Pourquoi l’aviation ne peut pas se décarboner sans renoncer à la croissance

Source: The Conversation – in French – By Henri Chevalier, PhD student at School of Environment, Resources and Sustainability, University of Waterloo

L’aviation commerciale transporte cinq milliards de passagers par an, mais demeure l’un des secteurs les plus difficiles à décarboner malgré les promesses climatiques. Pourquoi ? Notre recherche montre que le problème n’est pas seulement technologique, il est avant tout économique et structurel.


L’aviation est prise dans un impératif de croissance qui la pousse à croître en permanence pour survivre. Même si des carburants plus propres sont encouragés, le secteur est poussé à croître plus vite que ses émissions ne peuvent diminuer.

Le piège invisible des infrastructures

Pour comprendre cette dynamique, il faut regarder les infrastructures : avions, aéroports, pistes et autres infrastructures. Massifs et coûteux, ces actifs sont conçus pour durer des décennies — parfois un siècle —, ont été financés avec des instruments de dette à long terme et doivent être utilisés intensivement pour être rentables, créant une pression permanente à transporter toujours plus de passagers.

Notre analyse identifie quatre mécanismes qui obligent ces infrastructures à générer en permanence des revenus et à consommer ressources et énergie.

1. La contrainte de rendement financier

Les avions doivent atteindre un taux de remplissage minimal pour couvrir leurs coûts fixes. Or, la déréglementation du secteur aérien a fait chuter le rendement par passager — de 12,5 cents US par passager-kilomètre en 1970 à moins de la moitié en 2001 — faisant grimper le seuil de remplissage des avions pour atteindre la rentabilité aux États-Unis de 57 % en 1971 à près de 95 % en 2021. Les aéroports doivent aussi utiliser leurs nouvelles capacités presque au maximum pour rentabiliser l’investissement, en augmentant le trafic, les créneaux de décollage et les revenus commerciaux et de stationnement.

2. La pression d’expansion

Sous concurrence et face à la hausse du trafic, les aéroports doivent accroître leur capacité pour éviter la saturation et préserver leurs parts de marché. Lorsque l’utilisation aéroportuaire atteint environ 60 à 75 % de la capacité annuelle — seuil à partir duquel la Federal Aviation Administration recommande de planifier une nouvelle piste — l’expansion devient presque inévitable.

3. La contrainte d’utilisation minimale

Les infrastructures matérielles imposent aussi une contrainte physique : elles doivent fonctionner au-delà d’un seuil minimal et donc consommer un flux minimal de ressources pour éviter des problèmes techniques. Par exemple, les raffineries produisant du carburant aérien ne peuvent descendre sous 65 à 70 % de leur capacité sans risques pour la sécurité et la qualité du produit fini.

4. La contrainte d’entretien permanent

Un autre verrouillage physique vient du besoin d’un apport constant de ressources matérielles pour entretenir les infrastructures. Les pneus d’avion doivent être remplacés après 200 à 450 atterrissages, et la réfection des pistes représentait 60 % du ciment consommé par les aéroports étatsuniens en 2017. Plus les infrastructures vieillissent et s’étendent, plus ces flux matériels s’accélèrent.

Investir toujours plus pour rester dans le jeu

À cela s’ajoute une dynamique concurrentielle. Les entreprises doivent générer des profits croissants pour les réinvestir dans le maintien et l’expansion de leurs actifs afin d’éviter leur « dévalorisation ». Une compagnie qui n’adopte pas des avions plus efficaces risque d’être dépassée : face à la hausse du carburant, les compagnies ont donc remplacé leurs avions par des modèles plus économes pour réduire les coûts et rester compétitifs, réduisant l’âge moyen des flottes d’environ cinq ans entre 2005 et 2019.

Un aéroport qui ne modernise ou n’agrandit pas ses installations perd des parts de marché : les investissements défensifs passent par l’extension des terminaux et pistes, chaque mètre carré supplémentaire étant planifié pour accueillir environ 44 passagers de plus aux États-Unis.

Ces investissements dits « défensifs » protègent temporairement la rentabilité et permettent aux acteurs économiques de survivre. Mais ils augmentent aussi la taille et la complexité des infrastructures. Cela renforce l’effet d’engrenage décrit plus haut : les coûts fixes montent, la consommation de ressources augmente et il faut transporter toujours plus de passagers pour couvrir ces coûts.

C’est ce que nos données montrent : une hausse marquée des investissements et de la valeur des actifs fixes dans l’aviation depuis les années 1990. Les profits opérationnels ont aussi augmenté, reflétant la nécessité de financer ces investissements grandissants.

Pour résumer en une phrase, la concurrence oblige les compagnies aériennes et les aéroports à développer, entretenir et moderniser leurs actifs fixes à travers des investissements, ce qui les contraint à augmenter sans cesse le trafic aérien afin de couvrir la hausse des coûts et de générer des profits pour les réinvestir.


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Le coût caché de la croissance aérienne

L’aviation commerciale est donc confrontée à un dilemme : elle doit se développer pour survivre dans les règles économiques actuelles, mais l’augmentation du nombre de vols et de passagers accroît les émissions et compromet les objectifs climatiques.

En effet, la croissance du trafic aérien entraîne une hausse de la consommation de carburant, malgré les gains d’efficacité énergétique. Au Canada, entre 2005 et 2018, la consommation par passager-kilomètre a diminué de 20 %, mais le trafic a plus que doublé. Résultat : la consommation totale de carburant et les émissions de GES ont augmenté de 75 %. On retrouve cette même tendance pour les autres matériaux et ressources physiques : pneus, moteurs, sièges, béton pour les pistes, acier, aluminium.

L’économie circulaire peut atténuer certains impacts — 80 % des pneus d’avion aux États-Unis sont rechapés — mais les cycles de rechapage sont limités et ne compensent pas la croissance des flux. Par exemple, les pneus usagés augmentent plus vite que ceux effectivement circularisés. De plus, les pertes matérielles et énergétiques rendent impossible une circularité totale : chaque boucle exige de nouvelles ressources primaires.

Peut-on vraiment décarboner à temps sans décroître ?

Le secteur mise aujourd’hui sur trois leviers : amélioration de l’efficacité, carburants durables et compensations carbone. Mais ces solutions se heurtent à des limites structurelles. Les gains d’efficacité sont annulés par la croissance du trafic. La production de carburants durables demeure marginale et dépend de ressources limitées. Quant aux compensations, leur efficacité réelle est contestée.

Le cœur du problème est structurellement économique. Tant que l’aviation repose sur une logique d’augmentation constante du capital fixe, elle est poussée à croître le trafic aérien, et donc à émettre toujours plus de GES. L’engrenage de la dynamique du capital fixe arrimé à une concurrence pour des parts de marché se traduit en un impératif de croissance. Voilà le mécanisme économique que nous avons repéré dans cette industrie et qui opère certainement ailleurs dans l’économie avec les mêmes effets probables sur la transition.

Réduire la demande — voyager moins, privilégier le train — peut aider, mais cela ne suffit pas. La question devient politique : comment transformer les règles qui font de l’expansion du capital fixe une nécessité économique dans ce secteur ? Sans remise en cause de ces structures, la neutralité carbone risque de rester hors d’atteinte.

La Conversation Canada

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Pourquoi l’aviation ne peut pas se décarboner sans renoncer à la croissance – https://theconversation.com/pourquoi-laviation-ne-peut-pas-se-decarboner-sans-renoncer-a-la-croissance-276305

Oser enquêter face au pouvoir turc

Source: The Conversation – in French – By Pinar Selek, Maîtresse de conférences en sociologie, Université Côte d’Azur

En 1995, alors que le conflit entre la Turquie et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) s’intensifie, la sociologue Pinar Selek décide d’enquêter sur les origines du mouvement de résistance kurde. Ce travail de recherche lui vaut d’être arrêtée par la police d’Istanbul : refusant de livrer les noms des personnes interrogées, elle est torturée et emprisonnée, avant d’être acquittée à quatre reprises, puis de nouveau poursuivie. Depuis plus de vingt-sept ans, elle incarne le combat pour la liberté de penser. Dans son ouvrage Lever la tête. La recherche interdite sur la résistance kurde, qui vient de paraître aux éditions Université Paris Cité, Pinar Selek, aujourd’hui maîtresse de conférences en sociologie à l’Université Nice Côte d’Azur et membre de l’Unité de recherche migrations et société (Urmis), revient sur ces années de persécution, et fait de son récit un acte de résistance intellectuelle. Extraits.


Extrait 1

Depuis quelques mois, je vis une expérience renversante, poignante. Elle n’est ni amoureuse ni amicale… Je sens des choses qui se cassent, qui saignent énormément, qui crient à l’intérieur de moi, mais sans être pour autant une expérience corporelle. N’attendez pas un roman policier ou un conte de fées : j’ai ouvert les pages de ma recherche disparue. Sans l’avoir retrouvée. Je ne l’ai jamais retrouvée.

Je parle de ma recherche sociologique sur le mouvement kurde. La recherche dont on m’a dépossédée, qu’on m’a arrachée et qui a disparu. J’ai découvert le plus tragique de cette histoire : son effacement de ma mémoire. Jusqu’à maintenant, je raconte dans les médias qu’en juillet 1998, les matériaux de ma recherche sont devenus l’objet d’un délit politique : pour avoir prétendument porté atteinte à la nation, ils ont été confisqués par la police turque.

Tout a commencé en 1995. J’avais 24 ans et je vivais à Istanbul, dans un pays déchiré par un conflit que personne ne pouvait nommer. Depuis 1984, une guerre opposait l’État turc au mouvement kurde. Ce mouvement portait les revendications d’un peuple dont la langue s’est alors retrouvée interdite, l’histoire niée, l’existence même contestée par le pouvoir nationaliste et militariste turc.

Estimée à plus de 45 millions de personnes, cette population était divisée par les frontières nationales de la Turquie, l’Iran, l’Irak et la Syrie. Cette guerre s’accompagnait d’une mobilisation populaire sans précédent : malgré les 35 000 prisonniers politiques, la torture systématique, les disparitions quotidiennes, de plus en plus de jeunes Kurdes gagnaient le maquis, et les funérailles de guérilleros et guérilleras se transformaient en soulèvements. Mais il était interdit d’en parler. Il fallait employer les mots imposés par le pouvoir : ennemis, terroristes, diables. Parler d’un conflit social, ou même parler d’un conflit tout court constituait un acte dangereux.

Le pouvoir politique, en marginalisant la réflexion, en favorisant le mépris de la théorie, en banalisant l’irrationnel et l’absurdité, gouvernait les émotions. Tout cela faisait très peur. Pourtant, c’était une responsabilité de démontrer que les choses étaient plus compliquées qu’on ne le supposait et que les formulations réductrices qui résumaient la réalité étaient aveuglantes. Et pour le démontrer, il fallait d’abord enquêter. Je l’ai fait. Je refusais de plier devant cette folie. J’ai réfléchi, posé des questions.

Ainsi s’est construite une recherche-responsabilité qui m’a conduite à problématiser un mouvement social interdit, porté par une population minorisée et criminalisée, dans un contexte de guerre.

Le 11 juillet 1998, j’ai été arrêtée par la police d’Istanbul. Elle a confisqué tous mes matériaux concernant ce travail. Les cahiers, les disquettes… Elle exigeait que je livre les noms de mes interlocutrices et interlocuteurs. J’ai subi des tortures qui m’ont longtemps interdit toute activité physique ou intellectuelle.

Malgré la violence de mon supplice, j’ai réussi à préserver leur sécurité sans jamais révéler la moindre information et en respectant les règles de déontologie, à l’instar du secret professionnel de l’avocat. Devant ma résistance, l’étau de l’horreur s’est resserré : un mois après mon arrestation, alors que j’étais en prison, j’ai appris à la télévision que le pouvoir turc avait décidé de faire de moi une terroriste en m’accusant fallacieusement d’être impliquée dans l’attentat du bazar aux épices à Istanbul, alors même qu’il avait été établi que l’explosion était un accident. Après deux ans et demi de prison et quatre acquittements en 2006, 2008, 2011 et 2014, je subis, encore aujourd’hui, un harcèlement politico-judiciaire : le procès dure depuis 27 ans.

Extrait 2

J’ai ouvert les pages de ma recherche disparue. Sans l’avoir retrouvée. Je ne l’ai jamais retrouvée. Je parle de ma recherche sociologique sur le mouvement kurde. La recherche dont on m’a dépossédée, qu’on m’a arrachée et qui a disparu. J’ai découvert le plus tragique de cette histoire : son effacement de ma mémoire.

Jusqu’à maintenant, je raconte dans les médias qu’en juillet 1998, les matériaux de ma recherche sont devenus l’objet d’un délit politique : pour avoir prétendument porté atteinte à la nation, ils ont été confisqués par la police turque. […]

J’avais tous les moyens nécessaires à la reprise de mon enquête inachevée. […] Mais jusqu’alors, je n’y avais pas pensé un seul instant. C’est comme si elle était terminée. Non, elle m’a été enlevée. Et je devrais l’abandonner ? Comment un travail que j’ai commencé avec une grande curiosité et que j’ai mené avec enthousiasme jusqu’à la dernière minute peut-il rester en suspens ? Pourquoi n’ai-je pas rédigé au moins tout ce que j’avais 12 appris ?

Ma recherche a vraiment été interrompue. Ce qui est étrange, c’est que je n’ai même pas pensé que ce travail était inachevé. Avais-je intériorisé l’interdiction de mes matériaux ? Est-ce mon point de non-résistance ? Si c’est le cas, comment expliquer que je m’exprime souvent sur cette question dans l’espace public ? Ça ne semble pas être la peur. Quoi d’autre ? La fatigue ? Peu probable. Mes troubles liés au stress post-traumatique ? Un blocage ?

Sinon quoi ?

J’ai réfléchi. Ma recherche est un organisme vivant. Elle est née et elle a continué à grandir. Elle a été enlevée et non pas avortée. La naissance d’une recherche n’est pas sa publication. Ses matériaux sont blessés mais toujours en vie, en transformation, en vibration. Pour les soigner, j’écris.

Pourquoi maintenant ? Comment se fait-il que je m’en sois rendu compte soudainement, après 27 ans ? Me rendre compte de ma recherche blessée en moi. Puisque rien ne tombe du ciel, comment s’est produite cette révélation ?

Je suis vraiment étonnée. Profondément étonnée. Et c’est ce profond étonnement qui me procure la force d’écrire. J’écris pour découvrir et pour me débarrasser du désarroi.

Je vais me découvrir en écrivant. Je l’écrirai, vous le lirez. Nous le découvrirons ensemble.

The Conversation

Pinar Selek ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Oser enquêter face au pouvoir turc – https://theconversation.com/oser-enqueter-face-au-pouvoir-turc-275958

L’espace postsoviétique, un territoire lyrique au croisement d’identités et de circulations culturelles

Source: The Conversation – France (in French) – By Frédéric Lamantia, Docteur en géographie et maître de conférences, UCLy (Lyon Catholic University)

Projet de théâtre national de Tiflis (1881, aujourd’hui Tbilissi), en Géorgie, par l’architecte russe Victor Schröter (1839-1901).

D’abord art de cour, devenu au XIXe siècle vecteur d’affirmation nationale, puis instrument associé au pouvoir à l’ère soviétique, l’art lyrique des territoires postsoviétiques a connu une histoire riche de réinventions. Nous poursuivons ici notre série d’articles « L’opéra : une carte sonore du monde ».


Évoquer l’opéra dans l’espace postsoviétique ne consiste pas à décrire un patrimoine musical et architectural homogène mais demande d’analyser un vaste champ de circulations d’ordre culturel dans l’espace européen inscrites dans des territoires aux trajectoires impériales, religieuses et politiques profondément différenciées. De la Russie européenne à l’Asie centrale, du Caucase aux rives de la Baltique, l’histoire de l’opéra révèle des processus complexes d’importation, d’appropriation et de réinterprétation, où s’entrelacent dynamiques locales et projets politiques à différentes échelles.

Un art de cour importé d’Europe de l’Ouest

Tout d’abord, notons qu’avant l’implantation de l’art lyrique occidental dans ces territoires, des formes vocales préexistantes relèvent du chant liturgique orthodoxe dans les régions slaves ou de traditions orales dont le chant diphonique dans le Caucase et en Asie centrale. C’est par la suite que l’opéra s’implante dans l’Empire russe dès le XVIIIᵉ siècle comme un art de cour réservé à l’aristocratie qui en possède le monopole jusqu’en 1882.

Cette culture lyrique importée d’Italie, de France et d’une moindre mesure d’Allemagne, déborde des capitales impériales pour s’implanter progressivement sur tout le territoire. Dès le début du XIXᵉ siècle, des spectacles sont régulièrement donnés en italien. Plusieurs grandes villes se dotent de théâtres lyriques comme Kiev en 1867 ou Kharkov et Kazan en 1874.

Une esthétique liée à l’histoire et à la musique locales

L’opéra devient alors un outil important de construction identitaire tandis que son esthétique musicale tend à prendre de la distance vis-à-vis des modèles occidentaux pour mieux mettre en exergue le coloris national et la vision slavophile de l’histoire russe, caractéristiques de l’ensemble de l’opéra russe du XIXᵉ siècle.

En Russie, Mikhaïl Glinka ouvre la voie avec Une vie pour le tsar (1836), en intégrant chansons populaires et références historiques dans une forme opératique européenne. Si la matrice reste similaire, le contenu esthétique se teinte de mélodies empruntées à la vie locale.

Affirmations identitaires

Cette orientation musicale est approfondie ensuite par les compositeurs du « Groupe des cinq » : César Cui (1835-1918), Modeste Moussorgski (1839-1881), Alexandre Borodine (1833-1887), Mili Balakirev (1837-1910) et Nikolaï Rimski-Korsakov (1844-1908). Ces derniers puisent dans les chants archaïques, les modes orientalisants et les légendes nationales des matériaux rythmiques et sonores propres à souligner l’authenticité de ce lien avec le terroir et d’en affirmer l’identité. Boris Godounov, de Modeste Moussorgsky, ou le Prince Igor, d’Aleksandr Borodine, illustrent cette articulation entre identité nationale, dramaturgie historique dans un contexte de circulation des formes musicales européennes sur l’ensemble du continent.

Par ailleurs, des dynamiques comparables apparaissent dans d’autres régions de l’Empire. En Ukraine, Nikolaï Lysenko donne l’occasion à la langue et à la tradition populaire ukrainiennes de s’affirmer sur la scène lyrique, notamment avec Taras Boulba. En Azerbaïdjan, Uzeyir Hajibeyov crée Leyli et Majnun, souvent considéré comme le premier opéra dans l’Orient musulman, en combinant structure opératique occidentale et improvisation mugham. Ces œuvres témoignent d’une appropriation originale de l’art lyrique occidental via une créativité usant d’un savant métissage donnant de fait à l’identité musicale locale la possibilité de devenir un vecteur de reconnaissance culturelle.

Instrumentalisation par le pouvoir soviétique

Cependant, la révolution de 1917 marque une rupture importante. D’abord perçu comme un art bourgeois, l’opéra est rapidement instrumentalisé par le pouvoir soviétique qui l’ouvre à la classe ouvrière au sein de l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS). Si certaines villes, comme Bakou, ont connu la construction de théâtres d’opéra avant la révolution, les années 1920-1930 puis celles d’après-guerre voient se constituer progressivement un vaste réseau de théâtres lyriques aptes à proposer des œuvres prônant l’héroïsme de l’homme soviétique, l’amour pour les proches et pour la Patrie.

En effet, sur le plan artistique, les premiers opéras soviétiques privilégient des sujets contemporains et historiques porteurs de messages idéologiques clairs. Dans les années 1930, l’influence de la chanson « de masse », largement diffusée par le cinéma sonore et la radio, conduit à une simplification du langage musical. L’opéra le Don paisible, d’Ivan Dzerjinski, incarne un style fondée sur la mélodie populaire et le chœur, visant une large accessibilité. Cette orientation esthétique montre cependant ses limites en affaiblissant parfois la profondeur dramatique.

En outre, à partir de la fin des années 1920 et surtout après la Seconde Guerre mondiale, plusieurs compositeurs cherchent des synthèses musicales plus ambitieuses à l’image de Sergueï Prokofiev, avec Semyon Kotko (1939). Les héros des opéras de cette période – ouvriers, soldats ou paysans – incarnent la vertu collective, le courage patriotique et la fidélité aux valeurs familiales et nationales dans un cadre dramatique, exaltant la grandeur du projet socialiste.

De même, Dmitri Kabalevski parvient à concilier chant populaire et formes symphoniques dans la Famille de Taras (1950), illustrant ainsi une voie médiane entre accessibilité et exigence artistique.

De surcroît, des opéras historiques, comme les Décembristes (1925), de Yuri Shaporin, côtoient des œuvres ancrées dans les traditions locales. Cette production participe à une politique de soft power interne : en célébrant l’« amitié entre les peuples », l’État soviétique valorise la diversité culturelle tout en imposant un cadre idéologique commun et la généralisation de langue russe.

D’autre part, un relatif assouplissement idéologique s’opère à partir des années 1960 permettant une diversification des formes et un regain d’intérêt pour des œuvres contemporaines, nationales ou étrangères. L’opéra ajoute ainsi son influence à celles du théâtre dramatique et du cinéma, confirmant sa capacité d’adaptation. Loin de disparaître, il demeure un espace de dialogue entre traditions locales et langages modernes puis s’emploie à dépasser les frontières, œuvrant à sa manière à une diplomatie culturelle qui s’ouvre sur l’Occident.

Enfin, l’éclatement de l’URSS après 1991 entraîne une recomposition profonde du paysage lyrique. Chaque État suit désormais sa propre trajectoire, mais partout l’opéra reste un marqueur de prestige et un outil de soft power. Les scènes postsoviétiques alternent grand répertoire européen et œuvres nationales tandis que les tournées internationales et les coproductions prolongent les échanges culturels amorcés à l’époque impériale.

Ainsi, introduit comme art de cour, devenu au XIXᵉ siècle un vecteur d’affirmation nationale puis transformé en instrument associé au pouvoir, l’art lyrique joué dans les territoires postsoviétiques porte encore aujourd’hui les traces de ces strates successives tout en continuant à innover. Dans les œuvres de Glinka, Hajibeyov, Prokofiev et bien d’autres compositeurs soviétiques, l’opéra apparaît comme un marqueur géographique révélant une histoire où identité et échanges culturels restent indissociablement liés.


Merci à Nataliia Moroz, docteur en géographie, linguiste, traductrice, actuellement médiatrice scientifique à la Société de mathématiques appliquées et de sciences humaines (Smash), qui a co-écrit cet article.

The Conversation

Frédéric Lamantia ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’espace postsoviétique, un territoire lyrique au croisement d’identités et de circulations culturelles – https://theconversation.com/lespace-postsovietique-un-territoire-lyrique-au-croisement-didentites-et-de-circulations-culturelles-275274

Manipuler le climat à grande échelle ? Les questions qui se posent à la recherche publique

Source: The Conversation – France in French (2) – By Éric Guilyardi, Directeur de recherche au CNRS, Laboratoire d’océanographie et du climat, LOCEAN, Institut Pierre-Simon Laplace, Sorbonne Université

La géo-ingénierie solaire comprend des méthodes de dispersion d’aérosols dans l’atmosphère pour limiter l’arrivée à la surface de la Terre des rayons du soleil. Yohanes Dwi Arianto/Unsplash , CC BY

Certaines interventions visant à éviter les effets du réchauffement climatique génèrent des risques très importants, tout particulièrement la « modification du rayonnement solaire ». La recherche publique a un rôle capital à jouer pour éviter que les connaissances produites le soient essentiellement par des acteurs qui auraient intérêt à mettre en avant des données qui leur seraient favorables.


Face à l’intensification des effets du changement climatique, l’idée de limiter ce phénomène en manipulant volontairement le climat a surgi. Différentes interventions d’« ingénierie climatique » sont évoquées. Parmi elles notamment la géo-ingénierie solaire pour modifier l’arrivée des rayons du soleil à la surface de la Terre ; la géo-ingénierie polaire pour protéger la banquise de la fonte, par exemple en y cultivant de la neige ; la fertilisation de l’océan, en y injectant du fer pour activer la pompe biologique ; ou bien le blanchiment des nuages pour qu’ils réfléchissent les rayons solaires vers l’espace.

Ces propositions ont des efficacités et des risques très différents ; mais la géo-ingénierie par la modification du rayonnement solaire présente des risques collectifs à grande échelle (réchauffement brutal, modifications locales du climat…) et soulève des questions éthiques.

Quelle est la responsabilité des scientifiques lorsque de tels risques sont susceptibles d’être attachés à leurs recherches ? Dans un domaine désormais investi par divers États et acteurs privés désireux de multiplier les expérimentations dans un avenir proche, voire les déploiements à plus lointaine échéance, nous pensons que la recherche publique a un rôle capital à jouer : objectiver les questions en jeu, documenter des impacts potentiels, opérer un suivi de déploiements éventuels, éclairer correctement le public et les décideurs, éviter que les connaissances produites le soient essentiellement par des acteurs qui auraient intérêt à mettre en avant des données qui leur seraient favorables… comme cela a déjà été le cas dans l’histoire.

Qu’est-ce que la modification du rayonnement solaire et quels sont les risques associés ?

Les techniques de géo-ingénierie solaire consistent à vouloir limiter les effets de l’énergie du soleil qui arrive sur Terre, et sont présentées comme un outil possible pour atténuer les effets du réchauffement.

Parmi elles, la modification du rayonnement solaire (MRS) est aujourd’hui l’une des plus débattues et divise les communautés scientifiques. Elle consiste à injecter des particules, par exemple des aérosols soufrés, dans la stratosphère pour renvoyer vers l’espace une partie du rayonnement du soleil. Soutenue par un nombre croissant d’acteurs publics et privés (scientifiques, philanthropes, entreprises, États), elle comporte toutefois de nombreux risques.

Il est en effet établi qu’elle est susceptible d’entraîner une déstabilisation du climat local de régions entières, des écosystèmes et du cycle de l’eau (par exemple, en modifiant la mousson asiatique), ce qui pose des questions de justice et donc de gouvernance internationale.

En outre, l’arrêt des injections pourrait produire un effet rebond (ou « choc terminal »), c’est-à-dire un réchauffement brutal de la Terre dont les impacts pourraient être bien plus délétères que le réchauffement graduel en cours.

Il faut aussi envisager les potentielles utilisations stratégiques, voire malveillantes de la MRS – par exemple, un pays qui tenterait de réduire les précipitations sur le territoire d’un adversaire –, plus que jamais envisageables dans un monde fragmenté au plan géopolitique.

Des projets de recherches, des expérimentations et des déploiements en cours

Ces oppositions sont loin d’être purement théoriques. Aux États-Unis, des scientifiques, soutenus par leurs institutions, souvent des universités privées financées par des fonds publics autant que privés, se sont ainsi lancés dans de telles recherches, sans cadre légal, éthique ni soutien du public. C’est par exemple le cas du Harvard Solar Geoengineering Research Program qui explore différentes facettes des enjeux liés (connaissances scientifiques, enjeux sociaux et politiques), sans, pour l’instant, tenter d’expérience à grande échelle dans l’atmosphère.

Au Royaume-Uni, l’agence ARIA (qui, sur le modèle de la Defense Advanced Research Projects Agency, ou DARPA, aux États-Unis, a pour mission de soutenir des recherches « disruptives ») a décidé de promouvoir ces sujets et lancé des appels d’offres sur les « points de bascule » et la géo-ingénierie en 2024. Une partie de la communauté scientifique s’est vue acculée à réfléchir dans l’urgence aux enjeux éthiques.

En France, la communauté scientifique débat de la question de savoir s’il faut ou non donner suite ou non à la proposition de l’industriel F. Paulsen et d’autres mécènes de financer des recherches en géo-ingénierie polaire, notamment pour étendre ou épaissir la banquise.

La recherche publique doit objectiver les questions en jeu

Ces essais soulèvent d’épineuses questions pour la recherche publique. Lors des auditions que nous avons menées pour rédiger l’avis du comité d’éthique du CNRS (Comets) sur cette question, certains scientifiques ont fait valoir le principe de liberté de la recherche, mais aussi la « neutralité » de cette dernière : les chercheurs produisent des connaissances nouvelles qui seraient en elles-mêmes « neutres » ; aux politiques de choisir de mobiliser ces connaissances pour mettre en œuvre, ou pas, la modification du rayonnement solaire.

D’autres chercheurs affirment à l’inverse qu’il n’est pas responsable d’exposer les populations et l’environnement aux risques graves liés à de telles recherches. Ils font observer que la recherche en elle-même n’est pas neutre, car ses enjeux concernent la société, même si elle produit des connaissances fiables, c’est-à-dire robustes et utiles. Ils pointent notamment les impacts d’expériences dangereuses, mais aussi le risque que la recherche sur la modification du rayonnement solaire ne freine les efforts de réduction des émissions de gaz à effet de serre en nourrissant l’illusion d’un remède rapide, permettant à certains acteurs « d’acheter du temps », sans régler pour autant l’origine du problème.

Pour d’autres chercheurs enfin, il relève au contraire de la responsabilité de la recherche publique de répondre aux enjeux majeurs de notre époque, dont la lutte contre le changement climatique, y compris en empruntant des voies ou des méthodes à risques.

Au-delà de ces débats, dans un domaine désormais investi par divers acteurs désireux de multiplier les expérimentations voire les déploiements, même « contrôlés et de petite échelle », la recherche publique à la responsabilité d’objectiver les questions en jeu de façon interdisciplinaire, d’éclairer correctement le public et les décideurs, afin d’éviter que les connaissances produites le soient essentiellement par des acteurs qui auraient intérêt à mettre en avant des données qui leur seraient favorables. Ceci a déjà été le cas dans l’histoire, par exemple le financement, par l’industrie du tabac, de recherches sur d’autres sources du cancer du poumon.

Les scientifiques doivent de plus être attentifs à l’influence des financements privés de la géo-ingénierie solaire, dont les motivations peuvent correspondre moins à l’intérêt général qu’à des intérêts particuliers. Ensuite, veiller aux termes et concepts qu’ils utilisent qui peuvent être instrumentalisés dans des récits motivant le besoin « urgent » de solutions technologiques au changement climatique. À ce titre, les récits autour de potentiels « points de bascule globaux » du climat, qui engendreraient des changements brutaux et rapides, mais qui font l’objet de débats scientifiques non tranchés, sont souvent mobilisés. Que penser, par exemple, du fait que le Bezos Earth Fund, fondation d’une entreprise de la tech américaine, finance des rapports de scientifiques sur les « points de bascule globaux » ?

Comment structurer la recherche publique sur ces questions

Ainsi, le comité d’éthique du CNRS dont les deux auteurs de cet article font partie recommande de mobiliser la recherche publique sur ce sujet, avec des dispositifs solides de gouvernance et d’accompagnement : veille et suivi, dialogue interdisciplinaire, structuration d’espaces d’échanges avec la société civile, clauses de « revoyure » et « portes de sortie » afin d’évaluer, voire de stopper, des projets de recherche publique qui deviendraient dangereux.

The Conversation

Éric Guilyardi est Président de l’Office for Climate Education, organisation placée sous l’égide de l’UNESCO. Il est membre du Comité d’éthique du CNRS (COMETS) et du conseil scientifique de l’Éducation nationale. Il a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche et de l’Union Européenne.

Christine Noiville est DR au CNRS. Elle préside le COMETS, comité d’éthique du CNRS. Elle a reçu des financements de l’ANR et France 2030 (PEPR Santé numérique).

ref. Manipuler le climat à grande échelle ? Les questions qui se posent à la recherche publique – https://theconversation.com/manipuler-le-climat-a-grande-echelle-les-questions-qui-se-posent-a-la-recherche-publique-276224

Le système de santé français expliqué aux citoyens des États-Unis en 2026

Source: The Conversation – France in French (3) – By Jean de Kervasdoué, Professeur d’économie de la santé, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)

Un habitant des États-Unis dépense 12 627 euros par an pour se soigner, contre 6 249 euros en France. MillaF/Shuttetstock

Un océan sépare la vision universelle française de son système de santé de la vision assurantielle des États-Unis. En France, on n’a pas de pétrole mais des médecins, des hôpitaux publics, une régulation étatique forte et des soins remboursés.


Le 1er octobre 2025, le gouvernement fédéral des États-Unis fermait ses portes, communément appelé un shutdown, faute d’accord avec un nombre suffisant de démocrates pour voter le budget du gouvernement fédéral.

Le plus long shutdown de l’histoire des États-Unis aurait pu avoir des conséquences dramatiques pour une partie de la population et, notamment pour des millions d’États-Uniens qui auraient perdu leur assurance santé. Le président Trump détricote activement ce qu’avait fait Barack Obama en améliorant l’accès des plus déshérités à l’assurance maladie, politique qu’avait poursuivie Joe Biden.

Il faut ajouter à ce recul annoncé, la très discutable politique du Secrétaire d’État à la Santé, Robert Francis Kennedy Jr. Il tient notamment des positions très controversées en matière de vaccins.

Pourtant, si la France creuse son déficit de l’assurance maladie (de 17,2 milliards d’euros en 2025))) et doit se réformer, en matière de qualité et d’accès aux soins médicaux, ce pays demeure un pays de cocagne.

Alors, comment l’expliquer aux citoyens du pays de l’oncle Sam ?

Efficacité de la médecine française

Pour expliquer le système français aux États-Uniens, je commencerai par un retour en arrière.

En 1939, un citoyen des États-Unis avait une espérance de vie à la naissance supérieure de sept années à celle d’un Français. Les choses ont changé depuis car celle-ci est, en 2024, inférieure de plus de trois années et demie : 79 pour les États-Unis, 82,5 pour la France. Pourtant, en 2025, pour se soigner, la dépense de santé par habitant correspondait à l’équivalent de 12 627 euros par an aux États-Unis, soit 14 885 dollars, et 6 249 euros en France, soit 7 367 dollars.

À l’échelle nationale, cela se traduit par un montant des dépenses dites « de santé » (elles sont surtout des dépenses médicales) de 17,2 % du PIB aux États-Unis et de 11,4 % en France. Si l’évolution de l’espérance de vie a à voir avec les modes de vie et les habitudes alimentaires (entraînant obésité et diabète), l’efficacité de la médecine joue un rôle croissant.

Il est vraisemblable que la qualité des soins pour le plus grand nombre est à la fois meilleure et plus accessible en France.

Pour ce qui est du paiement des soins médicaux, en France c’est simple : c’est un pays où l’assurance maladie vous couvre, dès la naissance. Tout résident légal est affilié de droit à l’assurance maladie et, à ce titre, reçoit des soins, gratuits pour les pathologies les plus sévères, sinon remboursés en grande partie par le régime d’assurance obligatoire et/ou le régime d’assurance santé complémentaire.

Aux États-Unis, coexistent trois systèmes de Sécurité sociale : Medicare, pour les plus de 65 ans et les personnes en situation de handicap, Medicaid pour les plus pauvres et la Veterans Health Administration) destinée aux anciens combattants.

Près de 7,8 % du coût des soins assumé par le citoyen français

Pour trente maladies graves, les soins sont remboursés à 100 % par le régime obligatoire comme le diabète de type 1 ou 2, les maladies psychiatriques ou les cancers.

Si on ajoute les assurances complémentaires « santé » – aujourd’hui quasiment universelles –, seulement 7,8 % du coût des soins en France est in fine réglé par le patient. Bien entendu, le citoyen ou la citoyenne de l’Hexagone ou son employeur auront cotisé pour financer l’assurance maladie obligatoire ou complémentaire.

Pour la plupart des Français et des Françaises, il n’y a pas ou peu de barrière financière à l’entrée. Elles se sont encore réduites pour les soins dentaires, l’optique et l’audition grâce à une politique menée par Emmanuel Macron le « 100 % santé ».).

Si quelques barrières demeurent, le système français est plus généreux que ceux des pays comparables.

Si le patient est incité à avoir un médecin de référence, son « médecin traitant » avec lequel les soins sont entièrement remboursés, il ne lui en coûtera que quelques euros quand il souhaitera déroger à la règle. Il pourra voir dans la même journée plusieurs spécialistes dont les honoraires lui seront en grande partie remboursés, si ce dernier ne pratique pas des tarifs supérieurs à ceux fixés par l’Assurance maladie (on parle de « dépassements d’honoraires »), une pratique courante dans certaines spécialités médicales.

En France, une majorité d’établissements publics

Comme aux États-Unis, il y a en France des hôpitaux publics, des hôpitaux privés à but non lucratif et des cliniques privées à but lucratif. À noter que les 31 hôpitaux universitaires (CHU) français sont tous publics.

La France a cependant un pourcentage plus élevé d’hôpitaux privés à but lucratif que les États-Unis. En 2024, la France compte 33 % de cliniques privées, les États-Unis 20 %.

Répartition des dépenses de santé aux États-Unis.
Healthsystemtracker

En France, en ville, les médecins libéraux ont la liberté d’installation et sont payés à l’acte. Dans la majorité des cas, les tarifs sont fixés par l’assurance maladie et sont très inférieurs aux tarifs états-uniens : 30 euros pour une consultation chez un généraliste en France, 150 dollars aux États-Unis, soit 127 euros.

Forte régulation par l’État en France

Bien entendu, en France, l’État est fortement impliqué dans la régulation du système.

Il n’est pas possible d’ouvrir une pharmacie sans autorisation administrative. L’État, par ses agences régionales de santé (ARS), contrôle toutes les autorisations en matière hospitalière, que les hôpitaux soient publics ou privés. L’État gère les nomenclatures de tous les actes médicaux, le tarif et le taux de remboursement de chaque médicament, radiographie ou examen de biologie. L’État, à l’échelon national nomme tous les directeurs et tous les médecins des hôpitaux publics (lesquels employaient près de 1,1 million de salariés fin 2021).

Il existe des établissements privés de grande qualité (315 000 employés en 2022) et, je le souligne encore, les médecins libéraux sont libres de leur installation et de leurs prescriptions.

Malgré tout, le système français est un des plus onéreux des pays occidentaux. L’hospitalisation y a une grande part, les spécialistes sont nombreux et la consommation de médicament y est élevée.

Si le système états-unien est plus onéreux encore, et factuellement plus inefficace, c’est parce que la concurrence entre les assurances privées produit non pas une baisse du coût des services – comme c’est souvent le cas en économie de marché – mais de l’inflation pour les primes d’assurance. Au nom d’une croyance dans les bienfaits absolus et systématiques de toute forme de concurrence, les gens aisés achètent aux États-Unis des assurances qui couvrent les honoraires des médecins réputés et les frais de séjour des hôpitaux luxueux. Ils entraînent de facto une croissance progressive du prix des biens et services médicaux.

Système états-unien inflationniste par essence

Avec le temps, les prix des producteurs de soins (ayant été rendus solvables par une partie de la demande) augmentent et cela produit de l’inflation. Le coût élevé des soins aux États-Unis, comparé aux autres pays occidentaux, est dû pour l’essentiel à une différence de prix des biens médicaux et des professionnels de santé. Le système états-unien est par essence inflationniste.

Les réformes durant le mandat de Barack Obama n’ont rien pu faire pour maîtriser cette inflation. Donald Trump dit vouloir s’y attaquer en pesant notamment sur le prix des médicaments.

À l’évidence, l’assurance maladie universelle permet le contrôle opérationnel des tarifs médicaux, du prix des médicaments et des tarifs hospitaliers. C’est la règle dans les pays de l’OCDE, à l’image de la France. Cela ne veut pas dire que les médecins ou les infirmières y soient mal payées, ou encore qu’il n’y ait pas d’accès aux découvertes médicales, mais que la régulation n’est pas laissée à un marché qui, dans le cas précis des soins médicaux, produit surtout de l’inflation.

Les États-Unis sont-ils plus socialistes ?

Pour terminer par une brève démonstration arithmétique : les dépenses publiques de santé, celles financées par les impôts et les cotisations obligatoires, représentent aux États-Unis 43 % des dépenses de santé aux États-Unis, soit 4 532 euros, soit 5 255 dollars, par habitant et par an (43 % des 10 517 euros de dépenses courantes de santé). En France, elles représentent 79,4 % de ces mêmes dépenses, soit 4 195 euros, 4 863 dollars – 79,4 % des 5 273 euros de dépenses courantes de santé au sens international par personne et par an –, le reste étant pris en charge par les complémentaires santé et les ménages.

Autrement dit, les taxes des États-Unis financent plus en valeur absolue le système de soins ! Pourrait-on considérer, de ce fait, que les États-Unis sont plus « socialistes » ? À l’évidence rien ne permet de l’affirmer, mais force est de constater que les États-Uniens payent deux fois leurs soins médicaux : une fois par leurs impôts, une fois par leur prime d’assurance.

Depuis longtemps aux États-Unis, des personnes ont fait ce constat et sont devenues de farouches partisans de l’assurance maladie universelle, à commencer par le défunt sénateur Ted Kennedy, le cadet des frères Kennedy. La probabilité qu’une telle réforme arrive sur l’agenda politique est à court terme nulle car, pour conclure par une citation de Marcel Proust, dans Du côté de chez Swann :

« Les faits ne pénètrent pas dans le monde où vivent nos croyances, ils n’ont pas fait naître celles-ci, ils ne les détruisent pas ; ils peuvent leur infliger les plus constants démentis, sans les affaiblir. »

Les croyances dans l’efficacité universelle du marché sont donc aussi fermes que coûteuses et restent plus que jamais vivantes.

The Conversation

Jean de Kervasdoué ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le système de santé français expliqué aux citoyens des États-Unis en 2026 – https://theconversation.com/le-systeme-de-sante-francais-explique-aux-citoyens-des-etats-unis-en-2026-267123

Relations entre soignants, patients et aidants : pourquoi il faut accorder plus de place aux émotions

Source: The Conversation – France in French (3) – By Judith Partouche-Sebban, Professeur – Titulaire de la chaire Living Health, membre du département Technology Interaction, strategic Marketing & Customer Experience, PSB Paris School of Business

Ces dernières années, les chercheurs en sciences de gestion s’intéressent de plus en plus à la manière dont les émotions influencent les expériences de consommation, et le ressenti du service rendu. Dans le domaine de la santé, en revanche, cette problématique demeure sous-explorée. Et ce, alors même que les émotions façonnent chaque étape du parcours de soin, dans les hôpitaux, les cabinets médicaux ou même derrière l’écran d’une téléconsultation.


Dans les services hospitaliers, il est fréquent de voir des patients anxieux face à un diagnostic, des proches inquiets ou des soignants sous tension. Ces émotions ne sont pas de simples réactions passagères : elles déterminent la manière dont les patients perçoivent la qualité du soin, elles influencent leurs comportements, et façonnent leurs résultats de santé.

Les expériences de santé sont « émotionnellement intensives », marquées par la vulnérabilité, l’incertitude et le risque. Dès lors, comment comprendre ce rôle fondamental de l’émotion, et surtout, comment l’intégrer comme levier stratégique pour améliorer l’expérience patient ?

Les questions de santé activent des émotions fortes et persistantes

Les émotions apparaissent très tôt dans le parcours de soin. L’annonce d’un diagnostic, même lorsqu’il confirme une hypothèse déjà redoutée, déclenche un tourbillon émotionnel souvent violent : peur, détresse, colère, sentiment d’injustice. Les travaux existants montrent que ces réactions initiales influencent fortement la trajectoire émotionnelle des mois, voire des années, qui suivent.

Cette charge émotionnelle est souvent exacerbée dans les maladies chroniques ou rares. Les patients doivent intégrer dans leur quotidien une maladie visible ou non, évolutive, parfois difficile à comprendre pour l’entourage, et dont les symptômes physiques et psychologiques produisent une insécurité permanente.

Ils vivent alors une sorte de parcours ou de continuum affectif, ponctués non pas d’événements isolés, mais d’épisodes émotionnels successifs. Chaque phase dudit parcours activant des émotions différentes. Une consultation anxiogène peut réactiver des souvenirs douloureux ; une poussée de symptômes peut générer un sentiment d’impuissance ; un professionnel de santé maladroit dans son interaction peut générer frustration ou découragement.

L’émotion en santé n’est donc pas un bruit de fond : c’est une force structurante. Le patient n’est pas seulement un « usager » du système de soin. C’est un individu engagé dans un processus émotionnel complexe, qui co-construit son expérience avec les acteurs qui l’entourent.

Pourquoi les émotions transforment l’expérience patient

Les recherches en marketing et en comportement du consommateur montrent que les émotions influencent profondément les perceptions de service. En santé, cet effet est décuplé pour trois raisons principales.

Premièrement, les patients interprètent les événements du soin selon leurs préoccupations existentielles. La théorie psychologique dite de « l’évaluation cognitive » (cognitive appraisal theory, en anglais) permet de comprendre pourquoi, confrontées à une même situation, deux personnes peuvent réagir différemment. Elle postule que les émotions ne sont pas des réactions automatiques mais le résultat d’une évaluation subjective des événements : « Ce diagnostic menace-t-il ma vie ? », « Ce traitement va-t-il me permettre de redevenir moi-même ? », ou « Est-ce que je contrôle encore ce qui m’arrive ? ».

Ainsi, selon leur histoire, leurs attentes, leurs valeurs ou leurs ressources psychologiques disponibles au moment de recevoir l’information, deux patients se voyant attribuer un même diagnostic peuvent réagir très différemment, car ils lui attribueront un sens différent (menace ou défi, par exemple).

Deuxièmement, la santé touche directement à la préservation de ressources essentielles. En ce sens, une autre théorie psychologique, la théorie de la conservation des ressources (conservation of resources theory) est également éclairante. Elle montre que la perte réelle ou potentielle (autrement dit, la menace de perte) de ressources propres à l’individu génère stress et émotions négatives. Ces ressources peuvent être de nature matérielle ou non (santé, énergie, autonomie, soutien social, etc.).

Dans les maladies chroniques, ces pertes s’accumulent : fatigue durable, perte de statut, restrictions professionnelles, sentiment d’incompréhension sociale, etc. Les émotions deviennent alors un symptôme invisible, et pourtant déterminant et pesant, de l’expérience patient.

Troisièmement, les émotions influencent les comportements de santé. Des travaux soulignent que la détresse émotionnelle réduit l’observance des traitements (un patient en sécurité émotionnelle aura davantage tendance à suivre les recommandations médicales) ; elle altère la communication entre parties prenantes (patients, aidants, soignants) ; elle augmente le risque de complications ; et elle influence la capacité du patient à mobiliser ses ressources.

Reconnaître et apprendre à bien gérer ses émotions permet au patient de reprendre le contrôle sur son parcours et de mieux comprendre les enjeux thérapeutiques de sa prise en charge. D’un point de vue plus global, une meilleure gestion des émotions améliore la coordination des soins et renforce la cohésion entre les acteurs. À l’inverse, ignorer les émotions revient à ignorer un déterminant crucial de la qualité des soins.

Les émotions comme levier stratégique

Chaque interaction dans le système de santé constitue un « micro-moment émotionnel » : un rendez-vous manqué, une phrase maladroite, un manque de clarté dans l’explication d’un traitement… Ces petits événements lors des interactions entre parties prenantes déclenchent des cascades émotionnelles qui transforment la perception globale de l’expérience patient. À l’inverse, une parole rassurante, un signe d’attention ou un espace d’expression peut réduire drastiquement le stress et renforcer la confiance.

Ainsi, pour les patients, chaque interaction compte et peut être une occasion de créer de la confiance (dans les soignants, dans l’institution) ou au contraire, de générer défiance et rupture. Ceci est particulièrement vrai dans les maladies rares, où l’incertitude et la méconnaissance médicale amplifient les émotions négatives. Pour les soignants et établissements de santé, ces émotions représentent donc un levier stratégique.

Par ailleurs, contrairement à certaines idées reçues, les émotions en santé ne sont pas uniquement négatives. Elles peuvent aussi être des catalyseurs de résilience, d’adaptation ou même de changements positifs et durables vers de nouvelles priorités de vie ou de nouvelles perceptions de soi.

Plusieurs études démontrent, par exemple, que certains patients cherchent volontairement à expérimenter des situations physiquement difficiles – comme la pratique de l’escalade après un cancer – pour transformer leurs émotions douloureuses en force psychologique, dans une logique de croissance post-traumatique (en psychologie, ce concept désigne les changements psychologiques positifs qui surviennent à la suite de l’exposition à un traumatisme majeur, que ce soit en matière de perception de soi, de philosophie de vie, de relation aux autres, de développement spirituel, etc.).

Ces expériences, bien qu’éprouvantes, deviennent des espaces de reconquête du soi physique et existentiel, de son corps, d’autonomie et de sens. De ce fait, l’émotion, même négative, peut devenir un levier de valeur, pour peu que le système de soins accompagne correctement le patient.

Au-delà des diagnostics, des protocoles et des technologies, c’est bien l’émotion qui façonne la manière dont chacun vit le système de santé. Il ne s’agit pas d’un élément périphérique de l’expérience patient, mais bien de son infrastructure invisible.

Les émotions conditionnent la manière dont les patients vivent leurs soins et leur prise en charge, collaborent avec les professionnels de santé, adhèrent aux traitements, et donnent du sens à leur parcours. Les placer au centre des stratégies d’expérience patient est de ce fait une démarche nécessaire.

Cela implique de former les soignants à la compréhension des émotions, de créer des espaces de dialogue sécurisés, de développer des programmes d’accompagnement émotionnel, de considérer les émotions comme un indicateur de qualité des soins, et d’intégrer les associations de patients en tant que partenaires stratégiques.


Pour aller plus loin :

– La conférence « Les émotions : nouveau territoire de l’expérience patient », organisée dans le cadre des Matinales de la recherche, qui se tiendra le 19 mars 2026 à 9 h, sur le campus Delta de Paris School of Business Campus Delta, 16 Rue Claude Bernard à Paris.

The Conversation

Judith Partouche-Sebban ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Relations entre soignants, patients et aidants : pourquoi il faut accorder plus de place aux émotions – https://theconversation.com/relations-entre-soignants-patients-et-aidants-pourquoi-il-faut-accorder-plus-de-place-aux-emotions-277057

Pourquoi les bombardements suffisent rarement à faire chuter un régime

Source: The Conversation – France in French (3) – By Nicolas Minvielle, Docteur en économie, spécialiste des questions d’innovation et de défense, Audencia

De la Seconde Guerre mondiale à la guerre en Irak en 2003, l’histoire montre que les guerres aériennes ne sont pas forcément efficaces pour déstabiliser un pouvoir en place et briser le soutien que lui apporte une population.


Ukraine, Gaza, Syrie, et désormais Iran : les images de villes détruites saturent les écrans et montrent des destructions d’une ampleur extrême. Les bombardements contemporains poursuivent des objectifs très différents selon les contextes politiques et militaires. À Gaza, les frappes israéliennes visent officiellement à détruire le Hamas et à libérer des otages, mais on constate aussi une stratégie de terreur vis-à-vis des populations civiles. On retrouve aussi cette stratégie en Ukraine, avec pour objectif de briser le moral de la population, notamment avec le ciblage de la grille énergétique.

Dans le contexte plus large du conflit israélo-iranien, les frappes ont une logique partiellement distincte : Israël et les États-Unis ont mené des attaques contre des installations nucléaires et militaires iraniennes afin de détruire un programme perçu comme une menace stratégique, mais aussi afin d’amener à un changement de régime. 

Ces cas montrent que l’arme aérienne est utilisée pour atteindre des objectifs assez distincts. Or les réflexions sur l’usage des armes aériennes n’est pas nouvelle – elle a un siècle. Que nous enseigne cette histoire sur l’impact réel des stratégies de bombardements – notamment sur les populations ou les structures politiques – au-delà des pertes et des destructions matérielles ?

Pourquoi l’idée de campagnes aériennes à l’effet politique décisif est-elle toujours prisée, aujourd’hui encore, alors que de nombreux exemples montrent qu’elle est largement illusoire ?

Le mythe fondateur : Douhet et la guerre gagnée par le ciel

Dans les années 1920, le général italien Giulio Douhet (1869-1930) théorise la suprématie aérienne. Selon lui, la prochaine guerre se gagnera dans le ciel. En frappant directement les centres urbains, en infligeant une terreur massive aux populations civiles, on provoquerait un effondrement moral rapide. Les gouvernements, sous la pression de leurs propres citoyens, seraient alors contraints de capituler.

Cette vision repose sur une hypothèse simple : la peur détruit la volonté collective. Si Douhet structure cette doctrine, elle est déjà présente dans l’imaginaire stratégique. Dans The War in the Air (1908), H. G. Wells imagine ainsi qu’une Allemagne dotée d’une supériorité aérienne écrasante contraint Washington à capituler. Mais le roman contient un détail souvent oublié : une fois débarqués, les Allemands affrontent une résistance populaire acharnée. Dès le début du XXᵉ siècle, on pressent donc à la fois la puissance et les limites du bombardement aérien.

Qu’en est-il réellement ? Que nous dit la recherche sur cette question décisive ?

La théorie moderne de la coercition aérienne

À la fin du XXᵉ siècle, le politologue états-unien Robert A. Pape propose une analyse systématique des campagnes aériennes du XXᵉ siècle dans Bombing to Win. Air Power and Coercion in War (1996).

Il distingue trois stratégies qu’il est nécessaire de garder à l’esprit, car il s’agit d’une grille de lecture clé pour ce que nous vivons en ce moment dans le cadre des bombardements israélo-américains en Iran, mais aussi pour tout type de bombardement en général. L’idée ici est de déterminer dans un premier temps quelle est l’intentionnalité derrière le recours à l’arme aérienne, afin de pouvoir en évaluer les effets. Pour Pape, trois options sont offertes :

  1. Punishment (la punition) Il s’agit ici de frapper les civils pour infliger des souffrances et provoquer une pression politique interne. C’est la version contemporaine du modèle douhétiste.

  2. Risk (l’escalade graduelle) Il s’agit de menacer d’intensifier progressivement les frappes afin de créer incertitude et crainte d’une destruction totale.

  3. Denial (le déni) Finalement, il s’agit de détruire les capacités militaires, logistiques et stratégiques pour empêcher l’adversaire d’atteindre ses objectifs.

Les conclusions empiriques de Pape sont sans ambiguïté, et on les retrouve dans la grande majorité des recherches menées sur les bombardements : les campagnes fondées sur la punition des civils échouent presque toujours, et les campagnes efficaces sont celles qui empêchent militairement l’adversaire d’agir.

Autrement dit la coercition fonctionne lorsqu’elle modifie un calcul stratégique, non lorsqu’elle cherche à briser un moral. La différence est fondamentale car si l’on se trompe d’objectif, l’effet attendu ne sera pas obtenu.

Comment réagissent les civils face aux bombes ?

Pendant le Blitz (1940-1941), le psychiatre canadien J. T. MacCurdy analyse les réactions des civils britanniques dans The Structure of Morale (1943). Il distingue trois catégories après une explosion : les morts, les near misses (frappés de près) et les remote misses (frappés de loin). Les morts n’ont d’impact qu’à travers la perception qu’en ont les survivants. Les frappés de près peuvent être traumatisés. Mais la majorité appartient aux frappés de loin : ils ont entendu l’explosion, vu les dégâts… et sont encore en vie.

MacCurdy montre ainsi qu’après une peur initiale un processus d’adaptation rapide s’enclenche. Les survivants développent des réponses variées – du fatalisme au sentiment d’invulnérabilité. En d’autres termes, les bombardements produisent plus de survivants que de victimes, et les survivants apprennent. Par ailleurs, les individus finissent par s’habituer : la peur intense du premier choc décroît si elle n’est pas constamment associée à une destruction personnelle.

L’enquête « United States Strategic Bombing Survey », menée après la Seconde Guerre mondiale, confirme ce constat. Au-delà d’un certain seuil, la destruction supplémentaire produit des rendements décroissants. Le moral allemand ne s’effondre pas ; il évolue vers l’apathie ou l’endurance, mais pas vers la capitulation ni le soulèvement contre le régime. Plus proches de nous, les mêmes effets produisent les mêmes conséquences, avec des bombardements russes qui renforcent la population ukrainienne.

Plus encore, certaines recherches montrent des effets contre-productifs. L’étude de M. A. Kocher et ses collègues sur la guerre du Vietnam (2011) démontre que le bombardement de villages a déplacé le contrôle territorial vers le Viet Cong. Les pertes civiles délégitiment l’autorité centrale et renforcent l’insurrection. Dans ce contexte, la terreur nourrit l’adversaire, et ce jusque dans les travaux récents menés sur les campagnes américaines de lutte contre les insurrections. Il en va de même dans le cadre de l’opération états-unienne « Inherent Resolve » (« Détermination absolue », 2014) en Irak et en Syrie, où la recherche a montré que les bombardements avaient des effets incertains, avec un risque de solidarité accrue autour des insurgés dès lors que des civils sont touchés. Finalement, la violence aérienne change rarement la loyauté dans le sens espéré.

Des stratégies qui se poursuivent, malgré les enseignements de  l’histoire

Malgré un siècle de travaux empiriques montrant que la destruction matérielle se convertit rarement, à elle seule, en effondrement politique, l’idée que la pression militaire externe produisant un effet politique décisif demeure. Comment l’expliquer ?

Désormais, les dirigeants contemporains ne parlent plus de « briser une population », mais ils suggèrent souvent que la dégradation capacitaire ou la pression cumulative pourraient fragiliser durablement le pouvoir en place.

On peut d’abord expliquer la persistance de la croyance en l’efficacité de la pression externe par la fascination technologique. La puissance visible des bombes suggère une efficacité évidente. On peut mesurer les tonnes larguées, exhiber la précision des bombes dites bunker busters, compter les infrastructures détruites.

Ensuite, on peut l’expliquer par une confusion entre choc initial et effet durable. Le Shock and Awe (le choc et l’effroi) produit un impact spectaculaire, mais celui-ci ne se traduit pas nécessairement en capitulation politique. Le cas irakien est ici exemplaire : après la campagne d’ouverture extrêmement spectaculaire et l’effondrement initial du régime de Saddam Hussein (2003), la coalition a fait face dans la foulée à une guerre prolongée de contre-insurrection (2003-2011).

Il faut aussi rappeler que les effets d’un bombardement ne dépendent pas uniquement des capacités détruites mais de la nature de l’adversaire : régime autoritaire ou démocratie, guerre conventionnelle ou insurrection, société fragmentée ou fortement cohésive. Une même campagne peut produire des effets radicalement différents selon le contexte.

Enfin, la stratégie aérienne est séduisante politiquement. Elle promet des résultats sans engagement terrestre massif et sans les pertes qu’il implique. Elle offre l’illusion d’une coercition à distance. Autant d’éléments que l’on semble retrouver dans le cas du conflit en cours avec l’Iran.

En Iran, une bascule politique ?

La guerre aérienne peut détruire des infrastructures et des capacités militaires, paralyser une économie, modifier un rapport de forces militaire. Mais elle est beaucoup plus incertaine lorsqu’elle vise des effets politiques tels qu’un renversement de régime, un effondrement moral ou une insurrection populaire.

Les frappes américaines contre des cibles iraniennes s’inscrivent officiellement dans une logique de dégradation capacitaire. Pourtant, elles nourrissent aussi l’espoir d’un affaiblissement politique interne. Or l’histoire nous invite à la prudence : la destruction matérielle ne se convertit pas mécaniquement en bascule politique, et les attentes placées dans ses effets indirects sont souvent exagérées.

The Conversation

Nicolas Minvielle est membre du comité d’orientation de La Fabrique de la Cité, et du collectif Making Tomorrow. Lieutenant Colonel de réserve au sein du Commandement du Combat Futur de l’armée de terre, il a été animateur de la Red Team Défense du Ministère des Armées.

ref. Pourquoi les bombardements suffisent rarement à faire chuter un régime – https://theconversation.com/pourquoi-les-bombardements-suffisent-rarement-a-faire-chuter-un-regime-277261

La pluie arrive en Antarctique, et ce n’est pas une bonne nouvelle

Source: The Conversation – in French – By Bethan Davies, Professor of Glaciology, Newcastle University

La pluie entraîne toutes sortes de changements profonds en Antarctique. Gula52/Shutterstock

Habituellement rare en Antarctique, la pluie remplace de plus en plus souvent la neige, en particulier sur la péninsule. Ce n’est pas une bonne nouvelle pour les glaciers, les manchots et même les scientifiques qui travaillent sur le terrain.


La pluie est habituellement rare en Antarctique. Les scientifiques qui y travaillent s’habillent pour affronter le froid et l’éblouissement (lié aux vastes étendues blanches qui réfléchissent la lumière du soleil, ndlt) et non pour faire face à des conditions météorologiques humides : vestes matelassées, pantalons de neige, lunettes de protection, crème solaire, etc. Les avions atterrissent sur des pistes en gravier qui sont rarement verglacées, faute de précipitations qui pourraient geler. Les cabanes historiques restent bien conservées dans l’air sec.

Mais cela commence à changer.

Il pleut déjà plus souvent qu’avant sur la péninsule antarctique, étroite et montagneuse, qui constitue la pointe la plus septentrionale du continent et qui pointe vers l’Amérique du Sud. Cette péninsule constitue la partie la plus chaude de l’Antarctique et se réchauffe plus rapidement que le reste du continent, et d’ailleurs plus rapidement que la moyenne mondiale. Elle donne un aperçu de ce que pourrait connaître la côte antarctique, en particulier la fragile calotte glaciaire de l’Antarctique occidental, au cours des prochaines décennies.

J’ai récemment dirigé une équipe de scientifiques chargée d’étudier l’évolution de la péninsule antarctique d’ici 2100 selon trois scénarios d’émissions de gaz à effet de serre : élevées, moyennes et faibles. Nous avons constaté qu’avec le réchauffement de la péninsule les précipitations augmenteront un peu.

Surtout, elles se présenteront de plus en plus sous forme de pluie plutôt que de neige. Les journées où la température dépasse 0 °C deviendront plus fréquentes, et ces précipitations modifieront fondamentalement la péninsule.

Quand la chaleur et la pluie vont de pair

Les conditions météorologiques extrêmes causent déjà des problèmes. En février 2020, une vague de chaleur avait fait grimper les températures à 18,6 °C dans la péninsule nord, permettant de ne porter qu’un t-shirt – une première en Antarctique. Pendant ce temps, les plateformes de glace ont fondu à un rythme record.

map of Antarctica
La péninsule prolonge l’Antarctique occidental en direction de l’Amérique du Sud.
USGS/wiki, CC BY-SA

Les rivières atmosphériques – de longs couloirs étroits d’air chaud et humide qui prennent naissance dans les latitudes plus chaudes – jouent un rôle de plus en plus notable. En février 2022, l’une d’entre elles a entraîné une fonte record de glace en surface. Une autre, en juillet 2023, a apporté des précipitations et une hausse des températures de + 2,7 °C à la péninsule en plein cœur de l’hiver. Ces événements se produisent de plus en plus souvent, apportant de la pluie et du dégel dans des zones où aucun de ces deux phénomènes n’avait été observé auparavant.

Ce que la pluie fait à la neige et à la glace

La neige n’aime pas la pluie. Nous avons tous déjà vu de la neige fondre rapidement lorsqu’il pleut.

Dans la péninsule antarctique, la pluie s’accompagne d’une hausse des températures qui fait fondre et lessive la neige, et prive ainsi les glaciers d’apports de neige précieux. L’eau de fonte peut également atteindre le lit du glacier, lubrifiant sa base et accélérant les glissements. Cela augmente la production d’icebergs et la masse de glace perdue dans l’océan.

Sur les plateformes de glace, la pluie compacte la neige tombée à la surface, où l’eau forme rapidement des mares. Cette eau de fonte accumulée se réchauffe ensuite plus vite, car elle est moins réfléchissante que la neige et la glace environnantes et peut fondre à travers le plateau glaciaire jusqu’à l’océan. Cela conduit à un affaiblissement de la glace et donne naissance à davantage d’icebergs.

Cela peut déstabiliser ces plateformes. La formation de mares d’eau de fonte a été impliquée dans l’effondrement des plateformes glaciaires Larsen A et B au début des années 2000.

La glace de mer (constituée d’eau de mer gelée, et qui forme la banquise, ndlt) est, elle aussi, vulnérable. La pluie réduit la couverture neigeuse et la réflectivité de la surface, ce qui accélère, là aussi, la fonte de la glace. La glace de mer constitue pourtant, en temps normal, un tampon naturel qui amortit les vagues et contribue à empêcher les extrémités des glaciers de se détacher et de se transformer en icebergs. C’est aussi l’habitat des algues et du krill ainsi que les lieux de reproduction des manchots et des phoques.

Des écosystèmes en péril

Un climat plus pluvieux aura donc de nombreux impacts écologiques en Antarctique.

L’eau peut ainsi inonder les sites de nidification des manchots. Ces derniers ont évolué dans un désert polaire et ne sont pas adaptés à la pluie. Les plumes duveteuses de leurs poussins ne sont pas imperméables, de sorte que les fortes pluies les trempent, entraînant parfois une hypothermie puis la mort.

baby penguins in Antarctica
Les plumes des manchots empêchent la glace et la neige de pénétrer mais pas l’eau liquide.
Vladsilver/Shutterstock

Conjuguée au réchauffement des océans, à la diminution de la surface de la banquise et à la raréfaction du krill, cette pression affectera les manchots de tout le continent. Des espèces emblématiques de l’Antarctique, telles que le manchot Adélie (Pygoscelis adeliae) et le manchot à jugulaire (Pygoscelis antarcticus), qui dépendent de la glace, risquent d’être remplacées par les manchots papous (Pygoscelis papua), plus adaptables, que l’on retrouve de plus en plus au Sud.

Les précipitations modifient également la vie à plus petite échelle. Lorsqu’elles font fondre la couche de neige, elles perturbent les algues des neiges, des plantes microscopiques qui contribuent aux écosystèmes terrestres de l’Antarctique. Ces algues nourrissent des microbes et de minuscules invertébrés et peuvent assombrir la surface de la neige, augmentant ainsi l’absorption solaire et accélérer la fonte.

La neige isole normalement le sol, ce qui permet d’amortir les variations de températures extérieures et de protéger les organismes qui vivent en dessous. Les surfaces désormais exposées sont à présent soumises à des conditions plus rudes et plus variables.

Parallèlement, le réchauffement des mers peut faciliter la colonisation de la région par des espèces marines envahissantes, telles que certaines moules ou certains crabes.

De nouveaux défis pour les scientifiques

Les humains ne sont pas non plus à l’abri des défis posés par une péninsule Antarctique plus pluvieuse.

Avec l’intérêt géopolitique croissant porté à l’Antarctique, il est probable que les infrastructures humaines se développent, avec de nouvelles colonies et bases potentielles pour servir les industries émergentes, telles que le tourisme ou la pêche au krill. Or, les infrastructures de recherche actuelles ont été conçues pour la neige, et non pour de fortes pluies. La pluie gèle sur les pistes d’atterrissage et peut les rendre inutilisables jusqu’à ce que la glace ait fondu.

La neige fondue et l’eau de fonte peuvent endommager les bâtiments, les tentes, les instruments et les véhicules. Il pourrait également être nécessaire de repenser les vêtements et les équipements.

Certains sites de recherche entiers pourraient devoir être déplacés. Sur l’île Alexander, l’augmentation de la fonte en surface a déjà perturbé les recherches écologiques menées de longue date à Mars Oasis, qui fait l’objet d’études continues depuis la fin des années 1990, ce qui a entraîné des trous dans les données scientifiques.

Un patrimoine en danger

Les sites historiques sont particulièrement vulnérables.

L’Antarctique compte 92 sites et monuments historiques, résultat de deux siècles d’exploration et de recherche. Bon nombre de ces cabanes en bois, premières installations scientifiques et entrepôts de matériel, sont regroupées sur la péninsule.

Dans un climat plus chaud et plus humide, le dégel du pergélisol et des précipitations plus abondantes menacent l’intégrité structurelle de ces sites. Le bois se détériorera plus rapidement. Les fondations s’affaisseront. Ces sites nécessiteront un entretien plus fréquent, dans une partie du monde où les travaux de conservation sont déjà difficiles sur le plan logistique.

La péninsule Antarctique subit déjà des changements rapides. Si le réchauffement climatique atteint 2 °C ou 3 °C au cours de ce siècle, les conditions météorologiques extrêmes, les précipitations et la fonte de surface s’intensifieront. Les dommages causés aux écosystèmes, aux infrastructures, aux glaciers et aux sites patrimoniaux pourraient être graves et potentiellement irréversibles.

La pluie, autrefois rare en Antarctique, devient une force capable de remodeler la vie sur la péninsule. Limiter le réchauffement à moins de 1,5 °C n’empêchera pas entièrement ces changements. Mais cela pourrait ralentir la vitesse à laquelle les précipitations transforment le continent gelé.

The Conversation

Bethan Davies a reçu des financements du département des régions polaires du Foreign, Commonwealth & Development Office britannique.

ref. La pluie arrive en Antarctique, et ce n’est pas une bonne nouvelle – https://theconversation.com/la-pluie-arrive-en-antarctique-et-ce-nest-pas-une-bonne-nouvelle-277393

Baisse de l’aide à l’Afrique : la fin d’une priorité française

Source: The Conversation – in French – By Marc Raffinot, Economie du développement, Université Paris Dauphine – PSL

La France a récemment annoncé une baisse sensible de son aide publique au développement (APD), de l’ordre de plusieurs milliards d’euros sur les prochaines années. Cela a suscité un certain émoi parmi les acteurs de la solidarité internationale.

La loi de finances initiale pour 2026 consacre la poursuite de la baisse commencée en 2024 des moyens alloués à la mission « Aide publique au développement » qui regroupe la plus grosse part des crédits de l’aide. Si la loi est promulguée, ces moyens se réduiraient à 3 669 millions d’euros en crédits de paiement, soit une baisse de plus de 38 % par rapport à 2023 et de plus de 16 % par rapport à 2025.

Ils pourraient de surcroît, comme cela a été souvent le cas, faire l’objet d’une « régulation » en cours d’année.

Pour avoir étudié le financement du développement ainsi que l’aide publique au développement, nous constatons que l’aide publique au développement, que la loi de programmation de 2021 avait placée au rang des politiques publiques prioritaires, est désormais sacrifiée. Pourtant, l’annonce de cette baisse ne signifie pas automatiquement une diminution équivalente de l’aide effectivement reçue par les plus pauvres. La réalité est beaucoup plus complexe.

En premier lieu, parce que la définition de l’APD ne renvoie pas à ce qui est reçu directement par les citoyens des pays aidés mais à un ensemble de dépenses publiques conventionnellement agréées (les dépenses militaires sont exclues). Seulement 60 % environ de ce qui est comptabilisé comme APD en France arrive sur le terrain (essentiellement aux États, pas directement à des personnes).

Ainsi, dans l’APD, on comptabilise aussi les frais de scolarité et les bourses des élèves scolarisés en France venant de pays en développement (environ 10 % en 2023), la prise en charge en France des réfugiés (11,6 %), ainsi que le coût de gestion du système lui-même (6,8 %).

En second lieu, une baisse du budget de l’APD n’entraîne pas une baisse proportionnelle de l’APD. L’APD de la France a atteint 15,4 milliards de dollars US en 2024 (environ 14,2 milliards d’euros, pour des crédits budgétés de 5,8 milliards d’euros. En effet, l’APD ne comprend pas que des dons inscrits au budget mais aussi des prêts « concessionnels », c’est-à-dire bonifiés par une subvention (« élément-don »).

Si un euro de don coûte un euro de ressources budgétaires, un euro de prêt coûte beaucoup moins, en fonction du degré de bonification. Augmenter la part des prêts permet ainsi de limiter l’impact de la baisse des ressources budgétaires sur les montants décaissés.

En troisième lieu, la part de l’aide bilatérale française consacrée à l’Afrique subsaharienne a diminué, passant de 21,8 % en 2020 à 17 % en 2024. Cette aide se réoriente vers les pays émergents et africains les plus riches. En 2023, les pays qui reçoivent le plus d’APD de la part de la France sont dans l’ordre : Côte d’Ivoire, Maroc, Egypte, Sénégal, Indonésie, République dominicaine, Bolivie, Cameroun, Inde et Mexique. Un tiers de l’APD va à des pays à revenu intermédiaire, contre 18 % aux pays les moins avancés.

Les considérations géostratégiques

Entre le budget et le terrain se situe tout un ensemble d’organismes qui répartissent et gèrent ce budget (ce que l’on nomme parfois « l’industrie de l’aide »).73 % de l’APD (dite “bilatérale”) est octroyée par des instances françaises : le ministère des Finances (Trésor), le ministère des Affaires étrangères, le groupe de l’Agence française de développement (AFD), une constellation d’ONG (1,2 % du total en 2023). 37 % de l’APD (APD multilatérale) est allouée à des acteurs multilatéraux, comme l’UE, la Banque mondiale, le FMI, etc.

Enfin, la répartition obéit à de multiples objectifs qui relèvent de moins en moins de la solidarité internationale. La lutte contre l’émigration illégale, l’accès aux matières premières, les considérations géostratégiques et désormais avant tout le soutien aux exportations françaises sont déterminants.

Pour analyser les conséquences possibles sur l’Afrique subsaharienne de ces baisses de moyens, il faut avoir à l’esprit trois points :

Un mouvement général de baisse

L’évolution de l’aide française s’inscrit dans un mouvement général et sans doute, durable. La baisse concerne en effet l’ensemble des pays développés, au premier rang desquels les États-Unis. La première décision notable de la présidence Trump a été le démantèlement de l’USAID, agence bilatérale d’aide.

L’OCDE prévoit également une baisse de l’APD comprise entre 10 % et 18 % sur 2024-2027, les pays les moins développés et l’ Afrique étant les plus touchés. L’effondrement en cours de l’APD s’inscrit dans la reconfiguration internationale en gestation.




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La fonction politique de l’aide au service du partage de la prospérité pour éviter la guerre avait été mise en avant par le président américain Harry Truman en 1949. Or il est de moins en moins question de partage de prospérité dans le « capitalisme de la finitude » théorisé par l’économiste fiançais Arnaud Orain. La coopération s’efface peu à peu au bénéfice d’un mercantilisme assumé dans le cas des pays européens, et, dans le cas américain, du chantage et de la coercition revendiquée.

Dans le cas français, l’ambiguïté des motivations de l’aide se réduit en faveur de la promotion des exportations.

Une réduction progressive de la part de l’APD dans le financement du développement

L’APD est dépassée depuis 2010 dans sa contribution au financement global des économies africaines par les transferts de migrants, et souvent par les investissements directs étrangers (IDE). Les marchés financiers internationaux ont pris une importance croissante. Mais ces ressources sont inégalement réparties entre pays et secteurs.

L’APD a une importance très inégale dans le financement des différents pays. En 2023, elle représente une part majeure du budget malgache mais marginale de celui du Kenya, tandis que les transferts des migrants financent surtout la consommation et l’éducation, les IDE se concentrent sur l’énergie, la construction et les industries extractives. Les financements privés internationaux (eurobonds) ciblent une quinzaine de pays seulement..

Augmenter la part de prêts aide à maintenir le montant total, mais tous les pays ne peuvent pas s’endetter davantage. L’Afrique comprend de nombreux pays à risque élevé ou en situation de surendettement selon le FMI. Les prêts financent mieux les infrastructures que les secteurs sociaux comme l’éducation ou la santé, qui ne sont pas immédiatement rentables.

L’aide multilatérale française a été proportionnellement plus touchée que l’aide bilatérale. Cette situation réduira les contributions françaises aux mécanismes de financement de la Banque mondiale et de la Banque africaine de développement destinés aux pays les plus pauvres, ainsi qu’aux grands fonds internationaux consacrés à la santé, au climat et à l’éducation.

Au sein de l’aide bilatérale, les dons projet de l’Agence française de développement et l’aide humanitaire sont réduits proportionnellement plus que les bonifications d’intérêt permettant de faire des prêts.

À quoi peut-on s’attendre ?

Tenter d’isoler l’impact de la réduction de l’aide multilatérale française sur l’ Afrique subsaharienne ne fait guère de sens car l’impact final dépend du comportement des autres contributeurs.

La réduction des aides multilatérales sur ces deux thèmes vient ajouter ses effets délétères à la quasi-disparition de l’aide américaine, très orientée vers la santé et les actions d’urgence. La baisse des moyens des fonds d’urgence, tels que le Programme alimentaire mondial, a déjà un impact grave dans des pays ou des régions en crise (Madagascar, Mozambique, Nigeria, Sahel).

La France, deuxième contributeur historique du Fonds mondial de lutte contre le Sida, la tuberculose et le paludisme, réduit sa contribution de 58 % (11,3 milliards de dollars US) annoncés contre 18 attendus pour 2027-2029), ce qui menace le financement de la santé en Afrique, qui reçoit plus de 70 % de ces fonds.

L’APD bilatérale française, qui bénéficie directement aux États est concentrée sur les infrastructures économiques et les services (24 %), le gouvernement et la société civile (13 %), l’éducation (18 %) et la santé (6 %). La réduction du budget de l’APD et l’accent mis sur la promotion de l’offre française risquent de réduire l’aide aux pays les plus pauvres d’Afrique et aux secteurs sociaux (éducation et santé). Or les gouvernements africains, compte tenu de leurs priorités et de leurs moyens grevés par le paiement des dettes, ne devraient guère compenser cette baisse de l’aide aux secteurs sociaux, malgré les incitations du FMI. À la clé, un sous-financement des services de base et une poursuite de la privatisation, déjà très engagée en matière d’éducation.

Politiquement, la réduction de l’aide aura un impact limité, car elle est souvent perçue comme post-coloniale et déconnectée des priorités des gouvernements “bénéficiaires”. Le recentrage de l’aide française sur des infrastructures visibles sera apprécié par les pouvoirs, mais sa baisse sera perçue comme une nouvelle preuve du déclassement de l’Occident, qui incite à diversifier les partenariats, éventuellement vers la Russie qui investit le secteur de la sécurité.




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Les principales réactions à la baisse de l’APD sont d’ailleurs venues de l’ « industrie de l’aide », et en particulier des ONG, qui mettent en avant l’impact négatif (réel) sur leur activité, qui ne représente toutefois qu’une partie très marginale de l’APD française.

Enfin, l’aide n’étant efficace que si elle dispose de canaux de distribution opérationnels, l’impact des restrictions budgétaires sur la situation financière de l’AFD interroge. Ses moyens humains, immobiliers et financiers ont été dimensionnés pour une hausse de l’aide.

Que retenir ?

Sur le plan géographique, les pays africains les moins avancés et/ou les moins « endettables » devraient être les plus affectés par la baisse de l’aide française ; tandis qu’au plan sectoriel, la santé, l’éducation et le développement rural seront les plus atteints. Les plus pauvres en paieront le prix, à moins d’une baisse des gaspillages de l’“industrie de l’aide”, ou encore d’une bien improbable réallocation par Paris de l’aide vers les plus pauvres.

Les restrictions croissantes aux migrations renforcent toutes ces tendances négatives, tout en discréditant la notion même d’“aide au développement”.

Au-delà de la réduction de l’APD, le risque d’une impasse financière affectant l’ensemble de l’Afrique subsaharienne ne peut être écarté. Toutes les sources de financement sont aujourd’hui menacées à des degrés divers, notamment par la baisse des prêts chinois et le rationnement du crédit des marchés financiers internationaux en l’absence de traitement du surendettement de l’Afrique.

The Conversation

The authors do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Baisse de l’aide à l’Afrique : la fin d’une priorité française – https://theconversation.com/baisse-de-laide-a-lafrique-la-fin-dune-priorite-francaise-276075

Électrohypersensibilité : réconcilier les personnes qui souffrent et les scientifiques

Source: The Conversation – France in French (3) – By Jimmy Bordarie, Docteur, Maitre de conférences, Université de Tours

L’électrohypersensibilité, ou EHS, désigne un syndrome spécifique pour lequel les personnes concernées rapportent divers symptômes qu’elles attribuent aux champs électromagnétiques. De nombreux débats existent aujourd’hui, notamment sur la reconnaissance de l’EHS en tant que maladie, ce qui conduit parfois à des incompréhensions entre la communauté scientifique et les personnes en souffrance.


La perception de risques pour la santé en lien avec les nouvelles technologies est très répandue. Ce phénomène est appelé « préoccupations de santé modernes ». Il inclut des inquiétudes relatives aux champs électromagnétiques, aux polluants atmosphériques, à l’alimentation, aux antibiotiques ou encore au changement climatique. Ces préoccupations sont souvent citées en lien avec le report de symptômes non spécifiques.

Dans les syndromes dits médicalement inexpliqués, tels que la sensibilité chimique, l’intolérance au bruit ou encore le syndrome des bâtiments malsains, les patients se plaignent également de symptômes non spécifiques qu’ils attribuent à un agent environnemental, et ce, en l’absence d’une pathologie qui pourrait les expliquer. Ces syndromes liés à l’environnement, appelés intolérances environnementales idiopathiques sont polymorphes. L’acronyme SAEF (pour Symptoms Associated with Environmental Factors) vise à les rassembler sous un même terme.

Le cas de l’électrohypersensibilité : repérage et prévalence

L’électrohypersensibilité (EHS) est un syndrome pour lequel aucune affection médicale sous-jacente identifiée ne permet d’expliquer les symptômes associés. Elle est classée parmi les intolérances environnementales idiopathiques (IEI) par l’Organisation mondiale de la santé. On parle alors d’IEI-CEM (CEM pour champs électromagnétiques).

En France, dans un avis rendu par l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) en 2018, les IEI-CEM sont définis selon trois critères :

  1. la perception de divers symptômes (fatigue, maux de tête, difficultés de concentration, problèmes dermatologiques et digestifs, etc.) ;

  2. l’absence de troubles cliniquement identifiés susceptibles de les expliquer ;

  3. leur attribution aux champs électromagnétiques tels que les antennes de télécommunication, le Wi-Fi, les lignes électriques à haute tension, les téléphones mobiles et écrans d’ordinateur, etc. par les personnes concernées.

Difficile d’évaluer la prévalence de l’électrohypersensibilité. Selon les dernières études de prévalence au niveau international, autour de 5 % de la population se déclarerait électrohypersensible, soit, en France, plus de 3 millions de personnes. Une partie de la variabilité de ces estimations peut s’expliquer par l’absence de critères objectifs. En effet, initialement, l’évaluation reposait généralement sur une seule question dichotomique « oui/non » demandant si la personne était très sensible. Depuis, il est recommandé d’ajouter des questions supplémentaires, telles que l’apparition des symptômes et l’impact négatif sur la vie quotidienne.

Quelles conséquences pour la santé des personnes concernées ?

L’omniprésence des champs électromagnétiques anthropiques dans nos sociétés entraîne souvent ces personnes à adapter leur mode de vie. Les stratégies d’adaptation utilisées impliquent le plus souvent d’éviter l’exposition en prenant diverses mesures de protection.

Si certaines personnes rapportent alors une amélioration de leur qualité de vie, pour d’autres, cela conduit à une exclusion sociale, une incapacité de travail et des difficultés financières, souvent renforcées par un manque de compréhension de la part de leur famille et de leur entourage professionnel à l’égard des précautions qu’elles prennent.

En outre, la littérature scientifique confirme également que les personnes atteintes d’électrohypersensibilité ont tendance à se sentir inférieures aux autres et mal à l’aise dans leurs relations sociales. Elles rencontreraient également plus de difficultés à maintenir un certain niveau d’estime de soi, auraient une image de soi plus altérée et seraient plus vulnérables. Elles seraient plus sujettes aux troubles anxio-dépressifs, dont nous ne pouvons être assurés à ce jour qu’il s’agisse d’une cause ou d’une conséquence de l’électrohypersensibilité.

Les champs électromagnétiques en cause ?

Pour étudier le lien entre symptômes et champs électromagnétiques, les scientifiques s’appuient sur des méthodologies diverses :

  1. des études observationnelles ;

  2. des études d’évaluation écologique momentanée (une méthode qui consiste à recueillir, plusieurs fois par jour et en temps réel, des données, par exemple, sur les symptômes, les émotions ou les comportements d’une personne dans son environnement de vie habituel) ;

  3. des études d’intervention ;

  4. des études de provocation (une méthode dans laquelle des volontaires sont exposés de façon aléatoire et contrôlée, en double aveugle, à des champs électromagnétiques ou à une condition « fictive/simulée » sans champs électromagnétiques, afin d’observer d’éventuelles modifications de leurs symptômes ou de leur état physiologique).

À noter que, dans la lignée des recommandations de l’Anses, des protocoles de provocation innovants ont également été développés en collaboration avec les personnes concernées.

En dépit, parfois, de certaines limites méthodologiques, les résultats du corpus de littérature sur l’électrohypersensibilité (environ 350 études à ce jour) sont largement consensuels et convergent vers un rejet de l’existence de preuves cliniques ou biologiques valables permettant d’associer ces symptômes aux champs électromagnétiques.

D’autres explications possibles…

Une partie des études a permis de confirmer l’existence d’un effet nocebo ; effet qui se produit lorsqu’une personne s’attend (consciemment ou non) à des conséquences négatives de certains facteurs, comme les champs électromagnétiques, sur sa santé et/ou sa vie en général.

Le Comprehensive Model suggère que les personnes souffrant d’intolérances environnementales idiopathiques en général partageraient une croyance causale, qui conduirait à l’anticipation et à la survenue d’effets nocebo en relation avec l’exposition perçue tandis que les symptômes conduiraient à la validation de la croyance.

Cependant, cette hypothèse n’est pas pleinement satisfaisante, car elle ne peut s’appliquer qu’aux personnes qui considèrent a priori les champs électromagnétiques comme une source de risques pour la santé. Or, en s’intéressant aux trajectoires des personnes atteintes d’électrohypersensibilité, une autre partie de la littérature scientifique souligne la préexistence des symptômes dans certains cas, alors même qu’il n’y avait auparavant aucune crainte au regard des champs électromagnétiques.

Traits de personnalité en jeu

D’autres études s’intéressent au rôle de variables dispositionnelles, c’est-à-dire des variables telles que la personnalité, qui pourraient alors permettre de comprendre, soit l’apparition de ces symptômes, soit la tendance à les attribuer aux champs électromagnétiques. Par exemple, le mode de pensée holistique, c’est-à-dire la tendance à la spiritualité et aux croyances globales en matière de santé ainsi que la détresse liée aux symptômes somatiques seraient des facteurs importants dans les préoccupations de santé modernes.

Plus récemment, des études ont confirmé la relation entre l’électrohypersensibilité et l’hypersensibilité, aussi appelée sensibilité élevée du traitement sensoriel. Les personnes hautement sensibles ont des réactions plus fortes aux stimuli environnementaux, ce qui peut être vécu comme une source de stress et constitue une piste prometteuse pour proposer une prise en charge aux personnes souffrant d’électrohypersensibilité.

Les enjeux d’une collaboration nécessaire

Dans un certain nombre de cas, l’électrohypersensibilité (EHS) ne serait pas une hypersensibilité isolée, dans la mesure où plusieurs auteurs ont affirmé qu’une partie des personnes souffrant d’EHS signalent également d’autres sensibilités (par exemple, des sensibilités chimiques multiples). D’ailleurs, actuellement certains chercheurs étudient l’efficacité de traitements basés sur des thérapies cognitivo-comportementales pour réduire les symptômes associés aux facteurs environnementaux.

S’il existe un réel enjeu tant pour les personnes concernées que pour les scientifiques à comprendre les causes de ce syndrome et l’origine des symptômes, au-delà des convictions des personnes en souffrance, le rôle de la science vise à une amélioration des connaissances pour identifier les causes des troubles décrits. Aussi, ne pas converger vers la même explication ne suppose pas une opposition entre souffrants et scientifiques.

Il est donc plus qu’essentiel de continuer à travailler en collaboration pour comprendre les enjeux de ces préoccupations de santé modernes, leurs causes et leurs conséquences. Les scientifiques doivent intégrer les personnes en souffrance comme des partenaires dans leurs études. Ainsi, l’enjeu relève tout aussi bien de la prise en compte nécessaire des savoirs expérientiels des personnes concernées que du respect des critères assurant une production scientifique de qualité.

The Conversation

Certains travaux cités impliquent les auteurs de cet article et ont fait l’objet d’un financement :
– Agence Nationale de Sécurité Sanitaire de l’Alimentation, de l’Environnement et du Travail (Reference: PNREST‐EST/2017/2 RF/19)
– Direction Générale Opérationnelle de l’Agriculture, des Ressources Naturelles et de l’Environnement du Service Public de Wallonie.

Maryse Ledent est membre de The BioEM Society et de Belgian Association of Public Health (BAPH).
Dans le cadre des travaux liés à cet article, nous avons reçu deux soutiens financiers : de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Reference: PNREST‐EST/2017/2 RF/19) ainsi que de la Direction générale opérationnelle de l’agriculture, des ressources naturelles et de l’environnement du Service public de Wallonie.

ref. Électrohypersensibilité : réconcilier les personnes qui souffrent et les scientifiques – https://theconversation.com/electrohypersensibilite-reconcilier-les-personnes-qui-souffrent-et-les-scientifiques-276239