Dans une guerre asymétrique, le puissant est-il condamné à perdre ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Barthélémy Courmont, Directeur du master Histoire — Relations internationales, Institut catholique de Lille (ICL)

Cet article, qui constitue la suite d’une première réflexion publiée récemment et intitulée « “Guerre asymétrique” : une formule récente pour un phénomène plurimillénaire », présente les deux principales visions qui s’opposent sur la notion de « guerre asymétrique ». L’une y voit un effort du plus faible pour égaler le plus fort ; l’autre, une tentative de l’affaiblir. Un débat qui, en tout état de cause, oblige à repenser la guerre.


Dès lors que la guerre asymétrique ne se résume plus au seul constat que le rapport de force entre deux belligérants est déséquilibré, mais implique des stratégies de contournement, elle s’impose comme un concept employé par les états-majors, par les gouvernements, et par les observateurs. Mais tous ne définissent pas ce concept de la même façon, loin de là. Les déboires de Washington au Moyen-Orient depuis fin février nous le rappellent. Deux grandes définitions radicalement différentes se sont de fait imposées dans le débat.

Toutes deux partent du principe que la guerre asymétrique est une stratégie du faible au fort. La première, cependant, tend à considérer qu’elle traduit une tentative du faible de hausser son niveau de nuisance pour se mettre au niveau du fort. La seconde, quant à elle, estime qu’il convient de parler de guerre asymétrique lorsque le faible cherche à accentuer le décalage qui le sépare du fort pour en tirer un avantage. L’intérêt de ces deux approches est qu’elles tirent des conclusions presque opposées de leur perception d’un conflit opposant le fort et le faible.

Deux approches distinctes

Dans les cercles stratégiques aux États-Unis, l’asymétrie est généralement considérée comme un effort du faible afin d’accroître à moindres frais sa capacité de nuisance, au point de se positionner comme l’égal du puissant. Les armes de destruction massive (ADM) entre les mains d’États faibles, ou éventuellement de groupes armés non étatiques, sont ainsi perçues comme une composante asymétrique de l’arsenal dont disposent ces États, puisqu’elles leur permettent d’accéder à un niveau de dangerosité qu’ils ne sauraient atteindre en se contentant des moyens conventionnels.

Cette approche de la guerre asymétrique, décrite dans de nombreux travaux qui nous ramènent aux fameux États voyous et à « l’Axe du Mal » désigné par Washington au début des années 2000, s’est développée en marge des interrogations sur les risques liés à la prolifération des ADM et s’applique parfaitement à ces États comme la Corée du Nord, qui disposent de ressources très limitées mais qui cherchent, en se procurant des capacités nucléaires, à hausser leur niveau de puissance de manière disproportionnée. Dans le cas des acteurs non étatiques, le scénario d’un terrorisme par ADM est le plus souvent évoqué pour illustrer ce risque. Dans ce cas, la guerre asymétrique se traduirait par un effort du faible en vue de se mettre au niveau du fort et d’équilibrer par le haut les capacités dont il dispose.

À l’opposé de cette réflexion s’impose l’idée selon laquelle l’asymétrie, quelle que soit sa forme, est le privilège du faible, qui cherche à vaincre le plus puissant en contournant les moyens qui assurent sa supériorité.

Selon Steven Metz et Douglas Johnson, les acteurs asymétriques « agissent, s’organisent et pensent différemment afin de maximiser leurs propres avantages, exploiter les faiblesses de l’adversaire, détenir l’initiative ou gagner une liberté d’action plus importante. L’asymétrie peut inclure des méthodes, des technologies, des valeurs, des modes d’organisation, des échéanciers différents ou une combinaison de ces derniers ».

Face aux puissances qui ne peuvent outrepasser un ensemble de règles morales et d’engagements internationaux qu’elles ont cautionnés et qui, d’une certaine manière, interdisent certaines pratiques, les États faibles et, plus encore, les groupes armés non étatiques bénéficient d’une plus grande liberté d’action. Ce qui n’est pas permis aux démocraties l’est aux dictatures, et ce que ne peuvent faire des forces armées organisées, des groupes dispersés se le permettent sans états d’âme. Ainsi, dans le cas du conflit en Iran, les dirigeants des États-Unis ne peuvent pas se permettre d’ignorer l’hostilité croissante de leur opinion publique à l’égard de la guerre, tandis que leurs homologues iraniens ne se préoccupent pas de ce que pensent leurs propres citoyens.

Cette marge de manœuvre du faible, plus ou moins importante, définit la faille dans laquelle il peut déployer sa stratégie de contournement. Cette stratégie, qui s’appuie sur une multitude de tactiques, consiste à empêcher le fort de faire usage de sa puissance, ou rendre cette dernière inefficace. L’utilisation systématique de leurres, la guerre en milieu urbain, les attaques par surprise ou l’impossible identification de forces armées (par exemple en semant la confusion entre militaires et civils) sont autant de techniques de guerre asymétrique qui permettent au faible d’optimiser ses chances de succès à la fois en semant la confusion chez le fort et en réduisant au maximum les capacités de riposte de ce dernier.

Cette approche de la guerre asymétrique trouve également un écho dans les travaux sur la cyberguerre et la possibilité pour le faible de paralyser le fort à l’aide de moyens limités. Ici, la guerre asymétrique se traduit donc par un effort visant à affaiblir le fort, et donc à équilibrer le rapport de forces par le bas.

Si elles sont totalement différentes dans la méthode, ces deux approches de la guerre asymétrique peuvent être menées conjointement, ce qui est d’ailleurs souvent le cas. On relève ainsi de la part du faible une tendance à vouloir se faire plus puissant et dans le même temps un effort visant à affaiblir le fort.

Asymétrie du faible, ou pathologies du puissant ?

Si l’asymétrie est clairement identifiée comme une stratégie du faible au fort, celle-ci ne peut se développer que dans un contexte particulier, une situation adéquate résultant des agissements du fort. La marge de manœuvre du faible est ainsi étroitement associée à l’attitude du fort qui porte, en certaines circonstances, une grande responsabilité de par ses mauvais choix et de ses certitudes mises à mal et exploitées par le faible. Ce sont ses actions qui délimitent les contours de la guerre asymétrique, et ses erreurs qui en déterminent le plus souvent l’issue. L’absence de stratégie clairement définie, comme c’est le cas dans la campagne militaire américaine contre l’Iran, en offre une démonstration saisissante.

Le politologue américain Christopher J. Fettweis identifie dans son livre The Pathologies of Power quatre pathologies, qui, selon lui, sont à l’origine des croyances qui poussent les dirigeants des grandes puissances (son étude est consacrée aux États-Unis) à prendre des décisions irrationnelles : la peur, l’honneur, la gloire et l’hubris.

Inscrites dans la lignée des travaux sur la perception de Robert Jervis, ces pathologies aveuglent les grandes puissances dans leur appréciation des enjeux sécuritaires. L’hubris, qui est une manifestation d’arrogance, est pour Fettweis, à la fois la plus prévisible et la plus importante des pathologies du fort.

À différentes périodes de l’histoire des États-Unis, des études poussées sur l’arrogance du pouvoir furent publiées comme une mise en garde face au risque d’unilatéralisme, à un excès de confiance parfois inapproprié, et à un messianisme que Barry Buzan qualifiait en 2004 dans The United States and the Great Powers de « syndrome de l’empire du milieu ». Fettweis juge que l’hubris est inquiétant, car il « peut s’imposer face à ce qui semble être les signes les plus évidents ». Il n’est également pas inscrit dans un courant de pensée en particulier, et menace tous ceux qui croient en un messianisme.

L’arrogance du puissant est alimentée par ses succès passés et par un sentiment de supériorité que lui offrent des moyens techniques et des capacités d’entraînement très largement supérieurs à ceux de ses adversaires potentiels. Cela peut faire croire à un chef des armées peu au fait de l’hubris que la victoire est facilitée par le déséquilibre des forces en présence, et se résume à une « excursion ». On pourrait ajouter à ces pathologies la difficulté pour le fort de reculer une fois qu’il est engagé dans un conflit, au risque de perdre toute crédibilité. Là encore, le cas américain est très éclairant.

Quels peuvent être les remèdes à ces pathologies, s’interroge Fettweis ? D’abord que le patient accepte le diagnostic, car « s’il ne fait aucun doute que les États-Unis sont un bon pays, il fait occasionnellement de mauvais choix ». Prendre la mesure des erreurs de jugement, de la réalité de la puissance américaine (et non de sa vision fantasmée), faire preuve de patience et à l’instar des recommandations d’Hans Morgenthau dans Politics Among Nations, se souvenir que la prudence est « la vertu suprême en politique ».

Les conseils de Fettweis s’inscrivent dans la tradition de l’école réaliste et privilégient un plus grand pragmatisme. Ils sonnent également contre une nécessaire mise en garde contre un sentiment de supériorité qui s’appuie sur les avantages matériels dont le fort bénéficie face au faible, mais qui ne doivent pas être jugés suffisants en toute circonstance.

Reste une question trop souvent occultée dans les réflexions sur la guerre asymétrique : peut-on, dans la position du faible, remporter une guerre contre un plus puissant ? Si les acteurs asymétriques sont en mesure de perturber la puissance, à tel point qu’il est possible de les assimiler à des « armes de perturbation massive », tant leur complexité rend difficile leur neutralisation, la question est de savoir s’ils ont la capacité de porter un coup fatal dont le puissant ne pourrait se relever.

A priori, cette hypothèse est exclue. Le plus grand danger pour le puissant viendrait plutôt de la réponse à apporter aux attaques des acteurs asymétriques, sans faire montre d’arrogance, sans se reposer de manière systématique sur la supériorité des arsenaux, et sans oublier le décalage qui distingue le fort du faible dans les objectifs d’un conflit.

Si les déséquilibres capacitaires sont au cœur des travaux sur la guerre asymétrique, la différence entre le fort et le faible dans les objectifs dans un conflit armé doit ainsi être prise en compte pour comprendre le décalage, et en tirer les conclusions qui s’imposent.

La survie du fort étant rarement en jeu – a fortiori quand il est opposé au faible – les conflits dans lesquels il est généralement engagé sont de faible intensité, sur des théâtres extérieurs, avec des objectifs relativement limités, à tel point qu’on parle souvent d’opérations plus que de guerre. Le faible est de son côté confronté à sa propre survie, au point que tout conflit armé devient pour lui une guerre totale.

Ce décalage dans les objectifs est particulièrement éclairant pour comprendre l’engagement des forces de part et d’autre, la mobilisation sociétale ou encore l’accent mis sur certaines pratiques, qui sont parfois sans limite du côté du faible. Conséquence de ce décalage, la définition de la victoire varie très fortement entre le fort et le faible, tout autant que la mise en œuvre des moyens permettant d’y parvenir.

Guerres d’hier, d’aujourd’hui et de demain

Profondément inscrite dans l’histoire, la guerre asymétrique offre une autre lecture des conflits. Sa place dans les guerres contemporaines est la conséquence directe de la recherche de dissymétrie par les puissances. À partir du moment où les grandes puissances se reposent quasi exclusivement sur la technologie, et cherchent à obtenir un avantage sur leurs adversaires avant même le début des hostilités, ceux qui leur sont hostiles ont le choix entre accepter la défaite – en se lançant dans une confrontation directe dont ils ne peuvent sortir vainqueurs – ou au contraire faire usage de stratégies de contournement afin de résister, et ainsi perturber les plus puissants.

La multiplication des acteurs asymétriques au cours des dernières années s’explique par ailleurs tant par un sentiment de frustration perceptible dans la plupart des régions du globe – ce sentiment convergeant généralement vers Washington et l’Occident – que par le vide laissé par des innovations technologiques trop rapides et mal adaptées aux conflits contemporains.

Les capacités d’aujourd’hui sont le résultat de programmes souvent engagés dans les années 1960, c’est-à-dire à une époque où mettre l’accent sur les capacités technologiques était nécessaire afin de ne pas être en désavantage face à la puissance de l’autre. D’autant que cet « autre » était alors le reflet du miroir, la guerre froide étant sans doute la période la plus symétrique en termes de rapports de forces, méritant pleinement le qualificatif d’« équilibre de la terreur » que les capacités nucléaires assuraient.

Avec la fin de la bipolarité, un tel postulat doit être corrigé, car il n’offre pas de réponse appropriée aux acteurs asymétriques, ni au nécessaire appel au génie pour compenser la faiblesse des nouveaux adversaires. On voit notamment que l’usage de plus en plus répété des drones, plus rudimentaires et surtout beaucoup moins chers que les missiles perfectionnés, perturbe les plans stratégiques.

En ce sens, la guerre asymétrique est un rappel à l’ordre pour le fort, qui doit comprendre que les conflits ne sont jamais gagnés à l’avance. La supériorité logistique ne se traduit par la victoire que si elle sait s’adapter aux spécificités propres à chaque conflit, et au profil des acteurs identifiés comme faibles. La guerre asymétrique impose tout simplement de repenser la guerre, sans quoi elle s’imposera comme la norme dans les conflits futurs.

The Conversation

Barthélémy Courmont ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Dans une guerre asymétrique, le puissant est-il condamné à perdre ? – https://theconversation.com/dans-une-guerre-asymetrique-le-puissant-est-il-condamne-a-perdre-279896

L’IA générative ne détruira pas votre emploi mais elle va le changer profondément votre métier

Source: The Conversation – France (in French) – By Hugo Spring-Ragain, Doctorant en économie / économie mathématique, Centre d’études diplomatiques et stratégiques (CEDS)

L’intelligence artificielle ne détruit pas tant des emplois qu’elle modifie profondément les compétences nécessaires pour les accomplir. De cette confusion entre emploi et compétences risquent de naître des erreurs dans les politiques d’accompagnement des mutations en cours.


Chaque grande vague technologique a produit son lot de prédictions contradictoires sur l’emploi. L’intelligence artificielle (IA) ne fait pas exception. Mais avant de savoir combien d’emplois l’IA va créer ou détruire, il faudrait s’accorder sur ce qu’elle automatise réellement. La réponse oblige à distinguer trois notions que le débat public confond régulièrement : l’emploi, la compétence et la tâche.

Les grandes vagues d’automatisation ont suivi une logique remarquablement stable en deux siècles : vapeur, électricité, robotique industrielle ont déplacé les tâches physiques répétitives et épargné le travail cognitif non routinier. Cette régularité empirique a été formalisée par Autor, Levy et Murnane dès 2003 sous le nom d’« hypothèse de polarisation des tâches ».

Une illusion persistante

L’automatisation ronge les emplois intermédiaires, ceux des cols bleus qualifiés et employés de bureau exécutant des tâches routinières, mais épargne les deux extrémités. D’un côté, les tâches manuelles non routinières, comme la plomberie ou les soins, de l’autre, les tâches cognitives non routinières, comme l’analyse, le conseil ou la rédaction experte. Ces dernières constituaient le cœur des professions du tertiaire qualifié, et la conviction s’était solidement installée qu’elles resteraient hors d’atteinte.




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Cette conviction reposait sur une confusion conceptuelle qu’il faut dissiper avant tout. Ce n’est pas l’emploi de juriste ou d’analyste financier qui était protégé, c’est un ensemble de tâches précises qui composaient cet emploi et qui résistaient jusqu’ici à l’automatisation. La distinction entre ces trois niveaux est fondamentale.

Un emploi désigne un poste occupé dans une organisation, avec un contrat, un salaire, une fiche de poste. Une compétence est une capacité cognitive ou technique mobilisable dans plusieurs contextes professionnels. Une tâche est une action précise, délimitable, dont on peut évaluer si elle est ou non automatisable à un coût donné. C’est à ce troisième niveau que se joue réellement la transformation en cours, et c’est précisément ce niveau que le débat public ignore.

Rupture dans la longue histoire du capitalisme industriel

L’IA générative constitue une rupture dans cette longue histoire. Pour la première fois depuis l’industrialisation, les tâches cognitives qualifiées, rédaction, analyse documentaire, synthèse, production de premiers jets, se retrouvent directement exposées. Eloundou, Manning, Mishkin et Rock estiment qu’environ 80 % de la population active états-unienne pourrait voir au moins 10 % de ses tâches affectées par les grands modèles de langage, et que cette exposition croît avec le niveau de salaire. C’est l’exact inverse du schéma observé lors de toutes les vagues précédentes.

Le cadre analytique développé par Acemoglu et Restrepo permet d’aller plus loin. Leur modèle distingue deux effets opposés produits par toute vague d’automatisation :

  • l’effet de déplacement, d’abord : des travailleurs perdent des tâches au bénéfice de la machine, ce qui réduit mécaniquement la demande de travail et pèse sur les salaires des groupes affectés ;

  • l’effet de réintégration, ensuite : l’automatisation produit de nouvelles tâches où la valeur humaine est décisive, générant une demande compensatrice.

L’histoire longue du capitalisme industriel peut se lire comme une succession de ces deux effets, le second finissant généralement par compenser le premier.

Le cas de la traduction permet de voir très concrètement comment déplacement et réintégration se combinent, l’IA générative peut produire en quelques secondes un premier jet dans une autre langue, ce qui déplace une partie du travail auparavant effectué par des traducteurs humains vers la machine. Mais cette automatisation réintègre simultanément d’autres tâches ou renforce leur importance, telles que la vérification des contresens, l’adaptation au contexte culturel, l’harmonisation de la terminologie, le contrôle de la qualité et la validation finale.

Potentiel déséquilibre

Ce qui est préoccupant avec l’IA générative, c’est le déséquilibre potentiel entre ces deux dynamiques. Le déplacement s’opère à une vitesse que les marchés du travail et les institutions de formation peinent à absorber, tandis que la réintégration reste encore largement à construire.

Cependant, le phénomène le plus important n’est pas sectoriel, mais il est interne aux métiers eux-mêmes. Dans ses « Perspectives de l’emploi », l’OCDE met en évidence que les professions les plus exposées à l’IA générative sont précisément celles à forte densité cognitive : finance, droit, conseil, enseignement supérieur. Contrairement aux vagues précédentes qui frappaient les zones rurales et les bassins industriels, l’exposition est désormais plus forte dans les grandes métropoles et chez les travailleurs hautement qualifiés, un renversement géographique et social inédit.

Redistribuer les tâches

Ce renversement se joue concrètement au niveau de la tâche.

Dans un même poste d’analyste financier ou de juriste, certaines tâches migrent vers l’IA (produire un résumé exécutif, générer une première analyse de contrat, synthétiser une revue de littérature), tandis que d’autres se revalorisent mécaniquement : définir le cadre d’analyse pertinent, évaluer la qualité d’un raisonnement automatisé, détecter une erreur factuelle dans un output, assumer la responsabilité juridique ou éthique d’une décision. Ce ne sont pas des emplois qui disparaissent. Ce sont des bouquets de tâches qui se redistribuent entre humains et machines, transformant de l’intérieur ce qu’un employeur attend d’un salarié qualifié.

Cette redistribution des tâches a une implication directe sur les compétences qui seront réellement valorisées dans les années à venir, et elle renverse une partie des évidences habituelles sur la formation professionnelle.

Former les travailleurs à utiliser l’IA au sens instrumental, maîtriser un outil, rédiger des prompts efficaces, s’approprier une interface, est utile à court terme, mais c’est insuffisant si la compétence réellement demandée demain n’est pas de produire avec l’IA, mais de superviser et de critiquer ce qu’elle produit.

Un enjeu de formation

Or, superviser efficacement un output d’IA requiert exactement ce que les formations courtes et techniques peinent à développer : une culture générale solide permettant de détecter une erreur de fond, une capacité argumentative pour évaluer la cohérence d’un raisonnement, une connaissance des biais cognitifs pour identifier les angles morts d’une analyse automatisée. Ce sont des compétences que les sciences de l’éducation regroupent sous le terme de métacompétences : apprendre à apprendre, à exercer un jugement critique, à mobiliser des savoirs dans des situations inédites.

Arte, 2025.

Le paradoxe devient alors le suivant. À mesure que l’IA automatise les tâches routinières de la connaissance, elle valorise précisément ce que les formations généralistes et les cursus de sciences humaines cultivent de longue date et que les débats sur l’employabilité ont eu tendance à déconsidérer au profit de compétences techniques plus immédiatement mesurables.

Non par nostalgie des humanités, mais par logique économique pure. Si la machine produit le texte, l’analyse et la synthèse, la valeur marginale de l’humain réside dans sa capacité à juger si ce texte dit vrai, si cette analyse est pertinente au regard du contexte réel, si cette synthèse sert l’objectif poursuivi.

The Conversation

Hugo Spring-Ragain ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’IA générative ne détruira pas votre emploi mais elle va le changer profondément votre métier – https://theconversation.com/lia-generative-ne-detruira-pas-votre-emploi-mais-elle-va-le-changer-profondement-votre-metier-279911

Chiens, chats et santé mentale : à quel point les Français sont-ils attachés à leurs animaux de compagnie ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Tiphaine Blanchard, enseignante en gériatrie et nutrition vétérinaire, École Nationale Vétérinaire de Toulouse; Inrae

De plus en plus d’études montrent que vivre avec un chien ou un chat peut avoir des effets positifs sur la santé physique et le bien-être mental. Ces effets sont notamment dûs à l’attachement fort des propriétaires pour leurs animaux de compagnie. Une étude originale s’est intéressée à ce lien et à ses principales caractéristiques.


En France, les animaux de compagnie ne sont pas de simples compagnons : ils participent activement à notre bien-être. Mais que révèle ce lien sur notre santé mentale et nos modes de vie ?

Une étude récente menée à l’École nationale vétérinaire de Toulouse a permis, pour la première fois, de mesurer l’attachement des Français à leurs chiens et à leurs chats.

Les animaux, alliés de notre santé physique et mentale

Les bienfaits de la présence d’un animal sur la santé humaine ne sont plus à démontrer. De nombreuses études mettent en évidence qu’elle est associée à une réduction du risque cardiovasculaire et qu’elle peut aider à diminuer le stress, en particulier chez les personnes entretenant un lien affectif fort avec leur animal de compagnie.

Les propriétaires de chiens, par exemple, marchent davantage, ont une vie sociale plus active et présentent un risque moindre de dépression. Chez les personnes âgées, les études suggèrent que la présence d’un animal aide à préserver des capacités cognitives, telles que la mémoire, ainsi que le moral, tandis que chez les enfants, elle favorise l’apprentissage de l’empathie et des responsabilités.

Ce lien n’est pas seulement comportemental : il touche aussi nos besoins émotionnels. Dans une société marquée par la solitude, l’anxiété et le vieillissement de la population, le chien ou le chat devient parfois un véritable soutien psychologique, capable de créer un sentiment de stabilité et d’utilité au quotidien.

Cependant, cette relation, bénéfique dans bien des cas, peut aussi devenir source de détresse émotionnelle. Certaines personnes développent un attachement anxieux à leur animal, caractérisé par une inquiétude excessive à l’idée de la séparation ou lorsque l’animal tombe malade.

Chez les personnes âgées, même sans hyperattachement, la séparation forcée avec leur animal lors d’une hospitalisation ou d’une entrée en Ehpad représente souvent un véritable traumatisme, tant l’animal fait partie de leur équilibre affectif et leur quotidien.




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La relation humain-animal comme outil thérapeutique

Les effets positifs du lien humain-animal sont aujourd’hui mis à profit dans plusieurs programmes hospitaliers et médico-sociaux.

La présence d’animaux en établissements médico-sociaux (type Ehpad) peut favoriser les échanges, susciter des souvenirs et contribuer à rompre temporairement le sentiment de solitude chez les résidents. Proposer une médiation animale dans des psychothérapies destinées à des adolescents se révèle aussi bénéfique. Enfin, dans certaines unités pédiatriques, notamment en oncologie, des animaux spécialement formés accompagnent les patients pendant les soins pour diminuer l’anxiété et améliorer le bien-être lors de l’hospitalisation.

Plus récemment, plusieurs commissariats français ont introduit la présence de chatons pour apaiser les victimes de violences, une approche inspirée de dispositifs déjà mis en œuvre à l’étranger. Ainsi, aux États-Unis, des chiens spécialement formés sont intégrés dans certains commissariats et tribunaux afin d’accompagner les victimes lors des auditions. À ce jour, il n’existe pas de données scientifiques évaluant leur impact dans ce contexte spécifique, mais les témoignages sont positifs. Par ailleurs, des bénéfices ont été rapportés chez les professionnels : une étude menée auprès de policiers canadiens a montré que la présence de chiens dans leur environnement de travail était perçue comme réduisant le stress et améliorant le bien-être.

Cette thématique mériterait d’être explorée par des travaux de recherche spécifiques pour étudier dans quelle mesure le contact avec un animal aide à restaurer un sentiment de sécurité après un traumatisme.

Ces initiatives, de plus en plus répandues, reposent toutes sur la même idée : renforcer la santé humaine en s’appuyant sur la relation avec l’animal. Comprendre les liens complexes, entre bien-être, dépendance et vulnérabilité, nécessite de disposer d’un outil fiable, qui n’existait pas encore en version française jusqu’à récemment.

Une première échelle pour mesurer l’attachement à son animal en France

Pour mieux comprendre ces relations, peu étudiées en France, un outil de référence international a été traduit en français : la Lexington Attachment to Pets Scale (LAPS). Cet outil permet de quantifier l’attachement émotionnel entre un propriétaire et son animal à travers 23 items (par exemple : « Mon animal comprend quand je suis triste »).

Près de 1 900 propriétaires français de chiens et de chats ont répondu à cette enquête.

Comment mesure-t-on l’attachement à son animal ?

L’échelle LAPS attribue un score d’attachement de 0 à 69, un score élevé traduisant un attachement plus fort du propriétaire à son animal.

En France, les propriétaires de chiens ont obtenu un score médian de 58,5 contre 52 pour les chats. C’est plus élevé qu’en Angleterre, au Danemark ou en Autriche !

Des différences marquées selon le profil des propriétaires

L’étude met en évidence plusieurs facteurs influençant le score d’attachement :

  • Les femmes ont un score plus élevé que les hommes, un résultat observé aussi dans les autres pays.

  • Les personnes vivant sans enfants présentent également un score plus élevé, leurs animaux pouvant parfois jouer le rôle de figures familiales de substitution.

  • Les propriétaires de chiens ont un score plus élevé que les propriétaires de chats, peut-être en raison d’une interaction plus active.

  • Les personnes avec un niveau d’études plus élevé affichent des scores plus faibles, peut-être parce qu’elles ont tendance à moins exprimer leur attachement émotionnel.

Ces tendances reflètent des réalités sociales profondes. Dans une société où la solitude augmente, où les familles se recomposent et où le travail à distance se généralise, l’animal occupe un rôle affectif grandissant. Il apaise, structure le quotidien et comble un besoin de lien que les relations humaines ne satisfont pas toujours.

Quand nos chiens et nos chats deviennent nos figures d’attachement

En psychologie, la théorie de l’attachement décrit notre besoin fondamental de sécurité et de réassurance auprès d’une « figure d’attachement », souvent un parent, un partenaire, ou… un animal.

Les chiens, plus démonstratifs, offrent une interaction émotionnelle proche de celle d’un enfant : ils sollicitent, réagissent, expriment de la joie. Les chats, plus indépendants, demandent parfois une forme d’attachement plus « projective », où le propriétaire interprète leurs signes d’affection.

Ces différences expliquent pourquoi les chiens obtiennent des scores d’attachement plus élevés : ils répondent activement au besoin humain de lien et de réciprocité. Mais chez tous les propriétaires, l’attachement est bien réel.

Et maintenant ? Quand la santé de l’animal influence celle du maître

L’échelle française validée du LAPS sert déjà à d’autres travaux de recherche.

L’un d’eux s’intéresse à l’impact de l’arthrose du chien sur la vie quotidienne de ses propriétaires. Quand un animal souffre, c’est souvent tout le foyer qui en subit les conséquences. Vous pouvez participer à cette nouvelle étude en répondant à ce questionnaire en ligne :

Le questionnaire s’adresse à tous les propriétaires de chiens, qu’ils soient concernés ou non par l’arthrose, afin de mieux comprendre comment la santé des chiens affecte celle de ses propriétaires et d’à améliorer la prise en charge conjointe du chien et de sa famille.

The Conversation

Tiphaine Blanchard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Chiens, chats et santé mentale : à quel point les Français sont-ils attachés à leurs animaux de compagnie ? – https://theconversation.com/chiens-chats-et-sante-mentale-a-quel-point-les-francais-sont-ils-attaches-a-leurs-animaux-de-compagnie-280326

Entre la mode et le cinéma, une longue histoire d’amour… et de marketing

Source: The Conversation – in French – By Isabelle Chaboud, Professeur senior d’analyse financière, d’audit et de risk management – Directrice de Programme pour le MSc Fashion Design & Luxury Management- Responsable de la spécialisation MBA "Brand & Luxury Management", GEM

Dans *le Diable s’habille en Prada*, la mode est mise en scène comme instrument de pouvoir et de transformation. Allociné

Dès ses origines, le cinéma a utilisé le costume pour ancrer le récit dans une réalité historico-sociale. Mais à partir des années 1960, le vêtement dépasse sa fonction illustrative pour devenir un outil narratif et symbolique.


La robe noire d’Audrey Hepburn dans Diamants sur canapé (Blake Edwards, 1961), signée Hubert de Givenchy, est un exemple marquant du moment où le vêtement a acquis une toute nouvelle dimension à l’écran. Ce fourreau en satin, aux découpes minimalistes dans le dos, incarne l’élégance intemporelle et consacre l’alliance entre haute couture et septième art. La scène immortalisée devant les vitrines de Tiffany’s propulse au rang d’icône la « petite robe noire », popularisée par Coco Chanel dans les années 1920, et en fait un symbole d’élégance inégalée.

Quant à la robe portée par l’héroïne, elle deviendra l’un des costumes les plus chers de l’histoire du cinéma. Le seul exemplaire vendu sera adjugé 608 000 euros aux enchères en 2006.

L’âge d’or des collaborations

Les années 1980 marquent un tournant décisif avec l’arrivée de Giorgio Armani, dont les silhouettes minimalistes et déstructurées redéfinissent l’élégance masculine et féminine. C’est en créant la garde-robe de Richard Gere dans American Gigolo (Paul Schrader, 1980) qu’Armani se fait connaître du public américain. Ses costumes, épurés et sophistiqués, deviennent sa signature visuelle et lancent une mode qui demeure influente encore à ce jour. Le couturier milanais multiplie ensuite les collaborations marquantes : il habille Kevin Costner, Sean Connery et Robert De Niro dans les Incorruptibles (Brian De Palma, 1987), Lauren Bacall dans A Star for Two (Jim Kaufman, 1991), puis à nouveau Kevin Costner dans Bodyguard (Mick Jackson, 1992). Ces apparitions contribuent à forger l’image d’un style Armani synonyme de puissance discrète et d’élégance intemporelle.

Cette relation privilégiée entre Armani et Hollywood se poursuit avec George Clooney et Brad Pitt dans Ocean’s Thirteen (Steven Soderbergh, 2007) dont il signera les tenues tout comme celles de Tom Cruise dans Mission Impossible 4 (Brad Bird, 2011), ou encore celles de Leonardo DiCaprio dans Le Loup de Wall Street (Martin Scorsese, 2013), où le personnage de Jordan Belfort arbore des costumes trois-pièces qui symbolisent son ascension et sa démesure. Ces collaborations illustrent comment la mode peut servir la narration, renforcer la crédibilité des personnages et ancrer le spectateur dans une époque ou un milieu social précis.

Leonardo DiCaprio dans le Loup de Wall Street.
Allociné

La mode comme catalyseur de métamorphose

Le vêtement, au cinéma, est vecteur de transformation. Des chercheurs se sont penchés sur ce processus à travers Pretty Woman (Garry Marshall, 1990). Le film reprend de façon moderne le thème archétypal de la transformation présent dans trois contes classiques : Cendrillon, Pygmalion et La Belle et la Bête. Vivian Ward, interprétée par Julia Roberts, femme de la rue dépeinte comme naïve mais charmante, se métamorphose grâce à ses tenues, passant d’une image marginale à une élégance sophistiquée qui lui permet de conquérir l’attention d’Edward Lewis, riche homme d’affaires interprété par Richard Gere. Les chercheurs soulignent que Pretty Woman reflète une société en mutation, où l’identité personnelle est de plus en plus façonnée par l’image et le style. Les robes à pois, la robe blanche et le chapeau noir portés sur Rodeo Drive, ou encore la robe de soirée rouge à l’opéra, deviennent des symboles de cette métamorphose, popularisant des tendances qui marqueront la mode américaine des années 1990.

Quand la mode façonne l’ambition et l’identité professionnelle

Dans le Diable s’habille en Prada (David Frankel, 2006), adapté du roman de Lauren Weisberger, la mode n’est pas seulement un accessoire, mais un instrument de pouvoir et de transformation. Andrea Sachs, jeune journaliste fraîchement diplômée interprétée par Anne Hathaway, devient l’assistante de Miranda Priestly, rédactrice en chef tyrannique du magazine Runway (incarnée par Meryl Streep).

Initialement moquée pour son manque de style, Andrea subit une métamorphose vestimentaire qui renforce sa prise de confiance en elle. Le manteau blanc, le blazer vert et la jupe plissée, ou encore les bottes noires Chanel à hauteur de cuisse deviennent les marqueurs visuels de son évolution, illustrant comment l’adoption des codes de la mode peut ouvrir les portes d’un monde professionnel impitoyable. Vingt ans après, la sortie du second opus pose une question centrale : Andrea saura-t-elle s’affirmer davantage face à Miranda et aux autres femmes ambitieuses de l’industrie, notamment en adoptant des pièces empruntées au vestiaire masculin ? Quelles nouvelles silhouettes émergeront comme symboles de cette rivalité et de cette quête d’émancipation ?

Du placement produit à la création de tendances

Le cinéma et les séries, en exposant des marques de luxe, sont devenus des leviers marketing majeurs. Les années 2000, avec Sex and the City, systématisent cette pratique, transformant les écrans en vitrines pour Manolo Blahnik, Dolce & Gabbana, Prada ou Gucci. Les recherches de Sunita Kumar (2017) confirment que le placement produit dans les films est une excellente stratégie pour augmenter la notoriété d’une marque et pour atteindre facilement un segment de clientèle.

Dans un marché de luxe estimé à plus de 1,5 trilliard d’euros en 2024 avec près de 25 % de clients américains, rien de surprenant si les productions outre-Atlantique soient autant prisées par les marques. Pourtant, l’équilibre reste fragile : entre congruence narrative et saturation publicitaire, les marques doivent éviter de tomber dans la caricature, comme dans Emily in Paris, où l’exposition répétée de produits de luxe frôle parfois le théâtre parodique. Malgré cela, certaines apparitions plus discrètes comme celle de sacs produits par une maison iséroise dans la saison 5 de la série, ont entraîné une affluence de commandes, prouvant l’impact direct de ces placements.

Dans la série Emily in Paris, saison 4, épisode 3, un bal masqué très haute-couture.
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Quand la mode devient personnage principal

La série Love Story (2024), qui retrace la relation entre Carolyn Bessette et John F. Kennedy Jr des années 1990 à leur tragique disparition en 1999, offre une illustration frappante de l’influence de la mode à l’écran. Bien que la série explore avant tout la dimension psychologique de ce couple iconique, les tenues de Carolyn Bessette y occupent une place centrale. Son style minimaliste, épuré et élégant y devient un personnage à part entière, célébré sous le nom de « Carolyn Bessette Style ». Les réseaux sociaux s’emparent du phénomène, avec une explosion des recherches pour les pièces des années 1990 et le hashtag #CBK. Les plateformes de vente de seconde main voient leurs ventes de vêtements vintage bondir, tandis que Calvin Klein, marque emblématique de cette époque, bénéficie d’un regain d’intérêt inédit.

Ce succès démontre que la mode, lorsqu’elle est intégrée avec subtilité et pertinence, peut transcender son rôle d’accessoire pour devenir un véritable vecteur d’identification et d’aspiration. Le placement de marques de luxe n’a d’effet persuasif que lorsqu’il s’inscrit dans un contexte narratif cohérent. Love Story en est la preuve : en associant le style de Carolyn Bessette à une époque, une esthétique et une émotion, la série a su créer un phénomène culturel bien au-delà du simple placement de produit.

La mode à l’écran, entre miroir social et levier d’influence

Le costume cinématographique, d’abord simple accessoire, s’est imposé comme un langage universel, reflétant et anticipant les évolutions sociétales. Il transcende désormais sa fonction narrative pour devenir un outil de transformation identitaire et un levier marketing incontournable. À l’ère du numérique, où les frontières entre fiction et réalité s’estompent, les marques de luxe et le septième art entretiennent une relation symbiotique : l’un offre une scène, l’autre une histoire. Cette alliance, entre création artistique et stratégie commerciale, continue de captiver l’imaginaire collectif, tout en interrogeant les limites d’une exposition toujours plus intense. Les spectateurs, en quête d’identification et d’authenticité, voient-ils encore dans ces récits une promesse de métamorphose personnelle ?

Les influenceurs poussent désormais les créateurs de mode vers la production cinématographique pour réinventer leur storytelling, maîtriser leur image et toucher des audiences en quête de sens : la longue histoire d’amour et de marketing entre la mode et le cinéma n’est pas prête de s’essouffler, mais elle se réinvente sans cesse.

The Conversation

Isabelle Chaboud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Entre la mode et le cinéma, une longue histoire d’amour… et de marketing – https://theconversation.com/entre-la-mode-et-le-cinema-une-longue-histoire-damour-et-de-marketing-280379

Directive européenne sur les sols : pourquoi les suivis par ADN environnemental ne suffiront pas

Source: The Conversation – in French – By Mickaël Hedde, Directeur de recherche, Inrae

La directive européenne sur la surveillance des sols, adoptée par l’Union européenne fin 2025, ambitionne de parvenir à des sols en bonne santé d’ici à 2050. Ces derniers se situent, en effet, au carrefour de multiples enjeux : climat, biodiversité, alimentation, etc. Oui, mais avec quels outils de mesure ? Le texte décidé à Bruxelles n’impose, pour l’heure, que l’approche fondée sur l’ADN environnemental. La France dispose pourtant d’une forte expérience de mesure de la qualité des sols, qui pourrait être avantageusement mise à profit : les meilleurs outils de suivi sont ceux qui intègrent de façon simultanée plusieurs approches complémentaires.


Depuis novembre 2025, la Directive européenne sur la surveillance et la résilience des sols impose aux États membres d’évaluer régulièrement la biodiversité des sols. Pour la partie biologique, la directive prévoit le suivi, tous les six ans, de la diversité microbienne des sols (bactéries et champignons) à partir de l’ADN environnemental (ADNe).

Or, si l’ADNe constitue un outil puissant pour détecter la biodiversité à grande échelle, il est insuffisant, à lui seul, pour interpréter les changements observés et en identifier les causes. En effet, les communautés bactériennes et fongiques ne représentent qu’une partie de la biodiversité des sols, qui inclut également de nombreux organismes aux rôles écologiques cruciaux et variés.

Le fonctionnement des sols repose également sur l’abondance, la biomasse et l’activité des organismes vivants, dimensions qui ne peuvent être évaluées par la seule détection moléculaire. Une approche graduée combinant plusieurs protocoles complémentaires est donc nécessaire pour produire des indicateurs robustes et utiles pour l’action publique.

L’expérience française, notamment à travers le réseau de mesure de la qualité des sols (RMQS) et le GIS Sol, constitue, à ce titre, un référentiel d’interprétation des résultats et un cadre opérationnel déjà éprouvé pour la surveillance de la biodiversité des sols. Celui-ci pourrait avantageusement compléter le socle prévu par la législation européenne.

L’ADN environnemental, nécessaire mais pas suffisant

L’ADNe est une approche moléculaire et, à ce titre, présente des avantages en matière de surveillance environnementale : détection large – et a priori standardisée – de la biodiversité, forte comparabilité spatiale et temporelle… De telles méthodes constituent un outil particulièrement efficace pour détecter des changements dans la composition des communautés biologiques.

Cependant, les signatures moléculaires issues de l’ADNe ne permettent pas toujours d’identifier correctement les taxons présents dans les sols. Elles peuvent présenter des biais de représentativité. Elles sont, de plus, souvent peu corrélées à d’autres caractéristiques biologiques essentielles pour caractériser la biodiversité et le fonctionnement des sols, telles que l’abondance des organismes, leur biomasse, leur structure démographique ou encore leurs activités. Elles offriront donc une vision incomplète – voire parfois déformée – de la santé des sols.

Or, au-delà de la simple détection de changements de diversité, les dispositifs de surveillance doivent également permettre d’interpréter ces évolutions, c’est-à-dire, comprendre ce qu’elles impliquent pour la fonctionnalité de sols, par exemple pour l’agriculture, et d’en identifier les causes. C’est cela qui permettra d’évaluer l’efficacité des politiques publiques et des pratiques de gestion. Dans ce contexte, réduire la complexité biologique et écologique des sols à cette unique composante comporte un risque lié à ses difficultés d’interprétation.

La directive prévoit toutefois que les États membres puissent compléter les indicateurs obligatoires par d’autres indicateurs biologiques dans leurs dispositifs nationaux de surveillance, ouvrant ainsi la possibilité d’approches plus intégrées.

Un outil d’aide à la décision publique

La surveillance de l’environnement poursuit deux objectifs distincts et complémentaires : détecter des changements de l’état des écosystèmes et attribuer ces changements à des pressions environnementales, des usages des sols ou des pratiques de gestion. Ces deux dimensions sont étroitement liées par les processus biologiques et écologiques qui structurent le fonctionnement des écosystèmes.

Au-delà de leur portée scientifique, les indicateurs utilisés pour le suivi de la biodiversité des sols constituent un outil d’aide à la décision publique. Il ne s’agit pas seulement d’identifier les dynamiques des communautés biologiques, mais aussi d’en comprendre les causes. Cela concerne donc aussi, et d’abord, les décideurs publics. Il s’agit d’orienter les pratiques d’aménagement et de gestion durable, d’identifier les situations de dégradation, de mener des politiques pour remédier et de pouvoir en évaluer l’efficacité.

Un dispositif de surveillance qui se limiterait à la détection de changements de la biodiversité des sols sans permettre leur interprétation et leur attribution aux pressions environnementales offrirait une base limitée pour l’évaluation des politiques publiques et la mise en œuvre de stratégies de gestion adaptées.

La biodiversité ne se résume pas au seul nombre de taxons

Les fonctions écologiques du sol – telles que la régulation de l’eau et des contaminants, la fourniture des nutriments, le stockage de carbone, l’entretien de la structure ou le support de la biodiversité elle-même – ne sont pas des états statiques, mais des processus dynamiques. Elles reposent sur l’activité des organismes vivants, leur biomasse et leurs caractéristiques fonctionnelles (physiologie, comportement) ainsi que leurs interactions (compétition, symbiose, parasitisme). Elles s’expriment par des flux et des vitesses de renouvellement plutôt que par de simples stocks.

Dans ce cadre, les approches moléculaires fournissent une information précieuse sur la présence d’organismes, mais ne permettent pas, à elles seules, d’évaluer ces processus dynamiques ni leur intensité. Une interprétation correcte du fonctionnement des sols nécessite donc des mesures complémentaires ainsi que des référentiels d’interprétation permettant de relier les indicateurs biologiques aux différents contextes d’usage des sols et aux conditions environnementales.

Les données ADNe sont de plus en plus utilisées pour développer de nouvelles approches, par exemple celles fondées sur les réseaux d’interactions, qui permettent de représenter l’organisation des communautés biologiques du sol. Lorsque ces réseaux sont construits uniquement à partir de données de présence ou de co-occurrence, ils reflètent surtout le partage de conditions écologiques ou de niches environnementales par différentes espèces.

Cela ne fournit alors que des informations indirectes sur les activités biologiques à l’œuvre et sur les flux de matière et d’énergie, qui déterminent pourtant aussi le fonctionnement des sols. L’interprétation écologique nécessite des informations complémentaires, notamment sur l’abondance ou la biomasse des organismes. C’est ainsi que l’on peut relier les communautés biologiques aux processus écologiques qui soutiennent les fonctions du sol.

Une approche graduée et complémentaire

Afin de concilier efficacité opérationnelle et pertinence écologique, le suivi de la biodiversité des sols gagne à combiner plusieurs types d’approches, chacune apportant une information spécifique sur l’état et le fonctionnement des communautés biologiques.

Les approches fondées sur l’ADNe permettent une détection large et standardisée de la biodiversité microbienne, et pourraient être étendues à d’autres organismes comme les invertébrés.

D’autres méthodes reposent sur l’observation directe des organismes de la faune du sol, l’estimation de leur abondance ou de leur biomasse, ou encore l’analyse de leurs caractéristiques fonctionnelles. Elles apportent des informations essentielles sur la structure biologique et le rôle écologique des communautés du sol.

Ces approches ne doivent pas être considérées comme mutuellement exclusives, mais comme des outils complémentaires. Elles permettent de relier la composition des communautés biologiques (structure taxonomique et fonctionnelle) aux processus écologiques qui soutiennent les fonctions des sols. Leur combinaison est, à ce titre, particulièrement intéressante pour construire une stratégie de suivi présentant différents niveaux d’information.

Cette logique de complémentarité est déjà mise en œuvre dans certains dispositifs de suivi existants. Par exemple, dans le cadre du réseau français de surveillance des sols (RMQS) ou encore dans l’observatoire de biodiversité de montagne Orchamp. Ces approches n’ont pas vocation à être déployées partout, mais leur combinaison est indispensable pour interpréter correctement l’état et l’évolution de la biodiversité des sols.

Nos recommandations pour une mise en œuvre de la directive à l’échelle nationale

Préserver la capacité à comprendre, expliquer et agir suppose de reconnaître que la complexité biologique des sols appelle une diversité maîtrisée des approches de suivi.

Avec le soutien du GIS Sol, la France figure parmi les nations à la pointe du suivi de la biodiversité des sols. Elle a éprouvé cette approche, combinant plusieurs protocoles au sein du RMQS, depuis plusieurs années. Cette expérience, rare à l’échelle européenne, doit constituer la base sur laquelle construire le futur réseau national de surveillance des sols.

La directive prévoit, au-delà des indicateurs obligatoires, la possibilité pour les États membres de compléter leurs dispositifs par des indicateurs optionnels. Cette flexibilité offre l’opportunité de mettre en place un système de surveillance capable non seulement de détecter des tendances d’évolution de la biodiversité des sols, mais aussi d’en interpréter les causes et les possibilités de remédiation. Cela permet enfin d’évaluer les implications pour les politiques publiques.

Dans cette perspective, plusieurs principes devraient guider la déclinaison nationale de la directive européenne :

  • Ne pas restreindre la surveillance nationale de la biodiversité des sols à une mesure unique issue de l’ADNe, qui limite notre capacité à interpréter les changements observés.

  • Mettre en œuvre une combinaison de mesures complémentaires, permettant de relier la détection de la biodiversité à la structure des communautés et aux processus écologiques qui soutiennent les fonctions des sols, avec l’appui des des protocoles et des mesures qui seront développés dans les PEPR Dynabiod et SolsVivants.

  • Développer des référentiels d’interprétation ouverts et des cadres d’analyse permettant d’évaluer si les variations observées sont significatives, afin de relier les indicateurs biologiques aux usages des sols et aux pressions environnementales.

  • Tirer parti des dispositifs existants, notamment du RMQS soutenu par le GIS Sol, afin de garantir la cohérence, la comparabilité et la robustesse scientifique du futur système national de surveillance.


Cet article est une production conjointe du RMQS Biodiversité, des PEPR SolsVivants et Dynabiod et du RNEST, représentés par les co-auteurs. Ont également contribué à l’élaboration de ce document : Apolline Auclerc, Nolwenn Bougon, Miriam Buitrago, Philippe Hinsinger, Claudy Jolivet, Antoine Lévêque, Gwenaël Magne, Florence Maunoury-Danger, Jérôme Mathieu, Christian Mougin, Laurent Palka, Benjamin Pauget, Guénola Pérès, Sophie Pouzenc, Sophie Raous, Claire Salomon, Marie-Françoise Slack, Wilfried Thuiller, Cécile Villenave, Quentin Vincent.

The Conversation

Mickaël Hedde a reçu des financements de différents organismes français (OFB, ANR, ADEME) et de l’Union Européen (Horizon Europe) pour mener ses recherches au sein de l’INRAE.

Antonio Bispo est directeur de l’unité de recherche INRAE Info&Sols basée à Orléans. Il a reçu des financements de différents organismes français (Ministères, OFB, ANR, ADEME, Région Centre Val de Loire) et de l’Union Européen (Horizon Europe) pour mener ses recherches. L’unité de recherche pilote, pour le compte du GIS Sol (www.gissol.fr), les programmes nationaux d’inventaire et de surveillance des sols, elle gère également le système national d’information sur les sols.

Claire Chenu est membre de l’Association Française pour l’Etude des Sols (AFES), membre correspondant de l’Académie d’Agriculture et membre de l’Académie des Technologies. Elle co-préside le Comité Scientifique, Technique et d’Innovation du Réseau National d’Expertise Scientifique et Technique sur les Sols (CSTI RNEST). Elle a reçu des financements Européens (en particulier European Joint Programme SOIL) pour mener des recherches au sein d’INRAE et AgroParisTech

Flavien Poincot est ingénieur à l’Acta qui accompagne, anime et représentante le réseau des 19 instituts techniques agricoles, organismes de recherche appliquée travaillant pour l’ensemble des productions agricoles, animales et végétales.

Jérôme Cortet est membre de la Société française d’Écologie Évolution (SFE2) et de l’Association française pour l’Étude du Sol (AFES). Il co-préside actuellement le Comité Scientifique Technique et d’Innovation du Réseau National d’Expertise Scientifique et Technique sur les Sols (CSTI RNEST). Il a reçu des financements de différents organismes français (ANR, ADEME, Région Occitanie) pour mener ses recherches au sein du Centre d’Écologie Fonctionnelle et Évolutive, laboratoire rattaché à l’Université de Montpellier Paul-Valéry

ref. Directive européenne sur les sols : pourquoi les suivis par ADN environnemental ne suffiront pas – https://theconversation.com/directive-europeenne-sur-les-sols-pourquoi-les-suivis-par-adn-environnemental-ne-suffiront-pas-280098

« StravaLeaks » : quand les traces numériques deviennent un enjeu de sécurité

Source: The Conversation – in French – By Fabrice Lollia, Docteur en sciences de l’information et de la communication, chercheur associé laboratoire DICEN Ile de France, Université Gustave Eiffel

L’affaire « StravaLeaks » montre que, dans un monde saturé d’objets connectés et de données de localisation, les traces numériques ordinaires sont devenues un enjeu central de sécurité pour les environnements sensibles. De simples données de déplacement issues d’un footing, enregistrées et partagées par une application publique, ont pu être utilisées pour localiser des navires ou des bases militaires.


Un footing, en apparence, n’a rien de sensible. Pourtant, en mars 2026, une activité enregistrée sur Strava par un militaire français a permis de localiser en temps quasi réel le porte‑avions Charles-de-Gaulle en Méditerranée orientale. Dès 2018, la carte de chaleur mondiale de Strava – une visualisation agrégée des activités publiques enregistrées par ses utilisateurs – avait déjà révélé des bases militaires et des sites sensibles, et des enquêtes plus récentes ont montré que les pratiques sportives de gardes du corps pouvaient trahir des habitudes de déplacement de chefs d’État.

Le problème ne vient pas d’un piratage sophistiqué, mais d’un usage banal de montre connectée, compte public et trace GPS accessible en ligne. Ce cas illustre comment la sécurité d’aujourd’hui ne se limite plus à la protection physique, mais inclut aussi la maîtrise des traces numériques produites par nos comportements les plus ordinaires.

Quand une application déborde de son usage initial

Strava est une application conçue pour suivre et partager des performances sportives. Son usage premier relève du loisir, de la sociabilité numérique et du suivi de soi, non de la documentation d’activités sensibles. C’est pourtant là toute l’ambivalence de ce type d’outils car sans avoir été pensés pour la sécurité, ils peuvent produire des effets très concrets sur elle.

À mesure que les technologies de traçabilité s’installent dans les usages quotidiens, elles cessent d’apparaître comme des dispositifs de contrôle. Elles deviennent des outils familiers, associés au confort ou à l’optimisation des pratiques. Dès lors, une course, un itinéraire répété, un point de départ ou d’arrivée ou une activité enregistrée en mer peuvent révéler bien davantage qu’une simple pratique sportive. Une donnée de performance peut devenir un indice sur une routine, une présence ou une habitude de déplacement.

Le cas Strava n’est d’ailleurs pas isolé. À l’aéroport d’Heathrow (Londres), en 2014, des toilettes connectées ont été testées pour mesurer anonymement leur fréquentation, améliorer le nettoyage et mieux répartir les moyens de maintenance. L’exemple peut sembler éloigné, mais il montre que, au-delà des outils explicitement sécuritaires, des dispositifs connectés collectent eux aussi discrètement des traces numériques sur les comportements des usagers. En ce sens, la vulnérabilité ne naît plus seulement d’une attaque ou d’une fuite volontaire, mais aussi d’usages ordinaires dont les effets de visibilité sont souvent sous-estimés.

La sécurité ne se joue plus seulement sur le terrain

Longtemps, la sécurité a été pensée selon un modèle essentiellement physique. Il fallait protéger une personne, sécuriser un déplacement, contrôler un périmètre, anticiper une menace. Cette logique est toujours d’actualité mais, à l’ère numérique, elle ne suffit plus.

Dans un environnement saturé d’objets connectés, de plateformes et de données de localisation, la vulnérabilité peut désormais naître à la périphérie du dispositif de protection. Elle ne résulte plus forcément d’une intrusion ou d’une action malveillante. Elle peut venir d’un usage mal paramétré, d’une routine numérique non interrogée ou d’un outil utilisé sans conscience de ses effets de visibilité.

La sécurité d’un responsable politique, d’un chef d’entreprise, d’un diplomate ou d’un site sensible dépend donc aussi des traces numériques produites par son environnement humain et technique : assistants, chauffeurs, escortes, collaborateurs, militaires, objets connectés, applications de suivi ou réseaux de partage. Protéger une « personne sensible », une personnalité, aujourd’hui, ce n’est plus seulement protéger son corps ou son itinéraire. C’est aussi protéger l’écosystème informationnel qui l’entoure.

Cette évolution renvoie à une sécurité de plus en plus renforcée par la technologie via les capteurs, les données et les outils de suivi. Mais l’ajout de technologie ne supprime pas la vulnérabilité. C’est justement le problème d’une lecture technosolutionniste qui surestime la complémentarité humain-machine. Elle rappelle au contraire qu’une technologie n’est efficace qu’à condition d’être articulée à l’analyse humaine, à l’expérience de terrain et à une compréhension fine du contexte. Certes, la technologie renforce donc la vigilance, mais elle ne remplace ni le jugement, ni la formation, ni la culture du risque.

La vulnérabilité observée est également organisationnelle, culturelle et humaine. Elle naît d’une forme de non-concordance entre la banalité des usages numériques (courir avec une montre connectée, par exemple) et la sensibilité des environnements dans lesquels elles s’inscrivent (être dans un endroit classifié secret-défense). Un même outil peut être perçu comme un outil de confort ou de performance tout en produisant des effets d’exposition importants.

Former devient donc aussi important qu’équiper dans la mesure où il ne s’agit pas seulement d’interdire certains usages, mais plutôt de faire comprendre comment une trace numérique par définition invisible peut, par agrégation et recoupement, devenir une information sensible. La sécurité ne se joue donc plus dans le contrôle des outils, mais dans l’intelligence des pratiques.

Réintégrer l’humain au centre de la doctrine de sécurité

L’un des principaux enseignements de ces affaires est qu’aucune technologie ne protège à elle seule. Une application, une montre connectée ou un dispositif de géolocalisation ne sont ni bons ni mauvais en soi. Comme le montre la recherche, tout dépend du cadre dans lequel ils sont utilisés, des règles qui les entourent et de la capacité des acteurs à en comprendre les effets. Raison pour laquelle la réponse ne peut pas être juste « technique ».

Elle suppose aussi une doctrine d’usage, une formation adaptée et une culture sécuritaire partagée. À l’inverse la traçabilité peut aussi renforcer la protection, mais elle ne remplace ni l’analyse humaine, ni l’appréciation du contexte, ni les méthodes classiques de sécurité.

Autrement dit, la sécurité des environnements sensibles repose sur une complémentarité entre l’outil et l’humain. Il ne suffit pas de déployer des dispositifs ; encore faut-il que les utilisateurs comprennent ce qu’ils produisent, ce qu’ils exposent et les conséquences possibles de leurs usages entre une possible surveillance et une souveillance, c’est-à-dire une forme plus discrète de captation des traces intégrées aux gestes ordinaires et parfois à peine perçue par ceux qui y participent.

Dans le cas Strava, l’enjeu n’est donc pas seulement de mieux paramétrer une application. Il est de construire une culture du risque numérique, capable d’intégrer les gestes les plus ordinaires à la réflexion sécuritaire.

Ce que la recherche nous enseigne en lien avec ces cas est que la vraie leçon de ces affaires est peut-être là : dans un monde connecté, la menace ne réside pas seulement dans ce que l’on cherche à cacher, mais aussi dans ce que l’on produit sans y penser.

Ces affaires dites « StravaLeaks » montrent que la traçabilité numérique, loin d’être un simple confort d’usage, peut devenir un enjeu de sûreté dès lors qu’elle s’inscrit dans un environnement sensible. Protéger, aujourd’hui, ce n’est plus seulement verrouiller un périmètre ou escorter une personnalité. C’est aussi apprendre à gouverner les traces que produisent les usages les plus ordinaires.

The Conversation

Fabrice Lollia ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « StravaLeaks » : quand les traces numériques deviennent un enjeu de sécurité – https://theconversation.com/stravaleaks-quand-les-traces-numeriques-deviennent-un-enjeu-de-securite-279942

L’IA générative, première révolution cognitive de l’histoire du travail

Source: The Conversation – in French – By Hugo Spring-Ragain, Doctorant en économie / économie mathématique, Centre d’études diplomatiques et stratégiques (CEDS)

L’intelligence artificielle ne détruit pas tant des emplois qu’elle modifie profondément les compétences nécessaires pour les accomplir. De cette confusion entre emploi et compétences risquent de naître des erreurs dans les politiques d’accompagnement des mutations en cours.


Chaque grande vague technologique a produit son lot de prédictions contradictoires sur l’emploi. L’intelligence artificielle (IA) ne fait pas exception. Mais avant de savoir combien d’emplois l’IA va créer ou détruire, il faudrait s’accorder sur ce qu’elle automatise réellement. La réponse oblige à distinguer trois notions que le débat public confond régulièrement : l’emploi, la compétence et la tâche.

Les grandes vagues d’automatisation ont suivi une logique remarquablement stable en deux siècles : vapeur, électricité, robotique industrielle ont déplacé les tâches physiques répétitives et épargné le travail cognitif non routinier. Cette régularité empirique a été formalisée par Autor, Levy et Murnane dès 2003 sous le nom d’« hypothèse de polarisation des tâches ».

Une illusion persistante

L’automatisation ronge les emplois intermédiaires, ceux des cols bleus qualifiés et employés de bureau exécutant des tâches routinières, mais épargne les deux extrémités. D’un côté, les tâches manuelles non routinières, comme la plomberie ou les soins, de l’autre, les tâches cognitives non routinières, comme l’analyse, le conseil ou la rédaction experte. Ces dernières constituaient le cœur des professions du tertiaire qualifié, et la conviction s’était solidement installée qu’elles resteraient hors d’atteinte.




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Cette conviction reposait sur une confusion conceptuelle qu’il faut dissiper avant tout. Ce n’est pas l’emploi de juriste ou d’analyste financier qui était protégé, c’est un ensemble de tâches précises qui composaient cet emploi et qui résistaient jusqu’ici à l’automatisation. La distinction entre ces trois niveaux est fondamentale.

Un emploi désigne un poste occupé dans une organisation, avec un contrat, un salaire, une fiche de poste. Une compétence est une capacité cognitive ou technique mobilisable dans plusieurs contextes professionnels. Une tâche est une action précise, délimitable, dont on peut évaluer si elle est ou non automatisable à un coût donné. C’est à ce troisième niveau que se joue réellement la transformation en cours, et c’est précisément ce niveau que le débat public ignore.

Rupture dans la longue histoire du capitalisme industriel

L’IA générative constitue une rupture dans cette longue histoire. Pour la première fois depuis l’industrialisation, les tâches cognitives qualifiées, rédaction, analyse documentaire, synthèse, production de premiers jets, se retrouvent directement exposées. Eloundou, Manning, Mishkin et Rock estiment qu’environ 80 % de la population active états-unienne pourrait voir au moins 10 % de ses tâches affectées par les grands modèles de langage, et que cette exposition croît avec le niveau de salaire. C’est l’exact inverse du schéma observé lors de toutes les vagues précédentes.

Le cadre analytique développé par Acemoglu et Restrepo permet d’aller plus loin. Leur modèle distingue deux effets opposés produits par toute vague d’automatisation :

  • l’effet de déplacement, d’abord : des travailleurs perdent des tâches au bénéfice de la machine, ce qui réduit mécaniquement la demande de travail et pèse sur les salaires des groupes affectés ;

  • l’effet de réintégration, ensuite : l’automatisation produit de nouvelles tâches où la valeur humaine est décisive, générant une demande compensatrice.

L’histoire longue du capitalisme industriel peut se lire comme une succession de ces deux effets, le second finissant généralement par compenser le premier.

Le cas de la traduction permet de voir très concrètement comment déplacement et réintégration se combinent, l’IA générative peut produire en quelques secondes un premier jet dans une autre langue, ce qui déplace une partie du travail auparavant effectué par des traducteurs humains vers la machine. Mais cette automatisation réintègre simultanément d’autres tâches ou renforce leur importance, telles que la vérification des contresens, l’adaptation au contexte culturel, l’harmonisation de la terminologie, le contrôle de la qualité et la validation finale.

Potentiel déséquilibre

Ce qui est préoccupant avec l’IA générative, c’est le déséquilibre potentiel entre ces deux dynamiques. Le déplacement s’opère à une vitesse que les marchés du travail et les institutions de formation peinent à absorber, tandis que la réintégration reste encore largement à construire.

Cependant, le phénomène le plus important n’est pas sectoriel, mais il est interne aux métiers eux-mêmes. Dans ses « Perspectives de l’emploi », l’OCDE met en évidence que les professions les plus exposées à l’IA générative sont précisément celles à forte densité cognitive : finance, droit, conseil, enseignement supérieur. Contrairement aux vagues précédentes qui frappaient les zones rurales et les bassins industriels, l’exposition est désormais plus forte dans les grandes métropoles et chez les travailleurs hautement qualifiés, un renversement géographique et social inédit.

Redistribuer les tâches

Ce renversement se joue concrètement au niveau de la tâche.

Dans un même poste d’analyste financier ou de juriste, certaines tâches migrent vers l’IA (produire un résumé exécutif, générer une première analyse de contrat, synthétiser une revue de littérature), tandis que d’autres se revalorisent mécaniquement : définir le cadre d’analyse pertinent, évaluer la qualité d’un raisonnement automatisé, détecter une erreur factuelle dans un output, assumer la responsabilité juridique ou éthique d’une décision. Ce ne sont pas des emplois qui disparaissent. Ce sont des bouquets de tâches qui se redistribuent entre humains et machines, transformant de l’intérieur ce qu’un employeur attend d’un salarié qualifié.

Cette redistribution des tâches a une implication directe sur les compétences qui seront réellement valorisées dans les années à venir, et elle renverse une partie des évidences habituelles sur la formation professionnelle.

Former les travailleurs à utiliser l’IA au sens instrumental, maîtriser un outil, rédiger des prompts efficaces, s’approprier une interface, est utile à court terme, mais c’est insuffisant si la compétence réellement demandée demain n’est pas de produire avec l’IA, mais de superviser et de critiquer ce qu’elle produit.

Un enjeu de formation

Or, superviser efficacement un output d’IA requiert exactement ce que les formations courtes et techniques peinent à développer : une culture générale solide permettant de détecter une erreur de fond, une capacité argumentative pour évaluer la cohérence d’un raisonnement, une connaissance des biais cognitifs pour identifier les angles morts d’une analyse automatisée. Ce sont des compétences que les sciences de l’éducation regroupent sous le terme de métacompétences : apprendre à apprendre, à exercer un jugement critique, à mobiliser des savoirs dans des situations inédites.

Arte, 2025.

Le paradoxe devient alors le suivant. À mesure que l’IA automatise les tâches routinières de la connaissance, elle valorise précisément ce que les formations généralistes et les cursus de sciences humaines cultivent de longue date et que les débats sur l’employabilité ont eu tendance à déconsidérer au profit de compétences techniques plus immédiatement mesurables.

Non par nostalgie des humanités, mais par logique économique pure. Si la machine produit le texte, l’analyse et la synthèse, la valeur marginale de l’humain réside dans sa capacité à juger si ce texte dit vrai, si cette analyse est pertinente au regard du contexte réel, si cette synthèse sert l’objectif poursuivi.

The Conversation

Hugo Spring-Ragain ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’IA générative, première révolution cognitive de l’histoire du travail – https://theconversation.com/lia-generative-premiere-revolution-cognitive-de-lhistoire-du-travail-279911

La Bulgarie a adopté l’euro pour oublier son trauma de l’hyperinflation

Source: The Conversation – in French – By Dominique Torre, Professeur de Sciences Economiques, Université Côte d’Azur

Depuis le 1<sup>er</sup>&nbsp;janvier 2026, la Bulgarie est le 21<sup>e</sup>&nbsp;pays à adopter l’euro. ZoomViewer/wikimediacommons

Après la Croatie admise en 2023, la Bulgarie est, depuis le 1er janvier 2026, le 21ᵉ pays membre de la zone euro. C’est le résultat d’un long cheminement qui a débuté à la chute du régime autocratique de Todor Jivkov, en 1989, et à la suite du traumatisme de l’hyperinflation à 1 058,4 %, en 1997. Pourquoi cette adoption a-t-elle pris autant de temps ? Avec quels enjeux ?


Dimanche 19 avril 2026, l’ancien président bulgare prorusse Roumen Radev remporte les élections législatives avec 130 sièges sur 240 au Parlement.

Il hérite d’un pays ayant adopté l’euro, le 1er février 2026. Le lev – 1,95583 lev équivalait à 1 euro –, la monnaie historique, a disparu. La Banque nationale de Bulgarie (Българска народна банка) est devenue membre de l’Eurosystème de la zone euro.

Pourquoi cette décision ? Retour historique de 1990 à nos jours.

Hyperinflation depuis la chute du mur de Berlin

En 1997, la Bulgarie traverse une période d’hyperinflation avec un pic à 1 058,4 %. Dans une telle situation, la tentation des salariés est de convertir immédiatement le montant de leur salaire en devise étrangère, ce qui déprécie la monnaie domestique. Pour les commerçants, la situation pousse à ajuster les prix en permanence pour ne pas risquer de vendre à perte.

Les autorités politiques et monétaires adoptent alors un Currency Board, régime monétaire très contraignant mais efficace pour combattre l’inflation. Concrètement, arrimer la valeur du lev à une autre monnaie, comme l’euro ou le deutschemark.

Si le résultat de cette stratégie est payante, avec une inflation tombée à 22 % en 1998, la Bulgarie perd les leviers de sa politique économique.


Banque mondiale

En parallèle, un taux de croissance moyen trop faible et surtout trop volatil (– 9,12 % de croissance annuelle du PIB en 1992, 5,21 % en 1996 ou – 8,40 % en 1999) décourage les élites, qui quittent peu à peu le pays. Entre 1992 et 2001, le nombre d’habitants chute de 6 %. Les décideurs réfractaires à une expatriation restent en attente des bienfaits de l’Union européenne, à laquelle la Bulgarie adhère en 2007.

Malgré une demande répétée des autorités bulgares, l’Union européenne fait tarder les choses pour intégrer le pays dans la zone euro. Si les indicateurs quantifiables – niveau d’inflation, taux d’intérêt – ne sont pas tous au vert, l’Union européenne pointe surtout le taux de change artificiellement stable, condition nécessaire du Currency Board. De façon plus informelle, l’Union européenne s’alarme de l’instabilité des institutions et de leur difficulté à maîtriser – parfois en leur sein même – un niveau préoccupant de corruption.

Rattrapage économique de la Bulgarie

En juillet 2020, la Bulgarie rejoint le Mécanisme de taux de change européen (l’antichambre de la zone euro) avec un objectif du passage à l’euro en 2024. Après des années d’hésitation, son admission est décidée en juillet 2025.

Des questions persistent : les institutions sont-elles assez solides ? Une crise économique ou financière bulgare pourrait-elle se produire et miner l’Union monétaire ?

La décision d’intégration à la zone euro revient à répondre positivement à la première question. Si une crise venait à se développer en Bulgarie, les Bulgares soutenus par leurs voisins sauraient, pense-t-on, la maîtriser localement.

En 2025, les 100 milliards d’euros de produit intérieur brut (PIB) de la Bulgarie ne représentent que 0,7 % à 0,8 % du PIB de la zone euro, ce qui limite la puissance d’éventuels d’effets de propagation. Le rattrapage de la Bulgarie en termes réels (prenant en compte l’inflation) est très tangible depuis 2007 : le produit intérieur brut par tête, évalué à 41 % de la moyenne de la zone euro lors de son admission dans l’Union européenne, s’affiche aujourd’hui à 67 % de cette moyenne.

Passage à l’euro vu de Bulgarie

La classe politique bulgare a été majoritairement pro-européenne pendant des décennies. Elle a soutenu le passage à l’euro, puisque la monnaie diminuait les coûts de transaction et rendait plus sûres les banques, désormais surveillées selon les normes de la Banque centrale européenne. Ces dernières éloignent la Bulgarie de la situation de 1996 quand plus de 60 % des prêts n’étaient pas remboursés.

En 2026, cette classe politique souhaite attirer de nouveaux capitaux créateurs d’emplois. Comme dans d’autres pays d’Europe centrale, le nationalisme et l’euroscepticisme gagnent du terrain dans la classe politique bulgare. Roumen Radev, le président du pays a démissionné en janvier dernier. Après une présidence pro-européenne, son discours est plus ambigu :

« La rupture définitive entre les Bulgares et la classe politique s’est produite avec le refus du Parlement d’organiser un référendum sur la date d’introduction de la monnaie unique européenne. Les représentants du peuple ont refusé au peuple son droit de choisir. »




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Les sondages effectués par l’institut bulgare Alpha Research indiquaient en mai 2026 que les électeurs favorables et défavorables à l’euro s’équilibrent – 49 % pour, 45,8 % contre. Selon le dernier Eurobaromètre de la Commission européenne, 49 % des Bulgares sont opposés à la monnaie unique en 2025. Les opinions défavorables l’emportaient largement en 2022, ce qui relativise l’impression mitigée de ces chiffres.

Bien sûr, les consommateurs craignent une perte de pouvoir d’achat, ce qui intervient toujours à la marge quand un pays passe à l’euro. Les dernières expériences ont montré que ce surcroît d’inflation est limité – de 0,2 % à 0,35 % – et temporaire.

On peut donc penser qu’il en sera de même en Bulgarie, et que ce passage sera bénéfique pour le pays.

Pourquoi les choses ont-elles tant traîné ?

En réalité, la Bulgarie revient de loin. Le Currency Board, ce régime monétaire qui l’a sauvée de l’hyperinflation en 1997, est à la fois une curiosité dans un monde de flottement généralisé des monnaies et un piège qui peut se refermer sur ceux qui l’adoptent… lorsqu’ils souhaitent rejoindre une union monétaire.

Ce système d’émission monétaire ressemble un peu à ce qu’était théoriquement l’étalon-or (une monnaie équivaut à un poids fixe d’or), assorti d’une convertibilité totale des billets en or. La Banque centrale bulgare, qu’on appelle dans ce cas la « caisse d’émission », ne peut apporter la liquidité en lev qu’en contrepartie d’une monnaie de réserve, à l’origine le deutchemark, puis l’euro, ou d’emprunts publics libellés dans cette monnaie de réserve.




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L’accès aux liquidités en lev devient contraignant, ce qui réduit mécaniquement l’inflation – les banques sont limitées dans leurs prêts, et par ricochet évitent une envolée des prix et des salaires. La littérature académique explique que, au-delà de cet « effet de discipline », le mécanisme engendre de lui-même la confiance du public qui accepte de détenir des leva, au lieu de les convertir immédiatement en devises « fortes », comme le deutschemark ou l’euro. C’est ce qui s’est produit au moment de la stabilisation bulgare en 1998-1999.

Ce système comporte des limites. La discipline s’applique aussi à l’État qui ne peut pas compter sur la caisse d’émission pour pratiquer une politique d’open market (achat et vente d’obligations publiques sur le marché monétaire) et l’aider à s’endetter à des coûts raisonnables. L’État bulgare emprunte ainsi en euros sur la place de Luxembourg à des prêteurs étrangers (la bourse de Luxembourg opère comme centre de cotation de valeurs internationales). Quant aux banques, elles ne peuvent compter sur un « prêteur en dernier ressort » en cas de coup dur, la caisse d’émission ne pouvant jouer ce rôle par définition.

En définitive

Les Bulgares se trouvent un peu plus liés au reste de l’Europe à laquelle ils fournissent depuis des années leurs médecins, leurs chercheurs et autres ingénieurs expatriés. L’État bulgare pourra bénéficier de meilleurs taux à Luxembourg qui restera sans doute le lieu d’émission de la dette bulgare, tant qu’il n’existe de marché local suffisamment développé.

En 2025, la Bulgarie se classe en 84ᵉ position du classement de l’indice de perception de la corruption.
Transparency international

La Banque centrale européenne pourra jouer un rôle de prêteur en dernier ressort aux banques locales. Les transferts de biens, de services et d’argent seront fluidifiés au bénéfice des exportateurs. Ces avantages pourraient accroître les prix et les salaires, et limiter de ce fait la compétitivité différée de l’économie bulgare. Elle devra, quoi qu’il en soit, améliorer son score au niveau de l’indice international de perception de la corruption.

The Conversation

Dominique Torre ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La Bulgarie a adopté l’euro pour oublier son trauma de l’hyperinflation – https://theconversation.com/la-bulgarie-a-adopte-leuro-pour-oublier-son-trauma-de-lhyperinflation-275754

La coopération internationale en crise ? Derrière la chute des budgets, une crise de légitimité

Source: The Conversation – in French – By Vincent Pradier Goeting, Docteur en sciences de gestion, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

En 2025, l’aide publique au développement a connu sa plus forte contraction jamais enregistrée. Mais réduire la situation actuelle à une affaire de volumes budgétaires serait manquer l’essentiel. Ce que traverse la coopération internationale est avant tout une crise politique et paradigmatique – une crise multidimensionnelle qui, de façon révélatrice, affecte en premier lieu les ONG occidentales, aujourd’hui.


Les chiffres publiés par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) en avril 2026 sont d’une rare brutalité. L’aide publique au développement (APD) des pays membres du Comité d’aide au développement (CAD) a chuté en 2025 de 23,1 % en termes réels, soit la plus forte contraction annuelle jamais mesurée depuis la création de l’indicateur en 1969. Les volumes sont revenus à leur niveau de 2015, effaçant ainsi dix années de progression et, avec elles, une partie des engagements pris au moment de l’adoption de l’Agenda 2030. Selon l’OCDE elle-même, une nouvelle baisse de près de 6 % est anticipée pour 2026.

Cette chute historique est très largement imputable à une décision politique unique : le démantèlement de l’United States Agency for International Development (USAID), engagé dès janvier 2025 par la seconde administration Trump. Selon l’OCDE, l’APD états-unienne a été divisée par plus de deux en un an (– 56,9 %), ce qui constitue la plus forte réduction jamais enregistrée par un pays donateur. À elle seule, cette décision américaine est à l’origine des trois quarts de la baisse mondiale de l’APD en 2025. Elle a, par ricochet, accéléré les arbitrages à la baisse déjà engagés par d’autres grands donateurs – Allemagne, Royaume-Uni, Japon et France. Pour la première fois depuis 1995, ces quatre pays ont réduit leur APD simultanément deux années consécutives.

La France participe ainsi à ce mouvement. Après une diminution de 11 % en 2023 et une coupe supplémentaire de 13 % en 2024, le budget français consacré à la solidarité internationale a fait l’objet, depuis début 2024, de cinq coupes consécutives. Selon les estimations de Coordination SUD, la plateforme nationale des ONG françaises, l’APD française pourrait être réduite de 58 % en deux ans – et jusqu’à 64 % pour les lignes budgétaires du ministère de l’Europe et des affaires étrangères qui financent directement les ONG. L’objectif d’atteindre 0,7 % du revenu national brut en 2025, inscrit dans la loi d’août 2021, à défaut d’être officiellement abandonné, semble devenir un horizon lointain.

Une crise qui n’est pas seulement financière

Il serait tentant, face à ces données, de conclure à une « crise de financement » de la coopération internationale. L’analyse serait pourtant insuffisante. Car ce qui frappe, à mesure que l’on observe la succession des coupes, c’est la régularité avec laquelle elles sont arbitrées politiquement, et la faiblesse des résistances qu’elles rencontrent dans l’espace public – y compris lorsque, comme c’est le cas en France, 66 % de la population déclare soutenir l’action internationale de solidarité.

Ce paradoxe – un soutien populaire au principe même de la solidarité, mais un rejet croissant des organisations qui l’incarnent – mérite d’être pris au sérieux. Il tient pour partie à la managérialisation et à la bureaucratisation progressives d’un secteur éloigné, à mesure qu’il se professionnalisait, de l’ancrage militant dont il tirait historiquement sa légitimité. Il ouvre surtout la voie à ce que Félicien Faury nomme une forme de politisation négative – celle qui nourrit les rhétoriques populistes en désignant les ONG comme des acteurs technocratiques, déconnectés, voire complices d’un système dont elles étaient censées être les aiguillons.

Autrement dit, ce n’est pas la décision budgétaire qui pose question en soi. C’est sa faisabilité politique. Pendant des décennies, l’APD a rempli simultanément trois fonctions : une fonction humanitaire et de développement assumée ; une fonction géopolitique, discrète mais réelle ; et une fonction de légitimation démocratique pour les États donateurs, en particulier dans l’espace occidental. Ces trois fonctions sont aujourd’hui particulièrement mises à mal. Dans un nombre croissant de pays, la solidarité internationale n’est plus perçue comme un bien politique valorisable – elle est devenue, dans certains segments du débat public, un argument contre les gouvernements qui la pratiquent.

La crise est donc d’abord celle d’un cadre de légitimation. Elle affecte en premier lieu les ONG occidentales, dont le modèle organisationnel est historiquement adossé à ce cadre.

Des ONG prises dans une triple contestation

Les ONG françaises de solidarité internationale, dont les ressources cumulées avaient connu une croissance de 43 % entre 2016 et 2020, voient aujourd’hui leurs modèles économiques vaciller, en particulier dans le secteur humanitaire. L’APD transitant par les organisations de la société civile représentait 27 milliards de dollars (plus de 22,9 milliards d’euros) à l’échelle mondiale en 2024, soit 12,9 % de l’APD bilatérale – un chiffre en recul de 2,3 %. Les restructurations se multiplient, les plans de licenciements aussi.

Mais la contraction budgétaire n’est qu’une des dimensions du problème. Les ONG occidentales – comme je l’avais analysé dans un précédent article – sont prises dans une triple contestation qui rend leur repositionnement particulièrement délicat.

Au Sud, d’abord, où des États revendiquent une souveraineté renouvelée sur les flux d’aide et les modalités d’intervention. Les reconfigurations en cours en Afrique de l’Ouest, notamment au Mali et au Burkina Faso, en sont l’illustration la plus visible, mais la dynamique est plus large. Elle s’accompagne d’une parole de plus en plus structurée d’organisations locales qui refusent de n’être que des sous-traitantes et portent une critique épistémique des catégories mêmes avec lesquelles le développement a été pensé.

Au Nord, ensuite, à travers deux critiques antagonistes qui, bien que non symétriques, convergent dans leurs effets. D’un côté, une critique populiste qui conteste le principe même d’une solidarité internationale financée sur fonds publics. De l’autre, une critique décoloniale qui interroge les rapports de pouvoir que l’aide perpétue et les formes de colonialité qu’elle véhicule. Ces deux critiques, à fronts renversés, participent conjointement à l’effritement de la légitimité publique des ONG. La première, plus agressive, se traduit par une offensive directe contre les libertés associatives elles-mêmes : plusieurs ONG de solidarité internationale – de SOS Méditerranée à La Cimade, en passant par France Terre d’Asile – ont fait l’objet d’entraves, de menaces de retrait de subventions ou de tentatives d’éviction de la commande publique, au nom d’un prétendu manquement à la neutralité politique.

À l’intérieur même des organisations, enfin, où des salariés contestent une inégalité devenue difficile à justifier : celle qui sépare, au sein d’une même organisation, les personnels recrutés localement dans les country offices des Suds et leurs homologues des sièges occidentaux – en termes de salaires, de perspectives de carrière, mais aussi de reconnaissance des savoirs et de l’expérience. À cela s’est ajoutée, depuis le mouvement Black Lives Matter de 2020 et plusieurs scandales publics, une prise de parole de personnels racisés au sein même des sièges occidentaux sur les cultures organisationnelles et les représentations dominantes. Documentée notamment par les rapports de Peace Direct (« Time to decolonise aid ») et les travaux de l’International Development Committee britannique, cette double critique interne constitue aujourd’hui l’une des remises en cause les plus structurées – et les plus difficiles à absorber – auxquelles le secteur ait été confronté.

Ce que le secteur privé ne pourra pas faire

Dans ce contexte, une partie du discours institutionnel s’est réfugiée dans une promesse : celle du secteur privé comme nouveau moteur du financement du développement. Philanthropie, blended finance, obligations à impact, partenariats public-privé. L’idée sous-jacente est qu’une architecture financière hybride pourrait compenser le retrait progressif des financements publics.

Une chose, pourtant, doit être dite clairement : le secteur privé ne remplacera pas l’APD en volume. Ce n’est pas une hypothèse politique, c’est une réalité arithmétique.

Les 32 grandes fondations philanthropiques qui rapportent leurs données à l’OCDE ont mobilisé 11,7 milliards de dollars en 2023, soit environ 5 % du total de l’APD des pays du CAD. Les fonds mobilisés par le secteur privé via les mécanismes de financement mixte, bien qu’en croissance, se concentrent pour l’essentiel sur les terrains où un modèle économique est viable– c’est-à-dire pas sur les contextes de fragilité extrême ni sur les biens publics mondiaux, qui restent entièrement dépendants de la solidarité publique.

Surtout, ces instruments opèrent une transformation de la grammaire de l’aide. Ils substituent progressivement une logique de retour sur investissement à une logique de droits ou d’intérêt général, orientent les priorités vers les contextes solvables, et déplacent le centre de gravité de la décision vers des acteurs dont les finalités ne sont pas (toujours) celles de la solidarité.

Vers une dégradation ou une refondation du secteur ?

Quelles sont les perspectives ? Trois trajectoires, combinables, semblent aujourd’hui envisageables pour le système d’aide.

La première est celle d’une continuité dégradée : le modèle actuel se maintient, sous perfusion, plus fragmenté et davantage dépendant de financements privés géopolitiquement orientés. Les ONG occidentales y survivent, mais au prix d’une réduction progressive de leur capacité transformatrice. C’est, à court terme, le scénario le plus probable.

La deuxième est celle d’une recomposition géopolitique déjà partiellement engagée. Les flux d’aide des pays non membres du CAD qui déclarent leurs données à l’OCDE sont passés de 1,1 milliard de dollars en 2000 à 17,7 milliards de dollars en 2022 – une multiplication par seize en deux décennies. La Chine a engagé 4 milliards de dollars (3,4 milliards d’euros) dans son Fonds de coopération Sud-Sud depuis 2015. La coopération Sud-Sud ne remplace pas, en volume, l’APD occidentale, mais elle construit peu à peu une architecture alternative, fondée sur d’autres présupposés normatifs – non-conditionnalité, réciprocité, non-ingérence – qui entrent directement en concurrence avec ceux du modèle occidental.

La troisième, plus exigeante, serait celle d’une refondation pluriverselle : l’émergence d’un nouveau cadre de légitimation, fondé sur la reconnaissance des savoirs situés, la co-construction des réponses et la remise en cause des asymétries historiques de pouvoir. Elle suppose, de la part des ONG occidentales, la capacité de se défaire de certaines évidences – évidences que leurs propres équipes, notamment dans les terrains d’intervention, questionnent déjà. Elle suppose aussi des acteurs publics capables de réinvestir une conception politique, et non seulement technique, de la solidarité internationale.

C’est à cette seule condition que l’on pourra parler, non pas d’un monde post-APD subi, mais d’un système de coopération véritablement recomposé. La question, au fond, n’est plus de savoir si le modèle actuel peut être sauvé dans sa forme. Elle est de savoir si, collectivement, les organisations de solidarité internationale – au sens large – sont capables d’en penser et d’en construire un autre.

The Conversation

Vincent Pradier Goeting ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La coopération internationale en crise ? Derrière la chute des budgets, une crise de légitimité – https://theconversation.com/la-cooperation-internationale-en-crise-derriere-la-chute-des-budgets-une-crise-de-legitimite-280948

Pourquoi les souverainistes sont de faux libéraux

Source: The Conversation – in French – By Thierry Aimar, Maître de conférences en sciences économiques, Université de Lorraine

Jordan Bardella est reçu au Medef, ce lundi 20 avril. Comme de nombreux dirigeants européens de la droite souverainiste, il se réclame du libéralisme. Pourtant, le souverainisme économique s’oppose aux principes mêmes du libéralisme, fondés sur le libre-échange et l’universalisme. Sous le drapeau idéologique de l’intérêt national, le souverainisme, ou conservatisme, exprime les intérêts de propriétaires qui cherchent à transformer leurs revenus en rentes en se protégeant de la concurrence internationale.


Donald Trump, Giorgia Meloni, Javier Milei ou Viktor Orban à l’étranger, Sarah Knafo, Jordan Bardella ou Bruno Retailleau en France… Tous ces responsables politiques attèlent aujourd’hui le cheval du libéralisme à la charrette du souverainisme, de la protection nationale et de la lutte contre l’immigration. Personne dans la presse ne semble véritablement s’étonner de ce nouvel équipage, et surtout s’interroger sur les forces idéologiques qui se cachent derrière.

Nombre de ces dirigeants conservateurs évoquent des points communs avec le libéralisme, voire une complémentarité nécessaire. Ainsi, pour Bruno Retailleau, « le libéralisme authentique ne va pas sans un conservatisme assumé ». Certes, partout dans le monde occidental, la droite souverainiste incorpore dans son programme le principe libéral de l’abaissement de la fiscalité sur les revenus du travail et du capital, ainsi que l’allègement de la réglementation administrative. Mais, pour les libéraux, le combat contre la taxation et l’étouffoir des normes n’est pas destiné à protéger les intérêts corporatistes des propriétaires de ressources. Il s’inscrit à l’intérieur d’un ensemble plus large, profondément étranger à la droite souverainiste, qui est le respect du libre-échange et de la compétition internationale.

Ce qu’est vraiment le libéralisme

Il suffit de relire Adam Smith, Frédéric Bastiat ou Friedrich Hayek pour comprendre que la liberté défendue par le libéralisme est celle d’entrer sur le terrain du marché pour essayer de gagner le match de la concurrence ; pas celle de s’en affranchir en empêchant des adversaires de participer à la compétition. Un libéralisme qualifié de national, protégé par les douves du protectionnisme et des barrières tarifaires, comme le défend Donald Trump, est, de ce point de vue parfaitement contradictoire. Il revient à définir administrativement les frontières du marché et à permettre à certains capitalistes et salariés nationaux de transformer leurs revenus en rentes, au détriment d’autres producteurs domestiques et extérieurs. Et surtout de l’ensemble des consommateurs. Le libéralisme ne défend pas des privilégiés, il défend les créateurs de valeurs ; il ne défend pas les intérêts d’acteurs domestiques, il défend les intérêts des citoyens du monde ; le libéralisme n’est pas pro-business, il est pro-consommateur ; enfin, le libéralisme ne s’attache à aucune forme de communautarisme, national, racial, familial, religieux ou autre. Son ADN est constitué par un individualisme affranchi de toute idée de solidarités organiques. Celles-ci ne servent que d’habillage moral à des systèmes de rentes réservées aux membres de clubs arbitrairement définis par des stéréotypes et protégés par des barrières à l’entrée.

Le souverainisme est un protectionnisme

L’intérêt général que le souverainisme se targue d’incarner ne dépasse pas du tout le communautarisme. Il en est simplement une expression plus institutionnalisée, avec l’ambition de contrecarrer une mondialisation qui récompense l’efficacité des uns et révèle les faiblesses des autres. Si la mondialisation a parfois augmenté les inégalités de revenus à l’intérieur des nations, en retirant à certaines corporations le bénéfice d’une protection tarifaire, elle a permis une plus grande égalité des conditions de développement entre les pays. On comprend alors que le souverainisme serve de prétexte à des acteurs devenus incapables de s’assurer un revenu par l’échange pour prélever, grâce à la réglementation, une part du produit social supérieure à leur productivité.

C’est un protectionnisme mis au service d’intérêts particuliers, déguisé en solidarité nationale, qui s’organise en réalité pour préserver des féodalités économiques, regroupées autour d’un capitalisme illibéral, lequel est toujours prêt à sacrifier liberté politique et économique pour protéger de la concurrence les revenus des propriétaires nationaux de ressources. Les privilèges de ces castes se réclamant du conservatisme ne sauraient subsister sans une connivence avec l’État (« crony capitalism ») qui leur permet de s’approprier le territoire collectif, soumettre les individus qui s’y trouvent à ses diktats et exclure les autres lorsqu’ils menacent leurs rentes.

Comme l’a bien montré Hayek, le conservatisme est une langue aussi étrangère au libéralisme que peut l’être le socialisme. Ce sont les deux frères ennemis d’une même pensée, qui s’affrontent simplement pour savoir quels groupes vont bénéficier de la protection étatique. Caractériser des individus par une identité collective (nationale, religieuse, raciale, familiale) masque en réalité des privilèges et des discriminations qu’on n’ose pas reconnaître officiellement. Ce réflexe identitaire nourrit l’intolérance, génère des conflits à l’intérieur de la société et, sous le prétexte de les circonscrire, conduit finalement à l’autoritarisme. Les conservateurs veulent embrasser la liberté sur une joue et la protection économique de l’État sur l’autre joue, en feignant d’ignorer qu’elles ne se trouvent jamais sur un même visage.

Une lecture erronée qui associe extrême droite et libéralisme

Ainsi, Donald Trump n’est-il pas une dégénérescence du conservatisme, mais son expression la plus décomplexée. Il adapte sa politique en fonction des intérêts du moment de groupes qui le soutiennent en échange de sa protection. Beaucoup de commentateurs se sont alors engouffrés dans cette brèche pour considérer qu’extrême droite et libéralisme constituaient les deux faces d’une même médaille. En s’appuyant sur l’exemple de Viktor Orban en Hongrie, ils développent la thèse d’un libéralisme autoritaire, voire dictatorial, qui s’appliquerait aujourd’hui aux États-Unis. Cette thèse s’est vue confortée par les récentes déclarations antidémocratiques des autoproclamés libertariens de la tech, les Peter Thiel, Elon Musk, ou encore Larry Ellison, le PDG d’Oracle.

Pour l’avenir et la crédibilité du libéralisme, il est très important de démasquer ces associations fallacieuses propagées par des trafiquants de concepts qui surfent sur la crise des savoirs et la crédulité des esprits. Il ne faut pas tomber dans le piège de cette mythologie contemporaine d’un supermarché libéral, où chacun pourrait se servir ce qu’il veut, au gré de ses intérêts et préjugés. Ceux qui, en France, prônent une union de la droite et de l’extrême droite, demandent en fait aux militants libéraux d’assurer de leur soutien politique une idéologie protectionniste qui, en réalité, est la parfaite antithèse du libéralisme.


Cette contribution est publiée en partenariat avec le Printemps de l’économie qui s’est déroulé du 17 au 20 mars 2026. Retrouvez ici les replays de la 14ᵉ édition, « Le temps des rapports de force ».

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Thierry Aimar ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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