Le virage « bienveillant » du mouvement antiavortement au Québec

Source: The Conversation – in French – By Ophélie Lacroix, Étudiante au doctorat en communication et études féministes, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Alors que l’avortement est décriminalisé au Canada depuis près de 40 ans, des oppositions à ce droit persistent et se déploient à travers des stratégies sophistiquées, parfois subtiles. Au Québec, derrière des discours soi-disant protecteurs, certaines organisations travaillent à fragiliser le libre-choix en influençant les perceptions et le débat public.


Depuis l’annonce, en novembre dernier, du projet de loi 1, visant à doter le Québec d’une Constitution provinciale, de nombreuses voix pro-choix ont exprimé leurs réserves quant à la clause visant à protéger le droit à l’avortement. Si cette prudence peut sembler contre-intuitive, elle repose sur un constat simple : la jurisprudence protège déjà efficacement l’accès à ce soin.

En février, le gouvernement a annoncé le retrait de cette disposition du projet de loi, reconnaissant que son inclusion aurait pu paradoxalement fragiliser le droit à l’avortement plutôt que de le consolider.

Cette controverse révèle une leçon plus large. Les mobilisations et discours pouvant restreindre l’accès à l’avortement ne sont pas uniquement portés par des personnes s’y opposant de manière catégorique, ostentatoire ou hostile, comme il est commun de le penser. Plus encore, des actions et discours d’apparences progressistes ou féministes peuvent tout à fait participer à restreindre le libre-choix.

C’est ainsi l’une des conclusions de notre rapport de recherche, publié en décembre dernier. Il s’appuie sur des entretiens, de l’observation participante et des collectes numériques. Il documente les espaces, stratégies et réseaux investis pour s’opposer à l’avortement au Québec. Cette recherche met en relief un continuum de positions : de l’opposition frontale aux propositions dites « intermédiaires », qui visent des restrictions partielles.

Au Québec, 59 % de la population se dit entièrement favorable au libre-choix, 5 % s’y oppose entièrement et 37 % affirme se situer « quelque part entre les deux », c’est-à-dire qu’ils adoptent une position nuancée selon le moment de la grossesse ou les circonstances, ou qu’ils ne se prononcent pas de manière définitive.




À lire aussi :
La Constitution québécoise prétend vouloir protéger les femmes. La réalité est toute autre


L’antiféminisme « bienveillant »

Les oppositions à l’état actuel du droit à l’avortement sont ainsi multiples, souvent portées par des stratégies qui relèvent de l’antiféminisme « bienveillant ». Ce discours consiste à idéaliser les femmes dans les rôles traditionnels, et à les considérer comme des êtres moralement purs, à protéger et choyer.

Sur la question de l’avortement, l’antiféminisme « hostile » blâme les femmes pour les avortements tandis que l’antiféminisme « bienveillant » les envisage comme des victimes de la culture de l’avortement. Cette logique sous-entend que les femmes doivent en être sauvées tout en niant leur capacité à prendre des décisions en matière de santé reproductive.

Les chercheurs Paul Saurette and Kelly Gordon parlent, ainsi, d’un tournant « pro-femme » chez le mouvement antiavortement au Canada anglais, phénomène que nous avons également documenté au Québec. Comme l’efficacité de l’antiféminisme « bienveillant » repose notamment sur sa difficulté à être repéré, il importe d’en révéler la présence dans les actions du mouvement antiavortement.

« Protéger » les femmes de l’avortement

Dans un premier temps, notons comment le mouvement antiavortement du Québec travaille à apparaître comme le « réel défenseur » des intérêts des femmes, en signifiant vouloir protéger ces dernières des « dangers » de l’avortement. Ainsi, nos données présentent comment plusieurs organisations de défense de droits ou d’offre de services véhiculent de la désinformation concernant les « risques » associés à l’avortement afin de décourager son recours.

Plusieurs ressources antiavortement alertent, notamment, face au « syndrome post-avortement », suggérant que ce soin causerait l’infertilité, la dépression ou encore le cancer. Or, la littérature scientifique a démenti ces affirmations à plusieurs reprises.

Cette même logique transparaît dans la sphère politique, notamment avec le projet de loi C-311 (2023), qui visait à « protéger les femmes » en alourdissant les peines pour les agressions contre les femmes enceintes, permettant, de la sorte, de reconnaître le statut juridique du fœtus.

À cette catégorie d’arguments s’ajoutent ceux visant à protéger les fœtus féminins, notamment la dénonciation de l’avortement sexo-sélectif. Cette posture « intermédiaire » invite à revoir l’état actuel du droit à l’avortement sous prétexte que les fœtus féminins feraient l’objet de discrimination. Alors qu’il n’existe aucune donnée au Canada permettant d’avancer qu’il s’agirait bel et bien d’un enjeu, cet argument apparaît dans de nombreux cas utilisés pour relancer le débat sur l’avortement.




À lire aussi :
Active Clubs : le corps comme champ de bataille de l’extrême droite


Proposer une « troisième voie »

La récupération tactique du féminisme s’exprime aussi par la promotion, au sein du mouvement antiavortement, d’une prétendue « troisième voie », présentée comme une alternative dépassant la polarisation pro‑choix et antiavortement. Les militants et organisations qui s’y associent, notamment des centres d’aide à la grossesse, affirment agir non pas contre les femmes et leurs droits, mais bien « pour » le bien-être de ces dernières et des « enfants à naître ».

En mettant de l’avant des valeurs perçues comme universelles (compassion, générosité, accompagnement) et en évitant de mobiliser des termes militants ou religieux, ces discours dépolitisent l’avortement en reformulant la question dans des termes du care. L’objectif est alors d’apparaître attractif pour un large public, tout en légitimant une position restrictive par rapport au libre-choix.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


L’exemple des centres d’aide à la grossesse

De façon encore plus concrète, notre rapport confirme la présence de 10 centres d’aide à la grossesse actifs au Québec. Ces organisations se définissent comme des lieux de soutien et d’écoute pour les femmes vivant une grossesse non planifiée, mais leur intervention s’inscrit dans une perspective d’opposition à l’avortement. L’enjeu de ce genre de ressource se situe ainsi dans le décalage entre l’image publique et l’orientation idéologique des interventions qui y ont lieu.

Parfois décriées dans l’espace médiatique, ces organisations offrent toute une gamme de services concrets (don de denrées, articles pour bébés, tests de grossesse) ainsi que de l’accompagnement humain ou spirituel, y compris des conseils (orientés) pour la prise de décision relative à la grossesse. Sous le couvert d’aider les femmes, les centres d’aide à la grossesse, qui travaillent à intégrer le maillage communautaire de différentes régions du Québec, agissent comme relais d’attitudes antiavortement et contribuent à les normaliser.

Un mouvement opportuniste et organisé

Le mouvement antiavortement du Québec se montrant diversifié, opportuniste et organisé, il est essentiel d’apprendre à reconnaître ces mobilisations plus subtiles afin de protéger convenablement le libre-choix.

C’est dans cette optique que la première recommandation de notre rapport de recherche invite à « s’abstenir d’intervenir sur le plan juridique en matière d’avortement ». Même si ces interventions peuvent sembler féministes, elles risquent en réalité de fragiliser l’accès aux soins.

La Conversation Canada

Ophélie Lacroix reçoit des financements du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada pour sa thèse.

ref. Le virage « bienveillant » du mouvement antiavortement au Québec – https://theconversation.com/le-virage-bienveillant-du-mouvement-antiavortement-au-quebec-273858

La danse permet d’améliorer l’équilibre et de réduire le risque de chutes chez les femmes âgées

Source: The Conversation – in French – By Emma Hsiaowen Chen, PhD Candidate in Health & Exercise Science, Concordia University

*L’exercice physique permet de réduire le risque de chutes, qui constitue une cause importante de blessures chez les personnes âgées. Cependant, seules 4 % des Canadiennes de plus de 65 ans font 30 minutes d’activité physique par jour. *


Doctorante en sciences de la santé et de l’exercice à l’Université Concordia, je m’intéresse à l’élaboration de programmes d’entraînement à l’équilibre amusants et accessibles, sous forme de cours de danse offerts en ligne.

La danse peut être une façon de faire de l’exercice sans s’en rendre compte. Plusieurs études ont démontré que la danse favorise les relations sociales, a un effet positif sur l’humeur et les fonctions cognitives, tout en améliorant la mobilité, l’endurance et la marche.

C’est également un excellent moyen de travailler son équilibre, car l’apprentissage des pas de danse exige une grande précision dans les mouvements, ce qui permet de renforcer la proprioception (la perception des mouvements et de la position dans l’espace). Cela peut aider à améliorer ou à maintenir la stabilité posturale.


Cet article fait partie de notre série La Révolution grise. La Conversation vous propose d’analyser sous toutes ses facettes l’impact du vieillissement de l’imposante cohorte des boomers sur notre société, qu’ils transforment depuis leur venue au monde. Manières de se loger, de travailler, de consommer la culture, de s’alimenter, de voyager, de se soigner, de vivre… découvrez avec nous les bouleversements en cours, et à venir.


Âge et stabilité posturale

La stabilité posturale désigne la capacité à rester debout et à contrôler la position du corps dans l’espace. Elle repose sur les systèmes sensoriel et moteur. La vue permet de repérer les obstacles potentiels ou les risques de trébuchement, le système cochléo-vestibulaire de l’oreille interne contribue au sens de l’orientation et de l’ouïe, et enfin, le système somato-sensoriel, qui comprend le sens du toucher, de la douleur, de la température et de la position du corps, permet de percevoir les surfaces sous les pieds.

Une fois ces signaux sensoriels parvenus au cerveau, ils sont triés, puis la réponse motrice appropriée est sélectionnée pour être exécutée par notre système musculosquelettique.

Avec l’âge, la stabilité posturale diminue en raison des changements dans les systèmes sensoriels. Nous mesurons ce déclin chez quelqu’un en lui demandant de se tenir aussi immobile que possible, puis en observant ses mouvements et son balancement. Si une personne se balance beaucoup, on considère qu’elle a peu de stabilité et qu’elle est plus à risque de chute.

Les recherches menées sur différents cours de danse donnés en présence ont systématiquement démontré une amélioration de la stabilité posturale et une réduction du risque de chute. Toutefois, ces cours ne sont pas accessibles pour tout le monde. De nombreuses femmes âgées sont confrontées à des obstacles qui les empêchent de faire de l’exercice, comme le manque de moyen de transport, leur rôle d’aidante à domicile ou l’inaccessibilité des installations sportives. De plus, les professeurs de danse spécialisés se trouvent plutôt dans les grandes villes. Les cours de danse en virtuel peuvent réduire ces obstacles et être plus accessibles pour les personnes âgées.

Un studio de danse à la maison

Andreas Bergdahl, Mary Roberts et moi avons publié dans l’International Journal of Exercise Science les résultats de notre étude, qui démontre que les cours de danse virtuels améliorent la stabilité posturale, l’équilibre dynamique et la force des mollets chez les femmes âgées. Dans le cadre de ce projet, nous avons offert sur Zoom des cours de 75 minutes inspirés du ballet moderne, deux fois par semaine, pendant 12 semaines, à des Montréalaises de 65 ans et plus.

Chaque cours commençait par un échauffement de 15 minutes, suivi de :

  • pliés (on plie les genoux)

  • tendus (debout sur une jambe, on tend l’autre)

  • enchaînement de balancés (déplacements sur un rythme de valse)

  • enchaînement de Jose Limón/ Martha Graham (style de danse moderne qui met l’accent sur le redressement après une chute et les formes arrondies de la colonne vertébrale)

  • retour au calme avec des étirements assis

Ces exercices ont été choisis parce qu’ils mettent l’accent sur le transfert de poids, l’équilibre sur une jambe, le fait de décentrer le corps ainsi que la contraction des muscles des jambes et du tronc. Un assistant était présent sur Zoom afin d’apporter un soutien technique et de veiller à la sécurité des participantes.

Avant le premier cours, à mi-parcours et à la fin de l’étude, les participantes ont passé des évaluations en personne de la force musculaire des jambes, de l’équilibre dynamique et de la stabilité posturale.

En l’espace de six semaines, on a pu observer une réduction du balancement latéral debout (balancement médio-latéral) et une amélioration de l’équilibre dynamique. Les muscles de leurs mollets avaient également gagné en force, ce qu’on a évalué par le nombre de levers des talons effectués en 30 secondes.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


Ces améliorations peuvent se traduire par une aisance accrue dans les activités quotidiennes qui nécessitent un transfert de poids, comme la marche, la descente d’un trottoir ou même des tâches ménagères, comme passer le balai.

Bénéfices des cours en ligne

Les cours de danse en mode virtuel peuvent jouer un rôle important pour toucher les personnes qui pourraient être laissées pour compte, et ce, même après les confinements liés à la Covid-19.

Pour les personnes vivant dans des régions isolées, les aidants qui ne peuvent s’éloigner trop longtemps de leurs proches ou les personnes âgées qui ont peur de marcher dans les rues verglacées en hiver, les programmes en ligne sont accessibles et offrent de nouvelles possibilités de socialisation et d’activité physique. Ils constituent également une occasion d’exprimer sa créativité dans le confort de son foyer.

Notre recherche actuelle explore les bienfaits de différents programmes de danse offerts en ligne, associés à un entraînement avec restriction du flux sanguin, pour les personnes âgées. Cette approche offre davantage d’options adaptées aux intérêts et aux besoins des personnes en matière de mobilité. Nous nous efforçons de diffuser notre programme au sein de différentes collectivités. À ce jour, notre travail a touché des femmes âgées au Canada, au Mexique, en Colombie et en Espagne, et les a encouragées à demeurer actives et autonomes.

Même si beaucoup d’entre nous ont repris les cours en personne, n’oublions pas les avantages de l’offre en ligne. Inviter le studio de danse à la maison permet de créer des liens, de socialiser et d’améliorer son équilibre.

La Conversation Canada

Emma Hsiaowen Chen bénéficie d’un financement du Fonds de recherche du Québec – Santé – Formation de doctorat 2024-2025. Son travail de maîtrise présenté ici a été financé par les Bourses d’études supérieures du Canada – Programme de maîtrise 2022 et le Fonds de recherche du Québec – Santé – Formation de maîtrise 2022-2023. Elle travaille comme professeure de danse indépendante spécialisée dans l’enseignement aux personnes âgées.

ref. La danse permet d’améliorer l’équilibre et de réduire le risque de chutes chez les femmes âgées – https://theconversation.com/la-danse-permet-dameliorer-lequilibre-et-de-reduire-le-risque-de-chutes-chez-les-femmes-agees-271161

Plus les femmes travaillent, plus la société en bénéficie. Mais discrimiration et obstacles demeurent

Source: The Conversation – in French – By Norrin Halilem, Full professor in Knowledge and Innovation Management, Science Populariser, Université Laval

Quand les femmes ont accès au travail, à des revenus décents et au contrôle de leurs ressources – ce qu’on appelle l’autonomisation économique –, l’ensemble de la société en bénéficie. Pourtant, discriminations et obstacles structurels maintiennent encore des millions de femmes dans la précarité.

C’est notamment l’avis de deux chercheuses spécialistes des questions d’égalité, ainsi que des membres du Groupe des Nations unies sur l’autonomisation économique des femmes, qui, dans un rapport, soulignaient que cette autonomisation constitue « une stratégie judicieuse pour le développement, la croissance économique et la prospérité des entreprises ».

Ainsi, une participation plus équitable des femmes dans le monde du travail génère plusieurs bénéfices majeurs, dont une croissance économique accrue et une réduction des inégalités salariales, qui profite non seulement aux femmes, mais aussi à leur entourage.

Sur le plan de la croissance, l’agence de notation et d’analyse financière Moody’s estime que la réduction des écarts entre les femmes et les hommes, sur le marché du travail et dans les postes de direction, dans les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), augmenterait la croissance mondiale de plus de 7 %, soit environ 7 trillions de dollars. Ce potentiel serait encore plus élevé si ces écarts étaient également réduits dans des pays comme la Chine et l’Inde.

Par ailleurs, dans un rapport sur les questions de genre, l’OCDE rappelle que les femmes ont tendance à partager une part plus importante de leurs revenus et profits avec leur entourage, en consacrant jusqu’à 90 % pour leur famille et leur communauté (contre 30 à 40 % pour les hommes).

Cet « effet multiplicateur » renforce donc les bénéfices au-delà des gains individuels, puisque les femmes priorisent davantage l’éducation, la santé et la nutrition de leurs enfants. Ainsi, l’intégration des femmes au marché du travail ne réduit pas seulement la pauvreté actuelle : elle prépare une génération mieux formée, en meilleure santé et plus productive.

Professeur titulaire à l’Université Laval en gestion des connaissances et de l’innovation et vulgarisateur scientifique, j’ai coécrit cet article avec Marion Garnier, auteure d’un projet de recherche sur les initiatives de développement et l’entrepreneuriat des femmes.




À lire aussi :
Les revenus des femmes diminuent après la naissance d’un enfant. Voici pourquoi


Quels sont les défis auxquels les femmes sont confrontées ?

Dans une revue systématique couvrant 20 années de littérature scientifique sur l’autonomisation des femmes, de 2000 et 2020, des chercheurs ont montré que de nombreux obstacles et difficultés jonchent le chemin de l’intégration économique de femmes : les barrières liées aux opportunités économiques accessibles, aux traditions sociales et culturelles, mais aussi les discriminations liées à leur genre, à leurs situations familiales, à leurs responsabilités parentales ou encore au milieu de vie (urbain ou rural).

Selon l’Organisation mondiale du travail, près de 60 % des travailleurs dans le monde, soit près de 2 milliards de personnes, évoluent dans l’économie informelle, c’est-à-dire des activités non déclarées ou non réglementées, sans protection sociale ni droits du travail, dont 63 % d’hommes actifs et 58 % de femmes actives.

De plus, ces chiffres masquent des inégalités de genre puisque dans les pays à faible revenu et dans une partie des pays à revenu modéré, les femmes ont une proportion plus élevée que les hommes dans l’économie informelle. Par exemple, dans les pays africains, en moyenne, les femmes actives sont près de 90 % dans l’informel, pour 82,7 % dans le cas des hommes. Aussi, à l’échelle mondiale, les femmes sont aussi plus présentes dans les emplois informels les plus vulnérables.

Par ailleurs, les normes traditionnelles empêchent souvent les femmes de communiquer avec des hommes extérieurs à leur famille, ce qui restreint leurs opportunités économiques. Les mariages précoces et le manque d’accès aux soins de santé reproductive aggravent leur situation économique. Dans ce contexte, la « pénalité de la maternité » s’ajoute. Par exemple, au Sénégal, le mariage est associé à une baisse de la probabilité pour les hommes de travailler dans l’informel, surtout en milieu urbain (-10,2 %), tandis qu’il n’a pas d’effet statistiquement significatif sur la situation professionnelle des femmes. Pire encore, la naissance de chaque enfant augmente de 1,4 % le risque des femmes de travailler dans l’informel en ville, alors qu’il diminue de 0,6 % pour les hommes.

De plus, le revenu des femmes ne garantit pas nécessairement davantage de liberté pour elles dans d’autres domaines et peut même créer des tensions. Dans de nombreuses sociétés, les mentalités patriarcales dévaluent le travail féminin rémunéré, le percevant parfois comme une menace, ce qui peut entraîner des conflits familiaux.

Finalement, les femmes rencontrent également davantage de difficultés d’accès aux services financiers, subissant des discriminations pour obtenir des crédits ou de meilleurs taux, pour fournir des garanties suffisantes ou encore pour obtenir un capital initial pour démarrer une activité entrepreneuriale. En somme, les femmes font face à une discrimination systémique (illustrée dans la figure suivante) où chaque difficulté en alimente d’autres dans un cercle vicieux.




À lire aussi :
Le travail invisible, une lutte sans fin pour les femmes


Les solutions mises en œuvre à l’échelle internationale

Plusieurs solutions sont déployées dans les zones économiquement défavorisées. Des initiatives de terrain, au Bangladesh ou en Ouganda combinent des formations techniques, des services d’accompagnement psychologique (confiance, motivation, initiative) et d’accès au marché local pour permettre aux femmes de générer des revenus réguliers et renforcer leur légitimité sociale.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


D’autres initiatives, comme des réseaux de vente directe en Afrique du Sud ou en Inde permettent aux femmes de générer des revenus tout en développant leur confiance en elles. Aussi, le microcrédit, comme le Pradhan Mantri Mudra Yojana (PMMY) en Inde, propose des prêts sans garantie pour créer ou développer des microentreprises non agricoles, visant à renforcer l’estime de soi et l’intégration sociale des femmes.

Toutefois, ces solutions doivent tenir compte des réalités de genre et des pressions socioculturelles susceptibles d’entraîner des résistances masculines et de démobiliser les participantes. Les systèmes de distribution inclusifs, s’ils imposent des normes étrangères inadaptées, peuvent aussi créer des tensions et rendre les femmes dépendantes des acteurs extérieurs dans les chaînes de production et de distribution mondiales.

Même le microcrédit peut réduire l’autonomie en entraînant l’endettement lorsque les emprunteuses ne contrôlent pas l’utilisation des fonds. Au Bangladesh, 43 % des femmes ayant reçu un prêt n’en contrôlaient pas l’usage.

En reconnaissant les réalités des femmes et en créant des solutions qui leur redonnent réellement le contrôle, il devient possible de transformer les risques de dépendance en véritables chemins d’autonomie.

La Conversation Canada

Norrin Halilem ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Plus les femmes travaillent, plus la société en bénéficie. Mais discrimiration et obstacles demeurent – https://theconversation.com/plus-les-femmes-travaillent-plus-la-societe-en-beneficie-mais-discrimiration-et-obstacles-demeurent-270222

Tsunami en Méditerranée : pourquoi Nice doit se préparer à évacuer

Source: The Conversation – in French – By Frédéric Leone, Professeur des Universités, Géographe des risques et des catastrophes "naturelles", Volcanographe, Cartographe, Université Paul Valéry – Montpellier III

Selon l’Unesco, citée en 2022, « la probabilité d’une vague de tsunami de plus d’un mètre en Méditerranée dans les trente prochaines années est proche de 100 % ». Arno Smit/Unsplash, CC BY

La Méditerranée est souvent perçue comme peu exposée au risque de tsunami. Pourtant, l’histoire et les modélisations récentes montrent que des vagues destructrices ont déjà atteint les côtes françaises et pourraient le faire à nouveau. Les résultats d’un projet mené sur la Métropole Nice Côte d’Azur montrent pourquoi l’anticipation et l’évacuation préventive restent les seuls moyens réellement efficaces de protection.


Les tsunamis, anciennement dénommés raz-de-marées en France ou maremoti en Italie, sont parmi les phénomènes naturels les plus destructeurs. Déclenchés par des séismes, des glissements sous-marins ou des éruptions volcaniques, ils se propagent rapidement sur de longues distances avant de libérer leur énergie au voisinage des côtes, sous forme de submersions brutales et de courants extrêmement puissants.

De quelques centimètres à plusieurs mètres de hauteur, cette submersion se caractérise généralement par plusieurs trains d’ondes et les premières vagues ne sont pas forcément les plus grosses. La vitesse du courant est telle que la pression exercée sur les infrastructures littorales peut atteindre plusieurs tonnes au mètre carré.

À l’échelle mondiale, ils ont provoqué depuis 1970 plus de 250 000 décès, notamment lors des catastrophes du 26 décembre 2004 dans l’océan Indien et du 11 mars 2011 au Japon.

Un risque que l’on croit lointain, et pourtant…

Dans l’imaginaire collectif, le tsunami reste associé au Pacifique ou à l’océan Indien. En Méditerranée, il est souvent perçu comme marginal. Cette représentation est trompeuse. L’Unesco, en charge de la prévention de ce risque au niveau mondial, a déclaré en juin 2022 que :

« Les statistiques montrent que la probabilité d’une vague de tsunami de plus d’un mètre en Méditerranée dans les trente prochaines années est proche de 100 %. »

Après le Pacifique, c’est dans ce bassin que l’on recense le plus grand nombre de tsunamis historiques, dont plusieurs ont touché les côtes françaises.

Selon les données disponibles, une vingtaine d’événements ont été signalés sur le littoral méditerranéen français entre le XVIᵉ siècle et le début des années 2000, avec des hauteurs de vagues parfois supérieures à deux mètres.

Des délais d’évacuation parfois très courts

Les sources des tsunamis méditerranéens peuvent être locales ou lointaines. Dans certains scénarios, le temps d’arrivée des premières vagues peut être inférieur à dix minutes, notamment en cas de glissement sous-marin ou de séisme proche de la côte, comme en mer de Ligurie entre la Corse et les côtes italiennes. À l’inverse, des tsunamis générés plus loin de l’Hexagone, par exemple au niveau de la marge nord maghrébine, peuvent atteindre la côte d’Azur en moins de 90 minutes.

Le séisme de Boumerdès (Algérie) du 21 mai 2003 a ainsi provoqué des perturbations sur l’ensemble du littoral méditerranéen français. Une enquête de terrain a montré que huit ports de plaisance de la Côte d’Azur avaient connu des baisses importantes du niveau de la mer (de 50 cm à 1,5 m), des purges de bassins, de forts tourbillons et courants, des embarcations endommagées, compatibles avec des phénomènes de résonances portuaires. Les effets ont été observés sur le littoral azuréen une heure et quart après le séisme.

D’origine plus locale, le tsunami déclenché le 16 octobre 1979 par l’effondrement sous-marin d’une partie du chantier du nouveau port de commerce de Nice (Alpes-Maritimes), adjacent à l’aéroport, a causé la mort de huit personnes et des dégâts importants à Antibes, à Cannes et à Nice. Le phénomène a été observé à Antibes durant une trentaine de minutes.

Un autre scénario pouvant prendre naissance au plus proche des côtes est celui du tsunami d’origine sismique survenu en mer de Ligurie, le 23 février 1887, à la suite d’un séisme sous-marin de magnitude de 6,5 à 6,8. Les témoignages de l’époque relatent un retrait brutal de la mer d’environ un mètre à Antibes et Cannes, laissant à sec des bateaux de pêche, avant l’arrivée d’une vague atteignant près de deux mètres, venue recouvrir les plages.

Ces événements rappellent que l’effet de surprise peut être total, en particulier lorsque les délais sont très courts. Dans ces conditions, les dispositifs d’alerte classiques montrent leurs limites. La capacité des populations à évacuer rapidement devient alors déterminante.

Deux scénarios de tsunamis pouvant affecter les côtes méditerranéennes (rouge : séisme sous-marin proche de la côte algérienne, vert : glissement sous-marin en mer Ligure)
Deux scénarios de tsunami pouvant affecter les côtes méditerranéennes (rouge : séisme sous-marin proche de la côte algérienne ; vert : glissement sous-marin en mer de Ligurie).
Sahal, Leone & Péroche, 2013, Fourni par l’auteur

Un système d’alerte opérationnel pour la France

Depuis juillet 2012, la France dispose d’un système national d’alerte aux tsunamis, opéré par le Centre d’alerte aux tsunamis (Cenalt), en lien avec le dispositif international coordonné par l’Unesco en Méditerranée. Ce système permet de détecter rapidement les séismes potentiellement tsunamigènes et de transmettre une alerte en moins de quinze minutes auprès du centre opérationnel de gestion interministérielle des crises (Cogic), et des centres d’alerte étrangers.

C’est ensuite à la charge des autorités de diffuser les messages d’alerte aux populations, en particulier au moyen de la plateforme FR-Alert qui permet d’envoyer des notifications sur les téléphones portables des personnes présentes dans la zone de danger.

Toutefois, ce dispositif global ne couvre que les tsunamis d’origine sismique lointaine et reste peu efficace face aux tsunamis locaux ou liés à des glissements sous-marins, pour lesquels le temps d’arrivée du tsunami sur les côtes peut être inférieur au délai d’alerte. C’est la raison pour laquelle il est important de sensibiliser les populations riveraines à la détection des signes précurseurs : le séisme ressenti, les mouvements anormaux de la mer, le plus souvent un retrait précédant l’arrivée du tsunami, mais pas toujours.

Nice Côte d’Azur : un territoire très exposé

Sur l’ensemble des côtes méditerranéennes françaises, une zone terrestre à évacuer a été définie par les services de l’État et l’Université de Montpellier Paul-Valéry, en croisant altitude, distance à la mer et données historiques. Elle correspond à la portion littorale dont l’altitude est inférieure à 5 mètres et dont la distance par rapport à la mer est inférieure à 200 mètres. Le long des entrées fluviales cette distance est étendue à 500 mètres par rapport à l’embouchure.

En incluant la Corse, cela concerne 1 700 km de côtes, 187 communes de Méditerranée française, et au moins 164 000 résidents. En pleine saison estivale il faut également considérer une estimation de près de 835 000 usagers des plages à évacuer en cas de tsunami.

Nombre de résidents estimés dans la zone à évacuer, pour chaque commune du littoral méditerranéen français
Nombre de résidents estimés dans la zone à évacuer, pour chaque commune du littoral méditerranéen français.
Carles et coll., 2023, Fourni par l’auteur

La Métropole Nice Côte d’Azur concentre de nombreux facteurs de vulnérabilité : urbanisation dense, forte attractivité touristique, plages très fréquentées. Nos travaux de photo-interprétation et de modélisation ont permis d’estimer la présence simultanée de plusieurs dizaines de milliers de personnes dans la zone à évacuer lors des périodes de forte fréquentation (entre 10 000 et 87 000 personnes sur les plages, suivant la saison et l’heure).

Schéma de principe pour la définition de la zone à évacuer en cas de tsunami sur l’arc méditerranéen
Schéma de principe pour la définition de la zone à évacuer en cas de tsunami sur l’arc méditerranéen.
MIIAM, 2019, Fourni par l’auteur

Évacuer avant le tsunami : le plan prévu pour la Métropole Nice Côte d’Azur

Face à un tsunami, l’évacuation est le seul moyen de protection efficace. L’expérience internationale montre que des évacuations rapides et bien préparées peuvent sauver l’immense majorité des populations exposées. Ces évacuations réactives ont, par exemple, permis de sauver 96 % des habitants du littoral japonais lors du grand tsunami de la côte du Tōhoku du 11 mars 2011.

À Nice Côte d’Azur, une stratégie globale d’évacuation a été élaborée avec l’appui de la recherche scientifique (Laboratoire de géographie et d’aménagement, Université de Montpellier Paul-Valéry). Elle repose sur des itinéraires pédestres optimisés, tenant compte des pentes, des obstacles, des vitesses de déplacement et des points de congestion. Des sites refuges situés hors de portée des vagues ont été identifiés et validés avec les autorités locales. Les itinéraires d’évacuation ont été modélisés au moyen d’algorithme de recherche des chemins les plus rapides.

Au total, près d’une centaine de sites refuges ont été cartographiés et intégrés dans des plans d’évacuation opérationnels, conçus pour guider les populations vers une mise en sécurité rapide.

Les tous premiers panneaux de prévention du risque tsunami posés à Nice le 27 février 2026
Les tout premiers panneaux de prévention du risque tsunami posés à Nice, le 27 février 2026.
C. Thomin, MNCA, 2026, Fourni par l’auteur

De la science à l’action : préparer les populations

La prévention ne repose pas uniquement sur des cartes. Elle passe aussi par l’appropriation du risque par les populations. Des actions de sensibilisation, des exercices d’évacuation, notamment en milieu scolaire ainsi que le déploiement progressif d’une signalétique spécifique contribuent à ancrer les bons comportements. Plusieurs actions de ce type ont été réalisées à Nice avec le concours des étudiants de Montpellier.

À Nice, une plateforme d’information accessible au public avec des cartes interactives permet également de consulter les zones à évacuer, les itinéraires et les consignes à suivre en cas d’alerte. Ces outils contribuent au développement d’une véritable culture du risque tsunami.

Interface cartographique en ligne permettant de localiser la zone à évacuer, les sites refuges, et les itinéraires en cas de tsunami sur la Métropole Nice Côte d’Azur
Interface cartographique en ligne permettant de localiser la zone à évacuer, les sites refuges et les itinéraires en cas de tsunami sur le territoire de la Métropole Nice Côte d’Azur.
LAGAM/UMPV, 2026, Fourni par l’auteur

Vers des territoires « Tsunami Ready »

Au-delà du cas azuréen, la méthode développée est transposable à d’autres littoraux français et européens, en Méditerranée comme en outre-mer, où les délais d’arrivée des tsunamis peuvent être tout aussi courts.

Ces démarches s’inscrivent dans l’objectif de reconnaissance internationale Tsunami Ready (territoires préparés aux tsunamis) porté par l’Unesco. Ce programme en 12 points vise à certifier les territoires capables d’anticiper le risque, de préparer leurs populations et d’organiser une réponse adaptée.

Les premières communes d’Europe dotées de ce label ont d’ailleurs bénéficié de l’accompagnement scientifique et technique de notre équipe. Il s’agit de Deshaies en Guadeloupe et de Cannes (Alpes-Maritimes), en attendant la reconnaissance toute prochaine de la Métropole Nice Côte d’Azur.

Face à une vague qui peut arriver en quelques minutes, être prêt à évacuer peut faire toute la différence.


Article écrit avec la collaboration de Louis Monnier, Monique Gherardi, Matthieu Péroche et Noé Carles, Université de Montpellier Paul-Valéry.

The Conversation

Frédéric Leone ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Tsunami en Méditerranée : pourquoi Nice doit se préparer à évacuer – https://theconversation.com/tsunami-en-mediterranee-pourquoi-nice-doit-se-preparer-a-evacuer-276795

Espace : après les drapeaux sur la Lune et une Tesla dans l’espace, une exploration postcoloniale est-elle possible ?

Source: The Conversation – in French – By Jacques Arnould, Expert éthique, Centre national d’études spatiales (CNES)

La Tesla Roadster d’Elon Musk, dans l’espace. Falcon Heavy Demo Mission/SpaceX

La galaxie d’Andromède, la planète Mars, les missions Apollo hier et Artémis aujourd’hui : avez-vous remarqué combien d’astres et de missions spatiales portent des noms de dieux romains ou grecs ? Certaines conceptions de la conquête spatiale reflètent des doctrines colonialistes. Comment les dépasser ?


Souvenez-vous : le 6 février 2018, Elon Musk a envoyé vers Mars sa propre Tesla, avec, à bord, un mannequin habillé d’une combinaison spatiale. Le message était clair : la colonisation de la planète rouge par le milliardaire américain avait commencé ! Certes, huit ans plus tard, les fusées de la société SpaceX n’ont pas encore atteint la surface de Mars et les projets de colonie restent à l’état de magnifiques images de synthèse ; pourtant, l’enthousiasme ne fléchit pas chez les aficionados de l’espace, et l’inquiétude chez bien d’autres : jamais nous n’avons été aussi près d’une colonisation de l’espace.

Pour la réaliser, bien des défis technologiques et humains restent à relever ; mais l’affaire est suffisamment sérieuse pour y appliquer une analyse et une critique sérieuses. Nous savons trop bien de quelle manière les humains ont colonisé notre Terre. Voulons-nous agir de même dans l’espace ?

Nous irons conquérir la Lune

Elon Musk n’est pas le premier à vouloir conquérir une planète. Ce projet a toujours été associé aux rêves et aux réalisations de voyage dans le ciel. N’en prenons que deux exemples, non dénués d’humour.

Le premier est une satire, issue d’un journal anglais, The Examiner. Le 3 janvier 1808, il prête à Napoléon des propos guerriers de conquête et de colonisation de l’espace :

« Alors je pourrai constituer une armée de ballons, dont Garnerin sera le général, et prendre possession de la Comète. Cela me permettra de conquérir le système solaire, ensuite j’irai avec mes armées dans les autres systèmes, enfin – je pense –, je rencontrerai le Diable. »

Le second exemple est sorti des archives des imageries d’Épinal : dans la forme d’un cerf-volant, un zouave grimpe hardiment une échelle appuyée sur la Lune. « Nous irons conquérir la Lune », claironne la légende ; au même moment où les frères d’armes du zouave sont engagés dans la colonisation de l’Afrique du Nord.

L’espace, une « terra nullius » à explorer, à envahir ?

Jusqu’à preuve du contraire, l’espace extra-atmosphérique présente une propriété assez rare sur notre planète : il est inhabité (je rappelle ici que les scientifiques n’ont pour l’instant aucune preuve de l’existence de la moindre forme de vie, de la moindre biosphère extraterrestre). En terme juridique, l’espace pourrait donc être considéré comme une terra nullius, selon l’expression latine qui désignait des terres « sans habitants » – à l’époque, il s’agissait plus précisément de dire « sans populations chrétiennes » – et, par suite, n’appartenant à personne.

Dans le passé, cette doctrine, validée par le pouvoir religieux, a justifié la prise de possession de ces territoires par les souverains (chrétiens) d’Europe ; et c’est une perspective que les inspirateurs du droit de l’espace et les législateurs spatiaux ont tenté d’écarter en proposant de déclarer les corps célestes patrimoine commun de l’humanité.

Ainsi, le traité de l’Espace, adopté par l’ONU en décembre 1966, a déclaré l’espace bien commun et a été signé par les grandes puissances de l’époque, États-Unis et Union soviétique en tête : l’espace appartient à tous ; son exploitation est possible… comme l’illustre la lucrative activité des satellites de communication.

vue d’artiste d’une colonie spatiale
Dans les années 1970, l’idée d’établir des colonies dans l’espace était en plein essor. Ici une vue d’artiste de champs à l’intérieur d’un vaisseau spatial.
NASA Ames Research Center, CC BY

Toutefois, lorsque l’accord sur la Lune, proposée par l’ONU treize ans plus tard, propose de déclarer l’astre des nuits patrimoine commun de l’humanité et donc d’y interdire toute forme d’exploitation, les puissances spatiales refusent de le signer. Il n’est aujourd’hui ratifié que par 18 États dépourvus de grandes ambitions spatiales.

Devons-nous conclure que les puissances spatiales, établies ou en devenir, caressent des rêves de conquête et de colonisation ? La décision de l’administration Obama de l’hiver 2015 de soutenir et de préserver les initiatives de ses entreprises nationales en matière d’exploitation des ressources spatiales, suivie par des initiatives analogues de la part des gouvernements du Luxembourg, des Émirats arabes unis et du Japon, pourrait faire penser à la politique des comptoirs lancée par les puissances européennes à partir du XVᵉ siècle. Les défis technologiques à relever sont aussi importants que les débats juridiques et politiques à résoudre.

Quant à l’immense vide spatial et, notamment, le domaine des orbites autour de la Terre : ce territoire était incontestablement inhabité jusqu’à l’arrivée du premier Spoutnik, puis du premier cosmonaute. Toutefois, il possède à son tour une caractéristique singulière, celle d’être impérativement à usage commun, du simple fait de la mécanique céleste : tout corps y est en mouvement et n’occupe un point de l’espace que très brièvement. Le seul mode possible d’appropriation relève de la saturation, autrement dit d’une occupation par le nombre : fin 2025, entre 50 et 65 % des satellites en orbite autour de la Terre appartenaient à un seul opérateur, SpaceX.

S’il est inapproprié de parler d’une « colonisation des orbites circumterrestres », il est à craindre que les règles et les lois qui gouvernent l’usage de cet espace soient celles du plus fort, du plus nombreux, du premier arrivé.

Pouvons-nous décoloniser le passé spatial ?

Que pouvons-nous conclure ici ? Qu’à formellement parler la colonisation de l’espace lui-même n’a pas encore commencé et que, par voie de conséquence, l’enjeu actuel et à venir constitue moins à décoloniser l’espace qu’à en empêcher la colonisation future.

En revanche, force est de constater que l’esprit des 70 premières années de l’entreprise spatiale a bien été imprégné par certains traits communs aux politiques, aux récits, aux symboles de la colonisation. À l’époque des missions Apollo, n’était-il pas question de « conquête de l’espace », plutôt que de son exploration ? Si planter un drapeau sur le sol lunaire n’a jamais été interprété comme une volonté d’appropriation, le geste a tout de même été effectué pour affirmer la supériorité technique des États-Unis et, donc, une forme de suprématie politique.

Aussi symbolique quoique moins violente est l’habitude de baptiser les astres et leurs topographies en s’inspirant des mythologies et de l’histoire de l’Occident. Entamer la décolonisation de l’espace peut alors consister à recourir désormais à d’autres mythologies pour baptiser les corps célestes que découvrent les astronomes. Baptiser Oumuamua, en hawaïen « l’éclaireur », l’objet interstellaire repéré le 19 octobre 2017 en est une illustration.

Que dire dès lors des revendications émises par plusieurs peuples amérindiens lors de missions lunaires, qu’il s’agisse de celles des années 1960 ou celle plus récente menée début 2024 par la société états-unienne Astrobotic ? Pour ces populations, la Lune appartient au domaine du sacré : y poser des vaisseaux robotiques, habités ou transportant les cendres de Terriens, n’est-ce pas accomplir un sacrilège, autrement dit une forme extrême de colonisation ?

Vers un futur postcolonial

Les raisons ne manquent donc pas de porter dans les affaires spatiales le souci de décolonisation qui marque aujourd’hui de nombreux discours à propos de l’espace, quitte à y inclure l’apport des ingénieurs allemands (éventuellement nazis) dans le développement spatial de pays, comme les États-Unis et la France, ou encore la politique menée par la France sur le territoire guyanais afin d’y implanter la base spatiale de Kourou, qui succéderait en 1968 à celle d’Hammaguir après l’indépendance de l’Algérie.

Ce souci est indispensable ; mais il n’est pas suffisant.

Le processus de décolonisation doit conduire à une perspective postcoloniale, autrement dit à l’instauration de politiques, de gouvernances des activités humaines dans l’espace qui soient autant que possible débarrassées des principaux caractères néfastes de la colonisation : la soumission violente et l’exploitation brutale d’une partie de l’humanité par une autre, l’exploitation jusqu’au saccage de ressources communes, la destruction de cultures et de traditions ancestrales, etc.

Dans cette perspective, les discours, les revendications et les programmes spatiaux de certains acteurs du NewSpace (les stations spatiales de Jeff Bezos, les colonies martiennes d’Elon Musk) peuvent susciter bien des soucis, bien des craintes, tant ils mettent en avant les seuls intérêts de ces entrepreneurs, les seuls plaisirs ou la seule sécurité de quelques privilégiés.

De plus, l’argument de l’espèce humaine interplanétaire est loin d’être moralement convaincant. Où est-il « écrit » que nous devions nous répandre au-delà des frontières terrestres, au détriment de possibles biosphères extraterrestres ? À quel « échantillon » humain pourrions-nous confier le soin des expansions extraterrestres ? Ou, pour le dire autrement, quelle partie de l’humanité serait « laissée » sur une Terre dont nous savons l’avenir menacé ?

N’oublions pas pour autant les récits d’hier et d’aujourd’hui qui décrivent des communautés humaines installées durablement dans l’espace. Non pour alimenter les rêves de paradis retrouvé, comme ceux imaginés par le gourou du NewSpace que fut Gerard O’Neill, mais pour mener le travail critique imaginé par Thomas More dans son célèbre ouvrage, l’Utopie.

Publié dans sa version finale en 1518, ce petit ouvrage, « non moins salutaire qu’agréable » selon les mots mêmes de son auteur, invitait ses premiers lecteurs à partir pour une cité totalement imaginaire, un non-lieu aussi bien qu’un non-temps, qui servait de miroir pour porter un regard critique sur leur propre société. Le philosophe britannique ne cherchait ni à rompre brutalement les liens avec un passé ni à s’échapper dans un futur idéalisé, mais avant tout à remettre l’être humain au centre du souci commun, à lui construire un futur à la mesure de sa condition, celle éprouvée dans le passé et dans le présent, celle pensée et espérée pour le futur.

The Conversation

Jacques Arnould ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Espace : après les drapeaux sur la Lune et une Tesla dans l’espace, une exploration postcoloniale est-elle possible ? – https://theconversation.com/espace-apres-les-drapeaux-sur-la-lune-et-une-tesla-dans-lespace-une-exploration-postcoloniale-est-elle-possible-275159

Espace : après les drapeaux sur la Lune et une Tesla dans l’espace, une exploration post-coloniale est-elle possible ?

Source: The Conversation – France in French (2) – By Jacques Arnould, Expert éthique, Centre national d’études spatiales (CNES)

La Tesla Roadster d’Elon Musk, dans l’espace. Falcon Heavy Demo Mission/SpaceX

La galaxie d’Andromède, la planète Mars, les missions Apollo hier et Artémis aujourd’hui : avez-vous remarqué combien d’astres et de missions spatiales portent des noms de dieux romains ou grecs ? Certaines conceptions de la conquête spatiale reflètent des doctrines colonialistes. Comment les dépasser ?


Souvenez-vous : le 6 février 2018, Elon Musk a envoyé vers Mars sa propre Tesla, avec, à bord, un mannequin habillé d’une combinaison spatiale. Le message était clair : la colonisation de la planète rouge par le milliardaire américain avait commencé ! Certes, huit ans plus tard, les fusées de la société SpaceX n’ont pas encore atteint la surface de Mars et les projets de colonie restent à l’état de magnifiques images de synthèse ; pourtant, l’enthousiasme ne fléchit pas chez les aficionados de l’espace, et l’inquiétude chez bien d’autres : jamais nous n’avons été aussi près d’une colonisation de l’espace.

Pour la réaliser, bien des défis technologiques et humains restent à relever ; mais l’affaire est suffisamment sérieuse pour y appliquer une analyse et une critique sérieuses. Nous savons trop bien de quelle manière les humains ont colonisé notre Terre. Voulons-nous agir de même dans l’espace ?

Nous irons conquérir la Lune

Elon Musk n’est pas le premier à vouloir conquérir une planète. Ce projet a toujours été associé aux rêves et aux réalisations de voyage dans le ciel. N’en prenons que deux exemples, non dénués d’humour.

Le premier est une satire, issue d’un journal anglais, The Examiner. Le 3 janvier 1808, il prête à Napoléon des propos guerriers de conquête et de colonisation de l’espace :

« Alors je pourrai constituer une armée de ballons, dont Garnerin sera le général, et prendre possession de la Comète. Cela me permettra de conquérir le système solaire, ensuite j’irai avec mes armées dans les autres systèmes, enfin – je pense –, je rencontrerai le Diable. »

Le second exemple est sorti des archives des imageries d’Épinal : dans la forme d’un cerf-volant, un zouave grimpe hardiment une échelle appuyée sur la Lune. « Nous irons conquérir la Lune », claironne la légende ; au même moment où les frères d’armes du zouave sont engagés dans la colonisation de l’Afrique du Nord.

L’espace, une « terra nullius » à explorer, à envahir ?

Jusqu’à preuve du contraire, l’espace extra-atmosphérique présente une propriété assez rare sur notre planète : il est inhabité (je rappelle ici que les scientifiques n’ont pour l’instant aucune preuve de l’existence de la moindre forme de vie, de la moindre biosphère extraterrestre). En terme juridique, l’espace pourrait donc être considéré comme une terra nullius, selon l’expression latine qui désignait des terres « sans habitants » – à l’époque, il s’agissait plus précisément de dire « sans populations chrétiennes » – et, par suite, n’appartenant à personne.

Dans le passé, cette doctrine, validée par le pouvoir religieux, a justifié la prise de possession de ces territoires par les souverains (chrétiens) d’Europe ; et c’est une perspective que les inspirateurs du droit de l’espace et les législateurs spatiaux ont tenté d’écarter en proposant de déclarer les corps célestes patrimoine commun de l’humanité.

Ainsi, le traité de l’Espace, adopté par l’ONU en décembre 1966, a déclaré l’espace bien commun et a été signé par les grandes puissances de l’époque, États-Unis et Union soviétique en tête : l’espace appartient à tous ; son exploitation est possible… comme l’illustre la lucrative activité des satellites de communication.

vue d’artiste d’une colonie spatiale
Dans les années 1970, l’idée d’établir des colonies dans l’espace était en plein essor. Ici une vue d’artiste de champs à l’intérieur d’un vaisseau spatial.
NASA Ames Research Center, CC BY

Toutefois, lorsque l’accord sur la Lune, proposée par l’ONU treize ans plus tard, propose de déclarer l’astre des nuits patrimoine commun de l’humanité et donc d’y interdire toute forme d’exploitation, les puissances spatiales refusent de le signer. Il n’est aujourd’hui ratifié que par 18 États dépourvus de grandes ambitions spatiales.

Devons-nous conclure que les puissances spatiales, établies ou en devenir, caressent des rêves de conquête et de colonisation ? La décision de l’administration Obama de l’hiver 2015 de soutenir et de préserver les initiatives de ses entreprises nationales en matière d’exploitation des ressources spatiales, suivie par des initiatives analogues de la part des gouvernements du Luxembourg, des Émirats arabes unis et du Japon, pourrait faire penser à la politique des comptoirs lancée par les puissances européennes à partir du XVᵉ siècle. Les défis technologiques à relever sont aussi importants que les débats juridiques et politiques à résoudre.

Quant à l’immense vide spatial et, notamment, le domaine des orbites autour de la Terre : ce territoire était incontestablement inhabité jusqu’à l’arrivée du premier Spoutnik, puis du premier cosmonaute. Toutefois, il possède à son tour une caractéristique singulière, celle d’être impérativement à usage commun, du simple fait de la mécanique céleste : tout corps y est en mouvement et n’occupe un point de l’espace que très brièvement. Le seul mode possible d’appropriation relève de la saturation, autrement dit d’une occupation par le nombre : fin 2025, entre 50 et 65 % des satellites en orbite autour de la Terre appartenaient à un seul opérateur, SpaceX.

S’il est inapproprié de parler d’une « colonisation des orbites circumterrestres », il est à craindre que les règles et les lois qui gouvernent l’usage de cet espace soient celles du plus fort, du plus nombreux, du premier arrivé.

Pouvons-nous décoloniser le passé spatial ?

Que pouvons-nous conclure ici ? Qu’à formellement parler la colonisation de l’espace lui-même n’a pas encore commencé et que, par voie de conséquence, l’enjeu actuel et à venir constitue moins à décoloniser l’espace qu’à en empêcher la colonisation future.

En revanche, force est de constater que l’esprit des 70 premières années de l’entreprise spatiale a bien été imprégné par certains traits communs aux politiques, aux récits, aux symboles de la colonisation. À l’époque des missions Apollo, n’était-il pas question de « conquête de l’espace », plutôt que de son exploration ? Si planter un drapeau sur le sol lunaire n’a jamais été interprété comme une volonté d’appropriation, le geste a tout de même été effectué pour affirmer la supériorité technique des États-Unis et, donc, une forme de suprématie politique.

Aussi symbolique quoique moins violente est l’habitude de baptiser les astres et leurs topographies en s’inspirant des mythologies et de l’histoire de l’Occident. Entamer la décolonisation de l’espace peut alors consister à recourir désormais à d’autres mythologies pour baptiser les corps célestes que découvrent les astronomes. Baptiser Oumuamua, en hawaïen « l’éclaireur », l’objet interstellaire repéré le 19 octobre 2017 en est une illustration.

Que dire dès lors des revendications émises par plusieurs peuples amérindiens lors de missions lunaires, qu’il s’agisse de celles des années 1960 ou celle plus récente menée début 2024 par la société états-unienne Astrobotic ? Pour ces populations, la Lune appartient au domaine du sacré : y poser des vaisseaux robotiques, habités ou transportant les cendres de Terriens, n’est-ce pas accomplir un sacrilège, autrement dit une forme extrême de colonisation ?

Vers un futur post-colonial

Les raisons ne manquent donc pas de porter dans les affaires spatiales le souci de décolonisation qui marque aujourd’hui de nombreux discours à propos de l’espace, quitte à y inclure l’apport des ingénieurs allemands (éventuellement nazis) dans le développement spatial de pays, comme les États-Unis et la France, ou encore la politique menée par la France sur le territoire guyanais afin d’y implanter la base spatiale de Kourou, qui succéderait en 1968 à celle d’Hammaguir après l’indépendance de l’Algérie.

Ce souci est indispensable ; mais il n’est pas suffisant.

Le processus de décolonisation doit conduire à une perspective post-coloniale, autrement dit à l’instauration de politiques, de gouvernances des activités humaines dans l’espace qui soient autant que possible débarrassées des principaux caractères néfastes de la colonisation : la soumission violente et l’exploitation brutale d’une partie de l’humanité par une autre, l’exploitation jusqu’au saccage de ressources communes, la destruction de cultures et de traditions ancestrales, etc.

Dans cette perspective, les discours, les revendications et les programmes spatiaux de certains acteurs du NewSpace (les stations spatiales de Jeff Bezos, les colonies martiennes d’Elon Musk) peuvent susciter bien des soucis, bien des craintes, tant ils mettent en avant les seuls intérêts de ces entrepreneurs, les seuls plaisirs ou la seule sécurité de quelques privilégiés.

De plus, l’argument de l’espèce humaine interplanétaire est loin d’être moralement convaincant. Où est-il « écrit » que nous devions nous répandre au-delà des frontières terrestres, au détriment de possibles biosphères extraterrestres ? À quel « échantillon » humain pourrions-nous confier le soin des expansions extraterrestres ? Ou, pour le dire autrement, quelle partie de l’humanité serait « laissée » sur une Terre dont nous savons l’avenir menacé ?

N’oublions pas pour autant les récits d’hier et d’aujourd’hui qui décrivent des communautés humaines installées durablement dans l’espace. Non pour alimenter les rêves de paradis retrouvé, comme ceux imaginés par le gourou du NewSpace que fut Gerard O’Neill, mais pour mener le travail critique imaginé par Thomas More dans son célèbre ouvrage, l’Utopie.

Publié dans sa version finale en 1518, ce petit ouvrage, « non moins salutaire qu’agréable » selon les mots mêmes de son auteur, invitait ses premiers lecteurs à partir pour une cité totalement imaginaire, un non-lieu aussi bien qu’un non-temps, qui servait de miroir pour porter un regard critique sur leur propre société. Le philosophe britannique ne cherchait ni à rompre brutalement les liens avec un passé ni à s’échapper dans un futur idéalisé, mais avant tout à remettre l’être humain au centre du souci commun, à lui construire un futur à la mesure de sa condition, celle éprouvée dans le passé et dans le présent, celle pensée et espérée pour le futur.

The Conversation

Jacques Arnould ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Espace : après les drapeaux sur la Lune et une Tesla dans l’espace, une exploration post-coloniale est-elle possible ? – https://theconversation.com/espace-apres-les-drapeaux-sur-la-lune-et-une-tesla-dans-lespace-une-exploration-post-coloniale-est-elle-possible-275159

Artemis, Chang’e, Chandrayaan… en quoi la course à la Lune des années 2020 diffère de celle des années 1960

Source: The Conversation – France in French (2) – By Alban Guyomarc’h, Doctorant en droit spatial et en droit international privé, Université Paris-Panthéon-Assas; École normale supérieure (ENS) – PSL

Quelques-uns des lanceurs qui doivent propulser des sondes et des humains vers la Lune cette année ou la prochaine : SLS pour la Nasa, Longue Marche-5 de l’agence spatiale chinoise (CNSA), LVM3 pour l’agence spatiale indienne (ISRO). Nasa/ CNSA/ISRO

En 2026 est prévu un lancement très attendu – et déjà reporté plusieurs fois : celui d’Artemis 2, la deuxième mission du programme d’exploration lunaire Artemis, débuté en 2017 par la Nasa et ses partenaires. Fin 2026, c’est la Chine qui doit envoyer une mission robotisée au pôle Sud lunaire, Chang’e 7, tandis que l’Inde prépare l’alunissage de Chandrayaan-4 pour 2027.


Dans la mission Artemis 2, qui doit emmener quatre astronautes survoler notre satellite naturel avant de revenir sur Terre, tout semble baigner dans un parfum de guerre froide, comme un écho lointain du programme Apollo. La fusée SLS (pour Space Launch System), haute de cent mètres, rappelle la Saturn-5 qui propulsait autrefois les astronautes vers la Lune. La capsule Orion évoque le Command Module d’hier, panneaux solaires en plus. Même la rhétorique états-unienne réactive l’idée d’une nouvelle course lunaire : non plus contre l’URSS, mais face à l’autre hégémon du moment, la Chine. Et puis il y a la destination elle-même, la Lune, dont le sol s’apprête à être foulé de nouveau.

La pièce qui se joue devant nous paraît familière. Tout y a comme un air de déjà-vu. Pourtant derrière ce décor rétro se dessinent des lignes nouvelles. Si l’on adopte les perspectives des relations internationales et du droit, le programme Artemis permet d’illustrer deux évolutions majeures : l’émergence d’un axe de compétition Nord-Sud dans l’exploration lunaire et la disruption du cadre juridique applicable dans l’espace.

La nouvelle carte de l’exploration lunaire

Alors que la « conquête spatiale lunaire » des années 1960 ne comptait que deux superpuissances, l’URSS et les États-Unis, notre satellite naturel est aujourd’hui une destination prisée des programmes d’exploration, l’intérêt pour la Lune ayant crû au cours de la dernière décennie après un relatif désintérêt dans la période post-Apollo. Il faut prendre au sérieux cette internationalisation des ambitions d’exploration, et partant, savoir regarder les différents modèles d’exploration proposés ; tout en les rattachant à leur contexte culturel et géopolitique d’origine.

À partir de 2017, en réaction, notamment aux avancées spatiales chinoises dans les domaines de l’exploration, les États-Unis lancent progressivement le programme Artemis, visant à ramener des astronautes sur la Lune entre la fin des années 2020 et le début de la décennie 2030.

Annoncé en mars 2021, son pendant sino-russe, le programme ILRS (pour International Lunar Research Station) se propose des objectifs analogues, quoiqu’avec un calendrier différent. Il associe les compétences de deux puissances spatiales importantes que sont la Russie et la Chine. La première a déjà visé la Lune à l’été 2023 avec sa mission Luna 25 ; la seconde développe une série de missions lunaires Chang’e, depuis le début des années 2000, dont le septième opus, Chang’e-7, est une mission robotisée (et non habitée) qui doit décoller pour le pôle Sud lunaire fin 2026, avec un programme scientifique ambitieux.

Dans le sillage de ces deux programmes massifs que sont Artemis et l’ILRS, on trouve toute une série de missions plus modestes, optant pour une exploration robotisée de la surface de la Lune.

L’Inde, par exemple, poursuit ses lancements dans le cadre du programme Chandrayaan (Chandrayaan-3, a atteint le pôle Sud de la Lune en août 2023) et le pays ne cache pas ses ambitions dans le domaine du vol habité.

Parallèlement à ces projets, le Japon conduit une série de missions robotisées, dont certaines en coopération avec des start-up, et notamment ispace, une entreprise basée au Japon, aux États-Unis et au Luxembourg. Ce dernier se veut le fer-de-lance de la prospection de ressources spatiales à l’échelle européenne. L’Europe, via l’Agence spatiale européenne (ESA), développe, au-delà de ses coopérations avec la Nasa, une série de programmes lunaires futurs, et notamment l’atterrisseur lunaire Argonaut, pour début 2030.

Enfin, d’autres États se greffent à des missions lunaires existantes, c’est ainsi que la mission japonaise Hakuto-R1 embarquait en 2022 un rover émirati, Rashid ou que la mission chinoise Chang’e-6 a permis le placement en orbite lunaire du satellite pakistanais d’observation lunaire ICUBE-Q en 2024.

Les concepteurs des programmes Artemis et ILRS ont vu dans cette internationalisation des ambitions lunaires l’occasion de faire de la Lune un terrain de coopération ; ce qui constitue, là aussi, une nouveauté.

Les États-Unis coopèrent ainsi avec les États européens, notamment via l’ESA, avec le Japon ou encore avec le Canada. En face, la Chine et la Russie ont souhaité coopérer, selon des modalités qui demeurent floues, avec le Venezuela, l’Afrique du Sud, l’Azerbaïdjan, le Pakistan, la Biélorussie, l’Égypte, la Thaïlande, le Kazakhstan et le Sénégal. Si l’attention des chercheurs à l’égard d’Artemis est acquise, les travaux sur le réseau de coopération de l’ILRS sont encore assez rares.

In fine, cette carte de la coopération lunaire dit aussi beaucoup des évolutions de la géopolitique spatiale du siècle, qui ne tourne plus autour d’un axe Est-Ouest hérité de la guerre froide, mais autour d’un axe Nord global-Sud global – même s’il faut noter la participation d’États du Nord global à des missions lunaires chinoises, et notamment la participation du Cnes, l’agence spatiale française, à la mission Chang’e-6.

La disruption unilatérale du droit applicable

C’est encore dans le cadre du programme Artemis qu’il faut replacer deux innovations juridiques faisant de la Lune le terrain de ruptures majeures pour le droit de l’espace.

Ayant principalement pour objet la question de la propriété des ressources spatiales, ces ruptures sont venues troubler la relative stabilité du cadre constitué jusqu’alors par le traité de l’Espace de 1967, et dans une moindre mesure, par l’accord sur la Lune de 1979. Par l’article II du traité de l’Espace, l’espace extra-atmosphérique et notamment les corps célestes sont frappés d’un principe de non-appropriation ; tandis que dans l’article XI de l’accord sur la Lune, les ressources spatiales sont constituées en patrimoine commun de l’humanité.

Mais l’intérêt manifesté par quelques entreprises états-uniennes pour le sol lunaire et ce qu’il contiendrait d’exploitable (le conditionnel est vraiment de mise) a réveillé leur imaginaire juridique, ensuite relayé par le droit de la première puissance spatiale.

Ainsi, la première rupture date du Space Act de 2015, quand les États-Unis ont introduit en droit interne la possibilité de s’approprier légalement les ressources extraites dans l’espace. La proposition est pour le moins en délicatesse avec le droit international applicable, et notamment avec le principe de non-appropriation évoqué précédemment – ce que n’ont pas manqué de remarquer certains États aux Nations unies, dès 2016.

Néanmoins, elle a depuis fait florès, et on retrouve aujourd’hui des textes analogues en droit japonais, luxembourgeois ou encore émirati. Un groupe de travail spécifique fut même lancé aux Nations unies sur le sujet.

La seconde rupture juridique amorcée par les États-Unis concerne les accords Artemis, dont les sections 10 et 11 viennent consacrer, d’une part, la possibilité de s’approprier les ressources spatiales et, d’autre part, la possibilité de dessiner des zones de sécurité autour des installations lunaires. Là aussi, la conformité au droit de l’espace est a minima questionnable.

Mais c’est surtout la méthode employée qui interroge : les accords Artemis ne sont pas en soi un accord multilatéral concernant le droit applicable à l’exploration des corps célestes. Leur juridicité même est régulièrement questionnée. Par ailleurs, les États signataires des accords Artemis n’en ont pas négocié le contenu ; ils se sont contentés d’y adhérer, avec des contreparties variables. Néanmoins, grâce à ces signatures, l’initiative unilatérale de la première puissance spatiale mondiale prend des airs d’initiative internationale – et rend mainstream l’interprétation du droit applicable dans sa version états-unienne, ceci sachant que l’on compte aujourd’hui plus d’une cinquantaine d’États signataires des accords Artemis.

Ces deux ruptures juridiques d’origine états-unienne placent la nouvelle vague d’explorations lunaires sous l’égide d’un droit de l’espace en voie de renouvellement, tant dans son contenu que dans la fabrique de la norme spatiale. Les premières missions à toucher le sol lunaire auront donc un rôle majeur dans la définition du droit futur de l’exploration des corps célestes.

L’exploration lunaire rattrapée par les enjeux des années 2020

À côté des dynamiques nouvelles qui redessinent le paysage lunaire en ce début de siècle, d’autres facteurs rappellent combien celui-ci est aussi rattrapé par les contraintes au cœur des années 2020. Il est alors impossible de ne pas évoquer la question du coût environnemental et budgétaire de ces programmes.

Les grands programmes d’exploration ont toujours coûté cher : des 250 milliards de dollars du programme Apollo, on passe à une estimation basse du coût global du programme Artemis jusqu’à l’année 2025 de l’ordre de 93 milliards de dollars, soit plus de 78,6 milliards d’euros (un seul lancement Artemis est estimé à 4 milliards de dollars, plus de 3,3 milliards d’euros). Des montants tentaculaires comparés au budget spatial annuel français (2,5 milliards d’euros par an depuis plusieurs années) ou européen (l’ESA a voté un budget record d’environ 22 milliards d’euros pour trois ans).

D’ailleurs, la sécurisation budgétaire (et in fine politique) des programmes lunaires états-uniens a été un enjeu récurrent au cours de l’année 2025, les États-Unis finançant, puis dé-finançant, puis refinançant tout ou partie du programme lunaire, quitte à sabrer quelques-uns des domaines de coopération sur le sujet, notamment avec l’ESA.

Il faut aussi questionner la dimension écologique des programmes lunaires, quoique ce ne soit pas tellement une préoccupation états-unienne. Le lancement d’Artemis 2 intervient dans un monde marqué par l’intensification des effets du changement climatique. Cette concomitance interroge quant à l’adéquation de ces programmes à leur contexte environnemental et laisse aussi ouvert un autre chantier de réflexion, important à conduire, et notamment en Europe : qu’est-ce qu’une ambition lunaire correctement dimensionnée à notre époque, à la fois budgétairement et environnementalement ?

Car au-delà de la question classique et attendue de la priorisation des investissements, la question qui se pose est celle de la définition d’autres modèles d’exploration spatiale possibles – en ce sens, Artemis et l’ILRS ne fixent pas nécessairement le la de ce que devrait être une ambition lunaire en 2026.

The Conversation

Alban Guyomarc’h est membre du Groupe de travail “Objectif Lune” de l’Association Nationale de la Recherche et de la Technologie (ANRT), groupe de travail dont il coordonne les travaux. Dans le cadre de ses recherches, il est également membre du PEPR Origines de la vie, dans le cadre duquel il conduit ses recherches doctorales au Collège de France.

ref. Artemis, Chang’e, Chandrayaan… en quoi la course à la Lune des années 2020 diffère de celle des années 1960 – https://theconversation.com/artemis-change-chandrayaan-en-quoi-la-course-a-la-lune-des-annees-2020-differe-de-celle-des-annees-1960-276469

Iran : sous les bombes, une jeunesse qui n’a rien à perdre face à un régime qui veut tenir à tout prix

Source: The Conversation – in French – By Caroline Azad, Docteure en Sciences politiques, Université Libre de Bruxelles (ULB)

Les frappes américano-israéliennes ont causé des dommages importants en Iran. Des centaines de personnes ont été tuées, de nombreuses villes ont été touchées, et plusieurs personnalités de premier plan du régime ont été éliminées, à commencer par le Guide suprême Ali Khamenei. Comment la société iranienne vit-elle cette séquence, qui intervient peu après l’écrasement extrêmement sanglant des manifestations de janvier dernier ? Entretien avec Caroline Azad, spécialiste de l’Iran, chercheuse associée à la Maison des sciences humaines de l’Université libre de Bruxelles.


Tout d’abord, une question personnelle : vos proches en Iran sont-ils en sécurité ?

Caroline Azad : Depuis samedi matin, nous n’avons eu que des bribes de nouvelles. Internet et le téléphone ne fonctionnent que par intermittence. Apparemment, tout le monde va bien, mais Téhéran est lourdement frappé, et beaucoup de gens ont quitté la capitale. L’inquiétude est évidemment très grande.

Le Guide suprême a été tué, de même que plusieurs personnalités de premier plan. Selon vous, le régime iranien peut-il tenir ?

C. A. : Le régime cherche à afficher un semblant de stabilité, notamment en annonçant l’instauration d’un conseil de direction intérimaire ; et il fait tout pour indiquer à la population qu’il n’entend rien céder, en poursuivant, malgré la situation actuelle, la répression épouvantable qu’il abat sur les Iraniens depuis fin décembre 2025. On sait qu’un certain nombre de personnes qui avaient célébré dans les rues l’annonce de la mort de Khamenei a été abattue par les forces de sécurité. Des vidéos nous sont parvenues montrant des gens, notamment des jeunes, qui exprimaient publiquement leur joie, avant même que la nouvelle soit officialisée par la télévision d’État.

Vidéo tournée à Téhéran après l’annonce de la mort d’Ali Khamenei. On entend des cris de joie provenir de nombreux immeubles.

Ce n’est pas étonnant : le massacre opéré par le régime contre les contestataires fin décembre et pendant tout le mois de janvier a entériné une rupture définitive entre le pouvoir et une grande partie de la population. Il n’y a pas de possibilité de retour en arrière. Tout au long du mois de janvier, les autorités ont fait tirer à balles réelles sur des civils désarmés, sur des familles, y compris sur des enfants. Les gens savaient qu’en sortant manifester, ils s’exposaient à un risque mortel. Souvent, avant d’aller rejoindre les cortèges, ils laissaient sur les réseaux sociaux des sortes de testaments, disant face caméra : « Je sors aujourd’hui, je sais que si je suis tué, je serai mort pour le salut de l’Iran et pour la liberté de mes compatriotes. »

J’insiste sur cette détermination absolue de très nombreux Iraniens à voir ce régime qu’ils honnissent disparaître. On parle de plusieurs dizaines de milliers de personnes tuées en quelques semaines. Ce carnage a généré un tel choc et un tel degré de désespoir au sein de la population qu’une bonne partie en est venue à demander, à exiger et à espérer une intervention extérieure sur son territoire.

Je crois qu’on n’a pas pris la pleine mesure, à l’extérieur du pays, de l’ampleur des crimes du régime. On parle là d’une véritable extermination de tous les segments de la population qui s’opposent. Mais les gens – et spécialement les jeunes qui n’ont pas connu l’Iran d’avant la révolution islamique, qui n’ont pas connu la longue et si meurtrière guerre contre l’Irak, qui n’ont même pas connu le vent d’espoir brièvement suscité en 2009 par le mouvement vert – continuent de protester, depuis 2022 et le mouvement Femme, Vie, Liberté, et jusqu’à aujourd’hui, malgré une répression d’une violence inouïe. La contestation de début 2026 a été plus massive que toutes les phases précédentes. Des foules colossales sont sorties dans la rue. Donc, pour répondre à votre question, même si le régime ne chute pas rapidement, il sait qu’il devra sans doute continuer de faire face à ce soulèvement généralisé.

Que souhaitent les contestataires en Iran ? La fin du régime ? Une réforme qui irait vers une sorte de démocratisation ?

C. A. : Il y a un constat qui est exprimé par de larges segments de la population, sinon la majorité depuis 2022 : c’est que ce régime est irréformable. Toute réforme de ce régime – et ça, la société, l’a compris – est incompatible avec sa survie. Résultat : le régime est dans une logique radicale de survie et la société a démontré sa détermination à refuser tout compromis avec ses bourreaux et demande un changement immédiat. L’appauvrissement croissant de la population depuis trente ans et le désespoir généralisé ont engendré une génération de jeunes qui n’ont rien à perdre puisqu’ils n’ont rien. Pour eux, la seule solution, c’est le changement total.

Ce changement peut-il passer par un retour, dans un rôle ou un autre, de la figure de Reza Pahlavi, fils du shah d’Iran renversé en 1979 ?

C. A. : S’il est resté actif durant toutes ses années d’exil et a maintenu le lien avec ses racines et son engagement patriotique, Reza Pahlavi a gagné en visibilité depuis 2022. Il a développé toute une stratégie de communication qui lui a permis de s’adresser directement à la nation iranienne à travers les réseaux sociaux. En janvier, c’est en large partie à son appel que les Iraniens ont répondu en descendant dans les rues en très grand nombre. Il n’incarne pas nécessairement le retour à la monarchie, mais il représente pour beaucoup d’Iraniens la possibilité d’un Iran différent, d’un Iran apaisé et qui aurait retrouvé sa dignité, où les droits civiques seraient respectés, où l’économie serait fonctionnelle et où la religion n’interférerait pas dans les affaires publiques et politiques.

Le système actuel est parvenu à tellement dégoûter la population que celle-ci le rejette en bloc. Et comme toute opposition organisée est impossible à l’intérieur, on regarde vers l’extérieur – et là, il y a, pour l’essentiel, deux mouvances : celle de Pahlavi, lequel affirme souhaiter contribuer à la mise en place d’un Iran démocratique à travers un plan de transition qu’il détaille sur son site et à propos duquel il communique depuis plusieurs années ; et celle de l’Organisation des moudjahidines du peuple iranien (OMPI), mais celle-ci n’a aucune légitimité aux yeux de la population, aucun slogan n’y fait référence lors des mouvements.

Pahlavi, qui était très jeune au moment où son père a été renversé en 1979, n’a pas de sang sur les mains, alors que les Moudjahidines du peuple se sont ralliés à l’Irak de Saddam Hussein pendant la guerre Iran-Irak et sont globalement perçus comme une organisation violente et sectaire qui a par ailleurs longtemps été classée comme organisation terroriste par plusieurs pays occidentaux, dont les États-Unis. Dans ce contexte, Pahlavi apparaît comme un acteur derrière lequel bon nombre d’Iraniens peuvent se ranger. Il dit depuis des décennies que ce qu’il veut, c’est accomplir sa mission patriotique et mettre en place une transition démocratique en Iran avec des points essentiels qui sont la laïcité, l’autodétermination du peuple et l’intégrité territoriale du pays. Ce sont des éléments qui résonnent très fort au sein de l’Iran actuel.

On a quand même vu aussi des rassemblements massifs, notamment à Téhéran, pour pleurer la mort de Khamenei. Est-il possible d’estimer quelle est la proportion d’Iraniens qui reste encore attachée à la République islamique, à son mode de gouvernement et à ses leaders ?

C. A. : Il est difficile d’avoir des chiffres précis puisqu’on ne peut pas réaliser de sondages crédibles dans le pays. Mais effectivement, en près de cinquante ans d’existence, le régime a travaillé à organiser une base loyale. Il y a des gens qui ont profité des largesses du régime en échange de leur loyauté. Sous la République islamique, un certain nombre de personnes ont obtenu un statut social, et toute une série d’avantages socio-économiques en échange de cette loyauté. Cette loyauté n’est pas gratuite, elle fonctionne car le ratio coûts-bénéfices semble encore à l’heure actuelle à leur avantage. Certains considèrent donc qu’ils auraient beaucoup à perdre en cas de changement. La République islamique s’est engagée depuis près d’un demi-siècle dans une vaste entreprise d’endoctrinement de la population. On constate aujourd’hui son échec. Même si certains continuent d’y croire, il reste difficile de mesurer leur proportion exacte ; elle n’est en tout cas pas majoritaire.

L’opposition n’est pas armée. Or le régime, vous l’avez dit, ne déposera pas les armes de lui-même. Est-il possible que des franges de l’armée, des forces de l’ordre, des pasdarans finissent par se retourner contre le pouvoir ?

C. A. : Il apparaît que, lors du massacre de janvier dernier, l’ensemble des forces de répression et de sécurité n’ont pas accepté de tirer sur les gens. On sait que les dirigeants du pays ont fait venir des membres du Hezbollah libanais, des milices irakiennes, des milices afghanes, des milices pakistanaises pour tuer un maximum de personnes. Ce qui peut indiquer que la loyauté des forces de sécurité iraniennes n’est pas aussi totale qu’on le croit généralement.

Avant même les bombardements, qui ont encore affaibli un régime déjà exsangue et enlisé dans son idéologie, certaines figures des pasdaran avaient d’ailleurs reconnu qu’il y avait eu des défections au sein de l’appareil de sécurité. Il y a des fractures importantes au niveau du système iranien. Comment vont-elles se traduire concrètement dans les prochains jours et dans les prochaines semaines ? Il est encore trop tôt que pour pouvoir le dire. Mais le régime ne tombera que par la volonté des Iraniens. Et pour cela, il faudrait, comme le souligne l’historien Clément Therme que je rejoins dans son analyse, à la fois une rupture effective au sein du système et une articulation stratégique entre des forces désidéologisées et cette opposition extérieure.

Contrairement à ce qui prévalait encore il y a quelques années, les massacres récents ont fait émerger une dynamique de convergence : cette opposition est désormais massivement plébiscitée, tant par les Iraniens de la diaspora que par ceux de l’intérieur. Il faut souligner à cet égard que les services de renseignement israéliens ont une connaissance approfondie de la situation interne en Iran. Ce niveau de maîtrise remonte à l’époque impériale. Cela signifie qu’ils disposent de sources et de relais à l’intérieur même du régime – ce n’est pas le signe d’un régime monolithique qui ne se fissure pas, au contraire.


Propos recueillis par Grégory Rayko.

The Conversation

Caroline Azad ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Iran : sous les bombes, une jeunesse qui n’a rien à perdre face à un régime qui veut tenir à tout prix – https://theconversation.com/iran-sous-les-bombes-une-jeunesse-qui-na-rien-a-perdre-face-a-un-regime-qui-veut-tenir-a-tout-prix-277324

Pourquoi l’aviation ne peut pas se décarboner sans renoncer à la croissance

Source: The Conversation – in French – By Henri Chevalier, PhD student at School of Environment, Resources and Sustainability, University of Waterloo

L’aviation commerciale transporte cinq milliards de passagers par an, mais demeure l’un des secteurs les plus difficiles à décarboner malgré les promesses climatiques. Pourquoi ? Notre recherche montre que le problème n’est pas seulement technologique, il est avant tout économique et structurel.


L’aviation est prise dans un impératif de croissance qui la pousse à croître en permanence pour survivre. Même si des carburants plus propres sont encouragés, le secteur est poussé à croître plus vite que ses émissions ne peuvent diminuer.

Le piège invisible des infrastructures

Pour comprendre cette dynamique, il faut regarder les infrastructures : avions, aéroports, pistes et autres infrastructures. Massifs et coûteux, ces actifs sont conçus pour durer des décennies — parfois un siècle —, ont été financés avec des instruments de dette à long terme et doivent être utilisés intensivement pour être rentables, créant une pression permanente à transporter toujours plus de passagers.

Notre analyse identifie quatre mécanismes qui obligent ces infrastructures à générer en permanence des revenus et à consommer ressources et énergie.

1. La contrainte de rendement financier

Les avions doivent atteindre un taux de remplissage minimal pour couvrir leurs coûts fixes. Or, la déréglementation du secteur aérien a fait chuter le rendement par passager — de 12,5 cents US par passager-kilomètre en 1970 à moins de la moitié en 2001 — faisant grimper le seuil de remplissage des avions pour atteindre la rentabilité aux États-Unis de 57 % en 1971 à près de 95 % en 2021. Les aéroports doivent aussi utiliser leurs nouvelles capacités presque au maximum pour rentabiliser l’investissement, en augmentant le trafic, les créneaux de décollage et les revenus commerciaux et de stationnement.

2. La pression d’expansion

Sous concurrence et face à la hausse du trafic, les aéroports doivent accroître leur capacité pour éviter la saturation et préserver leurs parts de marché. Lorsque l’utilisation aéroportuaire atteint environ 60 à 75 % de la capacité annuelle — seuil à partir duquel la Federal Aviation Administration recommande de planifier une nouvelle piste — l’expansion devient presque inévitable.

3. La contrainte d’utilisation minimale

Les infrastructures matérielles imposent aussi une contrainte physique : elles doivent fonctionner au-delà d’un seuil minimal et donc consommer un flux minimal de ressources pour éviter des problèmes techniques. Par exemple, les raffineries produisant du carburant aérien ne peuvent descendre sous 65 à 70 % de leur capacité sans risques pour la sécurité et la qualité du produit fini.

4. La contrainte d’entretien permanent

Un autre verrouillage physique vient du besoin d’un apport constant de ressources matérielles pour entretenir les infrastructures. Les pneus d’avion doivent être remplacés après 200 à 450 atterrissages, et la réfection des pistes représentait 60 % du ciment consommé par les aéroports étatsuniens en 2017. Plus les infrastructures vieillissent et s’étendent, plus ces flux matériels s’accélèrent.

Investir toujours plus pour rester dans le jeu

À cela s’ajoute une dynamique concurrentielle. Les entreprises doivent générer des profits croissants pour les réinvestir dans le maintien et l’expansion de leurs actifs afin d’éviter leur « dévalorisation ». Une compagnie qui n’adopte pas des avions plus efficaces risque d’être dépassée : face à la hausse du carburant, les compagnies ont donc remplacé leurs avions par des modèles plus économes pour réduire les coûts et rester compétitifs, réduisant l’âge moyen des flottes d’environ cinq ans entre 2005 et 2019.

Un aéroport qui ne modernise ou n’agrandit pas ses installations perd des parts de marché : les investissements défensifs passent par l’extension des terminaux et pistes, chaque mètre carré supplémentaire étant planifié pour accueillir environ 44 passagers de plus aux États-Unis.

Ces investissements dits « défensifs » protègent temporairement la rentabilité et permettent aux acteurs économiques de survivre. Mais ils augmentent aussi la taille et la complexité des infrastructures. Cela renforce l’effet d’engrenage décrit plus haut : les coûts fixes montent, la consommation de ressources augmente et il faut transporter toujours plus de passagers pour couvrir ces coûts.

C’est ce que nos données montrent : une hausse marquée des investissements et de la valeur des actifs fixes dans l’aviation depuis les années 1990. Les profits opérationnels ont aussi augmenté, reflétant la nécessité de financer ces investissements grandissants.

Pour résumer en une phrase, la concurrence oblige les compagnies aériennes et les aéroports à développer, entretenir et moderniser leurs actifs fixes à travers des investissements, ce qui les contraint à augmenter sans cesse le trafic aérien afin de couvrir la hausse des coûts et de générer des profits pour les réinvestir.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


Le coût caché de la croissance aérienne

L’aviation commerciale est donc confrontée à un dilemme : elle doit se développer pour survivre dans les règles économiques actuelles, mais l’augmentation du nombre de vols et de passagers accroît les émissions et compromet les objectifs climatiques.

En effet, la croissance du trafic aérien entraîne une hausse de la consommation de carburant, malgré les gains d’efficacité énergétique. Au Canada, entre 2005 et 2018, la consommation par passager-kilomètre a diminué de 20 %, mais le trafic a plus que doublé. Résultat : la consommation totale de carburant et les émissions de GES ont augmenté de 75 %. On retrouve cette même tendance pour les autres matériaux et ressources physiques : pneus, moteurs, sièges, béton pour les pistes, acier, aluminium.

L’économie circulaire peut atténuer certains impacts — 80 % des pneus d’avion aux États-Unis sont rechapés — mais les cycles de rechapage sont limités et ne compensent pas la croissance des flux. Par exemple, les pneus usagés augmentent plus vite que ceux effectivement circularisés. De plus, les pertes matérielles et énergétiques rendent impossible une circularité totale : chaque boucle exige de nouvelles ressources primaires.

Peut-on vraiment décarboner à temps sans décroître ?

Le secteur mise aujourd’hui sur trois leviers : amélioration de l’efficacité, carburants durables et compensations carbone. Mais ces solutions se heurtent à des limites structurelles. Les gains d’efficacité sont annulés par la croissance du trafic. La production de carburants durables demeure marginale et dépend de ressources limitées. Quant aux compensations, leur efficacité réelle est contestée.

Le cœur du problème est structurellement économique. Tant que l’aviation repose sur une logique d’augmentation constante du capital fixe, elle est poussée à croître le trafic aérien, et donc à émettre toujours plus de GES. L’engrenage de la dynamique du capital fixe arrimé à une concurrence pour des parts de marché se traduit en un impératif de croissance. Voilà le mécanisme économique que nous avons repéré dans cette industrie et qui opère certainement ailleurs dans l’économie avec les mêmes effets probables sur la transition.

Réduire la demande — voyager moins, privilégier le train — peut aider, mais cela ne suffit pas. La question devient politique : comment transformer les règles qui font de l’expansion du capital fixe une nécessité économique dans ce secteur ? Sans remise en cause de ces structures, la neutralité carbone risque de rester hors d’atteinte.

La Conversation Canada

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Pourquoi l’aviation ne peut pas se décarboner sans renoncer à la croissance – https://theconversation.com/pourquoi-laviation-ne-peut-pas-se-decarboner-sans-renoncer-a-la-croissance-276305

Oser enquêter face au pouvoir turc

Source: The Conversation – in French – By Pinar Selek, Maîtresse de conférences en sociologie, Université Côte d’Azur

En 1995, alors que le conflit entre la Turquie et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) s’intensifie, la sociologue Pinar Selek décide d’enquêter sur les origines du mouvement de résistance kurde. Ce travail de recherche lui vaut d’être arrêtée par la police d’Istanbul : refusant de livrer les noms des personnes interrogées, elle est torturée et emprisonnée, avant d’être acquittée à quatre reprises, puis de nouveau poursuivie. Depuis plus de vingt-sept ans, elle incarne le combat pour la liberté de penser. Dans son ouvrage Lever la tête. La recherche interdite sur la résistance kurde, qui vient de paraître aux éditions Université Paris Cité, Pinar Selek, aujourd’hui maîtresse de conférences en sociologie à l’Université Nice Côte d’Azur et membre de l’Unité de recherche migrations et société (Urmis), revient sur ces années de persécution, et fait de son récit un acte de résistance intellectuelle. Extraits.


Extrait 1

Depuis quelques mois, je vis une expérience renversante, poignante. Elle n’est ni amoureuse ni amicale… Je sens des choses qui se cassent, qui saignent énormément, qui crient à l’intérieur de moi, mais sans être pour autant une expérience corporelle. N’attendez pas un roman policier ou un conte de fées : j’ai ouvert les pages de ma recherche disparue. Sans l’avoir retrouvée. Je ne l’ai jamais retrouvée.

Je parle de ma recherche sociologique sur le mouvement kurde. La recherche dont on m’a dépossédée, qu’on m’a arrachée et qui a disparu. J’ai découvert le plus tragique de cette histoire : son effacement de ma mémoire. Jusqu’à maintenant, je raconte dans les médias qu’en juillet 1998, les matériaux de ma recherche sont devenus l’objet d’un délit politique : pour avoir prétendument porté atteinte à la nation, ils ont été confisqués par la police turque.

Tout a commencé en 1995. J’avais 24 ans et je vivais à Istanbul, dans un pays déchiré par un conflit que personne ne pouvait nommer. Depuis 1984, une guerre opposait l’État turc au mouvement kurde. Ce mouvement portait les revendications d’un peuple dont la langue s’est alors retrouvée interdite, l’histoire niée, l’existence même contestée par le pouvoir nationaliste et militariste turc.

Estimée à plus de 45 millions de personnes, cette population était divisée par les frontières nationales de la Turquie, l’Iran, l’Irak et la Syrie. Cette guerre s’accompagnait d’une mobilisation populaire sans précédent : malgré les 35 000 prisonniers politiques, la torture systématique, les disparitions quotidiennes, de plus en plus de jeunes Kurdes gagnaient le maquis, et les funérailles de guérilleros et guérilleras se transformaient en soulèvements. Mais il était interdit d’en parler. Il fallait employer les mots imposés par le pouvoir : ennemis, terroristes, diables. Parler d’un conflit social, ou même parler d’un conflit tout court constituait un acte dangereux.

Le pouvoir politique, en marginalisant la réflexion, en favorisant le mépris de la théorie, en banalisant l’irrationnel et l’absurdité, gouvernait les émotions. Tout cela faisait très peur. Pourtant, c’était une responsabilité de démontrer que les choses étaient plus compliquées qu’on ne le supposait et que les formulations réductrices qui résumaient la réalité étaient aveuglantes. Et pour le démontrer, il fallait d’abord enquêter. Je l’ai fait. Je refusais de plier devant cette folie. J’ai réfléchi, posé des questions.

Ainsi s’est construite une recherche-responsabilité qui m’a conduite à problématiser un mouvement social interdit, porté par une population minorisée et criminalisée, dans un contexte de guerre.

Le 11 juillet 1998, j’ai été arrêtée par la police d’Istanbul. Elle a confisqué tous mes matériaux concernant ce travail. Les cahiers, les disquettes… Elle exigeait que je livre les noms de mes interlocutrices et interlocuteurs. J’ai subi des tortures qui m’ont longtemps interdit toute activité physique ou intellectuelle.

Malgré la violence de mon supplice, j’ai réussi à préserver leur sécurité sans jamais révéler la moindre information et en respectant les règles de déontologie, à l’instar du secret professionnel de l’avocat. Devant ma résistance, l’étau de l’horreur s’est resserré : un mois après mon arrestation, alors que j’étais en prison, j’ai appris à la télévision que le pouvoir turc avait décidé de faire de moi une terroriste en m’accusant fallacieusement d’être impliquée dans l’attentat du bazar aux épices à Istanbul, alors même qu’il avait été établi que l’explosion était un accident. Après deux ans et demi de prison et quatre acquittements en 2006, 2008, 2011 et 2014, je subis, encore aujourd’hui, un harcèlement politico-judiciaire : le procès dure depuis 27 ans.

Extrait 2

J’ai ouvert les pages de ma recherche disparue. Sans l’avoir retrouvée. Je ne l’ai jamais retrouvée. Je parle de ma recherche sociologique sur le mouvement kurde. La recherche dont on m’a dépossédée, qu’on m’a arrachée et qui a disparu. J’ai découvert le plus tragique de cette histoire : son effacement de ma mémoire.

Jusqu’à maintenant, je raconte dans les médias qu’en juillet 1998, les matériaux de ma recherche sont devenus l’objet d’un délit politique : pour avoir prétendument porté atteinte à la nation, ils ont été confisqués par la police turque. […]

J’avais tous les moyens nécessaires à la reprise de mon enquête inachevée. […] Mais jusqu’alors, je n’y avais pas pensé un seul instant. C’est comme si elle était terminée. Non, elle m’a été enlevée. Et je devrais l’abandonner ? Comment un travail que j’ai commencé avec une grande curiosité et que j’ai mené avec enthousiasme jusqu’à la dernière minute peut-il rester en suspens ? Pourquoi n’ai-je pas rédigé au moins tout ce que j’avais 12 appris ?

Ma recherche a vraiment été interrompue. Ce qui est étrange, c’est que je n’ai même pas pensé que ce travail était inachevé. Avais-je intériorisé l’interdiction de mes matériaux ? Est-ce mon point de non-résistance ? Si c’est le cas, comment expliquer que je m’exprime souvent sur cette question dans l’espace public ? Ça ne semble pas être la peur. Quoi d’autre ? La fatigue ? Peu probable. Mes troubles liés au stress post-traumatique ? Un blocage ?

Sinon quoi ?

J’ai réfléchi. Ma recherche est un organisme vivant. Elle est née et elle a continué à grandir. Elle a été enlevée et non pas avortée. La naissance d’une recherche n’est pas sa publication. Ses matériaux sont blessés mais toujours en vie, en transformation, en vibration. Pour les soigner, j’écris.

Pourquoi maintenant ? Comment se fait-il que je m’en sois rendu compte soudainement, après 27 ans ? Me rendre compte de ma recherche blessée en moi. Puisque rien ne tombe du ciel, comment s’est produite cette révélation ?

Je suis vraiment étonnée. Profondément étonnée. Et c’est ce profond étonnement qui me procure la force d’écrire. J’écris pour découvrir et pour me débarrasser du désarroi.

Je vais me découvrir en écrivant. Je l’écrirai, vous le lirez. Nous le découvrirons ensemble.

The Conversation

Pinar Selek ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Oser enquêter face au pouvoir turc – https://theconversation.com/oser-enqueter-face-au-pouvoir-turc-275958