Pourquoi des candidats disparaissent-ils en plein recrutement ? Ce que révèle vraiment le « ghosting »

Source: The Conversation – France (in French) – By Delphine Minchella, Enseignant-chercheur en Management stratégique – Laboratoire Métis EM Normandie, EM Normandie

L’ESSENTIELCliquez pour lire les trois points à retenir
Le ghosting (soit le fait pour un candidat de disparaître pendant un processus de recrutement) traduit une dégradation des relations entre le recruteur et les recrutés.
La recherche montre qu’il existe trois types de motivation à ce comportement.
Les entreprises peuvent agir en améliorant « l’expérience-candidat »
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Dans la plupart des relations professionnelles, disparaître sans explication – ghoster – représente un risque. Les mondes professionnels sont petits, les recruteurs changent d’entreprise et une (mauvaise) réputation peut précéder un candidat durant plusieurs années. Pourquoi, alors, prendre ce risque plutôt que d’envoyer un simple message indiquant que l’on ne souhaite plus poursuivre le processus de recrutement ?

La réponse tient moins à un manque de politesse qu’à la nature de la relation construite au cours du recrutement, voire de la vie professionnelle.

En effet, nos données montrent que le ghosting n’est généralement pas une simple façon d’éviter une conversation inconfortable. Il traduit surtout une volonté de rompre définitivement le lien avec une entreprise (ou son représentant) jugée irrespectueuse, décevante ou toxique. Autrement dit, derrière le silence se cache souvent une forme de rejet.




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Quand la courtoisie disparaît

Le paradoxe est frappant : nombre de candidats que nous avons interrogés disent eux-mêmes avoir souffert d’avoir été ghostés par des recruteurs auparavant. Des semaines sans réponse après un entretien, des processus qui s’interrompent sans explication, des promesses de rappel jamais tenues : ces expériences laissent des traces. Elles alimentent progressivement l’idée que les règles de courtoisie ne s’appliquent plus dans le recrutement.

Le ghosting du candidat apparaît alors comme une forme de réciprocité. Il ne s’agit pas nécessairement de se venger, mais de considérer que l’entreprise a elle-même rompu les règles de la relation. Lorsqu’un recruteur disparaît sans explication, pourquoi le candidat devrait-il continuer à faire preuve d’exemplarité ?

Trois profils

Nos résultats permettent d’identifier trois profils de candidats ghosteurs. Le premier est le « ghosteur régulier » : après avoir accumulé les mauvaises expériences de recrutement, il finit par disparaître presque systématiquement des processus qu’il ne souhaite plus poursuivre. Le ghosting devient alors un mécanisme de protection.

Le deuxième est le « ghosteur occasionnel » : il ne disparaît qu’en réaction à un comportement précis de l’entreprise : manque de respect, pression excessive, promesses non tenues, absence de transparence ou communication défaillante. Ici, ghoster est une réponse à une relation jugée injuste.

Enfin, le « ghosteur accidentel » qui, lui, n’avait pas l’intention de disparaître. Souvent engagé dans de nombreuses candidatures simultanées, il se retrouve dépassé par les sollicitations. Par peur d’annoncer son désistement ou de décevoir un recruteur, il repousse le moment de répondre… jusqu’à ne plus répondre du tout. Ces trois profils rappellent que tous les ghosting ne relèvent pas des mêmes mécanismes psychologiques.

L’impact d’une relation de qualité

Un résultat ressort particulièrement de notre recherche : les candidats disent éprouver beaucoup de difficultés à ghoster un recruteur qu’ils perçoivent comme humain, transparent et honnête. Autrement dit, la qualité de la relation protège contre le ghosting.

BFM Business 2023.

Les entreprises disposent donc de plusieurs leviers d’action. Le premier est le respect des délais de réponse. Même lorsqu’une candidature n’est pas retenue, un retour rapide vaut mieux qu’un long silence. Le deuxième est la transparence. Communiquer dès le début du processus sur la rémunération, les étapes de sélection ou les attentes du poste évite de nourrir des attentes qui seront ensuite déçues. Le troisième consiste à limiter les coûts imposés aux candidats : multiplication des entretiens, batteries de tests peu pertinentes, déplacements inutiles ou procédures interminables peuvent rapidement transformer une expérience positive en expérience frustrante.

Dans bien des cas, le ghosting révèle moins une évolution des comportements individuels qu’une dégradation de la qualité des relations de recrutement. Le silence du candidat devient alors un indicateur de l’expérience qu’il vient de vivre. Autrement dit, si les entreprises veulent réduire le ghosting, elles gagneraient à se demander non pas seulement pourquoi les candidats ghostent, mais ce qui, dans leurs propres pratiques de recrutement, les pousse à le faire.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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Ce que les retraits du Burkina Faso, du Mali et du Niger de la Cour pénale internationale révèlent de la diffusion autoritaire

Source: The Conversation – in French – By Alène Ngarura Kaneza, doctorante, Université Libre de Bruxelles (ULB)

Le 24 juin, le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont officiellement notifié au secrétaire général des Nations unies leur retrait du traité fondateur de la Cour pénale internationale (CPI). Le geste n’est pas sans précédent. Il rappelle celui du Burundi, premier État à avoir quitté la CPI en 2017, dans un contexte de vives tensions avec la communauté internationale, surtout avec l’annonce du procureur de la CPI d’ouvrir une enquête sur les crimes perpétrés entre 2015 et 2017.

Une double interrogation s’impose. Le retrait de la CPI n’apparaît-il pas comme une pratique qui circule entre régimes autoritaires ? Et lorsque les institutions internationales sont perçues comme appliquant le droit à géométrie variable selon les États, ne fragilisent-elles pas leur propre crédibilité — nourrissant, ce faisant, les discours qui contestent leur légitimité ?

Mes recherches doctorales portent sur les sanctions internationales imposées par l’Union européenne et des organisations régionales et la résilience autoritaire dans les États fragiles, à travers une étude comparative du cas du Burundi. J’y consacre un chapitre à d’autres pays ayant fait l’objet de sanctions.

J’analyse comment le retrait du Burundi de la CPI a créé un précédent susceptible d’avoir inspiré la décision similaire du Burkina Faso, du Mali et du Niger. J’interroge les effets de ces retraits sur la crédibilité de la justice pénale internationale.

Le précédent burundais

Ces questions me sont revenues à l’esprit lors d’un entretien avec un haut fonctionnaire du gouvernement actuel du Burundi, mené dans le cadre de mes recherches sur les sanctions internationales imposées au Burundi entre 2015 et 2022. Interrogé, il m’a confié :

Les sanctions de l’Union européenne ont permis au Burundi de se prendre en charge et de ne pas trop compter sur l’extérieur. Il s’agit là d’un point positif. Je pense que c’est cette même dynamique que nous voyons au Sahel.

La formule est provocatrice — elle n’est pas pour autant dénuée de sens. Le Burundi, souvent classé parmi les États les plus « fragiles » au monde, a pourtant été le premier à quitter la Cour pénale internationale, en pleine crise diplomatique avec l’Occident, alors que le régime de Pierre Nkurunziza était accusé de graves violations des droits humains— accusations qui avaient justifié l’adoption de sanctions de l’UE et des Etats-Unis.

Diffusion autoritaire

Le précédent burundais n’est pas resté isolé. Dans les années qui ont suivi, plusieurs États ont à leur tour remis en cause leur appartenance à la Cour pénale internationale. En 2016, l’Afrique du Sud et la Gambie annoncent leur intention de se retirer, avant de faire marche arrière à la faveur d’évolutions politiques internes. Les Philippines, en revanche, iront jusqu’au bout du processus en se retirant officiellement de la Cour en 2019, après avoir notifié leur décision l’année précédente. Ce retrait est dû à l’ouverture d’une enquête, en février 2018, contre le président Rodrigo Roa Duterte qui aurait ordonné des homicides extrajudiciaires.

Similitudes frappantes

Le rapprochement avec les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) doit toutefois être manié avec prudence. Rien ne permet d’affirmer que le Mali, le Burkina Faso ou le Niger se soient directement inspirés du précédent burundais lorsqu’ils ont annoncé leur retrait de la CPI. En revanche, les contextes présentent des similitudes frappantes.

Dans ces pays, la décision intervient au moment où les relations avec les partenaires occidentaux sont profondément dégradées. L’expérience burundaise a pu apparaître comme la démonstration qu’il est possible de s’affranchir de certaines institutions internationales, tout en assurant sa pérennité politique — singulièrement en contexte de tension diplomatique.

C’est surtout la proximité des justifications avancées par ces régimes qui retient l’attention. Le Burundi et les États de l’Alliance des États du Sahel mobilisent un registre discursif comparable pour légitimer leur retrait de la Cour pénale internationale.

Au moment du retrait burundais, la ministre de la Justice, Aimée Laurentine Kanyana, dénonçait une Cour, devenue selon elle « un instrument de pression politique sur les pays pauvres et un moyen de les déstabiliser ». Le choix du Burundi a été motivé par la conviction que la Cour était à la solde des grandes puissances, remettant en cause l’indépendance de la Cour elle-même.

Dans sa notification de retrait, l’AES reproche à cette instance onusienne basée à la Haye aux Pays-Bas de manquer d’impartialité et de politiser la question des droits humains.

La défiance africaine envers la CPI trouve son origine en 2005, lorsque le Conseil de sécurité des Nations unies saisit la Cour au sujet du Darfour, mais elle se cristallise véritablement avec l’émission des mandats d’arrêt contre le président soudanais Omar el-Béchir entre 2009 et 2010. Elle est ensuite ravivée par l’affaire Laurent Gbagbo, arrêté et transféré à La Haye en 2011 — lui et son épouse Simone étant accusés d’avoir commis des crimes contre l’humanité en Côte d’Ivoire — puis par le transfert de Charles Blé Goudé à la CPI le 22 mars 2014, qui relance la polémique.

La CPI face aux critiques

C’est dans ce contexte de défiance croissante à l’égard de la CPI que le Burundi s’est progressivement inscrit.

Cette lecture invite à prendre au sérieux un phénomène souvent négligé où les régimes autoritaires n’apprennent pas seulement de leur propre expérience. Ce qui circule n’est pas tant une doctrine qu’un répertoire de pratiques et de stratégies des régimes autoritaires face aux pressions internationales.

À mesure que ces précédents se multiplient, ils rendent certaines options politiques plus concevables, plus légitimes et, potentiellement, moins coûteuses. C’est précisément ce type de mécanisme de diffusion qui permet d’articuler le cas du Burundi avec ceux du Mali, du Burkina Faso, du Niger — et d’autres, à venir.

Un instrument contesté

Le retrait de la CPI traduit ainsi une volonté partagée de contester des institutions internationales perçues comme des instruments de l’ordre occidental, voire comme l’expression d’un néocolonialisme contemporain.

Ce discours trouve d’autant plus d’écho que l’actualité internationale comme la guerre à Gaza alimente les accusations de « deux poids, deux mesures » dans l’application du droit international. Alors qu’un mandat d’arrêt de la Cour est émis contre le Premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, et son ancien ministre de la Défense, c’est au tour du procureur de la CPI d’essuyer des sanctions des États-Unis de Donald Trump.

D’ailleurs, le Royaume-Uni et les États-Unis n’ont jamais eu à répondre devant la Cour des actes de torture allégués en Irak et en Afghanistan.

Les violations des droits humains ne suscitent pas toujours les mêmes réactions selon qu’elles sont imputées à des États du Sud global ou à des puissances occidentales et à leurs alliés. Que ces perceptions soient fondées ou non, elles renforcent la crédibilité des discours souverainistes portés par les régimes autoritaires et facilitent la contestation de la légitimité des mécanismes de justice internationale.

Le précédent burundais rappelle une vérité inconfortable où les institutions internationales ne s’effondrent pas dans le fracas des grandes ruptures, mais s’érodent par petites soustractions successives, chacune rendue un peu plus banale par celle qui l’a précédée. Les annonces de retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger s’inscrivent dans cette dynamique — la démonstration qu’on peut claquer la porte de la justice internationale sans que le plafond ne s’écroule.

Tant que ce constat ne sera pas démenti par les faits, chaque retrait isolé continuera d’alimenter le suivant, et la CPI risque de se retrouver, non pas rejetée frontalement, mais vidée patiemment de sa capacité à incarner une justice universelle.

The Conversation

Alène Ngarura Kaneza does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

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Ces algues qui ne sont pas des plantes… Six faits surprenants sur la flore aquatique

Source: The Conversation – France in French (2) – By Alexander Bowles, Glasstone Research Fellow, Plant Science, University of Oxford

L’utriculaire est une plante carnivore aquatique rare.
Maximillian cabinet/Shutterstock

Des plantes sans racines, d’autres carnivores, certaines capables de fleurir sous l’eau… Les plantes aquatiques ont développé des adaptations spectaculaires qui défient notre vision du monde végétal.


À l’abri des regards, sous la surface des eaux, se déploie un monde végétal d’une étonnante inventivité et parmi les plus importants sur le plan écologique.

Comme je le souligne dans une publication récente, les plantes aquatiques ont développé une extraordinaire diversité d’adaptations pour vivre sous l’eau. Certaines fleurissent sous la surface, d’autres capturent des animaux grâce à d’ingénieux pièges. Voici sept faits qui montrent à quel point ces organismes remarquables bousculent nos idées reçues sur ce qu’est une plante et sur les stratégies qu’elle déploie pour survivre.

1. Les plantes n’en finissent pas de retourner à l’eau

Quand on pense aux plantes, on imagine spontanément les forêts, les prairies ou les champs. Pourtant, au cours de leur histoire évolutive, les plantes sont retournées à de nombreuses reprises dans le milieu aquatique, là même où elles sont apparues. Il y a environ 500 millions d’années, elles ont conquis les terres émergées. Depuis, nombre d’entre elles ont fait le chemin inverse. Les scientifiques estiment que le mode de vie aquatique est apparu indépendamment plus de 100 fois au sein de différents groupes de plantes.

Les nénuphars font flotter leurs feuilles à la surface, les lentilles d’eau dérivent librement et les herbiers marins vivent entièrement immergés dans l’océan. Certains de ces groupes sont retournés à l’eau il y a plus de 100 millions d’années. Cette réapparition répétée des plantes aquatiques constitue l’un des exemples les plus spectaculaires de l’évolution convergente dans la nature.

2. Les plantes qui n’en sont pas

Parmi les organismes les plus visibles sous la surface de l’eau figurent les algues. Elles réalisent la photosynthèse et ressemblent souvent à des plantes sous-marines. Pourtant, malgré les apparences, certaines algues ne sont pas de véritables plantes.

Des algues
Les algues ne sont pas des plantes.
divedog/Shutterstock

Les algues marines appartiennent en réalité à plusieurs lignées d’algues distinctes dans l’arbre du vivant. Les laminaires géantes, qui forment de véritables forêts sous-marines, sont des algues brunes. Le nori et la dulse sont des algues rouges, tandis que la laitue de mer appartient aux algues vertes.

Contrairement aux plantes, elles ne possèdent ni véritables racines, ni tiges, ni feuilles, et ne produisent ni fleurs ni graines. Leur ressemblance avec les plantes rappelle toutefois que l’évolution peut conduire à des formes très similaires chez des organismes pourtant très éloignés, lorsqu’ils sont confrontés aux mêmes contraintes environnementales.

3. Des plantes qui vivent dans les profondeurs

Les plantes ont besoin de lumière pour réaliser la photosynthèse, ce qui les cantonne généralement aux milieux terrestres ou aux eaux peu profondes. Pourtant, certaines mousses aquatiques survivent à des profondeurs étonnantes. La faucillette courbée (Drepanocladus aduncus) a ainsi été observée à 140 mètres sous la surface dans les eaux exceptionnellement limpides de Crater Lake, dans l’État américain de l’Oregon. Il s’agit de la plante aquatique connue poussant aussi sur terre qui vit à la plus grande profondeur, environ la hauteur de la cathédrale de Strasbourg.

Des mousses de grande profondeur ont également été recensées dans des lacs de Nouvelle-Zélande, d’Antarctique et d’autres régions. Elles prospèrent dans des environnements si profonds qu’ils sont presque totalement privés de lumière et où très peu d’animaux peuvent survivre.

4. Des plantes sans racines

Les racines sont l’une des caractéristiques emblématiques des plantes. Elles les ancrent dans le sol et y puisent l’eau ainsi que les nutriments. Pourtant, de nombreuses plantes aquatiques ont considérablement réduit leur système racinaire, et certaines semblent même avoir complètement perdu leurs racines.

La Wolffia est aussi surnommée le « caviar vert » en raison de ses qualités nutritionnelles.
Suphap Donwun/Shutterstock

La vie sous l’eau change les règles du jeu. L’eau et les nutriments dissous entourent directement la plante, rendant les vastes systèmes racinaires beaucoup moins utiles que sur terre. De nombreuses espèces aquatiques absorbent ainsi les nutriments directement par leurs feuilles et leurs tiges.

Les lentilles d’eau en offrent l’un des exemples les plus extrêmes. Certaines espèces ne possèdent qu’une seule racine, contrairement à des parentes comme la grande lentille d’eau, qui en développe plusieurs. Quant aux espèces du genre Wolffia – les plus petites plantes à fleurs du monde –, elles n’ont plus aucune racine et flottent librement à la surface de l’eau. Un individu mesure à peine un millimètre de long et ses fleurs ne dépassent pas 0,3 millimètre.

5. Des plantes carnivores sous l’eau

Toutes les plantes aquatiques ne se contentent pas de la lumière du Soleil et des nutriments dissous dans l’eau. Certaines complètent leur alimentation en capturant et en digérant de petits animaux.

Les exemples les plus spectaculaires sont les utriculaires (Utricularia), un groupe de plantes aquatiques dépourvues de racines que l’on trouve dans les eaux douces du monde entier. Leurs feuilles se sont transformées en minuscules pièges en forme de vessie qui créent un vide en expulsant l’eau contenue dans leur cavité.

Les utriculaires sont un véritable cauchemar pour les minuscules animaux.
JIANG TIANMU/Shutterstock

Lorsqu’un minuscule animal effleure les poils sensitifs situés à l’entrée du piège, une trappe s’ouvre brusquement et la proie est aspirée en moins d’une milliseconde. Les pièges des utriculaires figurent ainsi parmi les mouvements les plus rapides du règne végétal. S’ils capturent le plus souvent de petits invertébrés aquatiques, il leur arrive aussi de piéger des larves de poissons et des têtards.

Ce mode de vie carnivore permet aux utriculaires de prospérer dans des eaux pauvres en nutriments, où la plupart des autres plantes peinent à survivre.

6. Une pollinisation portée par les courants

Quand on pense à la pollinisation des plantes, on imagine volontiers des abeilles butinant de fleur en fleur par une belle journée ensoleillée. Mais sous l’eau, la pollinisation devient beaucoup plus compliquée. Au lieu de compter sur les insectes ou le vent, de nombreuses plantes aquatiques, comme les herbiers marins, utilisent directement les courants pour transporter leur pollen jusqu’à sa destination.

Sur terre, les plantes attirent leurs pollinisateurs en diffusant des parfums dans l’air. Sous l’eau, en revanche, ces signaux volatils sont inefficaces. Cette contrainte a conduit à un changement évolutif : les plantes entièrement aquatiques, comme les herbiers marins, ont perdu les gènes responsables de la production de ces composés odorants. Ne procurant plus d’avantage, ils ont progressivement disparu au cours de l’évolution.

7. Les herbiers marins et les mangroves, de puissants puits de carbone

Les herbiers marins et les mangroves capturent et stockent le carbone dans leurs tissus ainsi que dans les sédiments qui les entourent, ce qui les classe parmi les puits de carbone naturels les plus efficaces de la planète. Ensemble, ils emmagasinent ce que les scientifiques appellent le « carbone bleu » : le carbone piégé dans les écosystèmes côtiers, où il peut rester stocké pendant des siècles, voire des millénaires.

Les mangroves stockent des quantités de carbone insoupçonnées.
Ethan Daniels/Shutterstock

À l’échelle mondiale, ces écosystèmes – herbiers marins et mangroves – stockent 11,5 milliards de tonnes de carbone. Les mangroves représentent à elles seules le plus grand réservoir de carbone bleu, avec 6,5 milliards de tonnes.

Qu’elles capturent leurs proies en quelques fractions de milliseconde, poussent dans une quasi-obscurité ou stockent du carbone pendant des siècles, les plantes aquatiques témoignent de l’extraordinaire capacité du vivant à s’adapter.

The Conversation

Alexander Bowles a reçu une bourse « Glasstone Fellowship » à l’Université d’Oxford.

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Ukraine : un remaniement qui révèle les fractures au sein du premier cercle de Volodymyr Zelensky

Source: The Conversation – in French – By Stefan Wolff, Professor of International Security, University of Birmingham

Le conflit entre le ministre de la défense Mykhaïlo Fedorov, 35 ans, et le chef d’état-major Oleksandr Syrsky, 60 ans, a été tranché en faveur du second nommé : Volodymyr Zelensky a limogé Fedorov. Une décision qui a suscité une large levée de boucliers au sein de la population mais aussi parmi les proches soutiens du président.


Pour la deuxième fois en un an, une décision de Volodymyr Zelensky a provoqué des manifestations de protestation dans plusieurs villes d’Ukraine.

En juillet 2025, le président avait tenté de réduire les prérogatives de deux agences anticorruption indépendantes, ce qui avait suscité une vive contestation, au point qu’il dut se résoudre à faire machine arrière. Cette fois, c’est le limogeage du très populaire ministre de la Défense, Mykhaïlo Fedorov — dans le cadre d’un remaniement plus vaste marqué notamment par le départ de la première ministre Ioulia Svyrydenko — qui a déclenché la colère de la rue.

Ministre de la défense, un fauteuil éjectable depuis plusieurs années

Ce n’est pas la première fois que Zelensky remanie son équipe en charge de la défense. Oleksiï Reznikov, ministre depuis 2021, avait été démis de ses fonctions en 2023 à la suite d’une série de scandales de corruption très médiatisés.

Il avait été remplacé par Roustem Oumerov qui resta à ce poste jusqu’en juillet 2025, quand il fut nommé secrétaire du Conseil national de sécurité et de défense de l’Ukraine dans le cadre d’un vaste remaniement gouvernemental.

Son successeur, Denys Chmyhal, qui avait été premier ministre durant les cinq années précédentes, n’est resté en fonctions qu’un peu moins de six mois avant d’être lui aussi emporté, en janvier 2026, par un nouveau remaniement, conséquence prolongée des scandales de corruption de l’été 2025. Devenu ministre de l’Énergie, il a cédé sa place à Mykhaïlo Fedorov.

Ce qui distingue toutefois l’éviction de Fedorov de celles de ses prédécesseurs, c’est qu’il s’agit de la première réorganisation motivée non par un scandale, mais par des désaccords internes au sein même du cercle rapproché de Volodymyr Zelensky.

Le conflit Fedorov-Syrsky

Lors d’une conférence de presse, le 16 juillet, Fedorov a accusé le commandant en chef des forces armées ukrainiennes, Oleksandr Syrsky, d’entraver ses projets de réforme et de « diviser le pays ». Les tensions entre les deux hommes étaient devenues de plus en plus visibles. Selon plusieurs sources, chacun aurait réclamé le départ de l’autre, au lieu de parvenir au compromis souhaité par Zelensky.

Le choix du président de soutenir le commandant en chef plutôt que le ministre de la défense peut paraître surprenant. Dès son passage au ministère de la transformation numérique, immédiatement après l’arrivée de Zelensky au pouvoir en 2019 (il était alors devenu, à 28 ans, le plus jeune ministre de toute l’histoire du pays), Fedorov s’était imposé comme l’un des principaux promoteurs de la guerre conduite par drones.




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Depuis sa nomination au ministère de la défense en janvier, l’Ukraine était parvenue à ralentir sensiblement la dynamique des forces russes. Cette évolution s’explique en grande partie par l’intensification des frappes contre les infrastructures pétrolières russes, l’un des piliers de l’économie de guerre du pays.

Fedorov s’est également attaqué à la réforme des procédures d’achat du ministère de la défense. En juin, il déclarait que la mise en concurrence systématique des marchés avait permis d’économiser plus de 100 millions de dollars (74 millions de livres sterling) grâce à une baisse du coût des obus d’artillerie de 155 mm.

C’est probablement là que se trouve l’une des principales sources de son conflit avec Syrsky, qui décide des systèmes d’armes et des équipements militaires à acquérir. Au-delà des questions de corruption, c’est en réalité la maîtrise des décisions qui est en jeu, avec, en toile de fond, un affrontement entre deux cultures : celle du modernisateur Fedorov et celle d’un haut commandement militaire plus traditionnel, incarné par Syrsky.

Après son limogeage, Fedorov aurait refusé de conserver un rôle de conseiller auprès de Zelensky. Deux éminents conseilleurs du ministère de la défense, Serhiï « Flash » Beskrestnov et Serhiï Sternenko, ainsi que le commandant en second de l’armée de l’air, Pavlo Yelizarov, ont depuis présenté leur démission.

Ces départs illustrent encore davantage les profondes divergences stratégiques qui traversent les plus hautes sphères du pouvoir ukrainien quant à la conduite de la guerre.

La succession de Fedorov

Le premier choix de Zelensky pour succéder à Fedorov s’est porté sur Ihor Klymenko. Mais celui-ci aurait décliné l’offre et devrait finalement prendre la tête du Conseil national de sécurité et de défense de l’Ukraine.

Ancien chef de la police nationale et ministre de l’Intérieur depuis 2023, Klymenko était considéré comme l’homme capable de résoudre la crise persistante du recrutement militaire. C’est d’ailleurs le domaine dans lequel Fedorov semble avoir obtenu les résultats les plus décevants.

Alors que les rumeurs d’une nouvelle mobilisation russe à l’automne persistent, la pénurie d’effectifs apparaît plus que jamais comme l’un des principaux défis auxquels l’Ukraine est confrontée.

Selon le propre constat de Fedorov, l’ampleur du problème est considérable : deux millions d’Ukrainiens seraient actuellement recherchés pour avoir échappé à la conscription, tandis que 200 000 militaires seraient absents de leur unité sans autorisation.

On comprend en revanche moins bien pourquoi Klymenko avait été pressenti pour ce poste. En tant que ministre de l’Intérieur, il portait lui-même une part de responsabilité dans les dérives de ce que les Ukrainiens appellent désormais la busification : ces arrestations forcées d’hommes en âge de servir, embarqués dans des véhicules par les agents chargés de la mobilisation. Klymenko a toujours soutenu que ces pratiques s’inscrivaient dans le cadre légal de la loi martiale.

Son refus d’accepter le portefeuille de la Défense peut d’ailleurs être interprété comme une reconnaissance implicite de l’extrême difficulté que représenterait une réforme du système de recrutement.

D’autant que Zelensky s’est publiquement engagé à mettre fin à la busification lors de sa conférence de presse du 16 juillet à Kiev, aux côtés du premier ministre britannique sortant, Keir Starmer.

C’est finalement Ievhen Khmara, général de division et directeur par intérim du Service de sécurité d’Ukraine (SBU), qui a été nommé ministre de la Défense par intérim. Compte tenu du rôle qu’il a joué dans le renforcement de la campagne aérienne ukrainienne contre la Russie, sa désignation répond en partie aux critiques suscitées par l’éviction de Fedorov. Des membres du propre parti de Zelensky avaient souligné que Klymenko ne partageait pas suffisamment la stratégie de Fedorov pour conduire la guerre.

Pour autant, un retour à la vision stratégique défendue par Fedorov ne résoudra ni la crise du recrutement, ni le conflit de fond avec Syrsky. Or le maintien de ces tensions risque d’être particulièrement déstabilisateur, d’autant que le calendrier de confirmation de Khmara par le Parlement demeure incertain.

Conformément au droit ukrainien, Khmara devra d’abord quitter le service actif avant de pouvoir exercer les fonctions civiles de ministre de la défense. Le président devra ensuite le proposer officiellement, avant que la Verkhovna Rada, le Parlement ukrainien, ne valide sa nomination.

Un mauvais timing

Comme lors de la crise de corruption de l’été 2025, Zelensky parviendra sans doute à surmonter cette nouvelle épreuve. Mais le prix politique pourrait être élevé : une nouvelle érosion de son autorité et un rétrécissement progressif du cercle des collaborateurs en qui il place sa confiance.

Cette crise constitue une distraction aussi inutile que préjudiciable, alors même que l’Ukraine semblait enfin reprendre l’initiative sur le terrain, une première depuis la fin de l’année 2022.

The Conversation

Stefan Wolff a bénéficié par le passé de subventions accordées par le Conseil de recherche sur l’environnement naturel (NERC) du Royaume-Uni, l’Institut américain pour la paix (USIP), le Conseil de recherche économique et sociale (ESRC) du Royaume-Uni, la British Academy, le programme « Science pour la paix » de l’OTAN, les 6e et 7e programmes-cadres de l’UE et Horizon 2020, ainsi que le programme Jean Monnet de l’UE. Il est administrateur et trésorier honoraire de l’Association des études politiques du Royaume-Uni et chercheur senior au Foreign Policy Centre de Londres.

ref. Ukraine : un remaniement qui révèle les fractures au sein du premier cercle de Volodymyr Zelensky – https://theconversation.com/ukraine-un-remaniement-qui-revele-les-fractures-au-sein-du-premier-cercle-de-volodymyr-zelensky-287851

Santé des étudiants : plus d’un sur deux entre à l’université avec une fragilité physique ou mentale

Source: The Conversation – in French – By Lucien Crombez, Doctorant en STAPS, Université de Lille

26 % des étudiants présentent une vulnérabilité psychique lors de leur entrée à l’université. Tim Gouw / Unsplash, CC BY

Dans l’imaginaire collectif, les années étudiantes sont souvent associées à une période d’insouciance et d’émancipation. Pourtant, les recherches récentes nuancent fortement ce tableau. À Lille, une enquête menée auprès d’environ 3 000 étudiants de première année met en évidence une forte hétérogénéité des états de santé, avec plus d’un sur deux présentant une vulnérabilité physique et/ou psychologique.


L’entrée à l’université est souvent présentée comme une période d’émancipation. Pour de nombreux jeunes, elle marque l’accès à une plus grande autonomie, à de nouvelles rencontres et à davantage de liberté. Mais cette transition s’accompagne également de nombreux défis : éloignement du cadre familial, nouvelles responsabilités, augmentation des dépenses, premiers emplois, charge de travail accrue ou encore incertitudes concernant l’avenir.

Ces changements ne sont pas sans conséquences et, depuis plusieurs années, la littérature scientifique alerte sur la dégradation de la santé des étudiants. À l’échelle mondiale, près d’un étudiant sur cinq présenterait un trouble de santé mentale. Dans le même temps, plusieurs études montrent une diminution de l’activité physique et une augmentation des comportements sédentaires lors du passage à l’enseignement supérieur.

Pourtant, tous les étudiants ne traversent pas cette période de la même manière. Comprendre cette diversité constitue une étape essentielle pour mieux accompagner les jeunes à leur arrivée à l’université.

Une majorité d’étudiants déjà fragilisés à leur arrivée

Afin de mieux cerner ces fragilités, nous avons conduit, fin 2025, une étude auprès d’environ 3 000 étudiants de première année à l’Université de Lille.

Les participants ont réalisé des tests permettant d’évaluer leur condition physique (endurance, vitesse, force musculaire…). Ils ont également répondu à des questionnaires portant sur leur anxiété, leur dépression et leur qualité de vie.

L’analyse des données a permis d’identifier trois grands profils de santé.

Le premier profil, représentant 28 % des étudiants, rassemble des jeunes présentant principalement une vulnérabilité physique. Leur condition physique est significativement plus faible que celle des deux autres profils et ils présentent plus souvent une situation de surpoids ou d’obésité par rapport au reste de la cohorte.

Le deuxième profil, qui concerne 26 % des étudiants, se caractérise surtout par une vulnérabilité psychologique. Les niveaux d’anxiété et de symptômes dépressifs y sont significativement plus élevés que dans les deux autres profils, tandis que la qualité de vie apparaît plus dégradée chez ces étudiants.

Enfin, le troisième profil, représentant 46 % des étudiants, affiche des indicateurs favorables à la fois sur le plan physique et sur le plan mental, se caractérisant par de meilleurs résultats que les premier et deuxième profils.

Par conséquent, le constat est inquiétant : plus d’un étudiant sur deux entre à l’université avec une vulnérabilité préoccupante, qu’elle soit physique ou psychologique.

Une même activité ne répond pas aux besoins de toutes et tous

Face à ces fragilités, l’activité physique apparaît comme un levier particulièrement intéressant. Ses bénéfices sont désormais largement documentés, tant sur la santé physique que sur la santé mentale. Mais encore faut-il parvenir à engager les étudiants dans une activité physique régulière leur permettant de respecter les recommandations de l’OMS (au moins 150 minutes d’activité modérée ou 75 minutes d’activité soutenue par semaine). Pour mieux comprendre leur relation vis-à-vis de l’activité physique, nous avons également interrogé les étudiants sur ce qu’ils recherchaient lorsqu’ils envisagent de pratiquer une activité physique. Les réponses montrent que les attentes diffèrent fortement selon le profil de santé et le sexe.

Chez les étudiantes, les attentes sont principalement liées au bien-être psychologique : réduire le stress, se détendre ou retrouver un équilibre personnel. Les aspects organisationnels jouent également un rôle important, notamment la proximité des installations ou la compatibilité avec l’emploi du temps universitaire.

Chez les hommes, les attentes apparaissent plus hétérogènes. Les étudiants en bonne santé mettent en avant les bénéfices physiques et la progression des performances. À l’inverse, ceux qui présentent une vulnérabilité psychologique recherchent avant tout le bien-être psychologique lié à l’activité physique, rejoignant ainsi les attentes exprimées par de nombreuses étudiantes.

Ces différences ne sont pas anecdotiques. Elles suggèrent qu’il n’existe pas de « profil type » et que, pour engager durablement les étudiants et étudiantes dans une activité physique, il faut tenir compte de la spécificité de leur situation.

La fin du modèle « une solution pour tous »

Pendant longtemps, les programmes de promotion de l’activité physique ont majoritairement reposé sur une logique uniforme : proposer les mêmes activités à l’ensemble des étudiants, indépendamment de leur état de santé, de leurs attentes ou de leur expérience sportive antérieure.

Cette approche peut produire certains effets positifs, mais elle atteint rapidement ses limites. Les besoins d’un étudiant sportif cherchant à améliorer ses performances sont très différents de ceux d’un étudiant souffrant d’anxiété ou d’un jeune adulte souhaitant simplement retrouver confiance en son corps. Il est donc essentiel de développer des interventions qui répondent à l’ensemble des besoins des individus.

Vers une activité physique sur mesure

Depuis plusieurs années, les études scientifiques montrent que les interventions en activité physique sont plus efficaces lorsqu’elles tiennent compte des caractéristiques des individus auxquels elles s’adressent. Parallèlement, les outils numériques occupent une place croissante dans le domaine de la santé. Par exemple, les applications mobiles, objets connectés ou plateformes de suivi permettent aujourd’hui d’offrir un accompagnement plus individualisé, en adaptant les recommandations aux caractéristiques et aux objectifs de chacun.

Nos résultats illustrent l’intérêt d’une telle approche chez les étudiants. Plutôt que de prescrire une activité générique, l’enjeu réside dans l’adaptation des contenus de séances. Une étudiante présentant une vulnérabilité psychologique pourrait se voir proposer des situations d’apprentissages centrées sur le bien-être et la gestion du stress. À l’inverse, un étudiant physiquement vulnérable pourrait bénéficier d’un accompagnement visant à améliorer son endurance, sa force, ou encore sa souplesse.

Le développement de telles approches dans le cadre universitaire pourrait constituer une réponse particulièrement pertinente aux défis actuels. Au-delà de la seule question de l’activité physique, l’enjeu est la capacité des universités à accompagner une génération confrontée à des vulnérabilités croissantes. Nos résultats soulignent l’intérêt d’identifier les besoins et les caractéristiques spécifiques des étudiants afin de les orienter vers des dispositifs adaptés à leur profil et à leurs problématiques de santé.

The Conversation

Lucien Crombez a reçu des financements par le programme France 2030, géré par l’Agence Nationale de la Recherche (ANR), sous la référence ANR-23-EXES-0006

Jérémy Coquart a reçu des financements par le programme France 2030, géré par l’Agence Nationale
de la Recherche (ANR), sous la référence ANR-23-EXES-0006.

Clément Llena ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Santé des étudiants : plus d’un sur deux entre à l’université avec une fragilité physique ou mentale – https://theconversation.com/sante-des-etudiants-plus-dun-sur-deux-entre-a-luniversite-avec-une-fragilite-physique-ou-mentale-286054

Taylor au pays des Soviets : quand Lénine s’inspirait de l’organisation scientifique du travail

Source: The Conversation – in French – By François-Xavier de Vaujany, Professeur en management & théories des organisations, Université Paris Dauphine – PSL

En 1918, Lénine écrit « Les Soviétiques au travail » en mentionnant les travaux de Frédéric Winslow Taylor. Wikimediacommons

Ford Motor Company à Nijni Novgorod, Arthur Glenn McKee & Co à Magnitogorsk… dans les années 1920-1930, les États-Unis s’exportent en Union des républiques socialistes soviétiques (URSS). Au-delà des technologies, les Soviétiques adoptent une version marxisée du taylorisme pour rationaliser le travail et accélérer l’industrialisation de l’URSS. Le partisan de cette méthode ? Lénine.


Après la révolution de février 1917, l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) s’engage dans une industrialisation à marche forcée. Dès 1921, Lénine met en place la Nouvelle politique économique (NEP). Le tournant de cette reconfiguration : le premier plan quinquennal (1929-1933), une planification centralisée avec par exemple l’objectif de tripler la production d’acier.

Pour les dirigeants soviétiques, la modernisation de l’appareil productif suppose des capitaux, des machines, mais également des façons inédites d’organiser le travail. Et de façon surprenante, l’URSS va chercher son inspiration d’un autre grand pays ayant lui aussi connu sa révolution : les États-Unis.

À cette époque, le taylorisme est déjà un phénomène majeur aux États-Unis, mais également en Europe et en Asie. Son organisation scientifique du travail acte une structuration « moderne » de la production ; cet ensemble de méthodes nouvelles est fondé sur l’observation, le chronométrage et une part d’expérimentation, garantissant l’efficience des modes d’organisation, un « one best way ».

Lénine adepte de Taylor

Après une phase de doute, Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine, se montre impressionné par le taylorisme et plus spécifiquement par les travaux de Frank Bunker Gilbreth. Dans son ouvrage Les Soviétiques au travail publié en 1918, Lénine affirme ainsi :

« Nous devrions mettre à l’essai toutes les propositions scientifiques et progressistes du système Taylor […] La viabilité du socialisme dépendra de notre capacité à combiner le régime soviétique […] avec les dernières mesures progressistes du capitalisme. »

Comme le montrent notamment les travaux de Mark Beissinger ou de Robert Linhardt, taylorisme et socialisme sont rapidement entrés en conversation dans la Russie soviétique. À l’aube des années 1920, la pensée de Frederick Taylor et celle de ses disciples sont largement traduites et disponibles en russe. Elles font l’objet d’une lecture attentive par certains dirigeants du parti communiste.

En 1932, l’américain Hugh Lincoln Cooper supervise la construction de la centrale hydroélectrique du Dniepr avec le russe Alexander Vinter.
Wikimedia

D’autres penseurs occidentaux sont également traduits et mobilisés dans les discours officiels, mais à une échelle moindre. C’est le cas du français Henri Fayol, perçu par les Soviétiques comme un théoricien bourgeois de l’organisation industrielle du capitalisme – à la différence de l’approche tayloriste plus centrée sur l’atelier et le monde ouvrier. Sa doctrine n’est pas jugée compatible avec l’idéal d’un management ouvrier dans un État socialiste.

La centralisation planifiée, le Gosplan, ainsi que les méthodes de planification prévalent sur une logique d’entreprise autonome.

Ford Motor Company à Nijni Novgorod

Pour l’essentiel, la jeune république soviétique s’associe à des firmes et des experts états-uniens afin d’approfondir sa connaissance du management scientifique. On peut faire mention de la Ford Motor Company avec laquelle l’URSS signe un contrat inédit le 31 mai 1929. Il s’agit de construire une vaste usine automobile à Nijni Novgorod (rebaptisée Gorky en 1932) avec l’objectif de produire 100 000 véhicules par an. Une usine d’assemblage doit également voir le jour à Moscou. En contrepartie, l’URSS s’engage à acheter 72 000 voitures et camions Ford non assemblés, ainsi que toutes les pièces détachées nécessaires.

L’industrie soviétique a produit une version dérivée du Fordson F de 1924 à 1932.
Wikimedia

À la même époque, la firme d’architecture et d’ingénierie Albert Kahn Associates s’engage à concevoir des usines soviétiques. Ce partenariat se traduit par la construction d’une usine de tracteurs à Stalingrad (aujourd’hui Volgograd), toujours en 1929. General Electric Company signe en 1929 un autre contrat avec les Soviétiques. La prestation porte sur une assistance technique dans l’électrification et la fourniture d’équipements, etc.

Plus à l’est, le complexe sidérurgique de Magnitogorsk, « cœur d’acier de la patrie », est inspiré des usines sidérurgiques US Steel de Gary aux États-Unis. En 1930, un accord est signé avec l’entreprise Arthur Glenn McKee & Co pour la conception du haut fourneau numéro 1.

Société Taylor et marxiste

Logo de l’Amtorg, la première représentation commerciale de l’Union soviétique aux États-Unis.
Wikimedia

Ce mouvement de coopérations internationales est indissociable d’un partage plus large d’expertises sur le « management scientifique ». De fait, un certain nombre d’ingénieurs et de spécialistes états-uniens et non états-uniens viennent sensibiliser, former, accompagner les ouvriers et les cadres soviétiques. Certains sont recrutés par l’Amtorg Trading Corporation, la première représentation commerciale de l’Union soviétique aux États-Unis, afin de venir durablement travailler en URSS.




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Quand le management a fait des États-Unis une superpuissance


Walter Nicholas Polakov (1879–1948), un des acteurs majeurs de la taylorisation des processus productifs soviétiques.
Wikimedia

Parmi ces missionnaires du taylorisme, on peut notamment faire mention de Walter Nicholas Polakov, membre de la Taylor Society et marxiste. Cet ingénieur états-unien d’origine russe est l’un des acteurs majeurs de la taylorisation des processus productifs soviétiques. Il revient en URSS entre 1929 et 1931. Walter Nicholas Polakov diffuse les méthodes du management scientifique, les techniques de chronométrage, l’usage du diagramme de Gantt, et d’autres méthodologies typiques des techniques d’organisation industrielle de l’entre-deux-guerres. Il croit fermement dans la possibilité d’une version marxisée du taylorisme.

Cette importation du « management scientifique » coordonnée par l’État soviétique au tournant des années 20 est hautement stratégique. Les buts sont multiples : accélérer la construction d’installations industrielles (usines, centrales, mines) mais également former des spécialistes soviétiques à ces méthodes afin de les essaimer ensuite dans tout le pays.

Institut Central du Travail

Avec le poète Alekseï Gastev, les Soviétiques développent dès 1921 leur propre « Institut Central du Travail » (CTI) à mi-chemin entre école d’ingénierie industrielle et bureau des méthodes.

L’initiative, encouragée par Lénine, permet de former plus de 500 000 travailleurs qualifiés entre 1921 et 1938, dans plus de 200 professions, et pas moins de 20 000 instructeurs. Les textes de Frédéric Winslow Taylor (traduits en russe sur la même période) y sont cruciaux dans l’enseignement de l’apôtre russe du management scientifique, dont l’ambition ultime est de produire une « machine » productive révolutionnaire. En 1930, il est élevé au rang de ministre de la Standardisation de l’Union soviétique.

Selon Alexei Gastev, voici à quoi ressemble un mouvement de marteau optimal extrait de l’ouvrage : « Attitudes au travail » de 1924.
Wikimedia

Ces méthodes sont dissociées de leur cadre capitaliste d’origine, dans le cadre d’une économie étatisée. En dépit des efforts d’adaptation, l’efficience recherchée par le taylorisme se heurte aux contraintes de la planification soviétique des années 1920 et 1930. : objectifs changeants, quotas souvent irréalistes, désorganisation des chaînes d’approvisionnement, manque de main-d’œuvre qualifiée ou la suspicion grandissante envers les experts jugés étrangers amplifiée par le procès Chakhty en 1928. Dans ce procès, des ingénieurs de la ville de Chakhty sont accusés de conspirer avec les anciens propriétaires des mines de charbon vivant à l’étranger. Onze personnes sont condamnées à mort.

Chamboulement de la Seconde Guerre mondiale

La grande mobilisation industrielle soviétique de la Seconde Guerre mondiale change temporairement la donne. La reconversion de l’industrie civile russe au service d’une production militaire est intégrée dès les plans quinquennaux des années 1930. Les Soviets anticipent la reconversion possible des usines de tracteurs en producteurs de tanks et des entités produisant de l’engrais en fournisseur de munitions et d’explosifs.

Plus impressionnant encore, les machines et les ouvriers sont massivement déplacés à l’extrême est de l’URSS quand les Allemands déclenchent l’opération Barbarossa, le 21 juin 1941. L’appareil productif tout entier est chargé dans des trains, et les femmes et les hommes travaillant dans les usines sont transportés à des milliers de kilomètres.

Départ de chars T-34 de l’usine Ouralmach d’Iekaterinbourg en 1942.
Wikimedia

2 500 usines sont démontées pièce par pièce ; dix millions de travailleurs (ouvriers et familles) sont acheminés vers la Sibérie et l’Asie centrale, au plus loin de la ligne de front. Les nouveaux pôles industriels de l’URSS deviennent alors l’Oural avec Sverdlovsk et Tcheliabinsk, la Sibérie occidentale avec Novossibirsk et Omsk, le Kazakhstan et la République d’Asie centrale avec l’Ouzbékistan.

De là sont produits la grande majorité des chars T-34, des avions Yak et des munitions de l’Armée rouge. Une partie moindre de la production est maintenue à Moscou ou Gorki (Nijni Novgorod).

Par bien des aspects, cette grande mutation de l’économie productive a permis une remise à plat de la question des organisations industrielles et des processus tant bureaucratiques qu’industriels. Comme pour les États-Unis, la Seconde Guerre mondiale a été un moment de reconfiguration et de relégitimation radical des modes d’organisation industriels. Mais cette vaste dynamique ne s’est pas « technicisée » de la même façon, et la « Tektologie » d’Alexandre Bogdanov n’a jamais été en Russie l’équivalent de la cybernétique aux États-Unis.

The Conversation

François-Xavier de Vaujany ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Taylor au pays des Soviets : quand Lénine s’inspirait de l’organisation scientifique du travail – https://theconversation.com/taylor-au-pays-des-soviets-quand-lenine-sinspirait-de-lorganisation-scientifique-du-travail-278683

L’IA générative, une révolution dans les comportements politiques et électoraux ?

Source: The Conversation – in French – By Marie Neihouser, Chercheuse en science politique, maîtresse de conférences à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et membre du Centre Européen de Sociologie et de Science Politique, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Les usages politiques et électoraux de l’intelligence artificielle (IA) générative sont de plus en plus discutés dans le débat public. Selon certains acteurs, ils seraient susceptibles de remodeler nos systèmes démocratiques et notre rapport à la politique. Quelle est la réalité de ces usages, aujourd’hui, en France ? Cas d’école à Lille, lors des dernières élections municipales.


Vous l’avez peut-être lu dans la presse : 1 français sur 4 déclarerait avoir l’intention d’utiliser une « intelligence artificielle comme ChatGPT, Gemini, Claude ou Le Chat pendant la campagne présidentielle ». 22 % voudraient utiliser l’IA « pour se renseigner sur les programmes des candidats » et 10 % « pour les aider à faire leur choix de vote ». Si ce sondage pose des questions méthodologiques en invitant les répondants à se projeter dans plusieurs mois sur des usages hypothétiques, il témoigne néanmoins de l’intérêt pour ces outils et des attentes qu’ils génèrent dans le débat public.

Dans le prolongement de la manière dont les usages politiques des réseaux sociaux étaient présentés il y a quelques années, les usages de l’IA générative en politique sont tour à tour soupçonnés de fragiliser le fonctionnement de la démocratie (influences étrangères, propagation des « fake news », augmentation de la méfiance vis-à-vis du système politique) ou au contraire, loués comme de nouvelles opportunités, susceptibles de reconnecter les citoyens à la politique et d’augmenter leur participation ( « vulgarisation » des enjeux politiques, accès aux jeunes).

Grâce aux résultats d’une enquête menée à Lille juste après les élections municipales de 2026, nous tentons ici d’éclairer ce débat.

Des usages minoritaires

L’IA générative peut être définie comme une catégorie d’intelligence artificielle qui se concentre sur la création autonome de contenus. Du fait de leur développement très récent, les recherches sur les usages de ce type d’IA par les citoyens à des fins politiques restent relativement rares.

Certes, les usages généraux de l’IA générative en France sont très répandus : en 2025, 48 % de la population affirme l’utiliser (85 % pour les 18-24 ans), dont 73 % pour de la recherche d’information.

Pourtant, les rares travaux relativisent ces usages et leurs effets. Ainsi, concernant la recherche d’informations sur l’actualité, les usages de l’IA sont encore faibles : en 2024, une étude comparant les usages dans six pays industrialisés dont la France avance le chiffre de 5 % de la population qui utiliserait l’IA pour consulter les dernières nouvelles.

Notre enquête confirme la faiblesse des usages citoyens de l’IA à des fins politiques et électorales. À Lille, lors des élections municipales de 2026, seuls 14 % des enquêtés ont utilisé des outils d’IA pour s’informer sur la politique en général et 8 % sur les élections en particulier. Or, 76 % des enquêtés utilisent des outils d’IA. Ainsi, ce n’est pas parce qu’une pratique numérique est majoritaire dans la population qu’il en est de même de sa déclinaison politique.

Ni un usage politique comme les autres, ni une pratique de compensation

Nos analyses montrent que l’activité politique sur les réseaux sociaux, le nombre de réseaux sociaux sur lequel les personnes sont inscrites, le niveau d’intérêt pour la politique en général et le suivi de la campagne municipale en particulier n’ont aucun lien statistique significatif avec le recours à l’IA à des fins politiques.

Ainsi, il ne s’agit ni d’une pratique « normalisée » par des personnes très intéressées par la politique, ni d’une pratique de compensation d’un faible suivi ou d’un faible intérêt pour la politique.

On ne distingue pas de différence de comportement en fonction du genre ou du niveau de diplôme. L’âge a tout de même un effet significatif : les plus jeunes sont plus nombreux que leurs aînés à utiliser l’IA pour s’informer sur la politique, à l’image de ce que l’on observe pour les autres usages de ces outils. Mais cette pratique reste minoritaire : même parmi les moins de 30 ans, seuls 24 % y ont recours pour s’informer sur la politique en général, et 12 % pour s’informer sur les élections.

Une influence sur les choix électoraux limitée

Si peu de citoyens ont eu recours à l’IA générative pour s’informer sur la politique et les élections, il reste à savoir si les comportements électoraux de celles et ceux qui utilisent l’IA générative à des fins politiques diffèrent de ceux du reste de la population.

Notre enquête montre que les électeurs ayant eu recours à l’IA ont davantage voté LFI, voire RN. Ainsi alors que les votants LFI représentent 16 % de notre échantillon, ils représentent 22 % des répondants déclarant un usage politique de l’IA et 32 % de ceux déclarant un usage électoral.

De même, alors que les électeurs RN représentent 7 % de l’échantillon, ils représentent 10 % des personnes déclarant un usage politique de l’IA et 14 % de celles déclarant un usage électoral de l’IA.

Les répondants déclarant un usage électoral de l’IA semblent par ailleurs légèrement moins non-inscrits que la moyenne (11 % contre 15 %), mais pas moins abstentionnistes.

Néanmoins, d’une part ces écarts sont faibles au regard de la taille de l’échantillon et, d’autre part, ils pourraient bien plus s’expliquer par l’âge bien moins élevé des électeurs LFI, voire RN.

Quelques éléments à retenir en vue de la présidentielle de 2027

Les résultats présentés ci-dessus invitent dès lors à nuancer fortement les récits médiatiques annonçant une transformation profonde et rapide des comportements politiques sous l’effet de l’IA. Ils permettent surtout de souligner que cette technologie reste en phase d’appropriation, avec des effets encore incertains et largement dépendants des contextes d’usage.

Concernant le profil des usagers, ils indiquent que les usages politiques et électoraux de l’IA ne correspondent pas à des segments sociaux ou politiques clairement identifiables : ils ne sont ni le fait d’individus très politisés, ni celui d’individus peu intéressés par la politique. Cela suggère que ces usages relèvent davantage d’une logique exploratoire de la part des citoyens que d’appropriation structurée.

En outre, cela permet de nuancer l’idée d’une structuration des usages politiques autour d’un « AI divide » qui reprendrait les contours du « digital divide » désormais bien connu, qui fragiliserait notamment les plus âgés ayant un niveau d’éducation inférieur à la moyenne.

Si un effet d’âge est bien observable, les autres variables sociodémographiques et politiques jouent un rôle limité, ce qui suggère que ces usages restent encore peu stabilisés socialement. Enfin, s’agissant des effets politiques du recours à l’IA, nos analyses montrent que ces pratiques sont relativement peu liées au choix électoral.

Au total, notre recherche met en évidence un décalage important entre, d’une part, les discours publics sur le rôle de l’IA, et d’autre part, la réalité empirique des usages citoyens. Ce « nouvel usage » numérique apparait largement inscrit dans des logiques de continuité des pratiques politiques plutôt que de transformation. L’IA générative, bien qu’elle ouvre des perspectives importantes en matière de communication politique et de persuasion, ne semble pas encore constituer un facteur structurant des comportements électoraux ordinaires.

The Conversation

Marie Neihouser a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche et de France 2030 dans le cadre des projets CERTES (Comportements électoraux et rapports au travail, à l’emploi et aux syndicats, ANR-23-CE41-0004) et DemoCIS (Démocraties, citoyenneté et institutions face aux transformations des espaces publics, ANR-24-RSHS-0001).

Emma Nemesien a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche et de France 2030 dans le cadre des projets CERTES (Comportements électoraux et rapports au travail, à l’emploi et aux syndicats, ANR-23-CE41-0004) et DemoCIS (Démocraties, citoyenneté et institutions face aux transformations des espaces publics, ANR-24-RSHS-0001).

Felix-Christopher von Nostitz a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche et de France 2030 dans le cadre des projets CERTES (Comportements électoraux et rapports au travail, à l’emploi et aux syndicats, ANR-23-CE41-0004) et DemoCIS (Démocraties, citoyenneté et institutions face aux transformations des espaces publics, ANR-24-RSHS-0001).

François Briatte a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche et de France 2030 dans le cadre des projets CERTES (Comportements électoraux et rapports au travail, à l’emploi et aux syndicats, ANR-23-CE41-0004) et DemoCIS (Démocraties, citoyenneté et institutions face aux transformations des espaces publics, ANR-24-RSHS-0001).

Tristan Haute a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche et de France 2030 dans le cadre des projets CERTES (Comportements électoraux et rapports au travail, à l’emploi et aux syndicats, ANR-23-CE41-0004) et DemoCIS (Démocraties, citoyenneté et institutions face aux transformations des espaces publics, ANR-24-RSHS-0001).

ref. L’IA générative, une révolution dans les comportements politiques et électoraux ? – https://theconversation.com/lia-generative-une-revolution-dans-les-comportements-politiques-et-electoraux-284627

Pourquoi la transition écologique fâche-t-elle les campagnes ?

Source: The Conversation – in French – By Theodore Tallent, Chercheur en science politique au Centre d’Etudes Européennes et de politique comparée, Sciences Po

Des gilets jaunes aux mobilisations contre les zones à faibles émissions ou contre les parcs éoliens, un constat s’impose : les politiques climatiques suscitent une opposition particulièrement vive hors des grandes villes. Ce phénomène n’est pas propre à la France, on l’observe dans plusieurs pays européens. Mais d’où vient ce mécontentement ? Et comment y répondre ?


Plusieurs années de recherches m’ont conduit à une conclusion : le mécontentement face aux politiques climatiques naît de la rencontre entre deux dimensions. D’une part, des vulnérabilités structurelles bien réelles. D’autre part, la manière dont elles sont vécues et racontées au quotidien.

Des territoires structurellement plus exposés

La première explication est la plus intuitive et probablement la plus importante : certains territoires concentrent des caractéristiques qui les rendent objectivement plus vulnérables aux effets de la transition écologique.

Pour le vérifier, j’ai analysé les réponses de près de 6 000 Français en croisant l’opinion de chaque répondant avec des données fines sur son territoire de résidence : quels emplois y sont présents, quel poids occupe l’industrie dans l’économie locale, combien de kilomètres les habitants parcourent en moyenne chaque jour, ou si la commune dispose encore d’un service public de proximité (comme un bureau de poste) qui réduit les déplacements.

Premier constat : les répondants ruraux vivent dans des territoires nettement plus exposés sur ces trois plans. On y trouve davantage d’emplois dans des secteurs vulnérables à la transition (automobile, métallurgie, chimie, agriculture, etc.), une économie locale plus dépendante d’industries carbonées, et des trajets quotidiens plus longs, dans des communes où les services publics de proximité se sont souvent raréfiés.

Surtout, en croisant ces caractéristiques territoriales avec le soutien exprimé à un ensemble de politiques climatiques (taxe carbone, fin des véhicules thermiques, rénovation énergétique, etc.), on observe que ces variables structurelles sont systématiquement corrélées à un moindre soutien à la transition. Et ce lien reste fort même quand on prend en compte le simple fait d’habiter en zone rurale ou urbaine. Ce qu’on appelle souvent la « fracture urbain-rural » perd alors une grande partie de sa force explicative. Autrement dit, ce n’est pas tant le fait d’habiter « à la campagne » en soi qui nourrit l’opposition aux politiques climatiques, mais le fait de vivre dans un territoire qui cumule ces vulnérabilités très concrètes – emplois menacés, économie locale vulnérable, dépendance à la voiture, services publics absents.

Un dernier élément mérite d’être souligné. Alors que le mécontentement croît à mesure que les distances en voiture s’allongent, ce qui compte pour l’emploi et l’économie locale, c’est lorsque ceux-ci deviennent structurants. En clair, une commune avec un peu d’industrie ne se distingue pas vraiment d’une commune sans industrie du tout. C’est surtout à partir d’un certain niveau de dépendance économique que le soutien aux politiques climatiques chute nettement – notamment lorsque plus de 10 % des actifs travaillent dans des secteurs vulnérables à la transition, ou que les secteurs industriels et de la construction représentent près de 20 % du PIB communal.

Ce que racontent les habitants : « ici, on n’a pas le choix »

Les entretiens approfondis que j’ai menés sur le terrain, en Alsace, en Lorraine et en Bretagne, donnent corps à ces résultats statistiques.

La dépendance à la voiture revient de façon quasi systématique : pour de nombreux habitants, elle n’est pas un choix mais une condition de la vie quotidienne (pour le travail, les courses ou les loisirs), ce qui rend les mesures touchant au coût ou à l’usage de la voiture particulièrement sensibles. Max, jeune ouvrier du bâtiment en Lorraine, résume ainsi la situation à propos de la hausse de la taxe carbone et de la fin programmée des véhicules thermiques :

« La campagne, ça consomme toujours plus en termes de carburant, en termes de déplacement. Parce qu’on vit dans un village, dès qu’on veut aller au magasin, chez le coiffeur, ou ailleurs […], on doit conduire ou se faire conduire. Alors qu’en ville, on peut presque tout faire à pied, en métro ou en bus. »

Cette contrainte est d’ailleurs souvent mise en regard de la situation des habitants des villes, perçus comme moins exposés aux mêmes coûts et aux mêmes obligations.

À cela s’ajoute la disparition progressive de services et d’infrastructures locales (fermetures de services publics locaux, suppression de lignes de bus ou de train), vécue non comme une fatalité géographique mais comme le résultat de choix politiques passés, ce qui nourrit un sentiment plus large de désengagement de l’État vis-à-vis de ces territoires. Alain, résident d’une commune rurale bretonne, décrit cette situation :

« On n’a pas les infrastructures, on n’a pas l’accès, on n’a pas les moyens de transport, on est mal desservis. Avant, il y avait des lignes partout. Maintenant on n’a plus de lignes de bus. »

Enfin, dans les anciennes régions industrielles en particulier, les craintes économiques dépassent souvent le cercle des personnes directement concernées : beaucoup s’inquiètent des conséquences de la transition sur l’économie locale dans son ensemble, et donc sur l’emploi de leurs proches ou de leur commune, bien plus que sur leur propre situation. Julie, qui évoque les fermetures d’usines possibles liées à la hausse du prix de l’énergie, résume un doute partagé par de nombreux habitants face aux politiques de fermeture des sites les plus polluants :

« En principe, oui, mais le truc c’est que derrière les usines il y a des gens qui travaillent. Donc est-ce que fermer les usines c’est vraiment le bon plan plutôt que de les aider à changer et à trouver une autre solution ? »

Quand la politique climatique heurte une identité

Si les contraintes matérielles expliquent une grande partie du mécontentement, elles n’expliquent pas tout. Certaines mesures évoquées en entretien (comme la promotion de l’alimentation végétarienne, la densification urbaine ou le développement de l’éolien) suscitent parfois des résistances alors même qu’elles n’imposent, pour la plupart des personnes interrogées, aucun coût économique direct.

C’est ici qu’intervient une deuxième dimension : la manière dont les habitants se représentent leur territoire et ce qui en fait, selon eux, la spécificité. De nombreux enquêtés revendiquent une identité rurale construite en creux par rapport au mode de vie urbain, et cette identité agit comme un filtre à travers lequel les politiques sont jugées – pas seulement selon leur coût, mais selon leur compatibilité avec une certaine manière de vivre. La maison avec jardin, la voiture, ou encore certaines pratiques alimentaires (jardins potagers, échanges entre voisins, barbecue, etc.) renvoient à une idée de l’autonomie et de la liberté ainsi qu’à des habitudes bien ancrées localement.

Des politiques qui s’attaquent frontalement à ces éléments, même sans coût direct (qu’il s’agisse de promouvoir les logements collectifs, l’alimentation bio ou la mobilité électrique), peuvent ainsi être perçues comme une remise en cause de ce mode de vie. Albert, maire d’un village lorrain, raconte la réaction d’un habitant face au terme « bio » :

« Quand on parle de ‘bio’ à des gens en milieu rural, qui ont toujours eu des jardins potagers – certes pas bio, mais ‘naturels’ – pour eux c’est un terme qui vient de la ville, des intellectuels, et qui ne vient pas d’eux. C’est un terme étranger. Le terme ‘bio’ est une dépossession de leur savoir… c’est culturel. »

Le logement individuel et la voiture occupent une place tout aussi centrale dans ces récits de « normalité » rurale, que ce soit ce que Marie-Jeanne appelle le « culte de la maison individuelle » ou le scepticisme de William, 50 ans, vis-à-vis des voitures électriques pas vraiment perçues comme « une vraie voiture ».

Opposition aux éoliennes, en Moselle, en octobre 2023
Opposition aux éoliennes, en Moselle, en octobre 2023.
Auteur, CC BY

L’attachement au paysage joue un rôle similaire face aux projets d’énergies renouvelables, en particulier lorsque ces installations sont perçues comme bénéficiant avant tout à d’autres territoires, plus urbains. Cédric, directeur d’établissement scolaire en Lorraine, résume ainsi :

« On ne va pas mettre des éoliennes partout dans la campagne pour que les gens à Paris aient de l’électricité. »

Ces deux dimensions ne fonctionnent pas isolément : elles se renforcent mutuellement. Les contraintes matérielles prennent un sens collectif à travers le sentiment d’appartenance à un territoire, et ce sentiment d’appartenance peut à son tour transformer des politiques en menaces perçues.

Répondre à ce mécontentement est possible et suppose donc d’agir sur les deux fronts à la fois. D’un côté, traiter les vulnérabilités structurelles par des mesures concrètes : accompagnement des secteurs et emplois exposés, compensations financières, maintien ou retour de services et d’infrastructures de proximité. De l’autre, construire un discours et des politiques qui reconnaissent les attachements, les pratiques et les identités locales, plutôt que de les ignorer ou de les traiter comme des freins à dépasser. Sans cela, chaque nouvelle mesure climatique risque de devenir un nouveau motif de ressentiment territorial.

The Conversation

Théodore Tallent a reçu des financements de l’Association Nationale de la Recherche et de la Technologie pour sa thèse.

ref. Pourquoi la transition écologique fâche-t-elle les campagnes ? – https://theconversation.com/pourquoi-la-transition-ecologique-fache-t-elle-les-campagnes-285391

Quand l’État vacille, qui gouverne encore ?

Source: The Conversation – in French – By Mohamad Fadl Harake, Docteur en Sciences de Gestion, Chercheur en Management Public Post-conflit, Université de Poitiers

L’effritement de l’État ne plonge pas nécessairement le pays où ce phénomène se produit dans un vide organisationnel absolu. D’autres formes de gouvernance émergent, portées par des acteurs alternatifs — une réalité qui oblige à repenser l’articulation entre État et action publique.


Plusieurs quartiers de la capitale haïtienne, Port-au-Prince, échappent aujourd’hui, en partie ou en totalité, au contrôle de l’État. Des gangs armés imposent des règles de circulation, tiennent certains axes routiers et influencent l’accès à certaines ressources essentielles. Pourtant, la vie collective ne s’arrête pas : des marchés continuent de fonctionner, des réseaux de solidarité persistent, des soins sont assurés et des formes de médiation sociale subsistent. Cette réalité soulève une question aussi simple qu’inconfortable : que reste-t-il de l’action publique lorsque l’État ne contrôle plus réellement son territoire, ne paie plus régulièrement ses agents ou n’est plus capable d’assurer les services essentiels ?

L’image qui nous vient naturellement à l’esprit est celle du chaos. Dans notre imaginaire politique, l’État apparaît comme la condition naturelle de l’ordre collectif. Sans administration, sans bureaucratie, sans autorité centrale, il n’y aurait plus que désordre, violence et fragmentation. Pourtant, l’observation de nombreux terrains de crise raconte une histoire plus nuancée. Même lorsque les ministères cessent de fonctionner, lorsque les administrations se désagrègent ou lorsque le pouvoir central perd sa capacité d’action, certaines formes de gouvernance continuent d’exister. L’eau circule encore dans certains quartiers, des écoles rouvrent, des dispensaires restent actifs, des conflits sont arbitrés.

Autrement dit, absence de l’État ne signifie pas nécessairement absence de gouvernance.

L’État et la gouvernance ne sont pas la même chose

En sciences politiques comme en management public, État et gouvernance sont souvent confondus. Cette distinction est pourtant essentielle, car les deux notions ne se recouvrent pas totalement.

L’État désigne une structure institutionnelle formelle dotée d’une autorité légale et, selon la définition classique de Max Weber, du monopole de la violence légitime. Plus près de nous, Michael Mann souligne dans ses travaux sur le « pouvoir infrastructurel de l’État » la capacité de celui-ci à organiser concrètement la vie collective en faisant circuler ressources, informations et services sur l’ensemble du territoire.

La gouvernance renvoie plus largement à l’ensemble des mécanismes qui permettent de coordonner une action collective. Lorsque l’État vacille, ces mécanismes ne disparaissent pas forcément : ils se déplacent, se fragmentent et se recomposent autour d’autres acteurs.

C’est ce phénomène que l’on pourrait qualifier de « management public post-étatique » : une forme d’organisation de l’action publique dans laquelle la continuité des fonctions collectives ne repose plus principalement sur un appareil étatique pleinement opérationnel, mais sur des arrangements hybrides entre acteurs publics, privés, communautaires, humanitaires ou informels.

Il ne s’agit pas de dire que l’État devient inutile ni d’annoncer son dépassement. Il s’agit de reconnaître une réalité de plus en plus visible : dans certaines crises extrêmes, l’État cesse temporairement (parfois durablement) d’être le centre exclusif de coordination de l’action publique.

Quand d’autres acteurs prennent le relais

Les contextes post-conflit rendent cette dynamique particulièrement visible. En Syrie, des conseils locaux, des ONG et des réseaux civils ont, selon les territoires, assuré des fonctions essentielles liées à l’éducation, à l’eau ou à la santé. Au Liban, l’effondrement financier et institutionnel a mis en lumière l’importance de réseaux associatifs, municipaux et confessionnels capables de compenser partiellement la paralysie des structures centrales.

Le point commun de ces situations reste qu’elles produisent rarement un vide organisationnel absolu. Lorsqu’une bureaucratie se retire, d’autres structures occupent l’espace laissé vacant. Organisations internationales, ONG, collectivités locales, réseaux religieux, entreprises privées ou groupes armés peuvent assumer des fonctions habituellement associées à l’État.

Cela oblige à repenser un présupposé central du management public moderne : l’action publique est-elle nécessairement bureaucratique ?

Gouverner, c’est d’abord coordonner

Dans sa forme classique, le management public repose sur des hiérarchies stables, des responsabilités clairement définies et des procédures codifiées. La bureaucratie moderne promet continuité, prévisibilité et standardisation. En situation d’effondrement institutionnel, cette architecture devient souvent inopérante. Les circuits de financement se désorganisent, les ressources humaines se dispersent et les systèmes d’information cessent de fonctionner.

Le rôle du manager public s’en trouve profondément transformé. Il n’est plus seulement un administrateur chargé d’appliquer des règles. Il devient aussi médiateur, coordinateur, négociateur, parfois même entrepreneur institutionnel. Sa mission n’est plus simplement de mettre en œuvre des politiques publiques, mais de rendre possible une coordination minimale entre des acteurs qui ne partagent ni les mêmes ressources, ni les mêmes intérêts, ni les mêmes légitimités.

La compétence centrale n’est alors plus seulement technique ou réglementaire ; elle devient relationnelle, adaptative et stratégique.

Quand la performance devient source de légitimité

Cette transformation révèle un paradoxe important. Dans les situations de crise extrême, l’efficacité peut parfois venir de structures plus souples que l’État lui-même. Des circuits de décision plus courts, des arrangements pragmatiques et des réseaux informels peuvent réagir plus rapidement qu’une bureaucratie lourde.

Mais cette agilité soulève une question fondamentale : l’efficacité suffit-elle à produire de la légitimité ?

Dans les États stables, la légitimité administrative repose largement sur la légalité. Une institution est reconnue parce qu’elle est officiellement habilitée à agir. En situation de crise profonde, cette source de légitimité s’érode. D’autres formes apparaissent. Une organisation peut devenir légitime non parce qu’elle est légalement mandatée, mais parce qu’elle soigne, nourrit, protège ou maintient des services essentiels.

Cette dynamique est observable dans des contextes historiques et idéologiques variés. Durant le mandat britannique en Palestine, les institutions du Yichouv, dont la Haganah pour les questions de sécurité, assuraient déjà diverses fonctions administratives, éducatives, sanitaires et sécuritaires avant la création de l’État d’Israël. L’Organisation de libération de la Palestine (OLP) a, pour sa part, développé des réseaux de services sociaux et administratifs dans plusieurs territoires (notamment au Liban avant 1975) où les institutions étatiques étaient absentes ou limitées. Pendant la guerre civile libanaise (1975-1990), les Forces libanaises, milice chrétienne, et le Hezbollah, mouvement islamiste soutenu par la République islamique d’Iran, ont également assuré diverses fonctions de sécurité, de justice et de prestation de services.

Des phénomènes comparables ont été observés dans les territoires administrés par le Parti communiste du Népal (maoïste), dans les zones contrôlées par les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), ainsi que dans certaines régions du Mali sous l’autorité de groupes armés djihadistes affiliés au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM).

Dans certaines favelas de Rio de Janeiro, des organisations criminelles assurent parfois des fonctions de régulation locale, d’arbitrage des conflits ou de protection des habitants.




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Malgré leurs différences idéologiques, politiques et historiques, ces organisations illustrent un même phénomène : lorsque l’État est incapable d’exercer durablement ses fonctions, des acteurs non étatiques peuvent mettre en place des institutions parallèles et acquérir une forme de légitimité fonctionnelle en produisant de l’ordre et en assurant certains services essentiels.

Les situations de guerre urbaine illustrent particulièrement cette dynamique. Lorsqu’un territoire subit des destructions massives, la continuité de services vitaux (c’est-à-dire soins d’urgence, distribution d’aide, approvisionnement en eau ou logistique médicale, etc.) repose souvent sur des arrangements de crise entre personnels hospitaliers, organisations humanitaires, autorités locales et réseaux communautaires. Dans de telles situations, la légitimité perçue provient moins du statut institutionnel que de la capacité effective à maintenir des services indispensables sous contrainte extrême.

La confiance bascule alors progressivement du statut vers la performance. La question n’est plus seulement « qui a légalement autorité ? », mais « qui est capable de faire fonctionner le quotidien ? »

Une gouvernance efficace… mais pas toujours démocratique

C’est ici qu’apparaît le principal danger.

Une gouvernance sans État peut sauver des vies. Elle peut stabiliser un territoire, maintenir des services vitaux et éviter un effondrement total. Pourtant, plus cette gouvernance de substitution devient efficace, plus elle peut paradoxalement réduire l’incitation à reconstruire des institutions publiques pleinement redevables.

C’est tout le paradoxe : ce qui sauve à court terme peut fragiliser à long terme.

Lorsque l’action publique dépend de plus en plus d’ONG, de bailleurs internationaux, d’entreprises privées ou d’autorités non élues, une question devient inévitable : qui contrôle réellement ces acteurs ? Qui les évalue ? Qui peut les sanctionner ? Une gouvernance efficace n’est pas nécessairement démocratique. Elle peut produire des résultats tout en échappant à la transparence, à la représentation et à la redevabilité citoyenne.

Le dilemme devient alors profondément politique : comment préserver la capacité d’action collective sans perdre la responsabilité démocratique ?

Une leçon pour les démocraties occidentales

Cette interrogation dépasse largement les seuls contextes post-conflit. Les démocraties occidentales ont elles aussi commencé à expérimenter des formes partielles de gouvernance post-étatique. La pandémie de Covid-19 en a fourni une illustration frappante. Des cellules de crise ad hoc, des cabinets privés, des plates-formes numériques et des dispositifs exceptionnels de coordination ont temporairement reconfiguré l’action publique bien au-delà des cadres administratifs habituels.

Demain, des cyberattaques massives, des catastrophes climatiques ou des ruptures logistiques majeures pourraient accentuer ce phénomène. Dans de tels scénarios, l’enjeu ne serait plus seulement de protéger des institutions, mais de préserver la capacité même à coordonner l’action collective sous contrainte extrême.

Les contextes post-conflit apparaissent ainsi comme des laboratoires précieux pour penser l’avenir. Ils montrent que la résilience d’un système politique dépend certes de la robustesse de l’État, mais aussi de sa capacité à maintenir trois fonctions essentielles : coordonner, décider et préserver la confiance collective.

Longtemps, le management public s’est surtout demandé comment rendre l’État plus performant. Le XXIe siècle pourrait imposer une question plus radicale : comment maintenir l’action publique lorsque l’État lui-même vacille ?

Car une grande crise ne commence pas nécessairement lorsque les bâtiments administratifs tombent. Elle commence lorsque plus personne ne sait qui coordonne, qui décide, et surtout au nom de qui.

The Conversation

Mohamad Fadl Harake ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Quand l’État vacille, qui gouverne encore ? – https://theconversation.com/quand-letat-vacille-qui-gouverne-encore-286368

Les centres de données spatiaux posent aussi des risques écologiques. Qu’en dit le droit ?

Source: The Conversation – in French – By Anna Hurova, Post-doctorante, Chaire Espace, École normale supérieure (ENS) – PSL

Déploiement de Starcloud-1 en novembre 2025 : avec ses GPU de Nvidia, c’est le premier satellite à faire tourner le modèle de langage de Google dans l’espace (Gemini). Philipjohnst, Wikipédia

Différents acteurs du spatial prévoient d’envoyer des centres de données en orbite, souvent sous la forme de constellations de nombreux satellites. Souvent, l’argument est de délocaliser les nuisances contre lesquelles des voix s’élèvent sur Terre. Mais les centres de données spatiaux ne règlent pas tous les problèmes, et en génèrent des nouveaux. Un regard juridique.


Le 30 janvier, l’entreprise SpaceX a sollicité l’autorisation de lancer un million de satellites dotés d’une capacité de calcul destinée à alimenter des modèles avancés d’intelligence artificielle (IA). À la fin du mois de mars, un premier modèle de satellite, l’AI Sat Mini, a été présenté : l’appareil mesurerait environ 170 mètres de long, dont près de 100 mètres de panneaux solaires, soit une dimension proche de celle de la Station spatiale internationale. Pour l’instant, le projet est encore en cours de développement et les caractéristiques précises de la configuration des satellites qui seront déployés au sein d’une constellation d’un million d’unités ne sont pas encore connues. Néanmoins, il permet d’illustrer les perspectives de ce futur déploiement.

Parallèlement, la Chine prévoit le lancement de la constellation Three-Body Computing Constellation, composée de 2 800 satellites. De plus en plus d’États et d’acteurs privés envisagent également le déploiement de satellites destinés à soutenir ce type de technologie.

L’émergence simultanée de ces projets témoigne d’une concurrence technologique particulièrement intense et met en lumière la nécessité de repenser, de manière qualitative, les cadres actuels de la gouvernance spatiale. Cette réflexion pourrait notamment s’inscrire dans le cadre des consultations relatives aux aspects juridiques et politiques de la gestion du trafic spatial au sein du Sous-comité juridique du Comité des utilisations pacifiques de l’espace extra-atmosphérique, ou encore prendre la forme d’un nouveau cadre normatif, tel qu’évoqué dans le Pacte pour l’avenir de l’ONU.

L’argument écologique contestable

L’objectif consiste à fournir une puissance de calcul inédite afin de faire tourner des modèles avancés d’IA de manière plus viable économiquement, directement dans l’espace. Cela concerne notamment le traitement des images satellitaires sans les dupliquer, par exemple pour la gestion des catastrophées, le suivi des ressourcés agricoles ou encore d’étude du climat, etc.

En effet, ces derniers consomment des quantités considérables d’électricité, et certains scénarios estimant qu’ils pourraient représenter jusqu’à 30 % de la consommation électrique européenne, ainsi que d’importants volumes d’eau nécessaires au refroidissement des infrastructures. Véolia rapporte par exemple que la consommation d’eau des centres de données de Virginie, aux États-Unis, est passée de 1,13 à 1,85 milliard de gallons entre 2019 et 2023.

Le projet de recherche ASCEND, mené par l’Union européenne, souligne également que le déploiement futur de capacités de traitement de données en orbite pourrait contribuer à la stratégie de réduction de l’empreinte carbone du secteur numérique, conformément aux objectifs du Pacte vert pour l’Europe.

À première vue, le transfert des centres de données vers l’espace apparaît comme une solution écologiquement prometteuse.

Plan d’encombrement des orbites et conséquences environnementales

L’espace peut sembler infini et détaché des contraintes environnementales terrestres. Pourtant, une approche systémique des interactions entre l’espace et la Terre permet de mettre en évidence de profondes interdépendances.

Il convient notamment de souligner que les projets visant à déployer des centres de données en orbite concernent principalement l’orbite basse, qui constitue déjà la région orbitale la plus encombrée. Dans le projet de SpaceX, par exemple, la constellation serait déployée à des altitudes comprises entre 500 et 2 000 kilomètres. Les satellites seraient répartis dans des « coquilles orbitales » étroites, d’une épaisseur maximale de 50 kilomètres chacune.

Or, le nombre d’objets en orbite autour de la Terre connaît une croissance extrêmement rapide. Aujourd’hui, on estime qu’environ 26 000 objets de plus de 10 centimètres se trouvent en orbite terrestre basse, dont près de 9 300 satellites actifs. À cela s’ajoutent environ 1,2 million d’objets mesurant entre 1 et 10 centimètres, ainsi qu’environ 130 millions de fragments compris entre 1 millimètre et 1 centimètre.

La combinaison du nombre actuel d’objets spatiaux et des futurs déploiements alimente les craintes liées à ce que l’on appelle le « syndrome de Kessler » : une réaction en chaîne de collisions générant toujours plus de débris et pouvant rendre certaines orbites inutilisables durant des décennies. L’augmentation du nombre et de la taille des satellites accentue ce risque et impose de repenser la gestion du trafic spatial.




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D’autres conséquences environnementales liées à ce type de projets méritent également d’être soulignées.

Tout d’abord, la dissipation thermique produite par les infrastructures orbitales dans le vide spatial pourrait créer des interférences nuisibles pour les satellites évoluant sur la même trajectoire et ainsi soulever des interrogations au regard de l’obligation de ne pas créer d’entraves injustifiées aux activités spatiales d’autres États, telle qu’énoncée à l’article IX du Traité de l’espace de 1967.

Ensuite, les impacts sur l’environnement terrestre associés aux lancements et aux rentrées atmosphériques des satellites suscitent des préoccupations croissantes. Les panaches d’émissions des lanceurs ainsi que les processus de désintégration atmosphérique pourraient notamment affecter la couche d’ozone.

Afin de mieux appréhender ces contraintes, il est possible de mobiliser la théorie des « limites de la croissance », initialement développée pour analyser les limites écologiques de l’expansion économique humaine.

Face à ces défis, le droit reste relativement limité

Plusieurs documents juridiques existent, mais ils sont insuffisamment coordonnés.

Les lignes directrices relatives à l’atténuation des débris spatiaux élaborées par les Nations unies, l’Agence spatiale européenne et l’Inter Agency Space Debris Coordination Committee abordent par exemple peu les impacts des débris spatiaux sur l’environnement terrestre. Par ailleurs, certaines mesures destinées à réduire les débris en orbite, comme la désorbitation des satellites, peuvent paradoxalement accentuer les effets sur l’atmosphère ou sur les écosystèmes marins.

D’autres instruments juridiques présentent également des limites. En particulier, le Protocole de Montréal relatif aux substances qui appauvrissent la couche d’ozone, même modifié par l’amendement de Kigali, ne prend pas en compte certaines substances issues de la rentrée des satellites, comme l’alumine.

Similairement, la Convention sur la pollution atmosphérique transfrontière à longue distance (c’est-à-dire qui exerce des effets dommageables dans une zone soumise à la juridiction d’un autre État, et à une distance telle qu’il n’est généralement pas possible de distinguer les apports des sources individuelles ou groupes de sources d’émission) ne s’applique pas à ce type de phénomènes.

Dépasser les limitations du droit actuel en s’appuyant sur les obligations des États en matière de changement climatique

En l’absence de règles internationales précises, les juridictions internationales pourraient jouer un rôle important. Dans son avis consultatif sur les « obligations des États en matière de changement climatique », la Cour internationale de justice a rappelé plusieurs principes importants :

  • Les activités menées au-delà de la juridiction nationale mais sous le contrôle d’un État peuvent engager sa responsabilité si elles causent un préjudice.

  • Les effets à prendre en compte ne se limitent pas aux impacts directs : les effets cumulatifs ou indirects doivent également être considérés.

  • La responsabilité d’un État ne consiste pas seulement à mettre en place des mécanismes institutionnels de contrôle, mais aussi à garantir l’effectivité et la qualité de leur mise en œuvre.

Ces principes pourraient servir de base juridique pour interpréter l’article IX du Traité de l’espace. Celui-ci prévoit notamment la tenue de consultations internationales lorsque les activités d’un État causeraient une gêne potentiellement nuisible aux activités d’autres États parties au Traité en matière d’exploration et d’utilisation pacifiques de l’espace extra-atmosphérique.

Dans un contexte de multiplication rapide des satellites, cette approche pourrait contribuer à développer progressivement un cadre juridique.

The Conversation

Anna Hurova ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les centres de données spatiaux posent aussi des risques écologiques. Qu’en dit le droit ? – https://theconversation.com/les-centres-de-donnees-spatiaux-posent-aussi-des-risques-ecologiques-quen-dit-le-droit-286490