’est pas neutre pour les artistes. Recevoir un prix d’entreprise, mener une résidence ou intervenir dans un programme de formation constitue une ligne supplémentaire dans un curriculum vitae. Les entreprises deviennent ainsi des acteurs à part entière des trajectoires artistiques, aux côtés des galeries, des musées et des institutions publiques.

Elles participent à la construction de la réputation et à la circulation des artistes. Dans certains cas, les collaborations contractuelles avec des entreprises sont même perçues comme plus lisibles et plus sécurisées financièrement que certaines relations au sein du monde de l’art.

Moins qu’un aboutissement, l’« art comme investissement » apparaît comme un point d’entrée dans cet univers. Ce qui commence comme un achat d’actif se transforme, par ajustements successifs, en partenariat organisationnel.

Une nouvelle économie collaborative

Cette dynamique contribue à l’émergence d’une économie collaborative spécifique, reliant artistes, entreprises et intermédiaires spécialisés. Elle brouille les frontières traditionnelles entre mécénat, marché de l’art et management.

Reste une question ouverte : jusqu’où cette logique peut-elle aller ? À force d’intégrer l’artiste dans l’organisation, le risque d’une réduction de l’art à un simple outil managérial existe-t-il vraiment ? Ou, à l’inverse, ces collaborations contribuent-elles à réellement redéfinir les rapports entre création et entreprise ?

Loin de l’image d’une simple instrumentalisation, cette recherche montre que la relation entre entreprises et artistes est devenue plus dense, plus réflexive et plus structurante qu’elle ne l’était au début des années 2000. L’œuvre n’est plus seulement accrochée au mur. Elle ouvre la porte à une autre manière de penser l’organisation.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Investir dans l’art… puis dans les artistes : les nouvelles collaborations des entreprises – https://theconversation.com/investir-dans-lart-puis-dans-les-artistes-les-nouvelles-collaborations-des-entreprises-277303

Maladie à corps de Lewy : quelle est cette maladie neurocognitive fréquente, mais peu connue, qui a emporté Nathalie Baye ?

Source: The Conversation – in French – By Frédéric Blanc, Professeur de gériatrie et neurologue, chef du service de Gérontologie Mobile-Neuro-Psy-Recherche et du Centre Mémoire de Ressources et de Recherche (CMRR), chercheur au sein de l’équipe IMIS du laboratoire ICube, Université de Strasbourg, Université de Strasbourg

Les proches de l’actrice Nathalie Baye ont annoncé son décès samedi 18 avril. Âgée de 77 ans, elle était atteinte de la maladie à corps de Lewy. Moins connue que les maladies d’Alzheimer ou de Parkinson, cette maladie neurocognitive touche pourtant pas moins de 250 000 personnes en France.


Robin Williams, Monica Vitti, Catherine Laborde ou, récemment, Nathalie Baye : toutes ces personnalités ont été emportées par la maladie à corps de Lewy.

Cette maladie neurocognitive n’est généralement médiatisée que lorsqu’elle est responsable du décès d’une célébrité. Elle est pourtant fréquente, puisqu’en France, elle affecte environ 250 000 personnes, ce qui en fait la deuxième maladie neurodégénérative la plus répandue, derrière la maladie d’Alzheimer, et la place au même rang que la maladie de Parkinson. Dans le monde, on estime que la maladie à corps de Lewy touche plus de 10 millions de patients.

À quoi est-elle due ? Quels symptômes doivent alerter ? Comment est-elle prise en charge ? Voici ce qu’il faut en savoir.

Une maladie longtemps ignorée

La maladie à corps de Lewy doit son nom à la présence, dans les neurones des patients, d’inclusions baptisées « corps de Lewy », du nom du médecin d’origine allemande Friedrich Heinrich Lewy, qui en a pour la première fois mentionné l’existence en 1912.

Ce n’est toutefois qu’en 1976 que le premier cas clinique sera formellement décrit, tandis que les premiers critères cliniques internationaux n’ont été définis qu’en 1996.

Lors de ses stades les plus précoces (le stade « prodromique » ou « prodromal », auquel succède le stade « léger »), la maladie à corps de Lewy se caractérise par le dysfonctionnement de certaines parties du cerveau, comme l’Insula et les bulbes olfactifs. L’Insula est impliquée dans la cognition, les émotions, la conscience de soi, la douleur, le neurovégétatif, le goût, tandis que les bulbes olfactifs sont, comme leur nom l’indique, impliqués dans l’olfaction.

Ces dysfonctionnements sont dus à l’accumulation dans les neurones de la forme anormale d’une protéine appelée alpha-synucléine. Dans son état habituel, cette protéine adopte plutôt une conformation en hélice (appelée aussi « hélice alpha » ; il s’agit de la façon dont la protéine s’organise dans l’espace). Dans sa forme toxique, sa conformation change, et l’alpha-synucléine se replie plutôt en « mille-feuilles » (une conformation appelée « feuillet bêta »).

L’accumulation de ces alpha-synucléines « en mille-feuilles » aboutit à la création des corps de Lewy à l’intérieur des neurones, tout au long de la maladie.

Or, l’alpha-synucléine est importante pour le fonctionnement des neurones. C’est un élément clef de la régulation des vésicules synaptiques (des sortes de petites « bulles » sont remplies de messagers chimiques appelés « neurotransmetteurs », qui sont des hormones du cerveau sécrété par les neurones, telles que l’acétylcholine, la noradrénaline, la sérotonine ou la dopamine), de la transmission entre neurones, et la plasticité des synapses (la synapse est la zone de contact entre deux neurones).

L’accumulation de la forme toxique de l’alpha-synucléine perturbe le fonctionnement neuronal, car les neurones parviennent moins bien à secréter les vésicules synaptiques qui leur permettent de communiquer entre eux.

Cette phase (dite « neurofonctionnelle », car elle affecte les neurotransmetteurs) dure au moins 15 à 20 ans. Par la suite, la maladie à corps de Lewy entre dans un stade plus agressif : non seulement les neurones des malades continuent-ils à dysfonctionner, mais de plus, une partie d’entre eux commence à être détruite.

Soulignons que si dans la maladie de Parkinson des corps de Lewy sont aussi présents, ils sont différents de ceux la maladie à corps de Lewy par leur aspect, leur localisation dans le cerveau et la conformation de l’alpha-synucléine qu’ils contiennent.

Que sait-on des causes de la maladie à corps de Lewy et des facteurs de risques ?

Certains travaux suggèrent que la maladie à corps de Lewy pourrait avoir des origines environnementales.

Le contact chronique avec certaines substances toxiques, comme les phtalates ou la pollution atmosphérique (sous forme de particules ultra-fines), ainsi que certaines infections, pourraient favoriser les modifications de conformation de l’alpha-synucléine au cours du vieillissement, et déclencher la maladie à corps de Lewy, en particulier au niveau des bulbes olfactifs, qui sont les seules parties du cerveau en contact avec l’extérieur, au niveau du nez.

Parmi les facteurs de risque connus de la maladie figurent l’anxiété et la dépression. Souvent, on s’aperçoit que les patients ont souffert d’une dépression quelques années auparavant ; pour cette raison, on pense que cette pathologie constitue un mode d’entrée dans la maladie à corps de Lewy.

Les autres facteurs de risque identifiés sont l’hypertension artérielle, le diabète, le mauvais cholestérol, les accidents vasculaires cérébraux, les antécédents familiaux de maladie à corps de Lewy ou de maladie de Parkinson, ou encore des mutations dans certains gènes (notamment les gènes GBA ou ApoE4, qui ne sont toutefois pas à l’origine de la maladie).

Des symptômes nombreux

Catherine Laborde a beaucoup témoigné de sa maladie : elle était très gênée par ses difficultés de concentration, ainsi que par les fluctuations cognitives et de vigilance qu’elle subissait. Elle était également sujette à de grandes peurs, sans qu’elle ne puisse en expliquer la raison. Il s’agit là d’un tableau clinique très fréquent de la maladie à corps de Lewy.

Le symptôme principal de cette affection est l’existence de difficultés cognitives, lesquelles peuvent se traduire par une baisse de la concentration, une lenteur ainsi que des difficultés pour s’organiser (on parle de « syndrome sous-cortico-frontal »). À ces difficultés cognitives s’ajoutent différents symptômes dits « cardinaux » :

  1. Des fluctuations cognitives et de vigilance qui associent des moments de somnolence, de siestes longues, de regard fixe ou bien de difficultés à certains moments pour se concentrer (les difficultés cognitives et d’expression subies par Joe Biden lors du débat télévisé avec Donald Trump, qui a été à l’origine de son abandon de la course à la présidence des États-Unis, doivent nous interroger sur des fluctuations cognitives).

  2. Des troubles du comportement en sommeil paradoxal : la phase du sommeil dite « paradoxale » est la phase du sommeil des rêves ; normalement, durant cette phase, le corps est naturellement paralysé. Ce n’est pas le cas des patients atteints par la maladie à corps de Lewy : certains d’entre eux ont un sommeil agité, ils vivent nettement leurs rêves, se mettent à bouger, à crier, alors qu’ils sont en train de dormir, les yeux fermés.

  3. Des hallucinations visuelles : elles concernent 70 à 80 % des malades. Au stade prodromal (le stade précoce de la maladie), ces hallucinations consistent en de simples sensations de passage ou de présence. Ensuite, elles deviennent de véritables hallucinations : les patients voient des personnes, des animaux ou des scènes surgir devant leurs yeux.

  4. Le syndrome parkinsonien : celui-ci se traduit le plus souvent par un ralentissement physique ou une raideur d’une partie du corps. Contrairement à la maladie de Parkinson, la maladie à corps de Lewy n’est pas, ou très peu, associée à un tremblement de repos des mains.

Ces symptômes résultent des dysfonctionnements des neurones, et du manque de neurotransmetteurs qui en résulte : le manque d’acétylcholine favorise les difficultés cognitives, les manques de sérotonine et de noradrénaline favorisent la dépression, le manque de mélatonine favorise les troubles du sommeil, et le manque de dopamine favorise le ralentissement.

Il faut savoir qu’il est rare que les quatre symptômes cardinaux soient réunis chez une même personne, même si cela peut arriver : le plus souvent, les patients n’en présentent qu’un à deux.

En plus des symptômes cardinaux, de nombreux autres symptômes peuvent gêner les patients atteints de maladie à corps de Lewy. Ainsi, il est fréquent que les patients présentent des symptômes psychocomportementaux, comme une anxiété, une dépression, une apathie (démotivation) ou même parfois un délire. Le malade a aussi souvent des difficultés à exprimer ses émotions, ou bien à reconnaître les émotions des autres.

De nombreux patients ont aussi des symptômes neuro-végétatifs, comme un nez qui coule (rhinorrhée), une sécheresse, des difficultés urinaires ou une hypotension en se levant. Il existe aussi des symptômes neurosensoriels, tels que des difficultés pour sentir les odeurs, ou bien une gêne à la lumière.

Durant les stades les plus sévères de la maladie, les patients perdent les capacités à accomplir les activités de la vie quotidienne : s’habiller, manger, se laver, utiliser le téléphone, la télécommande de la télévision… Les malades marchent moins bien, perdent du poids, car ils ont, pour certains, des difficultés pour avaler.

Quand faut-il consulter ?

Les symptômes de la maladie à corps de Lewy sont très variables d’un patient à l’autre, ce qui explique qu’en dépit de sa fréquence, cette affection soit peu ou pas diagnostiquée. Elle est en effet volontiers confondue avec le vieillissement dit « normal », ou avec d’autres maladies, telles que la maladie d’Alzheimer, la maladie de Parkinson ou certaines maladies psychiatriques, comme la dépression ou la bipolarité.

Les patients consultent habituellement en raison de troubles cognitifs, comme une lenteur psychique ou des difficultés de concentration. Cependant, il convient aussi de consulter lorsque l’on développe une dépression après 60 ans sans raison évidente, ou si l’on présente des difficultés visuelles, alors que la consultation chez l’ophtalmologue est normale.

Autres motifs devant inciter à la consultation : le fait de se mettre à beaucoup dormir en journée, ou bien de commencer à avoir des cauchemars importants, à tel point qu’on va se débattre dans son lit.

Schéma présentant l’établissement du diagnostic de la maladie à corps de Lewy
Le diagnostic de la maladie à corps de Lewy.
Frederic Blanc, Fourni par l’auteur

En général, le diagnostic à partir des symptômes cliniques suffit. Toutefois, lorsque cela est nécessaire, des examens complémentaires peuvent être réalisés, comme une scintigraphie cérébrale (DAT-scan, destiné à mettre en évidence une baisse d’activité de la dopamine, reflet du syndrome parkinsonien), une scintigraphie cardiaque au MIBG, ou l’enregistrement du sommeil (qui pourra montrer une perte d’atonie en sommeil paradoxal – autrement dit, la perte de la paralysie normale pendant les rêves).

Plus récemment, il est devenu possible de détecter l’alpha-synucléine (constituant les corps de Lewy) dans le liquide céphalo-rachidien (qui baigne le cerveau et la moelle épinière) via un échantillon obtenu par ponction lombaire. La technique mise en œuvre, qui se nomme RT-QuIC synucléine, permet de détecter les corps de Lewy y compris avant la survenue des symptômes de la maladie.

Nous savons ainsi, grâce à l’étude suédoise Biofinder, que 8 % de la population à 70 ans en moyenne présente des corps de Lewy détectés par cette technique.

Les recherches se focalisent maintenant sur l’identification d’un biomarqueur équivalent qui fonctionnerait via une simple prise de sang.

Où en sont les traitements ?

Il n’existe pas encore de traitements permettant de lutter contre les dépôts de protéines que sont les corps de Lewy, ou de guérir de la maladie à corps de Lewy. En revanche, il existe des traitements symptomatiques qui améliorent la présence des neurotransmetteurs dans le cerveau.

À l’heure actuelle on pense que traiter les patients dès les stades prodromal à léger (les stades les plus précoces) a probablement un intérêt fort pour prévenir la destruction neuronale. En effet, lutter contre un dysfonctionnement des neurones peut sans doute empêcher qu’une partie desdits neurones ne s’éteignent.

À ce titre, il est probablement important de traiter au plus tôt la dépression et l’anxiété, qui sont à la fois des symptômes prodromaux et des facteurs de risque de maladie à corps de Lewy.

Par ailleurs, on sait que la prise en charge par des professionnels de santé (orthophoniste, neuropsychologue, psychologue, ergothérapeute, kinésithérapeute, psychomotricienne) en vue d’une remédiation cognitive ou physique est bénéfique aux patients.

L’association précoce de ces deux approches, humaine et médicamenteuse, permet d’optimiser leur qualité de vie des patients et donc celle de leurs proches. Nous avons la chance d’avoir en France une association de patients et d’aidants de la MCL dynamique : l’A2MCL. Elle contribue elle aussi à mieux accompagner les patients et leurs proches, grâce à la mise à disposition d’une écoute téléphonique, aux services de psychologues engagées, à la diffusion de conseils et aux partages d’expériences entre aidants.

En ce qui concerne les aspects curatifs, des essais thérapeutiques sont en cours en France et dans le monde pour tenter de mettre au point des traitements efficaces. Un médicament prometteur est le Neflamapimod, qui diminue l’inflammation du cerveau et favorisant les connexions des neurones à acétylcholine. Notre équipe teste aussi la stimulation magnétique transcrânienne guidée par un robot, avec pour but de favoriser la réactivation de l’Insula, touchée dès le stade prodromal. Nous sommes aussi en train d’évaluer l’efficacité d’un protocole de neuromodulation via la lumière, avec la fondation Clinatec.

Pour conclure, soulignons que la recherche visant à mieux comprendre et à mieux soigner la maladie à corps de Lewy est dynamique. Cependant, si elle est qualitativement excellente, quantitativement, elle est insuffisante : ces dernières années, on a dénombré 30 fois moins d’essais thérapeutiques portant sur la maladie à corps de Lewy que d’essais portant sur la maladie d’Alzheimer. Pourtant, si nous progressons collectivement dans la lutte contre cette pathologie, ce sera au grand bénéfice des patients, de leurs proches et de la société tout entière.


Pour aller plus loin

The Conversation

Frédéric Blanc est Professeur de Gériatrie à l’Université de Strasbourg, et Praticien Hospitalier, Gériatre et Neurologue aux Hôpitaux Universitaires de Strasbourg. Il est le président du comité scientifique de l’A2MCL qui est l’association de référence pour la maladie à corps de Lewy (MCL). Il est membre du comité opérationnel de la fondation Alzheimer et il est membre du comité opérationnel de E-DLB (qui rassemble l’ensemble des équipes de recherche sur la MCL).
Son équipe et lui-même ont reçu des financements du PHRC inter-régional, du PHRC national, de Vaincre Alzheimer, de la fondation Recherche Alzheimer, de France Alzheimer et de l’A2MCL.
Il a été coordonnateur pour la France de l’essai Delphia de Eisai pour la MCL. Il est coordonnateur pour la France de l’essai Neflamapimod de EIP Pharma.

ref. Maladie à corps de Lewy : quelle est cette maladie neurocognitive fréquente, mais peu connue, qui a emporté Nathalie Baye ? – https://theconversation.com/maladie-a-corps-de-lewy-quelle-est-cette-maladie-neurocognitive-frequente-mais-peu-connue-qui-a-emporte-nathalie-baye-248597

Personnes âgées : contre l’isolement et la « mort sociale », des politiques publiques à réinventer ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Dominique Argoud, Professeur des Universités en sociologie, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

Si la lutte contre l’isolement des personnes âgées est aujourd’hui affichée comme une priorité publique, sa mise en œuvre est complexe. Elle suppose de dépasser une appréciation trop binaire de situations, où l’insertion sociale se résumerait à une quantification de contacts, et de considérer des enjeux bien plus larges de précarité et d’aménagement du territoire. Explications.


« Lutter contre l’isolement » des personnes âgées est devenu un leitmotiv depuis la canicule de 2003 qui a provoqué une surmortalité chez les plus de 75 ans et rendu visible la vulnérabilité de cette population.

Selon le dernier « baromètre » de l’association des Petits Frères des Pauvres le nombre de personnes de 60 ans et plus isolées de leur entourage proche (famille et amis) était de l’ordre de deux millions en 2025. Et ce seraient aujourd’hui près de 750 000 personnes de 60 ans et plus en situation dite de « mort sociale », soit une augmentation de ce nombre de 150 % en l’espace de huit ans.

Les facteurs de risques menant à un grand isolement social sont connus : être sans famille proche, en perte d’autonomie, avoir des revenus faibles, ne pas avoir Internet. Si de nombreuses initiatives ont été engagées pour lutter contre cette situation et ses conséquences néfastes sur la santé publique et la cohésion sociale, les recherches montrent la complexité de ce défi. En quoi cela nécessite-t-il de penser des politiques transversales, au-delà des politiques du grand âge ?

Solitude choisie, isolement contraint

Une simple quantification des contacts sociaux ne nous renseigne en effet en rien sur la manière dont ils sont perçus par les principaux concernés, et il est aujourd’hui commun de distinguer isolement et solitude.

Certaines personnes ayant un faible nombre de liens sociaux et donc objectivement isolées n’éprouvent pas de sentiment de solitude alors que des personnes plutôt bien entourées peuvent se sentir seules.

Si l’entrée en établissement des personnes âgées est souvent considérée – notamment par les familles – comme un moyen de lutter contre leur isolement, les enquêtes qui s’intéressent à leur ressenti infirment une telle vision. Plus encore qu’à domicile, il apparaît que ce n’est pas le nombre de contacts qui prime, mais la qualité des relations sociales. La « qualité » traduit le fait d’être parvenu à maintenir ou à créer des relations permettant une forme de reconnaissance sociale.

Si l’être humain ne peut vivre sans liens, l’isolement peut donc être jugé préférable dans certaines circonstances pour ne pas dépendre d’un lien jugé dévalorisant ou oppressant. Or, avec l’avancée en âge, l’attachement au « chez soi », qui fournit un repère sécurisant, prend plus d’importance. Ce dernier offre la possibilité de continuer à garder la maîtrise de sa vie, malgré son éventuel inconfort ou son inadaptation liée à l’âge.

La crainte de se voir imposer des choix par son entourage, comme le recours non souhaité à des aides professionnelles ou une entrée en Ehpad, peut conduire à des stratégies d’isolement afin de mieux résister aux injonctions de son réseau relationnel.

Un rétrécissement des réseaux relationnels au fil de l’âge

La solitude a toujours fait partie de la vie humaine et a revêtu de multiples figures ambivalentes (l’ermite, le prisonnier, la veuve…). Dans la société contemporaine, la solitude existentielle est même perçue positivement car elle traduit la capacité de l’individu à se construire un espace à soi, indépendamment des autres.

L’isolement social, quant à lui, a longtemps été invisibilisé. Dans des sociétés valorisant un lien d’appartenance ancré dans des communautés familiales et locales, l’individu restait majoritairement entouré d’un réseau relationnel de proximité, même aux âges élevés. Dans le cas contraire, les institutions hospiciales étaient là pour suppléer les défaillances du tissu familial et social. Mais la nature du tissu social a toutefois considérablement évolué sous la pression des reconfigurations familiales et de la plus grande mobilité géographique.




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Si les personnes âgées ne sont pas les seules concernées aujourd’hui par la problématique de l’isolement, elles sont particulièrement touchées par la diminution de leurs réseaux relationnels. Ainsi, le départ en retraite marque une première inflexion du fait de la distanciation des liens avec les anciens collègues de travail. Cette perte peut être en partie compensée par un réinvestissement dans les relations de proximité et de voisinage.

Mais l’apparition de limitations fonctionnelles contribue ensuite à rétrécir l’espace social des interactions au gré des impossibilités progressives à utiliser les transports en commun ou sa voiture, à se déplacer à l’extérieur de son domicile même à pied, voire à communiquer du fait de l’apparition de déficiences sensorielles.

750.000 seniors en situation de « mort sociale » alerte l’association Les Petits Frères des Pauvres.

Enfin, le vieillissement se traduit par une raréfaction des opportunités de rencontres du fait du décès, bien sûr de ses ascendants, mais ensuite de sa fratrie, et plus globalement des réseaux amicaux ou familiaux collatéraux. De fait, sur la seule base du critère de l’isolement résidentiel et matrimonial, il apparaît bien que l’âge est un facteur prédictif d’un plus grand isolement.

La reconnaissance tardive d’un problème public

Il a fallu attendre la canicule de l’été 2003 pour qu’un lien soit établi entre mortalité et isolement social. La couverture médiatique de l’inhumation dans le cimetière de Thiais de corps non réclamés par les familles a alors créé une onde de choc dans l’opinion publique.

Le secteur associatif caritatif a profité de cette mise en lumière pour se mobiliser et faire valoir cette cause auprès des pouvoirs publics. Mais si l’on excepte la mise en place du registre des personnes vulnérables sur la commune, l’État a toutefois mis du temps avant de s’emparer réellement de la problématique. C’est seulement avec la loi d’adaptation de la société au vieillissement en 2015 que l’État a intégré la lutte contre l’isolement des personnes âgées dans sa politique, au nom de la prévention de la perte d’autonomie. Dans ce cadre, les pouvoirs publics ont soutenu l’association Monalisa pour favoriser les initiatives locales de lutte contre l’isolement des personnes âgées.




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Une deuxième crise d’ordre sanitaire a été l’occasion de remettre sur l’agenda public la question de l’isolement à partir du printemps 2020 : la pandémie liée au Covid-19. En définissant une stratégie de restriction de déplacements et d’isolement, le gouvernement a suscité de nombreuses critiques. Le bilan tiré de ce premier confinement s’est en effet avéré très négatif : non seulement il n’a pas empêché les multiples morts de personnes âgées, mais en plus il a eu des effets délétères sur les personnes âgées qui se sont retrouvées en situation de grand isolement avec des formes de décompensation particulièrement marquées en Ehpad.

Même si l’épisode de la crise sanitaire 2020 s’est déroulé dans des conditions très différentes de celle de 2003, dans les deux cas, l’isolement a constitué l’élément clé d’une prise de conscience collective. Le phénomène a été renforcé par l’élargissement de la population concernée qui n’est plus seulement constitué des seules personnes âgées. Les enquêtes mettent notamment en évidence la progression de l’isolement chez les jeunes et le mal-être qu’il génère.

L’isolement : un enjeu politique et social complexe

En ce début de vingtième siècle, la France n’est pas le seul pays à avoir pris conscience de l’accroissement de l’isolement et de la solitude. En 2018, le Royaume-Uni s’est doté d’un ministère de la solitude, tout comme le Japon en 2021. Ce dernier est confronté au phénomène des Kodokushi, c’est-à-dire au décès solitaire de personnes chez elles, qui n’ont pas d’entourage susceptible de s’inquiéter de leur disparition.




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La difficulté pour les pouvoirs publics est que la réponse à l’isolement nécessite une politique transversale relativement ambitieuse qui dépasse la seule politique « vieillesse ». Le premier enjeu repose sur le lien étroit existant entre solitude, isolement et précarité. Le fait de toucher les minima sociaux, de disposer de moins de 1000 euros de ressources mensuelles, comme le fait de résider dans un quartier relevant de la politique de la ville, sont autant de facteurs prédictifs d’isolement et de solitude. Et en sens inverse, le sentiment de « pouvoir compter sur les autres » dépend des ressources économiques et culturelles dont disposent les individus.

Le second enjeu réside dans l’aménagement des territoires. La distinction entre les zones rurales et les zones urbaines s’avère peu pertinente pour penser l’isolement social. En revanche, il existe des territoires qui créent des environnements peu propices aux liens sociaux, surtout si l’on est en situation de vulnérabilité.

La lutte contre l’isolement social ouvre donc la voie à un vaste chantier visant tout autant l’amélioration de l’habitat, l’urbanisme, la mobilité, l’accès aux commerces et loisirs de proximité… Tous ces éléments sont indispensables pour que les personnes âgées isolées puissent avoir une prise sur leur environnement.

The Conversation

Dominique Argoud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Personnes âgées : contre l’isolement et la « mort sociale », des politiques publiques à réinventer ? – https://theconversation.com/personnes-agees-contre-lisolement-et-la-mort-sociale-des-politiques-publiques-a-reinventer-279938

L’IA, les Lego et le rap : les nouvelles armes de l’Iran face à Trump et Nétanyahou

Source: The Conversation – France in French (3) – By Arnaud Mercier, Professeur en Information-Communication à l’Institut Français de presse (Université Paris-Panthéon-Assas), Université Paris-Panthéon-Assas

Sur cette image issue de l’une des nombreuses vidéos virales publiées sur les réseaux sociaux par des comptes liés à l’Iran, Donald Trump et Benyamin Nétanyahou signent un pacte avec Satan et Moloch.

Peu après le début de la guerre en Iran, de nombreuses vidéos générées par l’intelligence artificielle ont été publiées sur les réseaux sociaux par des comptes proches du régime de Téhéran. Tirées de l’univers Lego, associées à un texte rappé et montées comme des clips, elles ont un objectif bien précis : exposer avec sarcasme et de façon attractive la propagande du régime iranien, et décrédibiliser ses adversaires américains et israéliens. Analyse d’un outil de communication qui emprunte à de nombreux codes de la pop culture occidentale.


Dans toutes les guerres, les belligérants s’emploient, par des opérations de propagande, à valoriser leur camp et à dévaloriser l’adversaire, tout en cherchant à soutenir le moral de leur population et à entretenir sa mobilisation. Parfois, ces opérations de propagande se matérialisent par des discours et des images qui agissent surtout comme une contre-propagande, répondant aux arguments et aux imageries de l’adversaire afin d’en neutraliser les effets possibles, sur sa propre opinion ou sur l’opinion publique internationale.

À ce jeu, la République islamique d’Iran se montre très active et efficace. Elle appuie un petit réseau d’activistes qui publient en ligne de brèves vidéos générées par l’intelligence artificielle qui tournent en ridicule les administrations Trump et Nétanyahou à travers des animations de… figurines Lego. Comme nous l’avons déjà montré, l’IA devient un atout maître pour la contestation visuelle.

Un usage préexistant des Lego pour dénoncer la guerre

Reproduire des pièces de Lego par l’IA est relativement simple. Résultat : de nombreuses images utilisant ce ressort circulent sur Internet à des fins humoristiques ou critiques. L’association de l’univers Lego à la dénonciation de la guerre fait partie de ces usages.

Ainsi, la destruction de Gaza par les bombardements israéliens a donné lieu à la génération d’images de boîtes Lego, composées de morceaux fracassés censés représenter les ruines de Gaza, ces montages étant employés à la fois par des soutiens d’Israël pour humilier les Palestiniens ou par des défenseurs de ces derniers afin de protester contre l’action du gouvernement Nétanyahou.

De même, les sarcasmes visant l’ambition de Donald Trump de s’approprier le Groenland sont également passés par le recours à l’imagerie Lego, ce qui est d’autant plus ironique que l’entreprise est née au Danemark, lequel exerce sa tutelle sur ce territoire arctique.

Image générée par IA et publiée sur X début 2025 montrant la première ministre du Danemark, Mette Frederiksen, en train d’offrir le Groenland à Donald Trump… mais en Lego.
Compte X Piraten_Saar

Des vidéos Lego version rap pour gagner en viralité

La culture Internet est à la fois une culture mémétique et une culture mimétique. Mémétique, car les conditions du succès d’un message reposent en partie sur son ancrage culturel préalable et reconnaissable, à plus forte raison lorsqu’il s’agit de contenus à vocation humoristique ou sarcastique. La culture « LOL » (acronyme anglais pour « mort de rire ») est faite de clins d’œil, d’allusions, de télescopages entre actualité et références plus anciennes, et de fusions de références culturelles qui ne vont pas spontanément ensemble, voire qui détonnent.




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Le recours à des références déjà connues pour commenter l’actualité sur les réseaux socionumériques aide alors à gagner en visibilité, et accroche mieux l’œil dans une économie de l’attention toujours volatile. Reprendre à son compte des imageries existantes, qui circulent déjà selon une logique, décrite par Limor Shifman, de remake, de parodie, d’imitation (des mèmes, donc), accroît le potentiel de viralité. Les figurines Lego universellement connues comme jouets pour enfants, les Lego animés des films grand public (The Lego movie, en 2014, a été un succès au box-office mondial, les Lego comme ressource humoristique, sont autant de référents qui circulent déjà sur Internet et en font une ressource mémétique efficace.

S’y ajoute la culture mimétique qui fait que le succès initial inspire d’autres créateurs qui voient dans un mème et ses références une recette exploitable. On voit ce travail mimétique à l’œuvre dans la période récente, puisqu’à partir de la forte visibilité acquise par les premiers contenus iraniens Lego de contre-propagande, apparus fin mars, d’autres créateurs (anonymes et donc pas nécessairement iraniens) produisent aussi des vidéos en Lego pour dénoncer l’aventurisme militaire de Donald Trump et du premier ministre israélien. Elles se reconnaissent notamment par le fait que les figurines ne sont pas toujours animées, et par la représentation de Trump qui n’a pas exactement le même visage que dans les vidéos iraniennes.

Une chose est sûre, recourir à des figurines populaires très connues garantit une recevabilité de ce message auprès de gens qui peuvent être attirés par ces images, alors qu’ils auraient spontanément fui tout message de propagande iranienne classique.

En outre, la bande-son qui accompagne ces vidéos est toujours un rap, là encore généré par IA, aux paroles virulentes et humiliantes pour Donald Trump et son allié israélien, ce qui constitue un contre-discours bien en phase avec le phrasé brutal, peu élaboré et vulgaire de Donald Trump lui-même et s’approprie la pratique des punchlines du rap. De plus, le recours à des jouets permet de montrer la violence de la guerre en contournant les restrictions imposées à ces images par les réseaux sociaux.

Un outil bien pensé de contre-propagande

Deux groupes propagandistes iraniens signent leurs œuvres, mises en circulation depuis fin mars, à un rythme quotidien : Persiaboi & Explosive News. La BBC a interviewé un représentant du second groupe. Ce dernier admet avoir l’État iranien pour « client » et considère « honorable de travailler pour la patrie ». Il explique par ailleurs que son équipe chez Explosive Media compte moins de dix personnes et utilise des graphismes de type Lego « parce que c’est un langage universel ». Sur X, les comptes des médias d’État iraniens et russes les partagent régulièrement, ce qui permet d’atteindre des millions de vues.

Ce travail est très bien pensé puisqu’il colle à l’actualité, recyclant des images qui ont fait le tour des chaînes d’information du monde entier, soit pour mieux les mettre en valeur, soit pour les contester si elles desservent les intérêts de Téhéran. Cette contre-propagande répond en effet du tac au tac — souvent en quelques heures — à des discours tenus ou à des événements survenus. Il s’agit de tenter de tuer dans l’œuf une rhétorique américano-israélienne qui pourrait se répandre et convaincre les opinions publiques, en proposant un récit alternatif, une autre manière de voir les faits, d’interpréter la situation.

Dans les deux exemples qui suivent, on voit que l’image d’un avion américain Awacs bombardé sur une base saoudienne fait partie de l’imagerie Lego dans plusieurs vidéos. Elles recherchent un vrai réalisme dans la représentation des dégâts occasionnés à la carlingue.

Dans le même esprit, la propagande iranienne a mis en scène Mohammed Qalibaf, l’un des nouveaux hommes forts de la RII, durant son vol pour Islamabad afin d’y rencontrer J. D. Vance venu négocier une issue du conflit au nom de Donald Trump : des photos des enfants tués dans le bombardement de leur école à Minab le 28 février avaient été placées sur les sièges passagers de son avion, ainsi que des cartables ensanglantés et abîmés. Cette mise en scène macabre est reprise en début d’une vidéo Lego.

À gauche, des images partagées par le service de communication de Mohammed Qalibaf ; à droite, une scène d’une vidéo virale iranienne publiée peu après.

Le contre-récit le plus flagrant se trouve dans la vidéo réalisée par PersiaBoi publiée le 7 avril 2026 et intitulée « Uranium heist. Dead of night ». Avec ces images synthétiques, la vidéo prend le contre-pied du récit d’héroïsation de l’opération de récupération d’un aviateur américain échoué en terre ennemie.

Loin du succès bruyamment mis en scène par l’administration Trump, ce petit clip dénonce sur fond de rap une « failed operation, $600 million wasted » (opération échouée, 600 millions de dollars (500 millions d’euros) gâchés). L’opération aurait été, selon les auteurs de la vidéo, une tentative (manquée) de récupération de l’uranium enrichi iranien : « They said it was a rescue. But it was a heist, a uranium heist » : « Ils disent que c’était une opération de secours, mais c’était un braquage, un braquage d’uranium »).

Donald Trump, la cible principale de cette propagande en Lego

Dans toutes les propagandes de guerre, l’une des obsessions est de décrédibiliser ses ennemis et spécialement leur chef. Donald Trump est donc particulièrement ciblé. Au-delà des attaques visant ses défaillances en tant que chef de guerre — il est présenté comme étant immature, lâche et menteur —, la propagande iranienne recycle toute une série de critiques qui lui sont adressées depuis longtemps, notamment par ses adversaires politiques américains. Une telle approche est de nature à ravir ses nombreux détracteurs de par le monde, y compris certains de ceux qui sont pourtant hostiles au régime des mollahs.

Donald Trump est présenté comme un « loser » : il serait supposément en train de perdre la guerre, il éprouve donc une peur panique, matérialisée par des perles de sueur sur son visage et par un regard inquiet ou horrifié. Il serait donc encore prêt à reculer. C’est l’exploitation de la fameuse figure du TACO : Trump always Chickens Out (« Trump se dégonfle toujours ») que ses adversaires politiques américains lui collent en étiquette. Et, finalement, il serait défait, et on le montre en train de brûler ou d’agoniser aux urgences, avec du pétrole en perfusion.

Son manque de crédibilité est également dénoncé en convoquant la figure du clown :

… mais aussi celle du menteur compulsif, colporteur de fake news.

L’Iran, vengeur des enfants martyrs…

Ce travail de sape de la réputation de Donald Trump et de l’armée américaine — qui seraient en train de s’enliser en Iran — s’accompagne d’une tentative d’ennoblissement du régime des mollahs, qui se font les défenseurs des enfants martyrisés. On y retrouve les fillettes de l’école Minab, pulvérisée par un missile américain, mais également les références aux adolescentes prises dans les filets de Jeffrey Epstein et ses complices. La défense héroïque de l’Iran est ainsi exposée comme une façon de venger la mémoire de ces filles au destin tragique.

Une fois encore, les narratifs internes à la vie politique américaine sont recyclés par les Iraniens pour essayer de rallier à leur cause des opposants à Trump. C’est ainsi que sur plusieurs vidéos, des inscriptions mémorielles sont dessinées sur les missiles iraniens prêts à être lancés contre les forces américaines.

… et fédérateur des victimes de l’Amérique

Pour conclure sur l’incroyable richesse de références occidentales dont sont porteuses ces vingtaines de vidéos mises en ligne (et parfois censurées par les plates-formes), il faut aussi pointer la présence de références, mondialement connues, à des archétypes de l’anti-américanisme. Les Iraniens aspirent dans ces vidéos à rallier à leur cause tous ceux qui ont des griefs historiques à l’encontre des États-Unis d’Amérique. Une vidéo publiée début avril par Explosive News dresse un panorama historique des populations qui ont de bonnes raisons d’en vouloir à l’Amérique.

Sous le titre « one vengeance for all » sont mobilisées des figurines d’Indiens à plumes, d’esclaves africains enchaînés, d’une famille vietnamienne, de victimes japonaises de la bombe nucléaire, de prisonniers irakiens d’Abu Ghraib, d’enfants de Gaza, de fillettes de l’île d’Epstein. L’Iran serait leur bras vengeur, enclenchant une série de destructions spectaculaires : la Maison-Blanche est en ruines, les lettres de la colline d’Hollywood sont en feu, la statue de la Liberté s’effondre, le porte-avions Gerald Ford explose, le billet de 1 dollar se consume.

Le régime qui vient de massacrer au minimum 30 000 de ses citoyens pour avoir eu le malheur de revendiquer leur liberté a donc le toupet de se présenter en réparateur de ce qu’il évoque comme des injustices historiques.

Le recyclage de motifs antisémites

Pour achever ce tour d’horizon des principaux aspects de cette contre-propagande originale, il faut souligner la nature antisémite de plusieurs des représentations produites par un régime qui prône la disparition de l’État d’Israël. Ces vidéos pointent la responsabilité du premier ministre israélien dans le ralliement de Trump aux bombardements en Iran. Elles mobilisent à plusieurs reprises le cliché du Juif qui tire les ficelles, du Juif marionnettiste qui manipule le monde, directement inspiré lui-même par le diable. On retrouve cet imaginaire nauséabond dans l’histoire de l’iconographie antisémite slave (notamment serbe) ou nazie.

Trump et Nétanyahou agissent sous le contrôle du diable (dans sa représentation chrétienne classique, rouge et avec des cornes) et de Moloch, dans sa représentation juive originelle mais porteuse de signes judaïques qui en font un marqueur antisémite. Sachant que la Bible associe le culte de Moloch, pratiqué chez les Cananéens dans l’Antiquité, au sacrifice d’enfants.

Dans une des vidéos, ces figures diaboliques et repoussoirs finissent par être immolées grâce à l’action censément purificatrice de l’Iran. Pareille iconographie renoue, de plus, avec la phraséologie officielle du régime iranien qui qualifie systématiquement l’Amérique de « grand Satan » et Israël de « petit Satan ».

Ajoutons, pour conclure, que ces vidéos placent l’Iran du côté de la modernité et de la maîtrise de l’IA génératrice de contenus. Cette nation d’ingénieurs se donne à voir comme capable de produire ad libitum, et de façon hyper-réactive, des vidéos de contre-propagande face aux assauts armés et à la puissance de communication américano-israéliens.

The Conversation

Arnaud Mercier a reçu des financements de la Commission européenne.

ref. L’IA, les Lego et le rap : les nouvelles armes de l’Iran face à Trump et Nétanyahou – https://theconversation.com/lia-les-lego-et-le-rap-les-nouvelles-armes-de-liran-face-a-trump-et-netanyahou-280607

Bénin : que révèle la présidentielle du 12 avril sur l’évolution du système politique ?

Source: The Conversation – in French – By Narcisse Martial Yèdji, Sociologue politiste et enseignant-chercheur, University d’Abomey-Calavi de Bénin

L’élection présidentielle du 12 avril 2026 au Bénin a été remportée avec plus de 94 % des suffrages par Romuald Wadagni. Elle soulève de nombreuses interrogations sur les dynamiques actuelles du système politique béninois. Comment interpréter un tel score dans un contexte marqué par les réformes du système partisan et du cadre électoral ? Dans cet entretien avec The Conversation Africa, le sociologue politique Narcisse M. Yèdji apporte des éléments de réponse.


Comment interprétez-vous le score de 94 % obtenu par Romuald Wadagni lors de cette élection ?

L’élection présidentielle du 12 avril 2026 s’est soldée par la victoire du ticket de la majorité présidentielle porté par Romuald Wadagni, crédité de 94,27 % des suffrages, selon les résultats proclamés par la Commission électorale nationale autonome (CENA). Dans le contexte politique national actuel, ce score, exceptionnellement élevé, soulève plusieurs interrogations quant à sa signification.

D’entrée, il peut être interprété comme le signe d’une ultraconcentration des suffrages aux mains de la majorité présidentielle, reflétant statistiquement une très faible dispersion des voix entre les duos en présence : le tandem victorieux formé par Romuald Wadagni et Mariam Chabi Talata, et celui formé par Paul Hounkpè et Rock Judicaël Hounwanou. En règle générale, un tel scénario est typique des contextes électoraux où l’opposition, réduite à une existence formelle, ne dispose d’aucune chance réelle de victoire.

Mais, substantiellement, il est possible que l’écart abyssal observé renvoie à un soutien positif particulièrement robuste au duo déclaré vainqueur, ce qui peut donner l’impression d’un consensus massif en sa faveur.

À l’évidence, les récents réaménagements introduits dans le dispositif politico-électoral du pays (système partisan et code électoral), avec pour effet la consolidation du camp majoritaire et la restriction de l’offre électorale à deux tickets présidentiels concurrents, faiblement clivés sur le fond, rendaient déjà prévisible une telle victoire, mais certainement pas avec autant d’écart.

La comparaison avec la présidentielle de 2021 permet d’inscrire ce résultat dans une perspective plus large. Lors du scrutin de cette année-là, remporté par Patrice Talon avec 86 % des voix, la compétition était encore un peu plus ouverte, impliquant un nombre plus élevé de candidats : trois duos en tout.

La robustesse du score observé ce 12 avril peut être ainsi lue comme le reflet d’une concentration croissante des soutiens électoraux autour du pouvoir en place.

Cette lecture fait particulièrement écho dans le contexte actuel, où la refonte complète des règles de la compétition politique ne permet pas à l’électorat de disposer d’alternatives en nombre suffisant, susceptibles d’éveiller de façon crédible son intérêt.

Mais la prise en compte de cette considération permet en même temps de nuancer la thèse de la massification progressive des soutiens électoraux. Ainsi, ce qui pourrait correspondre à un effet d’adhésion peut, en réalité, n’être que la conséquence de cette refonte ayant conditionné, par la mécanique du parrainage, l’expression même de la compétition et de la dévolution du suffrage.

Sans privilégier l’un ou l’autre facteur, le résultat proclamé peut, en somme, s’analyser comme le produit combiné des préférences électorales et de la reconfiguration orientée du jeu politique.

Cependant, et si le véritable sens à donner à ce résultat ne se trouvait pas tant dans son caractère spectaculaire que dans le tour de force qu’a réussi le pouvoir en place en maîtrisant les conditions de sa succession ?

Le scrutin du 12 avril dernier s’inscrit en effet dans un climat global de défiance politique, visant notamment le régime sortant, et de fortes controverses autour de ses choix de développement. Dans ces conditions, il serait biaisé d’analyser le succès du ticket présidentiel –et non plus la performance écrasante réalisée – comme un effet de contingence. Le réalisme pousse plutôt à privilégier la piste d’un projet politique mûri de longue date et exécuté froidement par le pouvoir.




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Hypothétiquement, l’enjeu est double : d’une part, échapper à toute velléité de vengeance d’un successeur rancunier. Le siège de plus de 50 jours imposé au domicile de l’ancien président Thomas Boni Yayi par le pouvoir actuel, à la suite des législatives de 2019, vient à plusieurs égards conforter cette thèse.

D’autre part, pouvoir poursuivre les innombrables chantiers de réformes et de transformations économiques engagés, en limitant au maximum le risque d’adversité. En 2025, Patrice Talon avait d’ailleurs laissé entendre son souhait de passer le témoin à un successeur qui « ne déconstruira pas » les transformations engagées.

Dans cette perspective, le succès de Romuald Wadagni s’avère être l’aboutissement planifié d’un système politique conçu et façonné pour assurer sa propre continuité à la tête de l’État pour les années à venir, et qui s’est octroyé les moyens de sa reproduction.

Que révèle ce résultat sur l’actuel système politique béninois ?

Le résultat spectaculaire obtenu par la mouvance présidentielle invite à une analyse nuancée du système politique béninois. Pris isolément, un tel score ne suffit pas à caractériser la nature du système, même s’il représente un indicateur important des dynamiques politiques en cours.

Mais dans le prolongement des élections antérieures, ce score peut être appréhendé comme le produit d’une asymétrie large de la compétition politique elle-même : paysage partisan, pouvoir et contre-pouvoir, normes, processus et dispositifs électoraux strictement contrôlés par le camp majoritaire. En face, une opposition divisée, voire paralysée, à qui l’accès à la compétition est dénié.

La victoire de Romuald Wadagni apparaît ainsi, à plusieurs égards, comme un acte majeur d’engagement ferme du pays dans une ère de monisme politique assumé, c’est-à-dire, vers un système politique où la diversité des courants est extrêmement diluée. L’instauration par la Constitution de l’innovation controversée de la « trêve politique » qui proscrit durant les six premières années du septennat, toute activité à finalité compétitive et électorale vient créditer cette thèse de changement de paradigme politique. L’actuel tranche, pour ainsi dire, avec le modèle de démocratie consensuelle et multipartite qui, depuis la Conférence nationale de 1990, a influencé de façon pragmatique la conduite du pays.

Si ces dynamiques tendent à aplanir le paysage politique, polarisé autour d’un courant hyper-dominant, elles sont en revanche présentées par la mouvance comme utiles à la cohésion de l’État.

Quel sens donnez-vous au taux de participation et au comportement électoral des citoyens lors de ce scrutin ?

La comparaison avec les scrutins antérieurs met en évidence une tendance à la recomposition inégale de la participation électorale. Le taux de participation de 63,57 %, supérieur aux 50,17 % enregistrés en 2021 (taux contesté par la société civile qui avance un chiffre de 26,47 %), contraste avec les législatives récentes, caractérisées par des niveaux plus faibles : 27,12 % en 2019 ; 38,66 % en 2023 ; 36,74 % en 2026).

Ce contraste, caractérisé par une mobilisation électorale plus forte pour les présidentielles, sans pour autant traduire une diversification effective de l’offre politique, révèle une hiérarchisation des scrutins. L’élection du chef de l’État demeure ainsi, pour une part significative des populations, un moment politique central.

Cependant, cette mobilisation ne doit pas être interprétée comme un regain général d’intérêt politique. Inscrite dans une longue durée, la baisse du taux de participation depuis 2006 reflète une érosion progressive de l’engagement électoral. Le passage d’un minimum d’environ 75 % dans les années 2000 (74,85 % et 84,82 % respectivement pour le premier tour des présidentielles de 2006 et 2011) à moins de 65 % en 2026, révèle un affaiblissement constant de la participation, même lors du scrutin le plus mobilisateur.

Par ailleurs, le contraste entre un taux de participation plutôt élevé de 63,57 % et une offre électorale peu diversifiée suppose que les électeurs maintiennent, voire améliorent ponctuellement leur participation électorale, sans que ces ajustements correspondent nécessairement à une forte démocratisation ou à une intensification de la compétition politique. Autrement dit, la participation semble ne pas être conditionnée par la perception d’un pluralisme effectif dans le jeu électoral.

À terme, ces évolutions peuvent être considérées comme le produit d’une recomposition inégale du rapport des Béninois aux élections. Alors que le vote présidentiel conserve une part d’attractivité et suscite une mobilisation forte, la tendance de fond demeure marquée par une forme d’abstention progressive, voire de défiance.

Cette tendance peut manifestement être associée à une perception limitée de l’efficacité du processus de vote, une réduction de l’offre électorale, réappropriée, à défaut, comme une alternative politique. Il se peut, enfin, qu’elle soit un révélateur de la transformation des attentes sociales vis-à-vis de la représentation politique.

Quels sont les principaux défis qui attendent le nouveau président au début de son mandat ?

Plusieurs défis attendent le nouveau président dès l’entame de son mandat. Le premier tient sans doute à la question de la légitimité politique. En effet, une partie importante de l’opinion publique considère, à tort ou à raison, que son accession au pouvoir s’inscrit dans la continuité directe de celle de Patrice Talon. Pour une large majorité, Romuald Wadagni est considéré comme son successeur désigné.

Dès lors, l’élection de ce dernier s’apparente, pour une partie des Béninois, à un prolongement du « système Talon », plutôt qu’à l’expression d’une alternance véritable.




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Dans cette perspective, le nouveau chef de l’État apparaît non seulement comme l’héritier des acquis du régime précédent, mais également de ses passifs. Cette perception, qui semble alimenter chez certains des critiques à son encontre, pose avec acuité la question de sa capacité à incarner une autorité politique autonome.

Le défi central de son mandat consiste, de ce fait, à se démarquer de cet héritage politique qui divise, afin de construire une image de président indépendant dans ses orientations et décisions. Bien que Romuald Wadagni ait affirmé que son prédécesseur « s’effacera » en cas de victoire, des incertitudes subsistent quant à l’effectivité de ce distancement annoncé.

Sur le plan institutionnel, le nouveau président hérite en effet d’un exécutif congénitalement fragilisé par un Parlement entièrement redevable à Talon, et qui devra composer avec un Sénat capable de restreindre son influence. Mieux, en tant qu’ancien président, Patrice Talon siégera au Sénat, où il demeurera sans doute, pendant les prochaines années, l’une des figures les plus influentes du champ politique national.

Du premier défi, découle le second : celui de la restauration de la confiance entre la chose politique et les populations. Une frange croissante des citoyens, sans doute marquée par la défiance, a tendance à exprimer son désengagement à travers une attitude d’abstention croissante lors du vote.

Reconquérir cette partie de l’électorat suppose de poser des actes crédibles attestant d’une gouvernance renouvelée, distincte des pratiques antérieures. La légitimité des politiques publiques engagées par le nouveau président pourrait en dépendre étroitement.

Par-delà ces considérations, le défi le plus structurant reste vraisemblablement celui de la réconciliation nationale. Les dynamiques politiques récentes semblent avoir contribué à accentuer les clivages entre les Béninois. Dans ce contexte, le nouveau président devra œuvrer à poser des actes forts pour décrisper le climat socio-politique, et ainsi favoriser un élan de reconstruction du lien social, condition essentielle à la stabilité institutionnelle.

Dans cette optique, des mesures fortes sont attendues dès son investiture, notamment sur les enjeux à forte sensibilité sociale :

• Les enjeux sécuritaires, dans les zones frontalières du nord exposées à la menace terroriste ;

• Les enjeux économiques et sociaux, liés au coût de la vie, à l’amélioration du pouvoir d’achat, à l’insertion des jeunes et des diplômés, et à la réduction des inégalités salariales ;

• Les enjeux politiques et institutionnels, liés notamment à la situation des « prisonniers politiques », exilés et assimilés, à l’assouplissement de la pression fiscale, et au renforcement de la confiance dans les institutions politiques.

Dans le concert des profondes mutations politico-institutionnelles en cours, la capacité de Romuald Wadagni à répondre simultanément et efficacement à ces différentes attentes, conditionnera sans doute l’évolution de sa cote de légitimité, mais aussi la réussite globale de son septennat.

The Conversation

Narcisse Martial Yèdji does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Bénin : que révèle la présidentielle du 12 avril sur l’évolution du système politique ? – https://theconversation.com/benin-que-revele-la-presidentielle-du-12-avril-sur-levolution-du-systeme-politique-280826

Économie de l’attention : former des « consommateurs avertis », une priorité de l’éducation aux médias

Source: The Conversation – in French – By Divina Frau-Meigs, Professeur des sciences de l’information et de la communication, Auteurs historiques The Conversation France

Le procès qui vient de reconnaître aux États-Unis la responsabilité de YouTube et d’Instagram dans les troubles psychiques développés par une utilisatrice invite à interroger les objectifs de l’éducation aux médias. Si celle-ci vise à aiguiser l’esprit critique des jeunes citoyens, elle ne peut mener sa mission à bien sans éclairer les rouages commerciaux des plateformes.


Dans les cours d’Éducation aux Médias et à l’Information (EMI), l’accent est ostensiblement mis sur l’« esprit critique », c’est-à-dire la capacité à prendre du recul par rapport à l’information et à se faire une opinion fondée.

Mais qu’en est-il de la compétence à la « consommation avertie », c’est-à-dire de la capacité à réfléchir à sa consommation, ses choix, ses besoins et ses budgets en toute connaissance de cause, et de faire valoir ses droits ? Celle-ci passe beaucoup plus souvent au second rang. Elle figure pourtant dans le programme d’éducation à la citoyenneté numérique du Conseil de l’Europe.

Le procès historique gagné par une consommatrice des applications de Meta (Instagram et Facebook) et YouTube (filiale de Google au sein d’Alphabet) illustre pourtant sa puissance d’action. Le jury a tranché en faveur de la plaignante, considérant que ces plateformes lui avaient causé préjudice en raison de la conception du produit, dont le design et les fonctionnalités ont entraîné chez elle des troubles de santé mentale.

Meta et Google accusés d’avoir « fabriqué l’addiction » de jeunes : Un procès inédit à Los Angeles (TV5 Monde, février 2026).

C’est la première fois que l’addiction numérique est reconnue comme dépendance forte entraînant une conduite compulsive, sans prise de substances. Voilà qui donne des perspectives d’actions dans les classes. Comment retourner l’économie de l’attention contre ceux qui la manipulent et la monétisent ?

En EMI, la critique de l’économie de l’attention passe par une connaissance des stratégies des plateformes visant à capter et maintenir l’intérêt des usagers, afin que les messages des annonceurs laissent une empreinte forte et répétée dans leur esprit et les engagent à passer à l’achat. La compétence « consommation avertie » rappelle aux usagers qu’ils ne sont pas une simple audience mais des consommateurs et des citoyens à la fois.

Construire l’usager comme consommateur et citoyen, et non comme simple utilisateur, passe par la reconnaissance de ses capacités d’action autonome, c’est-à-dire de recours, et ses capacités d’action de groupe, c’est-à-dire de protestation, voire de conflit.

Définir la « consommation avertie »

Pour le consommateur américain, les moyens d’action sont clairs et balisés, car ils autorisent la saisie en justice tout comme la réclamation client auprès d’une entreprise récalcitrante. Ce qui n’est pas sans effets d’aubaine pour certains : K.G.M. pourrait recevoir 6 millions de dollars de Meta et YouTube à titre de dommages-intérêts compensatoires et punitifs.

Pour le consommateur européen, les moyens d’action sont moins balisés, même si les plateformes sont gérées par la direction générale des réseaux de communication, du contenu et des technologies (DG-Connect), qui entremêle les contenus et leurs transports. Le répertoire des actions contre les plateformes est en grande partie saisi par les États, ce qui tend à dé-saisir, voire à dé-responsabiliser, les consommateurs et, par contrecoup, les citoyens.

La réglementation mise en place par le Digital Services Act (DSA) (2024) oblige à la transparence algorithmique : les très grandes plateformes (plus de 45 millions d’utilisateurs actifs mensuels) doivent publier des rapports trimestriels détaillant leurs algorithmes de recommandation et leurs métriques d’amplification, ce qui expose leurs fonctionnalités sans toutefois les obliger à en changer.

Côté usagers, le DSA crée le statut de signaleurs de confiance – il s’agit d’organisations reconnues pour leur expertise dans la détection, l’identification et la notification de contenus illicites ou toxiques. La solution pour le consommateur citoyen est donc de repérer ces signaleurs, et de les saisir. En France, c’est le régulateur des médias, l’ARCOM, qui désigne ces instances pouvant se saisir à la place des usagers. Ainsi, il se trouve qu’Addictions France en fait partie, tout comme Indecosa CGT, pour la défense des consommateurs.

Questionner la figure de l’usager

Les plateformes cherchent à mettre l’utilisateur en condition physique et psychologique de recourir à l’écran. Cette relation établit un contrat de partage direct, souvent scellé par des « conditions générales d’utilisation » (CGU) illisibles, notamment par les mineurs, qui donnent aux plateformes un large contrôle des données cédées en échange d’un accès « gratuit ».

Aux États-Unis, ce contrat de partage a été testé en 1996 et encore en 2012, par des « web blackout ». Les acteurs de l’internet ont affiché un écran noir sur leurs pages d’accueil ou suspendu leurs services pour protester contre des projets de loi menaçant leur liberté de commerce. En 1996, ils ont ainsi obtenu l’immunité dans la section 230 du Communications Decency Act. En 2012, ils ont obtenu le retrait de la loi SOPA antipiratage qui visait à élargir les capacités d’application du droit d’auteur pour lutter contre sa violation en ligne.

Au nom de la liberté d’expression et de consommation en ligne, ils ont incité les usagers à faire des pétitions, à boycotter les acteurs qui ne suivaient pas le mouvement et à manifester dans la rue pour faire valoir leur soutien aux plateformes et obtenir ainsi le retrait des projets de loi. En Europe, ce répertoire d’actions a été bien moins utilisé.

Mais les conditions d’usage se sont dégradées et avec elles le statut des usagers, devenus des ouvriers cachés, qui travaillent par leur temps d’attention à enrichir les plateformes. Les likes se transforment en espèces sonnantes et trébuchantes en optimisant le référencement et le placement de produit ; la création de contenus est assimilable à une forme de rédaction gratuite, ce qui va à l’encontre du droit du travail, notamment quand il s’agit de mineurs.

Visibiliser le rôle des annonceurs et des actionnaires

En EMI, il s’agit aussi de montrer le dessous des cartes. Les annonceurs et les actionnaires sont deux acteurs invisibles mais cruciaux de l’économie de l’attention. Principal mode de paiement des médias en système commercial concurrentiel, l’intégration publicitaire dicte les fonctionnalités de l’attention, comme les algorithmes de recommandation, les notifications push, le design « infinite scroll », les formats viraux, les titres « click-bait ».

C’est quoi l’économie de l’attention ? (Décodage – Info ou Mytho ? 2022)

L’économie de l’attention se fonde sur ce flux continu qui est propice à l’addiction. La vente d’espaces publicitaires permet de financer le web « gratuit » ce qui passe par des fonctionnalités de ciblage comportemental, d’achat et de partage de données, etc. Le prix de ces unités publicitaires dépend de la capacité de la plateforme à garantir une exposition prolongée (temps de visionnage, taux d’engagement).

L’usager doit être informé des montants faramineux engagés, du duopole des deux régies publicitaires de Meta et Google, rejointes récemment par Amazon, ce qui oblige tous les autres acteurs du net à passer par leurs fourches caudines, y compris les médias audiovisuels et la presse.

La publicité est aussi un secteur en concentration croissante, avec 5 à 6 agences médias en contrôle du secteur, qu’elles se sont accordées pour réguler entre elles, notamment pour ce qui est de la vente d’espaces en ligne. Leur système est complexe et opaque et rend la chaîne de valeur (créée ou détruite) difficile à traiter pour les usagers, y compris les créateurs de contenu, rémunérés au clic.

A cela s’ajoute le rôle des actionnaires de ces plateformes, dont la plupart sont entrées en bourse entre 2004 (Google) et 2012 (Facebook). Sans oublier que leurs fondateurs restent en contrôle du capital comme des actions. Ces acteurs que sont les agences et les actionnaires ont contribué à rompre le contrat de partage avec l’usager de base. Cette rupture s’est révélée au grand public avec leur volte-face et leur ralliement aux politiques ultra-libérales de Donald Trump en 2025. Elle révèle le fossé creusé entre les élites de la Tech et la base progressiste de leurs usagers croyant en un progrès social porté par les réseaux numériques.

Responsabiliser les plateformes

Les fonctionnalités du design ne sont pas une fatalité. C’est ce que démontrent les milliers de poursuites engagées par des jeunes, à titre individuel, mais aussi, à titre collectif, par des districts scolaires et des procureurs généraux d’État (devant le tribunal fédéral de première instance du district nord de la Californie, par exemple).

Elles vont se heurter à la résistance des plateformes, qui font appel systématiquement, arguant de la difficulté à mesurer et démontrer juridiquement l’impact individuel de l’addiction numérique, sans consensus scientifique massif. Mais elles signalent une ère nouvelle pour les usagers. Outre le recours au pénal (pour vice de conception de produit ou fonctionnalités addictives), la doctrine du « duty of care » (obligation de soin) évolue. Elle ouvre la porte à des initiatives de design éthique des fonctionnalités, comme l’arrêt des likes, les limites de temps d’écran, les notifications de pause, qui visent à redonner du contrôle aux utilisateurs.

Ces affaires impliquent la nécessité d’une coopération internationale pour harmoniser les standards des fonctionnalités, mais aussi l’âge de la majorité numérique. Entre les États-Unis et l’Europe, il y a deux années de hiatus en général, ce qui bénéficie aux plateformes américaines. La loi COPPA (Children’s Online Privacy Protection Act) entrée en vigueur dès 1998 et révisée en 2013 puis en 2025 la fixe à 13 ans aux États-Unis alors qu’en France, par exemple, elle est à 15 ans.

Ces affaires signalent la possibilité d’actions de classe internationales, surtout depuis la Directive relative aux actions représentatives (2020), qui relève d’un « new deal » pour les consommateurs, notamment en matière de pratiques commerciales déloyales et de clauses abusives. Les consommateurs européens pourraient joindre leurs forces aux Américains, et pousser au changement des fonctionnalités des écrans.

L’affaire K.G.M. remet en perspective l’interdiction des smartphones dans les écoles, préconisée par plusieurs pays dans le monde. Le ban laisse les praticiens de l’EMI dubitatifs, car inapplicable si tous les accessoires juridiques, techniques et éducatifs qui vont avec ne sont pas mis en place. La reconnaissance de la responsabilité des plateformes pour conception de produits à finalités addictives est plus prometteuse… si tant est que les consommateurs s’en saisissent, avec ou sans l’appui des États.

C’est en effet le design des applications de médias sociaux qui doit changer, pour les mineurs comme pour les adultes. En matière de résilience, l’efficacité de l’interdiction des smartphones comme celle du bouclier démocratique dépendra de cette mise en œuvre de la compétence « consommation avertie », par le biais de l’EMI, dès le plus jeune âge.

The Conversation

Divina Frau-Meigs ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Économie de l’attention : former des « consommateurs avertis », une priorité de l’éducation aux médias – https://theconversation.com/economie-de-lattention-former-des-consommateurs-avertis-une-priorite-de-leducation-aux-medias-279775

Qui détient les clés de la réindustrialisation en France ?

Source: The Conversation – in French – By Antoine Achard, Docteur en Sciences Economiques, Université de Bordeaux

Local ou central, déconcentration ou décentralisation ? La France continue de balancer entre ses choix dans sa politique de réindustrialisation. Le gouvernement a décidé de renforcer le rôle des préfets dans ce domaine. La réussite passe par une meilleure coopération où la Région tracerait la route et le préfet dégagerait le passage.


Depuis des années, médias, scientifiques, industriels, politiques nous adressent le message suivant : la réindustrialisation est devenue un objectif central pour la France et l’Europe.

Derrière cette notion, on trouve une promesse : créer des emplois pérennes, relocaliser certaines productions jugées stratégiques pour notre économie, booster la transition énergétique.

Une question demeure : qui pilote ce chantier de définition de la politique industrielle et de son application ?

L’État, au niveau national, les Régions, chefs de file sur les questions de développement économique depuis la dernière réforme territoriale, les Directions déconcentrées de l’État au premier rang desquels les DREETS ou encore les préfets ?

Avant de poursuivre, rappelons que la décentralisation confie des compétences à des collectivités territoriales élues (Régions, Départements…), tandis que la déconcentration délègue le pouvoir de l’État à ses propres représentants locaux (préfets, directions déconcentrées…).

Une vieille histoire française

En France, l’industrie a toujours été une affaire d’État. Colbert, considéré comme le père des politiques industrielles, au XVIIe siècle, puisqu’il est le premier à intervenir de façon systématique et structurée dans l’économie et l’industrie. Il soutenait notamment une politique de manufactures nationales fortes ancrées sur les territoires.

Après la Seconde Guerre mondiale, les politiques de planifications et de nationalisations ont suivi la même logique : une impulsion nationale, apothéose du dirigisme centralisateur, mais une mise en œuvre effective sur le terrain. Il est certain que le poids de cette histoire compte : elle explique pourquoi la politique industrielle française se joue toujours dans un dialogue complexe entre Paris et les territoires.




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Les Régions : des stratèges de proximité ?

Depuis les lois Deferre qui signent l’acte I de la décentralisation en 1982, les Régions ont gagné du poids au fur et à mesure des décennies dans la conception et l’application de politiques de développement économique. Elles sont aujourd’hui légitimes dans les textes, moins dans le budget, et accompagnent des projets industriels, soutiennent l’innovation, des PME aux ETI. Elles sont également devenues les principales responsables de la gestion des Fonds Européens Structurels et d’Investissements (les FESI : FEDER, FEADER…). Tout cela les a rapprochées des entreprises et leur a permis de se bâtir un vrai savoir faire et expertise.

Les politiques régionales sont évidemment très diverses, de même que leur manière d’intervenir. Mais, lors de mes recherches en Nouvelle-Aquitaine, j’ai pu observer que leur rôle ne se limite pas seulement à distribuer des subventions. Elles définissent des trajectoires, structurent des filières, cherchent à créer des « champions régionaux » (voire le chapitre 5). Leur force réside dans la connaissance des spécificités locales, acquise en tissant des liens étroits et pérennes avec les acteurs locaux. Leur faiblesse réside probablement dans leur manque de moyens d’intervention tant financiers qu’humains.

L’éternel retour de l’État, la revanche des préfets ?

Depuis plusieurs années, l’État revient dans le jeu des politiques économiques et industrielles. Ce retour a été marqué par le lancement du programme Territoires d’Industrie intronisé par Édouard Philippe en 2018. Ce programme a été relancé en 2023 et modifié à la suite des remontées de critiques sur sa version et 1 (Cour des Comptes, Régions de France, Intercommunalités de France). Il a également été doté d’un fonds d’intervention spécifiques (Fonds Vert pour Territoire d’Industrie) et doublé de déclinaisons de programmes nationaux au niveau régional, comme le désormais incontournable France 2030, lancé en 2023. Ce dernier connait une version régionalisée.

En parallèle, l’État territorial a repris de la vigueur au fil des ans pour administrer ces grands programmes, via les DREETS/DDEETS, l’ANCT, les préfectures et sous-préfectures. Souvent, et les acteurs locaux en témoignent, ces grands programmes sont gérés de manière collaborative avec les collectivités, au premier rang desquelles les Régions. Toutefois, ces dernières sont souvent assignées à un rôle consultatif. Ce faisant, les DREETS sont redevenues incontournables malgré des moyens humains limités par rapport aux Régions.

Le point positif c’est que cela crée un canal complémentaire, parfois concurrent, pour le soutien aux entreprises. De l’autre côté en revanche cela ne facilite pas la lisibilité, et bien souvent les entreprises et citoyens se demandent « mais qui fait quoi ? »

Des textes passés inaperçus ou presque

A l’été 2025, plusieurs textes officiels, qui ont failli passer inaperçus tant l’actualité politique ne manque pas de rebondissements, décret n° 2025-479, décret n° 2025-480 et décret n° 2025-481, ont renforcé les prérogatives des préfets. Le préfet de région devient le véritable pilote de l’action territoriale de l’État, avec autorité sur les directions régionales. Le préfet de département, lui, est chargé de la mise en œuvre opérationnelle et du suivi des projets industriels locaux.

Comme le résume Maire Info, c’est une « montée en puissance » : les préfets disposent désormais d’un rôle d’arbitre entre les services, d’une capacité renforcée de pilotage interministériel, et d’un mandat clair vis-à-vis des entreprises. Ce changement d’équilibre traduit moins une recentralisation qu’une déconcentration accrue. L’État assume donc dès lors de déléguer davantage à ses représentants locaux.

Ce mouvement important a été précisé par une circulaire du premier ministre du 5 septembre 2025, qui redéfinit l’action territoriale de l’État. Elle conforte le préfet de département comme « échelon de référence », élargit son pouvoir de dérogation et lui confie un rôle de délégué territorial pour de nombreux opérateurs publics (ADEME, ANRU, FranceAgriMer, OFB, ANS, etc.). Il est aussi associé aux nominations et à la définition des objectifs des chefs de service, et devient le seul porte-parole de l’État dans le département. Autrement dit, il ne s’agit plus seulement de coordonner, mais bien d’incarner l’État territorial dans toutes ses dimensions en posant face aux collectivités des acteurs aux prérogatives renforcées.

Ce mouvement ne concerne pas uniquement la coordination administrative. Il touche également des agences opérationnelles comme l’ADEME. Un avant-projet de loi, dont Le Monde a publié des extraits en avril 2026, prévoit l’intégration des délégations régionales de l’agence au sein des DREAL, placées sous l’autorité du préfet. Une réforme qui inquiète les syndicats et certains administrateurs, qui y voient un risque de perte d’autonomie et d’expertise — précisément ce qui fait la valeur opérationnelle de ces structures sur le terrain. (https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/04/07/les-salaries-de-l-ademe-craignent-le-demantelement-de-leur-agence-par-l-etat_6677917_3244.html)

Entre chevauchements et coopérations

Pour un dirigeant, un porteur de projets, même parfois une collectivité, cette double présence peut prêter à confusion et renforcer le flou autour des compétences et attributions. Qui doit-on aller voir lorsque l’on porte un projet de développement, d’innovation, etc. ? La Région, qui définit une stratégie de long terme et dispose de financements propres et européens ? Ou le préfet, capable de débloquer rapidement une autorisation, de coordonner plusieurs services et qui dispose désormais indirectement de fonds d’intervention ?

France 5 – 2024.

Dans le meilleur des cas, les deux se complètent. La Région trace la route, le préfet dégage le passage. Mais si la coopération n’est pas claire, le risque est réel : duplication des dispositifs, perte de lisibilité pour les entreprises, dilution des responsabilités. Et il y a un risque certain de se retrouver à des réunions multiacteurs très difficiles à suivre pour des entreprises qui souhaitent avant tout avoir des règles du jeu simples.

Donner du sens à la réindustrialisation

La réindustrialisation aujourd’hui n’est pas seulement un mot d’ordre. Elle demande de la cohérence dans les politiques qui sont pensées, présentées et appliquées : entre les ambitions nationales, les stratégies régionales et les besoins locaux.

Si les Régions doivent rester les stratèges de long terme, articulant économie, emploi et aménagement du territoire. Les préfets, eux, pourraient jouer le rôle de facilitateurs, garants d’une administration réactive. En revanche, si leur autorité commence à prévaloir, cela peut rebattre les cartes sur l’articulation et le déploiement des politiques économiques et industrielles.

Pour conclure, c’est une articulation, et non l’action isolée de l’un ou de l’autre, qui donnera du sens aux politiques industrielles et donc à la réindustrialisation. L’histoire française le montre : l’État seul ne suffit pas, les territoires seuls non plus. C’est seulement ensemble qu’ils peuvent réussir.

The Conversation

Antoine Achard est membre du laboratoire de Géographie de l’Université de Poitiers Ruralités

ref. Qui détient les clés de la réindustrialisation en France ? – https://theconversation.com/qui-detient-les-cles-de-la-reindustrialisation-en-france-280231

A Disneyland Paris, la géologie du Grand Nord mise en scène dans l’extension consacrée à la « Reine des Neiges »

Source: The Conversation – France in French (2) – By Elodie Pourret-Saillet, Enseignante-chercheuse en géologie structurale, UniLaSalle

Le nouveau « monde » du parc, avec ses montagnes en arrière-plan. Elodie Pourret-Saillet, Fourni par l’auteur

Le dimanche 29 mars a eu lieu l’inauguration en grande pompe du nouvel espace World of Frozen, inspiré de la franchise de films d’animation éponyme, dans le parc secondaire de Disneyland Paris rebaptisé pour l’occasion Disney Adventure World. Mais derrière cette extension historique du parc parisien, dans laquelle a été recréé un fjord et une « Montagne du Nord » de 36 mètres de haut, ce sont les objets géologiques emblématiques de l’environnement scandinave et alpin qui sont mis en avant et ainsi rendus visibles pour le grand public.


Rappelez-vous le film La Reine des Neige, dans lequel après avoir révélé ses pouvoirs, le personnage principal, Elsa, se réfugie dans un palais de glace qu’elle bâtit au creux de la Montagne du Nord. C’est cette Montagne du Nord, plus vraie que nature et culminant à 36 mètres de haut, qui a été recréée en surplomb du « Monde de la Reine des Neiges ». Si cet élément de décor n’a bien sûr rien de naturel dans sa fabrication, il reprend l’ensemble des formes et des types de roches présents dans la représentation imaginaire de l’environnement nordique et alpin.

Ainsi, le premier élément visible pour le visiteur qui découvre le World of Frozen est cette montagne sous la forme d’un pic pyramidal presque parfait. Cette représentation du pic montagneux « idéal » est directement inspirée du sommet du Cervin dans les Alpes Suisses (ou Matterhorn en allemand).

L’univers de la Reine des Neiges, la nuit.
Elodie Pourret-Saillet, Fourni par l’auteur

Le Cervin est une montagne devenue emblématique depuis les débuts de l’alpinisme et sa première ascension en 1865. La forme pyramidale du Cervin est issue de la combinaison entre l’érosion différentielle, c’est-à-dire l’érosion qui affecte différemment les roches en fonction de leur résistance relative, et la structure tectonique même des Alpes. Le Cervin est situé au centre de la chaîne alpine au cœur d’une large nappe de charriage, c’est-à-dire un ensemble géologique qui a subi un large déplacement latéral : la nappe de la Dent Blanche. Les roches qui composent le Cervin sont essentiellement des gneiss et des granites dans sa partie basale – des roches très dures – tandis que sa petite partie sommitale est constituée de paragneiss et de schistes bien plus facilement érodés. Les gneiss et granites très durs qui composent sa base ont permis l’émergence d’arêtes très nettes, qui ont amenés à cette forme pyramidale aujourd’hui caractéristique et reconnaissable entre toutes.

Le Cervin, vu depuis le village de Zermatt.
Wikimedia, Marcel Wiesweg, CC BY-SA

Volcan éteint et légende arthurienne

Une fois passé ce premier sommet emblématique, le regard du visiteur se déplace vers un relief qui s’adoucit : une succession de collines et de plateaux dont la base est clairement inspirée par les orgues basaltiques.

Ce paysage de collines douces et de pentes herbeuses qui surplombent un alignement basaltique et des habitations typiques est comparable au relief volcanique d’Arthur’s Seat à Édimbourg, en Écosse. Au bout du Royal Mile et jouxtant le palais de Holyrood, le relief d’un ancien volcan marque le paysage écossais. Cet ancien relief volcanique présente à sa base des orges basaltiques typiques, issus du refroidissement rapide des coulées volcaniques, et des sommets herbeux adoucis.




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Moins connu en France que le Cervin, Arthur’s Seat (ou Trône d’Arthur en traduction littérale) n’en est pas moins emblématique, faisant directement référence à la légende arthurienne.

A la différence du Cervin, à composition essentiellement gneissique et granitique, Arthur’s Seat est donc de composition volcanique basaltique. C’est dans cette juxtaposition entre un soubassement volcanique, sur lequel s’adosse un village typique, et un sommet pyramidal que vient s’ancrer la reconstitution des reliefs emblématiques du land. Dans la nature, il serait peu probable de retrouver un sommet gneissique surplombant directement une coulée volcanique. En revanche, la juxtaposition de sommets mythiques par leur forme fonctionne, car elle fait appel à notre imaginaire tout en s’appuyant sur des images bien ancrées dans les représentations partagées de la montagne et des paysages nordiques.

Le paysage d’Arthur’s Seat, à Édimbourg, en Ecosse.
Wikimedia, Kim Traynor, CC BY-SA

Le fjord, vallée mythique de Scandinavie

L’ensemble du nouvel espace World of Frozen, qui s’étend au pied de la Montagne du Nord s’articule autour d’un fjord recréé de toutes pièces, offrant aux visiteurs un nouveau lieu de spectacle.

Le fjord est une figure géomorphologique majeure des côtes scandinaves, issue de la combinaison complexe entre l’érosion glaciaire et la remise en eau des vallées. C’est une avancée de la mer à l’intérieur des terres, entourée de reliefs escarpés façonnés par l’érosion glaciaire.

Lors de la dernière glaciation, la calotte glaciaire descendait très au sud depuis les pôles. Les glaciers creusent alors, partout en Europe de l’Ouest, les typiques vallées glaciaires en U ou vallées en auges, caractérisées par de grandes parois abruptes et un fond plat. Ces vallées sont également très profondes en raison de la baisse simultanée du niveau des mers et des océans, qui crée un déséquilibre : les fleuves et les glaciers doivent creuser davantage pour retrouver le niveau de base des mers, dont l’eau est alors retenue sur les calottes polaires.

Lorsque la dernière glaciation prend fin il y a environ 10 000 ans, les glaciers fondent partout en Europe. L’eau, désormais sous forme liquide, entraîne une remontée du niveau des mers et des océans. Survient alors la mise en eau des vallées glaciaires abandonnées qui deviennent des fjords en Scandinavie. Mais si les fjords sont essentiellement présents sur les côtes de la Norvège et de l’Islande, ils existent aussi bien plus près de nous en France, on les appelle abers en Bretagne et calanques en Provence.

Les trolls, ou le folklore de l’érosion

Les trolls sont présents partout dans le Monde de la Reine des Neiges : dans l’attraction Frozen Ever After bien sûr, mais aussi sous forme de personnage dans le land et même disponibles à l’achat sous forme de figurines interactives à ramener chez soi. Dans La Reine des Neiges, les trolls sont des créatures rondes, trapues, qui se confondent volontiers avec des rochers. Ce n’est pas une invention fortuite des scénaristes, mais le reflet fidèle d’une croyance très ancienne du folklore scandinave, elle-même enracinée dans l’observation des paysages de granite érodé de Norvège, de Suède et du Danemark.

Le Trolltunga, toponyme norvégien signifiant « la langue du troll », est une proéminence de falaise dans le sud-ouest de la Norvège.
Wikimedia, Steinar Talmoen, CC BY-SA

La légende veut que les trolls, surpris par la lumière du soleil, soient transformés en pierre. C’est pourquoi, partout en Norvège, des formations rocheuses arrondies évoquent leurs silhouettes : une main, un dos, un gros nez. Pour les populations nordiques, ces blocs de granite aux formes anthropomorphes n’étaient pas le fruit du hasard géologique, ils étaient les restes pétrifiés de créatures nocturnes trop lentes à regagner leurs cavernes.

La réalité géologique de ces formes est tout aussi remarquable que le mythe. Les granites, roches magmatiques intrusives formées en profondeur par cristallisation lente d’un magma, présentent des fractures naturelles qui les découpent en blocs lors de leur mise en place. L’altération, sous l’action du gel, de l’eau, de la végétation et des glaciers, attaque préférentiellement les angles et les arêtes. C’est le phénomène d’érosion en boule : les coins disparaissent les premiers, et le bloc cubique se transforme progressivement en boule. On parle alors de boules de granite, ou parfois de chaos granitiques lorsqu’elles s’accumulent en amas spectaculaires.

La géologie nordique à la portée du grand public

Avec l’ouverture de son nouvel espace consacré à la Reine des Neiges, Disney s’inspire une nouvelle fois des paysages et de la géologie qui nous entourent pour ancrer ses récits et ses décors dans un imaginaire partagé. Sans le savoir, le visiteur qui franchit les portes de cet univers est immergé dans un condensé d’objets géologiques qui font appel aux interactions entre tectonique, volcanisme et processus érosifs à l’œuvre dans le nord de l’Europe.




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Le monde de la « Reine des Neiges », en reconstituant une montagne enneigée de trente-six mètres de hauteur surplombant un fjord, offre ainsi aux visiteurs une forme d’expérience géologique. Les enfants qui découvriront le château de glace d’Elsa, les falaises sombres de basalte et les trolls de pierre marcheront ainsi, sans le savoir, sur les traces du Cervin, des fjords norvégiens, d’Arthur’s Seat et des granites de Scandinavie !

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. A Disneyland Paris, la géologie du Grand Nord mise en scène dans l’extension consacrée à la « Reine des Neiges » – https://theconversation.com/a-disneyland-paris-la-geologie-du-grand-nord-mise-en-scene-dans-lextension-consacree-a-la-reine-des-neiges-279786

Heated Rivalry : quand le revisionnage devient un rituel d’appartenance

Source: The Conversation – in French – By Myriam Brouard, Assistant Professor, Telfer School of Management, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa

On connaît le binge-watching. Mais autour de Heated Rivalry, le phénomène va plus loin : les fans ne se contentent pas de regarder, ils reviennent, encore et encore. Ce visionnement répété, revendiqué et partagé, révèle une expérience bien plus qu’un simple divertissement.


J’ai consacré mon doctorat aux logiques du streaming et aux excès joyeux du visionnement en rafale. Autour de Heated Rivalry, c’est du jamais vu. Ce qui frappe, ce n’est pas seulement la vitesse du visionnement, c’est la répétition. Quatre visionnements en moins d’une semaine ? Les fans ne le cachent pas. Ils en font un langage commun.

Avec la Dre Mélissa Langevin, pédiatre et doyenne adjointe à la Faculté de médecine de l’Université d’Ottawa, nous analysons ce phénomène dans le cadre d’une recherche en cours, à partir d’une analyse des interactions en ligne (une approche netnographique).

Notre corpus médiatique rassemble plus de 4000 publications (articles, entrevues, communiqués) et interactions publiques sur TikTok, Instagram et Facebook, qui contextualisent la réception de la série. L’objectif est de comprendre ce phénomène, qui produit des effets presque cliniques. Au-delà de l’intensité des réactions, nous analysons la manière dont la série devient progressivement une ressource d’appartenance, de sécurité et de confiance pour les publics.




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Du binge au « reheat »

Les fans ont un terme qui dit tout : « reheat », comme on ravive une braise. Il s’agit d’une forme de « revisionnage 2.0 », marquée par son intensité et sa dimension collective. Les gens partagent des scènes « confort », comparent leurs « épisodes baume », et transforment la série en point de retour. Des études en psychologie des médias suggèrent que des programmes préférés peuvent procurer une expérience de réassurance et d’appartenance.

On voit aussi des formes d’appropriation durables : certains fans se font tatouer des citations comme « Yes, it’s scary, but you are brave » (« Oui, ça fait peur, mais tu es courageux ») ou « You look pretty » (« Tu es beau ») et, plus encore, la silhouette des deux personnages au coucher du soleil. Dans un contexte sociopolitique polarisé en recul accéléré sur les enjeux d’équité, de diversité et d’inclusion (EDI), cette répétition n’est pas anodine : c’est une manière d’inscrire physiquement une promesse de sécurité et de futur.

Le pouvoir du « happily ever after »

Un élément aide à comprendre ce retour vers la série : sa structure fondée sur une promesse de bonheur à long terme. Notre corpus démontre que dans beaucoup de récits queers grand public, ou avec des personnages neurodivergents, la relation est associée au danger, à la honte, à la perte, ou à une forme de punition narrative. Ici, l’histoire se termine sur une promesse crédible de futur. Pas une fin naïve.

Cette promesse change la nature de la consommation. Quand une histoire propose un avenir plutôt qu’une issue tragique, elle devient un lieu d’appartenance. En allant au-delà du « symbole facile », elle agit comme un baume : des personnages complexes vivent des conséquences réelles, traversent la peur, la vulnérabilité, la pression d’un univers hyper masculin, mais avancent vers une identité pleinement assumée. Les fans le disent clairement : une joie queer qui n’est ni effacée ni réduite au tragique, et qui, surtout, devient réparatrice.

Quand la circulation devient du soutien

Ce qui fascine, c’est que la réception dépasse l’expérience individuelle. Sur TikTok, Instagram et ailleurs, le partage, le remix, le commentaire et le revisionnage fonctionnent comme des pratiques de soutien social. Cela rejoint des travaux montrant que, pour des jeunes LGBTQ, les réseaux sociaux peuvent renforcer l’appartenance. Des gens se répondent, se valident, se rassurent — et ainsi, l’expérience devient collective.

Les échanges sont marqués par une forme de bienveillance. Dans un fil de discussion sur TikTok, un homme gai écrit que rien n’est plus terrifiant qu’un vestiaire rempli d’hommes nus, non pas par désir, mais par peur d’être repéré et humilié. Ce qu’on observe ensuite, c’est de l’empathie face à une peur bien réelle.


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Le sport comme baromètre

Le sport, parce qu’il est encore fortement normatif, agit comme un révélateur. Lorsqu’une histoire d’amour gai est célébrée et amplifiée collectivement, cela contribue à faire évoluer les représentations. Sans effacer les risques, nos données suggèrent que la visibilité atténue la solitude.

D’abord, elle met des mots sur ce qui est souvent vécu en silence dans le sport, l’hypervigilance et la nécessité de se cacher. Ensuite, ces récits déclenchent des réponses d’empathie, de soutien, et d’alliance, ce qui transforme l’isolement en reconnaissance collective. Enfin, leur circulation — à travers les commentaires, les partages et les remix — ne se contente pas de les diffuser : elle construit un langage commun et des points de ralliement, donnant accès à une communauté, et donc à une forme de sécurité sociale symbolique et affective, même si celle-ci reste fragile et que les risques structurels demeurent.

Le témoignage vidéo (TikTok) de la joueuse de hockey Hilary Knight illustre l’enjeu : elle explique qu’après des années, la série l’a fait se sentir vue et légitime. L’appartenance qu’elle y a trouvée montre à quel point la conversation dépasse le cercle des fans et devient un signal social plus large.

Un baume, pas une solution

Aucune série ne remplace toutefois des changements institutionnels concrets dans le sport, les écoles et les milieux de travail, qu’il s’agisse de lutter contre l’exclusion, l’intimidation ou la discrimination. Le soutien culturel est essentiel, mais il ne suffit pas à lui seul à transformer les structures qui perpétuent ces risques.

Quand le premier ministre Mark Carney a déclaré que la série était un exemple de valeurs canadiennes, il a illustré que ce récit a dépassé le fandom pour devenir un repère culturel public.

Ce signal social n’est peut-être pas curatif, mais il compte : il rappelle que l’appartenance n’est pas un luxe. L’expérience collective de Heated Rivalry montre qu’elle constitue une condition de survie et de bien-être, portée par une promesse crédible d’avenir.

La Conversation Canada

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Heated Rivalry : quand le revisionnage devient un rituel d’appartenance – https://theconversation.com/heated-rivalry-quand-le-revisionnage-devient-un-rituel-dappartenance-275063