Pourquoi mesurer les sentiments ne suffit pas à comprendre la réputation numérique d’un État

Source: The Conversation – in French – By Fabrice Lollia, Docteur en sciences de l’information et de la communication, chercheur associé laboratoire DICEN Ile de France, Université Gustave Eiffel

À l’ère du numérique, les organisations sont particulièrement attentives à leur image. Pourtant, les analyses issues des réseaux sociaux se résument encore souvent à des indicateurs « positifs » ou « négatifs ». Utiles pour dégager des tendances, ils ne suffisent pas, en revanche, à comprendre comment une réputation se construit, circule et se transforme.

Une étude pilote menée en 2026 par l’Observatoire des dynamiques stratégiques Afrique–Océan Indien (ODS-AOI) sur l’image numérique de la France à Madagascar apporte un éclairage inédit sur ces mécanismes. Elle analyse 3 097 contributions publiques associées à 23 publications Facebook issues de trois médias malgaches : 2424.mg, Orange Actu Madagascar et L’Express de Madagascar.

Il ne s’agit pas d’un sondage représentatif de l’opinion malgache, mais de l’observation de récits, de perceptions et de dynamiques conversationnelles.

Chercheur en sciences de l’information et de la communication, je m’intéresse à l’impact des réseaux sociaux et des dynamiques informationnelles sur les organisations. À partir de ce terrain, je montre ici pourquoi le projet visant à comprendre une image numérique suppose d’aller au-delà de la seule mesure de sentiment, afin d’identifier les mécanismes qui la façonnent et les effets qu’ils peuvent produire sur la communication d’une organisation.

Des objets concrets deviennent des signes de la relation

Le premier enseignement de cette étude montre que la France n’apparaît ni uniformément rejetée ni uniformément valorisée. Son image varie selon les sujets, les situations et les objets à travers lesquels elle devient visible.

Dans le corpus, « la France » peut renvoyer à une ancienne puissance coloniale, un partenaire diplomatique, un acteur économique, un bailleur, une destination d’études, un espace de mobilité, un partenaire sécuritaire, une langue ou encore une puissance de l’océan Indien. Huit dimensions principales apparaissent ainsi : historique, politique et diplomatique, économique, développement et aide, sécuritaire, mobilité, culturelle et éducative, régionale.

Cette pluralité explique pourquoi des jugements apparemment contradictoires peuvent coexister. Une intervention humanitaire peut être valorisée, tandis que certaines formes d’influence politique sont contestées. L’attractivité des études en France peut rester forte, alors que les procédures de visa suscitent des frustrations.

Du point de vue des représentations sociales, ces contradictions ne constituent pas nécessairement des incohérences. Elles montrent plutôt que la relation franco-malgache est évaluée à travers plusieurs registres simultanés.

Théorie des représentations sociales

Deux mécanismes issus de la théorie des représentations sociales permettent de comprendre ce processus : l’ancrage et l’objectivation.

L’ancrage consiste à interpréter un phénomène complexe à partir de catégories déjà connues. La France peut ainsi être lue comme une ancienne puissance coloniale, une partenaire éducative ou une puissance régionale.

L’objectivation transforme ensuite une relation abstraite en objets concrets : un visa, une aide humanitaire, une infrastructure, les Îles Éparses(administrées par la France mais revendiquées par Madagascar) ou une possibilité d’études.

Une lecture sémiotique (analyse des signes, symboles et codes) permet de prolonger cette analyse. Dans les médias, les réseaux sociaux et les conversations ordinaires, ces objets deviennent des signes à travers lesquels la relation France–Madagascar est discutée, évaluée et parfois contestée. Ils condensent des significations plus larges, liées notamment à la réciprocité, à l’utilité, à la souveraineté, à l’asymétrie ou à la mémoire historique.

Le visa, par exemple, n’est plus seulement une procédure administrative. Il peut devenir le signe d’une relation jugée plus ou moins réciproque. L’aide humanitaire peut devenir le signe d’une utilité immédiatement perceptible. Les Îles Éparses peuvent, quant à elles, concentrer des enjeux de mémoire, de souveraineté et d’autonomie qui dépassent largement la seule question territoriale.

L’image numérique de la France se construit ainsi à partir d’objets concrets qui, dans les conversations, acquièrent une portée symbolique bien plus large que leur fonction première.

Ce que les commentaires évaluent réellement

La réputation numérique dépend aussi du cadrage initial des publications. Une actualité sur l’aide, les visas, la défense ou l’économie ne met pas en évidence les mêmes dimensions de la relation France–Madagascar. Le média sélectionne ainsi ce qui devient saillant.

Mais ce cadrage ne détermine pas entièrement l’interprétation. Les publics peuvent l’accepter, le négocier ou le contester. Une annonce de coopération peut être perçue comme une preuve d’utilité, mais aussi comme le signe d’une relation asymétrique. Les commentaires deviennent alors des espaces de réappropriation où se mêlent expériences personnelles, mémoire historique et comparaisons géopolitiques.

Facebook intervient également dans ce processus. Les algorithmes, l’engagement, la modération et les effets de communauté influencent, dans un cadre technodiscursif, ce qui devient visible. L’analyse doit donc porter sur une configuration plus large allant de la publication en passant par la communauté et en terminant par la plateforme. Le média cadre, le public réinterprète et la plateforme hiérarchise.

Dans ces conversations, cinq dimensions structurent particulièrement l’évaluation de la relation à savoir l’utilité, l’asymétrie, la souveraineté, la responsabilité et la réciprocité. Une même action peut ainsi être jugée utile tout en étant perçue comme asymétrique, ou efficace tout en suscitant des interrogations sur la souveraineté.

La réputation apparaît donc moins comme un score que comme une configuration dynamique de jugements relationnels, produite par l’interaction entre le cadrage, la réception et la visibilité.

De la preuve à l’intelligence réputationnelle

L’étude met en évidence l’importance de la preuve par les résultats. La France dispose à Madagascar de nombreux actifs réputationnels ( éducation, culture, réseaux économiques, présence institutionnelle, capacité opérationnelle ou proximité régionale ), mais leur existence ne garantit pas leur reconnaissance.

Ils se transforment plus facilement en capital réputationnel lorsque les résultats sont visibles, attribuables et perçus comme relativement équilibrés. L’aide humanitaire l’illustre bien : l’action, le résultat et les bénéficiaires sont immédiatement identifiables. À l’inverse, les discours généraux sur le partenariat peuvent être fragilisés lorsque leurs effets concrets demeurent difficiles à percevoir.

Ce constat interroge les pratiques de social listening, c’est-à-dire les méthodes de collecte et d’analyse des conversations, réactions et perceptions exprimées sur les plateformes numériques afin d’identifier les sujets discutés, leur tonalité et leur évolution. Une critique d’un visa, d’un dispositif économique ou de l’influence politique française peut être classée de la même manière comme « négative », alors qu’elle ne renvoie ni au même objet ni aux mêmes attentes.

L’analyse de sentiment reste donc utile, mais elle ne suffit pas. Comprendre une réputation suppose aussi d’identifier ce qui est évalué, dans quel contexte, par quelle communauté et selon quels critères.

C’est ce passage de la tonalité à la compréhension qui conduit à une forme d’intelligence réputationnelle. Il faut non seulement savoir si une réaction est favorable ou défavorable, mais comprendre pourquoi elle l’est et ce qu’elle révèle de la relation.

Le cas France–Madagascar invite ainsi à remplacer la question « Quelle est l’image de la France ? » par une autre : « Quelle dimension de la France est évaluée, par quelle communauté, dans quel contexte et selon quels critères ? »

Et finalement invite à comprendre que dans les espaces numériques, une réputation n’est jamais définitivement acquise : elle se construit, se négocie et se reconfigure en permanence.

The Conversation

Fabrice Lollia does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

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Pourquoi les politiciens échouent à gérer les problèmes complexes… et comment y remédier

Source: The Conversation – in French – By Benoît Béchard, Chercheur | Docteur en psychologie de la décision Ph. D., Université Laval

Pourquoi peinons-nous, comme société, à faire face aux grands défis de notre époque, comme les changements climatiques, les pandémies, les inégalités sociales ou les crises économiques ? Parce que ce sont des enjeux d’une grande complexité.


Et ainsi en est-il de l’actuelle guerre commerciale.

Depuis le 22 août, les États-Unis imposent des droits de douane de 50 % sur de nombreux produits canadiens d’une valeur de 27,6 milliards de dollars. En raison de son économie exportatrice fortement intégrée au marché américain, le Québec serait la province du Canada la plus durement touchée par ce barrage tarifaire. Les dernières données fournies par la Banque Nationale indiquent que le taux moyen appliqué aux exportations québécoises atteindra près de 11 %.

Cette pression tarifaire s’est intensifiée au cours de 2025. Les décideuses et décideurs politiques ont d’abord adopté une posture d’attentisme alimentée par la stupeur et l’incertitude, avant de devoir prendre des décisions dans l’urgence. Nous nous trouvons désormais face au genre de situation complexe dans laquelle les capacités de la cognition humaine peuvent rapidement montrer leurs limites.

À l’aune du rendez-vous électoral québécois du 5 octobre, l’enjeu de la présente campagne n’est ni la santé, ni l’éducation, ni l’environnement, ni même l’économie : tous ces domaines contribuent à organiser un environnement de décision dans lequel aucun ne peut être géré indépendamment des autres.

L’imposition de nouveaux tarifs douaniers peut non seulement fragiliser les entreprises québécoises, entraîner des mises à pied et diminuer le pouvoir d’achat des ménages, mais aussi provoquer des effets en cascade dans l’ensemble de la société : la précarité financière peut accroître les besoins en santé mentale et en services sociaux ; les perturbations des chaînes d’approvisionnement, compromettre l’accès à des biens essentiels et accentuer les enjeux de sécurité alimentaire et énergétique ; et l’accumulation de ces pressions, exacerber les tensions sociales et amplifier les inégalités entre les populations et les territoires.

Pour les politiciennes et les politiciens, il ne s’agit pas simplement de s’engager à limiter la hausse des loyers à l’inflation, de décréter un gel d’embauche dans la fonction publique ou de réviser le taux d’imposition aux entreprises. Le véritable défi sera d’apprendre à composer avec l’incertitude. Compte tenu de la complexité de la situation, ils devront accorder une attention accrue aux effets indirects de leurs politiques, à l’évolution dynamique des enjeux dans le temps et aux interdépendances entre les différents secteurs de la société.

« Bons » et « mauvais » décideurs

La littérature scientifique documente largement les limites de la cognition humaine face à la complexité.

Parce que l’humain peine à saisir les interactions non-linéaires entre aussi peu que quatre facteurs (p. ex., PIB, taux de chômage, taux d’intérêt, inflation), il tend à simplifier l’information. Dans la mesure où les politiciennes et politiciens ont un travail qui peut nécessiter des prises de décisions rapides dans un contexte où les données sont souvent parcellaires, ils sont susceptibles d’aggraver les problèmes qu’ils cherchent à résoudre, voire d’en créer de nouveaux.

Face à la complexité, les « bons » et les « mauvais » décideurs ne se distingueraient pas seulement par leurs décisions, mais aussi par leur manière d’aborder la complexité.

Les « mauvais » décideurs limiteraient le nombre d’options envisagées en surfocalisant l’attention sur des fragments d’information. Ils prendraient moins de décisions en se convainquant que le temps va faire son œuvre, négligeraient les causes structurelles des problèmes pour plutôt « papillonner » sur des questions cosmétiques et des considérations de surface. Ils réagiraient aux enjeux saillants dans l’espace public en se contentant de préserver ce qui fonctionne ; ou encore sélectionneraient les informations qui confortent leurs croyances personnelles.

Face à l’incertitude, ce type de comportement vise essentiellement à réduire la complexité à un niveau intelligible.

Les tarifs : un archétype de complexité politique

En tant que docteur en psychologie de la décision, mon travail n’est pas de fournir des réponses toutes faites à une incertitude qui, par définition, ne peut être résolue. Je cherche plutôt à comprendre pourquoi les politiciennes et les politiciens échouent si souvent à gérer les problèmes complexes.

La récente publication de mon livre Biais et politique aux Presses de l’Université du Québec s’inscrit dans cette démarche. J’y montre comment les personnes élues tendent à réduire, parfois excessivement, la complexité des problèmes sociopolitiques.

La présente campagne électorale vient rappeler aux partis politiques et à leurs candidates et candidats qu’ils doivent résister à la tentation de se livrer à l’exercice usuel : promettre des baisses de taxes et d’impôts, laisser espérer une marée d’investissements une fois au pouvoir, éviter de reconnaître leurs erreurs passées, ou s’approprier seulement les réussites des anciens gouvernements. Bref, promettre tout, à tout le monde.

Les tarifs auront des conséquences qui n’affecteront pas seulement les entreprises exportatrices. Avec le dynamisme qui articule les échanges commerciaux, la situation change et évolue, avec ou sans l’intervention des politiciennes et des politiciens. Au fil du temps, les entreprises qui composent la chaîne d’approvisionnement pourraient, elles aussi, voir la demande pour leurs produits et services diminuer.




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La deuxième ligne dépend de ses fournisseurs. La troisième ligne aussi. Et ainsi de suite. Ces effets en cascade menacent directement plus de 18 000 emplois dans une province qui en a perdu près de 60 000 depuis le début de l’année. La riposte du gouvernement canadien, prévue pour le 8 septembre, pourrait alimenter l’inflation et accroître la pression sur les finances publiques. Lorsque cette pression augmente, les gouvernements peuvent être tentés de privilégier des solutions superficielles et de se tourner vers celles et ceux qui peuvent contribuer à rééquilibrer rapidement les finances publiques. Vous avez deviné : les contribuables.

Il n’existe pas de solution simple aux problèmes complexes. Méfiez-vous de la candidate ou du candidat qui promettra de régler définitivement un enjeu social complexe. Il sous-estime la nature du défi qui occupe les gouvernements et sa « solution » pourrait nuire davantage qu’elle n’aidera.

Développer la pensée complexe comme une compétence cognitive durable

Chaque jour, l’actualité nous rappelle que des décisions de fortune prises pour résoudre des problèmes complexes peuvent en créer de nouveaux. Santé Québec vient encore une fois de nous en donner un exemple : la modernisation de ses systèmes de ressources humaines ayant été mise sur la glace, quelque 465 millions de dollars ont depuis été consacrés au maintien de logiciels dépassés, alors que leur remplacement avait été initialement évalué à 106 millions.

Les décideuses et les décideurs politiques doivent faire preuve d’humilité face à l’ampleur des défis auxquels ils sont confrontés. Il ne s’agit pas de prétendre qu’ils ignorent nécessairement les effets indirects ou différés de leurs décisions, mais de reconnaître la difficulté à les anticiper lorsque de nombreux facteurs interagissent et que la situation évolue dans le temps.

Cela exige de pousser le raisonnement au-delà des effets immédiats d’une intervention et de s’interroger sur les « conséquences des conséquences ». Dans certains cas, l’absence de problème ne signifie pas qu’il n’y a rien à faire. La prévention comporte elle-même des coûts et des arbitrages à prendre en compte. Les enjeux sont trop importants pour que les décisions reposent uniquement sur ce qui est visible aujourd’hui.

La recherche scientifique explore aujourd’hui une piste prometteuse : développer la pensée complexe comme une compétence cognitive durable. Certains chercheurs, dont je fais partie, réfléchissent actuellement à la possibilité d’un entraînement systématique par simulation, un peu comme on développe la capacité à communiquer devant un groupe : en s’exposant à différentes situations, en s’exerçant et en recommençant.

Cet entraînement à la pensée complexe pourrait peut-être aider nos personnes élues à mieux gérer les sautes d’humeur de Donald Trump.

La Conversation Canada

Benoît Béchard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Les professionnels de la protection de l’enfance ne restent pas en poste. Voici pourquoi

Source: The Conversation – in French – By Thomas Saïas, Professeur de psychologie, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Depuis plus de vingt ans, les recherches menées en protection de l’enfance documentent une réalité préoccupante : les professionnels du secteur présentent des niveaux élevés de détresse psychologique, d’épuisement professionnel, de fatigue compassionnelle et de stress traumatique secondaire. Pour répondre à ces enjeux majeurs de santé mentale, les stratégies actuelles valorisent les réponses individuelles, notamment à travers la formation des professionnels. Très peu de recherches ou d’initiatives politiques ciblent le fonctionnement des institutions elles-mêmes.


Des travaux finlandais, norvégiens, ainsi que de nombreuses autres études internationales arrivent à des constats similaires : travailler auprès d’enfants en danger, de familles en crise et de situations marquées par la violence ou les traumatismes expose les intervenants à des risques psychologiques importants.

Rien de surprenant. Cependant, au Québec comme en France, nos institutions semblent toujours fonctionner en méconnaissance de cette réalité. Les indicateurs de santé des enfants « protégés » n’évoluent pas à la hausse, et les inégalités dont ils sont victimes par le système même chargé d’assurer leur développement augmentent.

Depuis 5 ans, un consortium entre l’Université du Québec à Montréal, où je suis professeur de psychologie, et l’Agence Kalía, en France, vise à identifier les meilleurs leviers institutionnels pour répondre aux besoins des professionnels sans leur faire porter de responsabilité supplémentaire. À travers des revues de littérature, des études d’étalonnage et des études qualitatives, notre équipe a pu identifier que, pour agir sur la qualité des services, il fallait s’adresser simultanément au fonctionnement institutionnel, au management et à la résilience professionnelle.

Les individus et les institutions

Les approches traditionnelles en psychologie du travail se sont longtemps attachées à comprendre pourquoi certains professionnels, exposés aux mêmes contraintes, tombent en épuisement professionnel ou développe de la détresse psychologique alors que d’autres semblaient mieux y faire face. Les recherches ont ainsi porté sur les caractéristiques individuelles, les stratégies d’adaptation, les compétences émotionnelles ou encore les interventions visant à renforcer la résilience et le soutien aux équipes.

Ces travaux ont permis de mieux comprendre les mécanismes individuels de l’épuisement. Ils n’ont toutefois pas suffi à enrayer les difficultés observées dans des secteurs particulièrement exigeants comme la protection de l’enfance.

Depuis une quinzaine d’années, la littérature a progressivement déplacé son regard. En 2015, les travaux d’Elizabeth L. Lizano, chercheuse américaine en travail social, et de Michàlle E. Mor Barak, professeure de travail social à l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA), ont montré que la santé mentale des professionnels dépend largement des conditions dans lesquelles ils exercent leur travail.




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La même année, la revue systématique de Paula McFadden, chercheuse nord-irlandaise spécialisée dans le bien-être des travailleurs sociaux, réalisée avec Andrew Campbell et Brian Taylor, de l’Université d’Ulster, aboutissait à des conclusions similaires. Charge de travail, soutien organisationnel, qualité de la supervision, stabilité des équipes et culture institutionnelle apparaissent ainsi comme des déterminants majeurs du bien-être psychologique des intervenants, et donc des conditions dans lesquelles les institutions sont en mesure d’exercer leur mission.

Autrement dit, les difficultés observées ne relèvent pas seulement de la capacité des individus à faire face à des situations complexes. Elles sont également liées à la manière dont les institutions organisent le travail de protection. Cela paraît normal. Qui veut voyager loin devrait ménager sa monture.

L’institution au service de ses professionnels

Mais cela étant dit, si l’on consulte les nombreux rapports gouvernementaux portant sur la qualité des services de protection de l’enfance, on ne peut que constater qu’une question fondamentale reste dans l’ombre : que se passe-t-il lorsque les professionnels vont mal ? Et que peuvent faire les institutions pour faire en sorte de prévenir ce mal-être ?

La protection de l’enfance repose largement sur des activités qui mobilisent le jugement humain : évaluer des situations ambiguës, construire des relations de confiance avec les familles, prendre des décisions dans l’incertitude, coordonner des partenaires ou maintenir une continuité relationnelle auprès des enfants. Dans un tel contexte, il paraît difficile de considérer l’état psychologique des professionnels comme une simple conséquence périphérique du système. Les données nous apprennent justement que la qualité de vie au travail est le principal facteur de réussite des interventions.


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Une profession technocratisée

Les travaux de notre équipe franco-québécoise auprès de professionnels français de la protection de l’enfance ont permis d’éclairer cette question sous un autre angle.

Les participants ne décrivaient pas seulement de la fatigue ou de la détresse. Ils et elles rapportaient une expérience marquée par l’urgence permanente, la difficulté à prioriser les situations, l’impression de « désamorcer des bombes » sans jamais résoudre les problèmes de fond, ainsi qu’une charge administrative qui concurrence directement le temps consacré aux enfants et aux familles. Plus encore, plusieurs évoquaient la difficulté croissante à disposer d’espaces permettant de réfléchir collectivement aux situations rencontrées.

Ces travaux convergent vers une idée simple : la qualité de l’intervention dépend en partie de la capacité des institutions à soutenir la capacité de penser de leurs professionnels.

Or cette question est rarement formulée ainsi. Lorsqu’une détresse psychologique est observée, la tentation est souvent de rechercher des solutions centrées sur les individus : soutien psychologique, gestion du stress, développement de la résilience ou formation. Ces réponses sont importantes. Elles peuvent cependant conduire à négliger une interrogation plus fondamentale : que nous apprend cette souffrance sur les organisations qui la produisent ?




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Cette question dépasse largement le seul champ de la protection de l’enfance. Elle renvoie à une difficulté récurrente dans les sciences humaines et dans les politiques publiques : celle de distinguer ce qui relève des personnes de ce qui relève des institutions. Lorsque des problèmes collectifs sont principalement observés à travers leurs manifestations individuelles, le risque est de psychologiser des phénomènes dont les déterminants sont en partie organisationnels, sociaux ou politiques.

Pour vraiment remettre les professionnels au centre de l’équation

Les recherches disponibles ne permettent pas encore d’affirmer que la détresse psychologique des professionnels affecte directement la qualité des décisions prises auprès des enfants et des familles. Elles montrent toutefois que cette détresse est associée au roulement de personnel, à l’absentéisme et au désengagement professionnel.

Le parcours des enfants confiés à la protection de l’enfance est d’emblée marqué par la discontinuité relationnelle. Comment penser traiter les effets de cette discontinuité par une autre forme de discontinuité. Comment le roulement de personnel ou le recours désormais courant aux agences de travail temporaire peut-il servir l’intérêt des enfants les plus vulnérables de nos sociétés ?

Il faut urgemment considérer la santé mentale des professionnels comme un facteur essentiel à la réussite de nos services. Il s’agit bien sûr d’un enjeu de bien-être au travail, mais également d’un indicateur de la capacité des institutions à remplir leur mission. Car lorsqu’un système chargé de protéger les enfants peine à protéger celles et ceux qui portent cette responsabilité au quotidien, ce n’est pas seulement un problème de santé mentale. C’est une information précieuse sur l’état du système lui-même.

La Conversation Canada

Thomas Saïas est associé et co-gérant de l’Agence Kalía.

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Un cinéaste à réhabiliter : René Clair au programme du baccalauréat

Source: The Conversation – in French – By Carole Aurouet, Professeure des universités en études cinématographiques et audiovisuelles, Université Gustave Eiffel

René Clair au début de sa carrière. Cinémathèque française.

À l’heure où deux de ses œuvres de jeunesse, Entr’acte (1924) et Paris qui dort (1925), sont retenues au programme de la spécialité cinéma-audiovisuel du baccalauréat, il paraît utile de reconstituer l’ensemble du parcours de René Clair avant d’en dégager la portée dans l’histoire du cinéma.


Réalisateur, romancier, critique et parolier, René Clair (1898-1981) est l’une des figures qui ont permis au cinéma de s’affirmer comme un art à part entière. Né René Chomette dans le quartier parisien des Halles, il grandit dans un décor populaire qui nourrira durablement son inspiration.

Après des débuts comme journaliste à l’Intransigeant, sous le nom de plume René Desprès, il glisse presque accidentellement vers la mise en scène, en secondant Jacques de Baroncelli sur les conseils de son frère Henri Chomette.

De 1923 à 1966, il signe une trentaine de films qui accompagnent les grandes ruptures techniques du cinéma – muet, parlant, couleur – sans jamais perdre une manière propre, faite d’inventivité visuelle, de tempo burlesque et d’attachement aux figures modestes.

La période muette : jouer avec les formes

Pour son premier film, Paris qui dort (1923), René Clair imagine un savant fou paralysant la capitale, à l’exception d’un groupe de rescapés juchés en altitude – un argument de science-fiction tourné notamment sur la tour Eiffel. Ce coup d’essai doit autant aux trucages hérités de Georges Méliès qu’à une fantaisie très personnelle, mêlant onirisme et comique de situation. L’année suivante sort Entr’acte (1924), court métrage commandé par le peintre Francis Picabia et mis en musique par Erik Satie, projeté lors des représentations du ballet Relâche ; l’œuvre associe des figures majeures du mouvement dada, dont Marcel Duchamp et Man Ray.

Les films qui suivent – le Fantôme du Moulin-Rouge (1925), le Voyage imaginaire (1926), la Proie du vent (1926) et la Tour (1928) – approfondissent cette veine fantastique, en particulier grâce au procédé de surimpression, tandis qu’Un chapeau de paille d’Italie (1927), d’après la comédie de Labiche, et les Deux Timides (1929) déploient un art du récit burlesque au rythme enlevé.

En une demi-douzaine d’années, Clair construit ainsi une œuvre qui cherche, selon ses propres termes, à ramener le cinéma à ses origines plutôt qu’à l’enfermer dans des conventions théâtrales. Le principe de la course-poursuite, de l’emballement mécanique et de la rupture de ton, structure déjà cet ensemble, dans une filiation revendiquée avec Charlie Chaplin et Buster Keaton.

Le passage au parlant : une prudence féconde

L’arrivée du cinéma parlant, officialisée par la sortie du Chanteur de jazz, d’Alan Crosland en 1929, inquiète René Clair davantage qu’elle ne l’enthousiasme. Il craint que le jeune art cinématographique, encore incertain de ses moyens propres, ne se dissolve dans une simple transposition du théâtre ou du roman.

Cette réserve façonne la construction de son premier film sonore, Sous les toits de Paris (1930) : certaines séquences sont filmées derrière une vitre, avec le son coupé, car dans la réalité les dialogues ne pouvaient être entendus ; d’autres se déroulent dans l’obscurité pour que l’oreille supplée l’image ; l’ensemble s’ouvre sur un célèbre mouvement d’appareil descendant des toits jusqu’au pavé du faubourg, une manière de lutter contre l’immobilité du parlant due à la lourdeur des équipements. Dans un entretien télévisé de 1974, René Clair revient sur cette méfiance initiale à l’égard du parlant au moment du tournage de ce film, une méfiance qu’il transformera en un véritable stimulus créatif.

Entre 1930 et 1933, Clair réalise avec la même équipe technique – le décorateur Lazare Meerson, l’opérateur Georges Périnal, les compositeurs Maurice Jaubert et Georges Van Parys – quatre films qui fondent son statut d’auteur complet, à la fois scénariste, dialoguiste, parolier et monteur, bien avant la théorisation de « la politique des auteurs » des Cahiers du cinéma de 1955.

Le Million (1931), course effrénée autour d’un billet de loterie gagnant, mêle vaudeville et opérette ; il figurera parmi les dix films les plus estimés au monde lors du premier grand classement établi par la revue Sight and Sound en 1952.

À nous la liberté ! (1931), fable satirique sur la déshumanisation par la mécanisation industrielle, influence si nettement les Temps modernes (1936) de Chaplin que la société productrice Tobis engage un procès pour plagiat – auquel Clair refuse de s’associer, déclarant dans le Soir :

« Chaplin est un trop grand homme, et je l’admire trop pour accepter que son génie créatif soit contesté de quelque façon que ce soit. Je lui dois moi-même beaucoup. De plus, s’il m’a emprunté quelques idées, il m’a fait un grand honneur. »

Quatorze Juillet (1933) referme cette séquence par un hommage au Paris populaire de l’enfance du réalisateur avant que l’échec du Dernier Milliardaire (1934), satire des dictatures montantes en Europe, précipite son départ vers Londres puis Hollywood.

L’exil britannique et américain : une décennie de métissage

Entre 1935 et 1945, René Clair réalise trois films en Angleterre, puis sept aux États-Unis. Fantôme à vendre (1935), comédie fantastique tournée en Écosse, obtient un succès qui aiguise l’intérêt d’Hollywood pour le cinéaste tandis que Fausses nouvelles (1937) passe presque inaperçu en France.

Aux États-Unis, La Belle Ensorceleuse (1941) et Ma femme est une sorcière (1942) – ce dernier inspirera la série télévisée Ma sorcière bien-aimée des années 1960 – montrent la capacité du réalisateur à conjuguer l’esprit français et les codes du Studio System.

Le film Ma femme est une sorcière (1942) a inspiré la série américaine du même nom.

C’est arrivé demain (1944), considéré par le critique Jean Mitry comme son meilleur film américain, imagine un journaliste recevant chaque matin l’édition du lendemain, lui permettant de devenir un reporter très en vue, jusqu’à ce qu’il découvre l’annonce de sa propre mort… Dix Petits Indiens (1945), d’après Agatha Christie, referme cette période sur un succès populaire aux États-Unis, plus discret en France.

Ces années d’exil, marquées par une liberté de création restreinte, éloignent durablement la trajectoire de Clair du cinéma français sans interrompre pour autant sa production.

Le retour en France : nostalgie et reconnaissance institutionnelle

De retour à Paris en 1946, René Clair signe Lle Silence est d’or (1947), film charnière qui met en abyme, avec une tendresse mélancolique, les débuts du cinéma muet en milieu forain.

La Beauté du diable (1950), relecture du mythe de Faust, et les Belles de nuit (1952), qui offre à la jeune Brigitte Bardot un de ses premiers rôles, prolongent une méditation sur le temps qui traverse toute son œuvre.

Les Grandes Manœuvres (1955), premier film en couleurs du cinéaste, obtient le prix Louis-Delluc. Suivent Porte des Lilas (1957), d’après un roman de René Fallet où Georges Brassens tient son unique rôle à l’écran, puis la Française et l’Amour (1960), Tout l’or du monde (1961), les Quatre Vérités (1962) et enfin les Fêtes galantes (1966), dernier long métrage du réalisateur, œuvre allégorique sur la guerre que Clair qualifiait lui-même d’« héroï-comique ».

Cette période plus académique explique en partie l’éclipse critique dont Clair pâtit après-guerre : François Truffaut, dans son article sur la « qualité française », publié dans les Cahiers du cinéma en 1954, range implicitement son cinéma parmi les cibles de la Nouvelle Vague naissante. René Clair devient néanmoins, en 1960, le premier réalisateur élu à l’Académie française, une consécration institutionnelle qui scelle la reconnaissance tardive du septième art.

Une conception précoce du cinéma d’auteur

Dès 1928, bien avant la théorisation de la « politique des auteurs » déjà convoquée, René Clair revendiquait, dans une tribune publiée par la revue Pour vous, le statut d’« auteur » de films, contre celui, jugé trop réducteur, de simple « metteur en scène ». Cette idée d’un cinéma pensé à l’écrit, où un même créateur dialogue, met en scène et parfois compose les paroles chantées, annonce directement les débats critiques des décennies suivantes. En 1951, la chaîne nationale diffuse une série de 12 entretiens radiophoniques dans lesquels le cinéaste détaille sa méthode de travail et sa conception de la mise en scène.

Le directeur de la Cinémathèque française Henri Langlois résumait la place singulière de René Clair en affirmant que, dans le monde entier, un seul homme avait longtemps personnifié le cinéma français aux yeux du public international. Cette reconnaissance s’appuie sur une expérimentation formelle constante
– surimpression, jeux de contrepoint entre son et image, travellings complexes, etc. – mise au service d’un cinéma résolument accessible, jamais hermétique.

L’inscription au programme du baccalauréat : un regain d’attention légitime

Le choix des œuvres retenues pour l’option cinéma-audiovisuel du baccalauréat, publié au Bulletin officiel du 22 janvier 2026, met au programme Paris qui dort et Entr’acte, confirmant la valeur artistique et patrimoniale de ces deux films de jeunesse. Cette double inscription offre aux lycéens un terrain d’étude privilégié pour interroger les liens entre avant-garde dadaïste et émergence d’un langage cinématographique autonome, dans le droit fil des axes d’étude de la spécialité consacrés aux émotions, aux motifs et représentations, aux écritures ainsi qu’à l’histoire et aux techniques du cinéma.

De l’expérimentation dadaïste d’Entr’acte aux comédies sonores de la Tobis, puis de l’exil anglo-américain jusqu’au retour académique des années 1950-1960, la trajectoire de René Clair est celle d’un cinéaste qui a su, à chaque étape, réinventer les moyens de son art sans jamais renoncer à s’adresser à un large public. Si la dernière partie de sa carrière a pu être perçue comme un repli vers un académisme trop sage, ses films de jeunesse conservent une modernité formelle qui continue d’irriguer le cinéma contemporain et qui justifie pleinement leur retour au programme du baccalauréat.

Revisiter aujourd’hui cette filmographie, c’est ainsi redonner à voir l’un des inventeurs les plus audacieux du septième art naissant, dont la créativité visuelle et sonore demeure une leçon de cinéma pour les nouvelles générations de spectateurs.

The Conversation

Carole Aurouet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Un cinéaste à réhabiliter : René Clair au programme du baccalauréat – https://theconversation.com/un-cineaste-a-rehabiliter-rene-clair-au-programme-du-baccalaureat-288775

« Lake America » : quand une provocation devient-elle une erreur de négociation ?

Source: The Conversation – in French – By Jean Poitras, Professeur titulaire en gestion de conflits, HEC Montréal

Le président américain Donald Trump a signé le 27 août un décret renommant le lac Ontario « Lake America ». Le geste peut paraître symbolique, voire puéril. Mais dans une négociation commerciale tendue entre le Canada et les États-Unis, ce genre de provocation peut aussi chercher à affirmer une position de force.


En négociation, cette logique n’est pas forcément mauvaise. Mettre de la pression sur son homologue peut s’inscrire dans une stratégie globale. Les menaces, les sanctions, les délais et les démonstrations de force peuvent rendre la résistance de l’autre plus coûteuse et favoriser des concessions. Mais mettre de la pression ne suffit pas. Encore faut-il qu’elle produise l’effet recherché.

Une tactique ne se juge donc pas seulement au malaise qu’elle provoque chez l’adversaire. La vraie question est beaucoup plus simple : augmente-t-elle réellement les chances qu’il nous donne ce que nous voulons?

Et c’est précisément là que l’humiliation peut devenir une erreur de négociation.

Monter la température sans fermer la porte

Dans son célèbre ouvrage Arms and Influence, l’économiste américain Thomas Schelling montre que mettre la pression sur son interlocuteur peut faire partie de la négociation. L’objectif n’est pas d’imposer un résultat, mais d’amener l’autre à céder de son propre chef.

Imaginons que nous voulions faire sortir quelqu’un d’une pièce. Nous pouvons augmenter progressivement la température. Plus il fait chaud, plus la personne aura envie de sortir. Mais cette stratégie ne fonctionne que si la porte reste ouverte.




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Si nous augmentons la chaleur tout en bloquant la sortie, nous rendons la situation très désagréable sans pour autant augmenter nos chances de voir la personne partir. Toute la logique de la pression selon Schelling tient donc là : augmenter le coût de rester sur ses positions tout en préservant une porte de sortie acceptable pour faire des concessions.

Pourquoi la pression peut fonctionner

Avant d’expliquer pourquoi l’humiliation peut être une mauvaise stratégie, il faut reconnaître une chose : la pression peut très bien fonctionner.

Par exemple, les études sur la pression économique montrent en effet qu’elle peut obtenir des concessions. Dans The Hidden Hand of Economic Coercion, le politologue américain Daniel Drezner explique que certains succès passent même inaperçus : la cible cède dès la menace, avant que les sanctions ne soient réellement appliquées. En 2001, la menace américaine de suspendre l’aide financière à la Yougoslavie, si Belgrade ne respectait pas certaines conditions liées notamment à sa coopération avec le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, a contribué à précipiter l’arrestation de Slobodan Milošević. Celle-ci est survenue le 1er avril, à quelques heures de l’échéance fixée par Washington.

Plus récemment, Dawid Walentek, politologue à l’Université de Gand et spécialiste des sanctions économiques, a montré avec ses collègues que l’efficacité d’une menace de sanctions dépend notamment des coûts anticipés par la cible, de l’information transmise par la menace et de la crédibilité de l’engagement. Le raisonnement est simple : si résister coûte trop cher, céder peut devenir le moindre mal.

Vu sous cet angle, recourir au rapport de force des États-Unis face au Canada n’est pas illogique. Si Washington peut rendre la résistance canadienne plus coûteuse sur le plan économique, il peut espérer obtenir davantage de concessions.

Le problème commence lorsqu’à la pression s’ajoute l’humiliation.

L’humiliation complexifie le calcul

Dans une étude publiée dans The Journal of Politics, le politologue américain Michael Masterson montre que l’humiliation peut modifier notre façon de réagir en situation de conflit. Lorsqu’une concession menace notre statut ou notre image, nous pouvons être prêts à assumer davantage de coûts simplement pour ne pas céder.

Le paradoxe apparaît alors : la pression cherche à rendre la résistance plus coûteuse, tandis que l’humiliation peut rendre la concession plus coûteuse.

Dans une négociation internationale, cet effet peut être encore plus fort, parce qu’un dirigeant ne négocie jamais seulement avec son interlocuteur étranger. Il doit aussi pouvoir défendre l’accord auprès de son propre camp.


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Le politologue américain Robert D. Putnam, professeur à Harvard, a formalisé cette réalité dans un article phare, «Diplomacy and Domestic Politics: The Logic of Two-Level Games», publié en 1988 dans International Organization. Selon son modèle des « jeux à deux niveaux », un dirigeant négocie simultanément à l’étranger et chez lui : l’entente conclue avec l’autre partie doit aussi demeurer acceptable pour les acteurs dont il dépend sur le plan intérieur. Dans le cas canadien, cela signifie notamment devoir rendre une éventuelle concession acceptable auprès de l’électorat, des partis politiques, des provinces et des acteurs économiques.

Une concession qui aurait été acceptable avant une humiliation publique peut alors prendre un tout autre sens. Avant, elle pouvait être présentée comme « nous avons fait cette concession pour obtenir quelque chose en retour ». Après, elle peut être perçue comme « il nous humilie et nous lui donnons quand même ce qu’il demande ».




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Le bénéfice politique n’est pas garanti

Mais l’efficacité des discussions n’est pas toujours le seul objectif visé. Un dirigeant peut aussi recourir à la provocation pour renforcer son image auprès de ses mandants, quitte à rendre la négociation plus difficile ou à réduire les chances d’obtenir une concession.

Encore faut-il que ce bénéfice politique se matérialise. Une démonstration de force ne renforce pas automatiquement celui qui l’utilise auprès de son propre public. Tout dépend notamment de la manière dont la cible est perçue. Humilier un adversaire jugé hostile peut être récompensé, tandis qu’humilier un allié sympathique ou une partie perçue comme victime d’un traitement injuste peut, au contraire, paraître gratuit ou excessif.

Le cas du Canada l’illustre bien : 63 % des Américains s’opposaient à l’idée de rebaptiser le lac Ontario « Lake America », contre seulement 14 % qui l’appuyaient. Autrement dit, on peut accepter de payer un prix à la table de négociation pour gagner politiquement chez soi — sans aucune garantie que ce gain politique sera au rendez-vous.

Une leçon qui dépasse la politique

Mais la leçon serait trop facile si elle s’arrêtait à « Lake America ». Car cette erreur, nous la commettons tous, à une autre échelle.

Un patron peut ridiculiser publiquement un employé avant de lui demander de coopérer. Un acheteur peut rappeler brutalement à un fournisseur à quel point celui-ci dépend de son contrat. Dans une dispute, à force de vouloir démontrer que l’autre a tort, on peut rendre humiliant le simple fait de nous donner raison.




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Dans chacun de ces cas, nous pouvons éprouver une satisfaction immédiate : nous avons montré que nous avions raison, que nous étions plus forts ou que l’autre avait perdu. Puis nous nous étonnons qu’il refuse de céder.

Le bon stratège en négociation ne se demande donc pas seulement comment exercer davantage de pression. Il cherche aussi à anticiper ce que son geste amènera l’autre à faire. Car obtenir une concession suppose souvent de laisser à l’autre une manière acceptable de la faire — sans perdre complètement la face, son statut ou sa crédibilité auprès de ceux qui le regardent.

Parfois, il faut monter la température. Mais encore faut-il laisser la porte ouverte. Au fond, c’est peut-être ça, l’art du « deal » : augmenter le coût du «non» sans augmenter celui du «oui».

La Conversation Canada

Jean Poitras ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. « Lake America » : quand une provocation devient-elle une erreur de négociation ? – https://theconversation.com/lake-america-quand-une-provocation-devient-elle-une-erreur-de-negociation-291078

Pourquoi les prix alimentaires ne baissent-ils pas immédiatement avec ceux de l’énergie ?

Source: The Conversation – in French – By Cynthia Tabet, Docteur et chercheuse en Économie, Enseignante et référente pédagogique, Faculté Jean Monnet (Droit, Économie, Management), Université Paris-Saclay, Université Paris-Saclay


L’ESSENTIEL

  • En cette rentrée scolaire et en début de campagne présidentielle disputée, la question de l’inflation revient en force.

  • Si la flambée du coût de l’énergie explique la hausse des prix alimentaires, pourquoi ceux-ci ne baissent-ils pas quand le prix du pétrole recule ?

  • Loin d’être mécanique, la transmission de la hausse des prix d’un secteur à l’autre emprunte des voies multiples qui rendent l’impact d’une baisse incertain.


À partir de 2021, la reprise économique mondiale, puis les tensions logistiques et l’invasion de l’Ukraine par la Russie ont fait grimper en flèche les cours de l’énergie et de nombreuses matières premières agricoles. Beaucoup de consommateurs ont alors attendu que la baisse ultérieure de ces mêmes cours se traduise vite par un allègement de leur ticket de caisse. Elle a mis plus de temps qu’on ne l’imaginait. Pourquoi ?

Un décalage qui saute aux yeux

Le constat, d’abord. En moyenne annuelle, les prix de l’énergie bondissent de 23,1 % en 2022 en France, contre 6,8 % pour l’alimentation. En 2023, la tendance s’inverse : l’énergie ralentit à 5,6 %, mais l’alimentation, elle, accélère à 11,8 %.

Il faut attendre 2024 pour que les deux séries reviennent à des rythmes comparables (respectivement 2,3 % et 1,4 %), et 2025 pour voir l’énergie reculer (– 5,6 %) pendant que les prix alimentaires progressent encore, certes plus modestement (+ 1,2 %).




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Autrement dit, la transmission du choc énergétique aux prix alimentaires est progressive. Elle peut se poursuivre alors même que les prix de l’énergie et des matières premières ont déjà commencé à ralentir. Ce décalage n’est pas propre au marché français. Il résulte du temps nécessaire au choc pour parcourir les différents maillons de la chaîne logistique alimentaire.

Graphique. Variations annuelles moyennes des prix de l’énergie et de l’alimentation en France

Le voyage d’un choc énergétique, de la ferme au rayon

L’énergie n’est pas seulement ce que l’on paie à la pompe ou sur sa facture de chauffage ; elle est un intrant omniprésent dans la production alimentaire. Le gaz sert à fabriquer les engrais azotés. Le pétrole fait tourner les tracteurs et les camions. L’électricité chauffe les serres, alimente les chambres froides, fait fonctionner les usines de transformation.

L’énergie pèse directement sur les coûts du secteur alimentaire : selon l’Insee, une hausse de 1 % de son coût entraîne en moyenne une hausse d’environ 0,28 % des prix de production dans l’industrie alimentaire. Son poids dans le prix payé par le consommateur varie toutefois selon les produits et les étapes de la chaîne de production.

Entre la hausse du prix du gaz et celle du paquet de pâtes s’intercalent une succession d’étapes : les achats d’engrais et de carburant par les agriculteurs, la renégociation des contrats d’énergie par les industriels, la transformation, le stockage, le transport, puis les négociations commerciales avec la distribution.

Chacune de ces étapes introduit un délai, et peut amplifier ou au contraire amortir le choc initial.

Trois raisons à la lenteur du reflux

Pourquoi la baisse des coûts met-elle tant de temps à se voir en rayon ? Trois mécanismes se combinent.

Le premier tient à la rigidité des prix à court terme. Une entreprise qui a acheté sa matière première plusieurs mois plus tôt, ou signé un contrat d’électricité à prix fixe, continue de subir un coût élevé bien après que les cours ont baissé. La modification des prix représente un coût pour les entreprises. Elles peuvent donc attendre de vérifier si une variation des coûts sera durable avant de l’intégrer à leurs tarifs.

Le deuxième tient à l’étalement de la transmission dans le temps. Une étude récente de l’Insee sur la transmission des coûts agricoles aux prix de vente des industriels de l’agroalimentaire montre que les ajustements de prix peuvent s’étaler sur cinq trimestres lorsque les produits sont vendus aux distributeurs, contre trois trimestres lorsqu’ils sont destinés à d’autres industriels. La production agricole, la transformation, le transport et la distribution réagissent successivement, et non simultanément.

Le troisième tient au fait que tous les coûts ne bougent pas en même temps. Le prix du blé peut reculer pendant que les salaires, les loyers, les emballages ou les assurances restent élevés. Et un cours redescendu depuis son pic peut malgré tout rester largement au-dessus de son niveau d’avant-crise. La baisse d’un seul intrant ne suffit donc pas à faire baisser le coût de production dans son ensemble.

Ralentissement de l’inflation ne veut pas dire baisse des prix

Il y a ici une confusion fréquente, et elle mérite d’être clarifiée avec des chiffres simples. Quand l’inflation alimentaire passe de 1,5 % à 1 %, les prix ne baissent pas : ils continuent d’augmenter, mais beaucoup plus lentement. Pour qu’ils reculent réellement, il faudrait une inflation négative, ce que l’on appelle la déflation.




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Prenons un panier de courses à 100 euros. Une hausse de 15 % le porte à 115 euros. S’il augmente encore de 1 %, il atteint 116,15 euros. L’inflation a fortement ralenti, mais le niveau des prix, lui, a continué de grimper. Même une baisse ultérieure de 5 % ne le ramènerait qu’à 110,34 euros, encore plus de 10 % au-dessus de son niveau de départ. Pour revenir aux 100 euros initiaux depuis 116,15 euros, il faudrait une baisse d’environ 14 %.

C’est toute la différence entre désinflation et déflation :

  • la première désigne un ralentissement de la hausse des prix,

  • la seconde correspond à une diminution de leur niveau général.

Même une période de déflation ne garantit toutefois pas un retour aux prix d’avant-crise. Et c’est précisément cette confusion qui alimente le sentiment, largement partagé, que « les prix ne redescendent jamais ». C’est bien le rythme de leur hausse, et non leur niveau, qui a ralenti.

Les marges expliquent-elles vraiment tout ?

Face à ce constat, la tentation est grande de désigner les marges des entreprises comme seule explication. La réalité est plus nuancée.

Selon les estimations de l’Insee, les marges unitaires des industries agroalimentaires se sont redressées en 2022, après s’être comprimées en 2021. À l’inverse, celles du commerce se sont plutôt réduites entre la fin de 2021 et la fin de 2022. Les marges n’ont donc pas évolué uniformément le long de la chaîne alimentaire : elles ont pu amplifier la hausse à certains étages et l’atténuer à d’autres.

Sénat, 2026.

Le maintien de prix élevés s’explique donc par un ensemble de facteurs qui se superposent : des coûts encore élevés, des contrats signés avant le reflux des cours, l’écoulement progressif des stocks, le temps des négociations commerciales, et, ponctuellement, une reconstitution des marges.

Ce que le ticket de caisse garde en mémoire

Le choc énergétique de 2021-2022 ne s’est jamais limité à la facture de gaz ou au plein d’essence : il s’est diffusé, étape après étape, jusque dans le prix des engrais, la production agricole, la transformation industrielle, le stockage et le transport. Sa décrue doit, elle aussi, parcourir cette chaîne en sens inverse, sans pour autant se transmettre avec la même vitesse ni la même intensité.

Le ticket de caisse garde ainsi la mémoire des chocs passés bien après que ceux-ci ont reflué à la source. Le ralentissement de l’inflation est une réelle amélioration, mais il ne restitue pas mécaniquement le pouvoir d’achat perdu. Les prix peuvent cesser d’augmenter rapidement tout en demeurant durablement supérieurs à leur niveau d’avant-crise.

Ce n’est donc pas parce que le choc énergétique est passé que ses effets ont disparu : une partie de ce choc reste inscrite dans les prix que nous payons aujourd’hui.

The Conversation

Cynthia Tabet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Pourquoi les prix alimentaires ne baissent-ils pas immédiatement avec ceux de l’énergie ? – https://theconversation.com/pourquoi-les-prix-alimentaires-ne-baissent-ils-pas-immediatement-avec-ceux-de-lenergie-289523

Périscolaire : derrière le scandale des violences sexuelles, un secteur en manque de projet politique ?

Source: The Conversation – in French – By Jérôme Camus, Maitre de conférences en sociologie – Education, animation socioculturelle, enfance, jeunesse, famille, Université de Tours


L’ESSENTIEL

  • Depuis 2025, une vague de révélations de violences sexuelles secoue le périscolaire (garderie, accueil des enfants après la classe…).

  • Le scandale a mis en lumière des failles dans le recrutement et la formation des animateurs.

  • Mais le secteur ne souffre-t-il pas, avant tout, d’un désintérêt collectif qui freine son cadrage et donc sa régulation ?


Les violences sexuelles perpétrées dans le périscolaire ont été révélées par la presse à partir de l’automne 2025, à la suite de la mobilisation de collectifs de parents et sur fond de campagne électorale municipale, à Paris en particulier où, en septembre 2026, 200 affaires sont en instruction, mais d’autres faits signalés ailleurs en France témoignent de l’ampleur nationale du phénomène. Ces affaires ont attiré l’attention sur un secteur souvent méconnu.

Dans les reportages télévisés, les articles de presse, voire les ouvrages d’actualité, c’est l’indigence de cette prise en charge des enfants qui a été pointée : indigence des organisateurs qui n’ont pas su détecter les comportements déviants, indigence des politiques publiques qui ne proposent ni cadre réglementaire solide, par exemple en matière de diplômes requis, ni moyens budgétaires, indigence enfin des encadrants eux-mêmes dont l’incompétence s’expliquerait par la faiblesse des qualifications et par la précarité des emplois.

Face au scandale, le remède souvent évoqué est celui de la formation, en particulier à la prévention des violences sexistes et sexuelles. Si personne n’en conteste l’importance, il est douteux qu’il suffise à résoudre l’ensemble des difficultés d’un secteur qui souffre d’une longue indifférence collective – y compris de la part de la recherche.

Pourtant, en 2024, près de 9 enfants sur 10 le fréquentent (86 % lors de la pause méridienne, 56 % lors de l’accueil du soir). Plus de 95 % des familles biactives ou monoparentales y ont recours au total. Dépasser l’indifférence qui entoure le périscolaire suppose d’interroger les orientations que l’on donne à ce temps dans l’éducation des enfants. C’est l’une des conditions indispensables pour organiser et réguler les pratiques des intervenants.

Des temps éducatifs hors de la classe

Le périscolaire est fait d’héritages multiples, qui se résument aujourd’hui à la garderie du matin, au temps de la pause méridienne et aux activités d’après la classe qui peuvent allier soutien scolaire, loisir et garderie. Les encadrants sont pour l’essentiel des animateurs, en l’occurrence surtout des animatrices.

Son aspect actuel doit beaucoup à la loi Peillon dite de « refondation de l’école » (2013), qui comprenait une réorganisation des rythmes scolaires, avec une organisation de la semaine scolaire sur quatre jours et demi, permettant un ajustement des temps d’enseignement aux rythmes de l’enfant et libérant ainsi, à durée d’enseignement constante, une demi-journée pour d’autres activités.

Le périscolaire n’occupait qu’une place marginale dans l’esprit des concepteurs de la loi. Pourtant, celle-ci l’a profondément transformé, malgré le retour à la semaine de 4 jours dans une majorité de communes après 2017. L’évolution des effectifs accueillis dans ce nouveau cadre a été spectaculaire : le nombre de places a doublé par rapport à 2013.

Les médias ont suffisamment décrit les conséquences de cette explosion de la demande de la part des familles : des financements insuffisants, dont une bonne partie pèse sur les collectivités, ce qui engendre des emplois précaires et morcelés qui suscitent peu de candidatures, et conduit alors à en rabattre sur les qualifications ou même les contrôles, parfois les plus élémentaires, lors des embauches.

Mais on sous-estime la dimension plus qualitative de ces transformations. La loi Peillon a institutionnalisé l’idée d’un temps éducatif à l’école en dehors de la classe, pris en charge par des personnels autres que les enseignants. Plus important, la réforme crée des projets éducatifs de territoire (PEDT), qui viennent donner un cadre administratif à la collaboration éducative locale et qui génèrent la nécessité de mettre en cohérence les temps éducatifs. Les collectivités locales qui s’en sont saisies se sont tournées vers les acteurs avec lesquelles elles travaillaient de longue date, c’est-à-dire pour l’essentiel le secteur de l’animation. Se pose dès lors la question de la capacité de ce secteur à prendre en charge les enfants dans ce nouveau cadre.

Désintérêt et manque de moyens

Le périscolaire souffre d’un désintérêt qui s’explique par sa position dominée dans la hiérarchie des instances qui encadrent les enfants. Les attentes éducatives qui y sont attachées restent faibles, contrairement à celles qui pèsent sur l’école ou sur les activités sportives et culturelles.

Une enquête menée en Indre-et-Loire auprès des parents le confirme : pour eux, le périscolaire répond avant tout à un besoin de garde, et c’est d’autant plus vrai dans les milieux favorisés. Et pour les enseignants, il s’est résumé souvent, depuis les années 1980, à l’arrivée dans l’espace scolaire de nouveaux personnels, souvent perçus comme des intrus.

Bien que le secteur de l’animation ait tenté d’y importer ses conceptions éducatives, la mise en application de la réforme a assigné ces nouveaux intervenants, au mieux, à des formes d’ouverture culturelle plus ou moins reliées à l’action des enseignants, au pire, et en réalité le plus souvent, à des fonctions de surveillance et d’occupation. Les reléguer, selon une opposition ancienne, à la garde des enfants plutôt qu’à leur éducation entraîne des logiques de recrutement et de formation plus permissives.

Malgré tout, de nombreuses solutions ont été proposées. La nécessité de former les intervenants périscolaires a émergé dès la mise en œuvre de la réforme de 2013, à travers des réflexions sur la possibilité de rapprocher certaines formations ou certains statuts (notamment celui des animateurs et des agents territoriaux spécialisés des écoles maternelles, ATSEM) pour à la fois répondre aux besoins de main-d’œuvre, lutter contre la précarité des emplois et aller vers une certaine qualité éducative.

Il existe, par ailleurs, une filière de diplômes professionnels de l’animation, délivrés par le ministère de la jeunesse et des sports ou celui de l’enseignement supérieur. La généralisation des projets éducatifs de territoire vient d’être recommandée par le comité de filière animation, la mise en place de chartes et d’outils permettant de lutter contre les violences sexistes et sexuelles remonte à deux ans.

« Un métier en quête d’un vrai statut » (France 3 Nouvelle-Aquitaine, 2021).

Tout cela suppose volontés politiques et moyens, mais les deux manquent tout autant : l’État s’étant définitivement retiré du financement en 2025, la gestion du périscolaire repose sur les collectivités locales et les caisses d’allocations familiales (CAF). Elle est, de fait, souvent mise en œuvre par les associations d’éducation populaire, dépendantes des subventions.

D’un territoire à l’autre, c’est l’hétérogénéité qui domine, générant des inégalités tributaires des volontés politiques plus ou moins construites et affirmées.

Soutien à l’école ou temps de découverte ?

En définitive, si l’on admet que surveiller les enfants ne suffit pas, le problème se situe bien au niveau des fonctions que le débat public et les politiques éducatives parviendront à attribuer au périscolaire. Mais ce débat peine à sortir des cercles professionnels. Pour schématiser, au moins deux conceptions s’opposent.

La vision « scolaire » consiste à considérer le périscolaire comme un soutien de l’école, voire une forme de suppléance au travail des enseignants. Ces temps seraient consacrés à la remédiation des savoirs scolaires. C’est le cas lorsque l’action d’intervenants spécialisés ou d’animateurs est intégrée au projet d’école ou à celui de la classe, ou lorsque les situations de difficultés scolaires sont traitées par des dispositifs comme les contrats locaux d’accompagnement à la scolarité (Clas).




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La seconde perspective – celle du loisir éducatif – est plutôt portée par les associations d’éducation populaire qui revendiquent, souvent en opposition avec l’école, des temps d’épanouissement, de découverte, de construction de l’autonomie s’appuyant sur la tradition de l’éducation par les loisirs.

Des objectifs nécessaires au cadrage des compétences

Ces façons d’envisager le périscolaire gagneraient à être mises en débat. Ce n’est qu’en constituant les temps périscolaires comme enjeu social que l’on parviendra à en définir les orientations, qui sont indispensables pour circonscrire les compétences des intervenants.

Pour l’heure, la quasi-absence d’orientation conduit à confondre compétences et qualités individuelles : la bonne volonté, le goût voire la passion du travail avec les enfants qui motivent des formes de dévouement, le bon sens qui permet, presque magiquement, d’adopter des formes d’autorité « adaptée » ou des relations « bienveillantes », etc.

Que faire, dans ces circonstances, lorsque des façons de faire, perçues comme des façons d’être, dérogent, questionnent voire interpellent ? Au nom de quoi sa propre expérience ou les usages habituels seraient-ils des modèles puisqu’il ne s’agit, après tout, que de « garder » des enfants ? On comprend dès lors que cette situation puisse ouvrir la voie à des recrutements fondés sur l’expérience (avoir des enfants), mais aussi à des pratiques déviantes (maltraitance, violences éducatives…) dont les violences sexuelles ne sont que l’intolérable pointe émergée.

The Conversation

Jérôme Camus a reçu des financements de la Caisse d’Allocations Familiales d’Indre-et-Loire et de l’INJEP.

Laurent Besse est membre du Conseil scientifique d’orientation de l’INJEP (Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire) https://injep.fr/

– ref. Périscolaire : derrière le scandale des violences sexuelles, un secteur en manque de projet politique ? – https://theconversation.com/periscolaire-derriere-le-scandale-des-violences-sexuelles-un-secteur-en-manque-de-projet-politique-290797

À quoi servent les cartes de bruit ? Mesurer le bruit des transports pour mieux protéger la santé

Source: The Conversation – France (in French) – By Raphaël Cueille, Chargé d’études en acoustique, Cerema

Exemple d’une carte de bruit stratégique pour un axe routier Fourni par l’auteur

Troubles du sommeil, stress chronique, risques cardiovasculaires… le bruit des transports est aujourd’hui considéré comme l’un des principaux facteurs environnementaux affectant la santé des Européens. Mais combien sont exposés à des niveaux pouvant affecter leur santé ? Les cartes de bruit stratégiques permettent de mesurer cette exposition afin de guider les politiques publiques destinées à la réduire.


En France, plus des deux tiers de la population se déclare gênée par le bruit. Celui-ci peut en effet avoir des conséquences importantes sur la santé physique et mentale. Des travaux scientifiques montrent que l’exposition chronique au bruit peut provoquer des troubles du sommeil, augmenter le stress et accroitre le risque de certaines maladies cardiovasculaires. C’est pourquoi l’Organisation mondiale de la santé la considère comme le deuxième facteur environnemental de morbidité en Europe, après la pollution de l’air.

Combien de Français sont exposés à des niveaux de bruit dangereux au plan sanitaire ? Pour le savoir, les autorités recourent à des cartes de bruit stratégiques (CBS), qui permettent de mesurer cette exposition afin de guider les politiques publiques destinées à la réduire.

Ensuite, à partir de ces cartes, comment agir ? Le Cerema a récemment produit un état des lieux ainsi que des recommandations à l’attention des collectivités.

Plus de 30 % de Français exposés au bruit

Le bruit routier est de loin la principale source d’exposition au bruit. Les dernières cartes de bruit stratégiques (CBS) montrent que 21,8 millions de personnes sont exposées à des niveaux de bruit routier dépassant les seuils européens, soit plus de 30 % de la population française (métropole et départements et régions outre-mer confondus).

Le bruit ferroviaire et le bruit aérien, pour leur part, concernent respectivement 2,4 millions et 600 000 personnes supplémentaires. Certaines de ces populations sont également exposées au bruit routier par ailleurs : l’exposition aux différents types de bruit peut ainsi se cumuler.

L’exposition au bruit est très largement concentrée dans les grandes agglomérations, qui regroupent plus des trois quarts des personnes concernées. L’Île-de-France représente à elle seule 37 % de la population exposée au bruit routier et 40 % de celle exposée au bruit ferroviaire, reflet de la forte densité de population et d’infrastructures de la région. Les régions Provence-Alpes-Côte d’Azur et Auvergne-Rhône-Alpes sont également particulièrement concernées.

Au-delà du nombre de personnes concernées, l’exposition au bruit des transports à des conséquences mesurables sur la santé, qui en font un enjeu majeur de santé publique.

Un enjeu de santé publique

Ainsi, le bruit routier provoquerait a minima une forte gêne pour près de quatre millions de Français, plusieurs centaines de milliers de troubles du sommeil, et il augmenterait également le risque de certaines maladies cardiovasculaires.

Pris individuellement, ces effets peuvent sembler limités, mais à l’échelle de la population, ils représentent une perte moyenne d’environ un mois de vie en bonne santé par Français au cours de sa vie. Cette perte peut atteindre plusieurs mois dans les plus grandes métropoles françaises.

Il est important de noter que les chiffres présentés ici sont probablement des estimations conservatrices. En effet, les cartes de bruit stratégiques ne couvrent pas toutes les infrastructures bruyantes et certains effets sanitaires mis en évidence par des études récentes ne sont pas encore pris en compte dans les évaluations réglementaires, notamment la mortalité prématurée toutes causes confondues et les difficultés d’apprentissage chez les enfants.




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Cartes de bruit stratégique, mode d’emploi

La directive européenne 2002/49/CE, dite « directive bruit », rend obligatoire la production de cartes de bruit stratégiques (CBS) tous les cinq ans à échéance fixe. Elles sont réalisées selon une méthode de calcul harmonisée à l’échelle européenne afin de permettre leur comparaison d’une agglomération à l’autre. Ainsi, les dernières cartes datent de 2022 et elles seront mises à jour en 2027.

Exemple d’une carte de bruit stratégique pour un axe routier.
Fourni par l’auteur

Les CBS permettent de visualiser les zones où le bruit des transports dépasse les seuils européens de 50 dB(A) la nuit et 55 dB(A) sur la journée complète.

Les niveaux de bruit calculés sont alors croisés avec des données de population, ce qui permet de décompter le nombre de personnes exposées au bruit des transports. Cette estimation rend possible l’évaluation des impacts sanitaires du bruit des transports.

Représentation du réseau concerné par les cartes de bruit stratégiques dans l’Hexagone : routes (bleu), voies ferrées (rouge), agglomérations (vert) et aérodromes (jaune).
Fourni par l’auteur

Étant donné les caractéristiques de l’exposition au bruit en France évoquées plus haut, les CBS couvrent actuellement les grands axes routiers et ferroviaires, les principaux aéroports, ainsi que les agglomérations de plus de 100 000 habitants.




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Comment réduire le bruit à la source ?

Les CBS ne servent pas uniquement à établir un état des lieux. Elles constituent un outil d’aide à la décision pour les gestionnaires d’infrastructures et collectivités, qui s’appuient sur elles pour élaborer leurs plans de prévention du bruit dans l’environnement (PPBE).

Quels leviers mobiliser pour réduire les nuisances sonores ? On peut agir directement sur le bruit émis par les transports, par exemple en adaptant les vitesses de circulation, en limitant le trafic dans certains secteurs ou en utilisant des revêtements de chaussée moins bruyants.

Lorsque ces mesures ne sont pas suffisantes, une autre approche consiste à limiter la propagation du bruit grâce à des ouvrages de protection. Par exemple, des écrans acoustiques ou des merlons (buttes de terre ou de roche destinées à réduire le bruit ou à servir d’écran visuel), ou encore d’améliorer l’isolation acoustique des bâtiments exposés.

À plus long terme, la lutte contre le bruit passe aussi par les choix d’aménagement urbain. L’implantation des bâtiments, l’organisation des quartiers ou la localisation des infrastructures peuvent contribuer à limiter durablement l’exposition des habitants. Des outils d’aide à la décision tels que diagBruit, développé par le Cerema, permettent également d’évaluer de manière simple le risque sonore d’une parcelle avant un projet d’aménagement ou de construction afin de mieux prendre en compte le bruit dès la conception des projets.

Il n’existe toutefois pas de solution universelle. Chaque mesure présente des avantages mais aussi des contraintes techniques, économiques ou paysagères. Les CBS permettent justement d’identifier les secteurs les plus exposés afin de combiner les mesures les plus adaptées à chaque territoire. Dans un contexte où le bruit reste l’un des principaux risques environnementaux pour la santé, ces cartes constituent donc un outil essentiel pour orienter les politiques publiques et suivre leurs effets dans le temps.

The Conversation

Raphaël Cueille ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. À quoi servent les cartes de bruit ? Mesurer le bruit des transports pour mieux protéger la santé – https://theconversation.com/a-quoi-servent-les-cartes-de-bruit-mesurer-le-bruit-des-transports-pour-mieux-proteger-la-sante-287726

Pourquoi l’ancien bassin minier du Nord-Pas-de-Calais vote RN (ou non)

Source: The Conversation – France in French (3) – By Guy Baudelle, Professeur émérite d’aménagement de l’espace-Urbanisme, Université Rennes 2

La mono-industrie minière du Nord a laissé des traces bien au-delà de l’économie de la région. Igor Paszkiewicz/Shutterstock (no reuse)

Dans le nord de la France, la progression du RN aux élections municipales de 2026 semble pouvoir s’expliquer par les difficultés sociales de l’ancien bassin minier. Mais cette lecture reste partielle. Entre le Nord et le Pas-de-Calais, deux anciens départements miniers, les écarts de résultats sont nets. Comment expliquer ces variations ?


Aux dernières municipales, le Rassemblement national (RN) semble avoir renforcé ses positions dans l’ancien bassin houiller du Nord-Pas-de-Calais. Le parti à la flamme y a conservé ou remporté une douzaine de communes, dont Liévin, Oignies, Grenay, Billy-Montigny, Courcelles-les-Lens, Pont-à-Vendin. Ce succès s’explique principalement par les difficultés sociales de ce sillon industriel et sa culture politique traditionnellement protestataire.

L’examen plus détaillé de ce territoire de 1,2 million d’habitants montre toutefois que le vote RN n’est pas totalement corrélé aux indicateurs socio-économiques et que d’autres facteurs hérités de la longue exploitation charbonnière interviennent. Ils permettent notamment de comprendre pourquoi le département du Nord échappe toujours aux progrès de l’extrême droite, à la différence du Pas-de-Calais voisin.

Les élections municipales de mars 2026 ont conforté le Rassemblement national dans ses deux bastions : le Sud-Est méditerranéen et l’ancien bassin minier. Les ressorts de ces victoires varient selon les lieux, car le vote RN capte deux catégories opposées : une bourgeoisie aisée et âgée, idéologiquement libérale mais moralement conservatrice, voire traditionaliste, d’une part, et une population précarisée séduite par un discours populiste d’autre part.

On peut ainsi identifier une « séparation entre un vote frontiste bourgeois du sud, et un vote frontiste populaire du nord », pour reprendre les termes du politiste Arnaud Huc.

L’effet de la désindustrialisation au Nord

Dans les anciens bastions mono-industriels de grande industrie, le vote RN résulte avant tout « d’un désarroi économique et social, véritable sentiment d’abandon qui répond à la désindustrialisation », ce qui explique l’élection de maires RN dans les bassins houiller et sidérurgique de Lorraine.

Les communes RN de l’ancien bassin du Pas-de-Calais restent tout aussi durement éprouvées par la fin de l’exploitation charbonnière au début des années 1990 : le revenu médian annuel n’y atteint pas 18 000 euros (contre près de 24 000 euros en France), quatre d’entre elles figurant même parmi la douzaine de communes les plus pauvres du département (sur 850). Le taux de pauvreté y varie de 20 à 29 % (pour 13,6 % en moyenne nationale) en raison d’un chômage élevé (10,8 % dans le bassin de Lens contre 7,9 % en moyenne nationale).

Le lien entre vote populiste et précocité du déclin économique et démographique dans un contexte anxiogène de mondialisation a été démontré à l’échelle européenne, dessinant une « géographie du mécontentement ». Dans ces territoires en crise, la sensation de déclassement social s’accompagne du sentiment d’être « piégé » dans « des lieux sans importance » (places that don’t matter), faute de profiter d’opportunités équivalentes à celles offertes ailleurs. Le bassin minier est typique de ces zones en déclin démographique.

Déclin démographique de l’ancien bassin houiller (1962 à 2014)

Le déclin démographique de l’ancien bassin houiller entre 1962 et 2014
Le déclin démographique de l’ancien bassin houiller, entre 1962 et 2014.
D’après « Portrait socio-économique du bassin minier », Mission du bassin minier Nord-Pas-de-Calais, 2018, Fourni par l’auteur

Cette détresse sociale est un facteur explicatif plus pertinent que l’effet supposé de la part des immigrés dans la population locale dans les communes RN du bassin : 4 % et même 1,4 % à Marles et à Drocourt et 0,9 % à Houdain (contre 11,3 % en moyenne nationale). Cette explication est d’ailleurs qualifiée d’« enfumage » par le démographe Hervé Le Bras. Le Pas-de-Calais est même le département comptant le moins d’étrangers de France (2,5 %) !

Les catégories les plus précarisées et les moins formées sont, au contraire, globalement surreprésentées dans l’ensemble du bassin houiller, qui compte de 20 à 30 % de non-diplômés (contre 18 % en France) et une part d’ouvriers de 10 points supérieure à la moyenne. Or, d’une manière générale, le niveau d’éducation reste la variable la plus déterminante du vote RN dans ses bastions. C’est encore plus vrai dans le bassin minier où il est fortement corrélé aux niveaux des diplômes les plus faibles.

L’insuffisance des explications socio-économiques

Ce vote s’inscrit en outre dans la culture politique protestataire de l’ancien pays minier, qui se traduit aussi par la robustesse du Parti communiste français (PCF) et par l’insignifiance de la droite républicaine. Dégagisme et refus radical du « système » conduisent des villes ouvrières à délaisser une gauche qui y avait pourtant régné sans partage pendant des décennies.

Le succès du RN s’explique aussi par un effet de voisinage et de mimétisme (tout comme dans le Midi, notamment le Vaucluse), selon un processus de diffusion spatiale de proche en proche : les villes gagnées sont voisines de municipalités déjà acquises.

Les facteurs socio-économiques ne sauraient donc suffire à expliquer la géographie électorale du Rassemblement national. Dans la région, la vallée métallurgique de la Sambre (Maubeuge) ou le Calaisis souffrent ainsi davantage du chômage (plus de 12 %) et de la pauvreté (avec des taux souvent supérieurs à 30 %) que le bassin minier du Pas-de-Calais, sans pour autant basculer vers le RN.

Les observateurs ont, du reste, relevé l’échec du RN dans des sous-préfectures (Lens, Douai) où la pauvreté est pourtant aussi marquée. Le parti n’a, en définitive, conquis que 13 communes sur les 175 que compte le bassin houiller, confirmant les résistances.

Nord vs Pas-de-Calais : l’effet lointain de l’histoire industrielle

Les analystes n’ont, en revanche, guère expliqué pourquoi le bassin minier a totalement échappé aux progrès du RN dans le département du Nord (aucune municipalité conquise), à la différence du Pas-de-Calais. Le chômage y est pourtant plus fort (12,9 % dans le Valenciennois, deuxième taux le plus élevé en France hexagonale) et la paupérisation encore plus marquée (revenu de 14 600 euros et 41 % de pauvres à Denain) de sorte que, à l’échelle du bassin, la corrélation avec le chômage n’est pas avérée.

La moindre adhésion du Nord (à l’est) au RN était déjà visible à la présidentielle de 2022.

Vote pour Marine Le Pen à la présidentielle de 2022 dans le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais

Vote pour Marine Le Pen aux présidentielles de 2022 dans le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais en pourcentage des suffrages exprimés. Se lit : à Lens, Marine Le Pen a recueilli entre 34 et 39 % des votes exprimés
Vote pour Marine Le Pen à la présidentielle de 2022 dans le bassin minier, en pourcentage des suffrages exprimés. Se lit : à Lens, Marine Le Pen a recueilli entre 34 % et 39 % des votes exprimés.
Dorian Maillard, « Habiter un Ancien Monde en recomposition : une habitabilité mise sous tension par les restructurations post-minières de l’habitat houiller », ENS, 2022, Fourni par l’auteur

Cette différence serait due au caractère plus récent de la stratégie d’implantation du RN dans le Nord.

Les causes sont en réalité plus lointaines, à savoir un héritage moins purement minier du fait d’un tissu industriel plus diversifié (sidérurgie, métallurgie, mécanique, verrerie, textile…), même si c’est dans ce département qu’a commencé l’aventure minière, dès 1720.

Dans le bassin du Pas-de-Calais, l’exploitation charbonnière n’a débuté qu’au mitan du XIXᵉ siècle, mais son ascendant a été plus brutal et exclusif, les puissantes compagnies minières ayant dissuadé l’installation d’autres activités afin de limiter la concurrence sur la main-d’œuvre. L’emprise du système paternaliste y assurait – à l’instar de l’État-providence – une prise en charge totale par le patronat du personnel (et des familles), « du berceau à la tombe », afin de les fixer définitivement dans le métier et de les rendre captifs de l’entreprise : logement gratuit, formation, soins, chauffage, sécurité, sport, loisirs, culte, transport, pension, etc. Charbonnages de France a poursuivi et même amplifié ce dispositif, à telle enseigne que plus du tiers du parc immobilier de l’ancien bassin du Nord-Pas-de-Calais appartenait aux Houillères en 1969, soit 113 000 logements.

Cités minières à Loos-en-Gohelle (vers 1930), exemple de « company town » emblématique du bassin houiller du Pas-de-Calais
Cités minières à Loos-en-Gohelle (vers 1930), exemple d’une Company Town emblématique du bassin houiller du Pas-de-Calais.
Olivier Kourchid, Olivier, Annie Kuhnmunch, « Mines et cités minières du Nord et du Pas-de-Calais, photographies aériennes de 1920 à nos jours », Presses Universitaires de Lille, 1990

Ce système a assuré l’ancrage professionnel et géographique de la population à tel point qu’il en limite encore le « capital spatial », autrement dit la capacité à se projeter ailleurs. L’identité sociale locale actuelle n’est certes pas réductible à une culture ouvrière nostalgique d’une prospérité idéalisée, mais on conçoit le vif traumatisme que représente la disparition d’un encadrement social séculaire opéré aussi bien par l’exploitant que par les syndicats, qui a laissé complètement désemparée une communauté, à l’univers mental et culturel jusqu’alors entièrement tourné vers la mine, soudainement abandonnée à son sort. Même les ingénieurs des mines ne virent survenir la fin de l’exploitation qu’« avec terreur ».

Comme le souligne le politiste Luc Rouban, le vote RN exprime ainsi le désarroi d’électeurs « déboussolés par l’effondrement des structures de contrôle social […] en place durant l’époque minière » et un besoin corrélatif de protection par l’État. La géographie du vote RN dans le Pas-de-Calais coïncide d’ailleurs assez bien avec celle des cités minières édifiées par l’exploitant, patrimoine immobilier encore fort de 64 000 logements désormais géré par un bailleur social, lointain témoin de l’emprise sociale de la mine.

The Conversation

Guy Baudelle ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Pourquoi l’ancien bassin minier du Nord-Pas-de-Calais vote RN (ou non) – https://theconversation.com/pourquoi-lancien-bassin-minier-du-nord-pas-de-calais-vote-rn-ou-non-281574

Au Népal, le contrôle du Tibet par la Chine complique la prévention des crues

Source: The Conversation – France in French (3) – By Dibyesh Anand, Professor of International Relations and Deputy Vice-Chancellor, University of Westminster


L’ESSENTIEL

  • Une crue soudaine a ravagé le 26 août la zone frontalière entre le Népal et le Tibet, faisant au moins un millier de morts et de nombreux disparus.

  • Le manque de coopération et le faible partage de données entre le Népal et la Chine (très réticente à communiquer des informations sur le Tibet, quelles qu’elles soient) empêchent d’alerter efficacement les populations en aval.

  • Les constructions népalaises dans une vallée instable expliquent aussi en partie le lourd bilan humain.


Ce 26 août, en à peine quelques minutes, le poste-frontière entre le Népal et la Chine — Rasuwagadhi du côté népalais et Gyirong du côté chinois — a été détruit par une crue soudaine provoquée par l’effondrement d’un glacier. Des villages, des ponts et des routes des deux côtés de la frontière ont été emportés.

On dénombre au moins mille morts et de nombreux disparus, parmi lesquels des touristes et des pèlerins. Le bilan définitif ne sera pas connu avant plusieurs jours, car les zones les plus touchées sont difficiles d’accès. En ce qui concerne le Tibet, compte tenu de du contrôle draconien de l’information exercé par la Chine, le bilan réel pourrait ne jamais être connu.

Une fois les opérations de secours terminées, le Népal, pays pauvre, devra s’atteler au difficile défi de la reconstruction. Il s’agira du premier véritable test pour le gouvernement qui a pris le pouvoir en mars, après qu’une révolution largement portée par la génération Z a balayé les partis traditionnels.

Le gouvernement du premier ministre Balen Shah cherche à éviter de dépendre de l’un ou l’autre de ses grands voisins, la Chine et l’Inde, ou de se retrouver pris au piège de leur rivalité. Il tente d’affirmer une certaine autonomie stratégique en traitant avec New Delhi, Pékin mais aussi Washington sur un pied d’égalité.

Le fait que le Népal soit frontalier du Tibet, une région autrefois autonome que la Chine a annexée par la force entre 1950 et 1951 et qu’elle administre depuis lors, rend plus difficile la préparation aux inondations dans cette région frontalière.

Le bâtiment des services d’immigration et des douanes chinoises vu depuis la frontière népalaise
Les infrastructures du poste-frontière chinois situé au Tibet, à la frontière du Népal, ont été détruites.
pacceka/Shutterstock

Une frontière militarisée

Même si le gouvernement népalais entretient des relations cordiales avec Pékin, adhère au principe « d’une seule Chine » et n’accorde aucun soutien aux Tibétains, le contrôle strict exercé par la Chine sur le Tibet engendre des complications pour Katmandou.

La région frontalière, côté tibétain, est administrée comme une zone militarisée. Elle est étroitement surveillée par la police et l’armée, l’accès y est soumis à des permis et des autorisations, et les étrangers — journalistes, chercheurs indépendants, parfois même diplomates — en sont systématiquement tenus à l’écart. Le Tibet est un trou noir en matière d’information.

Le Népal constitue depuis longtemps la principale voie de fuite hors du Tibet et accueille aujourd’hui plus de 10 000 réfugiés tibétains. La Chine cherche à contraindre Katmandou de réprimer le militantisme tibétain, de fermer les points de passage et d’intégrer la gestion de la frontière dans un partenariat de sécurité visant à isoler le plateau tibétain du reste du monde.

Les données glaciaires et hydrologiques du plateau tibétain, indispensables pour anticiper les inondations, sont également considérées comme stratégiquement sensibles par la Chine et sont gardées secrètes. Le Népal ne dispose d’aucun mécanisme pour recevoir en temps réel des données sur les lacs glaciaires et les cours d’eau de la part de la Chine, et ses responsables ont parfois accusé Pékin de ne pas partager ces informations pourtant vitales.

Lorsqu’une catastrophe survient dans cette région frontalière, la transmission d’alertes et l’acheminement des secours sont freinés par un système conçu avant tout pour le contrôle, et non pour la rapidité et l’efficacité.

De plus en plus d’éléments indiquent que le 26 août, l’effondrement du glacier s’est produit du côté népalais de la frontière, près du sommet du Langtang Lirung. Mais quel que soit le lieu d’origine de la crue, aucun avertissement n’est parvenu aux personnes se trouvant sur son passage.

Les autorités du district népalais de Rasuwa, au Népal, ont déclaré n’avoir eu « aucune idée » de ce qui allait se passer. Cela s’explique en partie par la rapidité de l’inondation provoquée par l’avalanche de glace, qui n’a sans doute laissé que peu de temps pour donner l’alerte. Les stations de surveillance népalaises situées en amont ont été emportées avant d’avoir pu envoyer un signal d’alerte.

Mais comme je l’ai souligné dans mes recherches, un problème plus profond et plus structurel doit être mis en évidence : il n’existe aucun système permanent et obligatoire permettant de transmettre des alertes en temps réel dans cette région frontalière. La plupart des données susceptibles de véhiculer une telle alerte se trouvent dans une région que la Chine gère avant tout comme une question de sécurité nationale.

Une coopération limitée

Déjà en 2016, quand la rupture de la digue morainique d’un lac glaciaire au Tibet a provoqué une crue de la rivière Bhote Koshi au Népal, aucun avertissement n’avait été donné. Les responsables népalais de l’hydrologie ont déclaré par la suite que la Chine avait, pendant des années, omis de partager des données « essentielles » sur les lacs glaciaires situés de son côté de la frontière.

La coopération entre les deux pays n’est pas totalement inexistante, mais elle reste limitée et réactive. La Chine et le Népal surveillent conjointement un seul lac glaciaire transfrontalier dangereux, le Cirenmaco. Ce dispositif permet de superviser des lacs qui se forment progressivement, mais pas de détecter une avalanche soudaine dans une vallée non surveillée.

De part et d’autre de la frontière, l’information ne circule que dans la mesure où les préoccupations sécuritaires l’autorisent. Mais la vulnérabilité du Népal ne tient pas seulement à ce manque de coopération. Le développement imprudent du pays — construction de routes et de barrages, urbanisation de vallées fragiles —, conjugué à une administration corrompue et à des capacités d’alerte précoce insuffisantes, a alourdi le bilan des inondations.

Partout dans le monde, les zones frontalières sont souvent considérées avant tout comme des espaces relevant de la sécurité nationale, au détriment de la prévention et de la gestion des catastrophes. En 2025, à la suite d’un attentat terroriste au Cachemire, l’Inde a suspendu le Traité sur les eaux de l’Indus et a interrompu la transmission des données hydrologiques au Pakistan. Lorsque les inondations dues à la mousson sont survenues quelques mois plus tard, Islamabad a déclaré que cette suspension les avait aggravées.

Le changement climatique accroît les risques liés au plateau tibétain pour les populations vivant en aval, du Népal au Bangladesh en passant par l’Inde. Face à ces risques, il faut considérer l’Himalaya comme un espace écologique partagé, une zone de contact plutôt qu’une zone de conflit.

Le renforcement du partage transfrontalier des données et des systèmes d’alerte précoce permettrait de réduire le nombre de victimes des tremblements de terre, des glissements de terrain et des inondations. Pour le gouvernement népalais, c’est là que son autonomie stratégique sera véritablement mise à l’épreuve : il ne s’agira pas tant de choisir entre Pékin et Delhi que de faire en sorte que la sécurité de sa population ne soit pas subordonnée aux préoccupations sécuritaires d’un État étranger.

Les inondations, les tremblements de terre et autres catastrophes naturelles continueront de se produire. La question est de savoir si les États de la région seront capables d’améliorer leur coopération et de faire passer la sécurité des populations avant celle des frontières.

The Conversation

Dibyesh Anand ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Au Népal, le contrôle du Tibet par la Chine complique la prévention des crues – https://theconversation.com/au-nepal-le-controle-du-tibet-par-la-chine-complique-la-prevention-des-crues-290961