Assurés, mais pas couverts contre certaines catastrophes naturelles, ce que nous enseignent les leçons tirées des incendies en Gironde

Source: The Conversation – in French – By Jean-Louis Bertrand, Professeur de Finance, ESSCA School of Management


L’ESSENTIEL

  • Les incendies de l’été 2026 ne relèvent pas du régime CatNat et font peser un risque sur les particuliers et les assureurs privés.

  • Si l’assurance indemnise les dommages matériels, elle ne couvre pas encore les pertes d’activité pour 15 000 entreprises girondines.

  • Le spectre d’une augmentation des primes, d’une réduction des garanties et de l’arrêt de couverture de certains risques est à craindre. Une seule solution : l’adaptation.


Le bâtiment de Bénédicte Baggio, interviewée par l’AFP, n’a pas brûlé. C’est précisément pour cela qu’elle ne sera probablement pas indemnisée. Cogérante d’un fumoir artisanal à Lège-Cap-Ferret (Gironde), elle a vu les flammes s’arrêter avant son établissement. Mais celui-ci se trouvait en zone d’évacuation : impossible d’y accéder ou de surveiller la chaîne du froid dont dépendait un tiers de son chiffre d’affaires annuel.

Son cas n’est pas isolé. L’incendie de Saumos a parcouru 42 000 hectares et provoqué 220 000 évacuations. Selon la Chambre de commerce et d’industrie (CCI) de Gironde environ 14 500 entreprises se sont retrouvées à l’arrêt. Pour l’essentiel, sans dommage matériel direct.

C’est là qu’apparaît une faille majeure de notre système assurantiel. L’assurance indemnise d’abord le dommage matériel. Mais une catastrophe climatique produit aussi des pertes indirectes : interruption d’activité, marchandises perdues, frais de redémarrage ou clientèle perdue. Ces pertes ne sont couvertes que lorsqu’elles entrent explicitement dans le contrat. Une entreprise fermée par décision préfectorale peut donc subir un sinistre économique majeur sans avoir droit à une indemnisation.

Explication des mécanismes d’assurance de catastrophe naturelle en France, notamment pour les entreprises.

L’assurance couvre une partie du risque, pas le risque

Le régime français reste pourtant l’un des plus protecteurs au monde. Depuis 1982, la garantie CatNat organise une mutualisation nationale des dommages, financée par une surprime portée de 12 % à 20 % en 2025 et adossée à la Caisse centrale de réassurance (CCR) puis à l’État.

Tous les périls n’en relèvent pas ; les autres reposent sur le contrat privé, et donc sur l’assureur.

Plusieurs de ces périls exclus pèsent déjà lourd. En 2025, la grêle a coûté 2,2 milliards d’euros aux assureurs français, contre 1,6 milliard pour l’ensemble des périls du régime. L’incendie est, selon Swiss Re, le péril dont les indemnisations progressent le plus vite au monde, d’environ 12 % par an. Les feux de l’été 2026 sont hors régime CatNat ; le risque repose sur les assureurs privés.

Pour fixer les ordres de grandeur, prenons une entreprise touristique évacuée subissant cent euros de pertes économiques. D’après les témoignages recueillis en Gironde et les conditions contractuelles usuelles, 45 euros relèvent de pertes d’exploitation sans dommage matériel, 8 de marchandises périssables et 17 de frais de redémarrage et de clientèle perdue. Restent 30 euros de dommages matériels potentiellement indemnisables, encore soumis aux franchises, plafonds et règles de vétusté.

C’est ce que j’illustre dans le schéma ci-dessous :


Fourni par l’auteur

L’entreprise reste ainsi exposée à l’essentiel de la perte économique, bien qu’elle soit assurée.

L’Autorité européenne des assurances (EIOPA), une agence de l’Union européenne, parle d’« illusion d’assurance », à savoir l’écart entre la protection que l’assuré croit avoir achetée et celle qu’il découvre après le sinistre. En Europe, un quart seulement des pertes liées aux événements extrêmes ont été assurées entre 1980 et 2024. Et moins de 10 % de la forêt privée française est assurée.

Ce qui a brûlé cet été n’était, pour l’essentiel, assuré par personne.

Augmenter les primes ne réduit pas le risque

Demander aux assureurs de couvrir davantage semble naturel. Mais l’assurance ne fait pas disparaître le risque : elle organise son financement. Or, celui-ci est déjà tendu.

Sur la branche dommages aux biens des particuliers, le ratio combiné, qui rapporte sinistres et frais aux cotisations, s’établissait à 106,7 % en 2023 et dépassait 137 % après réassurance pour les seules catastrophes naturelles.

Lorsqu’une branche devient durablement déficitaire, l’assureur dispose de trois leviers :

  • augmenter les primes :

  • réduire les garanties ;

  • cesser de couvrir certains risques.

Pour l’assuré, les trois leviers conduisent au même résultat : davantage de risque sur son bilan. Tarifer chaque bien à son « vrai » risque ne résout pas davantage le problème. Les assureurs savent déjà tarifer assez finement pour identifier ce qu’ils ne veulent plus porter. La Banque des règlements internationaux évoque des territoires approchant leur « point de bascule d’assurabilité ».

La question pertinente devient alors moins « Comment assurer davantage ? » que « Comment avoir moins de risque à assurer ? ».

De l’assurance à l’assurabilité

C’est le rôle de l’adaptation. Encore faut-il savoir ce que le climat coûte réellement à l’entreprise.

La première étape consiste à chiffrer le coût de l’inaction. Les risques climatiques s’expriment en degrés, en millimètres de pluie, en kilomètres-heure. Ces grandeurs décrivent l’aléa mais ne permettent pas d’arbitrer un investissement. Il faut les traduire en euros : perte maximale probable lors d’un événement extrême et perte moyenne attendue chaque année. L’exposition des actifs de l’entreprise aux risques climatiques ne se limite pas aux extrêmes. Un été trop chaud ou un automne trop humide pèsent sur les résultats sans déclencher le moindre sinistre.

La deuxième étape consiste à isoler le risque net, en soustrayant ce que l’assurance prend effectivement en charge. Franchises, exclusions, plafonds, vétusté et pertes non garanties font apparaître ce que l’entreprise conserve réellement sur son bilan. Presque aucune entreprise française ne connaît ce montant.

La troisième consiste à réduire ce risque net.

Un système d’alerte anticipée permet de déplacer des stocks ou d’interrompre un chantier. Un plan de continuité, un site de repli ou des fournisseurs redondants réduisent la durée d’interruption, principal poste de perte pour une entreprise évacuée sans dommage. Des investissements physiques (batardeaux, surélévation des équipements, débroussaillement) diminuent la vulnérabilité. Assurance, lignes de crédit et trésorerie financent enfin le risque résiduel.

L’assurance reprend ainsi sa juste place : celle d’un outil de transfert du risque résiduel après prévention et adaptation.

Investir avant plutôt que payer après

Cette logique vaut aussi pour l’action publique : une digue, un urbanisme qui évite les zones exposées ou une politique de débroussaillement réduisent le risque que chacun doit financer seul. L’adaptation collective rend l’adaptation individuelle économiquement supportable.

Selon la CCR, un euro investi à travers le Fonds de prévention des risques naturels majeurs (FPRNM), ou fonds Barnier, permet d’éviter jusqu’à 8 euros de dommages. Pourtant, le fonds est plafonné à 300 millions d’euros par an, quand plusieurs milliards sont consacrés à l’indemnisation ; nous dépensons beaucoup plus pour réparer le risque que pour le réduire.

La proposition de loi portée par le député Fabrice Barusseau, adoptée à l’unanimité par l’Assemblée nationale en avril 2026, remet en cause la reconstruction systématique à l’identique. Car reconstruire à l’identique revient à financer la prochaine catastrophe.

Bénédicte Baggio rouvrira son fumoir. Sécuriser sa chaîne du froid, préparer un site de repli ou chiffrer le coût d’une fermeture réduira sa dépendance à l’assurance. L’action de sa commune et de l’État déterminera combien d’autres pourront en faire autant. Mais, aujourd’hui, une entreprise qui réduit son risque ne voit, le plus souvent, ni sa prime diminuer ni un assureur revenir.

Reconnaître l’adaptation, c’est mettre la mesure du risque au service de sa réduction : si les assureurs savent identifier les risques qu’ils ne peuvent plus porter, ils doivent aussi reconnaître ceux que l’adaptation rend à nouveau assurables.

The Conversation

Professeur de finance à l’ESSCA School of Management, Jean-Louis Bertrand est engagé dans l’analyse des vulnérabilités climatiques des entreprises et des collectivités territoriales chez Tardigrade AI et en tant que vice-président du GIEC des Pays de la Loire.

– ref. Assurés, mais pas couverts contre certaines catastrophes naturelles, ce que nous enseignent les leçons tirées des incendies en Gironde – https://theconversation.com/assures-mais-pas-couverts-contre-certaines-catastrophes-naturelles-ce-que-nous-enseignent-les-lecons-tirees-des-incendies-en-gironde-289257

Gloria Steinem, l’art de mettre un mouvement en marche

Source: The Conversation – France (in French) – By Catherine Morgan-Proux, Lecturer in English studies, Université Clermont Auvergne (UCA)

Les trajets en taxi permettaient à Gloria Steinem d’accéder, le temps d’un trajet, à des univers sociaux souvent invisibles. apture d’écran/Youtube

Icône américaine de la deuxième vague féministe, Gloria Steinem, décédée le 2 septembre 2026 à l’âge de 92 ans, est l’autrice de My Life on the Road (2015). Entre autobiographie, récit de voyage et manifeste politique, ses Mémoires révèlent comment une « vie en mouvement » a contribué à faire émerger un mouvement social.


Dans My Life on the Road, publié à l’âge de 81 ans (la traduction française est parue en 2019), Gloria Steinem revient sur les déplacements qui ont rythmé sa vie militante et façonné sa pensée. Si les récits de voyage mettent souvent en scène un « sujet errant » et un « moi vagabond », Steinem fait de la route un espace de réflexion politique et collective autant qu’un lieu d’accomplissement de soi.

Sa philosophie nomade, ou on-the-road state of mind comme elle la nomme, repose sur une disposition d’esprit ouverte au monde, à l’imprévu et aux rencontres. Le voyage devient alors un espace d’écoute et de lien. Là où Jack Kerouac célèbre, dans son On the Road (1957), une quête essentiellement individuelle de liberté, Steinem fait de la route un lieu d’échanges et de construction collective.

Fille d’un antiquaire peu conventionnel qui sillonne la Floride ou la Californie chaque hiver, la jeune Gloria passe une partie de son enfance dans une caravane familiale. Cette existence nomade, qu’elle décrit avec une certaine tendresse, la tient pourtant régulièrement éloignée de l’école. Elle apprend à lire grâce aux panneaux de signalisation routière.

D’autres chapitres décrivent son expérience fondatrice d’activisme social dans sa jeunesse parmi les femmes en Inde où elle a vécu pendant deux ans et où elle se déplaçait avec d’autres activistes de village en village, « une communauté mobile » comme elle la décrit. Cette forme de militantisme itinérant, inaugurée à cette époque, ne la quittera plus.

Prendre le pouls du pays

Tout au long de l’ouvrage, Steinem relate ses voyages en tant que journaliste engagée, par exemple ses voyages sur la route avec des militantes politiques cofondatrices de Ms. Magazine, son voyage à Huston pour la Conférence nationale des femmes de 1977, événement historique, ou encore ses nombreux déplacements entre campus universitaires, et communautés amérindiennes à travers les États-Unis.

Un chapitre intitulé « Pourquoi je ne conduis pas » est consacré aux chauffeurs de taxi rencontrés au fil de ses voyages. Steinem affectionne particulièrement ces conversations improvisées. Elles lui permettent certes de prendre le pouls du pays, mais surtout d’accéder, le temps d’un trajet, à des univers sociaux souvent invisibles. Chaque rencontre révèle ainsi l’un de ces « mondes sur roues » (worlds on wheels).

L’intérêt de cette autobiographie de Steinem tient principalement à sa lecture genrée du récit de voyage. Longtemps dominé par des figures masculines, ce genre littéraire a fait de la route un espace privilégié de liberté et d’aventure pour les hommes.

L’imaginaire du voyage s’est beaucoup construit autour de l’expérience de l’homme blanc mobile, où les femmes restent souvent cantonnées à l’espace privé, à l’image de Pénélope attendant le retour d’Ulysse. Aujourd’hui, des chercheurs et chercheuses féministes interrogent cette tradition en explorant la possibilité de réinventer le road narrative à partir d’expériences autres. La fin tragique de Thelma et Louise (1991) dont le scénario est signé Callie Khouri rappelle toutefois combien l’accès des femmes au « road trip au féminin » demeure problématique face aux représentations culturelles largement façonnées par des schémas patriarcaux.

Cultiver l’empathie

À travers un regard féministe, Steinem invite à repenser le langage du voyage et les stéréotypes qui l’accompagnent. Elle rappelle, par exemple, qu’une « aventurière » ne bénéficie pas des mêmes connotations positives qu’un « aventurier ».

Elle déconstruit également l’idée du foyer comme refuge naturel des femmes. Des violences domestiques aux États-Unis aux meurtres liés à la dot en Inde, elle souligne que les dangers auxquels les femmes sont confrontées proviennent souvent de leur entourage. Pour elles, la maison peut s’avérer plus dangereuse que la route.

Steinem nous invite à voir la route comme un espace de mobilisation autant que de déplacement. Dans My Life on the Road, elle inscrit son militantisme itinérant dans l’héritage des abolitionnistes et des suffragettes, qui parcouraient le pays pour porter leurs revendications. Cette filiation lui permet de rappeler une conviction centrale : aucun mouvement social ne peut reposer uniquement sur les médias ou les technologies de communication. La rencontre directe demeure au cœur de l’action collective :

« Alors et maintenant, nous prenons la route pour tenir des réunions communautaires où les auditeurs peuvent parler, les orateurs peuvent écouter, les faits peuvent être débattus, et l’empathie peut créer la confiance et la compréhension. »

Selon Steinem, l’empathie, celle qu’on cultive en voyageant, est l’émotion humaine la plus radicale et la plus puissante. Elle nous rappelle aussi que le « mouvement » et « se mouvoir » vibrent ensemble. Aspirer à un changement collectif suppose de mettre son corps en mouvement et de prendre activement la parole.

Son récit dessine un chemin vers la révolution, tout en faisant du cheminement lui-même une pratique révolutionnaire, un pas après l’autre. Ce livre offre dès lors un portrait fascinant du roadscape de Steinem, de sa vie sur la route et des rencontres qui ont nourri sa conviction qu’un monde meilleur est possible. Au cœur de cette trajectoire se trouve un « moi » itinérant mis au service d’un « nous » révolutionnaire.

The Conversation

Catherine Morgan-Proux ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Gloria Steinem, l’art de mettre un mouvement en marche – https://theconversation.com/gloria-steinem-lart-de-mettre-un-mouvement-en-marche-291299

Fournitures scolaires : petite mythologie de la liste, de l’Antiquité à Roland Barthes

Source: The Conversation – France (in French) – By Benjamin Demassieux, Docteur en langues et littératures anciennes, Université de Lille


L’ESSENTIEL

  • Cadrée chaque rentrée par des listes, la recherche des fournitures scolaires peut virer au casse-tête.

  • Dans un langage neutre, la liste de fournitures se présente comme un service rendu tout en fixant un carcan.

  • Relire Quintilien, pédagogue romain du Ier de notre ère, et Roland Barthes aide à en questionner les rapports de pouvoir et les enjeux économiques sous-jacents.


Chaque année, avec la rentrée scolaire, un petit rectangle de papier circule dans les familles : la liste de fournitures. Elle arrive de l’école, imprimée sur une feuille A4 souvent photocopiée à la va-vite, parfois envoyée par mail, de plus en plus scannée et partagée sur les groupes WhatsApp de parents d’élèves.

Elle énumère, par exemple : deux cahiers 24×32, un paquet de crayons de couleur, une calculatrice – parfois avec une marque précise, alors même que le ministère de l’éducation nationale publie chaque année une liste-modèle censée cadrer ce type de demandes et en limiter le nombre. Cette liste-modèle existe bel et bien (elle est consultable sur le site du ministère de l’éducation nationale), mais rien n’oblige les enseignants à s’y tenir : la liste qui parvient réellement aux familles peut s’en écarter librement.

Personne ne questionne cet ensemble. C’est « la » liste. Elle a toujours existé, elle existera toujours. Et c’est là que commence le mythe.

Effacer les marques de la prescription

Ce que Barthes appelait la fonction du mythe, c’est exactement ce tour de passe-passe : transformer une histoire – une décision d’enseignant, une habitude d’établissement, parfois une entente locale avec telle papeterie – en un fait de nature.

La liste de fournitures ne se présente jamais comme un choix. Elle se présente comme ce qui est nécessaire. Le verbe employé est révélateur : on ne dit pas « l’école recommande », on dit « il faut prendre » ou, plus simplement, la liste elle-même parle à l’impératif nu, sans sujet :

« 1 cahier de brouillon.
1 boîte de mouchoirs.
1 ardoise Velleda. »

Le signifiant grammatical de la prescription a disparu, mais l’ordre, lui, demeure entier. C’est un langage qui se fait passer pour une simple énumération, un inventaire neutre, quand il est en réalité un ordre.

Derrière le service rendu, un carcan ?

Il y a près de deux mille ans, le rhéteur et pédagogue romain Quintilien décrivait déjà, sans le savoir, ce même geste, celui de la prescription qui se présente comme une aide. Dans son Institution oratoire, il explique comment faire apprendre l’écriture aux tout-petits :

« Je n’exclus pas non plus ce moyen bien connu, pour aiguiser l’envie d’apprendre chez le tout-petit, de lui offrir à jouer des lettres façonnées en ivoire, ou tout autre objet, pourvu qu’on en trouve, dont cet âge-là se réjouisse davantage, qu’il soit agréable de toucher, de regarder, de nommer. Mais dès qu’il commencera à suivre le tracé des lettres, il ne sera pas inutile de les faire graver le mieux possible sur une tablette, pour que le stylet se laisse guider comme par des sillons. Ainsi, l’enfant ne s’égarera pas comme sur la cire, car il sera contenu de chaque côté par des bords sans pouvoir s’écarter de ce qui est prescrit et, en suivant plus vite et plus souvent des empreintes bien fixées, il affermira ses doigts sans avoir besoin qu’on pose sa main sur la sienne pour la guider. »
(Traduction de l’auteur)

Ce passage est un petit chef-d’œuvre involontaire de mythologie pédagogique. La tablette gravée n’est jamais présentée comme une contrainte, elle est un jeu, un objet « agréable à toucher, à regarder, à nommer ». Et pourtant, sa fonction technique est très exactement celle d’un carcan : elle contient de chaque côté par des bords, elle empêche l’enfant de s’écarter de ce qui est prescrit.

Quintilien dit lui-même, avec une franchise presque désarmante, que le sillon dispense de la main qui guide, l’objet a intériorisé la contrainte à la place du maître.

C’est le geste exact de la liste de fournitures : un texte qui canalise entièrement le comportement, mais qui se présente sous les traits du service rendu, de l’aide à l’apprentissage, du simple outil.

La liste comme rituel de classement social

Mais le mythe ne s’arrête pas à l’objet, il travaille aussi sur les familles elles-mêmes. La liste de fournitures, en énumérant avec précision ce qui est requis, produit un butoir invisible : elle sépare silencieusement celles et ceux pour qui cette liste est une formalité de celles et ceux pour qui elle est un mur.

Le baromètre annuel du panier moyen, d’environ 180 euros cette rentrée, en sixième, n’est jamais mentionné sur la liste elle-même. La liste ne dit jamais son prix. C’est précisément cette omission qui fait tout le travail idéologique : en se présentant comme un simple inventaire pédagogique, elle efface la question économique qu’elle pose pourtant à chaque famille qui la lit.

« Fournitures scolaires : initiatives et revendications pour la gratuité » (INA Actu, 2021).

Le geste barthésien consiste précisément à retourner l’objet pour voir sa doublure. Ce que la liste de fournitures ne dit jamais, c’est qu’elle est un texte de pouvoir, pas un texte d’information – même dans ses détails les plus anodins, comme le format d’un cahier, l’arbitrage entre cahiers et classeurs fait par l’enseignant sans jamais être justifiés, et pourtant transmis comme des évidences.

Elle prescrit sans jamais se donner comme prescriptive. Et comme la tablette gravée de Quintilien, elle y parvient précisément parce que son support, une feuille A4, un peu grise, glissée dans le cahier de liaison, a toute l’apparence de la neutralité la plus plate, du service rendu, de l’aide à l’apprentissage. C’est un texte qui n’a l’air de rien. C’est exactement pour cela qu’il faut le lire.

The Conversation

Benjamin Demassieux ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Fournitures scolaires : petite mythologie de la liste, de l’Antiquité à Roland Barthes – https://theconversation.com/fournitures-scolaires-petite-mythologie-de-la-liste-de-lantiquite-a-roland-barthes-291191

Et si ne pas grandir était la meilleure stratégie pour une entreprise ? Éloge du « no-growth »

Source: The Conversation – in French – By Marion Polge, Maitre de conférences HDR en sciences de gestion, Université de Montpellier

Plutôt que de croître, croître et encore croître, certains entreprises choisissent de ne pas grandir. Et c’est un signe de maturité ! Andrydi/Shutterstock (no reuse)

La course effrénée à la croissance ne convainc pas tous les entrepreneurs. Les sceptiques ? Les micro-entreprises, cœur du tissu économique français. Une étude met en lumière les raisons qui poussent certaines entreprises à ne pas croître.


Dans l’imaginaire économique, une entreprise qui ne grandit pas est une entreprise qui dépérit. Les politiques publiques comme les discours d’experts présentent la croissance comme un impératif.

Dans une étude auprès de 13 micro-entreprises, issues de secteurs variés
– artisanat, production, services ou numérique –, observées pendant douze ans, nous explorons une réalité contre-intuitive : ne pas croître peut devenir une stratégie pleinement assumée.

Dans un pays comme la France, où le tissu productif est composé à 96 % de micro-entreprises, et à 99,9 % de très petites, petites et moyennes entreprises (TPE-PME), cette conclusion invite à un véritable renversement de perspective.

Non-croissance choisie

Les entreprises étudiées partagent un trait commun : après avoir augmenté leurs effectifs, elles ont délibérément choisi de revenir à une taille proche de leur situation initiale. Non par contrainte, ni à la suite d’un accident de parcours, mais par détermination stratégique. Le plus étonnant ? Cette décision s’est accompagnée d’une amélioration de leurs marges, de leur efficacité et surtout de leur bien-être au travail.

À rebours des scénarios habituels, ces entrepreneurs ne cherchent ni à conquérir des parts de marché ni à empiler les recrutements. Ils cherchent autre chose : la maîtrise de leur cœur de métier, la qualité de la relation avec leurs clients et la possibilité de continuer à exercer un métier qui fait sens.

Par exemple, un dirigeant d’atelier bois interrogé a développé son entreprise avant de faire machine arrière. En cherchant de nouveaux clients, il s’est éloigné du sens de son projet. Il choisit alors de revenir à une taille plus maîtrisée :

« En quittant l’atelier pour développer la clientèle, je me perdais. L’entreprise n’était plus ce que je voulais qu’elle soit. Désormais, nous refusons les projets qui ne correspondent pas à notre logique. »

La croissance leur apparaît moins comme un horizon désirable que comme une menace, celle de diluer leur savoir-faire et de s’enliser dans des responsabilités managériales devenues écrasantes. Préserver une taille réduite devient synonyme de rester fidèle à son projet entrepreneurial.

La spirale de l’innovation discrète

Contrairement à l’idée reçue selon laquelle seules les entreprises en expansion innovent, les micro-entreprises observées innovent… en se recentrant sur leur cœur de métier pour mieux en extraire le potentiel. Cette innovation discrète fonctionne en mouvement de spirale.

Par exemple, un ferronnier interviewé modernise son atelier avec des outils de pointe. Loin de standardiser son activité, ces investissements lui permettent de revisiter des techniques traditionnelles sans chercher à augmenter ses effectifs :

« Je perfectionne des techniques traditionnelles en les combinant avec de nouvelles technologies. Grâce à ces outils, nous avons revisité nos anciennes techniques et encore progressé. »

Leur développement ne procède pas par rupture, mais par un processus itératif qui les conduit à explorer leurs domaines d’excellence. Un ferronnier revisite les techniques anciennes grâce aux outils numériques ; un menuisier redéfinit sa pratique en mêlant matériaux traditionnels et procédés contemporains ; une artisane de cosmétiques biologiques élabore des formules inédites en s’appuyant sur des collaborations locales.

Ce travail d’approfondissement confère à ces entreprises un bénéfice inattendu : plus elles se recentrent sur un noyau étroit d’excellence, plus elles deviennent inimitables et donc essentielles.

Vivre « l’entreprendre »

L’autre pilier de leur stratégie est relationnel. Lorsqu’un projet dépasse leur périmètre, ils le mènent avec des partenaires de proximité plutôt que d’embaucher. Et lorsqu’une activité s’éloigne de leur cœur de métier, ils la confient à des pairs.

Cette logique de réseau n’est pas une tactique défensive, mais une philosophie d’équilibre. Elle répond aux demandes sans démultiplier les charges fixes de préserver la qualité et d’absorber les aléas économiques grâce à l’immersion dans un écosystème de compétences complémentaires. Dans cette géographie relationnelle, l’entreprise reste petite, mais son influence territoriale, voire stratégique, s’étend.

Un parqueteur choisit de ne plus tout faire lui-même. Quand l’activité déborde ou s’éloigne de son cœur de métier, il la confie à des collègues de confiance. La coopération devient un levier pour stabiliser l’entreprise sans recruter :

« Je ne veux plus courir après l’argent… Il est important que les collègues se transmettent du travail les uns aux autres. Je fais ce que je sais faire, et je partage le reste. »

Les dirigeantes et dirigeants interrogés racontent avec une grande transparence les raisons qui les ont conduits à cette approche : ne pas s’obstiner à la recherche de contrats, mais se donner le temps de travailler consciencieusement et de vivre « l’entreprendre ».

Du cœur de métier comme ancrage stratégique

Si ces micro-entreprises parviennent à se développer sans grandir, c’est qu’elles s’appuient sur un élément central : leur cœur de métier, qui n’est pas une simple catégorie technique, mais un espace d’identité. Il est façonné par la sensibilité du dirigeant, ses valeurs, ses rencontres, son histoire personnelle, mais surtout ses compétences distinctives.

Notre étude révèle que le cœur de métier n’est pas fixe. Il se construit, se précise, se renforce au fil des années. Il agit comme une boussole qui oriente les choix d’innovation, les collaborations possibles et les refus assumés. Ce cœur de métier protège l’entreprise contre les tentations de diversification hasardeuse et lui donne la profondeur qui compense l’absence de croissance en taille.

En réalité, la croissance se déplace de l’horizontale (plus large) vers la verticale (plus profonde).

Sortir de l’obsession de la taille

Les résultats de cette recherche posent une question bouleversante : Faut-il continuer à structurer notre politique économique sur la seule logique du « toujours plus » ? Si l’essentiel du tissu entrepreneurial ne souhaite pas croître, à quoi sert de lui proposer un accompagnement systématiquement orienté vers l’expansion, l’export ou le recrutement ?

Peut-être conviendrait-il plutôt :

  • de soutenir l’innovation de précision, celle qui renforce le savoir-faire expertal ;

  • de dynamiser les réseaux territoriaux qui permettent aux petites entreprises de coopérer plutôt que de grossir ;

  • d’accompagner les entrepreneurs non par « silo » (numérique, qualité, export…), mais selon la cohérence globale de leur trajectoire ;

  • de reconnaître que la performance peut s’exprimer autrement que par la taille.

Et si ne pas grandir traduisait une forme de progrès ?

La stratégie de no-growth n’a rien à voir avec la stagnation ou la résignation. Elle relève au contraire d’une démarche exigeante : raffiner, choisir, renoncer, s’entourer, innover sans se disperser. Ces entreprises ne veulent pas croître, car elles veulent mieux faire. Elles refusent de devenir plus grandes pour devenir plus fortes.

À l’heure où l’économie française cherche de nouveaux moteurs, les micro-entreprises rappellent une vérité essentielle : la valeur ne se mesure pas seulement en effectifs, mais aussi en excellence, en maîtrise et en sens.

Et si l’avenir de l’entrepreneuriat résidait justement dans cette audace tranquille, celle de croître autrement ?

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Et si ne pas grandir était la meilleure stratégie pour une entreprise ? Éloge du « no-growth » – https://theconversation.com/et-si-ne-pas-grandir-etait-la-meilleure-strategie-pour-une-entreprise-eloge-du-no-growth-279282

Le bore-out : quand l’ennui au travail devient une souffrance invisible

Source: The Conversation – in French – By Catherine Pourquier, Professeur de Conduite du Changement, Burgundy School of Business

À l’opposé du burn out, le bore-out résulte d’un manque d’activité, de stimulation ou de sens au travail. Pourtant, ses effets psychologiques peuvent être tout aussi importants. Une étude qualitative permet d’analyser les manifestations du bore-out, ses causes organisationnelles et l’invisibilisation persistante de l’ennui au travail.


Alors que le burn out occupe désormais une place centrale dans les débats sur la santé mentale au travail, une autre forme de souffrance reste largement invisibilisée : le bore-out syndrom.

Moins spectaculaire que l’épuisement professionnel, il renvoie à une réalité profonde : celle d’un ennui chronique, d’un sentiment d’inutilité et d’une perte de sens dans le travail. Selon la chercheuse Ruth Maria Stock, le bore-out syndrom réduit l’innovation, diminue l’engagement et augmente le désengagement psychologique.

Longtemps considéré comme un simple inconfort ou comme un « privilège » comparé à la surcharge de travail, le bore-out – reconnu par le gouvernement français – apparaît comme un véritable risque psychosocial.

Les témoignages recueillis auprès de salariés de différents secteurs d’activités dans le cadre d’une étude qualitative menée par Charlotte Almeras pour sa thèse professionnelle en 2024 montrent que cet ennui n’est ni marginal ni anodin.

De quoi parle-t-on ?

Le bore-out désigne une forme d’épuisement psychologique liée non à l’excès de travail, mais à son insuffisance, à sa monotonie ou à sa perte de sens. Les premiers travaux sur le sujet définissent le phénomène autour de trois dimensions principales : l’ennui, le manque de défis et le désintérêt professionnel.

Ruth Maria Stock le décrit comme « un état psychologique négatif de faible stimulation professionnelle » caractérisé par une crise de sens, une crise de croissance et l’ennui au travail.

Contrairement aux idées reçues, l’ennui au travail n’est pas nécessairement synonyme de confort. Plusieurs salariés interrogés évoquent au contraire un profond malaise. Une secrétaire du secteur automobile explique vivre :

« Un mal-être […] Quand je vais au travail, c’est pour effectuer une tâche, être rémunéré pour effectuer une mission. »

Une ancienne infirmière devenue conseillère funéraire décrit un sentiment d’inutilité :

« Je me sens inutile, j’ai l’impression de perdre mon temps et je me dis que je serais mieux chez moi qu’au travail à attendre. »

Ces témoignages rejoignent les analyses montrant que le travail ne constitue pas seulement une source de revenus, mais également un espace de reconnaissance sociale et d’utilité symbolique. Lorsque ces dimensions disparaissent, l’ennui peut progressivement devenir une véritable souffrance psychique.

Bore-out et burn out

Le burn out et le bore-out semblent, à première vue, opposés. Le premier résulte d’une surcharge de travail ; le second d’un manque d’activité ou de stimulation. Pourtant, leurs conséquences psychologiques présentent de nombreuses similitudes.

Dans les deux cas, les salariés évoquent une fatigue émotionnelle, une perte de motivation, de l’anxiété et, parfois, des symptômes dépressifs. Plusieurs personnes interrogées associent directement l’ennui professionnel à une détérioration de la santé mentale. Un contrôleur de gestion estime que le bore-out :

« Génère de l’anxiété, la journée étant très longue, la personne y va à reculons avec la boule au ventre en se demandant ce qu’elle va faire. »

Ces résultats rejoignent des travaux de recherche. Ces derniers montrent que le manque de stimulation professionnelle peut produire des effets comparables à ceux du surinvestissement professionnel, notamment en matière d’épuisement émotionnel et de désengagement.

Un autre point commun entre burn out et bore-out réside dans la culpabilité ressentie par les salariés. Là où le burn out peut conduire à culpabiliser de ne plus réussir à « tenir », le bore-out conduit souvent à culpabiliser… de ne pas avoir assez à faire. Un salarié explique :

« De la culpabilité, je dirais, parce que j’ai l’impression de pas faire ce que je devrais faire ou d’oublier quelque chose. »

Cette culpabilité contribue largement à invisibiliser le phénomène. Beaucoup de salariés hésitent à parler de leur ennui, par peur d’être perçus comme paresseux, démotivés ou privilégiés. Un chef de secteur dans la grande distribution affirme :

« Non, je n’oserais pas en parler. Je pense que mon supérieur le prendrait très mal et j’aurais honte face à mes collègues. »

Le bore-out apparaît comme une souffrance silencieuse : difficile à exprimer dans des organisations où la surcharge de travail demeure souvent valorisée.

Les manifestations du bore-out

Nos entretiens soulignent que le bore-out prend des formes variées dans les organisations. Les manifestations observées sont souvent discrètes : déambulation sur Internet, multiplication des pauses, discussions prolongées avec les collègues ou encore sentiment de vide durant certaines plages horaires.

Une assistante chef de produit reconnaît :

« Oui, parfois je flâne sur mon téléphone, sur les réseaux sociaux, je fais mes courses en ligne. »

Ces comportements sont souvent interprétés comme un manque d’implication individuelle. Pourtant, nos entretiens montrent qu’ils trouvent fréquemment leur origine dans des causes organisationnelles.

Causes organisationnelles

Le premier facteur évoqué : la sous-charge de travail. Plusieurs salariés décrivent une activité irrégulière, marquée par des pics suivis de longues périodes creuses. Une salariée parle d’un travail « par épisodes » tandis qu’un autre évoque « des semaines très chargées et d’autres très calmes ».

Le management apparaît comme un élément central. Une salariée estime que l’ennui vient principalement « du manager, et de la charge de travail qu’il confie ».

Ces résultats rejoignent les analyses des chercheurs Christian Bourion et Stéphane Trébucq. Ils appuient la thèse que le bore-out est étroitement lié aux modes d’organisation du travail et à la manière dont les entreprises absorbent l’inactivité professionnelle.

Plusieurs témoignages soulignent les transformations contemporaines du travail. Une commerciale critique notamment des horaires fixes parfois déconnectés de l’activité réelle : « Nous sommes encore trop sur un modèle de travail avec des horaires fixes. »

Plusieurs facteurs organisationnels récurrents sont identifiés : la sous-charge de travail, les tâches répétitives, le management inadéquat, l’absence de reconnaissance ou encore l’inadéquation entre les compétences du salarié et les missions confiées.

Le bore-out reste fréquemment associé aux métiers administratifs et tertiaires, marqués par des tâches répétitives, une forte bureaucratisation ou des périodes récurrentes de faible activité.

Un décalage entre compétence et poste

Au-delà des causes organisationnelles, certains profils semblent plus vulnérables au bore-out en raison d’un décalage entre leurs compétences, leurs attentes et le contenu réel de leur travail.

Les salariés surqualifiés apparaissent particulièrement exposés. Lorsque les compétences d’un individu dépassent les exigences du poste, un sentiment de sous-utilisation peut favoriser ennui, perte de sens et désengagement. Les profils à haut potentiel intellectuel ou à forte recherche de stimulation cognitive peuvent également souffrir davantage des situations de sous-stimulation et de répétitivité des tâches.

Les jeunes diplômés constituent aussi une population à risque lorsque leurs attentes professionnelles se heurtent à des tâches routinières ou peu responsabilisantes.

Nos entretiens reflètent une réalité plus nuancée. Le bore-out touche également des salariés qui ne se considèrent pas surqualifiés, mais qui expriment un fort besoin d’utilité ou de stimulation professionnelle. Un assistant-gestionnaire de copropriétés explique :

« Comme j’allais assez vite, je demandais plus de choses pour ne pas m’ennuyer et apprendre plus. »

Le bore-out ne renvoie pas uniquement à un « problème individuel ». Il interroge plus largement la capacité des organisations à distribuer le travail, reconnaître les compétences et à donner du sens à l’activité quotidienne.

L’ennui est un enjeu organisationnel

L’un des enseignements majeurs de ces entretiens ? L’ennui au travail reste socialement difficile à reconnaître. Dans de nombreuses organisations, manquer de travail demeure moins légitime que d’en avoir trop. Les conséquences peuvent être pourtant importantes, tant pour les salariés que pour les entreprises avec, à la clé, désengagement, absentéisme, perte de sens, anxiété ou baisse de performances.

Reconnaître le bore-out suppose de dépasser une vision uniquement quantitative du travail. Il ne s’agit pas seulement de « donner du travail » aux salariés, mais aussi de leur permettre de se sentir utiles, stimulés et reconnus dans leur activité.

À l’heure où les transformations du travail – télétravail, automatisation, fragmentation des tâches ou intensification des procédures – redéfinissent les rapports au temps et à l’activité, le bore-out pourrait bien devenir l’un des grands angles morts des risques psychosociaux contemporains.

The Conversation

Catherine Pourquier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Le bore-out : quand l’ennui au travail devient une souffrance invisible – https://theconversation.com/le-bore-out-quand-lennui-au-travail-devient-une-souffrance-invisible-283293

Les baleinières de la RD Congo, un système de transport flottant qui raconte l’histoire du pays

Source: The Conversation – in French – By Peter Lambertz, Research associate, Centre d’anthropologie culturelle, Université Libre de Bruxelles (ULB)

Les transports routiers en République démocratique du Congo ont fait l’objet d’une attention particulière de la part des chercheurs. Certaines études se sont penchées sur le paysage urbain. D’autres ont étudié les transports dans le contexte du conflit armé qui sévit dans l’est du pays, où la présence des barrages routiers constitue une caractéristique marquante.

Les voies d’eau du bassin du Congo, dont 25 000 km sont classés comme navigables, ont fait l’objet d’études portant sur le régime fiscal des grands convois de pousseurs et de barges. L’échelle intermédiaire du transport fluvial fonctionnant avec les baleinières en bois a toutefois été jusqu’à présent moins étudiée. Et ce, malgré la dépendance écrasante de villes telles que Kinshasa, Mbandaka et Kisangani à l’égard de ces petites embarcations.

Une part importante du trafic sur ces voies navigables est aujourd’hui assurée par des navires de transport en bois appelés « baleinières ». Mesurant entre 20 et 40 mètres de long, ces embarcations artisanales, développées localement, relient les villes en pleine expansion aux communautés agricoles de l’arrière-pays de la forêt tropicale, situées le long de rives fertiles et éloignées.

Les baleinières sont au cœur de mes recherches, qui se concentrent principalement sur la ville de Kisangani, dans la province du Tshopo, en République démocratique du Congo. Je m’intéresse à leur émergence, à leur transformation, aux matériaux utilisés et à l’usage socio-technique de ces embarcations artisanales, de leur système de propulsion et de leurs équipages. J’ai également porté mon attention sur le caractère systémique de leur infrastructure artisanale et sur son recours aux savoirs environnementaux traditionnels.

Réinvention d’un système de transport

Les baleinières en bois remontent au début des années 1960. Mais depuis les années 1990, elles jouent un rôle crucial dans la réinvention d’un système de transport à travers le bassin du Congo. Ces bateaux en bois assurent la sécurité alimentaire des villes riveraines d’Afrique centrale. C’est notamment le cas de Kinshasa, la troisième plus grande ville du continent. Elles relient également la capitale nationale à de nombreuses provinces du pays.

En raison d’un manque de statistiques et de recherches limitées à ce jour, des chiffres fiables ne sont disponibles que pour Kisangani, une ville de deux millions d’habitants située à l’amont du fleuve Congo navigable. Ici, environ 80 baleinières différentes arrivent chaque mois dans les ports secondaires privés de la ville, souvent à un rythme (bi-)hebdomadaire, et chacune transportant en moyenne 150 tonnes de marchandises et environ 150 passagers.

Kinshasa, ville de 17 millions d’habitants, accueillerait, selon les estimations, plusieurs centaines de baleinières chaque mois.

Malheureusement, les baleinières sont tristement célèbres pour la fréquence de leurs accidents dévastateurs. Chaque année, des centaines, voire des milliers de vies sont perdues.

On manque encore d’études approfondies sur les facteurs socio-techniques complexes qui sous-tendent ces accidents, ainsi que sur la manière dont des centaines de personnes font face aux pertes humaines et économiques chaque année. Parmi les facteurs clés figurent les faiblesses structurelles des navires, le manque de formation professionnelle du personnel navigant et l’insuffisance des mesures de sécurité dans un contexte d’urgence économique.

Fruit d’une innovation locale et frugale, ces navires ont été développés par nécessité. Cela explique leur prix abordable, leur efficacité sans compromis et leur capacité à fonctionner sans infrastructures telles que des ports fortifiés, des grues et des quais, dans un environnement en constante évolution.

Les bateaux en bois du Congo incarnent les réalités et les paradoxes de la vie congolaise d’aujourd’hui. Une ingéniosité technique et économique née de la pratique et du savoir-faire des populations riveraines, sans bureau d’études ni appui public, assure l’approvisionnement alimentaire de millions de personnes, mais ne bénéficie d’aucune protection face à un capitalisme dérégulé qui dresse les individus les uns contre les autres. Ce capitalisme use les corps des hommes comme les coques des bateaux. Armateurs, équipages et commerçants transportés cherchent à s’en prémunir en ne se fiant qu’à eux-mêmes et à quelques liens personnels de confiance.

Origines, matériaux et propulsion

Les embarcations de la période coloniale qui ont donné leur nom aux baleinières étaient des navires de neuf mètres, sans pont ni moteur, rivetés à partir d’acier belge préfabriqué et remorqués derrière des bateaux à vapeur pour transporter des matériaux de construction. Aujourd’hui, seul leur nom subsiste. Les prototypes de baleinières en bois ont été construits au début des années 1960 par André « Bibeyi » (Lingala: barge), un artisan congolais qui a su allier les techniques de menuiserie coloniales au savoir-faire traditionnel local.

Bibeyi a fabriqué la charpente à partir de bois durs locaux. La coque, quant à elle, était en bois tendre de tola, le bois de prédilection pour les pirogues qu’il a imperméabilisée avec du bitume, des feuilles de n’kasa ya kwanga et des bandes de tôle d’aluminium recyclée. Dans les années 1980 et 1990, les collègues de Bibeyi et leurs descendants ont ouvert des chantiers navals sur presque toutes les principales voies navigables.

En 2007, des constructeurs de bateaux du lac Kivu, dans l’est de la RDC, ont introduit la tradition de construction navale de l’océan Indien dans la province de la Tshopo. La coexistence de ces deux styles de construction et de calfeutrage sur le cours supérieur navigable du Congo a stimulé la créativité des jeunes constructeurs congolais.

Vers 2010, les baleinières ont été encore améliorées grâce à la conversion de moteurs diesel bon marché de fabrication chinoise en un nouveau système de propulsion. Les mécaniciens locaux ont rapidement modifié le système de refroidissement et ont commencé à ajouter davantage de moteurs, ce qui a permis aux bateaux de gagner en taille.

Vidéo : le transport fluvial sur le fleuve Congo.

Au-delà du coût et de la simplicité des pièces de rechange, l’avantage de ce nouveau système de propulsion est de permettre la réparation d’un moteur défectueux pendant que les autres continuent de fonctionner. Il n’y avait donc plus de véritables pannes. Ce qui n’était au départ qu’une solution de fortune pour des déplacements occasionnels s’est progressivement transformé en un système de transport régulier et fiable.

Les baleinières constituent en effet l’une des très rares technologies développées localement et exportées depuis la RD Congo. Les constructeurs navals congolais ont ouvert des chantiers navals mobiles dans les pays voisins : la République du Congo (Congo-Brazzaville), la République centrafricaine et le Cameroun.

Les baleinières sont des microcosmes flottants de la vie actuelle en RD Congo. Elles représentent, en somme, ce que l’anthropologue français Marcel Mauss (1966) appelait un fait social total : leur constitution matérielle intègre différentes couches de l’histoire de la RD Congo, tandis que leur fonctionnement révèle les dimensions géographiques, économiques, politiques, infrastructurelles et culturelles du pays.

Favoriser une économie de survie

Partout en République démocratique du Congo, des décennies de croissance démographique et la désintégration des liaisons à longue distance ont transformé le système colonial centralisé — qui convergeait autrefois vers Kinshasa — en une mosaïque d’îlots territoriaux déconnectés. Les baleinières se sont développées pour répondre aux besoins de transport à moyenne distance.

Ces embarcations acheminent des denrées alimentaires (riz, manioc, huile de palme, volaille, chenilles, alcools locaux, bétail, viande de brousse, poisson) vers les villes. Elles ramènent dans les villages des produits manufacturés (tôles de toiture, meubles, motos, matelas, médicaments, moustiquaires, téléphones, tongs, vêtements).

Elles transportent également les commerçants eux-mêmes, car l’économie qu’elles desservent permet aux petits commerçants de gagner modestement leur vie avec peu ou pas de capital de départ. Elles offrent un aperçu de la réalité économique de la plupart des Congolais, qui vivent au jour le jour dans une économie populaire de survie.

Comme la maigre marge bénéficiaire d’une transaction peut trop facilement être perdue si on la confie à quelqu’un d’autre, on se déplace avec ses marchandises. Les responsables qui pointent la navigation nocturne comme cause principale des accidents oublient souvent que, si l’on ne pouvait pas voyager de nuit, seule la moitié des trajets commerciaux pourrait être effectuée, ce qui laisserait peu de chances aux commerçants locaux de joindre les deux bouts.

Infrastructure artisanale

Le secret du système réside dans la manière dont il relève les défis infrastructurels du transport fluvial. Au premier rang de ces défis figure le chargement et le déchargement dans des conditions de niveau d’eau en constante évolution, sans ports fortifiés, sans grues ni autres équipements similaires. La fonctionnalité d’une baleinière repose sur l’intégration habile des forces techniques, musculaires et naturelles, grâce à une solidarité cinétique et à des techniques de corps acquises.

L’une de ces infrastructures artisanales est le « kotindika » : lorsque le bateau chargé s’enlise sur le lit de la rivière, des porteurs s’avancent dans l’eau et le poussent vers des eaux plus profondes. Comme les matelots d’un bateau font toujours office de porteurs, une baleinière équipée de deux pirogues servant de passerelles mobiles dispose en fait de son propre port, pouvant charger ou décharger où bon lui semble.

Ce système est plus inclusif que les infrastructures de transport « rigides » : des centaines de porteurs, de matelots et leurs familles en dépendent. Il est également moins coûteux et plus adaptable.

Les marchés fluviaux locaux apparaissent et disparaissent au gré des lieux d’escale changeants, au rythme du cycle de production annuel de la forêt tropicale et du pouvoir d’achat fluctuant des commerçants itinérants.

Cependant, soumis aux contraintes du rythme hebdomadaire dicté par leurs passagers, rares sont les membres d’équipage qui peuvent consacrer du temps ou de l’argent à la formation, à l’entretien ou se reposer. Les baleinières constituent ainsi une solution, mais à double tranchant.

Une gouvernance en marge de l’État

L’immensité du bassin du Congo et de ses voies navigables rend la gouvernance difficile. Opérant en marge de l’État, le succès des « baleinières » est clairement lié à leur capacité à échapper à un contrôle bureaucratique strict, car il est difficile de mettre en place des barrages routiers sur l’eau.

Dans le même temps, les services de l’État locaux tirent profit de cette économie par le biais de la fiscalité et des formalités administratives dans les ports des villes fluviales.

Quelques initiatives de développement ont tenté de remédier au problème des accidents en réglementant la conception et la construction des bateaux conformément aux normes étrangères. Leur impact a été limité car trop souvent ces initiatives ne tiennent pas compte des réalités opérationnelles locales. Il s’agit d’un phénomène connu sous le nom de « revanche des contextes ».

Cependant, le phénomène des baleinières a pris une telle ampleur, et le besoin de transport est devenu si pressant, qu’il n’est plus possible de laisser le système livré à lui-même. Toute initiative future devra s’ancrer dans les communautés locales qui le font fonctionner et s’appuyer sur leurs manières d’agir, de communiquer et de s’organiser telles qu’elles existent déjà.

The Conversation

Peter Lambertz a bénéficié d’un financement de la Fondation Gerda Henkel (subvention n° AZ 37_F_18) et du programme de recherche et d’innovation « Horizon 2020 » de l’Union européenne (subvention Marie-Curie n° 846498). Ses travaux de recherche sont également soutenus par l’initiative Mobeka d’anthropologie appliquée à Kisangani (www.mobeka.org)

– ref. Les baleinières de la RD Congo, un système de transport flottant qui raconte l’histoire du pays – https://theconversation.com/les-baleinieres-de-la-rd-congo-un-systeme-de-transport-flottant-qui-raconte-lhistoire-du-pays-290650

La stratégie de Meta face à la justice américaine : éviter une défaite légale et reprendre le contrôle

Source: The Conversation – in French – By Barthélémy Michalon, Professeur au Tec de Monterrey (Mexique) – Docteur en Sciences Politiques, mention Relations Internationales, Sciences Po


L’ESSENTIEL

  • Un accord à l’amiable a été trouvé dans le cadre du procès intenté à Meta par des dizaines de procureurs d’États des États-Unis pour avoir volontairement rendu ses plateformes addictives pour les jeunes.

  • Meta s’est engagée à verser 18 milliards de dollars aux plaignants et à appliquer un ensemble de mesures visant à encadrer l’utilisation de ses plateformes par les mineurs.

  • Ce document permet à Meta de définir ses propres limites, de se présenter comme soucieuse du bien-être de ses jeunes utilisateurs et de conserver une certaine latitude dans la mise en œuvre de ses engagements.


Mi-août, les représentants de Meta se sont une nouvelle fois retrouvés devant la justice états-unienne pour répondre d’accusations provenant de procureurs de plusieurs États concernant les effets de ses plateformes de réseaux sociaux
– Facebook et Instagram – sur la santé mentale de leurs plus jeunes utilisateurs.

Le procès a pris fin de façon prématurée, à la suite de la présentation par l’entreprise d’une proposition d’accord à l’amiable, proposition acceptée par les plaignants.

Des plateformes conçues pour être addictives

Ce processus légal reposait sur un nouvel angle d’attaque contre les pratiques de l’entreprise de Palo Alto, déjà utilisé en début d’année par des plaignants individuels. En l’occurrence, ce ne sont pas ses décisions en matière de modération des contenus présents sur ses espaces numériques qui sont attaquées – une démarche qui a peu de chances d’aboutir dans un pays qui a historiquement défendu une interprétation très large de la liberté d’expression. Il s’agit plutôt de remettre en question ses choix concernant le fonctionnement de ses plateformes, fondé sur une série de techniques visant à rendre leur usage addictif.

Parmi ces mécanismes sont fréquemment mentionnés l’algorithme de recommandation lui-même (qui sélectionne les contenus les plus susceptibles d’attirer l’attention de chaque utilisateur), le démarrage automatique des vidéos dès leur apparition à l’écran (autoplay), le décompte visible des réactions suscitées par chaque publication ou encore l’envoi régulier de notifications, qui sont autant de rappels à interagir une fois encore avec les contenus affichés sur ces espaces virtuels.

Ce procès, de même que les autres relevant de la même logique, a été fréquemment comparé à ceux qui ont été intentés dans les années 1990 contre les grandes compagnies de cigarettes. Comme ces dernières, Meta se retrouve accusée de proposer un produit délibérément conçu pour être addictif et d’avoir minimisé voire nié les risques liés à sa consommation alors même que, grâce à des recherches menées en interne, l’entreprise était consciente de ses effets nocifs sur la santé, en l’occurrence mentale, de ses utilisateurs.

Outre Meta, d’autres compagnies de réseaux sociaux comme TikTok, Snapchat et YouTube font également l’objet de nombreuses plaintes pour les mêmes raisons. Si la pression semble pour l’instant se concentrer sur la firme dirigée par Mark Zuckerberg, c’est du fait non seulement de sa taille mais aussi de l’existence d’éléments à charge particulièrement dommageables pour la défense, comme le témoignage d’anciens employés ou la masse de documents internes, connus sous le nom de « Facebook Papers », publiés en 2021 par la lanceuse d’alerte Frances Haugen.

Bande-annonce de The Social Reckoning, consacré aux révélations de Frances Haugen.

Un accord à l’amiable qui sonne la fin anticipée d’un procès très attendu

Lors de la première semaine du procès, Meta avait adopté une posture combative, mettant en avant la complexité du sujet de la santé mentale des jeunes générations et les mesures qu’elle avait déjà adoptées pour les protéger.

Malgré cette entrée en matière, l’entreprise a annoncé, le 26 août, être parvenue à un accord à l’amiable (settlement) avec les procureurs. Cet accord, qui est en fait le fruit de négociations entamées depuis de longs mois, a mis fin au procès en cours avec effet immédiat.

Outre un dédommagement à hauteur de 18 milliards de dollars (15,4 milliards d’euros) qui sera réparti entre les nombreux États impliqués dans la plainte, le document contient une série de concessions qui reviennent sur les aspects des plateformes les plus souvent considérés comme étant directement liés à leurs propriétés addictives.

« Meta paie des milliards et bride les ados pour clore un procès historique », France 24, 27 août 2026.

À première vue, il serait tentant d’y voir une victoire éclatante du camp de l’accusation, et une « capitulation » de la part de l’entreprise dont les services sont utilisés par 3,6 milliards de personnes chaque jour. Mais si cette nouvelle est en effet encourageante dans l’optique de limiter les atteintes à la santé mentale des plus jeunes utilisateurs des plateformes de Meta, il n’en est que plus nécessaire d’examiner la façon dont l’accord proposé par l’entreprise lui permet de défendre rationnellement ses intérêts bien compris.

Dans ce but, j’ai appliqué un modèle d’analyse sur la teneur et le contexte des engagements pris par Meta. Ce modèle, développé dans le cadre de mes recherches sur les rapports de pouvoir autour des contenus en ligne, établit que les acteurs impliqués dans un mécanisme de gouvernance cherchent à peser sur ce dernier par trois moyens : le façonnement (en anglais shaping) consiste à agir sur le contenu des règles applicables ; le cadrage (framing) porte sur la façon dont elles sont présentées et éventuellement perçues ; tandis que la manœuvre (maneuvering) concerne leur mise en application.

L’utilisation de cette grille de lecture pour étudier l’accord en question se révèle d’une grande utilité pour comprendre les intentions de Meta vis-à-vis de cet accord et mettre en évidence les nombreux avantages, à différents niveaux, que ce dénouement apporte à l’entreprise.

Un accord accepté par les procureurs, mais avant tout façonné par Meta

Parvenir à un accord à l’amiable était pour Meta la seule alternative à une issue décidée par la justice au terme des longues semaines qu’aurait duré le procès. Or, celui-ci s’était engagé sur des bases défavorables pour l’entreprise, dont les arguments étaient battus en brèche. Par exemple, les procureurs ont pu présenter des documents internes révélant que Meta avait délibérément privilégié ses objectifs de performance économique au détriment de la santé mentale de ses jeunes utilisateurs, et mis en place des mesures de protection qu’elle savait inefficaces. Pour la firme de Mark Zuckerberg, la perspective d’une condamnation prenait ainsi de la consistance, ce qui aurait signifié non seulement une lourde amende mais aussi l’imposition par la justice d’une série de changements sur ses plateformes.

En proposant un règlement à l’amiable, Meta a repris le contrôle sur les obligations auxquelles elle devra se soumettre. Certes, ce contrôle n’est pas total, puisque ce document a dû recevoir l’aval tant des procureurs que de la juge chargée du procès, mais ce mode de résolution du contentieux a permis à l’entreprise de tracer elle-même les lignes qui encadreront désormais son activité. En d’autres termes, elle est parvenue à mettre en place un mécanisme relevant de l’autorégulation, ou tout au plus de la co-régulation, afin d’échapper à une régulation en bonne et due forme intégralement imposée de l’extérieur. Cette stratégie a déjà été largement éprouvée dans un passé récent par les entreprises du secteur, à commencer par Meta elle-même.

Parmi les contraintes qu’elle s’est fixées figurent en premier lieu les sommes à verser aux États fédérés associés à la plainte : le montant de 18 milliards de dollars est certes élevé dans l’absolu, mais il faut rappeler qu’au début du procès les procureurs demandaient 200 milliards et que l’entreprise a réalisé un bénéfice net de 16 milliards lors du second trimestre 2026. En outre, les paiements seront étalés sur une période de 10 ans, et 30 % de cette somme ne sera versée que si les principaux concurrents de Meta se plient aux mêmes contraintes – une condition sur laquelle je reviendrai plus loin.

Suivant la même logique, Meta garde la main sur la teneur des mesures qu’elle s’engage à mettre en œuvre sur ses plateformes pour les mineurs se trouvant dans les États signataires de l’accord. Par exemple, elle a limité à deux heures par jour l’utilisation de Facebook et Instagram, une durée à répartir entre les deux plateformes. Elle a aussi introduit un mode « nocturne », qui bloquera leur consultation entre minuit et 6 heures, une pause quotidienne forcée bienvenue mais dont la durée ne va guère au-delà du strict minimum. Les « notifications » seront suspendues entre 22 heures et 7 heures ainsi que pendant le temps scolaire, mais celles qui avertissent que des messages directs ont été reçus sur l’une ou l’autre de ces deux plateformes ne sont pas concernées par cette mesure.

Par ailleurs, Meta n’a pas éliminé l’autoplay des vidéos ni le décompte visible des réactions obtenues par chaque publication, mais a plus modestement laissé à ses utilisateurs la possibilité d’activer ou non ces options.

Cet échantillon d’exemples permet de dégager une logique commune : les engagements de Meta vont dans la bonne direction, mais ils semblent avoir été conçus de sorte que la compagnie reste capable d’en minimiser les effets. La portée géographique de l’accord est elle aussi circonscrite : si celui-ci crée des effets dans la quasi-totalité des États-Unis (à l’exception de la Floride et du Nouveau-Mexique, qui ont refusé de le signer, et du Texas qui a négocié un texte séparé), il établit textuellement qu’il ne crée de précédent « dans aucune juridiction internationale ».

Un accord au service du narratif que Meta souhaite diffuser

La formule de l’accord à l’amiable n’a pas seulement permis à l’entreprise d’en contrôler le contenu, mais aussi de l’utiliser à ses propres fins de communication.

D’abord, Meta a tenu à souligner que le document ne constitue pas une reconnaissance de responsabilité et continue à rejeter les accusations concernant l’impact négatif de ses plateformes sur le bien-être de ses jeunes utilisateurs.

Ensuite, comme exposé plus haut, elle a conditionné le versement de près du tiers de la somme à la mise en œuvre par YouTube et TikTok des « mêmes » mesures, ce qui lui permet de souligner que ses principaux concurrents recourent eux aussi à des pratiques accusées de rendre addictifs leurs services en ligne.

Immédiatement après l’annonce de l’accord, Meta a non seulement publié une lettre ouverte appelant ses deux concurrents à lui emboîter le pas, mais a aussi lancé une vaste campagne de communication, sur ses propres plateformes et sous forme d’encarts publicitaires dans les plus grands journaux états-uniens, pour relayer le même message.

Celui-ci éclaire sans ambiguïté l’image que Meta cherche à construire d’elle-même : selon sa lettre ouverte, elle vient d’« ouvrir la voie vers des engagements à l’échelle de l’industrie » des réseaux sociaux et d’établir « de nouveaux standards ». Il s’agit donc à présent pour YouTube et TikTok de la « rejoindre dans la protection des adolescents ».

En d’autres termes, Meta n’hésite pas à présenter un accord auquel elle a dû se résoudre pour éviter une défaite judiciaire, qui s’annonçait coûteuse en termes tant économiques que d’image, comme une initiative vertueuse et pionnière, guidée par le souci de veiller au bien-être des plus jeunes de ses utilisateurs.

Cette stratégie de communication est à relier aux inquiétudes croissantes quant aux effets des réseaux sociaux en général sur la santé mentale des adolescents, qui ont conduit plusieurs pays de la planète à interdire leur usage à ceux qui n’ont pas encore atteint l’âge limite fixé par la loi, et d’autres à réglementer strictement les caractéristiques des plateformes mises à disposition des adolescents. C’est sur cette dernière voie que semblent s’engager l’Union européenne et la France, cette dernière après la censure par le Conseil constitutionnel d’un texte plus ambitieux.

Dans ce contexte défavorable aux réseaux sociaux en général, Meta semble donc tirer profit de cet accord pour se présenter comme une entreprise en phase avec ces préoccupations généralisées.

L’application de l’accord, une étape cruciale… qui sera étroitement contrôlée par Meta

L’entreprise a ainsi déjà su peser lourdement sur le contenu de l’accord (façonnement), et l’utiliser à des fins d’image (cadrage). La mise en œuvre de ses propres engagements est hautement susceptible de représenter une troisième opportunité pour défendre ses intérêts, d’une façon (manœuvre) qui sera sans doute moins facile à déceler que dans les deux premières dimensions examinées.

S’il est trop tôt à ce stade pour établir l’existence de telles pratiques, il demeure possible d’identifier les zones grises que Meta pourrait exploiter. À commencer par l’identification de la population ciblée par cette mesure, en l’occurrence les moins de 18 ans : en Australie, où l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 16 ans est interdit depuis décembre 2025, les autorités ont constaté que, dans les faits, les entreprises ont laissé à leurs utilisateurs de nombreux moyens d’enregistrer un âge erroné, et donc de continuer à se connecter à leurs plateformes en dépit du nouveau cadre réglementaire.




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Un autre cas de figure où les conditions de mise en œuvre pourraient être décisives est la possibilité offerte aux jeunes utilisateurs de choisir entre une présentation des contenus proposés sur leur compte soit en fonction d’une sélection algorithmique comme c’est à présent la norme, soit en ordre chronologique. Or, la façon dont Meta présentera ces deux options sera susceptible d’influer sur la décision du plus grand nombre. Cette année, le régulateur irlandais – pays dans lequel Meta a établi son siège européen – a justement ouvert une enquête sur l’utilisation par la plateforme de « dark patterns », conçus pour manipuler les choix des internautes.

Un autre exemple pourrait résider dans l’inactivation, sur Facebook et Instagram, des filtres photographiques imitant un « maquillage extrême », accusés de porter atteinte à l’estime de soi de nombreux jeunes utilisateurs et utilisatrices. Sur quelles bases Meta considèrera-t-elle un maquillage comme « extrême » ? En fonction de la réponse à cette question, l’impact de cette mesure pourrait être réel, ou bien purement cosmétique.

De façon générale, les grandes entreprises de réseaux sociaux ont jusqu’à présent fait la preuve de leur capacité à exploiter leur maîtrise technologique pour réduire l’impact ou la portée des obligations ou des attentes qui reposent sur elles lors de la mise en application de nouvelles règles. Si cette tendance se confirme, les effets concrets de cet accord salué comme historique s’en trouveraient réduits d’autant.

En conclusion, si l’accord annoncé par Meta paraît constituer les prémices d’une gouvernance de la protection de la santé mentale des mineurs états-uniens sur les plateformes de réseaux sociaux, une analyse plus approfondie permet de constater que Meta mène une stratégie visant à peser de tout son poids sur les règles et standards appelés à structurer cette gouvernance.

The Conversation

Barthélémy Michalon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. La stratégie de Meta face à la justice américaine : éviter une défaite légale et reprendre le contrôle – https://theconversation.com/la-strategie-de-meta-face-a-la-justice-americaine-eviter-une-defaite-legale-et-reprendre-le-controle-290868

Pour les écoles, la mère reste le parent à contacter en priorité : une charge mentale qui renforce les inégalités ?

Source: The Conversation – in French – By Laura K. Gee, Associate Professor of Economics, Tufts University


L’ESSENTIEL

  • Les tâches liées à la scolarité des enfants pèsent toujours plus sur les mères que sur les pères.

  • Dans leur manière d’échanger avec les familles, les établissements scolaires contribuent-ils à ce déséquilibre ?

  • Contacter les mères en priorité peut entraîner des inégalités même dans des couples qui se répartissent les tâches.


La rentrée scolaire s’accompagne d’une liste bien connue de responsabilités pour les parents : acheter les fournitures scolaires, remplir les formulaires, organiser les trajets et répondre à un flux constant d’e-mails envoyés par les enseignants et les responsables de l’établissement.

Bien que de nombreuses familles s’efforcent de partager ces responsabilités, les études montrent systématiquement que les mères ont tendance à assumer une plus grande part des tâches liées à la scolarité de leurs enfants. Cela inclut non seulement la participation aux événements scolaires ou la préparation des déjeuners, mais aussi les tâches moins visibles telles que la prise de rendez-vous chez le médecin, l’inscription aux activités extrascolaires et la réponse aux e-mails ou aux appels de l’école.

Nous sommes des économistes qui étudions les questions de genre et la famille. Nous souhaitions comprendre si les établissements scolaires eux-mêmes pouvaient contribuer involontairement à ce déséquilibre en ayant tendance à contacter davantage les mères que les pères. Nos récentes recherches suggèrent que c’est le cas.

Parentalité : répartition des responsabilités et conséquences professionnelles

Les économistes comme d’autres spécialistes en sciences sociales ont établi de longue date que les mères consacrent plus de temps que les pères à la garde des enfants, même lorsque les deux parents travaillent à temps plein. Et bien que les hommes aient assumé davantage de responsabilités en matière de soins au cours des dernières décennies, les femmes consacrent toujours plus de temps à s’occuper de leurs enfants et de leur foyer.

Cet écart est important, car la manière dont la garde des enfants est répartie a des répercussions bien au-delà des horaires de travail des parents. Elle peut contribuer à un stress chronique et à l’épuisement professionnel et influencer la façon dont les couples perçoivent l’équité au sein de leur relation.

Elle peut également influencer la carrière des parents en ayant un impact sur leurs horaires de travail, leurs perspectives d’évolution professionnelle et leur niveau de rémunération.

Une enquête de terrain aux États-Unis

Au cours de l’été 2022, nous avons mené une enquête de terrain auprès de plus de 80 000 chefs d’établissement du primaire et du secondaire à travers les États-Unis. Les écoles ont reçu un e-mail provenant d’un foyer fictif composé d’un père et d’une mère, tous deux désireux d’inscrire leur enfant. L’e-mail mentionnait les coordonnées des deux parents, avec un numéro de téléphone chacun, et demandait au chef d’établissement d’appeler l’un d’entre eux.

Comme nous avons varié de manière aléatoire les noms et la formulation des e-mails, nous avons pu déterminer si le sexe d’un parent influençait le choix de la personne à qui l’appel était adressé.

Et c’était bien le cas.

Lorsqu’aucun des deux parents ne semblait plus disponible que l’autre, les mères avaient environ 1,4 fois plus de chances que les pères de recevoir le premier appel téléphonique. Parmi les directeurs d’école qui ont rappelé quelqu’un, environ 60 % ont contacté la mère en premier et 40 % ont contacté le père.

Nous avons également cherché à savoir si le fait de fournir davantage d’informations modifiait ces tendances. Lorsque l’e-mail indiquait explicitement que le père était plus disponible pour discuter, les directeurs étaient nettement plus enclins à l’appeler. Mais même lorsque les pères étaient présentés comme le parent le plus disponible, de nombreuses écoles continuaient d’appeler les mères en premier lieu.

Un autre indice subtil a également joué un rôle. Lorsque le père envoyait l’e-mail en mettant la mère en copie, les établissements scolaires étaient plus enclins à le contacter. Pourtant, même dans ce cas, les mères continuaient de recevoir une part importante des appels.

Ces résultats suggèrent que de nombreux établissements scolaires considèrent encore les mères comme le parent par défaut à contacter au sujet de leurs enfants, même lorsqu’ils disposent d’informations indiquant que les pères sont tout aussi disponibles – voire davantage – que les mères.

Il est important de noter que cela ne signifie pas nécessairement que les membres du personnel scolaire contactent intentionnellement les mères. Les responsables scolaires disposent souvent d’informations limitées et prennent des décisions rapides en se basant sur leur expérience. S’ils ont constaté par le passé que les mères se montraient plus réactives, les appeler en premier peut leur sembler le choix le plus efficace.

Mais lorsque des décisions similaires se répètent des milliers de fois dans les écoles et d’autres organisations, elles peuvent renforcer la répartition inégale des responsabilités parentales qui existe déjà au sein de nombreuses familles.

Une tendance plus générale

L’école n’est qu’une source parmi d’autres des sollicitations concernant les enfants.

Des études antérieures ont montré que les mères sont plus susceptibles que les pères de prendre des rendez-vous chez le médecin, de coordonner les activités extrascolaires et de gérer bon nombre des tâches en coulisses qui permettent à la vie familiale de se dérouler sans heurts. Ces responsabilités sont souvent décrites comme la « charge mentale » liée à la parentalité, car elles impliquent de planifier, de suivre et de tout coordonner.

Nos recherches suggèrent que les écoles et d’autres organisations pourraient, sans le vouloir, accentuer cette charge mentale en adressant davantage de demandes aux mères.

Dans les enquêtes que nous avons menées parallèlement à notre expérience, les éducateurs et autres adultes qui interagissent régulièrement avec les familles
– notamment les professionnels de la petite enfance, les entraîneurs et les professionnels de santé – ont également indiqué contacter plus souvent les mères que les pères.

Un simple appel téléphonique peut sembler anodin. Mais au fil d’une année scolaire – entre les appels des cabinets médicaux, des clubs de sports, des colonies de vacances et autres activités –, ces interruptions peuvent s’accumuler. Elles constituent une contrainte supplémentaire sur le temps des parents, et cette charge pèse de manière disproportionnée sur les mères.

Cette perspective permet également d’expliquer pourquoi les inégalités entre les sexes en matière de prise en charge des enfants peuvent persister, même au sein de couples qui s’efforcent de partager les responsabilités de manière plus équitable. La répartition inégale des tâches parentales est déterminée non seulement par les décisions prises au sein du foyer, mais aussi par les attentes et les habitudes extérieures au foyer.

De nombreux établissements scolaires permettent aux familles d’indiquer qui doit être contacté en premier ou de désigner différentes personnes à contacter selon les situations. Ces procédures étant mises en place dès la rentrée scolaire, le fait d’exprimer clairement ces préférences peut contribuer à ce que la communication de l’établissement reflète mieux la manière dont chaque famille choisit de se répartir les responsabilités.

The Conversation

Laura K. Gee a reçu des financements de la Russell Sage Foundation.

Kristy Buzard a reçu des financements de la Russell Sage Foundation et du Fonds Appleby Mosher de la Syracuse University Maxwell School.

Olga Stoddard a reçu des financements de la Russell Sage Foundation.

– ref. Pour les écoles, la mère reste le parent à contacter en priorité : une charge mentale qui renforce les inégalités ? – https://theconversation.com/pour-les-ecoles-la-mere-reste-le-parent-a-contacter-en-priorite-une-charge-mentale-qui-renforce-les-inegalites-289081

Le dessin peut-il révéler qu’un enfant est victime d’abus sexuels ? Ce que disent vraiment les recherches

Source: The Conversation – in French – By René Baldy, Professeur d’Université honoraire, Université Paul Valéry – Montpellier III


L’ESSENTIEL

  • Les dessins produits par des enfants victimes d’abus sexuels contiendraient des indices graphiques spécifiques permettant de détecter ces violences.

  • Les études solides sur le plan méthodologique ne valident pas cette hypothèse.

  • Dessiner a néanmoins un intérêt : il aide les enfants à raconter des événements qu’ils ont vécus.


Un enfant qui dessine une personne avec le visage ombré, un autre qui représente des organes génitaux, un troisième qui ne dessine pas les mains de ses personnages… Tous ces partis pris graphiques pourraient être des indices d’un traumatisme sexuel impossible à verbaliser, mais que les enfants parviendraient à exprimer par le dessin.

Cette idée demeure largement partagée dans la pratique clinique, et beaucoup de psychologues accordent du crédit à ce type d’observations.

Mais une croyance, aussi répandue soit-elle, ne constitue pas une preuve. Or, les données produites par les études scientifiques les plus fiables méthodologiquement racontent une tout autre histoire. Explications.

Une idée fausse qui séduit encore beaucoup de psychologues

Pour comprendre comment l’idée que les dessins des enfants pourraient renseigner sur leurs traumatismes a émergé, il faut s’intéresser brièvement à l’histoire de la psychologie.

L’idée d’utiliser le dessin dans la pratique psychologique n’est pas récente. Par exemple, dans les années 1920, la psychologue américaine Florence Goodenough, a proposé une cotation en 52 points du dessin du bonhomme pour élaborer un test d’évaluation du développement de l’intelligence des enfants.

Après la Seconde Guerre mondiale, une autre psychologue américaine, Karen Machover, a considéré « le dessin de la personne » comme la projection de l’inconscient du dessinateur. Les caractéristiques graphiques (présence ou absence, dimension, position…) des éléments du dessin (yeux, nez, bouche, mains, etc.) deviennent des symboles dont l’interprétation selon une grille psychanalytique révèle les traumatismes de leur auteur.

À la suite de Machover, les psychologues ont attribué au dessin de la personne une valeur diagnostique importante. Selon cette conception, certains détails de la personne dessinée par un enfant victime d’abus sexuels révéleraient les traces de son traumatisme.

Toutefois, à l’épreuve des faits, il s’avère que les constats produits par cette approche pourraient s’expliquer d’une façon beaucoup plus banale. Lorsqu’un dessin paraît inhabituel et que l’on découvre qu’il a été réalisé par un enfant abusé sexuellement, il est tentant d’établir un lien entre les propriétés du dessin et l’état psychologique de son auteur. Se crée alors une attente à l’origine d’un biais de confirmation bien humain : on privilégiera ensuite les observations qui confirment cette attente, réduisant ainsi la fiabilité du jugement.

Cette idée est encore largement partagée dans la pratique clinique. Une enquête montrait que près de neuf psychologues sur dix pensent que les dessins d’une personne peuvent contenir des indices révélateurs d’un abus sexuel.

Certains suggèrent même que les dessins d’un enfant interprétés par un professionnel qualifié pourraient être admissibles devant le tribunal.

Un problème de méthodologie

Si l’on se contente d’analyser uniquement les dessins des enfants abusés sexuellement, on trouvera forcément des indices qui pourront être interprétés comme étant susceptibles de témoigner de cet abus. Mais pour que ces indices aient une réelle valeur, encore faut-il être certain qu’ils sont effectivement spécifiques aux dessins d’enfants abusés.

Autrement dit, pour démontrer qu’un indice graphique révèle un abus, il ne suffit pas de le retrouver dans les dessins d’enfants victimes : encore faut-il montrer qu’il est absent des dessins des autres enfants.

Or, il s’agit là de la principale faiblesse de certaines publications : si elles rapportent bien la présence de signes graphiques dans les dessins d’enfants abusés, elles ne respectent pas cette exigence de comparaison avec les dessins d’enfants non-victimes de violences.

Elles accréditent alors l’idée déjà répandue, sans toutefois se donner les moyens de la mettre à l’épreuve.

Que répondent les études utilisant une méthode rigoureuse ?

Les dessins des enfants abusés ne diffèrent pas significativement des autres

Il apparaît que plus les études sont solides, moins elles trouvent de différences entre les dessins des enfants abusés et ceux des autres enfants.

On peut citer par exemple l’étude menée par Andrea Lisi et ses collègues en 2013. Après avoir recensé près de 70 indicateurs proposés dans la littérature scientifique, ils les ont recherchés dans trois groupes d’enfants : des victimes d’abus confirmés, des enfants initialement soupçonnés d’avoir été victimes, mais finalement non reconnus comme tels, et un groupe d’enfants « contrôle ».

Le résultat est surprenant. Aucun signe graphique ne permet de distinguer de manière fiable les enfants victimes des autres. Autrement dit, l’étude ne met pas en évidence des indices graphiques spécifiques au dessin de l’enfant abusé sexuellement.

Une revue systématique de la littérature menée à la même époque autorise une généralisation de cette conclusion. Bien que désormais un peu ancienne, cette publication reste une référence, car elle ne synthétise que des études répondant à des critères méthodologiques exigeants (publiées dans une revue à comité de lecture, utilisant un groupe contrôle et des critères d’évaluation bien définis).

Ses auteurs concluent que le dessin ne permet pas de distinguer de manière fiable les enfants abusés des autres enfants. Les supposés indicateurs de l’abus apparaissent dans des dessins d’enfants n’ayant jamais subi d’abus, tandis qu’ils n’apparaissent pas dans des dessins d’enfants abusés.

À notre connaissance, en 2026, aucune étude n’a apporté un niveau de preuve supérieur permettant de renverser cette conclusion.

Or, en psychologie comme en médecine, un outil de dépistage n’est utile que s’il produit peu de faux positifs et peu de faux négatifs. Manifestement, les indicateurs graphiques proposés dans la littérature échouent sur ces deux critères.

Le cas particulier des organes génitaux

S’il existe un indicateur auquel les psychologues sont tentés d’accorder une valeur particulière, c’est bien la représentation des organes génitaux. Là encore, les recherches invitent à la prudence.

Une étude souvent citée montre que les organes génitaux apparaissent effectivement un peu plus souvent dans les dessins d’enfants victimes d’abus sexuels que dans ceux des autres enfants. Mais leur présence est extrêmement faible dans les deux cas, puisqu’elle ne concerne que moins de 5 % des dessins.

Le risque de faux positifs (enfant qui dessine des organes génitaux par simple curiosité, parce qu’il vient de découvrir son corps ou parce que son environnement familial aborde naturellement ces questions) et de faux négatifs (enfant qui ne dessine pas les organes génitaux alors qu’il a été abusé) est donc très important.

L’absence de ce détail ne doit pas conduire à exclure l’abus, et sa présence ne doit pas en constituer une preuve (mais elle peut cependant justifier qu’un professionnel s’intéresse davantage au contexte de vie de l’enfant).

Écouter est plus fiable qu’interpréter

Si le dessin ne permet pas de révéler un abus, faut-il pour autant l’abandonner ? La réponse est non.

Depuis plusieurs décennies, les recherches ont changé de perspective. Les chercheurs ne proposent plus d’interpréter le dessin lui-même, mais s’intéressent à ce qu’il produit pendant l’entretien avec l’enfant.

Dans plusieurs expériences, des enfants sont invités à raconter un événement vécu : visite d’un musée ou visionnage d’une vidéo, par exemple. Puis certains racontent simplement ce qu’ils ont retenu, tandis que d’autres dessinent pendant qu’ils racontent. Le résultat est remarquablement constant. Les enfants qui dessinent livrent des récits plus riches et plus détaillés, sans que leur précision diminue. Et cet effet facilitateur du dessin se maintient pendant plusieurs mois.

Le dessin agit comme un support de mémoire et de communication. Il diminue l’anxiété, aide l’enfant à retrouver ses souvenirs, à maintenir son attention sur l’événement évoqué et à trouver les mots pour raconter l’expérience vécue.

Cette nouvelle approche a également été testée dans le contexte des enquêtes sur les abus sexuels. Ces travaux confirment que le dessin peut faciliter la production d’informations parfois difficiles à exprimer lorsqu’il est utilisé selon un protocole rigoureux, tel que le protocole NICHD (mis au point par le National Institute of Child Health and Human Development, aux États-Unis, ndlr), utilisé en psychologie légale, par exemple. Le dessin n’est alors plus considéré comme un test que le psychologue interprète, mais comme un outil qui aide l’enfant à parler.

En définitive, les connaissances scientifiques actuelles sont sans appel : le dessin ne contient aucun indice graphique permettant d’affirmer avec une fiabilité suffisante qu’un enfant a été victime d’un abus sexuel. En revanche, le dessin possède une valeur reconnue comme médiateur de la parole.

Pendant longtemps, on a demandé au dessin de révéler ce que l’enfant ne disait pas. En réalité, son intérêt est ailleurs. Dessiner aide les enfants à verbaliser leur expérience. L’enjeu n’est donc plus d’interpréter le dessin, mais d’écouter ce que l’enfant raconte lorsqu’il réalise son dessin…


Pour aller plus loin

René Baldy, Le Dessin du bonhomme, éditions Tom Pousse, 2026.

The Conversation

René Baldy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Le dessin peut-il révéler qu’un enfant est victime d’abus sexuels ? Ce que disent vraiment les recherches – https://theconversation.com/le-dessin-peut-il-reveler-quun-enfant-est-victime-dabus-sexuels-ce-que-disent-vraiment-les-recherches-290640

Ce que vise le lobby patronal dans la campagne présidentielle

Source: The Conversation – in French – By Michel Offerlé, Sociologie du politique, École normale supérieure (ENS) – PSL


L’ESSENTIEL

  • La Rencontre des entrepreneurs de France (REF), organisée par le Medef fin août, a réuni sept candidats à la présidentielle. Qui est le favori des patrons ?

  • Le Medef veut peser dans le débat public, mais prétend ne pas faire de politique, à travers une approche strictement économique.

  • Le président du Medef a indiqué qu’il était prêt à travailler avec le Rassemblement national en cas de victoire, au nom des principes « républicains ».


Le rendez-vous organisé par le Medef à Roland-Garros les 26 et 27 août derniers, la Rencontre des entrepreneurs de France (REF), a fait l’objet d’une forte couverture médiatique, surtout grâce à la présence de sept prétendants à la présidence de la République en 2027. On ne peut pourtant pas assurer que l’agenda politique de la présidentielle ait beaucoup progressé durant cette confrontation.

Les candidats potentiels se sont adaptés à leur public et à l’orage, certains tentant de surenchérir sur les propositions patronales, cadrées par le discours d’ouverture et les multiples messages précédant le meeting de Patrick Martin, président du Medef.

Des journalistes ont mesuré les silences, les décibels (« Attal gagnant, 90 dB ») et les huées (« Mélenchon vainqueur »), comme indicateurs de satisfaction des quelques 4 000 patrons présents.

Mais, au fond, cet événement peut nous amener à nous interroger sur l’agenda patronal. Quelle place va occuper le Medef parmi les groupes qui vont tenter de peser sur l’élection présidentielle ? Que nous dit-il du rapport des patrons à la politique ?

Le Medef, patron des organisations patronales

D’abord, cette mobilisation entendait démontrer qui est « le patron » du monde patronal, après un automne marqué par une série de déboires pour le Medef : le fiasco de « l’énorme meeting » voulu par Patrick Martin et finalement avorté, en octobre 2025 ; les polémiques au sujet de la réception du Rassemblement national (RN) par le Medef ; la création des Entrepreneurs (ex-Confédération des petites et moyennes entreprises, CPME) ; ou la prise de distance du président de l’Union des entreprises de proximité (U2P) Michel Picon vis-à-vis du Medef.

Entre le 15 avril et le 15 juillet 2026, une vaste enquête d’opinion a été réalisée par Opinionway auprès de 65 872 dirigeants d’entreprises, à la demande du Medef. Elle n’a quasiment pas été commentée dans les médias, sauf par la Tribune qui a souligné que les résultats seraient une agrégation « de réponses volontaires de dirigeants mobilisés par le réseau patronal » (pour autant, l’échantillonnage paraît convenable par rapport à la structure générale des entreprises en France).

Cette « mobilisation » se révèle sans surprise. Les réponses des dirigeants font émerger cinq attentes majeures :

  • réduire la fiscalité et les charges des entreprises (83 %),

  • réindustrialiser la France (81 %),

  • simplifier les normes et les procédures administratives (75 %),

  • réduire la dette et les dépenses publiques (75 %),

  • stabiliser les règles fiscales et sociales (74 %).

La liste de courses est connue et elle en dit beaucoup sur les préoccupations des dirigeants du Medef qui ont commandé le questionnaire.

Certains micros-trottoirs de journalistes pendant le meeting complètent le tableau. On y retrouve certains discours classiques qui illustrent bien les rapports de patrons au monde politique : « Nous contribuons de plus en plus et nous voyons de moins en moins la couleur de cet argent », « Nous sommes les vaches à lait de l’État », « On n’a pas les politiques qu’on mérite », « On est dans la folie normative », « On en a marre des usines à gaz réglementaires », « Depuis des années, notre personnel politique s’enfonce dans la démagogie, dans les propositions éphémères », « Qu’on nous laisse faire ».

« Les patrons ne font pas de politique »

L’agenda du Medef présente la caractéristique d’être souvent dans la plainte : comme le disaient les réformateurs du Conseil national du patronat français (CNPF) dans les années 1970, « Arrêtons d’être geignards ». Les questions abordées sont uniquement économiques, la direction du Medef prétendant qu’elle ne fait pas de politique, et qu’il est possible de sanctuariser une économie dépolitisée hors des autres questions de société.

La loi Pacte et les statuts mêmes du Medef font pourtant des entreprises un lieu éminemment politique – l’article 2 des statuts du Medef (« Raison d’être ») lui ouvre une compétence très large, notamment :

« Un engagement dans les sujets qui touchent la société et les entreprises face aux mutations géopolitiques, économiques, environnementales, numériques, sociales et sociétales. »

Dans le questionnaire, il n’y a aucun item sur les politiques migratoires, sur la priorité nationale ou européenne, pour ne rien dire du partage renégocié de la valeur, de la démocratie française, de son état et de l’État de droit, qui conditionnent pourtant le bien vivre des entreprises.

Une question vague sur les politiques européennes recueille 31 % de « ne sait pas ». Un item « réduction de l’assistanat », côtoie quelques autres items, perdus dans un flux de moins-disant fiscal, social et environnemental. L’agenda du Medef est donc centré sur l’économie et peu tourné vers la définition générale de ce que peut être le vivre-ensemble au long terme.

Le Medef est-il un lobby sans aucune vision sociétale ? Un groupe de veto qui cherche à préserver les acquis et refuse tout compromis ?

Généralement, nombre de chefs de grandes entreprises se prévalent de deux certitudes : c’est « l’entreprise » qui est le lieu de la création de richesse et « l’entreprise » est par nature le lieu de l’innovation. De fait, il se passe beaucoup de choses au sein des entreprises de toutes tailles et, pourtant, cette créativité des dirigeants et aussi des salariés n’est pas forcément pensée et répercutée au sein des organisations patronales.

Lancé en 2024, le Front économique qui devait servir de boîte à idées interne du Medef, trouve peu d’écho. Rares sont les journalistes qui s’y intéressent. L’Institut Montaigne, think tank entrepreneurial et libéral, devrait présenter, début octobre, un ensemble de contributions pour la campagne électorale.

Le RN normalisé ?

La quiet politics (ou politique silencieuse) reste finalement le répertoire d’action favori des grands patrons et des grandes organisations patronales. Accéder aux décideurs de façon discrète est plus courant et payant, comme le montre le fonctionnement de l’association française des entreprises privées (Afep).

Reste que l’échéance de 2027 est différente des précédentes, si l’on excepte 1981 où les clivages étaient très marqués.

Lors de chaque présidentielle, les grands patrons et les organisations patronales, sans explicitement adouber un candidat de premier tour, avaient un champion : Sarkozy en 2007, un peu moins en 2012, Fillon en 2017 puis Macron jusqu’en 2024.

En 2027, il n’y a pas de candidat soutenu par les grandes entreprises, et la situation politique apparaît comme peu lisible et risquée. D’où un appel insistant, chez certains grands patrons à un devoir d’intervention dans le débat politique, jusqu’à des propositions, peu crédibles, d’envoyer un chef d’entreprise à l’Élysée.

Concernant le Medef, son président joue au chat et à la souris avec la qualification et la disqualification du RN, version Le Pen ou version Bardella. En attendant, la normalisation du RN comme interlocuteur a été avalisée, à l’inverse du choix du patronat allemand qui refuse tout contact avec le parti d’extrême droite AfD, au nom des valeurs – un mot peu présent dans le lexique du Medef.

Selon Patrick Martin, l’attentisme de l’organisation patronale est justifié par une phrase : « On ne connaît pas les programmes. » Il ajoute :

« Nous sommes républicains et nous travaillerons avec ceux que les Français auront portés aux responsabilités, que cela nous plaise ou non. On n’a pas d’autre choix que d’être pragmatiques. »

Droitisation du patronat ?

Cet accommodement anticipé cache aussi d’autres fractures au sein du monde patronal, dans lequel une petite minorité, du côté d’Impact France, s’inquiète de la montée de l’extrême droite, du point de vue de l’éthique et de la démocratie.

Une partie du petit patronat a déjà fait sécession électoralement et soutient sans complexe, à plus ou moins bas bruit, les candidats d’extrême droite.

Il est difficile de mesurer la proportion des hauts dirigeants qui, par crainte de la montée de l’extrême gauche, a pu se radicaliser au point d’attendre que 2027 permette un grand ménage fiscal, social, normatif, voire culturel. Le débat sur cette radicalisation risque de revenir de manière récurrente d’ici les élections de 2027.

Ce n’est pas alors du côté RN qu’il faut chercher, mais plutôt du côté Reconquête et Sarah Knafo qui ont réalisé de 2022 à 2026 de beaux résultats dans les quartiers les plus bourgeois de l’Hexagone. Sarah Knafo est soutenue par la galaxie Bolloré et son Institut de l’Espérance.

La Rencontre des entrepreneurs de France 2026, au-delà de son succès médiatique et de son peu de nouveauté programmatique, est finalement un bon terrain d’analyse de la place que la question patronale va prendre en 2027. Oui « la question patronale », car les patronats et les patrons vont jouer un rôle – encore incertain – dans l’élection. Et parce qu’ils y seront certainement mis en question.

The Conversation

Michel Offerlé ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Ce que vise le lobby patronal dans la campagne présidentielle – https://theconversation.com/ce-que-vise-le-lobby-patronal-dans-la-campagne-presidentielle-291185