Qu’arrive-t-il à votre sang lorsque vous êtes stressé ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Lewis Fall, Senior Lecturer in Human Physiology, University of South Wales

Le stress a aussi des effets sur de sang, et ils surviennent rapidement. PeopleImages/Shutterstock

L’ESSENTIEL
  Le stress psychologique aigu augmente la production de radicaux libres ;
  Ces molécules déclenchent une cascade de modifications qui vont influer sur la coagulation sanguine ;
  Ces travaux préliminaires pourraient ouvrir de nouvelles pistes pour diminuer le risque cardiovasculaire.
  


« C’est dans la tête. »

Nous avons tous déjà entendu cette phrase.

Lorsque les échéances professionnelles s’accumulent, que les soucis financiers persistent ou qu’une prise de parole en public imprévue se profile, nous avons tendance à considérer l’anxiété sous un angle purement psychologique – une épreuve que l’on surmonterait à force de volonté.

Mais notre organisme ne sépare pas le psychologique du physique. Le cerveau n’est pas une île, et l’anxiété ne reste pas confinée entre nos deux oreilles. Elle déclenche une cascade de modifications biochimiques rapides, qui se propagent dans la circulation sanguine et affectent l’organisme de manière mesurable.

Mes collègues et moi-même avons, dans une nouvelle étude, capturé en temps réel ce lien entre le corps et l’esprit en temps réel. En soumettant des volontaires en bonne santé à un test de stress mental aigu en laboratoire, nous avons découvert que ce dernier agit comme un véritable catalyseur, au sens chimique du terme. En quelques minutes, il augmente la production de molécules hautement réactives appelées radicaux libres. Ces molécules modifient à leur tour la manière dont se forment les caillots sanguins.

Pour le dire autrement : le stress psychologique peut physiquement agir sur le sang, le remodelant et le rendant plus susceptible de coaguler.

Les scientifiques savent depuis des décennies que le stress chronique est néfaste pour le cœur. De vastes études de population ont, à de nombreuses reprises, identifié le stress émotionnel comme étant un facteur de risque de maladie cardiovasculaire. En revanche, la manière précise dont une émotion pouvait mener à des modifications biologiques susceptibles d’accroître le risque cardiovasculaire demeurait moins claire.

Des perturbations de l’hémostase

Lorsque nous subissons un stress psychologique, l’équilibre délicat de l’hémostase – le système qui maintient la fluidité du sang tout en le préparant à prévenir les saignements en cas de besoin – se trouve perturbé. Le sang évolue alors vers ce que les scientifiques appellent un état d’hypercoagulabilité, autrement dit une propension accrue à coaguler.

Au sein de la communauté scientifique, le mécanisme à l’origine de ce phénomène demeurait sujet à débat.

Selon certains chercheurs, l’activation du système immunitaire par le stress provoquerait une inflammation généralisée. Pour d’autres, tenants de l’hypothèse de l’hémoconcentration, le stress concentrerait le sang à mesure que la tension artérielle augmente.

Avec mes collègues, nous soupçonnions qu’il pouvait exister une autre explication : le véritable instigateur de ces changements serait le stress oxydant, que l’on peut voir comme une « explosion » de radicaux libres. Déclenchée par la réponse fondamentale de l’organisme au stress, celle-ci agirait comme un interrupteur capable de modifier directement, en amont, les propriétés structurelles du sang.

Mettre le stress à l’épreuve

Pour tester cette hypothèse, nous avons mené une étude croisée randomisée et contrôlée auprès de huit jeunes hommes en bonne santé, âgés de 18 à 30 ans.

Cet échantillon peut sembler étonnamment restreint, mais les expériences qui examinent les modifications biologiques chez des sujets humains, dans des conditions de laboratoire rigoureusement contrôlées, sont complexes, chronophages et coûteuses. Plutôt que de rechercher des tendances généralisables à l’échelle d’une population, ce type d’étude vise avant tout à mettre au jour les mécanismes sous-jacents à l’œuvre dans l’organisme.

Chaque participant s’est rendu deux fois dans notre laboratoire, à une semaine d’intervalle. Lors d’une de ces deux visites, il restait au repos, tranquillement assis. Lors de l’autre, il se soumettait au test de stress social de Trèves, la référence, dans le domaine de la recherche, en matière d’induction d’un stress psychologique aigu. L’ordre des deux visites était entièrement aléatoire.

Ce test, qui reproduit les pressions sociales du quotidien, est délibérément inconfortable. Les participants disposaient de cinq minutes pour préparer un discours avant de le prononcer devant une caméra et un jury au visage impassible. Juste avant qu’ils ne commencent à parler, leurs notes leur étaient retirées.

Immédiatement après cette épreuve, on leur demandait de réaliser un exercice de calcul mental, en comptant à rebours à partir de 2003 par intervalles de 17. À la moindre erreur, ils devaient recommencer depuis le début.

Nous avons prélevé des échantillons sanguins immédiatement avant et après chacune des deux séances. Pour mesurer les radicaux libres, nous avons eu recours à une technique très sensible, la spectroscopie de résonance paramagnétique électronique. Nous avons également analysé la structure des caillots sanguins au moment de leur formation, ce qui nous a permis d’observer l’effet du stress sur le sang à l’échelle microscopique.

Photo d’un homme à l’air stressé.
Le cerveau n’est pas une île, et l’anxiété ne reste pas confinée entre nos deux oreilles.
PeopleImages/Shutterstock

Des modifications biologiques conséquentes

Les résultats que nous avons obtenus se sont révélés frappants. Lors de la séance de repos, la chimie sanguine des participants est restée stable. Après le test de stress, en revanche, deux phénomènes se sont produits simultanément : le taux de radicaux libres a augmenté et la structure des caillots sanguins s’est trouvée entièrement transformée.

Nous avons observé une hausse du radical libre ascorbate, le marqueur du stress oxydant que nous avions choisi. Celle-ci indique que le stress émotionnel accroît rapidement le stress oxydant dans l’organisme. Dans le même temps, les caillots en formation sont devenus plus volumineux, plus denses et la fibrine – les fibres protéiques qui confèrent au caillot son armature – y était plus étroitement compactée. Nous avons également relevé des indices montrant que le stress activait une composante du système de coagulation appelée voie intrinsèque.

Autre point tout aussi important à souligner : nous n’avons trouvé aucune preuve que le stress modifiait la viscosité ou la densité du sang. Ce résultat remet en question l’idée selon laquelle le stress agirait principalement en concentrant le sang.

Nos observations suggèrent au contraire que le stress modifie la qualité et l’architecture même du caillot. Elles apportent de nouveaux éléments montrant que même de brèves périodes de stress psychologique peuvent déclencher des modifications biologiques rapides associées à un potentiel de coagulation accru.

D’autres recherches seront nécessaires

Si nos travaux fournissent des indices importants sur la manière dont le stress psychologique affecte l’organisme, leurs résultats doivent être interprétés avec la prudence qui s’impose. Ils ne signifient pas que les personnes qui vivent une présentation professionnelle stressante ou une journée de travail difficile seront immédiatement victimes d’une crise cardiaque ou d’un accident vasculaire cérébral. Les maladies cardiovasculaires surviennent dans des contextes bien plus complexes que cela.

En outre, cette étude n’ayant porté que sur huit jeunes hommes en bonne santé, pour déterminer la portée de ces résultats, d’autres travaux devront être menés sur des cohortes plus vastes, incluant des femmes, des personnes âgées et des personnes atteintes de maladies cardiovasculaires.

Ces découvertes pourraient néanmoins ouvrir de nouvelles pistes pour réduire le risque cardiovasculaire. Plutôt que de se concentrer uniquement sur les aspects psychologiques du stress, de futures recherches pourraient tenter de cibler les voies biochimiques sous-jacentes, afin de déterminer si cela permettrait de protéger le système cardiovasculaire de certains effets physiques.

The Conversation

Lewis Fall ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Qu’arrive-t-il à votre sang lorsque vous êtes stressé ? – https://theconversation.com/quarrive-t-il-a-votre-sang-lorsque-vous-etes-stresse-286281

Covid long : et si ce n’était pas une seule maladie, mais plusieurs ?

Source: The Conversation – in French – By David Smadja, Professeur des Universités – Praticien hospitalier, Hopital Europeen Georges Pompidou, Université Paris Cité

L’ESSENTIEL
  Les causes du Covid long, un syndrome post-infectieux qui affecte des millions de personnes dans le monde, demeurent mal comprises ;
  Des travaux récents suggèrent que deux mécanismes pourraient participer au Covid long : une anomalie dans la formation de nouveaux vaisseaux sanguins et une inflammation de leur paroi interne ;
  Cibler une molécule intervenant dans la formation des vaisseaux sanguins pourrait améliorer certains symptômes du Covid long. Un essai clinique baptisé BASECOVID est en cours de lancement pour tester cette hypothèse.
  


Le syndrome post-Covid-19, communément désigné sous l’expression « Covid long », est désormais officiellement reconnu comme une complication chronique de l’infection par le coronavirus SARS-CoV-2. Il est susceptible de survenir après des formes initiales de la maladie de gravité variable, y compris chez des patients ayant présenté une infection aiguë peu sévère.

Sa prévalence exacte du Covid long demeure difficile à établir, en raison de l’hétérogénéité des définitions utilisées, des populations étudiées et de l’évolution des variants viraux.

On estime cependant qu’à l’heure actuelle, plusieurs millions de personnes dans le monde présentent des symptômes persistants ayant un impact significatif sur leur qualité de vie, leur activité professionnelle et leur autonomie.

Pour mieux prendre en charge ces patients, médecins et scientifiques travaillent à élucider les causes du Covid long. Parmi les hypothèses formulées à l’heure actuelle, l’hypothèse vasculaire figure en bonne place pour expliquer certains symptômes. Explications.

Qu’est-ce que le Covid long ?

Selon la définition proposée par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), ce syndrome correspond à la persistance, à la récidive ou à l’apparition de symptômes, généralement trois mois après l’infection initiale, durant au moins deux mois, sans qu’un autre diagnostic puisse expliquer le tableau clinique.

L’expression clinique du Covid long est particulièrement polymorphe. Plus de deux cents manifestations ont été décrites, ce qui suggère que l’atteinte touche potentiellement de multiples organes (on parle d’atteinte « multisystémique »).

Les symptômes les plus fréquemment rapportés sont : une fatigue profonde, une intolérance à l’effort, une dyspnée, des douleurs thoraciques, des palpitations, des troubles neurocognitifs (« brain fog », ou « brouillard cérébral », en français), des dysfonctionnements du système nerveux autonome (le système nerveux qui contrôle les fonctions involontaires du corps, comme la respiration, la digestion…), des douleurs musculaires (myalgies), des douleurs articulaires (arthralgies), des troubles du sommeil, des symptômes digestifs ainsi que des manifestations anxiodépressives.

À ce jour, aucun traitement spécifique n’a démontré une efficacité suffisante pour modifier l’évolution du syndrome. La prise en charge repose principalement sur une approche multidisciplinaire individualisée associant évaluation clinique globale, traitement symptomatique, rééducation adaptée, accompagnement psychologique et coordination des différents professionnels de santé.

Les recommandations internationales insistent sur la nécessité d’un suivi précoce et personnalisé afin de limiter les conséquences fonctionnelles, sociales et professionnelles de cette affection devenue un enjeu majeur de santé publique.

Des causes encore à élucider

Les études épidémiologiques ont identifié plusieurs facteurs associés à un risque accru de développer un Covid long. Parmi ceux-ci on peut notamment citer le fait d’être de sexe féminin, l’âge avancé, l’obésité, le tabagisme, la préexistence de comorbidités (hypertension artérielle, dyslipidémies – anomalies du cholestérol et des triglycérides –, maladies cardiovasculaires ou diabète de type 2), ainsi que la sévérité de l’épisode infectieux initial.

Sur ce dernier point, il faut cependant souligner que le Covid long peut également toucher des sujets jeunes et auparavant en bonne santé.

Les mécanismes responsables du Covid long demeurent incomplètement élucidés, notamment parce que cette affection est probablement multifactorielle.

Pour mieux les cerner, plusieurs hypothèses non exclusives sont actuellement explorées. Parmi celles-ci, on peut citer la persistance, dans le corps des patients, du virus lui-même ou d’antigènes (les antigènes sont des fragments de molécules capables de déclencher une réponse immunitaire – en l’occurrence des fragments de molécules virales), ou encore une dérégulation chronique du système immunitaire.

Au sein de notre équipe, nous avons choisi d’explorer l’hypothèse d’une dysfonction persistante des vaisseaux sanguins, dans la continuité de nos travaux menés pendant la phase aiguë de la Covid-19. À cette époque, nous avions démontré que l’infection par le SARS-CoV-2 provoquait des altérations des vaisseaux sanguins (altérations que nous avions caractérisées de manière approfondie).

Deux mécanismes impliquant les vaisseaux sanguins

Nos précédents travaux ont mené à l’identification de deux mécanismes distincts de dysfonctionnements vasculaires susceptibles de contribuer à la sévérité de la phase aiguë du Covid-19.

Le premier de ces mécanismes correspond à une « activation » de l’endothélium vasculaire, la couche de cellules qui tapisse l’intérieur de tous les vaisseaux sanguins. En d’autres termes, ces cellules passent d’un état quiescent (« au repos »), antithrombotique et anti-inflammatoire, à un état pro-inflammatoire et procoagulant. On parle alors d’« endothéliopathie inflammatoire ».

Ce dysfonctionnement endothélial, qui favorise l’inflammation, pourrait participer à l’obstruction de la microcirculation pulmonaire, à la formation de microthromboses (autrement dit, de micro-caillots) et, plus largement, aux complications thromboemboliques (formation de caillots pouvant bloquer les vaisseaux) observées chez les patients atteints de formes sévères de Covid-19.

Nous avons également démontré que l’administration de corticostéroïdes – le traitement de référence des formes sévères de Covid-19 (celles qui nécessitent une oxygénothérapie) – atténue significativement les marqueurs de cette activation endothéliale, ainsi que l’état procoagulant des cellules qui tapissent les vaisseaux sanguins.

Le second mécanisme susceptible de contribuer à la sévérité de la phase aiguë du Covid-19 que nous avons identifié correspond à une formation de nouveaux vaisseaux sanguins (aussi appelée « angiogenèse ») pathologique. Au niveau pulmonaire, cela se traduit par la formation de réseaux de vaisseaux anormaux. Cette réponse vasculaire s’accompagne d’une augmentation, dans le sang, de la concentration de plusieurs messagers chimiques qui favorisent la prolifération et le remodelage vasculaires.

Mais quel est le rapport entre ces observations, qui concernent les formes aiguës de la maladie, et le Covid long ?

Forts de ces résultats, nous avons cherché à déterminer si ces deux signatures vasculaires persistaient au-delà de la phase aiguë, en étudiant la situation des premiers patients atteints de Covid long pris en charge à l’Hôpital européen Georges-Pompidou (HEGP).

Des problèmes vasculaires chez les patients Covid long

Dans un premier temps, nous avons cherché à déterminer si les molécules témoignant de l’endothéliopathie inflammatoire et de l’angiogenèse pathologique (on parle de « biomarqueurs » de ces deux affections) persistaient dans le sang des patients atteints de Covid long.

La réponse s’étant avérée positive, nous avons, dans un second temps, cherché à déterminer la contribution potentielle de ces deux dysfonctionnements aux symptômes prolongés subis par les patients.

Les résultats de ces premiers travaux, publiés en 2023, ont mis en évidence une corrélation entre les biomarqueurs circulants de l’angiogenèse et la sévérité des anomalies de la fonction pulmonaire chez des patients présentant un Covid long.

À notre connaissance, il s’agit de la première étude ayant évalué de manière exhaustive les biomarqueurs de la dysfonction endothéliale, tout en les confrontant à des explorations de la fonction respiratoire, dans le contexte des séquelles post-aiguës de l’infection par le SARS-CoV-2.

Nos résultats suggèrent qu’une activation prolongée des voies proangiogéniques pourrait contribuer à la persistance des séquelles respiratoires observées après l’infection par le SARS-CoV-2.

Parmi les biomarqueurs analysés, une protéine appelée facteur de croissance de l’endothélium vasculaire A (VEGF-A) s’est avérée être le meilleur prédicteur d’une diminution de la capacité de diffusion pulmonaire du monoxyde de carbone, ainsi que de la présence d’anomalies au scanner thoracique.

Ces observations nous ont conduits à formuler l’hypothèse qu’une inhibition ciblée de la voie du VEGF-A pourrait représenter une stratégie thérapeutique innovante pour améliorer les symptômes respiratoires du Covid long.

Cette hypothèse a conduit au développement de l’essai clinique BASECOVID, en cours d’inclusion à l’Hôpital européen Georges-Pompidou (HEGP).

Son objectif est d’évaluer l’efficacité et la tolérance d’une approche thérapeutique ciblant le VEGF-A.

La fatigue chronique, résultat d’une souffrance vasculaire persistante ?

Dans un second travail, publié en 2025, nous avons montré que les cellules endothéliales circulantes étaient significativement plus élevées dans le sang de patients atteints de Covid long présentant une fatigue chronique.

Les cellules endothéliales circulantes sont des biomarqueurs reconnus de l’atteinte de la paroi interne des vaisseaux sanguins. Il s’agit de cellules qui se détachent de la paroi des vaisseaux sanguins, en réponse à une agression ou à une dysfonction vasculaire. Leur augmentation traduit ainsi une souffrance persistante de l’endothélium vasculaire.

La fatigue chronique, plus qu’une simple fatigue
  Cliniquement, la fatigue chronique observée dans le Covid long dépasse largement la simple sensation de fatigue. Il s’agit d’un épuisement physique et mental persistant, souvent aggravé après un effort, même minime (on parle de « malaise post-effort »), qui limite fortement les activités quotidiennes et n’est pas amélioré par le repos.

Ces résultats apportent un nouvel éclairage sur la physiopathologie du Covid long. Ils suggèrent que certains symptômes, en particulier la fatigue chronique, pourraient être associés à une forme spécifique de dysfonction vasculaire. Celle-ci serait distincte des mécanismes angiogéniques que nous avions précédemment identifiés.

Pas « un » Covid long, mais « des » Covids longs ?

Pris ensemble, ces travaux renforcent l’idée que le Covid long ne constitue pas une entité homogène. Ce syndrome regroupe probablement plusieurs phénotypes biologiques et cliniques reposant sur des mécanismes vasculaires différents.

En d’autres termes, il n’existerait donc vraisemblablement pas « un » Covid long, mais « des » Covids longs, chacune pouvant relever de processus spécifiques, et en particulier de maladies vasculaires différentes.

Les raisons expliquant cette diversité sont encore mal comprises. Il est probable que plusieurs facteurs interviennent simultanément : des prédispositions génétiques individuelles, l’âge, le sexe, les comorbidités cardiovasculaires ou métaboliques, le statut immunitaire, la sévérité de l’infection initiale, ou encore des facteurs environnementaux et liés au mode de vie.

Il est également possible que, selon les patients considérés, différents mécanismes biologiques prédominent (persistance virale, dérégulation immunitaire, dysfonction vasculaire ou neurologique), expliquant ainsi l’existence de plusieurs phénotypes de Covid long.

Des implications qui s’étendent au-delà du Covid

On sait que certaines personnes développent aussi des syndromes post-infectieux dans le contexte d’autres infections virales, notamment celles dues au virus d’Epstein-Barr (responsable de la mononucléose infectieuse), à certains virus grippaux, au virus Ebola, au SARS-CoV-1 (responsable du syndrome respiratoire aigu sévère) ou encore au virus de la dengue.

Plusieurs de ces syndromes partageant des symptômes similaires (fatigue chronique, intolérance à l’effort ou troubles cognitifs), il serait intéressant, dans les années à venir, de déterminer si l’une ou l’autre des altérations endothéliales pourraient constituer un mécanisme commun à plusieurs de ces syndromes post-viraux.

En attendant d’en savoir plus, dans le contexte du Covid long, nos découvertes ouvrent la voie à une médecine plus personnalisée, fondée sur l’identification de biomarqueurs permettant de mieux caractériser les patients, de comprendre l’origine de leurs symptômes et, à terme, de proposer des traitements ciblés adaptés à chaque profil biologique.

The Conversation

David Smadja est Responsable de la commission santé du Think Tank Le laboratoire de la République. L’équipe de recherche dirigée par le Professeur David Smadja a reçu des financements de l’ANR, de l’ANRS MIE, de la fondation air liquide et du consortium EU-Response pour travailler sur les thématiques de COVID-19 et de COVID Long.

ref. Covid long : et si ce n’était pas une seule maladie, mais plusieurs ? – https://theconversation.com/covid-long-et-si-ce-netait-pas-une-seule-maladie-mais-plusieurs-213578

Quel consentement autochtone ? Ce que nous apprend un exemple venu d’ailleurs

Source: The Conversation – in French – By Margaux Maurel, Doctorante en affaires internationales spécialisée sur les impacts économiques, sociaux et environnementaux des projets d’infrastructure et d’énergie dans les pays du Sud Global et l’activisme transnational. Chercheuse affiliée au CERIUM, HEC Montréal

La question de l’adhésion ou du rejet de projets d’énergie ou d’infrastructure par les communautés autochtones fait de plus en plus la manchette, au Québec comme ailleurs. L’étude d’un cas aux Philippines fait ressortir les réalités complexes qui se jouent sur le terrain, au-delà d’une opposition binaire.


Le Canada, comme bien d’autres pays, a une histoire houleuse avec les communautés autochtones qui peuplent son territoire. Au Québec, les grands barrages et autres projets énergétiques sont souvent au cœur des conflits. Récemment, la communauté innue de Pessamit, sur la Côte-Nord, a rejeté un accord négocié entre son Conseil de bande et Hydro-Québec.

Différentes communautés autochtones résistent aussi à des projets des industries minières, pétrolière et gazière à travers le pays.

Elles s’opposent à l’exploitation de leurs terres et mettent en lumière le non-respect des obligations de consulter du gouvernement et des compagnies, ainsi que leur tendance à négocier bilatéralement avec chaque communauté plutôt que collectivement.

Cependant, certaines communautés consentent à certains projets sur leurs territoires ancestraux, pourtant au cœur de leur identité culturelle, de leur souveraineté territoriale et de leurs moyens de subsistance. Comprendre pourquoi peut venir éclairer nos débats actuels.

En tant que doctorante en affaires internationales à HEC Montréal et chercheuse affiliée au CÉRIUM, mes travaux portent sur les résistances plurielles à l’extractivisme minier dans le cadre de la transition énergétique mondiale. Avec Dominique Caouette, titulaire de la Chaire d’études asiatiques et Indo-Pacifiques, et Dalia Aktouf, titulaire d’une maitrise en sciences politiques de l’Université de Montréal, nous nous sommes intéressés au cas de la province d’Agusan del Norte, aux Philippines.

Notre étude, destinée à être publiée dans un numéro spécial sur les cosmopolitiques autochtones, que prépare la revue Les Cahiers du CIERA (Centre interuniversitaire d’études et de recherches autochtones) révèle des dynamiques plus complexes que ce qui est souvent perçu.

Tensions internes et dynamiques de pouvoir

Dans le nord de l’île de Mindanao, un territoire ancestral appartenant à cinq clans autochtones a été exploité par la compagnie Agata Mining Ventures Inc pour un projet de mine de nickel. Notre cochercheuse Dalia Aktouf y a mené 40 entretiens pendant plusieurs mois avec les différents clans Mamanwa et Mamanwa-Manobo.

Cette étude nous amène à reconnaître la complexité de l’agentivité politique des communautés autochtones. Elles ne constituent pas des groupes homogènes et adoptent des stratégies diverses et complexes face à l’extraction minière. Ainsi, leurs positions face aux projets miniers sont marquées par des tensions internes, des dynamiques de pouvoir, des compromis et des formes d’engagement ambivalent.




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Avec la colonisation espagnole au XVIe siècle, les peuples autochtones ont connu une importante dépossession territoriale, ainsi qu’une marginalisation politique et économique. Au cours du XXe siècle, ils ont obtenu progressivement une reconnaissance juridique de l’État. La Loi sur les droits des peuples autochtones (IPRA) de 1997 en constitue la pierre angulaire. L’IPRA les reconnaît comme premiers habitants de l’archipel et leur offre la possibilité d’obtenir des droits fonciers grâce aux certificats de titre de domaine ancestral.

Bien que l’IPRA reconnaisse ces droits, elle perpétue cependant des formes de contrôle étatique. En effet, elle insère ces territoires dans son modèle de développement capitaliste et extractif régi par la loi minière philippine de 1995. De plus, cela s’accompagne simultanément d’une intégration dans des structures de gouvernance étatique qui limitent l’autonomie de ces communautés.

Abandon et mépris institutionnel

Cette marginalisation historique, politique et économique des communautés autochtones aux Philippines explique en partie pourquoi des formes alternatives de reconnaissance, telles que celles offertes par les compagnies minières, peuvent être valorisées par ces communautés.

Les récits des clans révèlent une expérience historiquement marquée par l’insécurité territoriale, la dépossession et des violences symboliques et matérielles. Cette marginalisation façonne les perceptions que les communautés autochtones ont d’elles-mêmes et des acteurs extérieurs, telles les autorités gouvernementales et les entreprises minières. Lors des entretiens, les communautés décrivent un sentiment d’abandon et de mépris institutionnel.

Le territoire ancestral se révèle être pour ces communautés un enjeu existentiel, bien au-delà des catégories juridiques. Un chef de clan interrogé dans le cadre de notre étude déclare : « Cette terre est notre hôpital, car c’est là que nous pouvons trouver des plantes médicinales. C’est aussi un marché, car c’est là que nous pouvons trouver de la nourriture ».

Ainsi, la non-reconnaissance par l’État des territoires ancestraux ne constitue pas seulement une injustice juridique ou économique. Il s’agit d’une négation de l’existence sociale, culturelle et politique de ces communautés.

Cette marginalisation historique des peuples autochtones, à la fois symbolique, politique et territoriale, façonne une quête de reconnaissance profondément ancrée. Elle vise la dignité, la visibilité et ainsi que la légitimité politique.

Une reconnaissance sélective et conditionnelle

Dans ce contexte, le secteur minier apparaît paradoxalement comme l’un des rares espaces où l’identité autochtone et les droits territoriaux font l’objet d’une reconnaissance institutionnelle. Les compagnies minières ont l’obligation de mener un processus de consentement préalable, libre et éclairé. Cependant, cette reconnaissance politique reste limitée et asymétrique. Elle ouvre des espaces de participation sans remettre en cause les structures de pouvoir existantes. En revanche, elle produit un sentiment de reconnaissance dans un contexte d’invisibilisation historique.

De plus, la reconnaissance du domaine ancestral apparaît non pas en opposition à l’extraction minière, mais en articulation avec celle-ci. À Agusan del Norte, la reconnaissance légale du domaine ancestral s’est opérée simultanément au développement des activités minières. Les processus d’évaluation d’impact environnemental et social participent également à une forme de coproduction du territoire.

Un des leaders interrogés pour notre étude explique que ces évaluations ont impliqué des consultations dans chaque clan, permettant d’intégrer des éléments de connaissance locale dans les accords formels signés avec la compagnie et les autorités. Plusieurs membres associent directement l’arrivée de la mine à un processus de reconnaissance territoriale et culturelle. Un pêcheur décrit : « Nos traditions étaient en train de mourir lentement, mais, lorsque l’exploitation minière est arrivée, elles ont commencé à renaître ».

La reconnaissance culturelle se manifeste aussi à travers la valorisation de l’identité autochtone, le soutien, notamment financier, à certaines pratiques et la prise en compte partielle des sites sacrés. Toutefois, elle reste sélective et conditionnelle, dépendante de sa compatibilité avec les opérations minières.

La reconnaissance économique constitue quant à elle une dimension centrale, dépassant la simple compensation monétaire pour opérer une transformation du statut social des communautés. Les redevances minières sont décrites par plusieurs comme ayant amélioré les conditions de vie.

Un consentement ambivalent

Les récits recueillis montrent cependant que cette reconnaissance est perçue comme partielle, conditionnelle et parfois instrumentalisée.

Ces tensions révèlent le caractère ambigu de la reconnaissance. Elle peut être perçue comme une source de réparation symbolique pour les communautés. Cependant, elle contribue également à la stabilisation et la légitimation de l’extraction minière sur les terres ancestrales.




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Malgré leur inclusion dans certains dispositifs liés au projet extractif, les communautés restent invisibilisées dans les récits nationaux de « réussite » minière. Cette reconnaissance apparaît donc comme sélective et définie selon des critères externes plutôt que par les communautés elles-mêmes.

Ainsi, le cas d’Agusan del Norte révèle la dynamique complexe que nous venons de décrire, qui se déploie en quatre temps : une marginalisation historique qui produit une quête de reconnaissance en dehors de l’État ; l’émergence des compagnies minières comme fournisseurs d’une reconnaissance que l’on peut qualifier d’« extractive » ; les limites et les contradictions de cette reconnaissance ; et enfin la production d’un consentement ambivalent.


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Le concept de « reconnaissance extractive » permet de dépasser les lectures binaires du consentement autochtone, au-delà de l’adhésion totale ou de la contrainte passive. Il vient éclairer des enjeux jusque chez nous au Canada, à l’heure du renouveau minier lié à la transition énergétique.

Dès lors, il s’agit de s’interroger sur des mécanismes de consultations réels qui prennent en compte les dynamiques de pouvoir au sein même des communautés autochtones. Il convient aussi de replacer le processus de consentement dans un contexte historique de dépossession et de marginalisation de la part de l’État, canadien ou québécois, envers les peuples autochtones.

La Conversation Canada

Dominique Caouette a reçu des financements du CRSH (Conseil de recherches en sciences humaines du Canada)

Margaux Maurel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Quel consentement autochtone ? Ce que nous apprend un exemple venu d’ailleurs – https://theconversation.com/quel-consentement-autochtone-ce-que-nous-apprend-un-exemple-venu-dailleurs-246208

Comment le mariage, le divorce et la parentalité influencent le recours au travail autonome

Source: The Conversation – in French – By Hien Tran, Associate Professor, Telfer School of Management, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa

Pour de nombreux Canadiens, le choix de devenir travailleur autonome tient moins à une ambition entrepreneuriale qu’à leur situation familiale.


Dans ma récente étude qui suit des Canadiens à travers le mariage, le divorce, la naissance d’un enfant et le veuvage, j’ai constaté que les grandes transitions familiales peuvent faire en sorte que le travail autonome semble soit plus réalisable, soit totalement inaccessible, selon qui, au sein du ménage, assume les soins et qui assure le revenu principal.

Le travail autonome occupe une place significative dans l’économie canadienne. En mars 2025, Statistique Canada recensait 2,7 millions de travailleurs autonomes, soit 13,1 % de la main-d’œuvre, un groupe hétérogène d’entrepreneurs, d’artisans et de consultants présents dans presque tous les secteurs.

Mais les choix de carrière se font rarement de manière isolée. Ils sont influencés par les pressions liées aux soins. Concilier le travail et la garde des enfants est également devenu de plus en plus difficile pour de nombreux ménages.

Le Canada offre des mesures de protection en matière de congé parental et a élargi l’aide à la garde d’enfants ces dernières années, mais une enquête de Statistique Canada de 2025 révèle que la moitié des parents ayant recours à des services de garde ont déclaré avoir eu de la difficulté à en trouver.

Le travail autonome, en particulier, est étroitement lié à ces contraintes familiales : les exigences liées aux soins, l’incertitude du revenu et les lacunes de la protection sociale que les travailleurs salariés peuvent tenir pour acquises.

Comment les changements familiaux redéfinissent les choix professionnels

Les transitions familiales majeures peuvent redéfinir les rôles en matière de revenu, les exigences liées aux soins et la capacité d’un ménage à absorber les risques financiers. Le mariage, la naissance d’un enfant, le divorce et le veuvage peuvent chacun modifier qui gagne un revenu, qui fournit des soins et le niveau de volatilité qu’un ménage peut tolérer.

Le mariage implique souvent la mise en commun des revenus et le partage des responsabilités quotidiennes. La parentalité peut intensifier les exigences en matière de soins et réduire la flexibilité des horaires de travail. Le divorce et le veuvage peuvent priver les ménages des soutiens financiers ou pratiques sur lesquels ils comptaient auparavant.

Ces transitions réorganisent la façon dont les ménages répartissent leur temps, gèrent les risques et mobilisent leurs ressources — sans affecter tout le monde de la même façon. Un même événement peut produire des trajectoires professionnelles très différentes selon qui assume les soins et qui est censé assurer la stabilité financière du ménage.

Pour l’examiner, je me suis appuyée sur les données de l’Étude longitudinale et internationale sur les adultes, une enquête nationale de Statistique Canada qui suit les parcours de vie au fil du temps. J’y ai retracé, entre 2012 et 2020, comment le recours au travail autonome évoluait au fil de ces transitions.




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Le mariage comme filet de sécurité

Parmi les tendances les plus marquantes figure celle du mariage. Les personnes nouvellement mariées étaient généralement plus susceptibles de se lancer dans le travail autonome — mais cette hausse n’était pas uniforme. C’est chez les femmes occupant un rôle de revenu secondaire au sein du couple qu’elle était la plus prononcée.

Ces résultats suggèrent que le mariage renforce la capacité d’amortissement financier du ménage. La mise en commun des revenus et le partage des responsabilités domestiques peuvent atténuer la volatilité des revenus à court terme, rendant l’incertitude professionnelle plus gérable pour certains.

Mais le mariage façonne aussi la perception de quel travail est considéré comme flexible et quels revenus sont censés ancrer la stabilité du ménage, ce qui explique pourquoi une même transition peut produire des réactions si différentes d’un couple à l’autre.

La parentalité et le travail autonome

La parentalité révèle un schéma plus complexe. Elle alourdit les exigences de soins, réduit le temps disponible et accroît la pression financière du ménage. Dans ce contexte, le travail autonome peut sembler séduisant : il offre une plus grande maîtrise de son emploi du temps.

Mais il comporte aussi des revenus irréguliers, des contraintes administratives et une incertitude financière. Mon étude montre que les mères assumant le rôle de principal soutien de famille étaient moins susceptibles de se tourner vers le travail autonome après la naissance d’un enfant, et les pères portant une part importante des soins suivaient un schéma similaire.

Dans les deux cas, l’accumulation des tâches de garde et la pression financière rendaient le travail autonome — avec son lot d’incertitude — moins envisageable.

Pourtant, quand mariage et naissance survenaient en même temps, une dynamique différente s’installait. Vivre ces deux transitions de front rendait paradoxalement plus probable le recours au travail autonome que de n’en traverser qu’une seule.

Cette convergence laissait moins de marge pour réorganiser travail et prise en charge des proches, et le travail autonome devenait alors la voie la plus flexible pour s’adapter.

Divorce et veuvage

Le divorce et le veuvage illustrent comment la perte du soutien du ménage peut freiner le passage au travail autonome.

Le divorce démantèle la mise en commun des ressources et transforme des responsabilités autrefois partagées — revenus, temps, soins — en obligations individuelles. Cette solitude financière réduit la capacité à absorber l’incertitude qui accompagne le travail autonome.

Le veuvage produit un effet analogue. Il efface l’équilibre par lequel deux partenaires coordonnaient revenus, gestion du quotidien et soutien mutuel, et j’ai constaté qu’il était associé à un moindre recours au travail autonome.

Dans les deux cas, c’est la disparition du ménage comme unité de partage des risques qui dicte ce qui semble possible.

Le travail autonome : une histoire de ménage

Les transitions familiales se produisent rarement de manière isolée. Mariage, parentalité, réorganisation des responsabilités, tout cela survient souvent en même temps, et ces changements qui se chevauchent façonnent ensemble ce qui semble professionnellement possible.

Se lancer en travail autonome est donc avant tout une décision de ménage, modelée par la façon dont les familles redistribuent temps, ressources et responsabilités après des bouleversements majeurs. Un même événement peut ouvrir des portes pour certains et les fermer pour d’autres, selon la répartition des rôles au sein du foyer.

Car ces décisions ne relèvent pas que de l’ambition individuelle. Elles reflètent aussi la manière dont les ménages s’adaptent — professionnellement, familialement, financièrement — après les grands tournants de la vie. Ce qui rend le travail autonome accessible pour certains le place hors de portée pour d’autres, et comprendre pourquoi exige de regarder non seulement qui travaille, mais comment la vie à deux (ou seul) structure ce qui est envisageable.

La Conversation Canada

Hien Tran a reçu du financement du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH) ayant soutenu l’accès aux données et les travaux de recherche liés à cet article.

ref. Comment le mariage, le divorce et la parentalité influencent le recours au travail autonome – https://theconversation.com/comment-le-mariage-le-divorce-et-la-parentalite-influencent-le-recours-au-travail-autonome-284377

Dans la France des outre-mer, les marges des distributeurs sont-elles responsables de la vie chère ?

Source: The Conversation – in French – By Florent Venayre, Professeur des universités en sciences économiques, Université de la Polynésie Française

Les habitants des outre-mer pâtissent de prix élevés pour acheter leurs produits, notamment ceux du quotidien. Une des causes identifiées dans le débat public : les marges des distributeurs. Mais sont-elles sont excessives par rapport à l’Hexagone ?


À chaque débat sur la vie chère dans la France des outre-mer, les distributeurs se retrouvent au banc des accusés. Le rapport publié par la commission d’enquête du Sénat en mai 2026 ne fait pas exception.

Il souligne le poids des marges dans le prix payé par les consommateurs et s’interroge sur le fonctionnement de la grande distribution dans les territoires ultramarins. Par exemple, la recommandation 4 souhaite « instaurer un affichage obligatoire des marges sur les produits non transformés, afin d’accroître la transparence sur les marges de la grande distribution sur les produits bruts ».

La raison ? Les écarts de prix avec l’Hexagone. En 2022, ils atteignent 36,7 % à La Réunion et 41,8 % en Guadeloupe pour les produits alimentaires.

Des études récentes, notamment de l’Institut d’émission des départements d’outre-mer, de la Chambre de commerce et d’industrie de la Martinique, ne confirment pas l’existence de marges excessives. Comment expliquer ce paradoxe ?

Travaillant sur les questions de concurrence, de régulation et de vie chère en outre-mer depuis plus de vingt ans, nous proposons ici des éléments d’explication.

Coût de la vie lié à l’insularité

Plusieurs facteurs sont avancés pour expliquer pourquoi les prix sont plus élevés dans les territoires ultramarins que dans l’Hexagone : manque de concurrence, fiscalité, coûts logistiques, éloignement géographique ou encore faiblesse de la production locale. Les études soulignent que ces différents facteurs ne contribuent pas de manière égale à la vie chère.

L’existence d’un modèle social « à la française » et des rémunérations majorées de la fonction publique se répercutent sur l’ensemble des prix. Ce constat peut être rapproché du théorème de Balassa-Samuelson ; il explique que les économies les moins productives présentent généralement des niveaux de salaires et de prix plus faibles que les économies plus productives.

Les outre-mer français constituent à cet égard un cas particulier : les niveaux de rémunération y restent largement ancrés à ceux observés en France, malgré une productivité plus faible. Le lien entre productivité, salaires et prix, qui constitue le mécanisme central du théorème de Balassa-Samuelson, y est donc beaucoup plus faible, ce qui contribue à maintenir un niveau de prix élevé.

Dans son rapport du 3 avril 2025, le Sénat avait souligné les nombreuses causes des prix élevés en outre-mer. »
Sénat

Accumulation de coûts supplémentaires

Une étude réalisée en 2023 par l’économiste Olivier Sudrie pour la Chambre de commerce et d’industrie de la Martinique conclut que les taux de marges des grossistes-importateurs sont « identiques à ceux prévalant dans l’Hexagone » et de deux points supérieurs pour le commerce de détail ». L’essentiel des écarts de prix provient de l’accumulation de coûts supplémentaires, tout au long de la chaîne d’approvisionnement comme le transport international, les coûts portuaires ou la fiscalité indirecte dont l’octroi de mer, une taxe sur marchandises introduites dans les départements d’outre-mer, ou les droits de douane en Polynésie française.

En 2026, toujours pour la Martinique, l’Autorité de la concurrence et l’Institut d’émission des départements d’outre-mer sont parvenus à des conclusions similaires. À partir des comptes réels des principaux groupes de distribution, on observe des marges nettes très faibles, comprises entre -1,4 % et + 1,2 % selon les formats de magasins.

Le dernier rapport sénatorial souligne que l’insularité, l’éloignement des marchés d’approvisionnement et la faible production locale expliquent une part importante des écarts de prix observés avec l’Hexagone.

Ces travaux ne supposent pas que les marchés ultramarins soient exempts de problèmes de concurrence. Comme partout, les autorités doivent rester attentives aux ententes, abus de position dominante ou barrières à l’entrée. Mais les données disponibles ne permettent pas de considérer les marges de distribution comme le principal facteur explicatif de la vie chère.

La concentration et le manque de concurrence entre acteurs de la grande distribution sont souvent postulés, y compris en France métropolitaine, mais l’évolution de leurs parts de marché dans le temps atteste au contraire d’un dynamisme du marché (graphique extrait du rapport du Sénat du 19 mai 2026).

Les marges ne sont pas des profits

Les « marges » sont souvent perçues comme synonymes de profits. Plus elles sont élevées, plus les distributeurs seraient supposés s’enrichir aux dépens des consommateurs.

Cette assimilation est trompeuse, car la référence principalement utilisée dans le débat sur la vie chère reste la marge commerciale. Or, elle ne correspond pas au bénéfice de l’entreprise. Elle sert à financer les salaires, les loyers, les entrepôts, l’énergie, le transport, les pertes sur les produits périssables, les impôts et l’ensemble des coûts nécessaires à la distribution des marchandises.

Dans des économies insulaires éloignées des grands marchés mondiaux, ces coûts sont généralement plus élevés qu’en France hexagonale. Pour mesurer l’existence éventuelle d’un surprofit, ce sont donc les résultats nets des entreprises qu’il faut examiner, et non les seules marges commerciales.




À lire aussi :
Vie chère dans les outre-mer : pourquoi l’interdiction des exclusivités d’importation est une fausse bonne idée


Une objection est parfois avancée : les groupes de distribution pourraient réaliser une partie de leurs profits dans d’autres sociétés du groupe plutôt qu’au niveau des magasins, grâce notamment au jeu des facturations entre filiales. L’Autorité de la concurrence a examiné cette hypothèse dans son étude martiniquaise. Malgré les limites reconnues de l’exercice, les marges nettes consolidées qu’elle observe demeurent faibles.

Dans son avis du 19 septembre 2019 sur les mécanismes d’importation et de distribution en Polynésie française, l’Autorité polynésienne de la concurrence a insisté sur la marge de 44 % des distributeurs dans le prix final payé par le consommateur. Un taux mal compris à la source de débats faussés.
Autorité polynésienne de la concurrence

« Marge de 44 % » en Polynésie française

Tahiti fournit un exemple révélateur de cette confusion entre marge commerciale et résultat net. L’Autorité polynésienne de la concurrence a publié en 2019 un avis dans lequel elle indiquait que la marge des distributeurs représentait 44 % du prix payé par les consommateurs (en agrégeant des produits très différents). Depuis, ce chiffre revient régulièrement dans les débats publics en étant utilisé comme la preuve d’une captation excessive du prix final par les distributeurs.

Ce taux mesure autre chose : il correspond aux marges commerciales cumulées des importateurs-grossistes et des détaillants.

Prenons un exemple simplifié. Un produit arrive en Polynésie au prix de 100 francs Pacifiques (FCFP). L’importateur le revend 135 FCFP au détaillant, qui le revend ensuite 200 FCFP hors taxes. Après application de la TVA, le consommateur paie 230 FCFP. La marge commerciale cumulée représente alors 100 FCFP sur les 230 FCFP payés par le consommateur, soit 43,5 %. Ce résultat peut sembler spectaculaire. Pourtant, les taux de marge observés à chaque étape restent comparables à ceux observés dans de nombreux commerces métropolitains, comme nous allons le voir avec les graphiques ci-dessous.

Le chiffre de 44 % ne mesure donc pas un bénéfice. Il mesure une marge commerciale cumulée destinée à couvrir l’ensemble des coûts de distribution. Mieux payer ses salariés augmente par exemple la marge commerciale… mais pas le bénéfice !

Sa portée est d’autant plus difficile à interpréter que la composition précise de l’échantillon étudié et les pondérations utilisées ne sont pas détaillées par l’Autorité polynésienne dans son avis. Or, les marges varient fortement selon les produits considérés. Le risque est de transformer un indicateur difficilement interprétable en la preuve d’un comportement qu’il ne permet pas d’établir.

Dans une étude de l’INSEE de 2023 sur les marges commerciales de la distribution hexagonale, on constate des marges du commerce de de gros et de détail cohérentes, compte tenu notamment des tailles des entreprises, à celles que l’on observe dans les outre-mer.
Insee

Mieux identifier les causes pour mieux agir

Les écarts de prix observés entre les outre-mer et la France hexagonale sont bien réels. Ils pèsent sur le pouvoir d’achat des ménages et justifient pleinement le débat public. Encore faut-il identifier correctement leurs causes.

Adopter des politiques principalement centrées sur les marges des distributeurs risque de passer à côté de l’objectif de lutte contre la vie chère, voire de déboucher sur de fausses bonnes idées.

Les travaux disponibles invitent plutôt à prendre en compte les contraintes structurelles auxquelles sont confrontés les territoires ultramarins : éloignement, coûts de transport, dispersion géographique, étroitesse des marchés ou dépendance aux importations, formation des revenus et des prix déconnectés de la productivité.

Le nécessaire débat sur la vie chère mérite des indicateurs permettant de distinguer clairement coûts de distribution, marges commerciales et bénéfices. Identifier correctement les causes d’une difficulté est la première condition pour y apporter une réponse politique efficace.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Dans la France des outre-mer, les marges des distributeurs sont-elles responsables de la vie chère ? – https://theconversation.com/dans-la-france-des-outre-mer-les-marges-des-distributeurs-sont-elles-responsables-de-la-vie-chere-284476

Plus d’un adulte sur cinq est touché par le handicap dans sa famille

Source: The Conversation – in French – By Roméo Fontaine, Chargé de recherches, Ined (Institut national d’études démographiques)


L’essentiel

  • Vingt ans après sa première enquête « Familles et Employeurs », l’Institut national d’études démographiques (Ined) s’est de nouveau penché sur les liens entre vie familiale et vie professionnelle.
  • Les résultats de cette nouvelle édition, publiée en juin 2026, permettent pour la première fois d’estimer combien de personnes sont confrontées au handicap dans leur famille.
  • L’enquête montre que les inégalités sociales de santé sont particulièrement marquées dans l’expérience du handicap et que le fait d’être parent d’un enfant handicapé a de fortes répercussions sur les parcours professionnels.

Le handicap concerne bien plus de personnes qu’on ne l’imagine. Les premiers résultats de l’enquête Familles et Employeurs (FamEmp), réalisée par l’Ined en 2024 auprès de plus de 41 000 personnes âgées de 20 à 65 ans, montrent que plus d’un adulte sur cinq est concerné par un handicap sévère, le sien ou celui d’un parent, d’un conjoint ou d’un enfant.

En observant le handicap à l’échelle des familles, l’enquête révèle des réalités souvent peu visibles : de fortes inégalités sociales face au handicap d’un parent, des formes d’aidance très différentes selon les liens familiaux et la vulnérabilité particulière des parents d’enfants en situation de handicap.

Une mesure inédite du handicap dans les familles

En France, le handicap est défini, selon la loi du 11 février 2025, comme : « Toute limitation d’activité ou restriction de participation à la vie en société subie dans son environnement par une personne en raison d’une altération substantielle, durable ou définitive d’une ou de plusieurs fonctions physiques, sensorielles, mentales, cognitives ou psychiques, d’un polyhandicap ou d’un trouble de santé invalidant ».

Cette définition, large et inclusive, rend néanmoins difficile le dénombrement des personnes concernées, tant les situations qu’elle recouvre sont diverses. Elle ne fixe aucun critère d’âge et s’applique donc aussi bien aux enfants qu’aux adultes, englobant aussi les situations de perte d’autonomie liées au vieillissement.

L’enquête Familles et Employeurs apporte à cet égard un éclairage inédit. En recueillant des informations sur les enquêtés mais aussi sur leurs parents, leur conjoint et leurs enfants, elle permet, pour la première fois, d’estimer combien de personnes sont confrontées au handicap à l’échelle de leur famille.

L’enquête retient l’indicateur global de restriction d’activité, désormais intégré au questionnaire de l’enquête annuelle du recensement de la population. Sont considérées comme étant en situation de handicap sévère les personnes présentant de manière durable de fortes limitations dans les activités quotidiennes à cause d’un problème de santé.

Ainsi défini, le handicap sévère concerne 22 % des personnes âgées de 20 à 65 ans : 4 % sont elles-mêmes concernées, 16 % le sont à travers un parent, un conjoint ou un enfant et 2 % cumulent ces deux situations. Cette proportion augmente avec l’âge : elle passe de 13 % chez les 20-29 ans à 28 % chez les 50-65 ans.

Le handicap d’un parent : une réalité socialement marquée

Parmi les différentes situations de handicap touchant les familles, celle d’un parent est de loin la plus fréquente. Parmi les personnes de 20 à 65 ans, 15 % déclarent avoir un père ou une mère présentant de fortes limitations dans les activités de la vie quotidienne.

Le rôle essentiel de l’aide filiale dans le soutien à l’autonomie des parents est aujourd’hui bien établi. Pourtant, cette aide reste principalement pensée à travers les situations vécues par les adultes proches de la retraite, dont les parents sont les plus âgés.

Certes, avec des parents plus exposés du fait de leur âge aux restrictions d’activité, les 50-59 ans sont plus souvent concernés : 18 % ont un parent avec de fortes limitations. Mais l’enquête révèle que les jeunes adultes sont loin d’être épargnés : 11 % chez les 20-29 ans, 15 % chez les 30-39 ans et 17 % chez les 40-49 ans.

Surtout, les inégalités sociales sont beaucoup plus marquées à ces âges. Ainsi, parmi les 20-29 ans, les personnes ayant grandi dans un milieu modeste sont trois fois plus nombreuses à avoir un parent présentant de fortes limitations que celles issues d’un milieu favorisé (22 % contre 7 %). Les inégalités sociales de santé se prolongent ainsi jusque dans l’expérience familiale du handicap.

Ce gradient social se réduit avec l’âge, mais s’observe également chez les 30-39 ans et les 40-49 ans pour disparaître après 50 ans. Non pas parce que les inégalités de santé s’effacent, mais parce qu’elles sont telles que les parents issus des milieux les plus modestes décèdent plus souvent de manière précoce. Parmi les personnes âgées de 60 à 65 ans ayant grandi dans une famille modeste, 34 % ont encore au moins un parent en vie, contre 47 % parmi celles issues d’un milieu favorisé.

Figure 1 – Proportion de personnes ayant au moins un parent vivant avec un handicap sévère, selon l’âge et le niveau de vie pendant l’enfance.
Ined, enquête FamEmp (2024), Fourni par l’auteur

Un engagement quasi systématique dans le cas de jeunes enfants

Avoir un proche en situation de handicap ne signifie pas nécessairement devenir aidant. Et lorsqu’on le devient, l’intensité de l’engagement varie fortement selon le lien familial.

Quand le handicap concerne la mère ou le père, le plus souvent non cohabitant, près des deux tiers des personnes âgées de 20 à 65 ans se déclarent non-aidants. Lorsqu’elles apportent une aide, celle-ci est majoritairement hebdomadaire ou plus occasionnelle. La situation est très différente lorsque le handicap concerne le conjoint, généralement cohabitant, avec une implication beaucoup plus fréquente : 16 % des personnes déclarent l’aider tout le temps ou presque et 36 % au moins une fois par jour.

Mais c’est auprès des jeunes enfants que l’engagement est le plus fort. Lorsqu’un enfant de moins de 16 ans présente un handicap, plus de huit parents sur dix (83 %) déclarent l’aider quotidiennement ou presque en permanence. L’accompagnement devient alors une composante centrale de la vie familiale. Lorsque l’enfant a plus de 16 ans, et qu’il réside plus souvent dans un autre logement, l’implication parentale est moindre, mais reste toutefois fréquente.

Figure 2 – Fréquence de l’aide apportée à un parent, conjoint ou enfant en situation de handicap.
Ined, enquête FamEmp (2024), Fourni par l’auteur

L’intensité de l’aide, particulièrement élevée lorsqu’elle concerne un enfant en situation de handicap, est associée à une moindre participation au marché du travail. Parmi les femmes qui apportent une aide continue à un proche en situation de handicap, le taux d’emploi est inférieur de 16 points de pourcentage à celui des femmes non aidantes. L’écart est comparable chez les hommes (14 points).

Cette association peut s’expliquer par deux mécanismes. D’une part, les contraintes liées à l’accompagnement peuvent conduire certains aidants à réduire ou interrompre leur activité professionnelle. D’autre part, exercer un emploi peut limiter le temps pouvant être consacré à l’aide.

Le débat sur le grand âge ne doit pas faire oublier les familles d’enfants handicapés

Selon l’enquête Familles et Employeurs, 2 % des parents ont un enfant avec un handicap sévère, 8 % si l’on considère également les handicaps modérés. Ces familles cumulent plus fréquemment des difficultés économiques et sociales : niveau de diplôme plus faible, monoparentalité plus fréquente, emploi à temps plein moins courant, difficultés financières plus nombreuses et moindre satisfaction à l’égard de leur vie.

Les conséquences sont particulièrement marquées sur les trajectoires professionnelles des mères. Lorsqu’un enfant présente un handicap sévère, 30 % quittent leur emploi dans l’année suivant sa naissance, contre 18 % lorsque l’enfant n’est pas concerné par un handicap.

Plus largement, près de quatre parents sur dix estiment que l’exercice d’une activité professionnelle est difficilement conciliable avec leur rôle d’aidant. Le handicap d’un enfant influence également les projets familiaux en réduisant les intentions d’avoir d’autres enfants.

Le vieillissement de la population et la grande fragilité des dispositifs d’aide formelle placent aujourd’hui les proches aidants de personnes âgées au cœur du débat public. Cette évolution est légitime : les besoins d’accompagnement progressent beaucoup plus vite que l’offre de services à domicile ou d’accueil en établissement pour personnes âgées.

Les résultats de l’enquête Familles et Employeurs montrent toutefois que cette focalisation ne doit pas conduire à invisibiliser d’autres situations d’aidance. Les parents d’enfants en situation de handicap apparaissent aujourd’hui comme les plus fortement exposés aux conséquences du handicap sur l’emploi, les conditions de vie et les parcours familiaux.

Il ne s’agit pas d’opposer les familles accompagnant un parent âgé à celles accompagnant un enfant ou un adulte en situation de handicap mais au contraire de construire une action publique englobant les situations d’aidance dans leur diversité. Les parcours de vie montrent que les frontières entre handicap et perte d’autonomie liée au vieillissement sont souvent plus poreuses que ne le laissent penser les dispositifs publics actuels.

À l’heure où les contraintes budgétaires renforcent la tentation de s’appuyer davantage sur les solidarités familiales, ces résultats invitent à mieux articuler les politiques du handicap, du grand âge et de soutien aux proches aidants. Sans cette approche plus transversale, le risque est de renforcer des inégalités sociales déjà très marquées entre les familles confrontées au handicap.

The Conversation

Roméo Fontaine a reçu des financements de l’État gérés par l’ANR : LifeObs (ANR-21-ESRE-0037) au titre de France 2030 ; WorkLiB (ANR-24-CE41-7235-01) ; KAPPA (ANR-22-PAVH-0004) au titre de France 2030.

ref. Plus d’un adulte sur cinq est touché par le handicap dans sa famille – https://theconversation.com/plus-dun-adulte-sur-cinq-est-touche-par-le-handicap-dans-sa-famille-286870

Les ONG à bout de souffle : comment réinventer un nouveau modèle d’organisation ?

Source: The Conversation – in French – By Thomas Nobre, Doctorant en Management, Université de Genève

La baisse historique de l’aide publique au développement met les ONG en grande difficulté, alors que les besoins humanitaires continuent d’augmenter. Une étude menée auprès de trois ONG françaises montre que leur principal défi est de trouver le bon équilibre entre contrôle du siège et autonomie des équipes de terrain. L’efficience passe moins par de nouvelles économies que par une meilleure coordination, des innovations collectives et des investissements durables.


Les coupes budgétaires décidées par de nombreux gouvernements, notamment depuis 2024, ont brutalement fragilisé le secteur humanitaire international. Cette chute inédite de l’aide publique au développement, qui était de 23,1 % en 2025 (par rapport à 2024) et qui se poursuit en 2026, concerne en particulier les grands bailleurs comme les États-Unis, l’Allemagne, le Royaume-Uni, le Japon et la France.

Dans les ONG françaises, la baisse des financements entraîne la perte de 10 000 emplois et affecte près de 1 280 projets à travers le monde. La réduction drastique de leurs activités détériore les conditions de vie de 15,2 millions de personnes, notamment en matière d’accès à l’eau, à l’hygiène, à la sécurité alimentaire et aux droits humains. Plusieurs zones géographiques sont directement concernées, en particulier le Sahel, le Soudan, Haïti, l’Afghanistan, Gaza, le Liban et l’Ukraine.

La secousse est d’autant plus forte que les besoins sur le terrain ne cessent d’augmenter. Pour 2026, les Nations unies estiment à 33 milliards de dollars les fonds nécessaires pour assister 135 millions de personnes. Guerres prolongées, déplacements forcés, crises alimentaires, catastrophes climatiques et effondrements économiques composent un paysage humanitaire durablement sous tension.

C’est dans ce contexte que nous avons mené une étude qualitative auprès de trois ONG françaises — Action Contre la Faim, Première Urgence Internationale et Solidarités International — pour comprendre comment elles travaillent à améliorer leur efficience afin de limiter la réduction de leurs actions humanitaires. Nos résultats mettent en relief les spécificités du modèle d’organisation des ONG, leurs multiples contraintes, les mécanismes de coordination et de contrôle utilisés et les opportunités d’innovation.

Un modèle d’organisation face aux coupes budgétaires

La réduction drastique de l’aide gouvernementale de plusieurs pays a agi comme un révélateur brutal de la réalité des ONG : une partie importante du système humanitaire mondial dépend de financements publics concentrés, politiquement exposés et désormais plus incertains.

Pourtant, réduire les restructurations actuelles à une réaction mécanique aux coupes budgétaires serait trompeur. Les ONG internationales ne découvrent pas aujourd’hui la contrainte d’efficience. Elles vivent depuis plusieurs décennies une professionnalisation de leurs pratiques : procédures de coordination et de contrôle, audits, standards sectoriels, obligations de redevabilité, gestion des risques et digitalisation des outils.

Notre recherche montre que la question centrale, pour les ONG, n’est pas seulement d’identifier les coûts qui doivent être réduits. Il s’agit plutôt de décider de la meilleure façon de coordonner et de contrôler les bureaux disposés dans chaque pays où elles sont présentes afin d’organiser des actions humanitaires rapides, responsables et utiles dans un environnement où les ressources se contractent.

Des organisations complexes aux contraintes variées

Les ONG humanitaires sont souvent perçues à travers leur mission morale : secourir, soigner, nourrir, protéger. Mais ce sont aussi des organisations complexes, présentes dans de nombreux pays, employant plusieurs milliers de personnes et gérant des budgets de plusieurs centaines de millions d’euros. Elles doivent agir vite tout en respectant un ensemble dense de contraintes.

La première contrainte est administrative et financière. Les bailleurs demandent une plus grande traçabilité de l’utilisation des fonds. Si cette exigence est légitime, elle crée un paradoxe : plus les financements deviennent rares, plus les bailleurs renforcent les obligations de reporting, ce qui nécessite d’allouer des moyens supplémentaires aux fonctions support.

La deuxième contrainte est programmatique. Les ONG doivent aussi rendre des comptes aux populations dans les pays concernés. Cela suppose d’écouter les communautés, d’adapter les programmes aux besoins locaux, de mesurer la qualité de l’aide et de prévenir les effets indésirables. Or ces dimensions sont plus difficiles à capturer et à mesurer.

La troisième contrainte est sécuritaire. Les ONG opèrent dans des contextes volatiles, parfois marqués par des conflits armés, des restrictions d’accès, des risques de détournement de l’aide ou des menaces contre les équipes locales. Dans ces environnements, l’agilité du terrain est indispensable. Mais plus le risque augmente, plus les sièges des ONG et les bailleurs cherchent à encadrer les décisions.

Enfin, une contrainte de légitimité traverse tout le secteur : il est nécessaire de collaborer davantage avec des organisations sur place, de nationaliser certains postes, de transférer des responsabilités et de reconnaître les compétences locales. Or, les mécanismes de coordination et de contrôle des relations entre le siège et les « bureaux pays » sont peu adaptés à ces nouvelles relations partenariales.

La coordination et le contrôle, la clé de la performance ?

Les entretiens menés dans les trois ONG étudiées font ressortir un chantier central : ajuster l’équilibre entre autonomie des « bureaux pays » et capacité du siège à garantir le mandat, la conformité et la maîtrise des risques. L’enjeu n’est pas d’empiler les procédures, mais d’identifier les points de coordination et de contrôle réellement utiles.

La coordination repose d’abord sur la stratégie des ONG. Les priorités pour chaque pays partent des informations du terrain, puis sont discutées, cadrées et validées avec le siège. Visites, réunions sur les métiers, formations et échanges réguliers entretiennent cet alignement sans effacer les spécificités locales.

Le contrôle s’appuie sur des dispositifs formalisés : reporting financier, suivis budgétaires, procédures logistiques, validations RH, audits internes et indicateurs programmatiques. Ces outils répondent aux exigences des bailleurs et à la gestion du risque, mais ils doivent rester proportionnés : trop peu de contrôle fragilise la redevabilité ; trop de contrôle ralentit les opérations et décourage l’initiative locale.

La performance, enfin, reste un chantier ouvert. Les indicateurs existent, mais ils sont souvent dispersés entre les départements et dominés par la logique financière. Les outils numériques peuvent aider à consolider l’information, à condition de ne pas recentraliser les décisions ni transformer les équipes en producteurs de données. La question devient alors très concrète : quels contrôles garder, lesquels simplifier, et quelle marge laisser au terrain ?

Innover pour faire plus avec moins ?

Dans un secteur où les besoins augmentent et où les ressources se contractent, l’efficience durable passera aussi par des innovations collectives. La mutualisation des ressources constitue une piste majeure, notamment dans la logistique, les achats, le stockage, les transports, les outils numériques ou encore les fonctions support. Des initiatives comme Hulo, coopérative humanitaire de logistique, illustrent cette logique.

Mais l’innovation ne doit pas être comprise comme une injonction à faire plus avec toujours moins. La mutualisation des ressources exige des investissements : formation, interopérabilité des systèmes, gouvernance partagée, financement des fonctions support, capacités d’audit adaptées, temps de coordination et fonds flexibles. Sans ces ressources, l’innovation risque de devenir un discours de légitimation des coupes plutôt qu’un levier d’amélioration.

Notre étude montre qu’il est nécessaire de déplacer le débat. La question n’est pas seulement de savoir combien les ONG peuvent économiser. Elle est de savoir quelles capacités il faut absolument préserver pour maintenir une aide à la fois rapide, responsable et adaptée aux besoins des populations locales. Cela suppose de reconnaître que l’efficience a un coût et qu’elle se construit dans la durée !

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Les ONG à bout de souffle : comment réinventer un nouveau modèle d’organisation ? – https://theconversation.com/les-ong-a-bout-de-souffle-comment-reinventer-un-nouveau-modele-dorganisation-287356

Billes, cartes Pokémon… Pourquoi les enfants aiment faire du troc

Source: The Conversation – in French – By Pascale Ezan, professeur des universités – comportements de consommation – alimentation – réseaux sociaux, Université Le Havre Normandie


L’essentiel

  • Dans les groupes d’enfants, dans les cours de récréation, on s’échange des billes, des cartes à collectionner ou des goûters. Loin d’être anodin, ce troc sensibilise les enfants à la valeur des produits.
  • Par le troc, les enfants découvrent la réciprocité des échanges, la nécessité de faire des arbitrages, de trouver des partenaires…
  • Considérer le troc comme une expérience d’apprentissage nous rappelle que la valeur d’un produit ne se résume pas à un prix sur une étiquette, c’est une reconnaissance et une relation.

Avec la baisse du pouvoir d’achat, la montée des préoccupations écologiques et les incitations répétées à consommer autrement, le troc revient en force dans les pratiques de consommation. Entre vide-dressings et plateformes d’échange entre particuliers, l’idée de donner un objet pour en recevoir un autre semble retrouver une forme de modernité, dans une société saturée par les transactions monétaires.

Pourtant, le troc n’est ni une pratique récente ni une simple réponse à la crise économique. Il constitue une convention sociale ancienne, largement documentée par les sciences humaines et sociales.

Les travaux de Marcel Mauss sur le don montrent combien les échanges non monétaires occupaient une place centrale dans les sociétés dites primitives, en structurant des relations d’obligation, de réciprocité et de reconnaissance.

Le troc : une pratique traditionnellement liée à l’enfance

Il existe un espace où le troc est toujours resté particulièrement vivant : les cours de récréation. Les enfants y échangent cartes à collectionner, billes, bracelets, figurines, goûters ou petits objets. Ces échanges ont vocation à compenser deux limites propres à cette période de la vie : un pouvoir d’achat restreint et une compréhension encore partielle des transactions commerciales. Ne pouvant pas toujours acquérir des produits sans l’aide de leurs parents, les enfants inventent des manières d’accéder aux objets désirés par le troc.

Souvent perçu par les adultes comme anecdotique ou conflictuel, le troc joue, en réalité, un rôle important dans leur apprentissage de la valeur des produits et des services.

En effet, comprendre ce que vaut une chose est une question complexe pour les enfants : le prix, tel qu’il est affiché en magasin, fait figure d’abstraction, impossible à matérialiser chez les jeunes consommateurs avant l’âge de 6 ou 7 ans. Il suppose de comprendre qu’un objet puisse être converti en une quantité d’argent, que cette quantité permet de comparer des produits entre eux, et que cette comparaison est relativement stable quel que soit le contexte d’achat.

Or, avant de pouvoir s’approprier pleinement ces notions monétaires, les enfants apprennent prioritairement la valeur à travers des échanges concrets et à partir d’objets aisément manipulables : je donne quelque chose et je reçois quelque chose.

Accéder à la valeur économique des produits

Le troc familiarise l’enfant aux divers scénarios des transactions marchandes. Il lui permet d’expérimenter, dans un cadre familier, entre pairs, plusieurs dimensions fondamentales de l’échange telles que la réciprocité. Ainsi, pour obtenir quelque chose, il faut accepter de céder autre chose ; posséder un nouvel objet suppose de renoncer à un autre.

Ce renoncement est central dans la socialisation l’enfant consommateur. Il lui apprend que tout désir lié à l’acquisition d’un bien marchand ne peut pas être satisfait sans contrepartie.

Le troc enseigne également l’arbitrage. Lorsque l’enfant possède un nombre limité d’objets échangeables, il doit opérer des choix. Doit-il conserver cette carte rare ou l’échanger contre plusieurs cartes plus communes ? Vaut-il mieux obtenir un objet convoité dans des conditions dégradées ou attendre une meilleure offre ? Faut-il accepter un échange déséquilibré pour compléter sa collection ?

Ces décisions s’apparentent aux arbitrages budgétaires que l’enfant rencontrera lorsqu’il disposera d’argent de poche ou qu’il sera confronté à des étiquettes de prix apposées sur les produits.

Appréhender collectivement la valeur symbolique des objets

À partir de 7 ans ou 8 ans, notamment dans les pratiques de collection, les enfants commencent à hiérarchiser les objets. Ils comparent, classent, évaluent. Ils apprennent peu à peu qu’une carte rare ne vaut pas une carte ordinaire, qu’une bille très recherchée peut valoir plusieurs billes moins prestigieuses, qu’un objet à la mode peut prendre temporairement de la valeur dans la cour de récréation. L’échange devient alors un espace d’apprentissage privilégié de la valeur symbolique des objets.

L’observation des jeux de billes est particulièrement éclairante en la matière. Dans les cours d’école, les enfants établissent de véritables grilles de valeur : une bille ordinaire peut servir d’étalon, tandis que d’autres billes valent deux, trois, voire davantage selon leur taille, leur matière, leur couleur, leur rareté ou leur prestige.

Une bille n’est donc pas seulement une chose matérielle. Elle est enchâssée dans un système de symboles et de règles qui sont élaborés entre enfants. La valeur d’un objet ne dépend pas seulement de ses propriétés visibles, mais aussi de normes partagées par le groupe qui échappe souvent au regard des adultes.

Cela explique pourquoi les phénomènes de mode sont si puissants dans les cours de récréation. Un objet peut être très recherché, puis perdre presque sa valeur quelques semaines plus tard. Les enfants expérimentent alors une dimension fondamentale de la valeur symbolique des biens : sa variabilité. La valeur dépend de la rareté perçue, du désir collectif, de la circulation des objets, du prestige associé à leur possession. Une carte, une bille ou une figurine peut devenir précieuse parce que « tout le monde la veut » dans la cour de récréation.

Accéder à la valeur sociale des choses

La valeur d’un objet ne se décrète pas seule : elle se discute, se teste, se conteste. Un enfant peut estimer que son objet « vaut beaucoup », mais il doit en convaincre les autres. Il apprend ainsi que la valeur n’est pas seulement une qualité intrinsèque de l’objet : elle dépend de l’assentiment des pairs, de la demande, des circonstances et de sa compétence à faire reconnaître cette valeur dans l’échange.

Les disputes qui accompagnent souvent le troc sont constitutives de l’apprentissage. Les enfants débattent pour savoir si l’échange est équitable, si l’un a profité de l’autre, si telle carte vaut vraiment trois ou quatre cartes, si l’accord obtenu peut être révisé. Ils expérimentent ainsi des notions morales inhérentes à la vie en société comme l’équité, la loyauté, la confiance.

Pour troquer, les enfants doivent aussi identifier les bons partenaires, anticiper les désirs des autres, présenter leur objet de manière attractive, négocier, refuser, insister ou se retirer. Ils reproduisent, à leur échelle, des scènes observées dans les magasins, au sein de leur foyer ou dans les interactions entre adultes. En ceci, le troc peut s’apparenter à un territoire social où se jouent le statut, l’influence et l’appartenance au groupe.

En grandissant, l’enfant comprend que le prix permet d’échapper en partie aux fluctuations du troc. Il n’a plus à convaincre un pair que son objet est « cher » ; il doit comprendre qu’un montant affiché rend possible, ou non, l’acquisition du produit désiré. Le prix simplifie l’échange, mais il l’abstrait. Il rend les comparaisons plus faciles, tout en éloignant l’enfant de la matérialité immédiate de la transaction.

À l’heure où le troc revient dans les pratiques adultes, souvent associées à la sobriété, au réemploi ou à la consommation responsable, il est intéressant de le considérer aussi comme une expérience d’apprentissage. Chez les enfants, il constitue une étape dans la compréhension du monde économique et social dans lequel il grandit.

En ce sens, le troc rappelle une caractéristique que les sociétés monétaires tendent parfois à faire oublier : la valeur d’un produit ne se résume pas à son prix. Avant d’être un chiffre sur une étiquette, elle est une négociation, une reconnaissance et une relation.

The Conversation

Pascale Ezan ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Billes, cartes Pokémon… Pourquoi les enfants aiment faire du troc – https://theconversation.com/billes-cartes-pokemon-pourquoi-les-enfants-aiment-faire-du-troc-287039

La théorie de l’évolution est mal comprise : est-ce un problème de langue, de vocabulaire ou de psychologie ?

Source: The Conversation – in French – By Nicolas Gergaud, Docteur en sciences du langage, Université Bordeaux Montaigne

Notre langue « ordinaire » peut-elle de décrire correctement un savoir scientifique et des concepts très précis ? La difficulté s’accroît lorsque l’on utilise des mots qui n’ont pas le même sens dans l’usage courant que dans le champ des sciences. L’exemple de la théorie de l’évolution est particulièrement parlant.


La théorie de l’évolution semble souffrir d’un malentendu : si la biologie dispose d’un vocabulaire spécifique dont la fonction est l’univocité, la langue commune, elle, reste polysémique. C’est précisément dans cet écart, entre unicité et variété, que se logent les représentations qui accompagnent encore notre manière de penser l’évolution.

Mes recherches se situent dans le champ des sciences du langage. C’est en analysant une centaine de productions écrites d’étudiants en sciences de la vie qu’un constat s’est progressivement imposé à moi. Alors que je cherchais à décrire les caractéristiques du discours disciplinaire en anatomie comparée, j’ai rencontré une difficulté qui ne relevait pas uniquement de la maîtrise d’un lexique spécialisé ou d’une méthodologie discursive particulière : elle engageait plus largement la capacité de la langue ordinaire à exprimer des concepts issus de la biologie évolutive.

Les termes spécialisés – acide désoxyribonucléique, tétrapode, xylème, ostéichtyen et autres syncrétismes gréco-latins – remplissent une fonction spécifique. Ils permettent de désigner des objets et des phénomènes de façon univoque. Cependant, lorsque les biologistes mettent le savoir en discours, ils mobilisent nécessairement des mots du quotidien dont le sens déborde forcément du cadre scientifique. La difficulté n’est donc pas seulement de vulgariser un savoir complexe, elle est d’abord de traduire un système conceptuel à travers une langue qui par nature est culturellement marquée. Comprendre ce que disent les groupes de mots « théorie de l’évolution » et « les mammifères se sont adaptés » nécessite une posture particulière.

Le mot « théorie » ne signifie pas toujours la même chose

Le mot « théorie » par exemple, dans l’usage courant, renvoie à une opinion personnelle, parfois à une simple conjecture : on peut entendre des énoncés contenant « ma théorie, c’est… » en lieu et place « à mon avis, c’est… » (de cela devraient se méfier d’ailleurs les complotistes). En sciences expérimentales, le terme « théorie » désigne un cadre explicatif robuste, construit à partir d’observations et de résultats expérimentaux, éprouvés par les faits et toujours susceptible d’être révisé. Une théorie n’est jamais absolument vraie ; pour qu’elle le soit, il faudrait admettre qu’elle englobe tous les faits passés, présents et futurs, « la science serait terminée » enseigne le père de la méthode expérimentale, Claude Bernard.

Quant au verbe « s’adapter », avec son pronom réfléchi, il évoque une action volontaire, une capacité à modifier consciemment son comportement face aux circonstances. Pourtant, le discours de la biologie évolutive exclut toute intentionnalité. En effet, le vivant n’a pas décidé d’être ce qu’il est, et encore moins dans une optique d’adaptation. Dans une même population, les individus montrant certaines caractéristiques avantageuses dans un écosystème donné laisseront davantage de descendants. D’un point de vue évolutif, le vivant ne s’adapte pas : il est adapté.

Ces glissements de sens ne relèvent pas d’un simple malentendu lexical. Ils révèlent une manière spontanée de penser le vivant. Comme le montre la psychologie cognitive, nous sommes enclins à attribuer des intentions à des phénomènes naturels qui n’en possèdent aucune. Nous voyons des projets là où n’opèrent que des mécanismes physiques. Nous prêtons des stratégies à ce qui résulte de processus aveugles. Nous avons des intuitions et nous les prêtons aux choses.

L’anthropomorphisme naît de ce phénomène. Thierry Ripoll, professeur de psychologie cognitive à l’université d’Aix-Marseille, écrit dans son ouvrage Pourquoi croit-on ? (2020) que le système intuitif répond à un besoin de sens immédiat et à l’espoir de ne pas être le produit contingent de phénomènes dépourvus de finalité. Bref, nous aimons nous raconter des histoires pour mieux rêver. L’une des conséquences les plus persistantes de cette disposition cognitive consiste à interpréter l’évolution comme une marche vers le progrès.

Progrès ? Quel progrès ?

Le mythe du progrès sous-tend largement notre manière de penser l’évolution du vivant. Il constitue l’un des cadres interprétatifs à travers lesquels nous donnons intuitivement un sens positif à l’évolution. Pourtant, le progrès est une notion historique, sociale ou technique, il n’est pas une catégorie biologique. On peut parler de progrès scientifique, économique ou politique ; on ne saurait parler d’un progrès de la nature. Si une structure organique (comme l’œil par exemple) demeure dans les populations, c’est parce que l’efficacité fonctionnelle contribue à sa persistance, et non pas parce qu’elle représenterait une amélioration inscrite dans un projet d’ensemble. Nos yeux, nos poumons ou notre cerveau ne sont pas l’aboutissement d’un dessein, ils sont les produits contingents de l’histoire évolutive.

Pourtant, en dépit de la liste de mots à éviter en sciences de l’évolution, notre langage continue d’introduire partout des hiérarchies implicites. Nous parlons encore volontiers d’espèces « primitives », de « fossiles vivants », ce qui revient à parler d’organismes qui seraient « moins » ou « plus » évolués que d’autres (ce qui est erroné, convenons-en). Nous évoquons encore souvent une nature « bien faite », voire qui serait « inventive ».

La métaphore de la « sortie des eaux » fonctionne elle-même comme un récit de promotion où quitter le milieu aquatique reviendrait à franchir un degré supérieur de l’évolution. Mais que dire alors des méduses et des baleines ? Des bactéries ou des champignons ? Des plantes ? À quelle aune mesurerions-nous leur prétendue infériorité ? Ces questions n’ont, du point de vue de la biologie, aucun sens. Elles témoignent seulement de la persistance d’un imaginaire finaliste.

Une question socialement vive

Le savoir lié à l’évolution se heurte toujours à de multiples représentations sociales où se rencontrent croyances et biais épistémologiques. Si le débat scientifique catalysé par Darwin semble réglé, la théorie est loin de faire consensus dans la sphère sociétale : la théorie de l’évolution demeure une question socialement vive. Les difficultés de compréhension de la théorie de l’évolution ne relèvent pas d’une simple confusion terminologique.

Elles traversent l’école, l’université et, plus largement, la société. Récemment, une étude de l’IFOP révèle que 27 % des 18-24 ans sondés adhèrent à une représentation créationniste du monde (« les êtres humains ne sont pas le fruit d’une longue évolution d’autres espèces comme les singes mais ont été créés par une force spirituelle »), tandis qu’un quart des étudiants inscrits en licence ou en master conservent une représentation erronée de l’évolution. Dès lors, l’enjeu dépasse largement le cadre de la biologie : il touche à la manière dont la société s’approprie les connaissances scientifiques. C’est pourquoi la vulgarisation occupe une place décisive. Il ne s’agit pas seulement de rendre le savoir accessible, mais aussi d’éviter que le langage ordinaire ne réintroduise dans la narration des schémas de pensée que la théorie de l’évolution permet pourtant de dépasser.

Un storytelling contre-productif

L’une des images les plus ancrées de l’évolution reste celle d’un continuum linéaire, au travers duquel l’idée du primate « moins évolué » se redresse progressivement jusqu’à devenir un être humain assurément « plus évolué ».

Les documentaires sur la nature sont souvent des invitations au voyage. Mais, là où tout est supposé n’être qu’ordre et beauté, les récits consacrés au vivant sont largement imprégnés d’anthropomorphisme. La nature « invente », les animaux deviennent « ingénieux », les plantes « décident » et possèdent des « superpouvoirs » tandis que l’évolution déploie ses « ruses ». Pris isolément, ces procédés relèvent de nécessités narratives. Accumulés, ils composent cependant une véritable commedia dell’arte du vivant, où les personnages – le progrès, l’intention, le génie de la nature – avancent masqués. Dans ce « storytelling mental » : nous construisons des narrations qui nous procurent le sentiment de comprendre le monde. Ce qui facilite le récit brouille la compréhension de la théorie : il y a du bruit dans la transmission.

Tout cela indique que la vulgarisation peine encore à dépasser l’obstacle à la bonne transmission du savoir. Cela suppose peut-être de soumettre notre langue commune à l’analyse. À la lumière de La Psychanalyse du feu, nous sommes invités à nous interroger sur les images, les intuitions et les valeurs que nous projetons sur le monde. Il nous appartient sans doute d’exercer cette même vigilance à l’égard des mots par lesquels nous racontons le vivant. Pour la connaissance objective, rectifier le discours n’est pas seulement mieux dire la science ; c’est aussi apprendre à mieux la penser.

L’espèce humaine n’occupe aucun sommet par rapport aux autres espèces.
University of Texas

À partir de séquences d’ARN ribosomal, des chercheurs de l’université du Texas fournissent une représentation graphique de la parenté d’environ 3000 espèces actuelles. Cela prend la forme d’un cercle, dont chacun des points se trouve équidistant de l’ancêtre commun universel. Notre position n’y occupe aucun sommet. Homo sapiens partage le même temps évolutif que Gallus gallus(coq doré), qu’un chêne, un champignon ou une bactérie. Les degrés de complexité diffèrent ; le temps évolutif, lui, est identique. Aucune espèce contemporaine n’est plus évoluée qu’une autre.

Cette idée, de se situer au même rang évolutif que tous les êtres vivants, est peut-être l’une des plus difficiles à accepter, tant elle heurte nos intuitions. Elle exige que nous renoncions au récit du progrès pour penser l’histoire du vivant sans direction, sans intention et sans hiérarchie. Il nous faudra sans doute décoloniser notre imaginaire, non pour renoncer à raconter des histoires, mais pour apprendre enfin à raconter celle de l’évolution.

The Conversation

Nicolas Gergaud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La théorie de l’évolution est mal comprise : est-ce un problème de langue, de vocabulaire ou de psychologie ? – https://theconversation.com/la-theorie-de-levolution-est-mal-comprise-est-ce-un-probleme-de-langue-de-vocabulaire-ou-de-psychologie-287023

Peut-on suivre un salarié toutes les dix secondes pour vérifier son temps de travail ?

Source: The Conversation – in French – By Pauline Prépin, Maitre de conférences en droit privé et sciences criminelles, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay

Le 18 mars 2026, la Cour de cassation valide un système de géolocalisation qui suit des distributeurs en continu pendant leur tournée. Comment l’expliquer ? Cette décision fait-elle loi ? Y a-t-il d’autres alternatives ?


Le 18 mars 2026, la chambre sociale de la Cour de cassation, la plus haute juridiction pour les litiges en droit du travail, valide un système de géolocalisation, Distrio, pour une société de distribution, Mediapost. Ce système « enregistre la localisation des distributeurs (d’imprimés publicitaires) toutes les dix secondes au moyen d’un boîtier mobile que les distributeurs portent sur eux lors de leur tournée et qu’ils activent eux-mêmes ».

Le feu vert de la Cour de cassation est conditionné à l’exigence de fiabilité du décompte des heures. Autrement dit, à la démonstration par l’employeur que son système compte les heures de façon fiable.

C’est un syndicat, la fédération Sud-Est des activités postales et des télécommunications, qui avait attaqué le dispositif Distrio (le boîtier de géolocalisation) en le jugeant illégal. La Cour de cassation lui donne tort. L’apport de la décision ne tient pas seulement à ce résultat : il tient à la façon dont les juges articulent leur raisonnement habituel avec un critère venu du droit de l’Union européenne, la fiabilité du décompte des heures de travail.

En consacrant ma thèse au lien de subordination à l’épreuve du numérique, j’ai analysé comment ces dispositifs déplacent la frontière entre contrôle de l’employeur et protection du salarié.

Deux conditions cumulatives

Depuis 2011, la Cour de cassation soumet à deux conditions cumulatives la licéité d’un dispositif de géolocalisation servant au contrôle de la durée du travail des salariés :

  • Ce contrôle ne doit pas pouvoir être fait par un autre moyen, fût-il moins efficace. Par exemple, cela peut être une feuille d’heures remplie à la main, un badge à l’entrée ou un relevé déclaratif ;

  • Le salarié ne doit pas disposer d’une liberté dans l’organisation de son travail. Un salarié commercial qui choisit ses rendez-vous, son itinéraire et ses horaires est libre dans son organisation et ne peut donc pas être suivi par un dispositif de géolocalisation.

Cette grille avait été appliquée à plusieurs reprises. La Cour de cassation a refusé pendant longtemps de valider ce type de dispositif : en 2018 et à deux reprises en 2024.

Faute de preuve, le système de suivi a été invalidé. Dans l’une des affaires, le distributeur réclamait près de 50 000 euros d’heures supplémentaires impayées, un signe de l’importance du décompte des heures. Dès lors qu’un autre moyen, même moins efficace, était admis, il était presque impossible de faire accepter ce type de dispositif.

Protection de la santé des travailleurs

L’arrêt du 18 mars 2026 vient affiner cette position.

La chambre sociale de la Cour de cassation adosse son raisonnement à une décision de la Cour de justice de l’Union européenne. Elle oblige les États membres à imposer aux employeurs un système « objectif, fiable et accessible » de mesure du temps de travail journalier. Pour la Cour de justice, cette obligation vise à garantir l’effectivité du droit au repos et à la protection de la santé des travailleurs.

Le changement de perspective est net. Le contrôle de la durée du travail n’est plus un simple objectif susceptible de justifier une atteinte à la vie privée du salarié. Il devient une obligation à laquelle l’employeur est tenu, pour garantir la santé du salarié.

Concrètement, sans système fiable, un salarié itinérant qui dépasse régulièrement ses horaires ne peut ni faire constater ses heures supplémentaires ni faire respecter ses temps de repos. Mesurer devient une condition pour protéger.

Maintien de conditions strictes

La validation des juges tient toujours à deux conditions.

L’autonomie des distributeurs est jugée « très relative » : ni les documents ni les destinataires ni les parcours ni les dates ne sont à leur main. Seuls les horaires de la journée le sont. Le boîtier est activé volontairement par le salarié en phase de distribution.

Il s’éteint à sa demande et n’enregistre rien pendant les déplacements personnels ou les pauses. Les données transitent par un tiers de confiance, sans suivi en temps réel par l’employeur. L’employeur ne déclenche un échange avec le salarié qu’au-delà d’un écart de 5 % entre temps planifié et temps enregistré sur la semaine.




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La chambre sociale de la Cour de cassation valide la motivation de la Cour d’appel de Lyon, qui avait écarté les alternatives proposées par le syndicat. Celui-ci en avançait plusieurs :

  • Que les salariés déclarent eux-mêmes leurs heures ;

  • Qu’on interroge les habitants sur le passage du distributeur ;

  • Qu’un responsable accompagne les tournées ;

  • Ou encore qu’un badge enregistre débuts et fins de journée.

L’ensemble de ces propositions a été écarté, car aucun de ces dispositifs ne permet, selon les juges, un décompte suffisamment fiable, sans être excessivement onéreux, des heures réellement travaillées.

Quand la fiabilité justifie la surveillance

Sous l’influence du droit de l’Union européenne, le contrôle ne porte plus seulement sur l’existence d’un moyen alternatif, mais sur l’existence d’un moyen alternatif fiable. Autrement dit, tout dispositif moins attentatoire aux libertés du salarié doit prévaloir sur la géolocalisation dès lors qu’il permet, avec un degré de fiabilité suffisant, d’assurer le contrôle de la durée du travail.

Si un système de pointage, sans suivi des déplacements, devenait suffisamment fiable et accessible pour mesurer le temps de travail d’un distributeur, la première condition cesserait alors d’être remplie et la géolocalisation redeviendrait illicite. À l’employeur de démontrer, pour chaque dispositif, qu’aucun autre moyen ne permet un décompte fiable.

The Conversation

Pauline Prépin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Peut-on suivre un salarié toutes les dix secondes pour vérifier son temps de travail ? – https://theconversation.com/peut-on-suivre-un-salarie-toutes-les-dix-secondes-pour-verifier-son-temps-de-travail-282770