Des maisons en corail parsèment le Pacifique et les chercheurs savent désormais quand elles ont été construites.

Source: The Conversation – in French – By James L. Flexner, Senior Lecturer in Historical Archaeology and Heritage, University of Sydney

En Polynésie française, des dizaines de maisons construites en corail témoignent d’un profond bouleversement provoqué par l’arrivée des missionnaires au XIXᵉ siècle. Grâce à une méthode de datation très précise, des archéologues parviennent aujourd’hui à retracer pour la première fois le calendrier de leur construction.


Les îles Mangareva (Ma’areva) se situent à environ 1 600 kilomètres au sud-est de Tahiti, en Polynésie française. Elles tirent leur nom — qui signifie « montagnes flottantes » — de l’effet produit par les embruns qui se brisent sur les atolls coralliens environnants, ou motu : les anciens sommets volcaniques donnent alors l’impression de flotter au-dessus des vagues.

Aujourd’hui, les îles abritent environ 2 000 habitants, dont beaucoup travaillent dans les fermes perlières installées dans le lagon turquoise. À travers les îles subsistent aussi les vestiges de dizaines d’édifices remarquables : des maisons construites en corail.

Dans le cadre d’un projet plus vaste consacré aux transformations de la vie quotidienne à Mangareva au XIXᵉ siècle, mon équipe de recherche en archéologie a documenté des dizaines de ces maisons de corail, notamment sur les îles d’Aukena, Akamaru, Mangareva et Taravai.

Aujourd’hui, dans un nouvel article publié dans la revue Antiquity, nous avons établi la première chronologie précise de la construction de ces maisons de corail.

Ces résultats mettent en évidence de nouvelles dynamiques dans la manière dont les sociétés du Pacifique ont transformé leur environnement bâti après le contact avec les Européens — et montrent comment cet héritage colonial continue encore aujourd’hui de façonner la vie locale.

La colonisation a transformé la vie des communautés dans le Pacifique

Des missionnaires catholiques français ont établi un poste à Mangareva à partir de 1834. En plus d’apprendre les prières, d’assister aux offices religieux et de lire la Bible, les habitants de Mangareva ont profondément modifié leur vie quotidienne à leur contact. Parmi les nombreux changements figure une transformation complète des espaces domestiques.

En quelques décennies, les habitations traditionnelles en bois et en chaume ont été remplacées par un nouveau type de petites maisons en pierre. Les missionnaires consignaient souvent des dates précises pour leurs constructions, en particulier pour la cathédrale de Rikitea, les églises réparties dans l’archipel ou encore les principales écoles catholiques.

En revanche, pour la catégorie de bâtiments la plus nombreuse de cette période — les maisons — nous ne disposons généralement d’aucune information sur leur date de construction, sur ceux qui les ont bâties ni sur les personnes qui y ont vécu.

Une méthode de datation précise

Lors de travaux de terrain en octobre 2024, j’ai remarqué que l’un des blocs de corail tombé du mur de la maison en ruine que nous fouillions contenait des coraux branchus qui semblaient très frais, presque comme s’ils venaient d’être coupés sur le récif vivant.

Nous avons utilisé une technique avancée appelée datation uranium-thorium (U-Th) pour déterminer l’âge de ces coraux branchus — et des structures construites à partir d’eux.

Contrairement à la datation au radiocarbone, plus connue et dont les marges d’erreur se comptent en décennies, la datation U-Th est extrêmement précise : elle permet de déterminer à quelques années près la date à laquelle les coraux sont morts, ne laissant derrière eux que leur exosquelette dur.

Contrairement aussi à la datation au radiocarbone, qui n’est pas très fiable pour des matériaux âgés de moins d’environ 400 ans, la datation U-Th fonctionne jusqu’à des périodes très récentes, voire presque jusqu’à nos jours.

Nous avons prélevé un échantillon « témoin » sur un bâtiment dont la date est connue — l’école de garçons d’Aukena construite dans les années 1850 — ainsi que des échantillons provenant de huit autres maisons et d’une tour de guet en corail.

Nous avons également prélevé un corail branchu dans une couche de fosse située dans la même maison où j’avais remarqué pour la première fois ces branches de corail à l’aspect « frais » dans les blocs.

À l’époque, nous pensions que cette fosse contenait les restes d’un festin organisé juste avant la construction de la maison. Les dates qui se recoupent dans nos résultats U-Th ont confirmé cette hypothèse.

Une tour de guet construite sur une petite colline surplombant un lagon turquoise.
Tour de guet en corail à la pointe Mata Kuiti, sur l’île d’Aukena.
Professeur associé James Flexner, University of Sydney

Les mystères du « vieux corail »

Après analyse des échantillons, nous avons été surpris de constater que plusieurs dates ne correspondaient pas à ce que nous avions prévu.

Certains coraux semblaient être morts avant les années 1830, lorsque les missionnaires sont arrivés. Certains remontaient même à une période antérieure au contact avec les Européens dans les années 1790.

Un problème similaire est bien connu dans la datation au radiocarbone : le problème du « vieux bois », où la date de la mort d’un organisme peut précéder de plusieurs décennies, voire de plusieurs siècles, l’événement que l’archéologue cherche à dater. Étions-nous confrontés ici à un problème de « vieux corail » ?

Deux explications sont possibles.

Un archéologue ayant visité Mangareva dans les années 1930 a signalé des amas de débris de corail qu’il pensait être les restes de marae, des structures autrefois sacrées renversées pendant la période missionnaire. Cela ouvre la possibilité que ce corail ancien ait été réutilisé pour de nouvelles constructions.

Une autre explication possible pour ce type de corail, appartenant au genre scientifique Acropora, est que certaines branches meurent à distance de la zone de croissance active du récif au fil des années ou des décennies, tout en conservant leur apparence « fraîche ».

Ce scénario est peut-être le plus probable, car nos dates « trop anciennes » ne devançaient la chronologie attendue que de quelques années ou décennies, et non de plusieurs siècles. Mais nous ne pouvons pas non plus écarter complètement l’hypothèse des marae.

Il nous reste encore beaucoup à apprendre sur la manière dont les populations utilisaient le corail pour construire leurs bâtiments dans le passé — et peut-être aussi sur la façon dont les récifs coralliens se sont régénérés, ou non, après des décennies d’exploitation humaine. Ce dernier point pourrait être important pour réfléchir plus attentivement à nos propres relations avec les récifs coralliens aujourd’hui.

The Conversation

James L. Flexner est professeur associé d’archéologie historique et de patrimoine à l’Université de Sydney. Cette recherche est financée par l’Australian Research Council (FT210100244).

ref. Des maisons en corail parsèment le Pacifique et les chercheurs savent désormais quand elles ont été construites. – https://theconversation.com/des-maisons-en-corail-parsement-le-pacifique-et-les-chercheurs-savent-desormais-quand-elles-ont-ete-construites-279467

Ces PFAS qui échappent à la surveillance environnementale

Source: The Conversation – in French – By Yann Aminot, Biogéochimiste des contaminants organiques, Ifremer

Comme bon nombre de polluants, les composés per- et polyfluoroalkylés, ou PFAS, atteignent souvent les mers et les océans. Si la présence de certains d’entre eux est surveillée, beaucoup d’autres ne font pas l’objet de réglementations. Ils sont pourtant observés à des taux élevés dans les écosystèmes marins, sans pour autant que leurs effets soient connus, révèlent des travaux inédits.


Vous avez sans doute déjà entendu parler des « polluants éternels », ou composés per- et polyfluoroalkylés (PFAS), mais saviez-vous qu’il en existe des milliers ? Et que les plus abondants ne sont pas tous surveillés dans l’environnement, alors même que leur dangerosité reste inconnue ?

Cette réalité apparaît pourtant lorsque l’on étudie des organismes marins, comme les moules, les crevettes et les poissons, des côtes françaises. Ces analyses délicates et très spécifiques sont cruciales pour comprendre la très longue vie de ces molécules appelées « polluants éternels ».

De fait, si on les sait aujourd’hui présents un peu partout, des poêles et casseroles antiadhésives à vos vêtements imperméables, en passant par votre maquillage, vos produits d’entretien, dans l’eau du robinet et jusque dans votre sang, nous savons également, que, comme bon nombre de polluants, la destination finale des PFAS reste souvent les océans.

Certains PFAS étant très mobiles dans les milieux aquatiques, la contamination est continuellement transportée depuis les milieux continentaux jusqu’aux océans, qui agissent comme des réservoirs finaux pour les composés les plus persistants. Les environnements côtiers constituent ainsi des écosystèmes clés pour l’étude du devenir des PFAS dans l’environnement.

Plusieurs PFAS utilisés dans de nombreuses applications pendant un demi siècle, principalement l’acide perfluorooctanesulfonique (PFOS) et l’acide perfluorooctanoïque (PFOA), sont également reconnus pour leur omniprésence, leur toxicité et leur capacité à s’accumuler dans les organismes vivants, à tous les niveaux de la chaîne alimentaire. C’est ce qu’on appelle la bioaccumulation.

Ainsi, certains PFAS qui atteignent les mers et les océans peuvent revenir dans notre assiette via la pêche et la consommation de certains crustacés ou poissons. Ces propriétés ont suscité des inquiétudes quant à leurs effets potentiels sur la santé humaine et sur les écosystèmes. Depuis les années 2000, certains PFAS ont donc progressivement été intégrés aux programmes de surveillance environnementale et sanitaire et font désormais l’objet de réglementations internationales. Mais est-ce vraiment suffisant ?

Pourquoi les industries utilisent-elles des PFAS ?

  • Les composés per- ou polyfluoroalkylés sont utilisés depuis les années 1950 pour une multitude d’applications industrielles, domestiques et agricoles, notamment du fait de leur grande stabilité thermique et chimique. Cette remarquable stabilité rend certains PFAS très persistants dans l’environnement, ce qui leur vaut justement le surnom de « polluants éternels ».

La face cachée de l’iceberg

Aujourd’hui, les mesures mises en place ne concernent que quelques dizaines de composés, notamment le PFOS et le PFOA. Pourtant, les PFAS ne se limitent pas à une poignée de molécules bien connues, mais correspondent bien à des milliers de composés de structures variées.

4 PFAS sont aujourd'hui soumis à la réglementation européenne dans l'alimentation, des milliers d'autres ne sont pas concernés.
Quatre PFAS sont aujourd’hui soumis à la réglementation européenne dans l’alimentation, des milliers d’autres ne sont pas concernés.
Fourni par l’auteur

Ainsi, de nombreux PFAS échappent aux analyses ciblées communément réalisées, qui risquent donc de sous-estimer la contamination réelle.

Pourquoi s’intéresser aux organismes marins ?

Au-delà des exigences réglementaires, l’analyse des organismes marins permet d’identifier et de caractériser l’ensemble des composés capables de s’accumuler dans les organismes au fil du temps (bioaccumulables) ou de se concentrer le long de la chaîne alimentaire (bioamplifiables).

Le PFOS, notamment, est généralement présent à des concentrations plus élevées dans les espèces en haut de la chaîne alimentaire, telles que les mammifères marins, que dans les espèces en bas de la chaîne alimentaire, telles que les moules. Il est donc considéré bioamplifiable.

Des analyses qui permettent de voir plus large

Nos travaux menés à l’Ifremer ont permis de rechercher simultanément des centaines de PFAS dans les moules et dans les huîtres de côtes françaises, en mettant en œuvre une méthode analytique de pointe, la spectrométrie de masse à haute résolution. Au total, près de 80 PFAS différents ont été détectés dans ces organismes, incluant des composés connus et réglementés, comme le PFOS et le PFOA, mais également de nombreux autres échappant aux programmes de suivi et à la réglementation.

Ces travaux ont également permis d’identifier des zones fortement contaminées, présentant une grande diversité de PFAS à des concentrations plus élevées : les estuaires de grands fleuves (Seine, Loire et Rhône) et les zones fortement industrialisées, telles que l’étang de Berre (Bouches-du-Rhône) sur la côte méditerranéenne.

Quelle part représente la face cachée de l’iceberg ?

Les analyses menées ont également révélé que des PFAS non suivis et non réglementés sont parfois présents à des concentrations élevées dans les organismes marins. Parmi eux se trouve le 6:2 fluorotélomère sulfonamide bétaïne (6:2 FTAB), un composé abondamment utilisé dans les émulseurs anti-incendie et largement ignoré dans les programmes de surveillance. Ce composé a été détecté à des niveaux souvent supérieurs à ceux des PFAS connus et réglementés, comme le PFOS.

Les quatre PFAS soumis à la réglementation UE 2023/915 de la Commission européenne (PFOS, PFOA, PFNA et PFHxS), présentaient des concentrations globalement inférieures aux seuils fixés pour la consommation humaine. Par exemple, dans les moules bleues analysées, ces quatre composés réglementés étaient détectés à des niveaux près de vingt fois inférieurs à la valeur seuil définie par la Commission européenne.

En revanche, lorsque l’ensemble des PFAS détectés était pris en compte, les concentrations totales atteignaient des valeurs plus de 70 fois supérieures à celles du seuil des quatre composés réglementés. Ces résultats révèlent une contamination bien plus importante et complexe que celle des composés sujets à une réglementation et mesurés par les suivis traditionnels.

Est-ce que la face cachée de l’iceberg présente un risque pour l’environnement et l’humain ?

La toxicité de la majorité des composés détectés reste à ce jour inconnue, et il est donc impossible d’évaluer précisément le risque qu’ils représentent pour l’environnement et pour la santé humaine.

En revanche, nous savons que plusieurs des PFAS détectés sont des précurseurs, c’est-à-dire qu’une fois dans l’environnement, ils peuvent se dégrader en d’autres PFAS plus persistants appelés « produits terminaux ». Les composés les plus connus et réglementés sont justement des produits terminaux, tels que le PFOS et le PFOA.

Dans le cadre de nos travaux menés à l’Ifremer, des espèces situées à différents niveaux des chaînes alimentaires du bar européen et de la sole commune provenant de l’estuaire de la Seine ont également été étudiées. Ces espèces comprenaient des coquillages, des crustacés et des poissons.

Les résultats obtenus montrent que les concentrations de ces composés précurseurs ont tendance à diminuer du bas vers le haut de la chaîne alimentaire, tandis que celles des produits terminaux augmentent. Les espèces en haut de la chaîne alimentaire, notamment celles possédant un foie, semblent donc pouvoir dégrader certains précurseurs.

Ces observations mettent en évidence les limites des suivis et des réglementations actuels, qui ne concernent qu’un nombre restreint de PFAS et ne tiennent pas compte des transformations chimiques qui peuvent se produire dans l’environnement et au sein des organismes.

Ces résultats posent également question sur l’exposition de l’humain à travers la consommation de produits de la mer, notamment d’espèces basses dans la chaîne alimentaire, telles que les coquillages qui contiennent des proportions élevées de précurseurs, dont la toxicité est encore peu connue.

Une fois consommés, ces précurseurs non suivis et non réglementés pourraient être dégradés en produits terminaux et donc participer à l’exposition humaine à des PFAS dont la toxicité est avérée, tels que le PFOS. Ainsi, la vision actuelle de la contamination de l’humain et l’environnement par les PFAS, ainsi que les risques associés, reste partielle et bénéficierait de la prise en compte d’un plus grand nombre de substances.

Vers une meilleure gestion des PFAS

Pour permettre une évaluation complète des risques associés aux PFAS dans leur ensemble, il sera donc essentiel à l’avenir de conduire des études écotoxicologiques spécifiques sur ces précurseurs et sur leurs produits de transformation.

En ce qui concerne la réglementation, des évolutions sont en cours. En 2023, le Danemark, la Suède, la Norvège, la Finlande et l’Allemagne ont soumis à l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA) une proposition visant à réglementer à l’échelle européenne la fabrication, l’utilisation et la vente d’environ 10 000 PFAS. Cette initiative qui a été soutenue par la France illustre un nouveau tournant dans la prise de conscience et la gestion de la contamination par les PFAS dans sa globalité.

The Conversation

Yann Aminot a reçu des financements de l’Office Français de la Biodiversité (OFB) et de la région Pays de la Loire.

Ninon Serre a reçu des financements de l’Ifremer et de la région Pays de la Loire.

ref. Ces PFAS qui échappent à la surveillance environnementale – https://theconversation.com/ces-pfas-qui-echappent-a-la-surveillance-environnementale-278118

Qui veut encore devenir prof ? Ce qu’une approche internationale nous dit de la « crise des vocations » enseignantes

Source: The Conversation – France (in French) – By Fernando Nunez-Regueiro, Chercheur en sciences de l’éducation, Université Grenoble Alpes (UGA)

D’où vient cette crise d’attractivité qui touche les métiers de l’enseignement en France et dans le monde ? Une revue d’études menées dans 18 pays incite à se pencher sur les conditions d’exercice et la reconnaissance d’une profession dont la contribution sociale fait pourtant toujours rêver un nombre non négligeable de candidats.


Alors que de nombreux pays font face à des pénuries d’enseignants, une question revient avec insistance : qui choisit encore d’entrer dans le métier, et pourquoi ? Une revue systématique récente, menée à partir de 39 études qualitatives dans 18 pays, couvrant plus de soixante ans de recherches et 4 700 futurs enseignants, nous permet de dresser un panorama inédit de ces motivations.

Cette étude met en lumière un paradoxe : plus un pays est développé, moins le métier d’enseignant apparaît attractif pour des raisons matérielles ou statutaires, alors même que les besoins en enseignants augmentent. Autrement dit, la « crise des vocations » ressemble moins à un manque d’envie qu’à une crise des conditions d’exercice.

Des motivations d’abord liées au sens du métier

À travers les pays, deux grandes familles de motivations dominent. La première est intrinsèque (environ 41 % des motivations recensées dans la revue). De nombreux candidats évoquent le plaisir d’enseigner, l’intérêt pour une discipline ou le sentiment d’être compétent pour transmettre des savoirs. L’enseignement est perçu comme une activité porteuse de sens, en cohérence avec une identité personnelle.

La seconde est altruiste (19 % des motivations). Les futurs enseignants expriment le désir de contribuer à la société, de travailler avec des enfants ou des adolescents, de favoriser l’égalité des chances ou d’influencer positivement l’avenir des jeunes générations.

Au total, les motivations intrinsèques et altruistes représentent près de 60 % des raisons évoquées pour devenir enseignant. Ces résultats convergent avec de grandes enquêtes internationales : le choix d’enseigner repose d’abord sur l’intérêt pour le métier et sur l’envie de contribuer au bien commun. Autrement dit, devenir enseignant n’est pas, dans la majorité des cas, un simple calcul économique.

Le rôle variable des motivations matérielles

Les raisons extrinsèques d’enseigner (c’est-à-dire la sécurité de l’emploi, la stabilité du revenu, les horaires compatibles avec la vie familiale, le statut social) représentent environ 40 % des motivations dans l’ensemble des études. Mais leur importance varie fortement selon les contextes culturels et historiques.

Dans les pays à niveau de développement intermédiaire, le métier d’enseignant est souvent perçu comme un moyen d’accéder à l’enseignement supérieur, d’obtenir un emploi stable ou de bénéficier d’un statut reconnu (52 % des motivations). Il peut constituer une voie d’ascension sociale ou un choix pragmatique dans un marché du travail contraint. En revanche, dans les pays à haut niveau de développement humain, ces dimensions matérielles sont beaucoup moins centrales (34 % des motivations).

Ce contraste s’explique par un mécanisme structurel. Lorsque l’enseignement supérieur se massifie et que les débouchés professionnels se diversifient (pays fortement développés), l’enseignement n’est plus l’une des rares professions stables accessibles aux diplômés. Il devient une option parmi d’autres. Si, dans le même temps, sa rémunération relative ou son prestige progressent moins vite que ceux d’autres carrières qualifiées, son attractivité diminue en comparaison. Il ne s’agit pas nécessairement d’une dégradation absolue du métier, mais d’un affaiblissement relatif dans un marché du travail plus concurrentiel parmi les diplômés.

Un paradoxe au cœur des systèmes éducatifs

C’est là que l’on peut parler de « paradoxe » des motivations enseignantes. À mesure que les sociétés se développent, la massification scolaire accroît les besoins en enseignants ; mais, dans le même temps, le métier devient relativement moins attractif sur le plan matériel et statutaire. Les systèmes éducatifs se retrouvent alors dans une situation délicate : ils ont besoin d’un nombre croissant d’enseignants, mais ne peuvent plus compter sur l’attractivité comparative du métier pour recruter.

Ce paradoxe pose un défi majeur aux politiques éducatives. Peut-on durablement compter sur la seule « vocation » pour assurer le renouvellement du corps enseignant ?




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La France s’inscrit pleinement dans ce questionnement. Les étudiants engagés dans les parcours de formation enseignante déclarent majoritairement un intérêt fort pour l’enseignement et pour la contribution sociale du métier. Les vocations existent. En revanche, l’environnement de formation et d’exercice peut fragiliser cet engagement.

La formation initiale combine préparation académique, concours exigeants et stages en responsabilité. Cette articulation, dans un système centralisé, est souvent perçue comme lourde et stressante. Les recherches montrent que les étudiants peuvent ressentir un décalage entre les exigences académiques et leur désir concret d’enseigner. Les périodes de stage constituent également un moment critique : charge émotionnelle, gestion de classe, sentiment d’insuffisance, qualité variable du mentorat.




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La question de la reconnaissance joue aussi un rôle central. Le débat public insiste régulièrement sur les difficultés du métier : violences scolaires, perte d’autorité, crise du recrutement. Sans nier ces réalités, cette focalisation contribue à redéfinir symboliquement la profession, mais par la négative. Or le statut social compte. Lorsque le niveau de diplôme requis augmente sans que la reconnaissance matérielle et symbolique suive, un sentiment de déclassement peut s’installer.

Enfin, l’empilement des réformes et la centralisation des décisions peuvent entrer en tension avec les attentes d’autonomie professionnelle. Or les motivations intrinsèques prospèrent dans des environnements où la cohérence institutionnelle et la confiance sont fortes.

En France comme dans de nombreux pays européens, l’enjeu n’est donc pas seulement d’augmenter le nombre de candidats. Il s’agit de restaurer un équilibre entre quatre dimensions interdépendantes : la cohérence de la formation initiale, la qualité de l’accompagnement en stage, la stabilité des politiques d’éducation et la reconnaissance sociale et statutaire du métier. En somme, les vocations existent. Reste à savoir si le système éducatif leur permet encore de s’inscrire dans la durée.

The Conversation

Fernando Nunez-Regueiro ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Qui veut encore devenir prof ? Ce qu’une approche internationale nous dit de la « crise des vocations » enseignantes – https://theconversation.com/qui-veut-encore-devenir-prof-ce-quune-approche-internationale-nous-dit-de-la-crise-des-vocations-enseignantes-276324

Non, la France rurale n’est pas un désert culturel

Source: The Conversation – France (in French) – By Fabrice Raffin, Maître de Conférence à l’Université de Picardie Jules Verne et chercheur au laboratoire Habiter le Monde, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)

Les élections municipales sont terminées, mais un conflit discret persiste dans les campagnes françaises. Il ne porte ni sur l’agriculture ou le prix de l’essence, ni même sur la santé. Il concerne la culture. En effet, sous les radars médiatiques, une tension croissante apparaît autour de la question de ce que doit être l’offre culturelle dans les territoires ruraux.


Ce conflit latent s’est récemment invité dans le débat public à travers le plan « Culture et ruralité » porté par Rachida Dati. Ayant pour enjeu de renforcer l’offre artistique dans les territoires ruraux, ce plan s’inscrit dans la rhétorique désormais bien installée de la lutte contre les « déserts culturels ».

Derrière cette expression plane l’idée qu’une partie du territoire national n’aurait pas accès à la culture et nécessiterait une intervention publique renforcée. Mais cette manière de poser le problème n’est pas neutre.

Elle repose sur une représentation particulière de la culture et sur une lecture implicite des territoires ruraux comme des espaces culturellement déficitaires. Autrement dit, la question n’est pas seulement celle de l’accès à la culture, mais celle de la définition même de ce qui est considéré comme tel.

Aux origines de la notion de « désert culturel »

Pour comprendre cette situation, il faut revenir sur l’histoire des politiques culturelles françaises. Celles-ci se sont structurées autour d’un projet de maillage territorial visant à diffuser les œuvres artistiques sur l’ensemble du territoire. Lorsque André Malraux devient ministre des affaires culturelles en 1959, il affirme l’objectif de permettre la rencontre entre « les grandes œuvres de l’humanité » et le public le plus large possible, tout en précisant que « si la culture existe, ce n’est pas du tout pour que les gens s’amusent ». La création des maisons de la culture participe de cette ambition : rendre accessibles les formes artistiques légitimes, et donc tout à fait sérieuses, mais souvent éloignées des pratiques culturelles existantes et des attentes des publics.

À partir des années 1980, malgré l’affirmation d’une démocratie culturelle plus attentive à la diversité de ces pratiques, la décentralisation renforce néanmoins ce modèle en consolidant un réseau d’institutions :scènes nationales, médiathèques, musées… Ce maillage demeure toutefois largement structuré par les centralités urbaines. Les territoires ruraux apparaissent alors en périphérie de cette organisation, ce qui alimente aujourd’hui la lecture en termes de « désert culturel ».

La culture, bien présente dans les territoires ruraux

Cette lecture mérite cependant d’être nuancée à un double titre. D’une part, les territoires ruraux ne sont pas dépourvus de pratiques culturelles. Sociabilités associatives, fêtes locales, pratiques amateurs ou liées au patrimoine structurent des espaces culturels à part entière, bien que peu reconnus par les acteurs institutionnels. Et ce sont bien des pratiques culturelles, parce qu’elles génèrent cette situation sociale inédite : l’expérience esthétique, fût-elle produite par des formes et des objets (musicaux, plastiques, écrits, visuels, numériques, etc.), des artefacts qui n’appartiennent pas à l’histoire de l’art.

D’autre part, l’action publique elle-même ne se limite pas à l’État. Dans de nombreux territoires ruraux, les communautés de communes jouent aujourd’hui un rôle central dans l’offre culturelle. Elles assurent la gestion d’équipements, soutiennent des programmations, coordonnent des réseaux associatifs et portent des projets à l’échelle intercommunale.

Ces acteurs intermédiaires occupent une position singulière. Ils se situent à la fois en relais et en tension avec les orientations nationales. D’un côté, ils dépendent des arbitrages opérés par les directions régionales des affaires culturelles (Drac), qui continuent de structurer l’accès aux ressources et la légitimité des projets. De l’autre, ils développent des stratégies propres, parfois en complément, en décalage, voire en opposition aux priorités définies à l’échelle nationale. Ce jeu d’ajustements produit des configurations locales hétérogènes, où l’offre culturelle résulte autant d’un modèle descendant que de négociations entre échelles d’action et de rôle des élus à travers, par exemple, les projets culturels de territoires.

Par ailleurs, les campagnes françaises ont profondément changé. Comme l’a montré Jean-Pierre Le Goff, elles sont traversées par des recompositions liées notamment aux mobilités résidentielles et à l’installation de populations issues des classes moyennes urbaines. Ces transformations, particulièrement visibles dans les espaces périurbains, brouillent les frontières entre ville et campagne. Elles introduisent aussi de nouvelles attentes culturelles, portées notamment par ces nouveaux habitants, et parmi eux, ceux que Le Goff appelle les « cultureux », un terme péjoratif qui désigne les dépositaires et tenants de la culture « légitime » venant « de la ville ».

Le risque du malentendu

Dans ce contexte, l’action culturelle peut devenir un vecteur de diffusion de référentiels urbains. Mais ce modèle peut entrer en décalage avec les formes culturelles préexistantes. Certaines pratiques locales restent marginalisées ou invisibilisées. La musique country par exemple, largement plébiscitée et pratiquée (musiques et danses) en milieu rural est totalement absente des politiques culturelles. Le risque est alors celui d’un malentendu : des politiques conçues pour « apporter » la culture dans des territoires où elle existe déjà, mais sous d’autres formes.

Pour autant, les dynamiques actuelles ne se réduisent pas à une opposition entre culture légitime et pratiques locales, ni entre ville et campagne. On observe l’émergence de configurations hybrides : tiers-lieux, collectifs artistiques/habitants ou encore réinventions de formes traditionnelles comme, selon les régions, les comices agricoles, les fest-noz, les carnavals, par exemple . Ces évènements parfois revisités articulent alors création contemporaine, participation habitante et pratiques festives, parfois avec l’appui ou malgré les cadres institutionnels.

Dans ces espaces, la culture devient un lieu de négociation et d’expérimentation, où se recomposent les hiérarchies culturelles et où se vit la communauté locale, bien loin des enjeux artistiques. Les élus y jouent un rôle central, capables d’articuler des logiques institutionnelles, esthétiques et habitantes, tout en composant avec les contraintes des politiques nationales.

Derrière les débats récurrents sur les « déserts culturels », c’est donc moins un manque qu’un problème de cadrage qui se dessine. Ce qui est en jeu, ce n’est pas l’absence de culture, mais la difficulté à reconnaître la pluralité de ses formes et la diversité de ses régimes de légitimité. Les mondes ruraux et périurbains ne sont pas en attente de culture : ils en produisent, selon des modalités qui échappent en partie aux catégories de l’action publique et aux arbitrages centralisés.

The Conversation

Fabrice Raffin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Non, la France rurale n’est pas un désert culturel – https://theconversation.com/non-la-france-rurale-nest-pas-un-desert-culturel-278554

La dernière guerre du Hezbollah ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Hussein Abou Saleh, Docteur associé au Centre d’études et de recherches internationales (CERI), Sciences Po

L’entrée en guerre du Hezbollah contre Israël, en représailles à l’assassinat de Khamenei à Téhéran et à la violation continuelle par Tel-Aviv de l’accord de cessez-le-feu de fin 2024, apparaît comme un pari très risqué, dans un contexte où le mouvement chiite libanais est aux abois aux niveaux militaire, politique et financier, et où Beyrouth tente de le désarmer et de reprendre la pleine possession des territoires qu’il contrôle encore.


L’« axe de la résistance » est entré dans une période de profonde transformation à la suite des guerres régionales au Moyen-Orient depuis le 7 octobre 2023. Il est loin d’être en mesure de jouer un rôle stratégique déterminant pour l’issue du conflit israélo-américain en cours contre l’Iran. Alors que la guerre atteint un nouveau paroxysme, deux fronts sont actifs, le Liban et l’Irak, mais un seul prend de l’importance : le Liban.

Les campagnes israéliennes dévastatrices menées depuis 2023 ont révélé les faiblesses et les limites du réseau de supplétifs iraniens, mais ont également souligné leur capacité à résister à la pression. Ces groupes se transforment en insurrections plus ou moins localisées. C’est pourquoi ils sont autant préoccupés par leur propre survie que par celle de la République islamique d’Iran. Leur intervention dans ce conflit relève moins de la stratégie d’« unité des arènes », qui prévoyait une intervention militaire conjointe contre Israël en cas d’attaque contre l’un de ses membres, que de la volonté d’assurer leur propre survie.

Le 28 février, avec l’assassinat du guide suprême iranien, l’ayatollah Khamenei, âgé de 86 ans, la « ligne rouge » de l’« axe » a été franchie, et le Hezbollah libanais s’est rapidement impliqué dans une guerre avec Israël qui donne au gouvernement Nétanyahou l’occasion de s’attaquer violemment, une fois de plus, à ses structures, déjà largement fragilisées.

Pourquoi le Hezbollah est-il entré en guerre ?

Aux premières heures du 2 mars, le Hezbollah a tiré six roquettes sur le nord d’Israël en représailles à l’assassinat de Khamenei et à la violation persistante par Israël de l’accord de cessez-le-feu annoncé fin novembre 2024, comme indiqué dans sa déclaration écrite. Sa décision de frapper Israël n’était pas nécessairement une démonstration de force ni un signe crédible de sa capacité à dissuader toute agression israélienne, à l’instar des attaques lancées le 8 octobre 2023 en soutien au Hamas à Gaza, mais avant tout une nécessité stratégique pleinement ancrée dans le contexte politique national et régional.

La valeur du Hezbollah, tant en termes de dissuasion que d’influence sur la dynamique régionale, a considérablement diminué depuis le dernier conflit. L’effondrement du régime d’Assad en Syrie a coupé le corridor logistique qui assurait son réapprovisionnement en armes provenant d’Iran et de Syrie, tandis que les effets cumulatifs de la dernière guerre ont encore affaibli ses moyens. En conséquence, sa capacité opérationnelle est désormais fortement réduite. Il reste cependant à déterminer si ces limitations se traduisent par une efficacité réduite sur le champ de bataille.

Après trois semaines de guerre, le Hezbollah poursuit ses attaques quotidiennes contre Israël. Parallèlement, Israël progresse lentement, occupant davantage de territoire et infligeant de lourdes pertes civiles, avec un bilan de plus de 1 072 morts. Plus d’un million de personnes ont été déplacées, ce qui représente près de 20 % de la population du Liban. Les bombardements ont forcé des milliers de familles à fuir vers des zones plus sûres ou à se réfugier dans des bâtiments publics, comme les écoles. Les frappes aériennes israéliennes ont gravement endommagé ou détruit plusieurs ponts stratégiques sur le fleuve Litani, isolant ainsi le sud du Liban du reste du pays. Cette campagne vise à créer une zone tampon et à couper les lignes de ravitaillement du Hezbollah. Une stratégie visant à raser ce qui reste des villages du sud semble être mise en œuvre, comme on peut le constater à Khiam.

De plus, la base sociale du Hezbollah continue de subir les lourdes conséquences des destructions et des pertes considérables subies lors de la guerre de 2023, ce qui limite sa capacité de rétablissement rapide et de mobilisation durable.

La décision du Hezbollah d’entrer en guerre a pris une grande partie du Liban au dépourvu. Depuis l’accord de cessez-le-feu de novembre 2024, le Hezbollah avait fait preuve de ce que les analystes ont qualifié d’extrême retenue face à la pression croissante de l’État libanais pour obtenir son désarmement et aux violations incessantes de l’accord par Israël, qui ont entraîné la mort d’environ 350 membres du Hezbollah et d’environ 150 civils.

En réalité, deux facteurs majeurs ont façonné le comportement du Hezbollah jusqu’au début du conflit actuel. D’une part, il s’est concentré sur sa reconstruction organisationnelle et militaire après les graves revers subis lors de sa dernière guerre, à partir du 8 octobre 2023. D’autre part, l’ensemble de l’échiquier politique libanais faisait pression sur lui afin qu’il ne s’implique pas dans de futurs conflits. C’est pourquoi, de concert avec le reste de « l’axe de la résistance », il a choisi de ne pas intervenir lors des douze jours de frappes israéliennes contre l’Iran en juin 2025.

Au niveau national, le Hezbollah s’est retrouvé de plus en plus isolé. Le gouvernement, en coopération avec les Forces armées libanaises et la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul), et conformément à l’accord de cessation des hostilités, est parvenu à éliminer toute présence militaire du Hezbollah des zones situées au sud du fleuve Litani, jusqu’à la frontière israélienne, et à démanteler une grande partie de ses infrastructures militaires. Il a également pris des mesures, dans le respect des contraintes politiques existantes, pour endiguer les activités et organisations financières illégales liées au Hezbollah. Ces mesures comprenaient notamment l’interdiction faite au secteur financier libanais d’avoir toute relation, directe ou indirecte, avec des entités non agréées et soumises à des sanctions internationales, ce qui a considérablement affecté les finances du Hezbollah. D’autres mesures ont consisté à appliquer la réglementation en matière de lutte contre le blanchiment d’argent et à renforcer les contrôles aux frontières et aux douanes afin de limiter les flux financiers illicites.

Ces mesures ont fortement réduit la capacité du Hezbollah à maintenir son système traditionnel de soutien social, notamment à indemniser les communautés touchées et à financer la rénovation ou la reconstruction d’après-guerre. Sa base de soutien s’est ainsi retrouvée prise en étau entre un État financièrement incapable de financer la reconstruction, une communauté internationale réticente ou incapable de fournir une aide financière suffisante et un parti confronté, pour la première fois, à des efforts soutenus visant à restreindre ses ressources financières et à limiter la libre circulation de ses stocks d’armes. Si le Hezbollah est parvenu à s’adapter partiellement et à contourner certaines de ces contraintes, leur impact n’en a pas moins été visible et leur portée politique manifeste.

Par ailleurs, la répression institutionnelle libanaise contre le Hezbollah était à son comble lorsque ce dernier a lancé l’attaque contre Israël. Ainsi, à la mi-février 2026, le gouvernement a exhorté les Forces armées libanaises à mettre en œuvre un second objectif stratégique : le démantèlement de l’infrastructure militaire du Hezbollah au nord du fleuve Litani. Selon ses estimations, l’armée libanaise aurait besoin d’au moins quatre mois pour achever cette seconde phase.

Si le Hezbollah avait acquiescé à la mise en œuvre du premier objectif au sud du Litani, conformément à son interprétation de l’accord de cessez-le-feu, il a catégoriquement rejeté cette seconde étape, la qualifiant de « grave faute ». En réponse, les Forces armées libanaises ont appelé tous les acteurs politiques à la prudence, compte tenu de la sensibilité de la situation et des risques de guerre civile liés à cette phase.

Ajoutons que le mécontentement de la base sociale du mouvement s’est accru en raison de l’absence de tout effort de reconstruction, des nombreuses violations du cessez-le-feu et de l’impossibilité pour certains de retourner dans leurs villages ou de prendre l’initiative de reconstruire leurs maisons. C’est dans ce contexte national que le Hezbollah a décidé de frapper Israël, quitte à s’exposer à une réplique dévastatrice.

Cela distingue son engagement militaire actuel des opérations précédentes, ce qui amène les analystes à conclure qu’il pourrait s’agir de la dernière guerre du groupe, dans laquelle il a décidé de jouer toutes ses cartes.

La réaction du gouvernement libanais

Quelques heures après l’attaque contre Israël, le gouvernement libanais a pris une mesure radicale en interdisant toutes les activités militaires et sécuritaires du Hezbollah au Liban, les déclarant formellement illégales et limitant juridiquement son action à la sphère politique.

Le premier ministre a réaffirmé l’engagement du Liban envers l’accord de cessez-le-feu et a mobilisé l’armée pour prévenir toute attaque provenant du territoire libanais. Bien que cette décision politique soit dépourvue de mécanisme d’application, elle n’en demeure pas moins significative, car elle a été approuvée par le mouvement Amal, allié politique de longue date du Hezbollah.

Peu après, plusieurs individus se rendant au Sud-Liban et se présentant comme membres du Hezbollah ont été arrêtés en possession d’armes, notamment des roquettes et des grenades. Ces arrestations ont démontré la détermination du gouvernement à faire respecter l’interdiction des activités militaires et sécuritaires du Hezbollah et à réaffirmer l’autorité de l’État sur les armes et la sécurité au Liban.

En résumé, le gouvernement a, de fait, mis fin à une ère où les calculs politiques primaient et permettaient de considérer le Hezbollah comme un groupe de résistance, ou comme un élément d’une formule politico-sécuritaire libanaise appelée « L’armée, le peuple et la résistance », qui légitimait son statut armé aux côtés des forces armées libanaises.

Une paix introuvable ?

Alors que la guerre se poursuit sans relâche au Liban, le gouvernement et le président de la République ont tenté de lancer une initiative visant à engager des pourparlers directs avec Israël, brisant ainsi des tabous politiques de longue date qui, jusqu’alors, auraient pu anéantir toute carrière politique dans le pays.

Cette initiative s’est soldée par un échec, tant au niveau national que régional. Le président du Parlement a refusé de nommer un représentant chiite, conditionnant cette nomination à un cessez-le-feu et au retour des personnes déplacées. Le Hezbollah, par la voix d’un haut responsable de son bureau politique, a condamné l’initiative, la qualifiant de « trahison de la résistance » et soulignant que « l’État ne peut faire aucune promesse sans l’approbation de la résistance [c’est-à-dire du Hezbollah] ».

Par ailleurs, Israël a rejeté la proposition libanaise d’un cessez-le-feu d’un mois, période durant laquelle des pourparlers directs auraient été entamés, jugeant cette proposition « insuffisante et tardive » et préférant poursuivre la guerre tout en consolidant et, potentiellement, en étendant sa zone tampon établie lors du précédent conflit.

Dans ce conflit, le Hezbollah a démontré sa capacité à freiner l’avancée de l’armée israélienne et à limiter ses opérations. Mais, malgré un certain regain du prestige militaire perdu lors du précédent conflit, il n’a jusqu’à présent réalisé aucun gain stratégique. On ignore encore si le groupe parviendra à rétablir l’équilibre de dissuasion antérieur le long de la frontière israélo-libanaise, ou du moins à annuler les gains stratégiques israéliens acquis lors de la précédente guerre. Selon son secrétaire général, le cheikh Naïm Ghassem, la guerre en cours est « une bataille existentielle ».

De leur côté, des responsables iraniens ont déclaré que tout accord de cessez-le-feu impliquant Téhéran inclurait également le front libanais, signifiant ainsi que le Liban et le Hezbollah ne seraient pas mis à l’écart. Des tracts israéliens ont été largués au-dessus de Beyrouth, porteurs d’un avertissement explicite : « Face au succès retentissant à Gaza, le journal “La Nouvelle Réalité” arrive au Liban. » Ce message évoque l’offensive israélienne de deux ans contre Gaza comme un modèle de ce que le Liban pourrait connaître.

Quelle que soit la suite des événements, une chose est sûre : le Hezbollah semble avoir atteint un point de non-retour dans ses relations avec les autres acteurs politiques libanais. Une bataille politique encore plus ardue attend le Hezbollah sur le plan intérieur, alors qu’il s’efforce de convaincre les autres que le désarmement n’est pas une option.

The Conversation

Hussein Abou Saleh ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La dernière guerre du Hezbollah ? – https://theconversation.com/la-derniere-guerre-du-hezbollah-279118

Des personnels soignants se mobilisent pour défendre l’hôpital public

Source: The Conversation – France in French (3) – By Ludivine Perray-Redslob, Professeure associée en comptabilité, EM Lyon Business School

Funérailles symboliques, minutes de silence, déclarations d’amour… au cours des dernières années, face à l’érosion de l’hôpital public, de nombreux soignants ont eu recours à des formes de mobilisations originales qui mettent en scène la mort et l’amour. Une manière de rappeler que le soin n’est pas une marchandise mais un pilier de la société.


Insuffisance des moyens, pénurie de personnel, violence aux urgences, fermeture de lits et épuisement professionnel des équipes soignantes… les signaux d’alerte se multiplient au sein de l’hôpital public français depuis la mise en œuvre des réformes relevant du « nouveau management public ».

En janvier dernier, les urgences de l’hôpital de Rennes (Ille-et-Vilaine) se sont mises en grève suite à la mort de deux patients qui attendaient sur des brancards. À Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône), le même mois, une patiente en attente d’une place aux urgences est décédée avant d’avoir pu être prise en charge. Le 8 janvier 2026, la ministre de la santé Stéphanie Rist a, quant à elle, fait état d’une « tension dans tous les services d’urgences ». Tous ces faits illustrent l’actualité du problème.

Pourtant, depuis 2019, face à ces situations répétées, deux collectifs de personnels soignants – le Collectif Inter-Urgences et le Collectif Inter-Hôpitaux – alertent sur les conséquences humaines de ces politiques de santé fondées sur la rentabilité, en investissant l’espace public ainsi que les réseaux sociaux.

Nous avons mené une enquête pendant quatre années sur ces deux collectifs et avons collecté des textes, des chansons, des clips, des photographies, des vidéos, des dessins, produits par les soignants eux-mêmes ou relayés par ces collectifs sur les réseaux sociaux. Dans leurs revendications, les soignants mobilisent la mort et l’amour comme des langages politiques pour interroger notre rapport collectif au soin, au service public et à la solidarité.

« Faire mourir » symboliquement l’hôpital pour alerter

Des cercueils portés dans la rue, des cortèges funéraires, des minutes de silence organisées devant les établissements : à première vue, ces scènes peuvent surprendre. Pourquoi « enterrer » symboliquement l’hôpital public alors même que les soignants se battent pour le sauver ? Parce que la symbolique de la mort agit comme un électrochoc. En mettant en scène la mort de l’hôpital, les soignants cherchent à provoquer une prise de conscience : sans réaction collective, ce pilier essentiel de notre société risque de disparaître. Ces rituels de deuil donnent une forme visible à un processus lent et souvent invisible : l’érosion progressive du service public de santé.

La mort permet aussi de rappeler une évidence que les logiques comptables tendent à faire oublier : l’hôpital est une infrastructure vitale. Nous en dépendons tous, un jour ou l’autre. En ce sens, la mort n’est pas seulement une fin ; elle devient un langage politique pour dire l’urgence d’agir.

Exposer la vulnérabilité des soignants

Les mobilisations ne portent pas uniquement sur l’institution hospitalière. Elles rendent aussi visibles les corps de celles et ceux qui y travaillent. Lors de certaines actions, des soignants simulent leur propre mort dans l’espace public, allongés au sol, une seringue symboliquement pointée vers leur tête. D’autres mettent en scène l’asphyxie, pour dénoncer des conditions de travail devenues étouffantes.

Ces images sont fortes, parfois choquantes. Elles disent pourtant une réalité largement documentée dans certains services : surcharge de travail, impossibilité de prendre des pauses, accélération du temps, tension de valeurs, souffrance psychique, burn out, voire suicides. En exposant leur vulnérabilité, les soignants rompent avec l’image héroïque, mais dangereuse, du personnel soignant animé par une vocation qui dépasserait leurs besoins physiologiques, psychiques et humains.




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Ils rappellent ainsi que ceux qui prennent soin ont eux aussi besoin d’être protégés et que, lorsque la santé au travail des soignants se dégrade, les patients en subissent les conséquences.

Déclarer son amour à l’hôpital public

À côté de ces mises en scène de la mort, un autre symbole traverse les mobilisations : l’amour. Banderoles proclamant « J’aime mon hôpital », post-it en forme de cœur collés sur les murs, lettres adressées à l’hôpital public à la manière de déclarations amoureuses… Les soignants ont invité les citoyens à exprimer leur attachement à cette institution. Cet amour n’a rien de naïf. Il est profondément politique. En déclarant leur amour à l’hôpital public, les citoyens affirment que le soin ne se réduit pas à une prestation marchande. Ils rappellent que l’hôpital incarne des valeurs de solidarité, d’égalité et d’attention aux plus vulnérables.

L’amour devient alors un acte de résistance : aimer l’hôpital public, c’est refuser qu’il soit géré uniquement selon des critères de rentabilité.

Une responsabilité collective

Ces mobilisations esquissent une éthique de la vie et de la mort, dans laquelle le soin est pensée comme une responsabilité collective, reposant à la fois sur des infrastructures publiques et sur des relations humaines qui reconnaissent nos vulnérabilités et notre interdépendance universelle. Les gestes d’amour, de solidarité et de compassion mis en avant dans les mobilisations rappellent que le soin n’est pas seulement un acte technique, mais une relation humaine fondée sur l’attention portée aux autres.

L’éthique de la vie et de la mort pensée dans ces mobilisations consiste aussi à faire du soin une affaire publique. C’est-à-dire à s’engager collectivement à rendre visible ce qui est habituellement rendu invisible : les corps vulnérables, les situations indignes, la mort progressive de l’hôpital public.

La crise de l’hôpital public n’est pas seulement un problème de gestion. Elle pose une question fondamentale : quelle place voulons-nous donner au soin dans notre société ? Acceptons-nous que certaines vies valent moins que d’autres, faute de moyens ? Ou considérons-nous le soin comme un bien commun, à préserver collectivement ?

En mobilisant la mort et l’amour, les soignants invitent la société à réfléchir aux conditions nécessaires à une vie digne d’être vécue et à ce que nous sommes prêts à engager pour préserver ces conditions de vie.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Des personnels soignants se mobilisent pour défendre l’hôpital public – https://theconversation.com/des-personnels-soignants-se-mobilisent-pour-defendre-lhopital-public-278148

Dans les villages de montagne, ces résidences secondaires qui pèsent sur les élections

Source: The Conversation – France in French (3) – By Lucie Bargel, Politiste, enseignante-chercheuse, Université Côte d’Azur

Un village de montagne dans les Alpes-Maritimes. Dans certaines vallées de ce département, les résidences secondaires peuvent représenter jusqu’aux deux-tiers des logements dans les plus petits villages. Jpchevreau, CC BY

Contrairement aux idées reçues, le lieu de résidence ne correspond pas toujours au lieu de vote. Une enquête ethnographique montre la présence continue d’électeurs et d’électrices, de votant·es et d’élu·es non résident·es dans les petites communes de montagne.


Les personnes qui ne résident pas toute l’année dans une commune mais qui y paient des impôts peuvent s’y inscrire sur les listes électorales, voter et être élues. Et elles sont nombreuses à le faire dans les petites communes françaises, en particulier en montagne.

Comment expliquer cette volonté de voter ailleurs que sur son lieu de résidence principale ? Quels débats crée cette présence d’électeurs mobiles ?

En France, il est possible d’être inscrit sur les listes électorales, de voter et d’être candidat ou candidate dans un village dont où l’on ne réside pas. L’Insee définit la résidence principale, celle où l’on est recensé, comme celle dans laquelle on passe le plus de temps. La situation la plus fréquente est de figurer sur les listes électorales de cette commune de résidence principale. Mais le Code électoral prévoit qu’on peut aussi demander à s’inscrire sur les listes électorales d’une commune dans laquelle on est né·e, dans laquelle on a précédemment résidé, dans laquelle vivent nos parents si on a moins de 26 ans, ou dans laquelle on paie des impôts sur une résidence secondaire ou une entreprise, par exemple.

Dans les villages ruraux, et en particulier dans ceux qui comptent de nombreuses résidences secondaires, cette option légale a des effets très concrets.

Enquête ethnographique dans les Alpes-Maritimes

Dans mes travaux, je me suis d’abord intéressée à une vallée montagnarde des Alpes-Maritimes, où les résidences secondaires peuvent représenter jusqu’aux deux tiers des logements dans les plus petits villages. Et ces « résident·es secondaires » ne sont pas indifférents à la vie politique locale : on trouve dans ces villages plus de personnes inscrites sur les listes électorales que de personnes recensées par l’Insee, et même, régulièrement, plus de votes exprimés que de personnes recensées. Ceci est particulièrement fort pour les élections municipales : cela veut dire que les résident·es « secondaires » sont des personnes qui participent à la vie sociale de la commune, qui connaissent personnellement les candidat·es, et qui sont ainsi incitées à participer aux élections autant que les résident·es permanent·es.

Cette incitation à participer commence au moment de s’inscrire sur les listes, en amont de l’élection. Au mois de décembre de l’année précédente (au moment de mon enquête, désormais six semaines avant), les candidat·es aux élections municipales du mois de mars suivant profitent de la période des vacances et des réunions familiales au village d’origine pour tenter de convaincre les personnes attachées au village de s’y inscrire, et d’y voter ou d’y faire une procuration. La campagne se poursuit, au-delà des quelques réunions officielles, dans le cours des rituels sociaux ordinaires liés aux évènements familiaux, naissances, décès, etc. (comme l’a montré Jean-Louis Briquet en Corse) qui dans ce cas ont lieu tant de visu qu’à distance, par téléphone, ou bien pendant les week-ends.

Nombre de ces résident·es secondaires sont en effet présents régulièrement au village. Le caractère montagnard de ces derniers est important : même s’ils ne sont pas très éloignés, « à vol d’oiseau », des grandes villes voisines, le fait que ces trajets aient lieu sur des routes de montagne, où l’on ne peut rouler vite et où les dégâts sont fréquents, empêche ces « originaires » d’être des « pendulaires » qui effectuent le trajet pour aller travailler chaque jour. Plutôt, dans cette vallée, ils et elles partent le lundi matin et reviennent le vendredi soir. À leurs yeux, ils habitent au village.

Une constante depuis le la moitié du XXᵉ siècle

À partir de cette première enquête ethnographique, j’ai élargi la focale temporelle et géographique. Dans cette vallée, la présence d’électeurs et d’électrices « en trop » par rapport aux résident·es recensé·es est une constante depuis la moitié du XXᵉ siècle (et sans doute avant mais l’on ne dispose pas des chiffres). De même, avec Baptiste Coumont, nous avons comparé systématiquement les chiffres du recensement et ceux des listes électorales et constaté que cette extra-inscription concerne toutes les zones de montagne françaises.

Ces résultats ne sont pas très étonnants si on sait que les montagnes sont, structurellement, des lieux de migrations temporaires, adaptées aux spécificités du territoire et du climat. Pendant les mois d’hiver, contraints à l’inactivité, les montagnards descendent occuper des emplois peu qualifiés dans les plaines, et remontent ensuite au village. L’activité pastorale est elle-même structurée par cette mobilité entre différentes altitudes selon les saisons. Les villages de montagne ont donc toujours été composés de personnes mobiles, se considérant comme appartenant au village même sans y être présentes en permanence.

Si aujourd’hui la présence de ces résident·es « secondaires » sur les listes électorales est légale, elle n’est pas sans contestations. Certain·es résident·es permanent·es voient d’un mauvais œil l’influence des « vacanciers » sur les choix politiques de la commune. Les résident·es secondaires sont attaché·es au village précisément parce qu’il constitue une forme de « refuge » par rapport à la ville où elles résident le reste du temps, ils viennent y chercher de l’espace, du calme, de la tranquillité, dans certains cas un lien avec des « traditions » qui prennent la forme de manifestations pendant les week-ends et les mois d’été.

Pour leur part, les permanent·es sont souvent prêt·es à renoncer à une partie du « calme » de leur quotidien en faveur de plus d’activités économiques, de commerces, d’emploi, etc. Et peuvent voir d’un mauvais œil le fait que des citadins, ayant accès à plus de ressources et à de meilleurs emplois, prétendent aussi participer aux choix politiques du village. On peut se demander quelle traduction politique trouvent dans les urnes ces différents rapports au territoire.

Usages non électoraux du vote

Ces pratiques d’inscription sur les listes électorales et de participation aux élections dans son village « d’origine » plutôt que dans son lieu de résidence permanent éclairent aussi l’existence d’usages non électoraux du vote. Voter, ce n’est pas (seulement) exprimer une opinion politique abstraite, rationnelle, séparée du reste de la vie. En France, une série d’enquêtes collectives s’intéresse, depuis 15 ans, au façonnage des pratiques électorales par les relations sociales. Dans mes recherches, je m’intéresse au fait que ces relations sociales n’ont pas nécessairement lieu dans un seul et même endroit.

Les « émigré·es » au sens large, les personnes qui ont changé de pays, mais aussi celles qui ont quitté leur village pour étudier ou occuper de meilleurs emplois, ou encore celles qui continuent de revenir régulièrement dans leur village familial même si elles n’y sont pas nées, peuvent préférer participer à la vie politique de ce lieu investi affectivement. Dans leur cas, le vote sert à manifester cette appartenance sans résidence permanente, et le lieu du vote est au moins aussi important pour les personnes que son contenu.

The Conversation

Lucie Bargel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Dans les villages de montagne, ces résidences secondaires qui pèsent sur les élections – https://theconversation.com/dans-les-villages-de-montagne-ces-residences-secondaires-qui-pesent-sur-les-elections-279344

Vendeurs de drogue sur le « darknet » : des entrepreneurs très bien organisés

Source: The Conversation – France in French (3) – By Camille Roucher, Doctorant contractuel en sciences de l’information et de la communication, Université de Lorraine

Techniques marketing, visibilité, e-réputation… À rebours de l’image d’un darknet obscur où tout serait permis, une enquête révèle un commerce de drogue structuré, similaire aux grandes plateformes de vente en ligne, comme Amazon et Vinted. Color4260/Shutterstock

Une immersion de quatre ans dans le darknet révèle la façon dont les vendeurs de drogue et les administrateurs de marchés noirs parlent de leur activité, à travers des témoignages exclusifs. Loin de la représentation chaotique qui est habituellement faite de cette partie invisible d’Internet, ils se décrivent comme des entrepreneurs et démontrent le caractère ultra organisé du trafic de drogues.


« Je suis un businessman. »

C’est ainsi que Joshua, vendeur de drogues sur le darknet, décrit son activité.

Accessible grâce à des navigateurs anonymisants, comme TOR, le darknet est une partie d’Internet invisible aux moteurs de recherche classiques. L’anonymat qu’il offre permet d’accéder à des services non censurés, parfois illégaux. Longtemps décrit comme un espace anarchique, qui serait empreint de violence et hors de tout contrôle, il bénéficie depuis peu d’un intérêt nouveau et plus nuancé de la part des médias.

Aujourd’hui encore, il est majoritairement connu pour ses marchés clandestins de hack (vol de données), de drogues et d’armes.

Après avoir mené une enquête en immersion pendant quatre ans sur ces marchés noirs, ils apparaissent comme étant très structurés. Et l’imagerie utilisée par les trafiquants ressemble moins à celle du crime qu’à celle du monde de l’entreprise. Comprendre que le commerce de drogue sur le darknet mime les aspects d’entreprises légales offre des perspectives inédites pour réfléchir à la régulation et à la prévention des comportements numériques à risques.

Par souci de confidentialité, les identités des témoins ont été modifiées.

Parler de clients, de qualité et de réputation

L’attention portée aux clients et à leur satisfaction est au cœur de l’activité des vendeurs sur le darknet.

Travis témoigne de sa stratégie de vente en expliquant :

« J’essaie d’offrir la meilleure expérience possible aux clients potentiels et à leurs parties prenantes, y compris leur famille et leurs amis. »

Lorsque Travis emploie ces mots pour décrire son activité sur le darknet, il mobilise un vocabulaire issu du marketing ou du management. Rien, dans cette formulation, ne renvoie explicitement à l’illégalité de son activité. Il est question d’« expérience client », de « parties prenantes », de satisfaction et de réputation.

Sur le darknet, les vendeurs parlent régulièrement de leurs clients, de la qualité des produits proposés et de leur réputation. Ces éléments sont centraux, car les plateformes reposent sur les mêmes systèmes d’évaluation publics qu’eBay ou Amazon. Les acheteurs laissent des notes et des commentaires, parfois de façon très détaillée. Ces avis conditionnent les algorithmes des marchés, chargés de mettre en avant les meilleurs vendeurs et leurs produits.

Plus encore que l’argent, la réputation est une ressource essentielle pour les vendeurs. Ils la soignent par leur efficacité, leur service client et par le soin accordé en amont et en aval de l’acte d’achat.

Interrogé sur ses pratiques d’achat de drogue, James explique :

« En fin de compte, tout repose sur les avis laissés aux vendeurs. »

Sur ces plateformes, chaque transaction donne lieu à une évaluation publique, qui fonctionne comme un indicateur de fiabilité. Ces notes orientent les choix des acheteurs. Mais surtout, elles conditionnent directement le positionnement des vendeurs dans les résultats de recherche et leur capacité à attirer de nouveaux clients. Une succession d’avis négatifs peut entraîner une perte rapide de crédibilité et une exclusion de la plateforme. Cette logique s’accompagne donc d’un véritable travail de mise en visibilité.

La publicité pour repousser les frontières du marché

« Forums, publicités payantes, tous les outils à notre disposition », explique John.

Ancien dealer de rue, il décrit un univers très différent de celui qu’il a connu auparavant. Là où le deal de rue repose sur un territoire, des relations de proximité et parfois de violence, le darknet impose d’autres règles. La concurrence y est forte, internationale mais sans territoire à gouverner. Pour exister, les vendeurs doivent apprendre à se démarquer autrement.

Dans ce contexte, il n’est plus question d’appartenance à un groupe ou de contrôle d’un espace. Les vendeurs maîtrisent des outils de visibilité (bannières publicitaires, jeux-concours, échantillons gratuits), comprennent les enjeux d’image de marque et cherchent à se différencier dans un environnement saturé d’offres.

Le trafic se raconte alors moins comme une activité clandestine violente que comme un marché concurrentiel, structuré par des algorithmes et des outils familiers au commerce en ligne. En effet, le darknet attire à la fois un public déjà familier du trafic et de nouveaux entrants, parfois issus d’autres milieux, qui apportent ou acquièrent progressivement des connaissances en marketing pour réussir sur ces plateformes. Cette adaptation répond aussi aux attentes d’un public exigeant, qui compare la qualité du service à celle des sites de commerce en ligne, comme Amazon.

Administrer, arbitrer, maintenir l’ordre des marchés

Les marchés de drogues sur le darknet ne reposent pas uniquement sur l’activité des vendeurs et des acheteurs. En arrière-plan, des administrateurs, souvent les créateurs mêmes des plateformes, en assurent la gestion en continu. Tandis que des modérateurs, recrutés par ces responsables, veillent au respect des règles et au traitement des litiges entre acheteurs et vendeurs, en échange d’un pourcentage sur les transactions.

Andrew, créateur et administrateur d’un marché de drogue international, offre un témoignage exclusif sur les missions qui lui incombent.

« Je développe les marchés, je paie les serveurs, je satisfais les utilisateurs et les fournisseurs, je veille à ce que le marché ne soit pas paralysé par des attaques DDoS, je veille à la sécurité des utilisateurs, à la mienne et à celle des modérateurs à tout moment, et je mets fin aux activités des escrocs. »

Lors de nos échanges, il estime consacrer 70 % de son quotidien à s’occuper de la plateforme de vente qu’il administre. Ses tâches (surveillance technique du site, résolution des litiges entre utilisateurs, vérification des vendeurs ou suppression d’annonces frauduleuses) montrent que la gestion d’une plateforme illégale repose sur un travail continu, routinier et souvent chronophage.

La médiation de conflits constitue également une part importante de cette activité. Les acheteurs peuvent, par exemple, déposer une réclamation via l’interface du site lorsqu’un colis n’est pas reçu ou qu’il est jugé non conforme à la description et aux images de présentation. Dans ce cas, les modérateurs examinent les preuves fournies (photos, captures d’écran, numéro de suivi) et décident, selon les règles de la plateforme, d’un remboursement ou du rejet de la plainte. Ces arbitrages peuvent conduire à des avertissements, voire à l’exclusion de vendeurs jugés non conformes aux règles. Tout comme les gestionnaires de plateformes légales, comme Airbnb ou Vinted, les modérateurs s’assurent du service client et s’interposent pour veiller au bon comportement de chacun.

Démystifier l’image du darknet

Les discours recueillis auprès des vendeurs et des administrateurs montrent que le darknet est un univers codifié, où les individus qui s’y retrouvent mobilisent un langage ordinaire, emprunté au commerce et à l’entreprise. Ils organisent leur activité de manière méthodique et prétendent accorder beaucoup d’attention à la qualité des produits, à la réputation et à la satisfaction des clients. Les transactions s’accompagnent de procédures, de suivis et de cadres qui structurent les marchés et encadrent les interactions, même si l’ensemble reste illégal.

Cet écart entre l’image publique et les pratiques observées souligne la richesse et la complexité des marchés du darknet, à l’image des individus très divers qui les occupent. Certains expliquent être des pères de famille, d’autres d’anciens vendeurs de rue reconvertis en ligne, d’autres encore des étudiants menant des vies ordinaires. Plus encore, il révèle un univers à l’apparence assez normale, derrière l’illégalité. L’environnement numérique supprime la violence physique caractéristique du trafic de rue. Et, même si des tensions peuvent exister sur le darknet, elles passent par des sanctions virtuelles plutôt que par des représailles directes.

Un écart marqué avec les représentations dominantes du darknet

Observer et relayer la manière dont les vendeurs parlent de leur activité permet de mieux comprendre le fonctionnement des marchés numériques illégaux, jusqu’alors plutôt étudiés a posteriori de leur fermeture. L’attention que les vendeurs portent à leur réputation, aux évaluations et à la satisfaction des clients révèle des mécanismes de confiance et de coordination qui échappent aux analyses simplifiées du darknet comme un espace dénué de règles. Prendre au sérieux ces voix, encore très rarement interrogées, vise à enrichir la réflexion publique et politique. Mettre en évidence la manière dont ces acteurs adoptent des pratiques entrepreneuriales permet d’affiner les politiques publiques, en révélant les leviers concrets de leur activité. Une telle compréhension ouvre la voie à des interventions plus adaptées, ciblant les conditions de fonctionnement du marché lui-même.

Sur le darknet, le trafic de drogue n’a donc plus grand rapport avec le trafic de rue traditionnel. Les vendeurs se perçoivent comme des entrepreneurs ou des hommes d’affaires.

Cette posture reflète une tendance générale observée dans la société contemporaine, où les individus tendent à se concevoir comme des microentreprises, organisant leur travail, leur réputation et leurs relations comme autant de ressources à optimiser. Ce faisant, les vendeurs du darknet sont parvenus à transposer la culture et les tactiques du commerce légal, modifiant en profondeur la façon dont les produits illégaux se vendent par le biais du numérique.

The Conversation

Camille Roucher ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Vendeurs de drogue sur le « darknet » : des entrepreneurs très bien organisés – https://theconversation.com/vendeurs-de-drogue-sur-le-darknet-des-entrepreneurs-tres-bien-organises-276143

Donald Trump incarne le « théorème du dictateur » du prix Nobel d’économie Kenneth Arrow

Source: The Conversation – in French – By Patrick Mardellat, Professeur des universités en sciences économiques, Sciences Po Lille

Donald Trump pourrait-il être le président des États-Unis utilitariste cherchant le plus grand bonheur pour le plus grand nombre ? AntonWatman/Shutterstock

Kenneth Arrow est un économiste récompensé en 1972 par le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel. À travers le théorème d’impossibilité, ou « théorème du dictateur », il souligne l’impossibilité de concevoir un système de vote (ou de décision collective) parfait respectant les préférences de chacun et la justice… à moins qu’une seule personne n’impose ses choix à tous. Une illustration de la démocratie des États-Unis à l’ère de Donald Trump ?


Dans ce qu’il reste de démocraties libérales dans le monde, les opinions publiques sont sidérées par le spectacle de la politique que mène Donald Trump depuis la Maison-Blanche et Mar-a-Lago. Le président de la plus ancienne démocratie au monde semble n’avoir d’autre boussole que ses préférences du moment, que seule l’opposition d’un rapport de force défavorable semble pouvoir arrêter.

La surprise et la crainte que suscite cette politique erratique tiennent en grande part au fait que le processus d’élection démocratique a été respecté. Le président exerce son second mandat en toute légitimité ; il n’est pas parvenu à la fonction suprême par un coup de force.

Comment comprendre que les électeurs d’une des nations les plus riches et prospères, mais aussi parmi les plus éduqués au monde, aient pu confier leur souveraineté à un homme qui aujourd’hui piétine les principes sur lesquels cette souveraineté du peuple américain repose ? Comment nommer et expliquer le phénomène que représente Donald Trump, et qui menace bien d’autres démocraties, y compris en Europe ?

Détour par l’économie avec le théorème du dictateur de Kenneth Arrow, chercheur récompensé en 1972 par le Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel.

Démocratie illibérale

Pour qualifier ce phénomène, il est courant d’invoquer l’illibéralisme, ou de parler de « démocratie illibérale », expression que l’on doit au politologue états-unien Fareed Zakaria – dont se réclament Viktor Orban et ses émules, au nombre desquels il faut compter Donald Trump.

Alors que la démocratie a pendant plus d’un siècle été associée au libéralisme politique – élections libres, séparation des pouvoirs, liberté d’expression, etc. –, dessinant les contours de ce que l’on pourrait appeler un constitutionnalisme libéral, décrit par le philosophe Bernard Manin, ce qui nous frappe aujourd’hui c’est que démocratie et constitutionnalisme libéral peuvent diverger.

La démocratie ne garantit pas les vertus du libéralisme politique, elle peut s’exercer à son encontre en contestant l’indépendance de la justice, en affaiblissant les contre-pouvoirs, en réduisant les libertés universitaires et de la presse.

Capitalisme, utilitarisme et démocratie

Kenneth Arrow (1921-2017)
Wikimedia commons

Ce qui manque dans ce tableau, c’est le rôle joué par l’économie. Pour comprendre le phénomène Donald Trump et ses avatars, il faut combiner l’éthique utilitariste qui guide nos gouvernants, l’économie capitaliste qui court après l’enrichissement, et la démocratie qui au sens le plus restreint est une procédure de sélection des dirigeants politiques.

Capitalisme, utilitarisme et démocratie, voilà la devise de cet ordre qui a été promu après la Seconde Guerre mondiale.

Le capitalisme, avec son économie de marché, promettait la prospérité de masse rappelée par Edmund Phelps, lauréat 2006 du prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel. L’utilitarisme mettait en avant le plus grand bonheur pour le plus grand nombre. « Les actions sont bonnes ou sont mauvaises dans la mesure où elles tendent à accroître le bonheur, ou à produire le contraire du bonheur », souligne John Stuart Mill en 1863. La démocratie proposait des règles équitables et rationnelles de sélection des dirigeants pour conduire cette politique utilitariste dans le respect du pluralisme des préférences.

Les sciences économiques et politiques, qui se sont scindées en deux au cours du vingtième siècle (on parlait d’économie politique depuis le XVIIe siècle), ont produit des discours et des fictions théoriques pour promouvoir cette architecture sociétale ayant vu le jour dans les années 1950.

Théorème du dictateur

Avec la domination du modèle américain sur le « monde libre », socle à l’idéal européen, l’économiste Kenneth Arrow formule son théorème d’impossibilité en 1951. L’éthique utilitariste, promouvant le bien-être maximal, ne peut servir de fondement moral du capitalisme et d’horizon d’une politique démocratique. Il met en garde la communauté des économistes et des politistes sur les illusions d’un tel pari.




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Le paradoxe de Kenneth Arrow : il est impossible d’avoir une procédure collective de classement de la répartition (ou de production) des richesses au niveau politique respectant les préférences individuelles.

L’envers de ce théorème d’impossibilité est un théorème d’existence, connu également comme le « théorème du dictateur ». Une telle procédure n’est possible que si les préférences d’un dictateur s’imposent dans le choix collectif, quelles que soient les préférences individuelles. Une alternative est que ce choix soit imposé par l’appel à la tradition ou à l’unanimité autour d’un dogme (la domination, dans la démonstration de Kenneth Arrow).

Bien-être imposé ou dictatorial

Ce théorème est dévastateur pour l’ambition politico-économique dont les États-Unis s’étaient fait le porte-étendard dans le monde libre. Pour citer Kenneth Arrow, « le mécanisme de marché ne peut donner un choix rationnel » et « l’idéologie de la souveraineté de l’électeur est incompatible avec celle de la rationalité collective ». Il résume sa découverte à la fin de l’ouvrage par ces mots :

« La seule fonction de bien-être collectif possible est soit imposée, soit dictatoriale. »

À partir de 1963, Kenneth Arrow, plutôt que de parler de fonction de bien-être collectif, parlera de constitution pour désigner « le processus de détermination d’un ordre collectif ou d’une fonction de choix à partir des ordres individuels ».

Ce à quoi nous assistons aujourd’hui avec le trumpisme, c’est l’illustration et la vérification du paradoxe de Kenneth Arrow. Les règles démocratiques d’une élection libre ont été respectées et ont porté au pouvoir Donald Trump. Celui-ci, une fois aux commandes, fait passer ses préférences individuelles pour les préférences collectives. Il impose ses vues sur l’immigration, le commerce international ou l’environnement, dans le mépris des préférences des électeurs états-uniens et de nombreux citoyens du monde.

Se protéger du despotisme

Certes, des électeurs de Trump lui restent encore fidèles et peuvent avoir l’illusion que leurs préférences personnelles sont entendues. La campagne électorale et les réseaux sociaux ont permis au président des États-Unis d’imposer ses propres préférences comme étant celles de son électorat, qui pour une part d’entre eux se rendent compte qu’ils ont été trompés. Les citoyens états-uniens sont sommés de se replier sur leurs intérêts privés, sur l’amélioration de leur sort matériel, en dehors de la politique, et le despote peut quant à lui imposer ses choix auxquels tous doivent se plier.

À la suite des travaux de Kenneth Arrow, les économistes et les philosophes politiques ont délaissé la question fondamentale qu’il pose : capitalisme et démocratie libérale ne peuvent être associés sur la base de l’éthique utilitariste, qui fait de la maximisation du bonheur le but de toute politique. Cette idée de bonheur, une idée nouvelle selon le révolutionnaire français Saint-Just, ne peut à elle seule intégrer les choix rationnels des individus dans une fonction de bien-être collectif.

Sur cette base, l’horizon politique du maximum de bien-être pour le plus grand nombre ne peut être le ciment par lequel capitalisme et démocratie peuvent devenir compatibles. Il n’y a pas d’éthique propre à l’enrichissement qui puisse nous protéger du despotisme.

The Conversation

Patrick Mardellat ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Donald Trump incarne le « théorème du dictateur » du prix Nobel d’économie Kenneth Arrow – https://theconversation.com/donald-trump-incarne-le-theoreme-du-dictateur-du-prix-nobel-deconomie-kenneth-arrow-278918

Comment réformer la nomination du président de la Cour des comptes ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Éric Pichet, Professeur et directeur du Mastère Spécialisé Patrimoine et Immobilier, Kedge Business School

Après une nomination contestée à la présidence de la Cour des comptes, Amélie de Montchalin a indiqué qu’elle n’interviendrait pas sur les budgets à l’élaboration desquels elle a participé comme membre du Gouvernement. Au-delà de cet épisode, la question de la nomination du président et de la gouvernance de cette institution, créée au Moyen-Âge, est posée.


Mercredi 25 mars, Amélie de Montchalin, nommée première présidente de la Cour des comptes par le président de la République le 23 février dernier, annonce qu’elle ne participera pas aux débats de la Cour sur les budgets publics 2025 et 2026 dont elle fut partie prenante.

De fait, sa nomination à la tête d’une institution chargée d’évaluer la bonne gestion des finances publiques soulève d’importantes questions de gouvernance publique au moment où l’État de droit est attaqué de toutes parts dans les pays démocratiques.

Une des plus anciennes institutions françaises

L’origine de la Cour des comptes remonte à l’ordonnance royale de Vivier en Brie promulguée en 1320 Philippe V Le Long. Le principe cardinal de l’inamovibilité des magistrats qui la composent remonte également à l’Ancien Régime, et, plus précisément, à une autre ordonnance de Louis XI prise en 1467. Après les bouleversements de la Révolution, Napoléon lui donne sa forme actuelle par la loi du 16 septembre 1807. La cour devient un organe indépendant du pouvoir exécutif avec pour mission principale de contrôler rigoureusement et de sanctionner si nécessaire les agents qui manipulent des fonds publics. Depuis, elle assure l’effectivité de l’article 15 de la Déclaration des droits de l’homme du 26 août 1789 :

« La société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration. »

Un outil de contrôle démocratique

Le périmètre de ses missions s’est progressivement élargi au fil du temps avec

l’accroissement, la diversité et la complexité de la sphère publique. Aujourd’hui, elle est la tête de pont d’un réseau comprenant les vingt-six Cours des comptes régionales (dont quinze en métropole) qui continuent de contrôler et de sanctionner si nécessaire les irrégularités des agents publics et, plus globalement, tous les organismes qui perçoivent des fonds publics.




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La Cour est surtout connue du grand public pour son rapport annuel qui dénonce avec constance les gaspillages publics comme le fiasco du projet informatique obligeant les propriétaires immobiliers à déclarer leurs biens dans la précipitation pour un coût de 1,3 milliard soit… cent fois plus que le coût estimé. Mais ce sont surtout ses attributions de certification des comptes de l’État depuis 2001 et d’assistance du Parlement gravée dans le marbre de l’article 47-2 de la Constitution depuis 2008 qui en font un pilier essentiel du contrôle démocratique.

200 magistrats inamovibles

La principale voie de recrutement des quelque 200 magistrats inamovibles de la Cour se fait sur concours selon le classement de sortie de l’Institut national du service public (ex ENA) comme pour les magistrats du Conseil d’État. Cela garantit un haut niveau intellectuel. Elle sert d’ailleurs de douillet camp de base aux ambitieux qui délaissent rapidement la maison de la rue Cambon pour entamer une carrière politique à l’instar de François Hollande qui avait benoîtement avoué ce privilège exorbitant alors qu’il était président.

Pour diversifier un corps qui risque de devenir trop monolithique, deux autres voies d’accès existent. La première, marginale, dite au tour extérieur et prévue par les textes, concerne des profils expérimentés et suit une procédure formalisée. La seconde, exceptionnelle, dite nomination hors tour, est à la discrétion du président de la République. C’est cette procédure qui a été mise en œuvre pour la nomination d’Amélie de Montchalin, comme cela avait déjà été le cas par exemple pour Najad Vallaud Belkacem, une ex-ministre de l’Éducation.

Un président Primus inter pares

Si le premier président n’a pas de pouvoir juridictionnel supérieur aux autres magistrats car les décisions sont toujours collégiales, il organise le travail de la Cour, en fixe les priorités de contrôle et en supervise les activités administratives.

Son pouvoir d’influence s’étend en interne à la validation des rapports et surtout dans les relations qu’il entretient avec le Gouvernement et le Parlement et plus généralement par ses interventions (récurrentes sous le dernier mandat) dans les médias.

Des nominations de plus en plus politiques

Historiquement, le premier président de la Cour de comptes était issu du sérail mais depuis une quarantaine d’années les nominations sont devenuEs exclusivement politiques. En effet, après Jean Rosenwald (1982-1983) qui avait fait toute sa carrière à la Cour, les nominations d’hommes politiques aux compétences budgétaires très disparates se sont succédé à l’exception de François Logerot (2001 à 2004).

Si le père de la loi organique relative aux lois de finances de 2001 Didier Migaud (2010-2020) est un expert reconnu des finances publiques, les compétences de Pierre Joxe (1993-2001) et de Philippe Seguin (2004-2010) sont bien modestes. Le dernier président, Pierre Moscovici (2020-2025) s’est surtout illustré par une responsabilité directe dans la dérive des comptes publics comme ministre de l’Économie et des finances (2012-2014) puis indirecte, mais réelle, en refusant de sanctionner le non respect du pacte de stabilité et de la croissance par la France comme commissaire européen aux affaires économiques et monétaires (2014-2019). Dans ce contexte, la nomination d’Amélie de Montchalin loin d’être une rupture, ne fait qu’exacerber une tendance de fond.

Politisation et conflits d’intérêts

La politisation de l’institution, dénoncée avec force par les oppositions (RN et LFI) au moment de sa nomination, est paradoxalement un risque marginal car l’histoire nous rappelle sans cesse la pérennité du mot de Louis XIV :

« Toutes les fois que je donne une place vacante, je fais cent mécontents et un ingrat ».

On l’a encore vu avec Pierre Moscovici qui s’est mué dès sa nomination en féroce contempteur de la dérive des comptes pour marquer son indépendance vis-à-vis du pouvoir exécutif.

LCP Mai 2024.

Plus problématique est bien sûr le conflit d’intérêts patent d’Amélie de Montchalin ou de son prédécesseur qui ont chacun participé directement à l’élaboration des politiques budgétaires peu efficaces qu’ils devaient et doivent encore évaluer. En l’espèce, le simple soupçon d’un manque d’impartialité suffit à fragiliser la crédibilité de l’institution. Or, la légitimité de la Cour des comptes repose précisément sur la confiance démocratique qu’elle inspire.

Deux types de solutions

Deux types de propositions simples pourraient être appliquées pour améliorer la gouvernance de la vieille dame de la rue Cambon :

  • un recrutement uniquement interne,

  • un recrutement externe mieux contrôlé.

Dans tous les cas, il serait sage d’aligner la durée du mandat de Premier président sur celle des membres du Conseil constitutionnel, soit 9 ans. Aujourd’hui, Amélie de Monchalin, âgée de 40 ans, pourrait se maintenir en poste pendant… 27 ans.

Au nom de la compétence, une procédure de recrutement interne pourrait aisément s’inspirer des deux autres hautes juridictions. Ainsi le Vice-président du Conseil d’État (le président en est officiellement le président de la République à titre symbolique) est nécessairement choisi parmi les membres les plus expérimentés du corps. Quant au premier président de la Cour de cassation, il est nommé par le président de la République française, sur proposition du Conseil supérieur de la magistrature. Ce processus garantit l’indépendance et la légitimité de la nomination, conformément à l’organisation judiciaire française.

Une période de vacuité

Au nom de la visibilité de l’institution, une procédure de recrutement externe serait fondée sur deux principes. Le premier imposerait une période de vacuité de quelques années entre des fonctions politiques et des fonctions de contrôle, évitant ainsi les conflits d’intérêts sans s’interdire de nommer des personnalités compétentes en finances publiques.

Le second renforcerait le rôle du Parlement dans les nominations sur le modèle existant pour les membres du Conseil constitutionnel et des autorités administratives indépendantes. Ainsi depuis la réforme constitutionnelle de 2008 l’article 13 de la Constitution restreint le pouvoir de nomination du président de la République qui ne peut procéder à ces nominations lorsque l’addition des votes négatifs dans chaque commission permanente de l’Assemblée et du Sénat représente au moins trois cinquièmes des suffrages exprimés. C’est ainsi que la nomination de Richard Ferrand s’est jouée à une voix en commission des finances de l’Assemblée nationale le 19 février 2005.

The Conversation

Éric Pichet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment réformer la nomination du président de la Cour des comptes ? – https://theconversation.com/comment-reformer-la-nomination-du-president-de-la-cour-des-comptes-279412