Avec Yoda, la France se prépare à défendre ses intérêts en orbite

Source: The Conversation – in French – By Philippe Steininger, Conseiller militaire du président du CNES, Centre national d’études spatiales (CNES)

Les satellites Yoda (ici, représenté par une vue d’artiste) seront les premiers dispositifs européens de défense spatiale. CNES, Fourni par l’auteur

L’ESSENTIEL

  • L’espace est devenu un nouveau lieu de conflictualité, au vu de l’importance stratégique des satellites civils comme militaires.

  • Le programme Yoda, du Commandement de l’espace, doit lancer d’ici à 2030 les deux premiers satellites patrouilleurs-guetteurs français.

  • Ces démonstrateurs technologiques seront ensuite suivis de satellites complètement opérationnels.


Dans l’espace, la France peut compter sur Yoda pour défendre ses satellites. Et non, il ne s’agit pas du personnage vert à grandes oreilles de Star Wars !

Yoda (acronyme des « yeux en orbite pour un démonstrateur agile ») désigne un système spatial, et force est de constater que ce système n’est pas sans rappeler le sympathique personnage de George Lucas. Il partage, en effet, avec le héros sa petite taille et sa raison d’être, qui est d’entraver les menaces dans l’espace au maintien de la paix.

L’espace, nouveau lieu de conflictualité

En 2018, la ministre des armées Florence Parly rend pour la première fois publique l’existence de manœuvres, qu’elle qualifie d’inamicales, exécutées par un satellite russe à proximité d’un satellite gouvernemental franco-italien. Ce discours, prononcé sur le site du Centre national d’études spatiales (Cnes) à Toulouse, a marqué les esprits, car, pour la première fois, une autorité française présentait publiquement l’espace extra-atmosphérique comme un lieu de confrontation stratégique en dénonçant nommément les agissements d’un pays.

Un an plus tard, la Stratégie spatiale de défense était publiée, marquant pour la France une rupture stratégique puisqu’elle affiche désormais son intention de défendre ses intérêts dans l’espace, y compris de manière active.

Était alors créé, fin 2019, le Commandement de l’espace (CDE), unité militaire chargée de cette mission ambitieuse. Depuis, on ne compte plus les informations confirmant que l’espace n’est plus un sanctuaire, mais bien un « champ de bataille », comme l’a qualifié Emmanuel Macron fin 2025 à l’occasion de la mise en place du CDE dans sa nouvelle infrastructure toulousaine. Le ton s’est même singulièrement durci par rapport à 2018, le chef de l’État pointant dans son propos des actions « irresponsables, illégales, voire hostiles » conduites par « des puissances d’agression ».

De fait, des opérations visant des infrastructures spatiales au sol ou en orbite sont régulièrement observées : cyberattaques, espionnage de satellites par un autre satellite, brouillage ou leurrage. Sans être orientées vers un acteur en particulier, des démonstrations d’un potentiel offensif clairement établi font partie du tableau.

Ce fut le cas, par exemple, en janvier 2022, lorsqu’un satellite chinois, après avoir agrippé un autre satellite de même nationalité en panne sur l’orbite géostationnaire, l’a propulsé sur une orbite beaucoup plus haute. En orbite basse, on a aussi pu observer ces dernières années des satellites russes libérer des objets, parfois à très grande vitesse, ce qui fait penser à une « torpille spatiale ».




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Le niveau de menace dans l’espace extra-atmosphérique s’est donc clairement accru, alors que les systèmes spatiaux occupent une place toujours plus grande dans le fonctionnement de nos sociétés et les opérations militaires. C’est dans ce contexte qu’est développé, depuis 2021, le programme Yoda.

Patrouiller en orbite

L’objectif poursuivi dans le programme Yoda est triple. D’une part, il s’agit de démontrer une capacité de surveillance et de manœuvre dans l’espace à proximité d’objets non coopératifs au voisinage de l’orbite géostationnaire, là où se trouvent les satellites de télécommunications, qui restent constamment au-dessus du même point de la surface terrestre. Ensuite, Yoda doit permettre aux armées de s’entraîner aux opérations d’action dans l’espace et, enfin, d’élaborer pour celles-ci un concept d’emploi.

Yoda agira donc en tant que guetteur, c’est-à-dire qu’il surveillera l’environnement d’un satellite à protéger afin de détecter et de caractériser le cas échéant les approches hostiles, mais aussi en tant que patrouilleur sur l’orbite géostationnaire afin de collecter et de transmettre des informations sur les satellites qui s’y trouvent.

Yoda, qui est un démonstrateur technologique, devra ainsi réaliser des tâches de surveillance de l’orbite géostationnaire, de détection et de poursuite d’objets, d’inspection en orbite et de simulation d’actions de défense active. Dans cette perspective, le système Yoda est constitué de deux petits satellites identiques de quelques dizaines de kilogrammes chacun, l’un jouant le rôle de cible pour l’autre.

Pour réaliser le projet Yoda, le Cnes agit pour le compte du ministère des armées en maître d’ouvrage délégué et en maître d’œuvre système. Il fournit en outre la charge utile des satellites réalisés sous maîtrise d’œuvre industrielle de la société Hemeria, spécialiste des petites plateformes orbitales. La notion de souveraineté étant placée au cœur du développement du système, les solutions techniques retenues sont développées au niveau national ou européen.

Il faut enfin souligner les contraintes techniques imposées par le choix de l’orbite géostationnaire pour déployer Yoda, cette orbite étant distante de 36 000 kilomètres de la Terre et présentant un environnement plus agressif que les orbites basses situées à quelques centaines de kilomètres de la Terre du fait d’un niveau élevé de radiations solaires.

Les premiers satellites de défense en Europe

Yoda est donc un projet techniquement ambitieux, développé pour démontrer la maîtrise par notre pays d’une mission complexe et exigeante, qui n’a encore jamais été réalisée à ce stade en Europe.

En parallèle, le ministère des armées s’est tourné en 2025 vers l’industrie française pour acquérir un satellite d’inspection et de surveillance de l’orbite géostationnaire au profit du CDE, afin de préparer celui-ci aux opérations d’action dans l’espace. Il s’agit du programme Paladin, mentionné dans la loi d’actualisation de la loi de programmation militaire en cours, qui prévoit qu’un satellite commercial sera utilisé à partir de fin 2027 pour conduire des manœuvres de proximité autour d’objets passifs désignés depuis le sol.

Yoda devrait être en orbite avant la fin de la décennie. Dans un premier temps, le Cnes et le CDE opéreront celui-ci ensemble, puis le CDE sera autonome dans la conduite des opérations de routine, tout en bénéficiant du soutien du Cnes pour certaines tâches spécifiques requérant un fort niveau d’expertise.

Après Yoda viendront d’autres systèmes orbitaux plus évolués et véritablement opérationnels, qui permettront aux armées de détecter les menaces dans l’espace, de les attribuer et, le cas échéant, de les contrer afin de préserver nos intérêts. Ils seront complétés par des capacités d’action du sol vers l’espace à base de lasers et de brouilleurs haute puissance, la France écartant à ce stade l’idée d’employer des missiles intercepteurs compte tenu des débris spatiaux que ceux-ci sont susceptibles de produire en impactant leur cible. Comme l’a souligné le président de la République dans son discours à Toulouse, fin 2025 :

« La guerre de demain commencera dans l’espace. Soyons prêts. Ce sera une condition du succès des opérations militaires à terre, dans les airs et dans les mers. »

The Conversation

Philippe Steininger est chercheur associé à l’IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques) et siège au conseil d’administration de la FRS (Fondation pour la recherche stratégique). Il est le conseiller militaire du président du CNES, agence qui développe le programme YODA.

– ref. Avec Yoda, la France se prépare à défendre ses intérêts en orbite – https://theconversation.com/avec-yoda-la-france-se-prepare-a-defendre-ses-interets-en-orbite-291186

Souveraineté technologique : ce que le spatial européen nous apprend de nos dépendances

Source: The Conversation – in French – By Mathilde Aubry, Enseignant-chercheur en économie, EM Normandie


L’ESSENTIEL

  • Les satellites sous-tendent toujours davantage d’activités humaines. Pour certains secteurs, comme la défense, notre dépendance à des services spatiaux constitue une vulnérabilité.

  • Pour mieux la contrôler, certains appellent à une souveraineté technologique, souvent assimilée à une autonomie totale de chaque pays vis-à-vis des autres.

  • Étant donné les coûts et les compétences associés au domaine spatial, la souveraineté devrait être pensée comme une capacité à organiser les interdépendances sans perdre sa liberté d’action.


« Nous nous devons d’être souverains sur l’ensemble du continuum aérospatial, c’est-à-dire depuis les couches basses de l’atmosphère jusqu’à l’espace, en passant par la très haute altitude. »

– Emmanuel Macron, président de la République française, lors de l’inauguration officielle du Commandement de l’espace à Toulouse et de la présentation de la Stratégie nationale spatiale, le 12 novembre 2025.

Navigation, météorologie, observation de la Terre ou communications sécurisées : l’Europe dépend de services spatiaux devenus essentiels. Mais la fourniture de ces services repose sur des compétences, des infrastructures et des financements répartis entre plusieurs pays, européens et non européens.

Cette interdépendance révèle un paradoxe : dans le domaine spatial, la souveraineté technologique ne consiste pas à supprimer toute dépendance, mais à identifier les plus critiques et à préserver sa capacité d’action.

Le spatial, infrastructure critique de nos sociétés

Le domaine spatial regroupe les infrastructures (lanceurs, satellites, stations au sol et systèmes de contrôle) et les briques technologiques (composants électroniques, équipements embarqués et logiciels) qui permettent d’accéder à l’espace et d’y conduire des opérations. Ces systèmes fournissent des données et des services essentiels au positionnement, à la navigation et à la synchronisation, à l’observation de la Terre, à la météorologie et aux télécommunications.

Ces services sont souvent invisibles. Par exemple, les horloges atomiques de Galileo fournissent ainsi une référence temporelle qui synchronise les réseaux de télécommunications et d’énergie et permet aux banques et aux places boursières d’horodater leurs opérations. En situation de crise, le service européen de gestion des urgences provoquées par des événements naturels extrêmes mobilise les données produites par les satellites Sentinel pour cartographier les zones touchées par les incendies, les inondations ou les séismes afin d’appuyer les autorités de protection civile.

À mesure que ces services spatiaux deviennent indispensables au fonctionnement de nos économies, leur interruption est susceptible de produire des perturbations en cascade, révélant de nouvelles vulnérabilités et… justifiant en retour le développement de capacités de résilience à l’échelle des utilisateurs, des organisations et des infrastructures.

L’Agence spatiale européenne (ESA) souligne ainsi qu’une attaque peut viser simultanément les satellites et les systèmes terrestres dont dépend leur fonctionnement. La résilience suppose, dès lors, de protéger les différents maillons de cette chaîne, d’introduire des redondances et de prévoir des solutions de remplacement permettant de maintenir ou de rétablir le service.

Toutes les dépendances ne présentent pas le même degré de vulnérabilité

Les travaux de recherche sur l’interdépendance asymétrique montrent ainsi que le contrôle d’un nœud central peut devenir une source de pouvoir. Par exemple, un équipement disponible auprès de plusieurs fournisseurs n’expose pas au même risque qu’un composant sans substitut.

Ainsi, lorsqu’un partenaire contrôle une ressource, une infrastructure ou une compétence difficilement substituable, tandis qu’il peut lui-même supporter plus aisément une interruption de la relation, l’asymétrie qui en résulte lui confère un pouvoir potentiel.

La criticité d’une dépendance peut ainsi être appréciée à partir de trois questions : la ressource est-elle indispensable ? Existe-t-il une solution de remplacement ? Combien de temps faudrait-il pour l’activer ? Une dépendance devient stratégique lorsqu’elle peut bloquer la chaîne sans qu’une alternative soit mobilisable dans un délai acceptable.

Une autonomie construite par l’interdépendance

Deux programmes européens, Ariane 6 et Galileo, permettent d’illustrer la complexité des chaînes de valeur ainsi que la diversité des relations d’interdépendance au sein de l’écosystème spatial européen.

Dans le programme Ariane 6, les accords conclus entre 13 États organisent la répartition de la fabrication des composants entre des industriels européens, dont certains ne sont pas membres de l’Union européenne (Norvège et Suisse). Cette organisation industrielle réunit une masse critique scientifique, financière et productive, mais impose de coordonner budgets, calendriers, interfaces techniques et responsabilités opérationnelles.

Le programme Galileo montre la même logique pour un service opérationnel : la Commission européenne finance et pilote le programme, l’ESA conduit le développement technique et l’European Union Agency for the Space Programme (EUSPA) supervise les services. Pour la deuxième génération de Galileo, Airbus et Thales Alenia Space construisent les satellites, tandis que les centres de contrôle et les industriels du segment sol sont répartis dans plusieurs pays.

Cette division du travail implique de faire coopérer des entreprises qui restent concurrentes sur d’autres marchés. Le cas de Galileo montre ainsi comment l’ESA peut jouer un rôle de tiers pour organiser cette coopétition et permettre le partage des connaissances nécessaires au projet tout en protégeant les compétences stratégiques des industriels) et comment elle fabrique une capacité européenne qu’aucun État ne pourrait aisément reproduire seul.

Il serait pourtant excessif d’en conclure que toute coopération renforce mécaniquement la souveraineté. Une coopération peut notamment créer des points de blocage si un composant, une infrastructure ou une décision, reste contrôlé par un partenaire unique. Elle n’est d’ailleurs jamais acquise : dans les industries technologiques complexes, comme les semi-conducteurs, la stabilité de la coopération dépend des intérêts et des stratégies des différents acteurs.

La contribution d’une coopération à la souveraineté dépend donc de la possibilité de décider de l’adaptation, du maintien ou du remplacement des ressources critiques dans des délais acceptables.

Gouverner les dépendances plutôt que promettre l’autosuffisance

La recherche sur le concept de technology sovereignty invite à concevoir la souveraineté moins comme un état que comme une capacité d’organisation.

Ces enjeux sont aujourd’hui au cœur des recherches sur la souveraineté technologique et les politiques d’innovation, qui interrogent notamment les stratégies permettant de gouverner et de sécuriser les technologies critiques. Dans ce cadre, analyser les interdépendances qui structurent le secteur spatial européen est indispensable pour identifier ses vulnérabilités et organiser sa gouvernance.

Cela suppose, d’abord, de cartographier les dépendances qui traversent la chaîne de valeur spatiale, depuis l’accès aux composants électroniques et aux capacités de lancement jusqu’à la maîtrise des fréquences, des stations au sol, des logiciels de contrôle, des données et des compétences d’intégration.

Elle exige, ensuite, de distinguer ce qui peut être mutualisé de ce qui doit rester sous contrôle étroit parce qu’il conditionne l’autonomie de décision ou la continuité d’un service essentiel.

L’innovation ouverte recompose les dépendances

L’innovation ouverte repose sur une circulation accrue des connaissances et des technologies entre les frontières des organisations, en associant notamment entreprises, acteurs publics et laboratoires de recherche. Dans le secteur spatial, la généralisation des pratiques d’innovation ouverte impliquant des acteurs privés et publics permet de mutualiser les compétences, de partager les coûts et d’accélérer l’expérimentation. Elle rend cependant plus difficile l’arbitrage entre les ressources qui peuvent être partagées et celles qui doivent rester sous contrôle étroit : plus les acteurs impliqués sont nombreux, plus la maîtrise des technologies, des données et des compétences critiques est distribuée.

La constellation sécurisée IRIS² illustre cette architecture en Europe : financements de l’Union européenne, des États, de l’ESA et du secteur privé doivent soutenir des services gouvernementaux et commerciaux.

Dans cette optique, un acteur public peut orienter un écosystème d’innovation en définissant des objectifs et en finançant les phases de développement caractérisées par les risques technologiques les plus élevés. La commande publique complète ces instruments en créant une demande initiale susceptible de réduire l’incertitude commerciale et d’offrir de premiers débouchés aux entreprises innovantes. Lorsque les acteurs privés prennent une place croissante dans le développement des technologies, la capacité publique d’orientation ne repose plus sur la maîtrise directe des moyens de production. Elle dépend alors davantage des règles, des financements et des dispositifs de gouvernance par lesquels l’acteur public organise l’écosystème.

La souveraineté ne se confond donc ni avec l’autarcie ni avec la suppression de toute dépendance, mais désigne plutôt la capacité à organiser les interdépendances sans perdre sa liberté d’action.

L’enjeu pour le spatial européen n’est pas de choisir entre indépendance et coopération, mais de créer les conditions dans lesquelles la coopération demeure compatible avec une capacité collective de décision et d’action.

The Conversation

Didier Lebert a reçu des financements de l’Agence Innovation de Défense.

Pierre Barbaroux a reçu des financements de la part de l’Agence Innovation Défense (AID).

Angélique Chassy, Hugo Peter, Mathilde Aubry et Patricia Baudier ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

– ref. Souveraineté technologique : ce que le spatial européen nous apprend de nos dépendances – https://theconversation.com/souverainete-technologique-ce-que-le-spatial-europeen-nous-apprend-de-nos-dependances-291106

Restauration des parcours en Afrique de l’Est : pourquoi les éleveurs doivent être au cœur des politiques

Source: The Conversation – in French – By Sougueh Cheik, Docteur en sciences de l’environnement (sciences du sol) et chercheur au Centre d’Étude et de Recherche de Djibouti (CERD), Institut de recherche pour le développement (IRD)

La dix-septième Conférence des Parties à la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification, réunie à Oulan-Bator, la capitale de la Mongolie, du 17 au 28 août, a accordé aux parcours et aux éleveurs une visibilité rare. Mais financer davantage leur restauration ne suffira pas.

Les parcours, ces espaces pâturés naturels ou semi-naturels, couvrent 54 % de la surface terrestre, font vivre environ deux milliards de personnes et sont gérés par quelque 500 millions de pasteurs.

En Afrique de l’Est, ils fournissent l’essentiel de la ressource fourragère des systèmes d’élevage. Ils reçoivent pourtant moins d’investissements que les forêts, faute d’une évaluation crédible de leur valeur économique.

Un malentendu doit d’abord être levé. La désertification ne désigne pas l’avancée d’un désert. Elle constitue la perte de productivité de terres habitées, dans les zones sèches, sous l’effet de divers facteurs, dont le climat et les usages. Les politiques de restauration ne sont donc jamais de simples opérations techniques. Elles reposent sur un modèle de fonctionnement des écosystèmes, et ce modèle détermine leurs résultats.

Chercheur en sciences du sol et en agro-pédologie, j’ai étudié la dégradation des terres et la restauration des sols dans les milieux arides et semi-arides. J’examine les conditions nécessaires pour que la restauration des parcours pastoraux en Afrique de l’Est soit réellement efficace et adaptée aux réalités des éleveurs.

Une restauration qui dégrade

La plaine de Hanlé, au sud de Djibouti, en fournit une illustration. Nos observations y portent sur l’un des principaux sites cartographiés avec l’appui technique de la FAO. Les abords de plusieurs points d’eau s’y ferment sous l’effet de Prosopis juliflora.

Cet arbuste envahissant forme des fourrés denses autour de ressources qui commandent l’ensemble du circuit de pâturage. Il encercle les Vachellia tortilis, ces acacias qui fournissent au troupeau l’ombrage et une part du fourrage. Or il a été planté à grande échelle pour reboiser et lutter contre la désertification.

Une solution de restauration écologique peut ainsi devenir un facteur de dégradation lorsque le modèle qui la guide ignore le fonctionnement d’un système pastoral. Trois conditions permettraient d’éviter la répétition de telles erreurs en Afrique de l’Est.

Le droit d’usage, condition de l’investissement

La première condition est foncière. Une restauration pastorale a peu de chances de se maintenir lorsque les droits d’usage restent incertains. La capacité à traiter les zones envahies dépend en effet de la reconnaissance de ceux qui en détiennent l’usage.

En Tanzanie, où les parcours couvrent près des trois quarts du territoire, la planification foncière conduite village par village rendait difficile le pâturage au-delà des limites administratives. Le dispositif mené avec l’Institut international de recherche sur l’élevage a répondu par deux instruments.

Une planification conjointe, où plusieurs villages délimitent ensemble les aires qu’ils partagent, et des certificats collectifs de droits coutumiers d’occupation délivrés à une association d’éleveurs. Quatre villages ont ainsi sécurisé une aire commune de 30 000 hectares.

La sécurisation foncière ne règle pas tout. Une étude publiée dans Scientific Reports n’observe aucune réduction de la progression du sol nu dans les zones passées sous certificat collectif. Ces titres délimitent des aires de pâturage sans fixer de règles de conduite à l’intérieur. Les parcours fonctionnent par superposition de droits, une aire pâturée en saison sèche par les uns et en saison des pluies par les autres. La délimitation risque de figer ces usages.

Un choix scientifique et politique

La deuxième condition porte sur ce que l’on mesure. Les travaux réunis par la Convention montrent que les éleveurs répondent à une ressource fourragère instable en déplaçant leurs troupeaux. Les mêmes relevés de biomasse ont pourtant servi à défendre l’inverse.

Dans les années 1970 et 1980, ils étaient lus à travers la notion de capacité de charge, soit le nombre d’animaux qu’un territoire est censé nourrir durablement. On en concluait qu’il y avait trop de bétail. Les travaux réunis en 1993 sous le titre Range ecology at disequilibrium ont montré que ce modèle s’appliquait mal aux savanes africaines.

Les trois sous-indicateurs retenus pour mesurer la dégradation portent sur l’occupation des terres, la productivité et le carbone organique du sol. Ces mesures renseignent sur la biomasse produite, non sur celle que le troupeau peut prélever.

Une invasion ligneuse, c’est-à-dire la prolifération d’arbustes au détriment du couvert herbacé, accroît ainsi le couvert végétal et la productivité estimée par télédétection. Le cas de Hanlé, où cette même progression réduit le fourrage accessible et ferme l’accès à l’eau, le montre.

Le choix de ces indicateurs relève des États. Un texte de décision gagnerait à préciser si l’indicateur mesure le couvert ligneux ou la production fourragère accessible aux animaux. Choisir un indicateur revient à choisir le système pastoral que l’on veut produire.

L’agroécologie offre un cadre mieux ajusté, désormais présent dans les textes négociés à la Convention. Elle privilégie les espèces fourragères locales et traite la mobilité du troupeau comme une technique d’ajustement à la variabilité climatique.

La Grande muraille verte, d’abord comprise comme une ceinture d’arbres reliant Dakar à Djibouti, a été réorientée vers une mosaïque de pratiques. La correction a porté sur ce que l’on avait choisi de compter, des arbres plantés plutôt que des paysages en usage.

Le financement de l’observation des parcours

La troisième condition est budgétaire. La Convention estime les besoins à environ 355 milliards de dollars par an d’ici 2030, dont le secteur privé n’assure qu’environ 6 %. L’Afrique porte le déficit le plus élevé, avec 191 milliards par an. Les annonces de clôture donnent la mesure de l’écart, avec un portefeuille de 1,3 milliard de dollars sur 23 pays et une initiative sur les parcours dotée de 1,2 milliard.

Une surface restaurée se chiffre en outre plus aisément qu’une dégradation évitée, ce qui conduit les bailleurs à soutenir la réparation plus volontiers que la prévention. Ces financements iront aux projets capables de prouver leurs effets.

Faute de dispositifs nationaux, les pays paieront des certificateurs extérieurs pour attester ce qui se passe sur leurs terres. Deux demandes en découlent. Que le suivi de long terme des terres figure parmi les dépenses éligibles au financement de la restauration. Et que la région se dote d’un instrument commun.

Sur ce dernier point, la présidence mongole porte le projet d’un centre eurasien pour le climat et la terre. L’Afrique de l’Est gagnerait de même à doter l’architecture existante de l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD). Cette organisation réunit huit États de la région dont Djibouti, d’un mécanisme permanent d’observation des parcours. Celui-ci conserverait les séries longues et harmoniserait les protocoles entre pays. Ces protocoles n’auraient de sens que co-construits avec les éleveurs.

Une voix pastorale encore peu institutionnalisée

Ces trois conditions supposent que les éleveurs soient entendus. Oulan-Bator a marqué une avancée, avec les premières réunions officielles du caucus des peuples autochtones et de celui des communautés locales, et la reconnaissance des pasteurs comme gardiens essentiels des parcours.

Aucune instance propre au pastoralisme n’a toutefois vu le jour, et les parcours ne figurent dans les plans climatiques nationaux que de 24 pays, contre 181 pour les forêts. Quant à la sécheresse, les Parties ont renvoyé la décision à la COP18, après un premier report à Riyad.

Une décision qui appartient aux États

Aucune de ces trois conditions ne dépend d’une décision internationale. Reconnaître des droits d’usage collectifs relève des parlements et des administrations foncières. Choisir les indicateurs qui serviront à juger une restauration relève des services techniques nationaux. Inscrire l’observation de long terme au budget de l’État relève des lois de finances.

Le cas de Hanlé montre ce que coûte leur absence. Faute de droits clairs, personne n’est habilié à traiter les fourrés. Faute d’indicateurs adaptés, leur progression sera enregistrée comme un gain de couvert végétal. Faute d’observation continue, le prochain projet reproduira le même diagnostic.

La prochaine conférence se tiendra en Égypte en 2028. C’est le délai dont disposent les pays d’Afrique de l’Est, et la question n’est pas de savoir ce qu’ils y demanderont, mais ce qu’ils y apporteront. C’est la seule décision que personne ne prendra à leur place.

The Conversation

Sougueh Cheik does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

– ref. Restauration des parcours en Afrique de l’Est : pourquoi les éleveurs doivent être au cœur des politiques – https://theconversation.com/restauration-des-parcours-en-afrique-de-lest-pourquoi-les-eleveurs-doivent-etre-au-coeur-des-politiques-290479

Grand âge et perte d’audition : le manque de dépistage finit par coûter cher

Source: The Conversation – in French – By Laurence Hartmann, Maîtresse de conférences en sciences économiques – Economiste de la santé, laboratoire LIRSA EA4603, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)


L’ESSENTIEL

  • La perte auditive, qui survient avec l’âge, reste insuffisamment dépistée et prise en charge.

  • Les données montrent pourtant clairement que le fait de porter des appareils auditifs prévient les chutes ainsi que le déclin cognitif.

  • Ne pas suffisamment prendre en charge la question de l’audition dans les politiques du grand âge a un coût sanitaire, mais aussi économique.


Longtemps reléguée au rang des « petits maux » du vieillissement, la perte auditive est encore trop souvent perçue comme une gêne inévitable. Pourtant, chez les personnes âgées, ses effets dépassent largement la seule difficulté à entendre : elle peut compromettre l’autonomie, fragiliser la sécurité au quotidien et altérer la qualité des soins.

Et, comme souvent en santé publique, les réponses existent, qu’elles soient techniques, cliniques ou organisationnelles. C’est leur intégration dans les parcours de prise en charge qui fait défaut, en particulier en établissement médico-social.

Un fardeau sanitaire… et économique

La prévalence de la perte auditive augmente fortement avec l’âge. Elle est de l’ordre d’un tiers autour de 65-75 ans et atteint environ une personne sur deux aux âges les plus avancés (80 ans et plus), selon des données européennes. Cette progression est également observée en France dans la cohorte CONSTANCES, où la prévalence de la perte auditive dépasse 60 % chez les 71–75 ans.

Les conséquences sont non seulement individuelles, mais aussi collectives : une perte auditive non prise en charge peut entraîner des difficultés de communication, des malentendus dans les consignes de soin, un repli social, un état dépressif, un déclin cognitif plus rapide ainsi que des troubles de l’équilibre et un risque accru d’accidents.

Elle génère ainsi des coûts directs pour le système de santé, mobilise du temps et de l’énergie pour les proches, et entraîne surtout une perte de qualité de vie souvent invisible dans les comptes publics. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime ainsi que la perte auditive non prise en charge représente près de mille milliards de dollars par an dans le monde ; ce chiffre, qui couvre l’ensemble des âges, doit moins être lu comme une mesure exacte que comme un signal d’ampleur.

Dans la littérature récente, le lien de la perte auditive avec le déclin cognitif et les démences occupe une place croissante. La Commission Lancet 2024, qui fait référence en matière de prévention des démences, a identifié 14 facteurs de risque modifiables pouvant théoriquement prévenir ou retarder près de 45 % des cas de démence.

Parmi eux, la perte auditive se distingue comme le premier facteur de risque modifiable de la vie adulte, avec une fraction attribuable de 7 %, soit autant que le cholestérol LDL élevé (surnommé « mauvais cholestérol » parce que, en excès, il se dépose sur les parois des artères, ndlr), et davantage que le diabète, le tabagisme ou l’hypertension artérielle. L’effet dose-réponse est documenté : chaque aggravation de 10 décibels est associée à une hausse de 16 % du risque de démence.

Surtout, des données interventionnelles viennent désormais conforter ces associations observationnelles. L’essai clinique randomisé ACHIEVE a montré, chez les personnes âgées présentant un risque élevé de déclin cognitif, une réduction de 48 % du déclin cognitif global à trois ans dans le groupe appareillé par rapport au groupe témoin.

En parallèle, une méta-analyse de huit études observationnelles portant sur plus de 127 000 participants, suivis depuis deux ans à vingt-cinq ans, a montré que l’usage d’aides auditives était associé à une réduction de 19 % du risque de déclin cognitif à long terme, par rapport à une perte auditive non corrigée.

Ces résultats suggèrent un bénéfice potentiel de l’appareillage sur le plan cognitif. Sur le plan économique, une modélisation britannique estime que la fourniture d’appareils auditifs pourrait également être génératrice d’économies nettes, notamment en raison de son effet potentiel sur l’incidence de la démence.

Avec 57 millions de personnes atteintes de démence dans le monde en 2019 et des projections à 153 millions d’ici à 2050, tout levier de prévention susceptible d’infléchir, même modestement, cette trajectoire représente un enjeu humain et économique considérable.

La littérature scientifique internationale associe la perte auditive à la fragilité définie comme un état de vulnérabilité accrue aux événements de santé résultant notamment d’une diminution des réserves physiologiques. Cette association est retrouvée de façon robuste dans plusieurs travaux combinant données transversales et longitudinales, même si la part exacte de causalité reste discutée.

Fragilité, perte d’audition et… chutes

Les chutes illustrent concrètement ce lien entre audition et fragilité. Un résultat récent issu de l’essai ACHIEVE renforce ce constat : les participants ayant bénéficié d’une intervention auditive ont présenté, sur trois ans, un nombre moyen de chutes inférieur de 27 % à celui du groupe témoin.

En France, les chutes constituent l’un des marqueurs les plus visibles de la perte d’autonomie. Le plan national triennal antichute des personnes âgées, lancé en 2022, en faisait déjà un enjeu majeur de santé publique et estimait leur coût à 2 milliards d’euros par an, dont 1,5 milliard à la charge de l’Assurance-maladie.

Selon les données récentes de Santé publique France, en 2024, près de 175 000 hospitalisations et plus de 20 000 décès en lien avec une chute ont été recensés chez les personnes âgées de 65 ans et plus. Entre 2019 et 2024, les taux standardisés d’hospitalisation et de mortalité associés aux chutes ont respectivement augmenté de 20,5 % et de 18 %. Ces évolutions interrogent d’autant plus que le plan visait une réduction de 20 % des chutes mortelles ou invalidantes à l’horizon 2024.

La question n’est donc plus de savoir si l’audition mérite une place dans les parcours de soins des personnes âgées, mais comment lui en donner une concrètement.

En Ehpad, des déficiences sensorielles fréquentes

En Ehpad (« nursing homes » dans la littérature internationale), la perte auditive est loin d’être marginale. Elle s’inscrit souvent dans un faisceau de fragilités sensorielles, cognitives et fonctionnelles.

En France, l’enquête Handicap-Santé 2014 montrait déjà qu’en institution, 42 % des résidents souffraient de limitations fonctionnelles auditives, dont 15 % de formes graves ou très graves, soit une prévalence près de deux fois et demie supérieure à celle observée à domicile.

L’étude européenne SHELTER, menée dans huit pays, aboutissait à l’époque à un constat du même ordre : près de deux résidents sur trois présentaient au moins une déficience visuelle ou auditive, et près d’un tiers cumulait les deux. Autrement dit, en établissement, les troubles sensoriels ne relèvent pas de l’exception, mais du quotidien. Pourtant, le repérage reste inégal, et c’est là que se situe l’un des angles morts de la prise en charge.

Ce problème n’est pas nouveau. Dès les années 2000, des travaux en nursing home montraient qu’une perte auditive importante restait non détectée chez plus de la moitié des résidents, et plaidaient pour des évaluations régulières ainsi que pour de véritables politiques institutionnelles de dépistage.

Vingt ans plus tard, le sujet est clairement identifié en France, sans être systématiquement intégré aux organisations de soins. En 2021, le rapport conjoint de l’inspection générale des affaires sociales (IGAS) et de l’inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche (IGESR) sur la filière auditive recommande toutefois la désignation d’un « référent audition » pour un Ehpad ou un groupe d’Ehpad et l’expérimentation d’un protocole adapté au dépistage, à l’appareillage et au suivi des personnes âgées dans l’incapacité de se déplacer.

Autrement dit, le besoin est repéré de longue date ; ce qui manque encore, c’est sa traduction systématique dans les pratiques ordinaires.

Des solutions éprouvées, une organisation à construire

Les obstacles sont bien connus : banalisation du trouble notamment chez les personnes âgées – notamment lorsqu’elles sont polypathologiques ou présentent des troubles cognitifs –, accès inégal aux filières audiologiques, fatigabilité des patients, difficulté d’usage réel des aides auditives et, surtout, absence de routine institutionnelle.

À titre d’illustration, un essai pragmatique en soins primaires montre combien l’organisation concrète du dépistage conditionne son effectivité : lorsque celui-ci était proposé et réalisé sur place, l’adhésion était près de quatre fois supérieure à celle observée lorsqu’il devait être effectué à domicile.

Chez les personnes présentant des troubles cognitifs, les revues de littérature récentes soulignent en outre les limites des seuls auto-questionnaires et l’intérêt de méthodes d’évaluation adaptées à cette population.

Un levier majeur est donc organisationnel : intégrer le repérage des troubles auditifs à l’entrée en Ehpad et à leur suivi, former des référents, faciliter l’accès à la filière audiologique et accompagner l’usage effectif des aides auditives au quotidien. Autant de pistes déjà identifiées, notamment par l’IGAS et l’IGESR, mais qui restent à inscrire plus systématiquement dans les pratiques.

À l’heure où la France cherche à structurer sa politique du grand âge, faire de l’audition un volet à part entière du parcours de soins en établissement n’est pas un luxe : c’est une dimension de la qualité de la prise en charge.

The Conversation

Laurence Hartmann est membre administrateur bénévole du conseil scientifique de l’association nationale de
l’audition depuis 2025.

– ref. Grand âge et perte d’audition : le manque de dépistage finit par coûter cher – https://theconversation.com/grand-age-et-perte-daudition-le-manque-de-depistage-finit-par-couter-cher-290467

Le RN veut interdire le foulard islamique dans l’espace public : une rupture avec les principes de liberté religieuse et de non-discrimination

Source: The Conversation – in French – By Lauren Bakir, chercheure en droit public, Université de Strasbourg


L’ESSENTIEL

  • Le Rassemblement national souhaite interdire le foulard islamique dans l’espace public, s’il emporte l’élection présidentielle.

  • Le principe invoqué par le RN est la lutte contre l’islamisme. Or, les données de la recherche ne permettent pas de réduire le port du voile à une motivation politique.

  • Cette interdiction constituerait une rupture avec le principe fondamental de liberté religieuse et contreviendrait à de nombreuses règles de droit.


L’interdiction du foulard dans l’espace public, c’est-à-dire notamment dans la rue, est une proposition du Rassemblement national (RN) qui revient à chaque élection présidentielle. L’idée de restreindre la liberté des femmes musulmanes de porter les signes religieux de leur choix n’est cependant pas nouvelle : après le foulard à l’école, le voile intégral dans l’espace public, le burkini sur les plages, le port du foulard par les mères accompagnatrices lors des sorties scolaires ou les sportives, ou encore l’abaya dans les établissements scolaires, ces propositions se succèdent et se multiplient, et parfois aboutissent.

La difficulté principale, à chaque fois, et cette fois de façon encore plus évidente : c’est le fondement juridique. Limiter une liberté fondamentale, dans un État de droit, requiert en effet un fondement juridique, c’est-à-dire une justification. Est-ce le cas ?

La laïcité ne justifie pas une neutralité religieuse des citoyens dans l’espace public

À la différence d’autres propositions de loi interdisant le foulard dans certains contextes, cette interdiction dans l’espace public ne prétend pas s’appuyer sur le principe de laïcité. Ce dernier impose en effet le respect de toutes les croyances, l’égalité de tous les citoyens sans distinction de religion, et le libre exercice des cultes. La laïcité implique également la neutralité de l’État : les personnes qui exercent une mission de service public doivent, par exemple, s’abstenir de porter des signes religieux dans l’exercice de leurs fonctions. La laïcité a également pu justifier, en 2004, l’encadrement des signes religieux des élèves des établissements scolaires publics. Mais cette interdiction s’inscrit dans le cadre particulier du service public de l’éducation et ne signifie nullement que la laïcité imposerait la neutralité aux citoyens. Dans l’espace public, le principe est donc celui de la liberté de religion.

Une interdiction du foulard dans la rue serait donc en rupture avec ce principe constitutionnel. Ce n’est pas, en tout état de cause, la voie proposée par le Rassemblement national, qui veut justifier cette interdiction en arguant d’un lien entre foulard et islamisme.

Du foulard à l’islamisme : un changement de registre argumentatif

Les restrictions de la liberté de porter des signes religieux sont motivées par différents fondements, et parfois par différents registres argumentatifs :

  • la loi de 2004 sur les signes religieux à l’école s’appuie sur le principe de laïcité ;

  • la loi de 2016, qui permet d’insérer une clause de neutralité dans les règlements intérieurs des entreprises a introduit, sous certaines conditions, la possibilité de restreindre la manifestation des convictions au nom d’une exigence de neutralité ;

  • en 2010, l’interdiction de la dissimulation du visage dans l’espace public a notamment été défendue au nom des valeurs républicaines et du vivre-ensemble.

Ces textes ne portent pas sur les mêmes pratiques et ne reposent pas sur les mêmes fondements. Ce qui les rapproche est le déplacement progressif des registres utilisés pour rendre juridiquement acceptable une restriction de la visibilité religieuse.

Le registre mobilisé aujourd’hui est différent : il ne s’agit plus seulement de présenter le foulard comme une manifestation religieuse incompatible avec certaines conceptions de la laïcité, ni même comme une atteinte au « vivre-ensemble », mais comme le signe visible d’une idéologie politique. Le foulard est ainsi présenté comme un indice d’islamisme.

Cette assimilation suppose qu’un comportement religieux visible permette de déduire l’adhésion à une idéologie politique. Or cette déduction ne va pas de soi.

Les données disponibles ne permettent pas de réduire le port du voile à une motivation politique. Cette pratique varie selon les générations et les trajectoires migratoires et sociales ; le port du voile ne peut donc être considéré comme un comportement homogène correspondant à une même orientation idéologique.

Les travaux sociologiques consacrés au port du foulard montrent, par ailleurs, la diversité des significations qui peuvent lui être attribuées : pratique religieuse, affirmation identitaire, forme d’émancipation ou d’autonomisation. Cette pluralité de significations fait obstacle à toute assimilation générale entre le port du foulard et l’adhésion à une idéologie islamiste.

La distinction est importante juridiquement. Une restriction d’une liberté fondamentale ne peut reposer sur une présomption générale selon laquelle toutes les personnes adoptant un comportement religieux déterminé poursuivraient en réalité un objectif politique ou constitueraient une menace. Lorsqu’une intervention de l’État est justifiée par des comportements ou des engagements particuliers, ceux-ci doivent pouvoir être caractérisés indépendamment du seul exercice d’une pratique religieuse. Le port du foulard, en tant que tel, ne saurait être assimilé à l’adhésion à une idéologie islamiste.

Une interdiction incompatible avec les engagements européens et internationaux

Faute de démonstration convaincante d’une menace politique évidente, cette interdiction s’avèrerait finalement contraire à l’article 9 de la Convention européenne des droits de l’homme, qui protège la liberté de pensée, de conscience et de religion – dont la liberté d’extérioriser ses convictions religieuses, notamment en public. Cette liberté n’est certes pas absolue : la Convention permet certaines restrictions lorsqu’elles sont prévues par la loi, poursuivent un objectif légitime et sont nécessaires dans une société démocratique.

La jurisprudence européenne montre que les restrictions aux signes religieux sont appréciées en fonction du contexte dans lequel ils sont portés. La Cour a ainsi admis certaines restrictions dans des cadres particuliers, notamment scolaire ou professionnel, mais cela ne signifie pas que toute manifestation religieuse puisse être interdite dans l’espace public.

Une telle interdiction serait également contraire aux articles 18 et 26 du Pacte international des droits civils et politiques, qui protègent respectivement la liberté de conscience et de religion, et le principe d’égalité.

Le Comité des droits de l’homme des Nations unies relève ainsi « avec préoccupation l’élargissement de telles restrictions » et invite la France à « évaluer l’effet discriminatoire dans la pratique et l’impact de ces mesures sur les membres des minorités religieuses, notamment les femmes et les filles de confession musulmane ».

Une telle interdiction serait donc une atteinte particulièrement importante à l’État de droit si elle reposait sur l’idée que le pouvoir politique pourrait, par simple affirmation, transformer une pratique religieuse en indice de menace politique. Elle poserait également une question majeure au regard de la non-discrimination puisqu’elle viserait une religion et un genre spécifiques.

Cette question est d’autant plus préoccupante que les femmes portant le foulard font déjà l’objet de discriminations, notamment dans l’accès à l’emploi et dans différents espaces de la vie sociale, comme l’ont documenté les travaux récents du défenseur des droits.




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L’évolution des arguments à l’appui de telles interdictions

Cette proposition pose une question qui dépasse le seul port du foulard, elle est symptomatique du rapport aux droits et libertés du Rassemblement national : le souhait de faire fi de l’État de droit, c’est-à-dire du respect des droits fondamentaux garantis par la Constitution, les conventions européennes et internationales.

Dans un État de droit, la volonté politique ne suffit pas à écarter les garanties juridiques qui s’imposent au législateur. Un pouvoir qui fait fi des limites juridiques, c’est la définition même du pouvoir arbitraire.

La question posée par cette nouvelle proposition dépasse donc finalement le seul foulard. Elle est celle des limites que l’État peut imposer à l’exercice d’une liberté fondamentale et, plus largement, de la capacité du droit à constituer une limite effective à la volonté politique.

The Conversation

Lauren Bakir ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Le RN veut interdire le foulard islamique dans l’espace public : une rupture avec les principes de liberté religieuse et de non-discrimination – https://theconversation.com/le-rn-veut-interdire-le-foulard-islamique-dans-lespace-public-une-rupture-avec-les-principes-de-liberte-religieuse-et-de-non-discrimination-291079

Le Québec a de l’eau en abondance, mais il doit mieux gérer la ressource

Source: The Conversation – in French – By Marie Larocque, Professeure au département des sciences de la Terre et de l’atmosphère, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Dans certaines régions du sud-ouest du Québec, comme en Montérégie, des tensions liées à l’accès à l’eau se manifestent. Rivière Châteauguay au village de Sainte-Martine. (Wikipédia)

Le Québec est un territoire riche en eau. Pourtant, il en manque de plus en plus fréquemment dans certains secteurs. La disponibilité de l’eau constitue, même ici, l’un des grands enjeux du XXIe siècle.


Une gestion durable vise à maintenir une quantité et une qualité d’eau suffisantes pour la population et les écosystèmes. Toutefois, assurer la disponibilité de l’eau exige de concilier des usages multiples et parfois concurrents.

En avril 2026, le Centre québécois de recherche sur la gestion de l’eau (CentrEau) a réuni, à l’occasion de son rendez-vous annuel, la communauté scientifique, les instances gouvernementales et municipales, ainsi que les organismes de bassins versants, pour discuter des enjeux liés à la disponibilité de l’eau au Québec.

Ces échanges ont mis en évidence trois défis étroitement liés : la prévention des conflits d’usages, l’acquisition et la mobilisation des connaissances, et l’amélioration des outils de planification.

Lorsque les usages de l’eau entrent en concurrence

Un confit d’usage survient lorsque la ressource en eau est en quantité insuffisante ou de qualité insatisfaisante pour satisfaire les besoins des personnes usagères au même moment. Dans certains secteurs du sud-ouest du Québec, des tensions liées à l’eau se sont manifestées lors des étés secs de 2021 et 2025.

Durant ces périodes de sécheresse, des municipalités peuvent imposer des restrictions d’usage pour éviter une pénurie d’eau. Au même moment, les producteurs agricoles doivent continuer d’irriguer leurs cultures pour éviter les pertes de récoltes. Ces contrastes dans les autorisations peuvent créer un sentiment d’injustice dans la population et entraîner des mécontentements ou un contournement des règlements municipaux.




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Plusieurs facteurs interagissent et évoluent dans le temps : les conditions météorologiques et climatiques, l’aménagement du territoire, la croissance des besoins, l’état des infrastructures et les réalités socioéconomiques. Ces facteurs influencent la disponibilité de l’eau ainsi que sa vulnérabilité à la pollution.

Par exemple, un sol sableux favorise l’infiltration de l’eau, ce qui rend les eaux souterraines plus vulnérables aux sources de contamination en surface, tandis qu’un sol argileux peu perméable offre une plus grande protection aux eaux souterraines.

Au Québec, les demandes d’autorisation des usages de l’eau sont priorisées d’abord pour répondre aux besoins essentiels de la population, des écosystèmes, de l’agriculture et finalement, à ceux de l’industrie. Cette hiérarchisation s’inscrit dans une approche de gestion intégrée.

Certaines juridictions ailleurs dans le monde utilisent des indicateurs de disponibilité de l’eau et des seuils d’intervention pour réduire les risques de conflits. Leur mise en œuvre repose toutefois sur une acceptabilité sociale suffisante, puisqu’elle implique parfois des arbitrages. Les indicateurs et les seuils ne sont pas encore largement utilisés au Québec.

Le défi de développer et mobiliser les connaissances

Limiter les conflits d’usage de l’eau passe avant tout par une connaissance fine de la ressource. Les connaissances sur les eaux souterraines au Québec sont relativement récentes. Leur développement s’est véritablement accéléré au cours des deux dernières décennies, alors que la recherche sur les eaux de surface bénéficie d’un historique beaucoup plus long.

Les questions liées à la gestion des ressources en eau sont nombreuses et complexes. Il faut comprendre comment la disponibilité de l’eau varie selon les saisons, les années et les territoires, en plus de mieux documenter ses usages, qu’il s’agisse des prélèvements effectués par les différents besoins humains, ou des besoins en eau des milieux naturels.

Les résultats de recherche ne débouchent pas toujours immédiatement sur des outils applicables à la gestion quotidienne, ce qui crée un défi particulier pour les personnes qui doivent élaborer des outils d’aide à la décision.




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Les nouvelles connaissances doivent donc être continuellement intégrées aux pratiques de gestion, de concert avec tous les acteurs et actrices de l’eau.

Au Québec, des organisations comme le Réseau québécois sur les eaux souterraines et les tables de concertation des organismes de bassins versants (OBV), jouent un rôle clé dans le rapprochement entre la recherche et l’action. Créer des pratiques capables de relier la science aux besoins de la société est crucial pour développer une planification efficace.

Mieux planifier pour mieux gérer

La planification régionale de la ressource en eau demeure un élément essentiel pour concilier les usages à court, moyen et long terme. Elle doit tenir compte à la fois des eaux de surface et des eaux souterraines. Malgré les progrès réalisés, cet exercice demeure complexe partout dans le monde et rappelle l’importance de réduire la nécessité d’intervenir dans l’urgence.

Au Québec, les plans directeurs de l’eau (PDE) sont l’outil de planification stratégique utilisé à l’échelle des bassins versants pour assurer la pérennité des ressources en eau et de ses usages. Ils reflètent les préoccupations et les priorités identifiées par la population d’un territoire.

Une carte du Québec avec des points colorés représentant la qualité de l’eau
L’Atlas de l’eau propose une cartographie interactive du Québec pour consulter différentes connaissances sur l’eau.
(Gouvernement du Québec)

Même lorsque la disponibilité de l’eau n’est pas considérée comme un enjeu majeur, les PDE mettent en lumière des préoccupations liées aux prélèvements, à la vulnérabilité des approvisionnements, aux conflits d’usage ou à la protection des écosystèmes aquatiques. Cette lecture territoriale permet de mieux orienter les efforts de recherche vers les besoins réels des communautés. Elle aide également à repérer les lacunes de connaissances à l’élaboration de stratégies adaptées à chaque région.

Les données (par exemple, des applications cartographiques interactives ou des documents) sur l’eau sont aujourd’hui largement accessibles au Québec pour l’élaboration et la mise à jour des PDE et autres outils. Lorsque ceux-ci sont bien compris et utilisés par les communautés du milieu, avec l’appui de la communauté scientifique, les enjeux sur l’eau peuvent être abordés de manière rigoureuse. C’est ainsi que des stratégies d’adaptation futures peuvent émerger.


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Une approche globale pour l’avenir

Même si le Québec possède 3 % de l’eau douce mondiale, la province n’est pas à l’abri des épisodes de sécheresse qui exercent des pressions importantes sur certaines communautés. Les connaissances progressent néanmoins rapidement, les outils de planification se développent et les mécanismes de concertation sont de plus en plus utilisés.

Le défi des prochaines années sera de mieux arrimer le développement et la mobilisation des connaissances avec une planification régionale intégrant à la fois les eaux de surface et souterraines. Ceci est essentiel pour faire face aux extrêmes, comme les inondations ou le manque d’eau sur le territoire. Continuer de développer ces leviers permettra de soutenir des décisions éclairées lors des périodes critiques, de favoriser la conciliation des usages à moyen terme et de s’adapter aux changements climatiques.


Plusieurs personnes ont contribué à la rédaction de cet article : Isabelle Adam (MRC Les Jardins-de-Napierville), Kristelle Audet (Groupe AGÉCO), Karine Dauphin (ROBVQ), Sébastien Ouellet-Proulx (MELCCFP) et Valérie Sanderson (CentrEau). Leurs réflexions, commentaires et perspectives ont grandement contribué à enrichir ce texte.

La Conversation Canada

Marie Larocque reçoit des financements du MELCCFP et du CRSNG (entre autres).

Jimmy Mayrand a reçu des financements de Fonds de recherche du Québec – Société et Culture.

– ref. Le Québec a de l’eau en abondance, mais il doit mieux gérer la ressource – https://theconversation.com/le-quebec-a-de-leau-en-abondance-mais-il-doit-mieux-gerer-la-ressource-285898

Pourquoi les forêts françaises sont-elles si peu assurées ?

Source: The Conversation – in French – By Marielle Brunette, Directrice de recherche, Inrae


L’ESSENTIEL

  • Seuls 7,5 % de la forêt privée française sont assurés contre l’incendie et/ou la tempête.

  • Ce faible taux s’explique notamment par la présence d’aides publiques et d’assurances jugées trop chères ou incomplètes.

  • Les modèles d’assurance étrangers pourraient offrir des pistes de réflexion pour faire évoluer le modèle français.


Sécheresses, incendies, attaques d’insectes… les forêts françaises sont de plus en plus exposées aux aléas climatiques. Les grands incendies de l’été 2026 nous le rappellent brutalement. En août, environ 47 000 hectares ont brûlé dans les Landes et en Gironde.

Pourtant, les forêts françaises sont encore peu assurées. Cet état de fait reste peu connu, mais il est primordial de se pencher sur cette réalité si l’on veut penser un modèle durable de gestion des forêts.

Seulement 7,5 % des forêts privées assurées

Cette question de l’assurance ne concerne pas les forêts publiques, car l’État est son propre assureur. Il faut donc plutôt regarder les 75 % de la surface forestière qui appartiennent à 3,5 millions de propriétaires forestiers privés.

En 2023, le Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux (CGAAER) indiquait que seulement 7,5 % de la forêt privée française étaient assurés contre l’incendie et/ou la tempête. Les surfaces assurées et le nombre de contrats souscrits sont cependant en augmentation d’environ 7 % par an depuis 2011, comme l’atteste le graphique ci-dessous.


H. Yphassorho, C. Ghesquières, C. de Menthière et X. Ory, « Valorisation des bois de crise et résilience de la filière forêt-bois : vers une culture du risque », Rapport CGAAER n°24073, IGEDD n°015817-01, p.38, 2025., Fourni par l’auteur

Une lente évolution

Plusieurs raisons expliquent cet accroissement. Tout d’abord, la mise en place en 2010 du DEFI Assurance, un dispositif de défiscalisation pour les propriétaires privés. Ils peuvent ainsi déduire de leur impôt sur le revenu 76 % du montant des cotisations payées (voir schéma ci-dessous).

Ensuite, les pouvoirs publics français ont annoncé qu’à partir de janvier 2017, il n’y aurait plus de programmes publics d’aide à la reconstitution des peuplements post-tempête (article L351-2 du Code forestier). Ces programmes finançaient en partie le nettoyage et la reconstitution des peuplements, ou encore le stockage des bois. Dans un contexte de restriction budgétaire, l’État a ainsi cherché à inciter davantage les propriétaires forestiers à se tourner vers l’assurance privée.


Fourni par l’auteur

Malgré ces évolutions, dans un contexte de risques croissants sous l’effet du changement climatique, et d’encouragement à l’assurance comme outil d’adaptation et de résilience par les organisations internationales (Organisation de coopération et de développement économiques, Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, protocole de Kyoto, etc.), ce faible taux de couverture assurantielle interpelle.

Car l’assurance couvre les frais liés à la reconstitution du peuplement et assure ainsi une continuité dans la fourniture de services écosystémiques dont la société peut bénéficier comme le stockage de carbone ou la préservation de la biodiversité. Mieux protéger les propriétaires contre les pertes liées aux aléas peut ainsi contribuer à préserver ces bénéfices collectifs.

Pour comprendre comment l’on pourrait remédier à cela, commençons par voir pourquoi si peu de propriétaires forestiers sont assurés.

L’effet « charity hazard »

Une littérature abondante a mis en évidence dans les années 2000 un effet de charity hazard (qu’on pourrait traduire en français par « solidarité post-catastrophe ») qui a également été prouvé en contexte forestier français. Ce phénomène implique que les propriétaires ont tendance à ne pas s’assurer et à se reposer sur les aides gouvernementales post-catastrophe.

Par exemple, le plan chablis (nom donné au bois endommagé par le vent dans une forêt) mis en place après les tempêtes Lothar et Martin en 1999 (920 millions d’euros) et celui instauré après la tempête Klaus en 2009 (475 millions d’euros) auraient ainsi tendance à désinciter les propriétaires forestiers à s’assurer. Toutefois, l’État a annoncé renoncer à ces aides depuis janvier 2017.

Des différences en fonction de la région et de la gestion forestière

Une enquête menée par l’Inrae fin 2024 auprès de plus de 300 propriétaires forestiers privés de toute la France hexagonale tente également d’expliquer ce faible taux d’assurance.

L’étude met notamment en évidence des différences régionales. En Nouvelle-Aquitaine, par exemple, les propriétaires sont davantage susceptibles de souscrire une assurance. Cette particularité s’explique notamment par le fait que cette région est la première productrice de bois en France. La valeur économique des peuplements sur pieds est donc importante. De plus, dans cette région, les forêts sont des monocultures de pins maritimes, ce qui accroît la vulnérabilité des peuplements aux multiples aléas.

Certaines caractéristiques de la gestion forestière sont également associées à une plus forte probabilité de souscrire une assurance, particulièrement l’adhésion à des certifications forestières attestant d’une gestion durable, comme le Forest Steewardship Council (FSC) ou le Programme for the Endorsement of Forest Certification Schemes (PEFC). Ces labels reposent sur le respect d’un cahier des charges et témoignent d’un engagement du propriétaire vis-à-vis de sa forêt. Il en est de même de la présence de documents de gestion forestière (Plan simple de gestion, Code des bonnes pratiques sylvicoles ou Réglement-type de gestion) qui ont un impact positif sur la souscription d’un contrat.

Ces résultats suggèrent que l’assurance s’inscrit dans un ensemble plus large de pratiques de gestion. Enfin, le niveau de compréhension de l’assurance forestière, mesurée par une échelle d’auto-évaluation, est fortement corrélé à la demande d’assurance. Ce résultat suggère que des campagnes d’information pourraient s’avérer utiles afin d’améliorer cette compréhension.

Des assurances jugées trop chères et incomplètes

Mais les raisons de ne pas s’assurer restent multiples, comme en atteste le graphique ci-dessous. 32 % des propriétaires interrogés préfèrent par exemple assurer d’autres types de biens que la forêt, 29 % estiment que l’assurance est trop chère et enfin près de 22 % n’y voient pas d’intérêt. Concernant ce dernier point, les campagnes d’information évoquées précédemment pourraient également être bénéfiques (F. Claise et M. Brunette, « Analyse des déterminants de la souscription à une assurance par les propriétaires forestiers en France, Revue économique, 2026).

Enfin, l’étude montre que les propriétaires souhaiteraient pouvoir bénéficier de contrats multirisques couvrant l’ensemble des principaux aléas (tempête, incendie, pathogènes et sécheresse) plutôt que des aléas seuls ou d’autres combinaisons d’aléas plus limitées. Ils aimeraient ainsi privilégier une couverture complète des risques, alors qu’en France, les contrats disponibles reposent encore largement sur des couvertures distinctes, comme l’incendie seul ou la tempête seule. L’étude montre également que les propriétaires sont peu sensibles au niveau de franchise ainsi qu’à la durée du contrat d’assurance.

Les modèles scandinaves

Pour faire évoluer le modèle assurantiel français, plusieurs pistes peuvent être envisagées.

On pourrait tout d’abord s’inspirer des pratiques mises en œuvre dans certains pays européens. En Suède, plus de 80 % des surfaces forestières privées sont ainsi assurées, tandis qu’en Finlande, ce taux dépasse 50 %. Cette hétérogénéité peut s’expliquer par des différences en matière de gestion forestière, d’essences, et de culture forestière mais aussi peut-être par des différences de contrats car ces deux pays proposent des contrats d’assurance multirisques couvrant les dommages liés aux attaques de pathogènes et, en Suède, ceux résultant également de la sécheresse.

Changer le fonctionnement de l’assurance

Ensuite, l’assurance indemnise actuellement les dommages mais elle pourrait aussi encourager les bonnes pratiques en matière de gestion des risques. Par exemple, certaines pratiques sylvicoles permettent de contribuer à réduire le risque d’incendie. À terme, on pourrait imaginer des contrats tenant compte des efforts réalisés par le propriétaire, comme cela commence à être mis en place en Californie. Ainsi, les parcelles forestières présentant des risques plus faibles pourraient bénéficier de primes d’assurance moins élevées.

Enfin, d’autres innovations pourraient être envisagées comme le recours à de l’assurance indicielle (ou paramétrique). Contrairement à une assurance classique, l’indemnisation ne dépend pas de l’évaluation des dégâts après un sinistre, mais d’un indice prédéterminé (comme le niveau de pluie, une vitesse de vent, un seuil de température, etc.). L’indemnisation d’assurance se déclenche automatiquement dès lors que l’indice franchit un seuil convenu, sans avoir besoin d’une expertise sur place. Ce type de contrat pourrait permettre de simplifier et d’accélérer l’indemnisation après la survenue d’aléas climatiques.

The Conversation

Marielle Brunette est chercheur associé à la Chaire Economie du Climat (CEC), Paris. Elle a reçu des financements du projet Horizon Europe eco2adapt (numéro de subvention 101059498) et du projet X-RISKS du PEPR FORESTT (référence ANR-24-PEFO-0005).

Fanny Claise a reçu des financements du projet Horizon Europe eco2adapt (numéro de subvention 101059498) et du projet X-RISKS du PEPR FORESTT (référence ANR-24-PEFO-0005).

– ref. Pourquoi les forêts françaises sont-elles si peu assurées ? – https://theconversation.com/pourquoi-les-forets-francaises-sont-elles-si-peu-assurees-291005

Incendies en Algérie : l’exceptionnelle résilience du peuple comme ressource politique du pouvoir

Source: The Conversation – in French – By Nacima Ourahmoune, Professeur / Chercheur/ Consultant en marketing et sociologie de la consommation, Kedge Business School


L’ESSENTIEL

  • Face à la catastrophe, les dirigeants algériens focalisent l’attention sur leur double réaction : la promesse d’une indemnisation rapide des victimes et la décision de rétablir la peine de mort pour les pyromanes.

  • Les défaillances structurelles de prévention et de gestion des feux sont pourtant largement en cause : le phénomène est devenu récurrent en Algérie.

  • En exaltant la « résilience » dont a fait preuve la société, le pouvoir tente de récupérer à son profit le large mouvement de solidarité déployé par les Algériens pour venir en aide aux sinistrés.


La planète brûle, et la Méditerranée avec elle. L’Algérie n’échappe pas à cette nouvelle géographie du feu. Sécheresses prolongées, températures extrêmes et dégradation des sols favorisent des incendies plus rapides et plus destructeurs. Entre 1985 et 2022, plus de 75 000 feux de forêt ont été enregistrés, soit 35 000 hectares brûlés par an en moyenne. Fin août 2026, près de 200 foyers sont recensés en une journée, avec plus de 45 °C et des vents violents.

À Jijel, épicentre de la catastrophe, le feu balaie en quelques heures la bande côtière et montagneuse. Villages encerclés, routes coupées, hôpitaux saturés. Le dernier bilan officiel reste fixé à 12 morts et 54 blessés, tandis qu’avis de décès, listes communales et données hospitalières dessinent une réalité beaucoup plus lourde. À El Djemaa Beni Habibi, plus de 70 victimes figureraient déjà sur la page officielle de la commune ; un décompte indépendant cité par le Monde estime à 200 le nombre de morts dans la wilaya de Jijel. Le bilan reste à consolider ; l’information devient un enjeu.

Parallèlement, la recherche des causes prend rapidement une tournure pénale. Le 27 août, le ministre de l’intérieur annonce « des enquêtes approfondies ». Le 29, le président Abdelmadjid Tebboune affirme qu’« il y a quelque chose de criminel » dans ces incendies. Le lendemain, il demande un durcissement du code pénal allant jusqu’au retour de l’application de la peine capitale pour les auteurs d’incendies volontaires alors que l’Algérie n’exécute plus depuis la mise en place d’un moratoire en 1993.

La piste criminelle peut coexister avec des conditions climatiques extrêmes. Mais rechercher une intention ne dit rien des conditions qui transforment un départ de feu en catastrophe humaine et écologique.

Or celles-ci étaient documentées avant les faits. En juin 2026, la Banque mondiale soulignait plusieurs faiblesses propres à l’Algérie – plans forestiers à actualiser, données fragmentées, coordination insuffisante et gestion trop réactive – et appelait à renforcer les systèmes d’alerte, les capacités locales et l’implication des municipalités et communautés.

Depuis 2021, l’Algérie a développé ses moyens de lutte contre les incendies et acquis des bombardiers d’eau. Leur faible emploi durant les heures critiques ne traduit pas une simple absence d’équipement : selon l’exécutif, des vents atteignant 100 km/h rendaient les interventions aériennes impossibles.

Quand la solidarité change de fonction politique

En 2021, j’avais analysé l’extraordinaire mobilisation qui avait accompagné les incendies : convois venus de tout le pays, collectes diasporiques, villages organisant la réception et la distribution des aides, réseaux numériques permettant d’identifier rapidement les besoins et réseaux de confiance limitant désorganisation et gaspillage.

Cette capacité d’organisation vient de loin. Les solidarités villageoises du nord de l’Algérie ont notamment nourri les travaux de Pierre Bourdieu. Elles avaient trouvé une autre expression, explicitement politique, avec le Hirak, en 2019. Pendant plus d’un an, des millions d’Algériens ont occupé pacifiquement l’espace public pour demander le départ d’un système de pouvoir jugé verrouillé. Le Hirak avait rendu visibles des formes d’organisation horizontales capables de faire circuler information, images et mobilisations sans direction centralisée.

Mais, en 2020, la pandémie suspend les marches, puis l’espace politique se referme peu à peu. Ces capacités, elles, resurgissent régulièrement notamment en août 2026 : dons acheminés nuit et jour depuis différentes wilayas, groupes électrogènes, nourriture, médicaments, mobilisation de psychologues, initiatives pour les animaux touchés…

Des chansons et slogans associés au Hirak réapparaissent aussi. « Un seul héros, le peuple », scandé pendant le mouvement, revient dans des vidéos de solidarité, parfois accompagné de « Liberté » (Soolking Ouled el Bahdja), l’un de ses hymnes.

Le slogan « Ghir binatna » (« Juste entre nous ») traduit un refus de l’ingérence internationale et que l’on ne peut compter que sur nous-mêmes.

Ce registre est ancien : refus de la domination, endurance, sacrifice et solidarité face à l’épreuve appartiennent à l’imaginaire national façonné par la guerre d’indépendance. Le Hirak avait réinvesti cette mémoire en retournant la souveraineté populaire contre le pouvoir en place. En août 2026, Abdelmadjid Tebboune puise à son tour dans ce répertoire : il célèbre « l’élan de solidarité du peuple algérien » et martèle : « Nous sommes un pays très résilient. »

Il y a là une lutte symbolique pour la captation d’une valeur produite concrètement par la société. Le « nous » présidentiel rassemble sinistrés, secouristes, institutions et détenteurs des ressources publiques dans un même récit national.

Ce déplacement rappelle le « rapt symbolique » que j’avais analysé après le Hirak : on avait alors assisté à une reprise de ses marqueurs par le camp présidentiel alors que sa demande de transformation systémique, elle, restait insatisfaite.

Le gant de velours ne remplace pas la main de fer

Depuis le début des incendies, le pouvoir combine une dialectique du soin et une fermeté sécuritaire assumée.

Ici, le même calendrier rapproché, centré sur la date du 15 septembre, entend frapper les esprits : le premier ministre a déclaré, citant le président de la République, que « le moindre objet détruit, même un seul clou, devra être indemnisé » d’ici au 15 septembre, et le président de la république a défait le moratoire sur la peine de mort pour l’appliquer aux pyromanes à la même date.

De cette façon, l’exécutif sature l’espace de deuil et de choc émotionnel à travers des annonces d’actions rapides et extrêmes, faciles et lisibles. Le levier est avant tout symbolique et spectaculaire : à un choc extrême, le pouvoir apporte une réponse extrême susceptible de générer de la communion ou du consensus en période de deuil.

La réponse à la fois sécuritaire et distributive sert à clore le débat plutôt et de déplacer la focale vers des responsables individualisés, alors même que l’examen des défaillances supposerait de remonter des chaînes beaucoup plus longues. Quelques médias s’y sont d’ailleurs risqués.

À chaque crise, on assiste à un même processus : à la pluralité des causes et possibles répond une concentration de la faute sur des individus. À la corruption décriée par le Hirak, la réponse fut une série de procès individualisés qui peinent à de démanteler des mécanismes profonds.

Le coût politique d’une solidarité devenue chronique

Alors que le bilan humain, matériel et écologique reste incertain, l’après-feu est déjà mis en calendrier : indemnisation, réseaux, reconstruction, reboisement. Ces mesures sont indispensables, mais leur temporalité contraste avec celle des pertes. Des vies, des exploitations, des cheptels, des paysages et des écosystèmes ne se rétablissent pas par décret, pas davantage que l’épuisement de ceux qui prennent en charge une large part de la douleur et des dégâts.

Entre catastrophe et réparation administrative, un espace immense est occupé par la société : collecter, transporter, héberger, nourrir, soigner, mobiliser la diaspora, faire circuler information et compétences. Face à la pandémie comme face aux incendies, les citoyens sont les principaux leviers de la solidarité célébrée par le pouvoir.

Ce caractère chronique déplace la question : la participation citoyenne est célébrée lorsqu’elle soigne et compense ; elle est soupçonnée et, souvent, contenue lorsqu’elle prétend délibérer, contester ou peser sur la décision.

Le vocabulaire présidentiel reprend volontiers à son compte les valeurs de résilience et de solidarité chères à la société ; pour autant, cette rhétorique empruntée ne se convertit pas en légitimité politique, comme le montre le taux de participation très bas aux élections.

En réalité, la résilience est une notion bien moins consensuelle qu’il n’y paraît. Sa célébration est, certes, unanime ; mais si elle offre au pouvoir une ressource de discours de proximité, son exercice rend visible l’autonomie du peuple qui, durant les crises, n’attend pas les instructions venues du centre pour se mettre en mouvement.

Par effet de miroir, la solidarité appuie là où elle est chroniquement attendue du fait du manque d’anticipation du pouvoir. En célébrant ce que la société algérienne sait faire lorsqu’elle est libre de se mobiliser, le pouvoir rappelle aussi ce qu’elle continue d’espérer en matière de liberté politique…

The Conversation

Nacima Ourahmoune ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Incendies en Algérie : l’exceptionnelle résilience du peuple comme ressource politique du pouvoir – https://theconversation.com/incendies-en-algerie-lexceptionnelle-resilience-du-peuple-comme-ressource-politique-du-pouvoir-291087

En 50 ans, comment ont évolué les positions des médecins sur l’avortement

Source: The Conversation – in French – By Raphaël Perrin, Docteur en sociologie, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

En quelque cinquante ans – de la période qui a précédé l’adoption de la loi Veil jusqu’à aujourd’hui après que l’interruption volontaire de grossesse a été inscrite dans la Constitution –, les positions des médecins ont évolué concernant l’interruption volontaire de grossesse. Si les oppositions des années 1970 se sont affaiblies et que le corps médical est plus favorable que jamais au droit à l’avortement, des réticences demeurent.


En 2018, les médias s’étaient fait le relais de la difficulté à avorter pour les habitantes de la Sarthe : l’activité d’interruption volontaire de grossesse (IVG) de l’hôpital du Bailleul, dans la Sarthe, avait été interrompue lorsque le seul des quatre gynécologues qui acceptait de la pratiquer avait pris sa retraite.

Cette situation trouvait un écho dans la déclaration de Bertrand de Rochambeau, président du Syndicat national des gynécologues-obstétriciens (Syngof), principal syndicat de gynécologues, au micro de l’émission Quotidien, le 11 septembre de cette année-là : « Nous ne sommes pas là pour retirer des vies. »

Il n’existe pas de données françaises précises concernant l’usage de la « clause de conscience » – ce droit des médecins de ne pas réaliser d’IVG qui s’appuie sur l’article L2212-8 du Code de la santé publique et qui stipule qu’« un médecin ou une sage-femme n’est jamais tenu de pratiquer une interruption volontaire de grossesse ». Mais en Europe, la situation de l’Italie inquiète : la « clause de conscience » y est invoquée par 70 % des gynécologues, ce qui cause d’importants problèmes d’accessibilité.

Les médecins seraient-ils et elles si massivement anti-IVG ? Étonnant, dans la mesure où, en France, le soutien au droit à l’avortement n’a cessé de progresser dans la population depuis cinquante ans.

Une enquête sociologique auprès de différentes générations de médecins

Pour y répondre, j’ai mené une enquête sociologique portant sur le rapport des médecins à l’avortement et ses effets sur l’accès à l’IVG. Elle s’est appuyée sur six mois d’observation dans trois centres d’IVG et sur des entretiens menés auprès de 133 professionnel·les de santé. Cette recherche a donné lieu à un ouvrage publié en 2025 aux éditions Agone.

Au début des années 1970, la revendication d’une libéralisation de l’avortement prend forme dans différentes parties de l’espace public, portées par des mouvements féministes. Au sein du corps médical, la question divise. En 1973, 81 % des médecins sont favorables à une modification de la loi, jugée trop répressive, mais 73 % refusent l’idée d’une libéralisation totale.

Quand l’Association des médecins pour le respect de la vie lance un appel qui décrit l’avortement comme participant d’un « génocide », il est signé par 10 031 des 68 000 médecins en exercice. C’est un argument récurrent des opposant·es à la loi.

Pour le Conseil de l’Ordre des médecins, à l’époque, la pratique des avortements serait contraire au serment d’Hippocrate. Mais certain·es médecins se mobilisent pour une évolution de la loi et une fraction de la profession s’engage dans la pratique illégale de l’avortement.

La loi Veil de 1975 autorise l’interruption volontaire de grossesse qu’elle soumet à plusieurs conditions ; et parmi celles-ci, la pratique exclusive de l’IVG par les médecins et dans les établissements de santé : l’avortement sera médical ou ne sera pas. La loi repose donc sur une profession qui alors, dans l’ensemble, n’a aucune envie l’appliquer. Beaucoup des chefs de gynécologie et d’obstétrique refusent d’y prendre part voire s’opposent à ce que l’activité s’organise dans leur service.

Dans un département rural (pour lequel l’anonymat est requis, ndlr) au sein duquel s’est concentrée une partie de mon enquête, il faut attendre 1982, soit sept ans après le vote de la loi, avant qu’une médecin accepte et soit autorisée par un hôpital à pratiquer les premières IVG. Ailleurs, des gynécologues appliquent la loi à leur façon, acceptant ou refusant les demandes d’IVG au cas par cas, interdisant toute forme d’anesthésie ou compliquant à outrance la procédure médicale.

Retours d’entretiens avec des spécialistes de l’avortement

Les entretiens réalisés avec des professionnel·les de santé de différentes générations m’ont permis de retracer la constitution d’un espace professionnel de l’avortement après le vote de la loi Veil. Face au refus des gynécologues, la prise en charge de l’IVG s’organise initialement dans des centres d’IVG hospitaliers autonomes.

Les équipes sont formées de jeunes médecins volontaires, principalement généralistes et, pour une partie, politisé·es à l’extrême gauche, qui appliquent la loi avec libéralité en ne respectant pas toujours le terme légal limite de l’IVG, la semaine d’attente obligatoire (dite « de réflexion »), en permettant aux étrangères ou aux mineures sans autorisation parentale d’avorter.

Ces médecins en font leur spécialité : ils et elles y consacrent une part importante, voire la totalité de leur temps de travail, développent des savoirs spécifiques autour de l’avortement et une maîtrise technique du geste, se mobilisent et se forment dans des organisations professionnelles dédiées. Certain·es développent une identité professionnelle d’« avorteur » ou « avorteuse ».

Ce segment professionnel de médecins qui se spécialisent dans l’IVG s’est maintenu jusqu’à aujourd’hui, avec quelques évolutions. L’engagement partisan des avorteurs et avorteuses à l’extrême gauche s’est atténué bien que cette orientation professionnelle minoritaire s’ancre toujours dans une socialisation politique ou féministe.

Elle est surtout une manière pour des médecins en crise vocationnelle, qui ont un sentiment de désajustement social, politique, éthique avec leur profession et sa culture, de trouver des collègues qui leur ressemblent, des pratiques professionnelles qu’ils et elles valorisent et des conditions matérielles d’exercice aujourd’hui intéressantes.

L’IVG permet en effet à des généralistes d’accéder à une activité médicale collective à l’hôpital, de développer une activité en gynécologie. Elle peut leur ouvrir la porte du bloc opératoire et d’une activité chirurgicale. En libéral, il s’agit d’une activité relativement lucrative pour des généralistes ou des sages-femmes.

L’avortement devient une « mission » du gynécologue

En cinquante ans, la prise en charge de l’avortement se banalise progressivement au sein du champ médical et se « gynécologise » : en 1993, l’entrave à l’IVG devient un délit, les chefs de service de gynécologie acceptent le rattachement des centres à leur service, et l’IVG, premier geste pratiqué en autonomie au bloc opératoire, devient un élément central de l’apprentissage du métier par les internes.

Quand il n’y a pas, ou pas assez, de médecins spécialistes pour le faire, ce sont désormais les gynécologues obstétriciens et obstétriciennes des maternités qui pratiquent les IVG, ponctuellement, à la marge du reste de leur activité.

Le droit à l’avortement fait l’objet d’un soutien croissant et largement majoritaire parmi les médecins aujourd’hui. Désormais, les gynécologues, qui ont redéfini leur rôle professionnel au cours des cinquante dernières années autour de la santé des femmes (et plus seulement en référence à la naissance), considèrent souvent l’avortement comme une de leurs « missions », qu’ils et elles assurent dans un « esprit de service public ».

Contrairement à d’autres pays comme les États-Unis, l’Australie, l’Italie ou l’Espagne, il n’existe plus vraiment de « stigmate de l’avorteur » portant atteinte à la carrière professionnelle en France.

Le droit à l’avortement, mais à quel avortement ?

En l’espace de quelques décennies, les oppositions médicales se sont donc considérablement affaiblies et les médecins français sont plus favorables que jamais au droit à l’avortement. Mais le « droit à l’avortement » peut recouvrir différentes réalités plus ou moins propices à l’autonomie des femmes. L’avortement, oui, mais comment, jusqu’à quand, combien de fois ou à quelles conditions ?

L’Ordre des médecins, l’Académie de médecine, le Collège national des gynécologues et obstétriciens français, le Syndicat des gynécologues et obstétriciens de France avaient publiquement pris position contre la proposition de loi visant à allonger de deux semaines le terme légal limite de réalisation de l’IVG, votée en 2022. Des médecins rencontré·es en centre d’IVG dans le cadre de mes travaux de recherche regrettent la suppression de la semaine d’attente ou de l’entretien psychosocial obligatoire.

Au fond, reconnaître que les médecins, en France, ne sont plus que rarement anti-IVG permet de poser une question sociologique intéressante et, dans un pays où l’avortement est légal, un enjeu politique important : pourquoi et comment est-ce que des médecins favorables au droit à l’avortement peuvent néanmoins maintenir certaines barrières d’accès à l’IVG ?

The Conversation

Raphaël Perrin a reçu des financements de l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne.

– ref. En 50 ans, comment ont évolué les positions des médecins sur l’avortement – https://theconversation.com/en-50-ans-comment-ont-evolue-les-positions-des-medecins-sur-lavortement-268461

Assurés, mais pas couverts contre certaines catastrophes naturelles, ce que nous enseignent les leçons tirées des incendies en Gironde

Source: The Conversation – in French – By Jean-Louis Bertrand, Professeur de Finance, ESSCA School of Management


L’ESSENTIEL

  • Les incendies de l’été 2026 ne relèvent pas du régime CatNat et font peser un risque sur les particuliers et les assureurs privés.

  • Si l’assurance indemnise les dommages matériels, elle ne couvre pas encore les pertes d’activité pour 15 000 entreprises girondines.

  • Le spectre d’une augmentation des primes, d’une réduction des garanties et de l’arrêt de couverture de certains risques est à craindre. Une seule solution : l’adaptation.


Le bâtiment de Bénédicte Baggio, interviewée par l’AFP, n’a pas brûlé. C’est précisément pour cela qu’elle ne sera probablement pas indemnisée. Cogérante d’un fumoir artisanal à Lège-Cap-Ferret (Gironde), elle a vu les flammes s’arrêter avant son établissement. Mais celui-ci se trouvait en zone d’évacuation : impossible d’y accéder ou de surveiller la chaîne du froid dont dépendait un tiers de son chiffre d’affaires annuel.

Son cas n’est pas isolé. L’incendie de Saumos a parcouru 42 000 hectares et provoqué 220 000 évacuations. Selon la Chambre de commerce et d’industrie (CCI) de Gironde environ 14 500 entreprises se sont retrouvées à l’arrêt. Pour l’essentiel, sans dommage matériel direct.

C’est là qu’apparaît une faille majeure de notre système assurantiel. L’assurance indemnise d’abord le dommage matériel. Mais une catastrophe climatique produit aussi des pertes indirectes : interruption d’activité, marchandises perdues, frais de redémarrage ou clientèle perdue. Ces pertes ne sont couvertes que lorsqu’elles entrent explicitement dans le contrat. Une entreprise fermée par décision préfectorale peut donc subir un sinistre économique majeur sans avoir droit à une indemnisation.

Explication des mécanismes d’assurance de catastrophe naturelle en France, notamment pour les entreprises.

L’assurance couvre une partie du risque, pas le risque

Le régime français reste pourtant l’un des plus protecteurs au monde. Depuis 1982, la garantie CatNat organise une mutualisation nationale des dommages, financée par une surprime portée de 12 % à 20 % en 2025 et adossée à la Caisse centrale de réassurance (CCR) puis à l’État.

Tous les périls n’en relèvent pas ; les autres reposent sur le contrat privé, et donc sur l’assureur.

Plusieurs de ces périls exclus pèsent déjà lourd. En 2025, la grêle a coûté 2,2 milliards d’euros aux assureurs français, contre 1,6 milliard pour l’ensemble des périls du régime. L’incendie est, selon Swiss Re, le péril dont les indemnisations progressent le plus vite au monde, d’environ 12 % par an. Les feux de l’été 2026 sont hors régime CatNat ; le risque repose sur les assureurs privés.

Pour fixer les ordres de grandeur, prenons une entreprise touristique évacuée subissant cent euros de pertes économiques. D’après les témoignages recueillis en Gironde et les conditions contractuelles usuelles, 45 euros relèvent de pertes d’exploitation sans dommage matériel, 8 de marchandises périssables et 17 de frais de redémarrage et de clientèle perdue. Restent 30 euros de dommages matériels potentiellement indemnisables, encore soumis aux franchises, plafonds et règles de vétusté.

C’est ce que j’illustre dans le schéma ci-dessous :


Fourni par l’auteur

L’entreprise reste ainsi exposée à l’essentiel de la perte économique, bien qu’elle soit assurée.

L’Autorité européenne des assurances (EIOPA), une agence de l’Union européenne, parle d’« illusion d’assurance », à savoir l’écart entre la protection que l’assuré croit avoir achetée et celle qu’il découvre après le sinistre. En Europe, un quart seulement des pertes liées aux événements extrêmes ont été assurées entre 1980 et 2024. Et moins de 10 % de la forêt privée française est assurée.

Ce qui a brûlé cet été n’était, pour l’essentiel, assuré par personne.

Augmenter les primes ne réduit pas le risque

Demander aux assureurs de couvrir davantage semble naturel. Mais l’assurance ne fait pas disparaître le risque : elle organise son financement. Or, celui-ci est déjà tendu.

Sur la branche dommages aux biens des particuliers, le ratio combiné, qui rapporte sinistres et frais aux cotisations, s’établissait à 106,7 % en 2023 et dépassait 137 % après réassurance pour les seules catastrophes naturelles.

Lorsqu’une branche devient durablement déficitaire, l’assureur dispose de trois leviers :

  • augmenter les primes :

  • réduire les garanties ;

  • cesser de couvrir certains risques.

Pour l’assuré, les trois leviers conduisent au même résultat : davantage de risque sur son bilan. Tarifer chaque bien à son « vrai » risque ne résout pas davantage le problème. Les assureurs savent déjà tarifer assez finement pour identifier ce qu’ils ne veulent plus porter. La Banque des règlements internationaux évoque des territoires approchant leur « point de bascule d’assurabilité ».

La question pertinente devient alors moins « Comment assurer davantage ? » que « Comment avoir moins de risque à assurer ? ».

De l’assurance à l’assurabilité

C’est le rôle de l’adaptation. Encore faut-il savoir ce que le climat coûte réellement à l’entreprise.

La première étape consiste à chiffrer le coût de l’inaction. Les risques climatiques s’expriment en degrés, en millimètres de pluie, en kilomètres-heure. Ces grandeurs décrivent l’aléa mais ne permettent pas d’arbitrer un investissement. Il faut les traduire en euros : perte maximale probable lors d’un événement extrême et perte moyenne attendue chaque année. L’exposition des actifs de l’entreprise aux risques climatiques ne se limite pas aux extrêmes. Un été trop chaud ou un automne trop humide pèsent sur les résultats sans déclencher le moindre sinistre.

La deuxième étape consiste à isoler le risque net, en soustrayant ce que l’assurance prend effectivement en charge. Franchises, exclusions, plafonds, vétusté et pertes non garanties font apparaître ce que l’entreprise conserve réellement sur son bilan. Presque aucune entreprise française ne connaît ce montant.

La troisième consiste à réduire ce risque net.

Un système d’alerte anticipée permet de déplacer des stocks ou d’interrompre un chantier. Un plan de continuité, un site de repli ou des fournisseurs redondants réduisent la durée d’interruption, principal poste de perte pour une entreprise évacuée sans dommage. Des investissements physiques (batardeaux, surélévation des équipements, débroussaillement) diminuent la vulnérabilité. Assurance, lignes de crédit et trésorerie financent enfin le risque résiduel.

L’assurance reprend ainsi sa juste place : celle d’un outil de transfert du risque résiduel après prévention et adaptation.

Investir avant plutôt que payer après

Cette logique vaut aussi pour l’action publique : une digue, un urbanisme qui évite les zones exposées ou une politique de débroussaillement réduisent le risque que chacun doit financer seul. L’adaptation collective rend l’adaptation individuelle économiquement supportable.

Selon la CCR, un euro investi à travers le Fonds de prévention des risques naturels majeurs (FPRNM), ou fonds Barnier, permet d’éviter jusqu’à 8 euros de dommages. Pourtant, le fonds est plafonné à 300 millions d’euros par an, quand plusieurs milliards sont consacrés à l’indemnisation ; nous dépensons beaucoup plus pour réparer le risque que pour le réduire.

La proposition de loi portée par le député Fabrice Barusseau, adoptée à l’unanimité par l’Assemblée nationale en avril 2026, remet en cause la reconstruction systématique à l’identique. Car reconstruire à l’identique revient à financer la prochaine catastrophe.

Bénédicte Baggio rouvrira son fumoir. Sécuriser sa chaîne du froid, préparer un site de repli ou chiffrer le coût d’une fermeture réduira sa dépendance à l’assurance. L’action de sa commune et de l’État déterminera combien d’autres pourront en faire autant. Mais, aujourd’hui, une entreprise qui réduit son risque ne voit, le plus souvent, ni sa prime diminuer ni un assureur revenir.

Reconnaître l’adaptation, c’est mettre la mesure du risque au service de sa réduction : si les assureurs savent identifier les risques qu’ils ne peuvent plus porter, ils doivent aussi reconnaître ceux que l’adaptation rend à nouveau assurables.

The Conversation

Professeur de finance à l’ESSCA School of Management, Jean-Louis Bertrand est engagé dans l’analyse des vulnérabilités climatiques des entreprises et des collectivités territoriales chez Tardigrade AI et en tant que vice-président du GIEC des Pays de la Loire.

– ref. Assurés, mais pas couverts contre certaines catastrophes naturelles, ce que nous enseignent les leçons tirées des incendies en Gironde – https://theconversation.com/assures-mais-pas-couverts-contre-certaines-catastrophes-naturelles-ce-que-nous-enseignent-les-lecons-tirees-des-incendies-en-gironde-289257