Dans le Var, la progression de la cochenille-tortue du pin menace les paysages méditerranéens

Source: The Conversation – France (in French) – By Romain Garrouste, Chercheur à l’Institut de systématique, évolution, biodiversité (ISYEB), Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Deux femelles adultes de _Toumeyella parvicornis_ fixées sur une tige de pin maritime protégées par une fourmi (_Crematogaster scutellaris_), à Grimaud dans le massif des Maures, en octobre 2023. Romain Garrouste, Fourni par l’auteur

Le département du Var, en France, est touché par l’arrivée de cet insecte venu d’Amérique du Nord qui s’attaque au pin maritime et au pin parasol. Si la cochenille-tortue du pin se propage, elle pourrait transformer durablement les paysages et l’écologie du pourtour méditerranéen.


Des terrasses qui collent, des voitures poisseuses… On croirait d’abord à une histoire de pollution, puis on lève la tête vers les pins parasols caractéristiques du littoral méditerranéen. On voit alors leurs aiguilles noircir, leurs silhouettes familières se dégarnir, leurs grosses branches dépérir puis se rompre.

Derrière ces symptômes constatés dans le Var se cache un minuscule insecte, qui prend une place gigantesque dans les préoccupations locales : la cochenille-tortue du pin (Toumeyella parvicornis). Venue d’Amérique du Nord, on l’a détectée pour la première fois en France en 2021 dans le golfe de Saint-Tropez, dans le Var – un département en première ligne pour les espèces exotiques.

Discrètes, célèbres ou redoutées

Mais qu’est-ce donc qu’une cochenille ? Insectes de l’ordre des hémiptères, apparentés aux pucerons, aux cigales ou encore aux punaises, elles se caractérisent par une biologie souvent discrète. Les femelles adultes sont peu mobiles et restent fixées sur la plante hôte pour se nourrir de sève, tandis que les rares mâles sont souvent de petite taille, ailés, et d’une courte durée de vie.

Beaucoup d’espèces portent une cuticule épaissie ou cireuse, parfois en forme de petit bouclier – d’où l’impression de petite écaille collée au rameau. Certaines cochenilles sont célèbres pour un usage ancien comme colorant – la cochenille du carmin, par exemple. D’autres sont redoutées en agriculture, en horticulture et en foresterie, car elles peuvent pulluler, affaiblir les plantes et favoriser des champignons par l’intermédiaire du miellat qu’elles produisent.

Il y a plus de soixante ans, le massif des Maures dans le Var avait déjà vu arriver une cochenille, Matsucoccus feytaudi. Alors qu’on ne lui connaît pas de dégâts notoires en région atlantique dont elle est endémique (Landes en France, Espagne, Portugal, etc.), elle a détruit dans ce massif 120 000 hectares de pins maritimes en vingt ans de présence.

Biologie et mécanismes de dégâts de la cochenille-tortue du pin

Mais venons-en à celle qui nous intéresse, la cochenille-tortue du pin. Originaire d’Amérique du Nord, Toumeyella parvicornis appartient à la famille des Coccidae.

Elle se fixe volontiers sur les jeunes rameaux de pins, perce les tissus végétaux et se nourrit directement de la sève. Ce vol de ressources affaiblit l’arbre, mais le mécanisme le plus visible est ailleurs : l’insecte rejette en quantité un miellat sucré qui rend tout collant, attire souvent les fourmis… et, surtout, nourrit la fumagine, un champignon noirâtre qui recouvre aiguilles et rameaux, y compris les strates inférieures.

gros plan sur une colonie de cochenilles sur une branche
Colonie de Toumeyella parvicornis avec femelles adultes et petites larves fixées (rougeâtres), à Grimaud dans le massif des Maures, octobre 2023.
Romain Garrouste, Fourni par l’auteur

Résultat : la photosynthèse est freinée et empêchée, l’arbre s’épuise, il perd des aiguilles et voit sa croissance stoppée. Des infestations fortes et répétées peuvent mener jusqu’au dépérissement et à la mort de l’arbre, souvent précédés de chutes de branches qui rendent les abords dangereux.

La France prudente après l’expérience italienne

Comme beaucoup d’espèces exotiques, les raisons de la diffusion de la cochenille tient à un « alignement des planètes » défavorable : augmentation des échanges commerciaux de végétaux et de matériels, densité d’hôtes (plantations notamment) et hivers plus doux.

En France, les foyers actuellement identifiés se concentrent encore dans le Var, mais un premier cas a été relevé à Martigues, dans les Bouches-du-Rhône. Les impacts visibles ont été identifiés sur le pin parasol (Pinus pinea) et le pin maritime (Pinus pinaster).

Face à ce constat, les autorités sanitaires ont mis en place une surveillance et des recommandations de gestion : un repérage précoce, des précautions lors des travaux d’élagage, une limitation des déplacements de végétaux potentiellement infestés, et le signalement des symptômes.

Les dégâts restent encore relativement localisés à l’échelle nationale, mais l’expérience antérieure de l’Italie nous invite à la prudence. La cochenille-tortue du pin a été signalée dès 2014 en Campanie, dans la région de Naples, avant de gagner d’autres régions jusqu’à atteindre Rome, où le pin parasol constitue une icône paysagère et culturelle.

Les infestations ont entraîné des dépérissements massifs, et les gestionnaires ont dû intervenir sur des arbres adultes, parfois patrimoniaux. Plusieurs études récentes utilisant des indicateurs de croissance, des mesures physiologiques et de la télédétection ont pu mettre en évidence les liens entre l’intensité de l’attaque à la baisse de vitalité des pins et au risque de mortalité en Italie.

Après l’Italie et la France, l’espèce a aussi été signalée dans d’autres pays du bassin (par exemple, dans les Balkans), ce qui alimente la crainte d’une diffusion à l’échelle méditerranéenne, d’autant que le pin parasol est présent sur une large partie du pourtour méditerranéen.

Une menace écologique majeure

Le point crucial, souvent sous-estimé dans le débat public, tient au rôle du pin parasol et du pin maritime. Loin d’être de simples arbres d’ornement urbain, ils structurent les milieux naturels, parfois au cœur d’aires protégées.

Dans la réserve naturelle nationale de la plaine des Maures (Var), les pins parasols participent à des paysages uniques et à la structuration écologique locale. Ils façonnent une ambiance de plaine ouverte arborée très caractéristique.

La disparition ou le dépérissement de ces arbres n’aurait pas seulement un effet esthétique : elle affecterait la structure du milieu, les microclimats locaux et toute une biodiversité associée aux pins – faune, champignons, cortèges d’invertébrés, etc. Une grande partie du littoral du Var fait partie de l’aire du parc national de Port-Cros, directement menacée par cet insecte.




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Le pin maritime, comme le pin parasol, dépasse en outre largement le cadre méditerranéen. Il est présent également sur la façade atlantique, où il constitue l’essence dominante du massif landais et l’un des plus vastes ensembles forestiers d’Europe occidentale. Une extension de la cochenille-tortue vers ces régions – si elle s’y acclimatait et y trouvait les conditions propices – poserait donc des questions écologiques, paysagères et économiques à une tout autre échelle : santé des forêts, gestion sylvicole, risque d’affaiblissement face aux sécheresses et coûts de surveillance.

Plus largement, ce cas illustre comment un insecte de quelques millimètres peut, en interaction avec la mondialisation des échanges et le changement climatique, devenir un facteur de transformation durable des paysages et des écosystèmes, en s’associant aux modifications en cours, en modifiant l’identité visuelle et écologique de régions entières. L’enjeu dépasse donc la seule nuisance : il interroge notre capacité à anticiper et gérer les invasions biologiques avant qu’elles ne redessinent, silencieusement, nos horizons.

La cochenille-tortue des pins (Toumeyella parvicornis, Coccidae, Hemiptera). Source : Ysyeb/YouTube.

Des pistes de solutions au cas par cas

Face à cette invasion, les solutions restent jusqu’ici limitées, surtout sur de grands arbres. Il n’existe pas de « recette miracle » universelle. La gestion implique une approche intégrée, qui combine détection précoce, réduction des sources de dispersion, tailles ciblées quand c’est possible et maintien de la vitalité des arbres : arrosage raisonné en période sèche, protection des racines en contexte urbain, limitation des blessures.

paysage d’arbre rompu par les dégâts causés par un insecte
Dégâts de Toumeyella parvicornis sur pin parasol, défoliation et chute de branches, à Grimaud dans le massif des Maures, en octobre 2023.
Romain Garrouste, Fourni par l’auteur

Des pistes existent aussi du côté des ennemis naturels de ces insectes. Comme pour d’autres cochenilles, certains prédateurs, notamment des coccinelles, peuvent consommer des cochenilles jeunes, et des communes testent parfois des lâchers d’auxiliaires. Mais l’efficacité à grande échelle dépend du bon choix d’espèces, du calendrier d’intervention et de la capacité des auxiliaires à suivre le rythme des pullulations.

Collectivités et particuliers, les bons réflexes à adopter

En tant que collectivités et en qualité de citoyens, comment contribuer à cette lutte ? Il s’agit d’abord d’apprendre à reconnaître les symptômes : miellat collant, fumagine noire, rameaux couverts de « petites carapaces » brunâtres, puis jaunissement.

Il faut ensuite éviter de déplacer des branches, rameaux ou végétaux de pins depuis une zone infestée vers une zone saine, et signaler les cas aux services compétents lorsqu’un nouveau foyer est suspecté.

Enfin, dans les espaces gérés, il s’agit de prioriser les arbres les plus sensibles (pins parasols, sujets en bord de route ou en ville) et intervenir le plus tôt possible : une fois l’arbre très affaibli, les chances d’inverser la trajectoire sont minces.

Une autre difficulté tient au manque de connaissances scientifiques produites en France sur Toumeyella parvicornis. Les données sur sa dynamique locale (nombre de générations par an selon les microclimats et les espèces d’arbres), ses ennemis naturels réellement efficaces, ses voies de dissémination et ses interactions avec le stress hydrique et les effets post-incendies restent encore à établir. Cette lacune contraste avec la situation italienne, où plusieurs travaux récents décrivent déjà la progression, les impacts sur la croissance des pins et des outils de suivi (dont la télédétection) qui peuvent aider les gestionnaires.

L’urgence en France, pour la recherche, est donc de cartographier finement l’extension du phénomène, en utilisant la télédétection et des drones par exemple, de mesurer l’impact sur la croissance des pins et, surtout, d’identifier les régulations naturelles efficaces, qui passent par l’identification génétique des arbres.

Par exemple, quelles coccinelles et autres prédateurs ou parasitoïdes attaquent réellement la cochenille dans le Var ? À quelle période de l’année ? Avec quel niveau de contrôle ? Sans ces données, il est difficile d’évaluer ce qui marche, ce qui coûte cher pour peu d’effets, et ce qui pourrait être déployé à grande échelle sans risques écologiques secondaires.

The Conversation

Romain Garrouste a reçu des financements de MNHN, CNRS, Sorbonne Université, Labex BCDIV (ANR), MRAE, MTE, National Geographic,

ref. Dans le Var, la progression de la cochenille-tortue du pin menace les paysages méditerranéens – https://theconversation.com/dans-le-var-la-progression-de-la-cochenille-tortue-du-pin-menace-les-paysages-mediterraneens-273538

Le nématode du pin, un redoutable globe-trotteur

Source: The Conversation – France (in French) – By Hervé Jactel, Directeur de recherche, Inrae

Un nématode du pin _Bursaphelenchus xylophilus_ mâle, un _Monochamus galloprovincialis_, l’insecte vecteur de la maladie du flétrissement, et un pin desséché. L. D. Dwinell, USDA Forest Service/Gilles San Martin /Mateinsixtynine, CC BY

Partout où il s’est installé, le nématode du pin Bursaphelenchus xylophilus a tué des millions d’arbres. Son arrivée dans les Landes françaises ne présage donc rien de bon. Pour lutter contre cette espèce invasive, il faut bien sûr connaître son cycle de vie et la façon dont la maladie qu’il véhicule se transmet d’arbre en arbre. C’est ce que nous explique le spécialiste d’entomologie forestière Hervé Jactel.


Le nématode du pin Bursaphelenchus xylophilus, responsable de la maladie du flétrissement, est sans conteste le pire agent pathogène pour les forêts de pin du continent eurasiatique. Il s’agit d’un ver microscopique qui, une fois dans l’arbre, se nourrit des vaisseaux du bois, et bloque la circulation de la sève. Les symptômes sont, dans un premier temps, le rougissement des aiguilles puis leur chute, ensuite la courbure des pousses (d’où le nom de flétrissement), puis enfin la mort de l’arbre en quelques semaines seulement.

Bursaphelenchus xylophilus (adulte mâle).
David Pires (INIAV, PT), Fourni par l’auteur

Partout où il a été introduit, il a provoqué la mort de millions d’arbres. Cette espèce exotique envahissante (classée organisme de quarantaine en Europe) est originaire d’Amérique du Nord où elle ne cause pas de dégâts, car les pins nord-américains sont résistants. En revanche, elle s’avère très agressive envers les espèces de conifères avec lesquelles elle n’a pas longtemps cohabité.

Une série d’invasions en Asie

Comme pour toutes les espèces invasives, le nématode du pin se joue des frontières terrestres ou maritimes. Il est arrivé en 1905 au Japon sans doute par l’intermédiaire d’une cargaison de bois venue des États-Unis. Il a, depuis, causé la perte de 95 % de la ressource en pins du pays. Il a ensuite été détecté en Chine en 1982, à Nankin (Nanjing en chinois), possiblement à cause de l’importation depuis les États-Unis de matériaux de construction d’un grand télescope. Il est désormais présent dans 18 provinces et a tué plus de 50 millions d’arbres.

Des travaux de modélisation ont montré que cette rapide expansion est surtout due à une propagation assistée par l’humain, avec des déplacements de plusieurs centaines de kilomètres par an sans doute liés au transport de matériaux en bois contaminés. Les dégâts sont tout aussi considérables en Corée (10 millions d’arbres morts en dix ans) malgré toutes les mesures d’éradication et de contrôle mises en place.

Détecté en Europe depuis 1999

Au Portugal, où il a été détecté en 1999, il occupe désormais plus de la moitié de la surface des forêts de pin maritime et a réduit de 30 % leur production. Des analyses génétiques ont montré que les populations de nématode du pin arrivées au Portugal étaient d’origine asiatique et non américaine. L’hypothèse est que du bois contaminé aurait été utilisé pour la construction de l’un des pavillons asiatiques de l’Exposition universelle de Lisbonne en 1998.

Des foyers sont également présents en Espagne depuis 2008, non loin de la frontière portugaise. Alors que certains semblent éradiqués, le foyer en Galice connu depuis une dizaine d’années est officiellement hors de contrôle et progresse de manière inquiétante.

Dans tous ces pays, le rythme de mortalité est d’environ un  million d’arbres par an.

Autant dire que la menace est grave pour la forêt des Landes en France, où le pin maritime est omniprésent et où un premier foyer vient d’être découvert fin 2025 à Seignosse. Les 500 kilomètres qui séparent les foyers du nord du Portugal et de Galice du sud des Landes indiquent que, là encore, c’est le transport par l’être humain qui est à l’origine de cette invasion.

Un coléoptère qui transmet la maladie d’arbre en arbre

La maladie du flétrissement du pin est une maladie à transmission vectorielle. Le nématode du pin ne peut pas passer d’un arbre à l’autre sans l’aide de son insecte vecteur, capable de voler, qui est dans tous les pays infectés un coléoptère longicorne xylophage du genre Monochamus.

En Europe du Sud, il s’agit de l’espèce méditerranéenne Monochamus galloprovincialis. L’insecte vecteur transporte les nématodes dans ses trachées (tubes conduisant l’air aux différents organes) et les dissémine d’un arbre à l’autre à deux étapes de son cycle de développement.

Deux modes de transmission

À leur émergence de l’arbre où ils se sont développés, les jeunes adultes doivent se nourrir sur de jeunes pousses de pin en bonne santé pour acquérir l’énergie nécessaire pour faire fonctionner leurs muscles moteurs du vol et produire des ovocytes (les œufs avant leur fécondation).

C’est pendant cette phase de maturation sexuelle que l’essentiel de la charge en nématode est transmise à l’arbre. Cette transmission est passive, car les nématodes ne sont pas injectés mais sortent d’eux-mêmes des trachées, attirés par l’odeur de la résine qui s’écoule des morsures de l’insecte sur l’écorce des pousses de pin.

Monochamus galloprovincialis (adulte femelle), se nourrissant sur une pousse verte de pin maritime.
Inge van Halder, Fourni par l’auteur

Les nématodes gagnent alors le réseau de canaux de résine où ils peuvent se multiplier si l’arbre n’est pas résistant et si les températures sont suffisamment élevées. Le nématode du pin produit une nouvelle génération tous les quatre et cinq jours à 25 °C. En quelques semaines, la population de nématodes peut donc augmenter de façon exponentielle, conduisant à une obstruction des canaux de sève et à la mort de l’arbre par embolie.

Le deuxième mode de transmission des nématodes par les insectes vecteurs intervient, mais dans une moindre mesure, lorsque la femelle fécondée cherche un arbre hôte dépérissant pour effectuer sa ponte, car c’est l’habitat le plus favorable au développement de sa descendance.

Cet arbre peut être dépérissant parce qu’affaibli par une grave sécheresse, le passage d’un feu (les Monochamus sont attirés par l’odeur de la fumée), une attaque de scolytes (des coléoptères xylophages), une infection par un champignon ou par le nématode lui-même (si un Monochamus l’avait auparavant contaminé lors de son repas de maturation). La femelle pond ses œufs un par un dans des encoches creusées dans l’écorce des arbres. Les nématodes qui restaient dans ses trachées peuvent alors pénétrer dans l’arbre par ces blessures de l’écorce. Les jeunes larves de l’insecte creusent ensuite une galerie sous l’écorce pour se nourrir aux dépens des tissus où circule la sève de l’arbre chargée de sucres. C’est pourquoi les arbres supports de ponte ne doivent pas être morts (pas complètement secs) mais seulement moribonds.

Ensuite, les autres stades larvaires se développent lentement dans les tissus du bois alors que les nématodes survivent en se nourrissant de champignons à l’intérieur de ces mêmes tissus. Attirés par l’odeur des insectes, les nématodes présents dans le bois se regroupent dans la loge où la larve s’est transformée en nymphe et s’insèrent dans les trachées du jeune adulte avant que celui-ci n’émerge de l’arbre, emportant avec lui quelques centaines à quelques milliers de nématodes. Au total, le cycle de reproduction de l’insecte vecteur Monochamus dure un an, avec une période d’arrêt du développement pendant l’hiver.

Des coléoptères qui peuvent voler sur plusieurs dizaines de kilomètres dans leur vie

Pour boucler le cycle de la maladie, un arbre hôte doit donc être visité deux fois par des Monochamus, une fois par un Monochamus jeune adulte (mâle ou femelle) qui transmet les nématodes lors de son repas et induit donc le dépérissement de l’arbre, et une deuxième fois par un Monochamus femelle fécondée, attirée par l’arbre dépérissant, et dont les insectes de la génération fille assurent la récupération puis le transport des nématodes hors de l’arbre infecté.

Les insectes vecteurs de l’espèce M. galloprovincialis sont doués d’une grande capacité de vol, capables de se déplacer sur plusieurs dizaines de kilomètres durant toute leur vie d’adulte.

Monochamus galloprovincialis (adulte mâle) prêt à s’envoler
Monochamus galloprovincialis (adulte mâle), prêt à s’envoler.
Gilles San Martin, Fourni par l’auteur

Contrairement aux incendies de forêt qui ravagent en quelques jours des grandes surfaces de plantations de pin, si elle n’est pas éradiquée, la maladie du flétrissement provoquée par le nématode progresse inéluctablement mais lentement, de quelques kilomètres par an, avec une petite proportion d’arbres morts par parcelle chaque année (5 à 10 %). Il conviendrait donc d’envisager d’ores et déjà des mesures pour ralentir le front de progression de la maladie, en cas d’échec de l’éradication, et pour reconstituer les forêts impactées.

Le temps long du dépérissement des forêts infectées par le nématode du pin devrait donc permettre d’évaluer différentes options de renouvellement forestier.

The Conversation

Hervé Jactel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le nématode du pin, un redoutable globe-trotteur – https://theconversation.com/le-nematode-du-pin-un-redoutable-globe-trotteur-277438

Lorsque la guerre prend des allures de prophétie : comment les récits apocalyptiques américains façonnent la guerre contre l’Iran

Source: The Conversation – in French – By André Gagné, Full Professor, Department of Theological Studies, Concordia University

Après que les États-Unis et Israël ont commencé à bombarder l’Iran, tuant certains des plus hauts dirigeants du gouvernement, dont le Guide suprême Ali Khamenei, ainsi que plus de 1 000 civils, certains des partisans évangéliques les plus fidèles de Trump ont rapidement présenté le conflit en termes de guerre religieuse.

Le matin des attaques, le prédicateur américain Franklin Graham, président de la Billy Graham Evangelistic Association et fondateur de Samaritan’s Purse, a publié sur X : « Priez pour nos militaires engagés dans l’opération contre l’Iran, pour le président @realDonaldTrump, et pour que le peuple iranien soit libéré de l’asservissement de l’islam. »

Dans mon livre, Ces évangéliques derrière Trump : hégémonie, démonologie et fin du monde, j’explique comment le dispensationalisme prémillénariste, une des grilles d’interprétation contemporaines de la fin des temps, demeure largement influente parmi les évangéliques américains. Le dispensationalisme fonctionne pour certains évangéliques à la fois comme une méthode d’interprétation biblique et comme un cadre pour en comprendre l’histoire. Les « dispensations » désignent des périodes distinctes de l’histoire, chacune instituée par Dieu pour régir et structurer l’ordre du monde.

Le dispensationalisme enseigne que le Christ reviendra avant la fin des temps afin d’établir sur Terre un règne de paix et de justice d’une durée de mille ans, communément appelé le Millénium.

Une feuille de route méthodique

Depuis l’attaque américaine contre l’Iran, Greg Laurie, fondateur et pasteur de la Harvest Christian Fellowship en Californie, a réalisé une série de vidéos promouvant sa lecture dispensationaliste de l’actualité. Pour Laurie, le prochain événement sur « le calendrier de Dieu » est l’enlèvement de l’Église (Rapture), moment où les croyants « nés de nouveau » sont ravis au ciel. Dans certaines interprétations des prophéties bibliques, l’enlèvement est suivi de la Grande Tribulation, une période de tourmente de sept ans. Certains croient que durant cette période, le peuple juif reconstruira son temple à Jérusalem, que des jugements divins frapperont la Terre et qu’une figure politique connue sous le nom d’Antéchrist accédera au pouvoir.

Cette période culmine dans une confrontation finale entre Jésus et les nations rassemblées par l’Antéchrist contre Israël appelée Armageddon. Après ce conflit, le Christ doit établir son règne millénaire depuis Jérusalem, où les nations du monde seront placées sous son autorité.

Certains évangéliques interprètent la lutte entre l’Iran et Israël à travers ce même prisme eschatologique.

Selon leur lecture, l’Iran, connu dans l’Antiquité sous le nom de Perse, serait identifié dans certains textes prophétiques comme l’une des nations destinées à jouer un rôle dans un conflit décrit dans Ézéchiel 38–39, souvent appelé la bataille de Gog et Magog.

L’influenceuse évangélique Traci Coston a également utilisé un argument numérologique pour renforcer la caractérisation de Trump comme un nouveau roi Cyrus, une idée popularisée par Lance Wallnau, un entrepreneur pentecôtiste influent. Coston écrit que l’Iran « vit sous un régime islamique oppressif depuis 47 ans » et souligne que Donald Trump est le 47e président des États-Unis. Elle le compare à « un dirigeant politique païen » que Dieu aurait oint « pour briser des verrous et infléchir le cours de l’histoire au profit de Son peuple ».

Trump a tiré parti de telles caractérisations à son égard et a repartagé sur son compte Truth Social, le 9 mars, une prophétie de 2007 faite par Kim Clement, un musicien, pasteur et figure prophétique populaire décédé en 2016.




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Combat spirituel et réveil de la fin des temps

Parmi certains dirigeants pro-Trump des milieux néo-pentecôtistes et néo-charismatiques, le conflit avec l’Iran est interprété comme un combat spirituel. Ils lisent les événements mondiaux comme les manifestations d’un affrontement continu entre forces divines et démoniaques, et estiment que la prière des chrétiens contribue à contenir, voire à repousser, ce qu’ils perçoivent comme des puissances maléfiques.

La veille de l’attaque, Lou Engle, prophète néo-charismatique américain, rappelle qu’en 2006, un groupe de soixante-dix croyants s’était rassemblé à Boston pour une période de prière continue de quarante jours et quarante nuits. Il cite la prophétie de Jérémie 49,34-38, qui annonce le jugement contre Élam – une région antique correspondant au sud de l’Iran actuel. S’appuyant sur ce passage, il affirme que les fidèles avaient prié pour que « Dieu brise l’arc de l’islam et établisse Son trône en Iran ».


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La fête juive de Pourim, célébrée les 2 et 3 mars, a aussi été instrumentalisée pour présenter le conflit actuel comme un combat spirituel.

Ce paradigme du combat spirituel puise ses racines dans la lecture que font certains dirigeants pentecôtistes pro-Trump des textes bibliques, où ils voient des affrontements cosmiques. C’est notamment le cas de Daniel 10,12-21, où des forces surnaturelles interviennent et influencent les conflits entre nations. En s’appuyant sur ces passages bibliques, des partisans influents de ce paradigme, comme Wallnau, affirment que c’est un « esprit territorial » qui alimente les conflits. Selon eux, seul le combat spirituel peut déloger cette influence : l’objectif est de briser le pouvoir des forces démoniaques qui entravent la diffusion de l’Évangile dans les régions réfractaires au christianisme.

De nombreux dirigeants néo-pentecôtistes pro-Trump adhèrent à une eschatologie victorieuse, selon laquelle le Royaume de Dieu s’étendra visiblement à travers le monde et l’Église connaîtra puissance, unité, maturité et gloire avant le retour du Christ.

Ce cadre offre une autre vision de la fin des temps, dans laquelle certains anticipent un grand réveil spirituel entraînant des conversions massives au christianisme.




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Une vision qui ne date pas d’hier

L’idée d’un réveil spirituel mondial à la fin des temps n’est pas nouvelle. Les premiers pentecôtistes étaient convaincus de vivre dans les derniers jours et considéraient le parler en langues comme un outil missionnaire. Grâce à cette capacité surnaturelle de parler des langues qu’ils n’avaient pas apprises, ils croyaient pouvoir parcourir le monde et proclamer l’Évangile avant le retour du Christ.

Plus tard, dans les années 1940, le mouvement connu sous le nom du Nouvel ordre de la pluie de l’arrière-saison (New Order of the Latter Rain) – qui connaît un réveil en 1948 à North Battleford, en Saskatchewan – adopte une vision similaire. Ses idées exerceront finalement une influence majeure sur le mouvement charismatique et sur les églises charismatiques indépendantes dans le monde entier. Le Nouvel ordre s’est séparé du pentecôtisme classique au Canada, dénonçant la « sécheresse spirituelle » qu’il y perçoit et cherchant à vivre une expérience spirituelle renouvelée.

Des « décisions fondées sur la théologie »

Lorsque le secrétaire d’État américain, Marco Rubio, affirme que le régime iranien prend des « décisions fondées sur la théologie, leur vision de la théologie qui est apocalyptique », et que le secrétaire à la Défense, Pete Hegseth, déclare que des « régimes fous, comme l’Iran, obsédés par des délires islamistes prophétiques, ne peuvent pas posséder d’armes nucléaires ; ce n’est que bon sens », cette rhétorique tend à présenter Téhéran comme étant uniquement mue par l’extrémisme religieux.

Pourtant, des dirigeants chrétiens alliés à Donald Trump ont été accueillis au Bureau ovale pour prier et lui imposer les mains. Trump a lui-même relayé des messages prophétiques sur son ascension politique, suggérant ainsi à ses partisans que sa présidence relevait de la volonté divine.

Le contraste est saisissant. Lorsque la croyance religieuse façonne la politique de rivaux, elle est qualifiée de théologie dangereuse, mais lorsqu’elle apparaît à Washington, elle est présentée comme une manifestation de la Providence divine.

La Conversation Canada

André Gagné ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Lorsque la guerre prend des allures de prophétie : comment les récits apocalyptiques américains façonnent la guerre contre l’Iran – https://theconversation.com/lorsque-la-guerre-prend-des-allures-de-prophetie-comment-les-recits-apocalyptiques-americains-faconnent-la-guerre-contre-liran-278747

Comment le réchauffement climatique nourrit la violence

Source: The Conversation – France (in French) – By Oliver Vanden Eynde, Professeur titulaire d’une chaire et directeur de recherche CNRS, Paris School of Economics – École d’économie de Paris; Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Le changement climatique peut aussi nourrir, indirectement, les violences. En cause, des tensions sur l’agriculture et l’exploitation des ressources minières requise pour la transition énergétique, notamment. De quoi mieux comprendre les risques de conflit armés dans le monde.


Les événements météorologiques extrêmes deviennent de plus en plus fréquents et intenses. Ces chocs climatiques ne se contentent pas de perturber les écosystèmes : ils redessinent les dynamiques sociales, économiques et politiques à l’échelle mondiale. En parallèle, la transition vers une économie sobre en carbone, bien que nécessaire, engendre une demande sans précédent en ressources minières, comme le lithium ou les terres rares. Celles-ci sont souvent extraites dans des régions déjà fragilisées par des tensions sociales ou des conflits armés.

Le cas du conflit entre la République démocratique du Congo et le Rwanda, par exemple, dans lequel chacun accuse l’autre d’armer des groupes rebelles, arbitré finalement par les États-Unis, constitue un cas emblématique. Ce sont des terres riches en cobalt et en cuivre, marquées par des sécheresses de plus en plus prolongées et des pluies de plus en plus abondantes, sur lesquelles les populations vivent majoritairement encore de l’agriculture.

Depuis les années 2010, les économistes s’intéressent de plus en plus aux liens complexes entre toutes ces composantes : changement climatique, exploitation des ressources naturelles et risque de conflits. Aujourd’hui, nous disposons de résultats robustes, même si des zones d’ombre persistent, et de pistes concrètes pour guider l’action des décideurs publics.

L’agriculture au cœur des conflits

C’est d’abord par le truchement de l’agriculture que le mécanisme a pu être mis en évidence. Sécheresses, vagues de chaleur et inondations augmentent systématiquement la probabilité que des violences surviennent ainsi que leur intensité, en particulier dans les régions où les moyens de subsistance dépendent de l’agriculture pluviale – autrement dit directement des pluies.

Cela se joue à travers plusieurs leviers :

  • la baisse des revenus agricoles peut rendre plus attractif le fait de rejoindre des groupes armés ;

  • la rareté des ressources peut intensifier la compétition entre communautés ;

  • la chaleur elle-même peut accroître l’agressivité, même en milieu urbain.

La causalité peut cependant aussi fonctionner dans l’autre sens. En effet, les conflits dégradent souvent l’environnement : exploitation minière illégale, expansion de cultures illégales pour produire des drogues (par exemple, le pavot ou la coca), déforestation, destruction des infrastructures, pollution des rivières…

Des cercles vicieux se mettent en place, dans lesquels la détérioration environnementale et la violence s’entretiennent mutuellement.




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Quand la transition verte exacerbe les violences

Si les chocs climatiques redéfinissent ainsi les opportunités localement, les hausses du cours des ressources naturelles augmentent les enjeux des conflits. Les hausses des prix du pétrole et des métaux ont souvent intensifié les violences dans les zones de production, en particulier lorsque l’extraction est intensive en capital et que les ressources peuvent être pillées. La transition verte risque d’exacerber ces dynamiques.

La demande en « minéraux de la transition » (aussi appelés « minerais critiques ») augmente rapidement, menaçant d’amplifier cette forme de rapacité dans certaines régions, tandis que les revenus des énergies fossiles diminuent ailleurs.

Les mécanismes précis par lesquels l’activité minière déclenche des conflits dépendent également du type d’exploitation. Dans le cas d’une exploitation minière artisanale, l’emploi de la population locale joue un rôle bien plus important que dans une exploitation industrielle. En outre, la pollution due à l’extraction de ces minéraux – en particulier la contamination de l’eau – peut aussi réduire les rendements agricoles bien au-delà des sites miniers. Des moyens de subsistance sont ainsi perdus, ce qui alimente doublement les risques de conflit.

Les facteurs de risque, ainsi, se chevauchent souvent. Les régions sujettes à la sécheresse se trouvent fréquemment au-dessus de gisements minéraux. Les risques climatiques et les risques liés aux ressources pourraient s’aggraver mutuellement pour déclencher des violences, bien que ces complémentarités soient encore mal comprises.




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Comment atténuer les risques ?

Quelles politiques publiques pourraient donc atténuer les risques de conflit ? Grâce à des évaluations rigoureuses, nous avons identifié des dispositifs qui pourraient s’avérer les plus efficaces. Les assurances individuelles et la protection sociale, tout d’abord, peuvent briser le lien entre sécheresses et recrutement par les groupes armés.

Mais leur bonne conception est cruciale : une assurance qui stabilise les revenus lors des mauvaises années peut involontairement encourager la prédation lors des meilleures récoltes. Cela requiert donc une conception minutieuse des contrats et des mécanismes de suivi crédibles.

L’irrigation, le choix de semis résistants à la sécheresse et le développement de liaisons de transport peuvent également atténuer les chocs météorologiques locaux et réduire les risques de famine. Routes et marchés peuvent néanmoins aussi aider les groupes armés à taxer le commerce ou à déplacer des marchandises de contrebande. Les choix d’infrastructures devraient donc être accompagnés de renforcements de la gouvernance.




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Même avec ces protections, certains chocs nécessiteront toujours une aide humanitaire rapide. Son ciblage et le timing de son déploiement sont cruciaux. Les preuves sont mitigées sur le fait de savoir si elle atténue ou aggrave la violence, soulignant le besoin de systèmes d’alerte précoce et d’évaluation des modèles de distribution.

Réguler l’extraction des minerais et partager les bénéfices de manière crédible paraît également essentiel. La transparence et la certification peuvent réduire le financement des groupes armés dans certains contextes : caractère industriel ou artisanal de l’exploitation, proximité de frontières ou capacité de l’État, par exemple. Les mesures complémentaires comptent aussi : le partage local des revenus, les campagnes d’information qui fixent des attentes réalistes et la gestion décentralisée de l’eau et des forêts peuvent amplifier les effets positifs d’une régulation bien conçue et réduire les possibilités de capture politique.

Deux précisions s’imposent à ce stade.

  • Premièrement, atténuer les risques de conflit par des actions publiques est onéreux. Une grande partie de ces mesures coûte cependant moins cher qu’un conflit prolongé et peut apporter des bénéfices supplémentaires en termes de croissance économique.

  • Deuxièmement, la conception de politiques efficaces nécessite des preuves scientifiques supplémentaires. Des facteurs, comme la perte de biodiversité ou les migrations, sont notamment sous-étudiés comme causes de conflits. Les connaissances scientifiques à ces sujets peinent parfois à suivre le rythme des débats politiques.


Cette contribution est publiée en partenariat avec le Printemps de l’économie, cycle de conférences-débats qui se tiennent du 17 au 20 mars au Conseil économique social et environnemental (Cese) à Paris. Retrouvez ici le programme complet de l’édition 2026, « Le temps des rapports de force ».

The Conversation

Oliver Vanden Eynde est Head of Engagement pour l’initiative de recherche conjointe FCDO-CEPR sur la réduction des conflits et l’amélioration des performances économiques (ReCIPE). Il est également Theme Leader du thème du programme de recherche ReCIPE « Changement climatique, ressources naturelles et conflits ». Il a également reçu des financements de l’ANR ANR-17-EURE-0001.

Juan Vargas et Oliver Vanden Eynde ont reçu des financements, dans le cadre des travaux présentés ici, de l’initiative de recherche conjointe FCDO-CEPR sur la réduction des conflits et l’amélioration des performances économiques (ReCIPE).

ref. Comment le réchauffement climatique nourrit la violence – https://theconversation.com/comment-le-rechauffement-climatique-nourrit-la-violence-278258

Maths en classe : la confiance en soi, une clé de la réussite ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Nathalie Braun, Chercheur en sciences de l’éducation et de la formation et en didactique des mathématiques, CY Cergy Paris Université

La réussite en maths n’est pas qu’une affaire de programmes et de compétences. Elle repose aussi sur des émotions. Le stress face à de nouvelles notions, la peur de se tromper ou l’impression de « ne pas être fait pour les maths » nourrissent les inégalités entre les élèves. Des expérimentations autour de jeux mathématiques ouvrent des pistes pour diminuer la pression de « la bonne réponse immédiate » et transformer l’erreur en ressource.


Une étude française, publiée en 2025 dans la revue Nature et réalisée sur plus de 2,6 millions d’élèves de CP et de CE1, montre qu’un écart de performance en maths apparaît entre filles et garçons dès les premiers mois de scolarité.

Ces résultats alimentent les débats sur les inégalités face à cette discipline. Cependant, derrière les notes et les moyennes se cache une autre réalité, moins visible : le rapport émotionnel des élèves aux mathématiques, entre stress face aux évaluations, peur de se tromper au tableau, ou encore impression durable de « ne pas être fait pour les maths ».

Une menée en 2026 auprès de lycéens aux Philippines, montre que, plus l’anxiété est élevée, plus les résultats tendent à baisser. Elle indique également que les filles tendent à ressentir davantage d’anxiété mathématique, tandis que les garçons réussissent mieux dans cette discipline.




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Ces travaux trouvent un écho dans les analyses des tests internationaux Pisa de 2022 qui soulignent le rôle essentiel des attitudes, de la confiance en soi et du sentiment d’efficacité dans la réussite en mathématiques.

Et si réussir en mathématiques ne dépendait pas seulement des programmes ou du niveau d’exigence demandé mais aussi du bien-être dans cette discipline ?

Se pose alors une question supplémentaire : comment enseigner les mathématiques de manière à soutenir à la fois l’exigence des apprentissages dans cette discipline et le bien-être des élèves ?

Le bien-être en contexte scolaire peut être défini comme un état global positif comprenant une dimension émotionnelle (plaisir et sécurité affective), une dimension cognitive (sentiment de compétence et d’efficacité) et enfin une dimension relationnelle avec qualité des interactions et sentiment d’appartenance à un groupe.

Des jeux pour changer l’enseignement des maths

Au cours de deux années scolaires, nous avons observé et analysé le travail d’un collectif de cinq professeurs de mathématiques de collège, qui évolue de manière autonome pour apprendre à enseigner les raisonnements mathématiques via les jeux mathématiques. Les différentes expérimentations ont été conduites dans des classes de cinquième d’un même collège. Ces classes sont constituées d’élèves aux profils variés tant dans les résultats scolaires en mathématiques que dans le rapport de confiance des élèves à la discipline.




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En quoi ces pratiques se distinguent-elles d’un enseignement plus traditionnel ? Et que révèlent-elles sur le lien entre bien-être et apprentissage des raisonnements mathématiques ?

Les jeux mathématiques mis en œuvre dans ces différentes classes ne relèvent pas d’une simple transformation ludique des apprentissages, ils appartiennent aux « situations de recherche pour la classe (SiRC) », où les élèves sont placés en position de chercheurs, de mathématiciens. Dans ces situations la solution n’est pas donnée d’emblée, plusieurs stratégies sont possibles, et la validation émerge progressivement de l’exploration et de la confrontation des points de vue.

Les élèves ne cherchent pas à appliquer une technique déjà apprise : ils font des essais, ils émettent des conjectures, ils testent et ils argumentent. Ainsi, dans ces situations, le jeu devient un milieu structurant qui organise les interactions, stimule la recherche et soutient la construction progressive des raisonnements mathématiques.

Diminuer la pression de la « bonne réponse »

Le jeu choisi, Le Jeu de Nim, en est une illustration. C’est un jeu de stratégie à deux joueurs dans lequel plusieurs tas d’objets sont disposés et où chacun, à tour de rôle, retire un nombre quelconque d’éléments d’un seul tas, le vainqueur étant celui qui prend le dernier objet ou inversement. Derrière sa règle simple, ce jeu mobilise divers raisonnements mathématiques : il conduit les élèves à repérer des régularités, formuler des conjectures, anticiper les coups des adversaires et justifier leurs choix.

Pourquoi tant d’anxiété avec les maths ? (Leçon d’Orly Rubinsten, animation d’Adriatic Animation).

Ces situations de jeux mathématiques nous ont permis d’observer le développement du bien-être des élèves dans ses trois dimensions.

Tout d’abord, les SiRC ont permis d’engendrer du bien-être émotionnel, à savoir le plaisir ressenti dans la tâche mathématique. L’erreur a été perçue comme un élément du jeu et non comme une faute scolaire, la pression de la « bonne réponse immédiate » a été diminuée, les élèves ont osé davantage proposer des hypothèses et l’anxiété initiale face à la tâche s’est atténuée. Ainsi, le cadre ludique agit comme un espace sécurisé pour les élèves où la prise de risque intellectuelle devient possible.

Ces situations ont permis aussi de développer le bien-être cognitif des collégiens. Ces derniers ne se sont pas contentés d’appliquer une méthode connue : ils ont cherché, testé, comparé des stratégies. Cette dynamique a favorisé l’engagement des élèves dans la tâche mathématique, même ceux ayant habituellement des difficultés en mathématiques. Le sentiment d’apprendre et celui de progresser par soi-même ont été aussi développés.

Enfin, ces situations ont renforcé le bien-être relationnel, c’est-à-dire la qualité des interactions au sein de la classe : les échanges entre élèves sont devenus centraux, l’argumentation a été valorisée, les stratégies ont été discutées collectivement, et les enseignants ont adopté une posture de régulation plutôt que de simple correction.

Créer une sécurité émotionnelle

Ces trois dimensions ne fonctionnent pas isolément, elles sont complémentaires. Le cadre des SiRC en permet une articulation dynamique en mettant en jeu un climat émotionnel sécurisant qui favorise l’engagement des élèves dans la tâche, une activité cognitive qui renforce la confiance et des interactions qui soutiennent à la fois la compréhension et le sentiment d’appartenance au groupe.

Dans ces dispositifs, le bien-être n’est pas un objectif secondaire, il constitue une condition structurante du développement des raisonnements mathématiques des collégiens.

Lorsqu’on parle de réussite en mathématiques, le débat public se focalise sur les programmes, des horaires ou des méthodes d’évaluation. Ces dimensions sont évidemment importantes. Mais elles ne suffisent pas. Nos travaux montrent qu’on ne peut dissocier l’apprentissage des raisonnements mathématiques du climat dans lequel les élèves les construisent. En effet, raisonner suppose d’oser : oser formuler une hypothèse, oser se tromper, oser argumenter devant les autres… Sans un minimum de sécurité émotionnelle, cette prise de risque des élèves devient difficile, voire impossible.

Les SiRC mises en œuvre à travers des jeux comme le jeu de Nim, ne simplifient pas les mathématiques. Elles ne réduisent pas l’exigence mais la rendent accessible. En transformant l’erreur en ressource, en valorisant la recherche plutôt que la réponse immédiate, elles créent les conditions d’un engagement plus profond des élèves en mathématiques.

Le bien-être en mathématiques ne consiste donc pas à rendre la discipline plus divertissante. Il permet aux élèves, même ceux ayant des difficultés, de ressentir du plaisir en mathématiques et de s’engager davantage.

The Conversation

Nathalie Braun ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Maths en classe : la confiance en soi, une clé de la réussite ? – https://theconversation.com/maths-en-classe-la-confiance-en-soi-une-cle-de-la-reussite-274705

En France, la gastronomie des Alpes tutoie les sommets

Source: The Conversation – France (in French) – By Nathalie Louisgrand, Enseignante-chercheuse, GEM

Trois générations à La Bouitte, en Savoie : René Meilleur et son fils Maxime, les deux chefs, et les deux fils de Maxime, Oscar et Calixte, qui travaillent dans la brigade. Site du restaurant La Bouitte

Comment expliquer que les tables étoilées se multiplient dans les stations de haute montagne ? Parallèlement à la nécessité de diversifier les options destinées à une clientèle fortunée dans le contexte du réchauffement climatique (la neige se fait plus rare), cette ascension fulgurante est liée à la revalorisation des recettes et des produits locaux par des chefs particulièrement créatifs et inspirés, depuis une trentaine d’années.


Au cœur des Alpes, à 3 032 mètres d’altitude, la nouvelle saison de « Top Chef » (diffusée sur M6) s’ouvre sur la terrasse du restaurant Le Panoramic qui côtoie le glacier de la Grande Motte. La production de l’émission n’a pas choisi ce décor spectaculaire par hasard : les Alpes sont devenues un lieu emblématique de la haute gastronomie.

En 2026, les départements de l’Isère, de la Savoie et de la Haute-Savoie totalisent 41 restaurants étoilés, contre 139 pour la région Paris-Île de France et 104 pour l’ensemble d’Auvergne-Rhône-Alpes. La station de Courchevel regroupe à elle seule sept établissements distingués par le guide Michelin et totalisant 13 étoiles dont le triple-étoilé 1947 à Cheval Blanc dirigé par le chef Yannick Alléno.

D’autre part, 12 restaurants alpins figurent parmi les 1 000 meilleures tables mondiales selon le classement de référence La Liste. Il apparaît cependant clairement que la haute gastronomie demeure un univers majoritairement masculin puisque que seules 7 % des femmes sont étoilées et aucune n’est distinguée dans les Alpes.

Le triomphe de cette haute gastronomie dans un environnement montagnard aux conditions extrêmes n’avait pourtant rien d’une évidence. Comment expliquer cette incroyable ascension en une trentaine d’années seulement, et par quels mécanismes une cuisine paysanne, initialement rudimentaire, s’est-elle hissée au sommet de l’art culinaire ?

De la cuisine de survie au trio « raclette-fondue-tartiflette »

La cuisine alpine puise sa force dans la nécessité, façonnée par la rudesse du climat. Jusqu’au XXᵉ siècle, elle avait d’abord pour fonction de rassasier après une journée de dur labeur dans un environnement souvent hostile. À haute altitude, l’élevage domine tandis que l’agriculture représente un véritable défi, de nombreuses cultures ne pouvant y prospérer. Tout ce qui parvient à pousser et à se conserver devient alors crucial pour affronter des hivers longs et rigoureux.

Cette cuisine de montagne s’inscrit dans une tradition paysanne, avec des plats économiques et roboratifs, fondés sur l’utilisation de produits locaux tels que les céréales, les pommes de terre, les légumes et les ressources de la cueillette. Le cochon élevé à la ferme fournissait la charcuterie et, contrairement à ce que l’on pourrait croire, le fromage constituait avant tout une source précieuse de revenus pour le foyer et était donc plus souvent vendu que consommé sur place.

À partir du milieu du XXe siècle, avec l’essor du ski et l’apparition des stations de sport d’hiver, les Alpes deviennent un nouvel Eldorado touristique, et l’alimentation locale connaît un premier bouleversement, car il faut désormais rassasier les skieurs affamés. La fondue et la raclette, toutes deux d’origine Suisse, sont alors érigés en emblèmes nationaux. Quant à la célèbre tartiflette, souvent considérée comme un plat traditionnel, elle n’est en réalité qu’une création marketing des années 1980-1990 destinée à relancer les ventes de reblochon, bien qu’elle s’inspire directement de la « péla », un plat paysan savoyard cuit dans une poêle, à base de pommes de terre et de fromage.

Dans le même temps, les restaurants gastronomiques que l’on trouve alors en station sont marqués par un véritable complexe d’infériorité. Certains chefs éprouvent presque une forme de « honte » à l’égard de leurs produits locaux, jugés trop frustes ou insuffisamment valorisant pour figurer sur la carte. À cette époque, la plupart d’entre eux se désintéressent du terroir alentour. Pour répondre aux besoins d’une clientèle urbaine et internationale fortunée, ils calquent leurs offres sur des standards parisiens avec des viandes acheminées depuis Rungis, des homards et des poissons venant de la mer, autant d’ingrédients importés qui relèguent au second plan les richesses abondantes des lacs et des alpages environnants.

Révolution végétale et retour au biotope

La véritable métamorphose de la gastronomie de montagne s’opère au début des années 1990, portée par l’emblématique Marc Veyrat. Son apport majeur tient dans la réhabilitation de la cueillette alpine. Le chef sillonne les alpages et les sous-bois, à la recherche d’herbes sauvages, comme la berce, l’angélique ou la reine-des-prés. Cette « révolution végétale » bouleverse la gastronomie qui devient plus naturelle, plus locale, enracinée dans son environnement.

Parallèlement, Marc Veyrat remet à l’honneur les poissons des lacs alpins, comme la féra ou l’omble chevalier, tout en éduquant peu à peu le palais de sa clientèle. Enfin, sa philosophie rompt avec les codes traditionnels de la cuisine de montagne jugée souvent trop lourde. Il allège les plats en profondeur : moins de crème, moins de gratin, davantage de bouillons et d’infusions. La cuisine gagne alors en lisibilité, en finesse et en élégance.

Veyrat contribue ainsi à l’émergence d’une identité culinaire alpine authentique. Cette approche novatrice sera couronnée en 1995 par l’obtention de trois étoiles au guide Michelin pour l’Auberge de l’Éridan sur les rives du lac d’Annecy.

La démarche du chef savoyard a décomplexé toute une génération de cuisiniers qui, à sa suite, ont décidé de s’engager pleinement dans une haute gastronomie en lien direct avec la nature alpine, attentive au rythme des saisons.

C’est ainsi qu’aujourd’hui une véritable constellation de tables d’exception portent cette identité au plus haut. À Megève, Emmanuel Renaut, chef trois étoiles du Flocon de Sel propose une cuisine entièrement tournée vers la nature, magnifiant poisson du Léman, gibiers et fromages locaux au gré d’une carte en perpétuelle évolution. Sur les rives du lac d’Annecy, Jean Sulpice développe à l’Auberge du père Bise (deux étoiles) un univers à la fois sensible et percutant en étroite collaboration avec artisans, pêcheurs et maraîchers locaux. À Saint-Martin-de-Belleville, la famille Meilleur fait de La Bouitte (deux étoiles) un lieu où le patrimoine savoyard s’élève au rang d’art.

Cette quête de l’excellence s’accompagne d’un véritable défi scientifique : cuisiner en altitude. À 1 500 mètres, la pression atmosphérique, plus faible, fait bouillir l’eau autour de 95 °C, ce qui allonge les temps de cuisson, accélère l’évaporation et rend les pochages délicats. L’air sec accentue le dessèchement des préparations et, en pâtisserie, provoque une dilatation trop rapide des gaz de levure pouvant amener les gâteaux à s’affaisser.

Pour contourner ces contraintes, les chefs alpins ont développé une véritable créativité technique avec des cuissons lentes, braisées, mijotées à l’étouffée, du fumage, ainsi que l’usage de l’autocuiseur pour rétablir une pression stable. Cette maîtrise des lois physiques propres à la montagne est devenue l’un des fondements de la haute cuisine alpine.

Cette concentration exceptionnelle d’étoiles est le fruit d’une alchimie unique entre un territoire d’une immense richesse, l’audace de chefs locaux et une clientèle au fort pouvoir d’achat. Aujourd’hui, le tourisme culinaire est devenu un moteur économique à part entière, et de nombreux visiteurs viennent autant pour l’expérience culinaire que pour le ski.

En réinventant une cuisine de survie paysanne en véritables œuvres d’art, ces chefs ont redéfini la notion de luxe. Ils démontrent que l’excellence contemporaine repose sur l’authenticité, l’ancrage local et un profond respect de la nature. Et la nouvelle vague de jeunes cuisiniers – mais aussi désormais de cheffes à l’image des cheffes pâtissières de montagne Tess Evans-Miallet et Aurélie Collomb-Cler – s’inscrit dans cette lignée, tout en y apportant sa propre sensibilité.

The Conversation

Nathalie Louisgrand ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. En France, la gastronomie des Alpes tutoie les sommets – https://theconversation.com/en-france-la-gastronomie-des-alpes-tutoie-les-sommets-276599

Retraite repoussée, dépression avancée ? Ce que la qualité de l’emploi change pour la santé mentale des seniors

Source: The Conversation – France in French (3) – By Alexandra Lugova, Doctorante en économie, Université Savoie Mont Blanc

La question de reculer, ou non, l’âge de la retraite fait débat en France. Dans ce cadre, une étude qui a mobilisé des données dans 14 pays européens montre que rester plus longtemps en emploi peut nuire à la santé mentale après 50 ans… sauf si ces personnes bénéficient de bonnes conditions de travail.


La dépression affecte environ 280 millions de personnes dans le monde, ce qui en fait l’un des troubles en santé mentale les plus répandus. En Europe, près de 7 % de la population souffre de dépression chronique, soit environ 1 personne sur 14.

Selon une étude de la Drees publiée en 2025, qui s’appuie sur des chiffres de 2019, la France serait le pays d’Europe le plus touché par les syndromes dépressifs, avec un taux estimé à 11 % de sa population.

Si toutes les générations sont concernées, la prévalence de la dépression est particulièrement élevée chez les personnes en emploi qui avancent en âge, car elles sont souvent confrontées à l’isolement, à la perte de repères ou à la dégradation de leurs conditions de travail.

Retraite repoussée : quelle santé mentale des travailleurs âgés ?

Cette réalité soulève des inquiétudes alors que de nombreux pays européens allongent la durée de vie professionnelle pour garantir la viabilité de leurs systèmes de retraite.

Depuis plus d’une décennie, la plupart des pays européens ont mené des réformes repoussant l’âge de départ à la retraite pour garantir la soutenabilité financière de leurs systèmes de pension. Mais quelles sont les répercussions sur la santé mentale des travailleurs âgés ?

Nous avons voulu répondre à cette question en mobilisant les données de 14 pays européens et en mettant en lumière un facteur souvent négligé dans le débat public : la qualité des conditions de travail.

Nos résultats montrent que travailler plus longtemps nuit à la santé mentale… sauf si les conditions de travail sont bonnes. Autrement dit l’impact d’une réforme ne dépend pas uniquement de son contenu, mais aussi des conditions dans lesquelles elle est déployée. Le type d’emploi qu’occupent les travailleurs ciblés par l’allongement de la durée d’activité conditionne l’impact de la réforme sur la santé mentale.

Travailler plus longtemps nuit à la santé mentale… en moyenne

Nous avons croisé deux grandes bases de données européennes afin de dresser un panorama exhaustif de l’effet des réformes allongeant la carrière sur la santé mentale des travailleurs européens :

Les données de plus de 10 000 travailleurs européens âgés de 50 à 54 ans entre 2011 et 2015 ont ainsi pu être mobilisées.

Le score Euro-D constitue l’indicateur principal de santé mentale utilisé dans cette étude. Il permet de comptabiliser les symptômes de dépression sur une échelle en 12 points. Un score supérieur à 3 indique une dépression chronique. Résultat : chaque année supplémentaire imposée avant la retraite augmente le nombre de symptômes de dépression et la probabilité d’avoir une dépression chronique, en particulier lorsque la prolongation dépasse un an.

Des disparités selon le métier et les conditions de travail

Mais cette moyenne cache de fortes disparités. Le métier exercé et les conditions de travail influencent l’impact des réformes rallongeant la carrière. On observe également des écarts frappants selon la qualité de l’environnement de travail.

Pour comprendre ces écarts, nous avons classé les emplois selon six dimensions de qualité :

  • environnement physique (bruit, températures, substances dangereuses),

  • environnement social (harcèlement, soutien des collègues, qualité du management),

  • autonomie et usage des compétences,

  • qualité du temps de travail (horaires, flexibilité),

  • intensité du travail (rythme, pression),

  • perspectives de carrière (sécurité de l’emploi, évolution de carrière possible).

Nous avons alors comparé les effets des réformes entre deux groupes pour chacune de ces dimensions : un premier groupe exerçant dans des conditions de travail que nous qualifierons de dégradées, un second groupe exerçant dans de bonnes conditions de travail.

Les résultats sont sans appel. Chez les personnes exposées à un environnement social dégradé (absence de soutien, harcèlement, management toxique), repousser le départ à la retraite de plus d’un an entraîne une hausse de 22 % des symptômes dépressifs par rapport à la moyenne observée dans le groupe non exposé à la réforme.

À l’inverse, les travailleurs évoluant dans un environnement social favorable voient leur santé mentale s’améliorer lorsque l’âge de départ augmente. Travailler plus longtemps peut alors renforcer leur sentiment d’utilité et de lien social.

L’analyse des perspectives de carrière aboutit à un résultat similaire : dans des emplois précaires, l’allongement de la vie professionnelle accroît les symptômes dépressifs de 28 %, alors qu’elle les réduit dans les métiers offrant de la stabilité et des perspectives d’évolution. Les effets délétères, bien que moins forts, sont également marqués dans les emplois à faible autonomie.

Des réformes perçues comme injustes et difficiles à encaisser

Pourquoi une même réforme peut-elle engendrer des effets aussi contrastés ? Parce que prolonger l’activité dans un emploi pénible, sans perspectives d’évolution, sous pression ou dans un environnement hostile, accroît la détresse. Or, à 50 ou 55 ans, la tolérance face à ces pressions diminue, en particulier lorsque l’horizon de la retraite, perçu comme proche, est repoussé.

Des études antérieures ont montré que le ressenti d’injustice et d’insécurité est central : les personnes proches de la retraite, confrontées à un changement de règles du jeu, se sentent flouées. La perception de ne pas avoir de contrôle sur leur avenir professionnel provoque stress, frustration et symptômes dépressifs.

Notre étude confirme également que les emplois sans autonomie ni reconnaissance (faible usage des compétences, peu de marges de manœuvre) accentuent les effets délétères. À l’inverse, les travailleurs en capacité de décider, de s’adapter, d’apprendre ou de transmettre souffrent moins, voire bénéficient de cette prolongation, notamment en termes de bien-être psychologique.

Quelles politiques publiques pour concilier travail et santé mentale ?

Faut-il pour autant renoncer à toute réforme des retraites ? Non. Mais il faut intégrer pleinement la santé mentale dans les politiques d’emploi des seniors. Cela implique d’aller au-delà du seul âge de départ et d’anticiper les conditions dans lesquelles les travailleurs vieillissent au travail.

Cela passe par :

  • la réduction du stress professionnel dans les métiers les plus exposés ;

  • l’adaptation des postes aux compétences et à la santé des seniors ;

  • le développement de la formation continue pour faciliter les transitions au cours de la carrière ;

  • et, surtout, l’amélioration de l’environnement social au travail, en formant les managers et en favorisant le soutien professionnel.

Ces mesures sont essentielles non seulement pour le bien-être des individus, mais aussi pour éviter des départs anticipés coûteux pour le système de protection sociale : arrêts de travail, invalidité, chômage, etc.

Vers une réforme juste et soutenable

Notre étude apporte un message clair : l’impact des réformes des retraites sur la santé mentale dépend de la qualité du travail. Un allongement de carrière imposé dans de mauvaises conditions peut engendrer une vague silencieuse de mal-être et de dépressions. À l’inverse, un emploi de qualité peut faire de la fin de carrière une période utile et satisfaisante.

Alors que le vieillissement de la population rend inévitable l’adaptation des systèmes de retraite, il est urgent que les pouvoirs publics articulent les politiques de retraite avec celles du maintien en emploi.

Travailler plus longtemps, oui, mais dans des conditions adaptées.

The Conversation

Bérangère Legendre a reçu des financements de la chaire Bien être et santé mentale (BEST).

Alexandra Lugova, Jérémy Tanguy et Michele Belloni ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Retraite repoussée, dépression avancée ? Ce que la qualité de l’emploi change pour la santé mentale des seniors – https://theconversation.com/retraite-repoussee-depression-avancee-ce-que-la-qualite-de-lemploi-change-pour-la-sante-mentale-des-seniors-259395

Pourquoi les femmes restent-elles minoritaires dans la politique locale ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Zineb Abidi Perier, Maitresse de Conférences, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

Les femmes occupent aujourd’hui 42,1 % des sièges dans les conseils municipaux. Pourtant, elles restent minoritaires dans les intercommunalités, là où se décident les orientations budgétaires et stratégiques des territoires.


La France affiche une ambition claire en matière d’égalité femmes-hommes en politique. Depuis la loi sur la parité de 2000, les listes électorales dans de nombreuses communes doivent alterner femmes et hommes. Résultat, les conseils municipaux ont profondément changé de visage. Alors qu’en 1995, les femmes ne représentaient qu’environ 21 % des conseillers municipaux, en 2020, elles en représentent 42,1 %. Cette progression confirme l’efficacité des quotas pour transformer la représentation descriptive des assemblées locales). Mais derrière ce progrès visible se cache une réalité plus nuancée. Dans les structures intercommunales, là où se prennent des décisions clés sur les finances locales, l’aménagement du territoire ou le développement économique, les femmes restent nettement sous-représentées.

Notre recherche, fondée sur les données exhaustives des élections municipales de 2020 et sur plus de 64 000 délégués intercommunaux, met en évidence un mécanisme central : les inégalités observées dans les intercommunalités ne naissent pas à ce niveau, elles prolongent celles qui structurent déjà l’accès aux fonctions exécutives municipales.

Les intercommunalités, un lieu de pouvoir discret mais stratégique

Depuis 2014, chaque commune française doit intégrer l’une des 1 254 structures intercommunales, appelées établissements publics de coopération intercommunale. Ils exercent des compétences majeures en matière de fiscalité économique, de transports, de politique de l’habitat, de développement durable ou encore de planification urbaine. Ils constituent un niveau décisif de coordination et de mutualisation de l’action publique locale.

Pourtant, leurs membres ne sont pas élus directement par les citoyens. Ils sont désignés parmi les élus municipaux, selon des règles largement dépendantes de la taille des communes et du nombre de sièges attribués. La majorité des structures intercommunales se situent entre 30 % et 45 % de femmes, et les cas dépassant 50 % restent minoritaires. Cette distribution confirme que la parité n’est pas devenue la norme à l’échelle intercommunale.

Le verrou des postes exécutifs municipaux

Le point clé se situe au niveau des maires et des adjoints. Dans plus de 70 % des communes, l’intercommunalité ne dispose que d’un seul siège. Ce siège est presque systématiquement occupé par le maire. Or les maires demeurent très majoritairement des hommes. Le mécanisme est institutionnellement simple mais politiquement décisif. Lorsque la commune ne dispose que d’un représentant, celui-ci est issu de l’exécutif, le plus souvent le maire. La sous-représentation des femmes à la tête des municipalités se transmet donc directement à l’échelon intercommunal.

Les recherches consacrées à la désignation des maires montrent que cette phase, qui se déroule au sein même du conseil municipal, constitue un véritable point de blocage pour l’accès des femmes aux fonctions exécutives locales. Plus largement, les études sur la sélection des candidats et les carrières politiques mettent en évidence le poids de l’ancienneté, des réseaux partisans et de l’avantage des sortants. Ces mécanismes tendent à consolider la position de ceux déjà en place, le plus souvent des hommes.

Selon nos recherches, lorsque le nombre de sièges augmente, l’écart entre la part de femmes parmi les conseillers municipaux et leur part parmi les postes exécutifs se réduit, mais il ne disparaît pas. À l’échelle nationale, les femmes occupent 35,1 % des sièges intercommunaux, mais seulement 31,7 % des positions les plus stratégiques L’accès au pouvoir exécutif reste plus inégal que l’accès aux sièges ordinaires.

Taille et fragmentation : des effets institutionnels puissants

Tous les territoires ne se ressemblent pas. Nos analyses montrent que la taille démographique des intercommunalités est positivement associée à la présence féminine. Dans les 20 % d’intercommunalités les moins peuplées, la part moyenne de femmes est d’environ 31,6 %. Dans les 20 % les plus peuplées, elle atteint près de 39 %. L’effet est croissant mais non linéaire. La montée en population favorise la représentation féminine, puis l’effet marginal s’atténue dans les plus grandes structures. Ce résultat est cohérent avec les travaux montrant que les systèmes proportionnels et les contextes urbains plus politisés offrent un environnement plus favorable à l’émergence de candidatures féminines. Les grandes intercommunalités regroupent davantage de communes soumises à des règles de parité strictes et à une compétition partisane structurée.

À l’inverse, la fragmentation territoriale pénalise la représentation des femmes. À population équivalente, une intercommunalité composée d’un grand nombre de petites communes présente une proportion plus faible de femmes. La règle du délégué unique renforce mécaniquement le poids des maires, donc celui des hommes. Deux territoires démographiquement comparables peuvent ainsi produire des conseils intercommunaux très différents selon leur degré de fragmentation.

Le poids du statut juridique et du régime fiscal

Le type d’intercommunalité joue également un rôle significatif. Les métropoles atteignent en moyenne plus de 40 % de femmes, tandis que les communautés de communes, plus rurales et plus fragmentées, se situent autour de 34 %. Les structures à fiscalité professionnelle unique affichent une proportion plus élevée de femmes que celles à fiscalité additionnelle.

Ces différences traduisent des effets combinés de taille, d’intégration financière et de structuration institutionnelle. Les environnements plus intégrés tendent à s’accompagner de pratiques politiques plus formalisées et d’une mise en œuvre plus effective des normes de parité.

L’orientation politique : un effet réel mais limité

L’orientation politique a également un impact. Les intercommunalités à majorité de gauche comptent en moyenne davantage de femmes que celles orientées à droite. Ce résultat est cohérent avec la littérature montrant que les partis de gauche soutiennent plus fortement les quotas et les politiques d’égalité.

Cependant, cet effet reste secondaire par rapport aux contraintes institutionnelles. Les différences idéologiques existent, mais elles ne compensent pas les mécanismes structurels liés à la sélection des exécutifs municipaux et à la fragmentation territoriale.

Des assemblées plus paritaires, un pouvoir encore inégal

La France a profondément transformé la composition de ses conseils municipaux au cours des vingt dernières années. Dans les communes de plus de 1 000 habitants, la loi impose un équilibre entre femmes et hommes sur les listes électorales, ce qui a permis une progression nette de la présence féminine. Mais cette avancée reste incomplète. D’une part, ces obligations ne s’appliquent pas aux communes de moins de 1 000 habitants. D’autre part, elles encadrent la composition des listes, pas l’attribution des fonctions exécutives. Le choix des maires, des adjoints ou des représentants envoyés à l’intercommunalité, notamment lorsqu’il n’y a qu’un seul siège, n’est pas soumis aux mêmes règles. Or ce sont précisément ces fonctions qui concentrent l’essentiel du pouvoir décisionnel.

Ainsi, si les assemblées se sont féminisées, les postes où se prennent les décisions stratégiques demeurent majoritairement occupés par des hommes. La démocratie ne se limite pas à l’équilibre des chiffres. Elle suppose un accès réel et égal aux responsabilités et aux lieux où s’exerce effectivement le pouvoir.

Un enjeu démocratique

Les intercommunalités gèrent des budgets importants et structurent durablement l’action publique locale. Elles façonnent le quotidien des citoyens en matière de mobilité, d’habitat et de développement économique. Leur composition reflète imparfaitement la société qu’elles administrent. Les femmes représentent plus de la moitié de la population et près de la moitié des conseillers municipaux, mais elles restent minoritaires là où se concentrent les leviers exécutifs. Comprendre les mécanismes institutionnels qui produisent ces écarts permet de dépasser les explications culturalistes ou individualisantes. Les règles de désignation, les structures territoriales et les procédures de sélection interne façonnent profondément les trajectoires politiques.

La question n’est donc pas seulement celle de la présence des femmes en politique locale. Elle est celle de leur accès effectif, à égalité, aux positions où s’exerce réellement le pouvoir.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Pourquoi les femmes restent-elles minoritaires dans la politique locale ? – https://theconversation.com/pourquoi-les-femmes-restent-elles-minoritaires-dans-la-politique-locale-276793

Du détroit d’Ormuz à l’Europe : comprendre la rapidité de la propagation de l’insécurité énergétique

Source: The Conversation – France in French (3) – By Kambiz Zare, Professor of International Business and Geostrategy, Kedge Business School

Les tensions dans le golfe Persique mettent en évidence la vulnérabilité structurelle des pays de l’union européenne, qui importent environ 58 % de leur énergie, ce qui les rend très sensibles à toute perturbation des routes maritimes ou de la production des pays membres du Conseil de coopération du Golfe. La réponse ne peut être exclusivement militaire : l’UE doit accélérer sa transition énergétique et s’engager plus activement sur le plan diplomatique pour stabiliser la région.


Dans le contexte actuel, les marchés, comme toujours, continuent de réagir aux informations qu’ils reçoivent. Ils montent, ils baissent, ils peuvent créer des épisodes de panique, mais aussi des opportunités d’arbitrage, tout en incitant les investisseurs à rechercher des placements jugés plus sûrs. Au fond, cette réactivité immédiate est la nature même des marchés.

En ce qui concerne la crise iranienne, à ce stade il faut distinguer deux niveaux. Le premier est déjà visible : un choc de volatilité. Le second serait beaucoup plus grave : un choc systémique majeur. Pour l’instant, le premier est réel ; le second reste un risque, pas une certitude.

Pour l’Union européenne, l’enjeu ne se limite pas à une accalmie boursière ou à une baisse ponctuelle du prix du baril de Brent. Le problème est plus profond : l’Europe reste fortement exposée aux chocs énergétiques extérieurs, en particulier lorsque les tensions géopolitiques menacent les routes maritimes, le trafic des tankers et la confiance des producteurs du golfe Persique. L’énergie n’est pas un sujet périphérique pour l’économie européenne. Elle se situe au cœur de l’inflation, de la production industrielle, des coûts de transport et de la compétitivité.

Figure 1 : Taux d’inflation des prix de l’énergie dans l’Union européenne entre 2019 et 2025, par produit.
Statista

En d’autres termes, même lorsque les prix reculent temporairement, le signal stratégique reste inchangé : la sécurité énergétique de l’Europe demeure vulnérable à des perturbations que cette dernière ne contrôle pas.

Une vulnérabilité structurelle de l’Europe

La fragilité européenne n’est pas conjoncturelle ; elle est structurelle. Depuis longtemps, la demande énergétique de l’UE dépasse sa production intérieure, ce qui rend le bloc durablement dépendant des importations. Le taux global de dépendance énergétique de l’UE se situe autour de 58 %. Surtout, l’Union importe plus de 90 % du pétrole qu’elle consomme et entre environ 80 % et 90 % de son gaz, selon les indicateurs retenus. Cette réalité place l’Europe en situation de forte exposition dès qu’un conflit menace les voies maritimes, les flux pétroliers ou la production des régions exportatrices.

Figure 2 : Approvisionnement en énergie primaire dans l’Union européenne de 2023 à 2024, par combustible.
Statista

L’Europe a certes diversifié une partie de ses fournisseurs. Pour le pétrole, ses principaux partenaires sont aujourd’hui les États-Unis, la Norvège et le Kazakhstan. Pour le gaz, la Norvège occupe une place centrale, suivie par l’Algérie et le Royaume-Uni. En matière de gaz naturel liquéfié, les États-Unis dominent très largement, devant la Russie puis le Qatar.

Cette diversification a réduit certains risques, mais elle n’a pas supprimé la dépendance. Elle a simplement changé sa géographie. L’Europe dépend moins d’un fournisseur unique qu’auparavant, mais elle reste profondément insérée dans un marché mondial où les prix réagissent immédiatement aux tensions géopolitiques.

Le détroit d’Ormuz : un choc qui dépasse le seul pétrole

Le risque lié au détroit d’Ormuz ne concerne pas uniquement le pétrole. Toute perturbation durable dans le golfe Persique peut aussi affecter d’autres matières premières et intrants stratégiques pour l’industrie européenne : engrais, produits chimiques, pétrochimiques, plastiques et divers produits intermédiaires indispensables aux chaînes de production.

Pour l’Europe, les secteurs les plus vulnérables sont ceux qui sont déjà très énergivores ou fortement dépendants d’intrants importés. On pense notamment à la chimie, à la pétrochimie, au ciment, au verre, à la céramique, au papier, mais aussi à certaines branches de l’agroalimentaire via la question des engrais et du transport. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que ces secteurs se situent souvent en amont de l’économie. Lorsqu’ils subissent une hausse des coûts, celle-ci se diffuse ensuite dans le reste du système productif. Le choc ne reste donc pas limité à l’énergie. Il passe aussi par le fret, l’assurance maritime, les coûts de production et, à terme, par les prix à la consommation.

Autrement dit, l’Europe ne fait pas face à une simple tension énergétique, mais à une chaîne de transmission inflationniste beaucoup plus large. Il n’est même pas nécessaire qu’Ormuz soit totalement fermé pour produire cet effet. Le simple risque de perturbation peut suffire à faire grimper les prix, parce que les marchés réagissent autant à l’anticipation d’un choc qu’au choc lui-même.

Prix du pétrole, croissance et risque stagflationniste

Le retour d’un pétrole au-dessus de 100 dollars (85,5 euros) est un marqueur très préoccupant pour l’Europe. Une telle hausse renchérit immédiatement le transport, pèse sur les marges industrielles, fragilise la compétitivité et réduit le pouvoir d’achat. L’Europe n’est peut-être pas au centre géographique de la crise, mais elle en supporte très directement les conséquences économiques.

La Commission européenne a évoqué le risque d’un choc stagflationniste majeur. Le scénario est crédible – l’expérience de l’invasion de l’Ukraine n’est pas loin –, mais il ne doit pas être présenté comme inévitable. Il devient sérieux si trois conditions se cumulent : un choc énergétique durable, une remontée de l’inflation et un ralentissement de l’activité sous l’effet de coûts élevés prolongés.

Pour la zone euro, la vulnérabilité est réelle, car la croissance y est déjà plus modérée que dans d’autres grands blocs, notamment les États-Unis ou certaines économies asiatiques. Cela signifie que l’Europe dispose de moins de marge pour absorber un nouveau choc d’offre. Nous ne sommes pas automatiquement dans une répétition du choc de 2022. Tout dépendra de la durée de la crise, de l’intensité de la perturbation et de la capacité de l’Europe à sécuriser ses approvisionnements.

Ce que l’Europe peut faire : d’Ormuz à Bruxelles, deux priorités

Le déploiement d’une flotte européenne peut contribuer à sécuriser les routes commerciales et à rassurer les marchés. Mais il faut rester lucide : cela ne fera ni baisser durablement les prix ni disparaître le risque géopolitique. La réponse européenne ne peut donc pas être uniquement militaire. Elle doit aussi être diplomatique, énergétique et stratégique.

La leçon est claire : tant que l’Europe restera dépendante du pétrole et du gaz importés, toute crise majeure dans le golfe Persique continuera d’affecter directement ses prix, son inflation, son industrie et sa croissance. L’instabilité du Moyen-Orient n’est plus un sujet périphérique ; elle fait partie intégrante de la sécurité économique européenne.

L’Union européenne doit d’abord accélérer sa sortie de la dépendance aux énergies fossiles, en misant davantage sur les renouvelables, l’électrification, les réseaux et l’efficacité énergétique. Elle doit ensuite contribuer plus activement à la stabilité régionale. La sécurité de l’économie européenne dépend aussi de sa capacité à défendre un environnement géopolitique plus stable.

The Conversation

Kambiz Zare est membre du conseil scientifique du Spirales Institute Think Tank

ref. Du détroit d’Ormuz à l’Europe : comprendre la rapidité de la propagation de l’insécurité énergétique – https://theconversation.com/du-detroit-dormuz-a-leurope-comprendre-la-rapidite-de-la-propagation-de-linsecurite-energetique-278591

Est-ce la fin du multilatéralisme ? Les organisations internationales, victimes collatérales de la guerre en Iran

Source: The Conversation – France in French (3) – By Theresa Reinold, Professeure assistante de droit international, EDHEC Business School

La guerre en Iran met en évidence la faiblesse de l’ordre international fondé sur des règles, car elle démontre une fois de plus que les grandes puissances peuvent agir unilatéralement tout en paralysant les institutions censées garantir la sécurité collective. Le Conseil de sécurité de l’ONU apparaît incapable de réagir de manière équilibrée, notamment en raison du droit de veto et de doubles standards qui évitent de remettre en cause les actions des États-Unis et de leurs alliés. L’Union européenne, malgré son poids économique et diplomatique, reste marginalisée par ses divisions internes, sa dépendance sécuritaire envers Washington et son manque de volonté politique d’assumer un rôle géopolitique plus affirmé.


L’un des aspects les plus frappants de la guerre en Iran est la mesure dans laquelle elle a mis en évidence l’inefficacité des organisations internationales et des approches multilatérales pour résoudre les conflits mondiaux. Si nous considérons ce conflit comme un indicateur de la viabilité de l’ordre international fondé sur des règles établi après la Seconde Guerre mondiale, nous pouvons conclure que le patient présente un pouls très faible.

L’Organisation des Nations unies (ONU) et l’Union européenne (UE) sont deux organisations qui incarnent l’ordre normatif mondial d’après 1945, un ordre fondé sur des principes tels que la règle de droit, la non-agression et le respect de l’intégrité territoriale et de l’indépendance politique des États souverains.

Ces principes, et les différentes organisations internationales qui les incarnent, sont parmi les premières victimes de la campagne militaire américano-israélienne. Comment en est-on arrivé là et que pourrait-on faire pour donner un nouveau souffle au multilatéralisme ?

Les Nations unies : une histoire de rivalité entre grandes puissances et de doubles standards

La guerre en Iran a clairement montré que le système de sécurité collective mis en place après 1945 est largement paralysé lorsqu’une grande puissance décide d’agir seule. Le Conseil de sécurité de l’ONU a été désigné comme le gardien de la paix et de la sécurité internationales, mais il a été paralysé par le droit de veto de ses membres permanents qui ont maintes fois utilisé leur influence pour protéger du regard international leurs propres actions et celles de leurs alliés.

Lorsque les États-Unis et Israël ont lancé des frappes contre l’Iran fin février 2026, le Conseil de sécurité n’a dans un premier temps pas réussi à trouver de réponse significative, et encore moins à autoriser des mesures visant à désamorcer la crise. Au contraire, le conflit s’est déroulé en dehors du cadre du droit international, les actions militaires unilatérales devenant la norme plutôt que l’exception.

Il a finalement, le 11 mars, adopté une résolution qui se concentrait uniquement sur la condamnation des attaques de l’Iran contre les États du Golfe. La résolution, adoptée par 13 voix pour et les abstentions de la Russie et de la Chine, qualifiait les actions de l’Iran d’« attaques flagrantes » et exigeait l’arrêt immédiat de cette agression régionale.

Si cette résolution est un signal important indiquant que l’institution est toujours active et que l’ONU a encore une certaine volonté de protéger les normes fondamentales sur lesquelles elle a été fondée, son approche unilatérale souligne le double standard persistant du Conseil de sécurité : la résolution ne fait aucune mention des frappes initiales américano-israéliennes contre l’Iran qui ont déclenché l’escalade, ni ne traite du contexte plus large du conflit, tel que la légalité de ces frappes ou l’assassinat du guide suprême iranien. Le silence assourdissant du Conseil de sécurité de l’ONU face aux violations du droit international par les États-Unis et Israël suggère une fois de plus l’utilisation d’un double standard et sape davantage sa crédibilité en tant que gardien de la paix et de la sécurité internationales.

Cependant, alors que le Conseil est actuellement plus ou moins paralysé, il existe une procédure qui pourrait redynamiser l’ONU dans cette crise géopolitique, à savoir la procédure « Uniting for Peace » (Unis pour la paix). Ce mécanisme donne des pouvoirs à l’Assemblée générale des Nations unies en cas d’impasse au Conseil de sécurité.

« Uniting for Peace » est une résolution adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies en 1950 (résolution 377[V]). Elle a été conçue pour permettre à l’Assemblée générale d’agir dans les cas où le Conseil de sécurité est dans l’incapacité de le faire en raison d’un veto émis par l’un de ses membres permanents. L’objectif est de contourner un blocage du Conseil de sécurité et de permettre à l’Assemblée générale de recommander des mesures collectives – y compris l’emploi de la force armée – afin de maintenir ou de rétablir la paix et la sécurité internationales. Si cette procédure n’a pas encore été utilisée dans la crise iranienne, c’est parce que la volonté politique nécessaire à cet effet n’est pas suffisante.

L’Union européenne : une actrice dotée d’une réelle puissance géopolitique… mais qui n’est pas disposée à l’utiliser

Un autre aspect notable (mais sans surprise) de cette guerre est l’absence totale de pertinence de l’Union européenne en tant que médiatrice et artisane de la paix. L’impulsion fondatrice de l’UE était de construire la paix sur la base de la coopération multilatérale et de la résolution non violente des conflits. L’UE se considère comme une puissance normative qui cherche à projeter ses valeurs dans le monde entier en utilisant le soft power, mais qui a tendance à éviter de recourir à la coercition.

Malheureusement, la période dans laquelle nous vivons est celle où les États les plus puissants ont décidé que la violence était désormais l’outil privilégié pour atteindre leurs objectifs de politique étrangère, soit en renversant les régimes hostiles, soit en s’emparant de territoires étrangers par la force armée.

Dans ce monde où règne la loi du plus fort, l’Europe semble impuissante. L’UE n’a pas été consultée avant la guerre en Iran et ne participe pas activement aux hostilités. Au contraire, elle observe depuis les coulisses, lançant des appels futiles à la retenue et se sabotant elle-même dans des querelles internes. Cela est regrettable, compte tenu du rôle historique joué par l’Europe dans la négociation de l’accord sur le nucléaire iranien.

Pourquoi l’UE se retrouve-t-elle spectatrice dans l’événement géopolitique le plus important de 2026 ? D’une part, parce qu’elle n’a – une fois de plus – pas réussi à parler d’une seule voix. Les États membres ont adopté des positions divergentes, certains exprimant leur soutien aux actions américano-israéliennes et d’autres appelant à la retenue. L’Espagne, par exemple, a pris le risque d’un conflit ouvert avec l’administration Trump au sujet de l’utilisation de ses bases militaires pour l’effort de guerre, tandis que d’autres acteurs importants, dont l’Allemagne et la France, ont exprimé une certaine compréhension pour les frappes aériennes.

S’il est facile de critiquer l’UE pour son manque d’unité sur des questions géopolitiques majeures, cette multiplicité de voix est en réalité une caractéristique voulue de cette entité hybride, qui combine à la fois des éléments supranationaux et intergouvernementaux dans son architecture institutionnelle. Dans le même temps, cette caractéristique sape activement l’action de l’UE sur la scène internationale.

Un autre facteur qui condamne l’UE à l’inefficacité dans les crises géopolitiques est la dépendance de l’Europe vis-à-vis des États-Unis en matière de sécurité et l’absence d’une politique de défense commune soutenue par une armée européenne.

Cependant, le plus grand obstacle à l’action de l’UE en matière de géopolitique n’est ni institutionnel ni matériel. Il est d’ordre psychologique. Il n’y a aucune volonté de diriger, aucune volonté d’utiliser une approche musclée pour contrer le mépris flagrant de Trump pour le multilatéralisme et le droit international (valeurs qui sont au cœur de l’identité européenne), et une croyance naïve que les relations transatlantiques se répareront d’elles-mêmes. Au lieu de tirer parti de son poids économique et diplomatique pour contrer les actions unilatérales des États-Unis, l’UE a souvent eu recours à des gestes réactifs et conciliants, dans l’espoir que l’harmonie transatlantique serait rétablie d’une manière ou d’une autre par la seule bonne volonté. Cela reflète une erreur de calcul fondamentale : la conviction que les États-Unis, sous Trump ou sous tout autre dirigeant, finiront par reconnaître et récompenser la loyauté européenne, même si les actions de Washington démontrent le contraire.

La bonne nouvelle, c’est que cela peut changer. Les mentalités peuvent évoluer, les identités peuvent être reconstruites et l’autonomie peut être renforcée.

Le patient est faible, mais il y a de l’espoir

Non, le multilatéralisme n’est pas mort. Les organisations internationales telles que l’ONU et l’UE ont non seulement mis en place des normes et des mécanismes qui les autoriseraient à jouer un rôle essentiel dans les crises géopolitiques, mais elles disposent également d’énormes ressources qui leur permettraient de jouer un tel rôle.

Le pouls du patient est donc faible, mais il existe des remèdes efficaces pour le renforcer. Nous devons maintenant rassembler la volonté politique nécessaire pour les appliquer.

The Conversation

Theresa Reinold a reçu des financements de Thyssen Foundation.

ref. Est-ce la fin du multilatéralisme ? Les organisations internationales, victimes collatérales de la guerre en Iran – https://theconversation.com/est-ce-la-fin-du-multilateralisme-les-organisations-internationales-victimes-collaterales-de-la-guerre-en-iran-278390