Comment Bad Bunny a porté l’activisme sur la scène du Super Bowl

Source: The Conversation – in French – By Belinda Zakrzewska, Assistant Professor of Marketing, University of Birmingham

Le show de mi-temps du Super Bowl signé Bad Bunny n’a pas seulement battu des records d’audience. À travers une mise en scène chargée de symboles, le rappeur portoricain a transformé un spectacle grand public en manifeste culturel, articulant mémoire coloniale, identité et activisme.


Après plusieurs jours de controverse – au cours desquels Donald Trump s’était plaint du choix des artistes, avait déclaré qu’il n’assisterait pas à l’événement, et qu’une programmation alternative « 100 % américaine » serait mise en avant –, le rappeur portoricain Bad Bunny est monté sur scène lors du très attendu spectacle de mi-temps du Super Bowl, dimanche 8 février.

Les attentes étaient élevées, comme en témoigne le nombre inédit de téléspectateurs. Le show de Bad Bunny a généré plus de 135,4 millions de vues, surpassant les 133,5 millions de Kendrick Lamar en 2025 et les 133,4 millions de Michael Jackson en 1993.




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Les médias ont principalement présenté l’événement comme une célébration de la diversité, suscitant en retour une réaction hostile chez les partisans de Donald Trump et certains commentateurs conservateurs. Les critiques visaient Bad Bunny non seulement pour son opposition ouverte à l’administration Trump, mais aussi au motif qu’il ne serait « pas un artiste américain » (comprendre : « états-unien »), malgré le fait que Porto Rico est un territoire des États-Unis. Sa performance a montré comment l’authenticité peut se construire à travers un activisme anticolonial.

Si l’authenticité est souvent vue comme quelque chose de réel, vrai ou sincère, elle repose en réalité sur une qualité relationnelle qui peut être liée au comportement d’une personne de trois façons : par la connexion aux personnes ou aux lieux ; par la conformité aux conventions ou leur remise en cause ; et par la cohérence entre le message et les actions. Lors de la mi-temps du Super Bowl, Bad Bunny a incarné ces trois dimensions.

L’authenticité comme connexion

L’authenticité s’est manifestée notamment par la présence de canne à sucre sur scène, une culture qui a façonné les économies coloniales des Caraïbes. Les plantations appartenaient aux colonisateurs et reposaient sur l’exploitation violente des peuples autochtones et des Africains réduits en esclavage. En mettant la canne à sucre au centre du décor, la performance a rappelé les fondements de la richesse coloniale et a réhabilité un symbole d’oppression en tant que vérité historique plutôt que comme mémoire idéalisée.

La présence de l’icône portoricaine Ricky Martin a renforcé ce sentiment de connexion lorsqu’il a interprété Lo Que Le Pasó A Hawaii, de Bad Bunny. Par ses paroles, la chanson met en garde les Portoricains contre la perte de leur identité culturelle face aux pressions d’assimilation à l’influence états-unienne. La performance de Martin a souligné ce message, en présentant la préservation culturelle comme une forme essentielle de résistance anticoloniale.

Lady Gaga a ajouté une dimension symbolique forte. Sa robe bleu clair renvoyait à la version originale de 1895 du drapeau portoricain, avant que sa teinte ne soit assombrie pour s’aligner sur celle du drapeau des États-Unis. Elle portait un hibiscus rouge – emblème national de fierté et de résistance – ainsi que des fleurs blanches, évoquant ensemble les couleurs du drapeau. Elle incarnait ainsi le respect, la participation et la solidarité plutôt que la séparation ou l’effacement.

L’authenticité comme conformité

Les artistes naviguent souvent entre conformité et transgression, et Bad Bunny a parfaitement maîtrisé cet équilibre. En tant qu’artiste portoricain évoluant dans une industrie qui pousse souvent à abandonner ses origines, il a au contraire créé un espace culturel hybride : un spectacle de mi-temps du Super Bowl en espagnol. Il a ainsi agi au sein du système tout en remettant en cause l’idée que l’anglais doive dominer et que les figures grand public doivent correspondre à un modèle culturel étroit.

L’artiste a également bousculé le récit dominant qui réduit l’« Amérique » aux États-Unis, en reconnaissant l’ensemble du continent américain. Après avoir déclaré « God Bless America », il a énuméré tous les pays du continent, du sud au nord.

En citant les pays, Bad Bunny a inversé la hiérarchie géopolitique traditionnelle. Ce geste évoquait l’œuvre América Invertida de l’artiste uruguayen Joaquín Torres-García et son idée selon laquelle « le Sud est notre Nord », remettant en cause l’idée que la légitimité culturelle ou politique doive venir du « Nord ».

L’authenticité comme cohérence

Enfin, la cohérence s’est manifestée par des clins d’œil à l’activisme de longue date de Bad Bunny. L’explosion d’un lampadaire avant l’interprétation d’El Apagón renvoyait directement à son clip de 2022, qui prend la forme d’un documentaire dénonçant la négligence des infrastructures et la privatisation de l’électricité par des entreprises états-uniennes. Ce moment reliait le divertissement aux réalités coloniales vécues à Porto Rico.

La brève apparition d’El Sapo Concho, mascotte de son dernier album, a ajouté une autre dimension symbolique. Presque disparu en raison des perturbations écologiques liées à l’exploitation coloniale des ressources, ce crapaud portoricain est devenu un symbole de survie face aux dommages structurels. Sa présence dans le show rappelait que l’impact du colonialisme est autant environnemental que culturel.

De la même façon, lorsque Bad Bunny a remis un Grammy à une version plus jeune de lui-même, il renforce son message : « Si je suis ici, c’est parce que j’ai toujours cru en moi. » Dans un contexte où les populations issues de nations colonisées font face à la discrimination et à la marginalisation, beaucoup ont vu la culture des colonisateurs comme un moyen d’ascension sociale. Son geste a ainsi réaffirmé la confiance en soi comme un acte de résistance.

« This is America »

À la fin du spectacle, un panneau lumineux affichait « The only thing more powerful than hate is love » (La seule chose plus puissante que la haine, c’est l’amour). Bad Bunny tenait alors un ballon de football portant l’inscription : « Together, We Are America. » (Ensemble, nous sommes l’Amérique.)

Cette image proposait un idéal panaméricain fondé sur la solidarité plutôt que sur la domination. À travers des symboles de résilience collective, l’artiste présentait ainsi l’authenticité comme une forme d’activisme anticolonial ancrée dans l’amour, la mémoire et la communauté.

Ces choix visuels étaient intentionnels et s’inscrivaient dans des années de prises de position publique, de musique et d’engagement. Chaque élément renforçait un récit cohérent de résistance, démontrant que l’authenticité n’est pas seulement une performance, mais le résultat d’un activisme anticolonial constant.

En imbriquant histoire, symbolismes et convictions personnelles à chaque instant de sa performance, Bad Bunny a démontré que l’art peut devenir un vecteur d’action politique et culturelle, fondé sur l’amour, la tolérance et l’inclusion.

The Conversation

Flavia Cardoso a reçu des financements du gouvernement chilien (Fondecyt) et de la Fondation Luksic.

Belinda Zakrzewska et Jannsen Santana ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Comment Bad Bunny a porté l’activisme sur la scène du Super Bowl – https://theconversation.com/comment-bad-bunny-a-porte-lactivisme-sur-la-scene-du-super-bowl-275881

Inondations : l’aménagement du territoire est-il responsable ?

Source: The Conversation – in French – By Luc Aquilina, Professeur en sciences de l’environnement, Université de Rennes 1 – Université de Rennes

Les inondations qui touchent le Sud-Ouest de la France provoquées par la tempête Nils pourraient alimenté à nouveau le débat sur le rôle l’aménagement du territoire dans la survenue de ces événements. Les inondations sont pourtant des phénomènes complexes et le rôle des aménagements reste difficile à estimer.


Depuis plusieurs années, l’Europe est frappée par des inondations majeures aux bilans humains terribles : 243 morts en juillet 2021 en Allemagne, en Belgique, au Luxembourg et aux Pays-Bas, 17 morts en mai 2023 en Italie du Nord, 27 morts en septembre 2024 lors de la tempête Boris en Europe Centrale, de l’Allemagne à la Roumanie, et 237 morts en octobre 2024 dans le sud de Valence. Plus près de nous, les inondations de la Vilaine de ce mois de janvier 2026 et celles de l’année dernière ont ravivé pour les habitants le spectre des inondations du passé.

Ces évènements frappent les esprits et font la une des médias, surtout s’ils se déroulent en Europe. Très vite, des causes liées à l’aménagement du territoire sont invoquées. En Espagne, l’extrême droite a condamné les écologistes qui ont prôné l’arasement des barrages. Vérification faite, il ne s’est agi que de la suppression de « barrières » peu élevées et le lien avec les barrages n’est pas attesté. En Bretagne, à l’inverse, suite à la crue de la Vilaine début 2025 et à l’inondation de plusieurs quartiers de Rennes et de Redon, plusieurs coupables ont été rapidement désignés dans les médias. Le changement climatique d’abord, puis le remembrement des territoires ruraux et le drainage des parcelles agricoles qui ont accompagné la révolution verte des années 1960 et 1970 ont été pointés du doigt.

Les scientifiques de l’eau soulignent le rôle des aménagements passés sur les sécheresses et les tensions autour de la ressource en eau. Pour autant, l’attribution des causes à des événements exceptionnels comme les crues intenses s’avère difficile. Faut-il chercher un seul coupable, ou bien plusieurs ? Changement climatique et modification des usages des sols contribuent à la genèse des inondations, mais leurs implications respectives dans ces évènements varient selon le type d’inondation ainsi qu’au cours du temps.

Il est difficile de déterminer les causes des crues

Isoler la part de responsabilité du changement climatique dans la survenue d’un événement climatique extrême est ce qu’on appelle un processus d’attribution. La science de l’attribution, relativement récente, est nécessaire pour quantifier les impacts du changement climatique dans des processus complexes et variables. Un exemple récent est l’étude menée suite aux pluies torrentielles d’octobre 2024 en Espagne, qui a montré que ce type d’épisode pluvieux présente jusqu’à 15 % de précipitations supplémentaires par rapport à un climat sans réchauffement. En d’autres termes, environ une goutte d’eau sur six tombée lors de cet épisode peut être imputée au changement climatique.

Si l’attribution des pluies est aujourd’hui de mieux en mieux maîtrisée, celle des crues reste moins bien déterminée. On confond souvent l’attribution de la pluie et celle de la crue, alors qu’elles ne sont pas équivalentes. Entre le moment où la pluie tombe et celui où la rivière déborde, il se passe beaucoup de choses au niveau du bassin versant : selon le degré d’humidité et la nature du sol et du sous-sol ou bien la manière dont il a été aménagé, il peut agir comme tampon ou accélérer les flux d’eau. Deux bassins versants différents auront des réponses également différentes pour un même volume de pluie, et un même volume de pluie tombant sur un même bassin versant peut avoir des conséquences très différentes selon le moment de l’année. La survenue d’une crue dépend donc de la combinaison de deux dés : la pluie qui tombe sur le bassin versant et la capacité de ce bassin à l’absorber.

Le changement climatique et les aménagements perturbent l’absorption des sols

Les études d’attribution des pluies montrent avec certitude que le réchauffement climatique — et donc les activités humaines qui en sont la cause — intensifient les pluies fortes et les rendent de plus en plus fréquentes. Si nos futurs étés seront plus secs, les hivers seront eux plus humides, notamment dans le nord de la France. Qu’en est-il du deuxième dé, la capacité d’absorption des bassins versants ? Le changement climatique l’affecte également, en modifiant l’humidité des sols au fil des saisons. Mais cette capacité dépend aussi largement des transformations opérées par certaines activités humaines.

C’est le cas par exemple des barrages, conçus pour stocker l’eau lors des saisons humides et qui ont la capacité de tamponner la puissance des crues. Mais d’autres phénomènes sont impliqués, comme l’urbanisation, qui imperméabilise les sols en remplaçant champs et prairies par du béton et de l’asphalte. Ces surfaces imperméables réduisent fortement l’infiltration et favorisent le ruissellement. Même si l’urbanisation reste marginale à l’échelle des grands bassins versants, elle peut jouer un rôle majeur localement, notamment en zones périurbaines, où les petits cours d’eau sont souvent canalisés ou recouverts.

Les aménagements agricoles comptent également. Le remembrement, qui a fait disparaître des milliers de haies et fossés au profit de grandes parcelles plus facilement exploitables pour des machines agricoles, a profondément modifié la circulation de l’eau. En parallèle, d’autres transformations ont réduit la capacité du paysage à retenir l’eau lors des pluies fortes, comme la pose de drains en profondeur dans les sols agricoles qui vise à évacuer l’excédent d’eau des terres trop humides durant l’hiver. La création de digues et de canaux pour limiter l’expansion des rivières, le creusement des cours d’eau et la rectification de leurs berges les ont recalibrées pour les rendre linéaires. Ces différents aménagements ont des effets importants. Ils modifient le cycle de l’eau continental en accélérant globalement les flux vers la mer. Les niveaux des nappes ont déjà été affectés par ces modifications. Dans les vastes marais du Cotentin, nous avons montré que le niveau moyen des nappes a chuté d’environ un mètre depuis 1950, alors que les aménagements des siècles précédents avaient déjà diminué ces niveaux. Le changement climatique va renforcer cette diminution des niveaux de nappe au moins sur une grande partie du territoire hexagonal.

D’un bassin à l’autre, des effets différents

Ces facteurs jouent différemment selon la surface des bassins versants et leur localisation : l’urbanisation a un effet très fort sur les crues des petits bassins versants côtiers de la Côte d’Azur, qui ont une surface inférieure à 10 km2, mais un effet moindre sur le bassin versant de la Vilaine, qui compte 1 400 km2 à Rennes après la confluence avec l’Ille. À l’inverse, les pratiques agricoles ont un effet plus important sur les crues du bassin de la Vilaine que sur ceux de la Côte d’Azur.

Aujourd’hui, il est difficile de quantifier précisément la part relative de ces facteurs dans l’occurrence des crues observées. En amont des cours d’eau, certaines transformations peuvent ralentir la propagation des crues en augmentant des capacités de stockage locales, par exemple dans les sols, les zones humides ou les plaines inondables, tandis qu’en aval, l’accélération des flux et leur addition tendent à dominer. Chacun des aménagements décrits influence la manière dont un bassin versant absorbe ou accélère l’eau, mais l’addition de leurs effets crée une interaction complexe dont nous ne savons pas précisément faire le bilan.

Lors d’événements exceptionnels comme la crue de Valence, ce sont avant tout les volumes de pluie qui déclenchent la crue et ses conséquences, le changement climatique pouvant intensifier ces précipitations. Les aménagements du territoire influencent de manière secondaire la façon dont l’eau s’écoule et se concentre dans les bassins versants. Il n’en reste pas moins que ces deux effets jouent un rôle de plus en plus important dans les événements de moindre ampleur, dont les impacts sont néanmoins importants et dont l’occurrence a déjà augmenté et va encore s’accentuer dans le futur. Pour deux degrés de réchauffement, l’intensité des crues décennales (d’une ampleur observée en moyenne une fois tous les 10 ans) augmentera potentiellement de 10 à 40 % dans l’Hexagone, et celle des crues centennales (observées en moyenne une fois tous les siècles) de plus de 40 %.

Une vie en catastrophes ?

Ces événements ont provoqué des prises de position politique virulentes. Certains, en particulier à droite de l’échiquier politique, ont remis en question les politiques récentes de restauration de l’état naturel des cours d’eau, de protection des zones humides et de destruction des barrages. Elles ont conduit à des appels à la suppression de l’Office français de la biodiversité lors des manifestations agricoles, proposition reprise par le sénateur Laurent Duplomb devant le Sénat le 24 janvier 2024.

Les aménagements les plus récents, défendus par de nombreuses structures territoriales, visent à redonner au cycle de l’eau, et en particulier aux rivières, des espaces plus larges et à recréer ou protéger des zones humides. Tous ces aménagements conduisent à ralentir les flux et donc luttent contre les inondations, tout en préservant la biodiversité à laquelle notre santé est liée. Les zones humides sont par exemple les meilleurs ennemis des moustiques tigres, en permettant le développement de leurs prédateurs. Bien qu’ils exigent de concéder des terres agricoles aux milieux naturels, ces aménagements nourrissent les nappes qui restent le meilleur réservoir pour le stockage de l’eau des saisons humides.

Remettre en question les politiques de recalibration des cours d’eau, de remembrement et de drainage, tout comme l’imperméabilisation des zones urbaines, est une nécessité imposée par l’adaptation au changement climatique. Il s’agit de limiter ou éviter les tensions entre les besoins des activités humaines et les besoins des écosystèmes qui pourraient en faire les frais. Les inondations catastrophiques ne sont qu’en partie liées aux aménagements et ne peuvent pas justifier à elles seules les politiques de retour à l’état naturel des cours d’eau, qui sont en revanche une réponse aux sécheresses estivales à venir. Pour autant, ces inondations majeures sont là pour nous alerter sur les effets du changement climatique. Les étés vont devenir plus secs et les ressources vont manquer, mais les événements extrêmes vont également se multiplier. Une vie en catastrophes nous attend si nous ne transformons pas nos modes de consommation et de production. Tel est le message porté par les inondations. Sera-t-il mieux entendu que les appels des hydrologues ?

The Conversation

Luc Aquilina est co-titulaire de la chaire Eaux et territoires de la fondation de l’Université de Rennes qui reçoit des fonds d’Eau du Bassin Rennais, Rennes Métropole et du Syndicat Mixte Eau 50.

Pierre Brigode a reçu des financements de l’Université de Rennes, du Centre national de la recherche scientifique et de l’Agence nationale de la recherche.

ref. Inondations : l’aménagement du territoire est-il responsable ? – https://theconversation.com/inondations-lamenagement-du-territoire-est-il-responsable-274443

McDonald’s : vers un retour des jouets en plastique dans le Happy Meal

Source: The Conversation – France (in French) – By Sophie Renault, Professeur des Universités en Sciences de Gestion et du Management, Université d’Orléans

Dans sa nouvelle campagne (photo), McDonald’s s’est associé à la célèbre marque de figurines Playmobil pour ses fameux Happy Meal. ©McDonald’s – visuel promotionnel de la campagne En avant Playmobil® , Fourni par l’auteur

Bannis des menus enfants depuis 2022, les jouets en plastique font leur retour chez McDonald’s par l’intermédiaire d’une collaboration avec Playmobil. Derrière l’argument du plastique végétal, que dit vraiment ce retour ? Et qu’omet-il de rappeler ?


Novembre 2025 marque, en France, un tournant symbolique chez le géant du fast-food McDonald’s. Après plusieurs années de « diète plastique » dans le menu enfant où il a fallu se contenter de cartes à collectionner, de coloriages ou d’autres livrets d’activité, les jouets en plastique ont fait leur grand retour dans le Happy Meal.

Grâce à une collaboration avec Playmobil, McDonald’s tourne la page du « tout-papier ». L’enseigne semble entonner le refrain d’Elmer Food Beat : « Le plastique, c’est fantastique. » Ce revirement s’appuie sur une mécanique redoutable mêlant nostalgie et vernis écologique.




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Du jouet jetable à l’objet patrimonial : la requalification morale du plastique

En France, depuis le 1er janvier 2022, la loi Agec (anti-gaspillage pour une économie circulaire) interdit, dans son article 81, la distribution de jouets en plastique dans les menus destinés aux enfants. Il s’agit, d’une part, de réduire les déchets à usage unique et, d’autre part, de limiter l’exposition des enfants à des objets à faible durée de vie. En filigrane, cette mesure interroge le rôle des jouets comme leviers d’attractivité des offres de restauration rapide auprès des plus jeunes, dans un contexte de préoccupations croissantes liées à la prévention de l’obésité infantile et à la promotion de pratiques alimentaires plus équilibrées. Pour les enseignes de restauration rapide à l’instar du géant McDonald’s, cette mesure a signé la fin d’un pilier historique du menu enfant, longtemps structuré autour de la promesse d’un jouet en plastique à collectionner.

Durant cette parenthèse, où le jouet enfant était principalement réduit à du papier ou carton, le plastique n’avait pas quitté l’écosystème de McDonald’s. Il s’était simplement déplacé vers la cible adulte. C’est là toute l’habileté de la stratégie du géant du fast-food. Alors que l’enfant apprenait la sobriété écologique, les opérations pour adultes remettaient l’objet en plastique au centre du désir. En France, ce déplacement s’est matérialisé en 2025 autour de deux opérations emblématiques.

Tout a commencé avec les collaborations menées avec des univers culturels fortement chargés en capital affectif à l’occasion d’une part de la sortie du film Minecraft en avril, puis de la nouvelle saison de Mercredi en juillet  2025. Des figurines en plastique à vocation de collection ont été intégrées à des menus et dispositifs promotionnels tournés vers une clientèle adulte.

Du jouet pour enfants à l’artefact pour « kidults »

L’objet change ainsi de statut : de jouet jetable pour enfant, il devient artefact culturel pour kidults. La contrainte environnementale n’a pas fait disparaître le plastique. Elle l’a requalifié, en l’inscrivant dans une économie de la nostalgie et de la collection, socialement plus acceptable.

La subtilité réside dans le changement de statut du jouet en plastique : dans le menu enfant, le plastique était devenu un déchet polluant à bannir ; dans le menu adulte, il est célébré comme un objet de collection. En réhabilitant le plastique auprès des parents, McDonald’s a préparé les esprits. Une fois que le plastique a été « relégitimé » par la culture pop, il devenait plus simple de le réintroduire dans le menu enfant. Encore fallait-il lui trouver une vertu morale.

Pour acter ce retour en arrière, le choix du partenaire était crucial. Il semble, dans ce contexte, que l’association avec Playmobil ait pu agir comme un bouclier. Contrairement aux jouets sous licence de films, séries ou autres dessins animés susceptibles d’être jetés une fois la mode passée, les figurines Playmobil bénéficient d’une aura de respectabilité.

Il s’agit de jouets robustes qui se transmettent de génération en génération. L’argument implicite est fort, il ne s’agit pas d’un déchet plastique mais d’un patrimoine ludique. En outre, la collection de dix figurines d’animaux sauvages s’inscrit dans un imaginaire largement associé à la préservation de la nature et à la protection du vivant, ce qui renforce la portée affective et symbolique de l’opération.

Le « plastique végétal » : fantastique ou cynique ?

Face à l’urgence climatique, pour que ce retour soit socialement acceptable, il fallait un argument technique imparable : le plastique végétal. C’est ici que l’analyse doit se faire critique, car le terme flirte avec le malentendu.

D’une part, dire qu’un plastique est végétal signifie qu’il est fabriqué à partir de biomasse (fibres de canne à sucre, amidon de maïs, etc.) et non de pétrole. S’il s’agit d’un progrès en termes d’empreinte carbone, un polymère végétal a toutefois des similitudes avec son cousin pétrolier. S’il est perdu dans la nature, il mettra des décennies à se désagréger.

D’autre part, fabriquer des millions de figurines en plastique végétal implique d’utiliser des ressources agricoles. La systématisation de cette production pour des objets considérés comme « gratuits » pose la question de l’allocation des terres arables dans un monde aux ressources contraintes.

Enfin, et c’est peut-être la critique fondamentale, le plastique végétal est une solution technologique qui permet de tout changer pour que rien ne change. Il valide la poursuite d’un modèle basé sur la distribution massive de petits objets manufacturés avec un repas, plutôt que de questionner la nécessité même de ce « cadeau » systématique. De là à parler d’habillage éthique, il n’y a qu’un pas…

Archives INA.

Du Happy Meal au Happy Doggy : déplacer l’affect pour légitimer le plastique

Chez McDonald’s, les enjeux environnementaux n’ont pas fait disparaître le plastique. Ils l’ont rendu plus rare, plus scénarisé et de facto plus désirable. Dans le Happy Meal, les jouets en papier et carton demeurent ainsi la norme. Lorsque le jouet en plastique réapparaît, il est présenté comme un collector, pensé pour durer. La circulation de ces objets sur les plates-formes de vente en ligne, comme Vinted ou leboncoin, en témoigne. Le plastique se voit attribuer une seconde vie, socialement valorisée, qui le distingue du jetable.

In fine, le problème ne serait plus la matière, mais l’éphémère. Le jouet en soi n’est pas problématique, en revanche son absence de valeur affective l’est. Quid en ce sens des jouets en papier/carton ayant succédé à l’ère du plastique ? Ne sont-ils pas jetés bien plus rapidement que leurs homologues en plastique ? En requalifiant subtilement le plastique comme support de mémoire et de collection, McDonald’s transforme une pratique de consommation potentiellement dissonante en plaisir légitime.

L’introduction en novembre 2025 de jouets pour chiens (les Happy Doggy) dans le menu Best Of s’inscrit dans cette logique de déplacement symbolique. Le plastique trouve dans l’univers du pet marketing un nouvel espace de légitimation affective, moins exposé aux injonctions de sobriété adressées à la consommation enfantine.

The Conversation

Sophie Renault ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. McDonald’s : vers un retour des jouets en plastique dans le Happy Meal – https://theconversation.com/mcdonalds-vers-un-retour-des-jouets-en-plastique-dans-le-happy-meal-273711

La guerre après la guerre : comment la violence se transmet d’une génération à l’autre

Source: The Conversation – in French – By Myriam Denov, Professor and Canada Research Chair in Children, Families and Armed Conflict, McGill University

De Gaza à l’Ukraine, du Soudan au Myanmar, la guerre fait rage à travers le monde, touchant le plus durement ceux qui sont les moins impliqués dans la violence : les enfants. Aujourd’hui, on estime que 520 millions d’enfants dans le monde, soit un sur six, vivent dans des zones de conflit. Pourtant, même lorsque les combats s’apaisent et que des accords de paix sont signés, la violence ne cesse pas toujours. L’impact de la guerre perdure.


Le nord de l’Ouganda en est un exemple. Au cours du conflit qui a duré plusieurs décennies, de 1987 à 2006, l’Armée de résistance du Seigneur (LRA), dirigée par Joseph Kony, a tenté de renverser le gouvernement ougandais et s’est fait connaître pour les atrocités et les crimes de guerre qu’elle a commis contre les civils. La LRA a enlevé environ 80 000 enfants pour les entraîner dans le conflit armé, une tactique visant à terroriser les communautés et à grossir ses rangs.

« Rose », par exemple, n’avait que 14 ans lorsque la LRA l’a enlevée à l’école au milieu des années 1990. Pendant huit ans, elle a été retenue captive, forcée à combattre, contrainte à un soi-disant « mariage » avec un commandant de la LRA et soumise à des abus incessants, y compris des violences sexuelles. Sa fille, Grace, est née de cette violence. Grace a passé sa petite enfance captive de la LRA, dans un environnement marqué par la brutalité, la faim, les bombardements et les déplacements.


Cet article est le premier d’une série rédigée par les meilleurs universitaires canadiens en sciences humaines. Cliquez ici pour vous inscrire à la conversation avec Myriam Denov, le 25 février à 13 h (heure de l’Est). Il s’agit d’un événement virtuel coorganisé par The Conversation Canada et le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada.


Lorsque Rose s’est courageusement échappée de la LRA avec Grace, après huit ans de captivité, elles n’ont pas reçu de soutien. Elles ont été au contraire rejetées. Leur communauté les considérait avec crainte et suspicion. Grace était stigmatisée à l’école, au sein de sa famille élargie et dans sa communauté, qualifiée d’« enfant de Kony » d’après le nom du chef rebelle. Sans logement stable et déplacée à plusieurs reprises, Grace a été contrainte de quitter l’école et de vendre des marchandises au marché pour subvenir aux besoins de sa famille.

Un jour, lors d’une longue marche à travers la campagne pour se rendre au marché, l’inimaginable s’est produit. Grace a été violée, puis a appris qu’elle était enceinte à la suite de ce viol. En 2018, alors qu’elle était encore adolescente, Grace a donné naissance à Alice, une enfant de la troisième génération dont la vie a déjà été marquée par une guerre qui a officiellement pris fin des années plus tôt.

La guerre ne s’achève pas avec les cessez-le-feu, mais se transmet de génération en génération à travers la stigmatisation, la violence, la pauvreté et l’exclusion sociale. Les enfants nés de la guerre restent largement invisibles dans les discussions et les efforts de justice post-conflit.




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La guerre après la guerre

La violence sexuelle est depuis longtemps utilisée comme une arme de guerre. Ces dernières années, le monde a commencé à reconnaître ses conséquences dévastatrices pour les survivantes, notamment les blessures physiques, les traumatismes psychologiques, la marginalisation économique et l’exclusion sociale. Ce qui reste beaucoup moins visible, ce sont les séquelles intergénérationnelles de ces crimes, en particulier pour les enfants nés de violences sexuelles en temps de guerre.

Mes recherches en cours auprès d’enfants et de jeunes comme Grace montrent qu’ils sont souvent confrontés à des défis similaires à ceux de leurs mères.

Beaucoup ont du mal à trouver leur place, que ce soit au sein de leur famille ou de leur communauté. Ils sont souvent victimes de stigmatisation et de rejet. Cette stigmatisation prend la forme d’étiquettes telles que « violent », « dangereux » ou « enfant rebelle ». Ils sont considérés comme maudits par les « mauvais esprits » au sein de leur famille, de leur communauté, de leur école et de leur groupe de pairs. Il leur est donc difficile de développer un sentiment d’appartenance et une identité sûre.

Ces enfants sont également plus susceptibles d’être victimes de violence familiale et communautaire et de se heurter à des obstacles en matière d’éducation, de soins de santé, d’accès à la terre, d’héritage, d’emploi et de droits légaux.

Grace a décrit en termes crus l’hostilité à laquelle elle continue de faire face et le fait que la violence ne s’arrête pas nécessairement à la deuxième génération :

La vie est difficile ici parce que les gens nous stigmatisent… ils ont tourné leur haine contre nous. Dans ma famille, ils détestent ceux d’entre nous qui sont nés en captivité. Mon oncle nous bat et dit qu’il va nous tuer. Il ne veut pas d’enfants rebelles, d’enfants de Kony, à la maison… Je sais que mon enfant sera stigmatisé. Tant que ma famille ne sera pas prête à m’accepter, je pense qu’elle rejettera également mon enfant.

Rose craint également qu’Alice hérite un jour de la même stigmatisation, faisant écho aux préoccupations de Grace :

Je pense qu’il est possible que ma petite-fille soit stigmatisée à cause du passé de ma fille. Les gens diront : « Vous voyez cette belle enfant ? Sa mère est née dans la brousse.

Pour ces familles, la guerre n’est pas terminée, elle a simplement changé de forme. Comme l’a dit un jeune homme de mon étude, né d’un viol pendant la guerre : « La guerre à laquelle nous sommes confrontés aujourd’hui, c’est la stigmatisation. »

Comment la résilience se transmet

Et pourtant, la violence et la dévastation ne sont pas tout. Reconnaître les dommages intergénérationnels ne signifie pas réduire ces familles et leur lignée à un simple traumatisme.

Au fil des générations et parallèlement à des pertes profondes, il y a aussi la résilience, la détermination et la volonté inébranlable de se construire une vie différente.




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Les enfants nés de la guerre dans le nord de l’Ouganda sont très conscients des sacrifices consentis par leurs mères pour les garder en vie. Un jeune homme se souvient de la fuite de sa mère devant la LRA. Elle l’a porté à travers la brousse tout en échappant aux combattants armés, survivant grâce à du manioc volé et refusant de le quitter même face à la mort. « Elle m’a tenu la main, dit-il. Elle ne m’a jamais quitté. »

Ces souvenirs de protection et de survie ne sont pas seulement des souvenirs douloureux, mais des sources de force. De nombreux enfants s’en inspirent pour imaginer un avenir qui ne soit pas uniquement défini par la violence.

Malgré la pauvreté, l’ostracisme et la marginalisation, Grace a exprimé clairement ce qu’elle souhaite pour Alice :

Je veux que mon enfant devienne médecin. Je soutiendrai mon enfant de toutes les manières possibles pour qu’elle réalise ce rêve.

Cette capacité à endurer, à s’adapter et à espérer n’est pas le fruit du hasard. Elle reflète ce que j’ai décrit comme la résilience intergénérationnelle, c’est-à-dire la manière dont les familles transmettent leur force et leurs stratégies de survie à travers les générations, même après avoir subi une violence extrême.

À l’instar d’un héritage familial, cette résilience se forge à travers l’expérience et la mémoire collectives. Elle donne aux jeunes les outils nécessaires pour faire face à l’adversité et redéfinit la résilience non pas comme un trait individuel, mais comme un processus relationnel et intergénérationnel ancré dans les liens familiaux et l’attention portée aux autres.

Ce que la reconnaissance rend possible

Trop souvent, les enfants nés de la guerre sont réduits à des étiquettes déshumanisantes dans les pays où la guerre ou le génocide a eu lieu, souvent qualifiés d’« enfants de la haine » ou de « bâtards ». Ces descriptions occultent à la fois la violence qui a conduit à leur marginalisation et les capacités extraordinaires dont ils font preuve pour y survivre.


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Si nous continuons à considérer la guerre comme quelque chose qui prend fin avec la signature d’accords de paix, nous laisserons tomber des générations d’enfants comme Grace et Alice. Les efforts de reconstruction après les conflits, les processus de justice transitionnelle et les interventions humanitaires doivent tenir compte du fait que les dommages causés par la guerre sont cumulatifs et intergénérationnels. Cela nécessite l’inclusion des enfants nés de la guerre dans les processus de réconciliation, les réparations, les efforts de sensibilisation des communautés et la reconnaissance formelle dans le droit successoral et le droit de la citoyenneté.

Il faut également lutter contre la stigmatisation en tant que forme de violence, garantir l’accès à l’éducation, à l’emploi et aux droits légaux pour les enfants nés de la guerre et les reconnaître non pas comme des symboles des atrocités passées, mais comme des individus dotés de droits et d’un avenir dans lequel il vaut la peine d’investir.

Comme l’a déclaré un jeune participant à ma recherche en cours dans le nord de l’Ouganda, revendiquant un récit qui leur a si souvent été refusé : « Nous sommes la lumière qui est sortie des ténèbres. »

Les préjudices intergénérationnels ne sont pas propres au nord de l’Ouganda, ils se produisent partout où la guerre touche les enfants. Et si nous voulons sérieusement mettre fin aux conséquences de la guerre sur les enfants, nous devons les écouter et agir en conséquence.

La Conversation Canada

Myriam Denov reçoit des fonds du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada et du Programme des chaires de recherche du Canada.

ref. La guerre après la guerre : comment la violence se transmet d’une génération à l’autre – https://theconversation.com/la-guerre-apres-la-guerre-comment-la-violence-se-transmet-dune-generation-a-lautre-275728

Près de 80 % des travailleurs canadiens utilisent l’IA sans cadre institutionnel

Source: The Conversation – in French – By Harold NGUEGANG, Étudiant de doctorat en sciences de l’administration – Systèmes d’information organisationnels, Université Laval

Près de 80 % des travailleurs de bureau au pays disent utiliser les outils d’intelligence artificielle générative (IAG) pour accélérer leur productivité et améliorer leur travail. Cette pratique crée un fossé inquiétant, puisque trois quarts d’entre eux le font en dehors de tout cadre institutionnel. Ce faisant, ils exposent leurs organisations à des risques financiers et réputationnels majeurs.

Ce phénomène, baptisé « Shadow AI », révèle moins une défaillance individuelle des employés qu’un problème de gouvernance : Les entreprises doivent rapidement baliser l’usage des IAG en proposant à leurs employés des solutions sécurisées et contrôlées.

L’usage croissant des IAG

Le paysage technologique actuel est dominé par les IAG comme ChatGPT (OpenAI), Claude (Anthropic), Gemini (Google) et Microsoft Copilot. Parmi les entreprises, Statistique Canada indique que ces outils sont surtout utilisés pour l’analyse textuelle (35,7 %), l’analyse de données (26,4 %) et le déploiement d’agents conversationnels, comme les robots de clavardage (24,8 %).

L’essor des IAG continue de susciter un discours polarisé. Comme le mentionnent Rajiv Sabherwal et Varun Grover, deux professeurs émérites en systèmes d’information de l’université d’Arkansas, le discours entourant les IAG promet un gain de productivité, une accélération de l’innovation et une transformation profonde des activités professionnelles. Au même moment, divers rapports (notamment ceux du gouvernement canadien, du Centre canadien pour la cybersécurité, de Deloitte, ou d’IBM) mettent en garde contre les risques pour la sécurité, la conformité et la dépendance organisationnelle aux solutions externes.

Les travailleurs canadiens n’ont pas attendu que leurs employeurs encadrent l’utilisation des IAG. Selon une récente étude d’IBM, leur usage non contrôlé concerne la majorité des travailleurs à temps plein au pays.

Face à cette réalité, les entreprises ne peuvent plus se contenter d’observer, elles doivent agir.




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# « Shadow AI »

Le Shadow AI est aujourd’hui une réalité documentée au Canada et à l’international. Les études de CybSafe and the National Cybersecurity Alliance, KPMG, et Salesforce confirment l’importance de cette pratique devenue une mode.

En septembre 2025, une étude d’IBM a ainsi révélé que 79 % des travailleurs de bureau au Canada utilisent des outils d’IAG dans leurs tâches professionnelles, mais que 25 % d’entre eux seulement recourent à des solutions approuvées par leur entreprise. Encore plus marquant, 54 % déclarent recourir à des outils personnels au moins une fois par semaine pour accomplir des tâches professionnelles.

Cette étude révèle également que 21 % utilisent exclusivement des outils personnels pour accomplir leurs tâches, tandis que 33 % combinent des outils personnels et ceux de leur entreprise. Ce contraste entre les pratiques individuelles et les pratiques organisationnelles officielles relatives aux IAG témoigne d’un vide stratégique significatif.

Des risques multiples

Les risques associés au Shadow AI sont multiples et empiriquement attestés. 57 % des répondants d’une enquête de TELUS Digital Experience ont admis avoir saisi des données sensibles (informations personnelles, contrats, codes sources) dans des outils d’IAG.

Les conséquences financières sont également présentes. Le rapport IBM Cost of a Data Breach 2025 estime à 308 000$ l’impact additionnel par incident de Shadow AI sur le coût des violations de données au cours de la dernière année dans les entreprises canadiennes.

Au-delà des pertes financières, des cas emblématiques illustrent les risques réputationnels : chez Samsung, des employés ont accidentellement divulgué un code source interne sensible via ChatGPT, tandis que deux avocats de New York ont été condamnés à une amende de 5000 $ pour avoir soumis un dossier juridique contenant des citations et des jurisprudences entièrement inventées par ChatGPT.




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Causes du « Shadow AI »

La pratique du Shadow AI ne naît pas du simple désir de contourner les règles de l’entreprise. Elle illustre plutôt un écart entre les besoins opérationnels réels des employés et les possibilités offertes par les employeurs.

Le discours dominant sur les IAG, véhiculé par les entreprises technologiques comme Anthropic ou Microsoft, certains médias et des influenceurs, promeut un gain d’efficacité et de productivité. Cela suscite chez les employés une perception positive des IAG, qui sont vues alors comme un outil indispensable à leur performance qu’il faut adopter en l’absence de solutions institutionnelles.

Ce phénomène pourrait également s’expliquer par le décalage temporel entre le développement continu des IAG et la réactivité organisationnelle. Les employés évoluent plus rapidement que les institutions conçues pour les soutenir.

Les institutions, contraintes par des processus de validation, de conformité et de gestion des risques, tardent à répondre aux attentes des employés. Face à des processus bureaucratiques perçus comme lents, les employés contournent les canaux officiels pour accéder aux gains promis par les IAG. Ainsi, 46 % des travailleurs canadiens interrogés par IBM envisageraient de quitter leur entreprise pour une autre qui utilise l’IAG plus efficacement. Ceci souligne l’urgence stratégique de ce phénomène.


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Institutionnalisation des IAG

Face au phénomène de Shadow AI, les entreprises doivent adopter une posture proactive d’institutionnalisation afin de le transformer en opportunité. Cette approche ne consiste pas à imposer l’usage des IAG, mais à formuler une position claire sur un continuum allant de l’interdiction stricte à l’utilisation libre. L’absence de ce positionnement constitue une faille stratégique dans l’institutionnalisation des IAG, exposant l’entreprise à des risques.

Pour une institutionnalisation efficace de l’IAG, nous proposons trois points complémentaires.

  • L’élaboration de politiques d’utilisation explicites, communiquées et régulièrement mises à jour, permet de clarifier les frontières entre usages autorisés et proscrits.

  • La formation et la sensibilisation constituent des leviers essentiels : les employés doivent développer non seulement des compétences techniques en matière de rédactique, mais également une compréhension profonde des enjeux organisationnels, éthiques et de sécurité.

  • Le choix et la mise en place d’outils d’IAG approuvés et sécurisés, notamment alignés sur les besoins de l’entreprise et sur la loi. Comme le souligne KPMG, les organisations avant-gardistes « transforment l’utilisation non autorisée de l’IA en un avantage stratégique et en un moteur d’innovation » (traduction libre).

Cette approche proactive permet de réduire les risques, de renforcer la confiance des employés et de cultiver une culture d’innovation responsable.

Perspectives : vers des IAG propriétaires

Une réflexion prospective sur le Shadow AI conduit naturellement à envisager le développement en interne d’outils d’IAG sur mesure. À l’exemple de Forvis Mazars, une multinationale experte en certification, comptabilité, fiscalité et services-conseils, certaines entreprises et gouvernements explorent le développement d’IAG internes adaptées à leurs besoins spécifiques.

Cette stratégie réduit l’exposition aux risques et offre plusieurs avantages : une maîtrise accrue de la confidentialité des données, une personnalisation de l’IAG en fonction des processus du métier, une réduction de la dépendance vis-à-vis des plates-formes externes et un renforcement de la souveraineté numérique. Toutefois, cette voie implique des investissements considérables en ressources techniques, financières et humaines, ainsi qu’une gouvernance éthique rigoureuse.

Les entreprises qui sauront transformer la pratique du Shadow AI en un levier stratégique, par une institutionnalisation réfléchie et inclusive des IAG, auront un avantage concurrentiel durable dans l’économie numérique émergente.

La Conversation Canada

Harold Junior NGUEGANG TEWAMBA est membre du Centre de recherche en technologies de l’information et affaires (CeRTIA) de la Faculté des sciences de l’administration de l’Université Laval.

Gildas Agbon est membre étudiant de l’Observatoire international sur les impacts sociétaux de l’IA et du numérique (Obvia). Il a reçu des financements du Conseil de recherche en sciences humaines du Canada

ref. Près de 80 % des travailleurs canadiens utilisent l’IA sans cadre institutionnel – https://theconversation.com/pres-de-80-des-travailleurs-canadiens-utilisent-lia-sans-cadre-institutionnel-251668

Pourquoi les jeunes Suédois maîtrisent-ils si bien l’anglais ?

Source: The Conversation – in French – By Una Cunningham, Professor Emerita, Department of Teaching and Learning, Stockholm University

En Suède, l’apprentissage de l’anglais ne se limite pas à ce qui se passe à l’école. (LightField Studios/Shutterstock)

Le suédois est une langue vivante parlée par environ 10 millions de personnes, principalement en Suède et en Finlande. Mais les jeunes Suédois maîtrisent souvent aussi l’anglais.

La Suède se classe régulièrement parmi les premiers pays dans les classements de maîtrise de l’anglais. Les jeunes Suédois parlent en fait si bien l’anglais que d’autres pays les regardent avec envie.

Bien que l’anglais n’ait pas de statut officiel en Suède, la maîtrise de cette langue est une exigence formelle pour progresser dans les études, et souvent aussi pour l’emploi et les activités sociales. Le programme scolaire national suédois souligne que « la langue anglaise nous entoure dans notre vie quotidienne et est utilisée dans des domaines aussi divers que la politique, l’éducation et l’économie ».

Comme beaucoup de langues nationales en Europe, le suédois partage de plus en plus son espace avec l’anglais. Les espaces publics sont depuis longtemps tapissés d’enseignes et de publicités en anglais, ou en suédois et en anglais.

Les jeunes Suédois ne manifestent guère d’intérêt pour l’apprentissage d’autres langues étrangères : l’anglais est considéré comme suffisant.

L’anglais est la langue par défaut pour les locuteurs suédois dans toutes les situations où l’on pense que quelqu’un ne maîtrise pas parfaitement le suédois, tant lors de voyages internationaux qu’à la maison en Suède lorsqu’ils s’adressent à des touristes ou à des migrants. En fait, les migrants rapportent qu’ils ont du mal à amener les Suédois à parler suédois avec eux.

Les jeunes Suédois passent naturellement à l’anglais et parlent de plus en plus anglais entre eux. Beaucoup de jeunes envisagent une vie hors de Suède et considèrent l’anglais comme la langue de leur avenir.

L’anglais à l’école et au-delà

Dans les écoles secondaires suédoises, l’enseignement de l’anglais vise à aider les élèves à parler anglais avec assurance. Les compétences en communication en anglais (écoute, expression orale, lecture et écriture) sont enseignées et évaluées, avec des tests nationaux qui commencent en sixième année (à l’âge de 12 ans). L’accent est mis sur les connaissances linguistiques implicites (être capable d’utiliser la langue) plutôt que sur les connaissances linguistiques explicites (connaissance de la langue).

La précision linguistique précise n’est pas un objectif explicite du programme d’études. Par conséquent, les jeunes, bien que souvent compétents à l’oral grâce à une exposition généralisée à l’anglais, peuvent manquer de connaissances en grammaire et en conventions, ce qui leur permet de communiquer efficacement, mais pas toujours avec une précision totale.

Ce manque potentiel de précision n’empêche pas les jeunes Suédois de se tourner vers l’anglais. En dehors des salles de classe, les étudiants suédois utilisent davantage l’anglais que beaucoup de leurs pairs à l’étranger. L’anglais conserve un attrait important en raison de sa place prépondérante dans les médias et la publicité, de la popularité de la culture britannique et américaine, et de la prévalence des artistes suédois utilisant l’anglais dans leurs compositions musicales.




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De plus, de nombreux jeunes ont tendance à utiliser l’anglais sur les réseaux sociaux, notamment pour les jurons et les expressions argotiques. La langue que les jeunes Suédois rencontrent le plus en ligne est l’anglais. La consommation médiatique des jeunes en Suède – de Netflix à YouTube, de TikTok à Snapchat – se fait principalement en anglais.

Fille assise sur son lit regardant son téléphone
La plupart des contenus sur les réseaux sociaux avec lesquels les adolescents suédois interagissent sont en anglais.
Ground Picture/Shutterstock

De nombreux influenceurs suédois créent des contenus en anglais. Les jeux vidéo en Suède ont toujours été majoritairement en anglais.

Bien que les écoles exposent les élèves aux aspects formels de la langue et leur offrent la possibilité de recevoir des corrections, ceux-ci acquièrent généralement en parallèle l’anglais de manière informelle en dehors de la salle de classe.




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Cette utilisation de la langue anglaise repose sur les intérêts personnels des élèves, tels que les jeux vidéo, le sport, la musique pop et la lecture. Les élèves ne cherchent pas activement à développer leur anglais, mais acquièrent du vocabulaire, améliorent leur prononciation et approfondissent leurs connaissances des structures de la langue anglaise en s’adonnant à diverses activités.

La volonté d’utiliser l’anglais n’est pas la même chose qu’une solide connaissance de la langue. La plupart des élèves tirent profit de la combinaison de l’apprentissage en classe et de l’exposition à la langue en dehors de l’école pour développer pleinement leurs compétences en anglais.

Idéalement, les enseignants devraient reconnaître et intégrer cette utilisation de la langue dans leur enseignement. Le nouveau programme d’anglais du secondaire supérieur reflète cette approche en soulignant l’importance de sensibiliser les élèves à la manière dont la langue peut être apprise en dehors de l’école.

Ce qui se passe à l’école ne représente qu’une petite partie de la manière dont les jeunes apprennent l’anglais en Suède. L’enseignement formel et l’utilisation informelle de la langue offrent beaucoup plus ensemble que séparément.

La Conversation Canada

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Pourquoi les jeunes Suédois maîtrisent-ils si bien l’anglais ? – https://theconversation.com/pourquoi-les-jeunes-suedois-maitrisent-ils-si-bien-langlais-275612

« Le plastique, c’est fantastique. » Vers un retour des jouets en plastique dans le Happy Meal de Mc Donald’s?

Source: The Conversation – in French – By Sophie Renault, Professeur des Universités en Sciences de Gestion et du Management, Université d’Orléans

Dans sa nouvelle campagne (photo), McDonald’s s’est associé à la célèbre marque de figurines Playmobil pour ses fameux Happy Meal. ©McDonald’s – visuel promotionnel de la campagne En avant Playmobil® , Fourni par l’auteur

Bannis des menus enfants depuis 2022, les jouets en plastique font leur retour chez McDonald’s par l’intermédiaire d’une collaboration avec Playmobil. Derrière l’argument du plastique végétal, que dit vraiment ce retour ? Et qu’omet-il de rappeler ?


Novembre 2025 marque, en France, un tournant symbolique chez le géant du fast-food McDonald’s. Après plusieurs années de « diète plastique » dans le menu enfant où il a fallu se contenter de cartes à collectionner, de coloriages ou d’autres livrets d’activité, les jouets en plastique ont fait leur grand retour dans le Happy Meal.

Grâce à une collaboration avec Playmobil, McDonald’s tourne la page du « tout-papier ». L’enseigne semble entonner le refrain d’Elmer Food Beat : « Le plastique, c’est fantastique. » Ce revirement s’appuie sur une mécanique redoutable mêlant nostalgie et vernis écologique.




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Du jouet jetable à l’objet patrimonial : la requalification morale du plastique

En France, depuis le 1er janvier 2022, la loi Agec (anti-gaspillage pour une économie circulaire) interdit, dans son article 81, la distribution de jouets en plastique dans les menus destinés aux enfants. Il s’agit, d’une part, de réduire les déchets à usage unique et, d’autre part, de limiter l’exposition des enfants à des objets à faible durée de vie. En filigrane, cette mesure interroge le rôle des jouets comme leviers d’attractivité des offres de restauration rapide auprès des plus jeunes, dans un contexte de préoccupations croissantes liées à la prévention de l’obésité infantile et à la promotion de pratiques alimentaires plus équilibrées. Pour les enseignes de restauration rapide à l’instar du géant McDonald’s, cette mesure a signé la fin d’un pilier historique du menu enfant, longtemps structuré autour de la promesse d’un jouet en plastique à collectionner.

Durant cette parenthèse, où le jouet enfant était principalement réduit à du papier ou carton, le plastique n’avait pas quitté l’écosystème de McDonald’s. Il s’était simplement déplacé vers la cible adulte. C’est là toute l’habileté de la stratégie du géant du fast-food. Alors que l’enfant apprenait la sobriété écologique, les opérations pour adultes remettaient l’objet en plastique au centre du désir. En France, ce déplacement s’est matérialisé en 2025 autour de deux opérations emblématiques.

Tout a commencé avec les collaborations menées avec des univers culturels fortement chargés en capital affectif à l’occasion d’une part de la sortie du film Minecraft en avril, puis de la nouvelle saison de Mercredi en juillet  2025. Des figurines en plastique à vocation de collection ont été intégrées à des menus et dispositifs promotionnels tournés vers une clientèle adulte.

Du jouet pour enfants à l’artefact pour « kidults »

L’objet change ainsi de statut : de jouet jetable pour enfant, il devient artefact culturel pour kidults. La contrainte environnementale n’a pas fait disparaître le plastique. Elle l’a requalifié, en l’inscrivant dans une économie de la nostalgie et de la collection, socialement plus acceptable.

La subtilité réside dans le changement de statut du jouet en plastique : dans le menu enfant, le plastique était devenu un déchet polluant à bannir ; dans le menu adulte, il est célébré comme un objet de collection. En réhabilitant le plastique auprès des parents, McDonald’s a préparé les esprits. Une fois que le plastique a été « relégitimé » par la culture pop, il devenait plus simple de le réintroduire dans le menu enfant. Encore fallait-il lui trouver une vertu morale.

Pour acter ce retour en arrière, le choix du partenaire était crucial. Il semble, dans ce contexte, que l’association avec Playmobil ait pu agir comme un bouclier. Contrairement aux jouets sous licence de films, séries ou autres dessins animés susceptibles d’être jetés une fois la mode passée, les figurines Playmobil bénéficient d’une aura de respectabilité.

Il s’agit de jouets robustes qui se transmettent de génération en génération. L’argument implicite est fort, il ne s’agit pas d’un déchet plastique mais d’un patrimoine ludique. En outre, la collection de dix figurines d’animaux sauvages s’inscrit dans un imaginaire largement associé à la préservation de la nature et à la protection du vivant, ce qui renforce la portée affective et symbolique de l’opération.

Le « plastique végétal » : fantastique ou cynique ?

Face à l’urgence climatique, pour que ce retour soit socialement acceptable, il fallait un argument technique imparable : le plastique végétal. C’est ici que l’analyse doit se faire critique, car le terme flirte avec le malentendu.

D’une part, dire qu’un plastique est végétal signifie qu’il est fabriqué à partir de biomasse (fibres de canne à sucre, amidon de maïs, etc.) et non de pétrole. S’il s’agit d’un progrès en termes d’empreinte carbone, un polymère végétal a toutefois des similitudes avec son cousin pétrolier. S’il est perdu dans la nature, il mettra des décennies à se désagréger.

D’autre part, fabriquer des millions de figurines en plastique végétal implique d’utiliser des ressources agricoles. La systématisation de cette production pour des objets considérés comme « gratuits » pose la question de l’allocation des terres arables dans un monde aux ressources contraintes.

Enfin, et c’est peut-être la critique fondamentale, le plastique végétal est une solution technologique qui permet de tout changer pour que rien ne change. Il valide la poursuite d’un modèle basé sur la distribution massive de petits objets manufacturés avec un repas, plutôt que de questionner la nécessité même de ce « cadeau » systématique. De là à parler d’habillage éthique, il n’y a qu’un pas…

Archives INA.

Du Happy Meal au Happy Doggy : déplacer l’affect pour légitimer le plastique

Chez McDonald’s, les enjeux environnementaux n’ont pas fait disparaître le plastique. Ils l’ont rendu plus rare, plus scénarisé et de facto plus désirable. Dans le Happy Meal, les jouets en papier et carton demeurent ainsi la norme. Lorsque le jouet en plastique réapparaît, il est présenté comme un collector, pensé pour durer. La circulation de ces objets sur les plates-formes de vente en ligne, comme Vinted ou leboncoin, en témoigne. Le plastique se voit attribuer une seconde vie, socialement valorisée, qui le distingue du jetable.

In fine, le problème ne serait plus la matière, mais l’éphémère. Le jouet en soi n’est pas problématique, en revanche son absence de valeur affective l’est. Quid en ce sens des jouets en papier/carton ayant succédé à l’ère du plastique ? Ne sont-ils pas jetés bien plus rapidement que leurs homologues en plastique ? En requalifiant subtilement le plastique comme support de mémoire et de collection, McDonald’s transforme une pratique de consommation potentiellement dissonante en plaisir légitime.

L’introduction en novembre 2025 de jouets pour chiens (les Happy Doggy) dans le menu Best Of s’inscrit dans cette logique de déplacement symbolique. Le plastique trouve dans l’univers du pet marketing un nouvel espace de légitimation affective, moins exposé aux injonctions de sobriété adressées à la consommation enfantine.

The Conversation

Sophie Renault ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « Le plastique, c’est fantastique. » Vers un retour des jouets en plastique dans le Happy Meal de Mc Donald’s? – https://theconversation.com/le-plastique-cest-fantastique-vers-un-retour-des-jouets-en-plastique-dans-le-happy-meal-de-mc-donalds-273711

Fabriquer de l’oxygène avec le sol lunaire : le futur de l’exploration spatiale  ?

Source: The Conversation – in French – By Jack Robinot, Doctorant en sciences de l’ingénieur, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Pour survivre à long terme sur la Lune, la roche qui s’étend à perte de vue à sa surface pourrait bien nous fournir de quoi y respirer. Eugene A. Cernan/NASA

Alors que les projets de retour sur la Lune se multiplient, et cette fois-ci pour s’y implanter durablement, comment respirer sur un astre sans atmosphère ? La réponse se trouve peut-être dans la poussière qui recouvre notre satellite.


Une nouvelle course à la Lune se dessine entre les États-Unis et la Chine. Contrairement à il y a cinquante ans, il n’est plus seulement question d’alunir et de repartir, mais bien d’établir une base qui autorise une présence durable et des séjours prolongés à la surface de notre satellite naturel. L’objectif est désormais de se servir de la Lune comme d’un bac à sable pour tester les technologies qui nous permettront de voyager plus loin, notamment vers Mars.

L’une de ces technologies clés est l’in-situ resource utilization (ISRU), c’est-à-dire l’exploitation des ressources disponibles sur place afin de produire les consommables nécessaires aux activités humaines : oxygène, eau, carburants pour les fusées ou matériaux de construction. En produisant directement sur la Lune ce qui est indispensable à la vie et aux opérations, il sera possible de réduire significativement la masse de cargaison à expédier depuis la Terre, réduisant ainsi les coûts logistiques et financiers de l’exploration spatiale. Plutôt que d’importer ces ressources depuis la Terre, il s’agit d’apprendre à vivre sur la Lune.

Décomposer la poussière lunaire pour en extraire de l’oxygène

À l’aube de ce retour durable de l’être humain sur la Lune, l’ISRU s’impose donc comme un pivot stratégique. L’un des défis majeurs est de produire de l’oxygène à partir du régolithe, la couche de sol qui recouvre la Lune, principalement formée de petits fragments de roches et de poussières. La composition du régolithe est complexe. Celui-ci est essentiellement constitué de plusieurs minéraux (plagioclase, pyroxène, olivine) eux-mêmes constitués d’un mélange d’oxydes métalliques, des composés chimiques qui associent de l’oxygène à un autre élément comme du silicium, du fer ou du calcium.

Environ 40 à 45 % de la masse du régolithe est donc composée d’oxygène, ce qui en fait l’élément le plus abondant à la surface de la Lune. L’oxygène est omniprésent, mais il n’existe pas sous forme gazeuse comme dans l’atmosphère terrestre. Pour libérer l’oxygène, il faut briser les liaisons chimiques qui l’attachent aux autres éléments dans les oxydes du sol lunaire.

Une des méthodes envisagées est la pyrolyse, un type de réaction chimique qui permet de décomposer des matériaux grâce à de hautes températures, afin de produire des composés volatils. Appliquée au régolithe, il est possible de le chauffer jusqu’à ce que les oxydes métalliques se vaporisent et se décomposent en oxygène et en métaux.

Sur la Lune, l’énergie thermique serait fournie grâce à la concentration solaire, un procédé qui consiste à utiliser des miroirs ou des lentilles pour focaliser la lumière du Soleil vers une petite zone. Les rayons se rassemblent alors en un faisceau et convergent en un point focal où l’énergie est fortement concentrée, permettant d’atteindre des températures de plusieurs milliers de degrés. Cette méthode prévoit également d’exploiter le vide lunaire, un environnement qui favorise les réactions libérant du gaz. Cela permettra de diminuer la quantité d’énergie nécessaire à la réaction.

Le four solaire, une méthode efficace et peu coûteuse

La Lune a un environnement particulièrement favorable à la pyrolyse solaire. Dépourvue d’atmosphère, la pression à sa surface est extrêmement faible, de l’ordre de 10⁻15 bar. L’absence d’atmosphère offre un second avantage : le rayonnement solaire ne peut pas être absorbé par celle-ci ni bloqué par des nuages. Cela permet d’obtenir des flux solaires concentrés plus élevés que sur Terre. De plus, certaines zones géographiques à son pôle Sud sont exposées à la lumière du Soleil jusqu’à 90 % du temps. Ainsi, en combinant le vide lunaire avec des systèmes de concentration solaire, on peut concevoir un procédé relativement simple, robuste et potentiellement efficace pour extraire de l’oxygène du régolithe.

De nombreux miroirs constituant la parabole, face à un bâtiment. On peut voir le reflet du paysage inversé à l’intérieur
Le grand four solaire d’Odeillo, l’un des équipements du laboratoire. Cette grande parabole permet de concentrer une grande quantité d’énergie solaire en un même point.
H. Zell/Wikimedia, CC BY-SA

Au sein du laboratoire Procédés, matériaux, énergie solaire (Promes-CNRS), spécialisé dans les technologies de concentration solaire, nous travaillons à la validation du concept de base de la pyrolyse qui pourra à l’avenir être déployé sur la Lune. Implanté sur le site du grand four solaire d’Odeillo (Pyrénées-Orientales) en Occitanie, le laboratoire dispose d’infrastructures expérimentales uniques au monde vouées à l’étude des procédés hautes températures. Parmi ces équipements figurent notamment des paraboles de deux mètres de diamètre permettant de concentrer 10 000 fois les rayons solaires sur une tache d’environ 2 cm de diamètre et d’atteindre des températures de plus de 3 000 °C.

Photo du dispositif expérimental
L’expérience de pyrolyse avec une parabole de deux mètres. On peut voir les rayons de lumière formant un cône et, au centre de l’image, le point focal où ils convergent et chauffent.
Jack Robinot/CNRS, Fourni par l’auteur

Cette énergie alimente le réacteur de pyrolyse, une enceinte sous vide conçue pour exposer des échantillons de matériaux qui simulent le régolithe lunaire au flux solaire concentré. Les pastilles de simulant sont placées sur un support en cuivre refroidi, tandis qu’une parabole focalise la lumière du Soleil à l’intérieur du réacteur pour assurer leur chauffage. Une pompe à vide maintient une pression d’environ 10 millibars. Une cellule électrochimique permet de déterminer en continu la concentration d’oxygène dans le réacteur.

L’échantillon est ensuite progressivement chauffé et commence à fondre aux alentours de 1 200 °C. Le régolithe atteint par la suite des températures d’environ 2 000 °C. Dans ces conditions, les oxydes présents dans l’échantillon commencent à se vaporiser et se dissocient pour libérer de l’oxygène.

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Photo du réacteur de pyrolyse en cours de fonctionnement : les parois du hublot en verre se sont opacifiées en raison de la condensation des espèces chimiques vaporisées. La parabole est visible au-dessus du réacteur.
Jack Robinot/CNRS, Fourni par l’auteur

D’autres produits en plus de l’oxygène

Lors des premiers essais, 35 mg d’oxygène ont été extraits à partir d’une pastille de 3,38 g, soit environ 1 % de la masse totale. Cela correspond à 2,5 % de l’oxygène contenu dans le simulant de régolithe. Une fois l’expérience achevée, une bille de verre est obtenue à la place de la pastille de régolithe. La fraction de régolithe qui s’est vaporisée lors de l’expérience se condense sur les parois froides du réacteur sous la forme de composés minéraux. Ces espèces sont collectées afin de les caractériser ensuite et de déterminer leur composition chimique.

Après pyrolyse, la bille de verre formée présente une composition chimique différente de celle du simulant de régolithe initial. Les oxydes volatils, qui se sont échappés lors du processus, y sont moins concentrés, à l’inverse des oxydes non volatils. Les espèces les plus volatiles ont été retrouvées dans les dépôts collectés sur les parois du réacteur, où elles se sont condensées lors de la pyrolyse.

Cette observation suggère qu’il serait aussi possible d’utiliser la pyrolyse comme une méthode pour séparer les oxydes dans le régolithe selon le principe de la distillation. Ces coproduits pourraient être exploités pour la fabrication de structures, d’outils ou de matériaux de construction directement sur la Lune, renforçant ainsi l’autonomie des futures missions lunaires.

Passer de la preuve de concept aux conditions réelles

Ces premiers essais ont permis de déterminer un rendement, mais celui-ci reste faible. Les prochaines étapes de développement viseront à réduire la pression à l’intérieur du réacteur, afin de se rapprocher des conditions lunaires. Une pression réduite devrait permettre de diminuer les températures mises en jeu lors de la pyrolyse, afin de vaporiser intégralement l’échantillon et d’augmenter le rendement.

Par la suite, il sera également pertinent de tester différents types de régolithes, ainsi que les minéraux et oxydes individuels qui les composent, afin de mieux comprendre la chimie des réactions. Le réacteur de pyrolyse se devra de fonctionner en continu afin d’exploiter au mieux le jour lunaire. Le procédé peut encore être optimisé. Un contrôle plus précis de la température permettrait de mieux maîtriser les réactions et d’améliorer leur rendement. Une collecte plus efficace des gaz produits viserait à limiter les pertes d’oxygène. Nous espérons également réduire les pertes thermiques en utilisant un creuset et en l’isolant. Enfin, une meilleure condensation des sous-produits permettrait d’identifier et de valoriser les matériaux formés lors de la pyrolyse en plus de l’oxygène.

L’ensemble du système (réacteur, miroirs et dispositifs de concentration solaire) devra en outre être robuste et fiable, capable de résister aux conditions extrêmes de l’environnement lunaire : poussière abrasive, radiations, fortes variations thermiques… Enfin, l’oxygène généré devra être stocké, purifié pour le séparer d’autres éléments qui peuvent être présents dans le gaz et utilisé. Il faut aussi penser à la logistique d’alimentation du réacteur en régolithe, qu’il s’agisse de son extraction, de son transport ou de son utilisation après traitement.

Trois photos au cours de l’expérience. La pastille de régolithe réagit peu à peu pour fondre en verre. Une flamme bleue apparaît sur la troisième photo
Photos de la pastille de simulant de régolithe pendant la pyrolyse. Après quinze minutes, la pastille commence à fondre en son centre à l’emplacement du point focal. Après trente minutes, un panache bleu de gaz est émis de sa surface, indiquant la vaporisation des oxydes du régolithe.
Jack Robinot/CNRS, Fourni par l’auteur

La pyrolyse solaire sous vide est une méthode particulièrement bien adaptée aux conditions lunaires. Elle tire parti du vide naturel de la Lune, demande peu de ressources importées et utilise l’énergie solaire, abondante sur un satellite sans atmosphère. Les tests à Odeillo ont déjà prouvé la faisabilité du concept, mais les rendements doivent encore être améliorés et les défis techniques restent considérables. En produisant localement de l’oxygène et des matériaux, le procédé soutiendrait les futures bases lunaires et réduirait leur dépendance vis-à-vis de la Terre.

The Conversation

Jack Robinot a reçu des financements du CNES et de la région Occitanie.

Sylvain Rodat a reçu des financements de la région Occitanie et un support matériel de l’ESA (Agence spatial européenne) qui a fourni le simulant de régolithe.

Alexis Paillet et Stéphane Abanades ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Fabriquer de l’oxygène avec le sol lunaire : le futur de l’exploration spatiale  ? – https://theconversation.com/fabriquer-de-loxygene-avec-le-sol-lunaire-le-futur-de-lexploration-spatiale-272875

Croissance rapide de la population en Afrique de l’Ouest : les quatre défis que la région doit relever

Source: The Conversation – in French – By Serge Rabier, Chargé de recherche Population et Genre, Agence Française de Développement (AFD)

L’Afrique de l’Ouest fait face à une expansion démographique accélérée : près de la moitié de la population est âgée de moins de 20 ans. Les défis – insertion sur le marché du travail, transformations urbaines et, à plus long terme, accroissement sensible du nombre des personnes âgées – que pose ce phénomène sont nombreux. S’ils sont relevés, la jeunesse pourra être un véritable moteur pour le développement de la région.


D’ici à 2050, le continent africain devrait compter plus de 2,4 milliards d’habitants, soit presque un milliard de plus qu’aujourd’hui. Cette dynamique est marquée en Afrique subsaharienne et tout particulièrement en Afrique de l’Ouest et centrale (AOC), dont environ 33 % de la population se situe dans la tranche d’âge 10-24 ans en 2025.

L’expansion démographique s’accompagne de transformations économiques, sociales et territoriales majeures : urbanisation rapide et non planifiée, migrations accrues, profondes inégalités de revenus ou d’accès aux services essentiels comme la santé ou l’éducation… Cette expansion peut représenter, pour l’Afrique de l’Ouest, non pas un handicap mais, au contraire, une opportunité de développement à saisir. Mais pour cela, quatre défis devront être relevés.

Défi nunéro 1 : accompagner la transition démographique

Si la mortalité infantile a diminué, la fécondité reste élevée. Les normes sociales pèsent lourdement et les bilans des politiques de planification familiale sont mitigés.

Le mariage demeure une norme sociale centrale, avec un âge moyen au mariage compris entre 18 et 21 ans. Au Mali, 53 % des femmes sont mariées avant 18 ans. Au Niger et au Burkina Faso, plus de la moitié des jeunes filles sont concernées par les mariages précoces. Cette situation contraste avec celle de l’Afrique australe, où l’âge moyen au mariage est d’environ 31 ans. En Afrique de l’Ouest, les normes encadrant le mariage et la stigmatisation des grossesses hors mariage freinent l’autonomie des filles et leur maintien dans le système éducatif. L’assignation pour les femmes mariées à avoir un nombre d’enfants élevé et de prendre en charge les besoins domestique du ménage reste encore largement prédominante. Un grand nombre de jeunes filles quittent le système éducatif dès le secondaire et ne terminent pas le cycle allant jusqu’au baccaluréat.

Les interventions en planification familiale mises en place par les États visent à étendre la couverture contraceptive et à changer les normes reproductives. Mais la baisse de la fécondité reste lente. Les normes culturelles et sociales ainsi que les contraintes financières et logistiques limitent la demande et l’accès à la contraception. Selon l’institut Guttmacher, 23 % des femmes âgées de 15 à 29 ans en Afrique subsaharienne présentent un besoin non satisfait de contraception. Du côté de l’offre, les systèmes publics de santé, souvent sous-financés et peu développés, accordent une place limitée à la distribution de contraceptifs modernes.

Des différences existent cependant entre milieu urbain et milieu rural. Les femmes urbaines – notamment dans les grandes agglomérations – et disposant d’un niveau d’instruction plus élevé présentent généralement des taux de fécondité plus faibles. Entre 2010 et 2019, les femmes ont eu en moyenne 2,7 enfants à Dakar et 3,4 à Abidjan, contre 5,9 en milieu rural au Sénégal comme en Côte d’Ivoire.

L’éducation des filles apparaît comme un autre levier majeur de réduction de la fécondité. Déjà en 2013, l’Unesco soulignait qu’en Afrique de l’Ouest, les femmes pas ou peu éduquées avaient en moyenne 6,7 enfants. Celles ayant achevé le cycle primaire en avaient environ 5,8 et celles ayant suivi des études secondaires 3,9. Une année supplémentaire dans le cycle secondaire pouvait représenter 2 à 3 enfants de moins par femme. Mais le système éducatif connaît de nombreuses difficultés, que ce soit sur le plan de l’offre ou sur celui de la demande en Afrique de l’Ouest :

Sur le plan de l’offre, les systèmes éducatifs souffrent d’infrastructures insuffisantes, de classes surchargées, de programmes mal alignés avec les réalités économiques locales et d’une pénurie criante d’enseignants qualifiés. Les conflits, les crises sociales et l’instabilité politique perturbent aussi les calendriers scolaires et limitent l’accès à l’éducation dans certaines régions.

Du côté de la demande, l’accès à l’éducation est fortement limité par la pauvreté et les coûts directs et indirects de la scolarisation. De nombreux ménages privilégient des stratégies de survie à court terme, comme le travail des enfants, au détriment de l’investissement éducatif. Ces contraintes, combinées aux normes sociales défavorables, aux conflits et à l’insécurité, expliquent les forts taux d’abandon scolaire, en particulier en milieu rural et chez les filles.




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Défi numéro 2 : favoriser l’insertion professionnelle de la jeunesse

La jeunesse africaine, toujours plus nombreuse, est confrontée aux défis du développement. Les jeunes entrants (15-24 ans) sur le marché du travail entre 2025 et 2040 seront par exemple de 93 millions pour le Nigeria et de 13 millions pour la Côte d’Ivoire. La part de la population en âge de travailler augmente progressivement, ce qui exacerbe le besoin de création d’emplois décents.

Les marchés du travail peinent à absorber cette nouvelle main-d’œuvre : derrière le taux de chômage officiel des jeunes, qui est de 8,7 % (2019), se cache un sous-emploi estimé à 35 %. L’économie reste dominée par l’informalité économique, souvent synonyme de précarité et de salaires insuffisants pour sortir de la pauvreté.

Le secteur formel stagne face à un climat des affaires défavorable et une absence de diversification industrielle.

Trois types d’interventions stratégiques pourraient dynamiser l’insertion économique des jeunes en Afrique de l’Ouest face à l’urgence démographique régionale : la formation technique et l’apprentissage, de façon à renforcer les compétences locales pour anticiper les emplois du futur tout en « collant » aux exigences du marché du travail ; la modernisation agricole, pour transformer le secteur rural en un moteur d’emploi stable grâce à des modèles combinés de l’agro-écologie et de l’agro-industrie, encore très polarisées ; enfin, la révolution numérique et le soutien aux start-up pour favoriser l’innovation technologique chez les nouveaux diplômés.

Défi numéro 3 : gérer l’urbanisation et les migrations

L’expansion démographique s’accompagne d’une urbanisation rapide et de mobilités accrues au sein de la sous-région. Entre 2020 et 2050, la population urbaine devrait passer de 54 à 130 millions d’habitants (+140 %) tandis que le nombre d’agglomérations – une agglomération étant entendue comme une zone où la population est de 10 000 habitants ou plus, et où les bâtiments sont espacés de moins de 200 mètres les uns des autres – augmentera de 900 à 1 700.

Urbanisation en Afrique en 1980.
Africapolis
Urbanisation en Afrique en 2020.
Africapolis

Cette expansion urbaine rapide fait du foncier un enjeu central, tant pour le logement que pour les infrastructures (transports, assainissement), les services publics et la gestion des déchets. L’enjeu majeur réside moins dans le nombre d’habitants que dans leur localisation et le caractère souvent informel de leurs activités. La gestion des villes, en pleine expansion, supposera un encadrement plus strict du foncier et une planification de long terme des investissements publics.

Par ailleurs, les mobilités sous-régionales sont importantes : si 19 millions d’Africains vivent hors du continent, plus de 21 millions résidaient en 2024 dans un autre pays africain. En Afrique de l’Ouest, deux pays concentraient à eux seuls 51 % des migrants internationaux en 2020 : la Côte d’Ivoire (34 %) et le Nigeria (17 %). Et si la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao) demeure un espace majeur de mobilités économiques et de travail, les dynamiques migratoires sont de plus en plus façonnées par les enjeux sécuritaires et climatiques. Selon la Banque mondiale, plus de 32 millions de personnes pourraient être déplacées à l’intérieur de leurs pays d’ici 2050 en Afrique de l’Ouest, du fait de la pénurie d’eau, du recul de la productivité agricole et de l’élévation du niveau de la mer.

Ces facteurs s’ajoutent aux conflits armés, aux crises sécuritaires et aux violences politiques.

Défi numéro 4 : anticiper le vieillissement encore marginal, mais qui pourrait s’intensifier

Si l’Afrique de l’Ouest reste jeune, elle devra affronter le vieillissement de sa population. D’ici à 2050, les plus de 60 ans devraient représenter environ 8 % de la population.

Le principal défi reste l’extension de la couverture sociale. Aujourd’hui, elle est la plus faible au monde, 20 % de la population étant couverte. Cette situation s’explique par le poids de l’économie informelle, surtout en milieu rural, qui limite les systèmes contributifs.

L’évolution des systèmes de protection sociale, santé et retraite dépend du recouvrement fiscal et du développement du salariat formel, encore absent en Afrique, et freinant la soutenabilité future des politiques publiques.

La vitalité démographique exceptionnelle de l’Afrique de l’Ouest pourrait devenir une force motrice du développement. Mais la difficile émergence de politiques publiques (santé, éducation, genre, climat) fragilise son potentiel et alimente les tensions. Sans la mise en œuvre ou le renforcement de ces politiques publiques, l’Afrique de l’Ouest pourra-t-elle parvenir à tirer pleinement parti de sa croissance démographique ?

The Conversation

Serge Rabier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Croissance rapide de la population en Afrique de l’Ouest : les quatre défis que la région doit relever – https://theconversation.com/croissance-rapide-de-la-population-en-afrique-de-louest-les-quatre-defis-que-la-region-doit-relever-274324

Chine-Inde : le face-à-face des géants

Source: The Conversation – in French – By Emmanuel Lincot, Spécialiste de l’histoire politique et culturelle de la Chine contemporaine, Institut catholique de Paris (ICP)

Les relations entre la Chine et l’Inde s’inscrivent dans une longue histoire politique et culturelle. Bouddhisme, colonisation occidentale puis décolonisation et héritages de la guerre froide : les deux géants asiatiques partagent un immense passé commun. Dans son ouvrage Chine-Inde. La guerre des mondes, Emmanuel Lincot, sinologue, professeur à l’Institut catholique de Paris et directeur Asie de l’Iris, revient sur les rivalités et les interdépendances sino-indiennes. Extrait.


Prolégomènes

En guise de préambule général à cette étude très générale concernant les relations entre la Chine et l’Inde, il est primordial de restaurer la place occupée par l’imaginaire dans l’histoire culturelle de ces deux pays, car lui seul expliquerait la puissante attirance qui s’est exercée entre eux, à l’origine de leur porosité même. Cette attirance correspond à une épistémè. Elle s’ouvre sur près d’un millénaire, depuis l’introduction du bouddhisme en Chine sous les Han de l’Est (IIe siècle de notre ère), par l’intermédiaire tout d’abord des missionnaires et marchands kouchans, jusqu’aux invasions islamiques ghaznévides et la destruction hautement symbolique de ce lieu d’études bouddhistes que fut Nalanda dans la province du Bihar vers 1200.

Cette longue période est marquée par toute une série d’échanges, dans le domaine de la pensée et de l’esthétique notamment. C’est ce que retient l’historiographie la plus courante, sous la forme de prodigieux inventaires dont on retiendra ceux réalisés à l’initiative du gouvernement indien, fruit d’une collaboration académique sino-indienne remarquable éditée il y a dix ans, et si le bouddhisme dans ces échanges finit par être marginalisé, c’est qu’en Inde même il entrait dans une phase irréversible de déclin par rapport à l’hindouisme tandis que le néoconfucianisme en Chine, sous la dynastie Song, dans ses formes les plus réactionnaires, se muait en une politique de rejet vis-à-vis de cette religion d’origine étrangère.

En apparence tout au moins, car ce bouddhisme première manière qui avait emprunté ses thèses sur la vacuité des choses attribuées au grand penseur Nagarjuna (IIe siècle de notre ère), se voit transformé dans son contact avec la Chine par la puissance d’une toute autre tradition, l’herméneutique tibétaine. Celle-ci, jusqu’au début du XXe siècle, nourrit à la Cour sino-mandchou de Pékin tout un ordonnancement qui allie à la fois le rite au mythe. Ce dernier tient lieu d’explication, de fabulation, de facteur de mobilisation, mais aussi de mode discursif permettant d’élaborer toute une variante de représentations, politiques notamment.

Lorsque Xi Jinping convoque la mémoire bouddhiste de son pays à Xi’an (2015) ou que Narendra Modi lui rendant la pareille s’attache à commémorer la figure de Bodhidharma à Mahabalipuram (2019), chacun souligne des analogies structurelles, sans se préoccuper des différences historiques, ce qui relève bel et bien d’une préoccupation avant tout idéologique. Ce qui vaut pour les périodes anciennes vaut pour les périodes les plus récentes. Ainsi, et pour s’en tenir à un événement de la seconde moitié du XXe siècle important dans l’histoire des relations internationales, Bandung est l’un des grands mythes continuant à nourrir les imaginaires politiques à la fois indien et chinois. Cette conférence qui vit en 1955 New Dehli et Pékin défier l’Occident, au nom des intérêts du Tiers Monde, demeure l’une des grandes références idéologiques que le Sud Global a cœur encore aujourd’hui à cultiver.

C’est que ces deux États ont une histoire commune et douloureuse vis-à-vis de l’Occident. Elle est liée au déploiement des voies de communication et partant, des échanges les plus divers. Échanges suivant le cheminement des convoyages de l’opium à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, dans une trajectoire géographiquement parallèle à celle des imprimés, lesquels sont symptomatiques d’une accélération de l’histoire. En définitive, cette accélération de l’histoire n’est pas autre chose qu’une accélération de la médiation. Transnationale, cette histoire voit le jour avec le capitalisme international et la colonisation des espaces indien et chinois que l’Europe marchande convoite. Elle bouleverse les représentations traditionnelles chinoise et indienne du monde. Respectivement marquées par un rapport centre/périphérie que traduisent les spéculations indiennes sur le symbole du mandala ou pour la Chine par un marquage identitaire fort et que personnifie la Grande Muraille, ces représentations volent en éclat lorsqu’au XIXe siècle les Européens s’imposent avec des normes, une supériorité technique et un calendrier que ne maîtrisent ni les Indiens ni les Chinois.

Ce qui change aussi c’est une culture impériale vernaculaire que remettent en cause les Européens. C’est vrai, côté chinois, avec les Guerres de l’Opium ou du côté indien dès la prise de New Dehli (1857) et la délégitimation des dynasties régnantes (Qing et Moghole). Désormais, les décisions pour l’Inde et la Chine se prennent à Londres et à Paris. Les puissances conquérantes morcellent de leur emprise territoriale des régions entières. Encore à ce jour, l’Inde et la Chine n’ont de cesse que de vouloir les réintégrer dans leur propre espace de sécurité ou, à défaut, d’en chasser définitivement toute présence étrangère qui viendrait à s’y exercer.

La reconfiguration des espaces stratégiques n’est pas le seul héritage des transformations liées à l’entrée brutale de l’Inde et de la Chine dans l’ère moderne. L’exemple de l’islam indien, sous la colonisation britannique, et ses ramifications jusqu’en Chine à travers la présence de communautés basées à Hongkong ou celui, beaucoup plus récent, galvanisant les mouvements contestataires de la Milk Tea Alliance depuis les marges des mondes indien et chinois, sont en cela des plus probants.

Mais l’évocation de ces faits ne saurait faire oublier que cette histoire partagée se bâtit sur des omissions sélectives. Si c’est particulièrement vrai pour la Chine eu égard à l’histoire du « siècle de la honte » (bai nian guo chi), autrement dit le XIXe siècle dans son rapport conflictuel aux puissances européennes, cela l’est davantage pour l’épisode traumatisant que représentent les ratées du maoïsme, et que le régime entend faire disparaître d’un trait. Cette amnésie peut être identifiée, également en Inde, comme une source possible de pratiques discriminatoires à l’encontre du passé moghol et musulman en l’espèce ici. Dans les faits, cette discrimination commence très tôt avec une référence forte à l’hindutva. Son terreau idéologique né dans le contexte colonial britannique du début du XXe siècle sera le fil directeur, on le sait, de toute l’extrême droite hindouiste.

Atavisme géographique et héritages de la guerre froide

Cette radicalité n’est évidemment pas la seule que l’on observe. La perception de l’espace stratégique de chacun de ces pays change tout autant. Ainsi, jusqu’au XIXe siècle la menace existentielle pour l’empire chinois se situe dans les régions du Nord et de l’Ouest, régions associées dans les mémoires collectives, au danger du monde barbare. Elles redeviendront prioritaires et stratégiques à l’issue du schisme sino-soviétique, dans les années soixante, alors que Mao Zedong craignait par-dessus tout une invasion par les troupes de Moscou depuis la Mongolie et la Sibérie et ce, après un intermède d’un siècle qui avait été marqué par le dépeçage de l’empire à l’instigation des puissances européenne et japonaise, c’est-à-dire sur son flanc Est.

Comparativement, pour l’Inde et à la suite de l’effondrement de l’URSS en 1991, ce schéma s’inverse. Pour New Dehli, le danger provient en effet beaucoup moins de la mer et du littoral que du grand Nord et de ses régions limitrophes qui l’opposent à la Chine et au Pakistan. La guerre froide aura toutefois laissé de part et d’autre des préjugés et des appréhensions tenances qui échappent à ces considérations géographiques, qu’il s’agisse de la relation établie par Pékin ou New Dehli vis-à-vis de Washington et de Moscou. Pour des raisons historiques, une grande partie de l’armée indienne doute de la fiabilité américaine à son endroit.

Des incartades voire de spectaculaires revirements de la Maison Blanche, elle a été ébranlée par trois fois. La première, lorsque les Américains se sont engagés en 1954 à apporter une assistance militaire au Pakistan, qui, en contrepartie, a participé au système d’alliances occidentales (Organisation du traité de l’Asie du Sud-Est (OTASE), puis pacte de Bagdad). La deuxième, lorsque les Américains ont soutenu les Pakistanais contre les sécessionnistes du Bangladesh en 1971 ; ces derniers bénéficiant en revanche de l’aide des Indiens et de leur partenaire soviétique. La troisième enfin, est liée à la question tibétaine. Depuis 1959, le Dalaï-lama s’est réfugié à Dharamsala dans le Nord de l’Inde et la CIA conduit des commandos tibétains depuis le territoire indien contre des intérêts chinois.

Lorsque Richard Nixon rencontre son homologue Mao Zedong en 1972, Tibétains et Indiens assistent impuissants au lâchage de ces hommes. Malgré les critiques proférées par Pékin contre Washington et Moscou, la Chine, elle, reste à la fois pragmatique et prudente vis-à-vis des États-Unis. D’une part en raison d’une antériorité de liens sino-américains profonds qui remontent à la seconde guerre mondiale alors que Washington soutenait les Chinois dans leur effort de guerre contre les Japonais avec l’envoi notamment des premières escadrilles de volontaires américains commandés par le Général Chenault, les Flying Tigers.

À ce précédent s’ajoute la collaboration discrète dans les années quatre-vingt entre la CIA et les services chinois afin de renseigner les Moudjahidines afghans en lutte contre les Soviétiques. L’idylle sino-américaine est ternie par les massacres des étudiants à Tiananmen en 1989. Washington impose un embargo sur la vente d’armes à Pékin. Il est encore en vigueur aujourd’hui. Dans le même temps, Washington semble donner des signes d’encouragement en faveur de la démocratisation de Taïwan, île avec laquelle les Américains ont signé le très important Taïwan Relations Act. Avec Moscou, l’Inde entretient des relations privilégiées dès son indépendance et la relation militaire au sein de leur partenariat stratégique occupe une place de premier rang.

Depuis l’instauration du régime en 1949, l’État-Parti chinois s’est quant à lui à la fois inspiré de l’URSS défunte ou s’y est référée comme repoussoir. Ainsi, se confondant avec les structures de l’État, le Parti fonctionne sur un mode stalinien. Dans ses choix de développement, y compris dans la volonté de se doter de l’arme nucléaire à partir de 1964, Moscou est le modèle vers lequel les premières générations de communistes et stratèges chinois se tournent. Quitte à devoir renoncer, comme dut s’y plier Mao Zedong, à l’usage de la guérilla au profit d’une modernisation de l’Armée Populaire de Libération et ce, en suivant des modalités plus conventionnelles, c’est-à-dire en optant pour un programme de nucléarisation qu’appelait de ses vœux le Maréchal Peng Dehuai.

Notons que cet usage de la guérilla d’inspiration chinoise a fait bien des émules en Inde même avec le développement d’une mouvance, les Naxalites. Dès les années soixante, elle a recours à une lutte armée de nature asymétrique, et revendique pleinement sa filiation idéologique avec le maoïsme chinois en vue d’instaurer une démocratie directe et défendre les intérêts des paysans. Si cette mouvance s’essouffle aujourd’hui, elle ne constitue pas moins, dans ses modalités profondes, une opposition structurée au modèle de la démocratie représentative et le modèle d’une utopie rurale vivace quoi que malmenée par les bouleversements en Inde liés au développement du capitalisme, la privatisation de l’économie à partir des années quatre-vingt dix et l’explosion des cultures urbaines.

Sur le plan international, que ce soit en Inde ou en Chine, la chute du Mur de Berlin en 1989 puis la chute, trois ans plus tard, de l’URSS est de toutes les mémoires. C’est sur ses cendres (dont la décomposition est à l’origine de l’indépendance de quinze États) qu’Evguenij Primakov, alors ministre des Affaires étrangères de la toute jeune fédération de Russie, devient l’ardent avocat de la multipolarité, en tant qu’alternative à l’hégémonie mondiale exercée par les États-Unis. Ce choix demeure une constante pour Moscou. Cette volonté russe s’est parfois plus clairement exprimée sur la nécessité de constituer un axe « Moscou-Pékin-Delhi ». Véritable serpent de mer, cette idée de « trilatéralisme » n’a pas toujours fait l’unanimité. Ainsi, Pékin a longtemps fait prévaloir le principe de « coexistence pacifique » (heping gongchu, une expression empruntée par Mao Zedong aux Soviétiques) avant d’employer, beaucoup plus tard, celle d’« ascension pacifique » (heping jueqi) sous la présidence (2003-2013) de Hu Jintao, comme doctrine caractérisant ses choix de politique étrangère.

Quelles perspectives ?

Alors que la Chine et l’Inde s’apprêtent en cette fin de XXe siècle à souscrire aux règles de la mondialisation, et à poursuivre le développement de voies alternatives à l’Occident, chacune cherche à consolider sa présence sur ses marges. La Look East Policy pour l’Inde et la volonté pour la Chine de sanctuariser ses intérêts dans le Sud de la mer de Chine en sont la parfaite illustration. Bien que la Russie fasse figure de matrice référentielle à ces velléités de coopération trilatérale, la rivalité systémique qui oppose pour l’heure la Chine à l’Inde augure mal d’une structure pérenne commune aux trois États.

Toutefois, chacun de leurs dirigeants se projette déjà dans une ère post-américaine pour définir leur rôle dans les relations internationales. On en veut pour preuve leur rencontre fortement médiatisée lors du sommet de l’Organisation de Coopération de Shanghai à Tianjin en août 2025. Cette projection leur sera d’autant plus aisée que les axes de leur politique étrangère, sur bien des aspects convergent, et sont même parfois très proches.

Si leur attachement à la défense de leurs intérêts et à leur souveraineté est un premier point commun, leur souhait d’accompagner la mondialisation pour gagner en influence sur la scène internationale en est un autre. Cette idée d’une trilitéralité entre les trois États sera encouragée par Vladimir Poutine et trouvera des échos favorables auprès de Pékin. Tandis que la Chine y verra le moyen de contrer l’unipolarité américaine qu’elle commencera ouvertement à contester, l’Inde se verra chaque année davantage acculée à des choix cornéliens dans le choix de ses priorités de partenariat tout en gardant un avantage, celui d’être ramenée au centre de toutes les attentions. La signature des accords de libre-échange entre l’Inde et l’Union européenne en janvier 2026 confirme cette observation et montre le souhait de l’Inde à privilégier un nouvel équilibre avec ses partenaires européens.

Et pour cause, les faits sont têtus : partageant avec la Chine 3800 kilomètres de frontière commune avec la Chine, New Dehli et Pékin n’ont toujours pas su apaiser leurs litiges frontaliers. Ils s’ajoutent à ceux qui opposent au Cachemire l’Inde au Pakistan, de nouveau entrés en guerre pour une brève période en avril 2025. Pour Pékin, ce foyer de crise constitue avec son prolongement himalayen, « une nouvelle frontière ». Alors que la Chine a réglé la plupart de ses contentieux frontaliers, l’Himalaya est la dernière région de sa périphérie où ses frontières ne sont pas stabilisées. Cette instabilité est liée à une problématique plus profonde, celle que pose l’intégration de deux régions situées sur ses confins. Elles se heurtent aux paradigmes historiques et culturels proprement chinois. Ce sont les provinces du Tibet et du Xinjiang. Elles comptent encore aujourd’hui parmi les régions les plus déshéritées du pays.

Rappelons que chacune est d’autant plus importante, qu’elle ouvre respectivement vers le subcontinent indien et l’Asie centrale. Se comprend d’autant mieux le fait que les questions ouïgoure et tibétaine soient moins traitées par les analystes indiens sous l’angle des droits de l’Homme, comme le font leurs homologues occidentaux, que sécuritaires. Le seul Tibet représente 13 % du territoire chinois. La province est en contact avec l’Inde, le Bhoutan, le Népal, le Myanmar et le Pakistan, sa position en surplomb, ses ressources minières et en eau offrent à Pékin un ascendant considérable par rapport à New Dehli. Le développement du grand Ouest programmé dès la fin des années quatre-vingt-dix par le gouvernement central confère au Tibet une place particulière en tant que province frontalière mais aussi dans les moyens alloués en vue de son essor sur le plan économique. C’est cette région du monde qui verra sans doute de prochaines déflagrations.

The Conversation

Emmanuel Lincot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Chine-Inde : le face-à-face des géants – https://theconversation.com/chine-inde-le-face-a-face-des-geants-275461