Le réseau portuaire de la Chine se concentre autour des routes les plus risquées de la planète… et ce n’est pas un hasard

Source: The Conversation – France in French (3) – By Dylan Spencer, Assistant Professor of Criminology, Georgia Southern University

La Chine a pris pied dans plus de 90 ports à travers le monde. Une nouvelle étude montre que ces investissements ne sont pas répartis au hasard : ils se concentrent près des grands goulets d’étranglement du commerce mondial et dans des corridors maritimes exposés à la piraterie.


Fin février 2026, le gouvernement panaméen a pris le contrôle de deux ports du canal de Panama qui étaient exploités depuis deux décennies par un conglomérat hongkongais. Cette décision constitue le dernier épisode d’un long bras de fer juridique, après que la Cour suprême du Panama a annulé les contrats de l’entreprise.

Mais l’affaire dépasse largement le cadre d’un simple différend local. Elle a attiré l’attention des États-Unis et de la Chine, dont la rivalité autour des ports mondiaux et des routes commerciales s’est intensifiée ces dernières années, notamment dans la zone stratégique du canal de Panama, où la présence chinoise a, à plusieurs reprises, suscité l’ire de l’administration Trump.

Des entreprises chinoises possèdent ou exploitent désormais des terminaux dans plus de 90 ports à travers le monde, dont beaucoup figurent parmi les plus fréquentés. Ce réseau s’étend de l’Afrique à l’Europe, en passant par le Moyen-Orient et l’Asie, avec une activité en croissance en Amérique du Sud.

L’ampleur de l’implication chinoise dans les ports à l’étranger a alimenté le débat sur la nature réelle de ces investissements : s’agit-il d’opérations strictement commerciales ou servent-ils des objectifs stratégiques plus larges ?

Une grande partie de ce débat s’est appuyée sur des études de cas et des analyses politiques, notamment dans le cas du canal de Panama. Pourtant, comprendre où se situent ces ports et déterminer s’il existe des caractéristiques communes aux pays qui les accueillent est essentiel, car des perturbations des grandes routes maritimes peuvent se répercuter sur l’ensemble de l’économie mondiale.

Dans une étude récente, nous – chercheurs en sécurité maritime, en infrastructures mondiales et en commerce international – avons constitué la première base de données mondiale des ports liés à des entreprises chinoises. Nous avons ensuite analysé 133 pays côtiers afin de comprendre pourquoi certains accueillent des investissements portuaires chinois tandis que d’autres n’en ont pas.

Nous avons constaté que l’expansion des ports chinois à l’étranger n’est pas aléatoire. Loin d’être principalement déterminés par le climat général des affaires, ces investissements se concentrent près des points d’étranglement maritimes et des corridors maritimes exposés à la piraterie, avec des indices plus modestes suggérant que les pays riches en ressources ont également davantage de chances d’accueillir ces ports.

L’importance des points d’étranglement

Certaines routes maritimes sont plus importantes que d’autres. Le canal de Suez, le détroit d’Ormuz et le détroit de Malacca sont des exemples de points d’étranglement – des passages étroits par lesquels transitent d’énormes volumes du commerce mondial et des flux d’énergie.

Selon nos résultats, les pays situés à proximité de points d’étranglement majeurs ou secondaires, comme le Panama ou ceux bordant le détroit du Pas-de-Calais – dont la France – sont nettement plus susceptibles d’accueillir un port lié à des entreprises chinoises. En termes simples, la proximité avec des goulets d’étranglement essentiels du commerce mondial constitue un fort prédicteur des investissements chinois.

Carte des points d’étranglement
Les points d’étranglement se situent le long de corridors maritimes particulièrement sensibles.
Spencer/Christiansen/Pires/Tsai/Gondhali/Petrossian

Cette disposition a une logique économique. La Chine dépend fortement du commerce maritime pour soutenir sa croissance. Or les ports situés près des points d’étranglement se trouvent le long des corridors maritimes les plus sensibles du monde et offrent un accès commercial durable dans des emplacements stratégiques.

Malgré les inquiétudes en Occident, selon lesquelles Pékin développerait des ports à des fins militaires, tous ne constituent pas pour autant des bases navales déguisées.

La plupart des installations liées à des entreprises chinoises sont des terminaux commerciaux. Cependant, des infrastructures commerciales peuvent aussi avoir une valeur stratégique. Ainsi la première base logistique militaire à l’étranger de la Chine, à Djibouti, se trouve à côté du complexe portuaire de Doraleh exploité par… une entreprise chinoise. Un rapport du Congressional Research Service souligne que cette installation soutient les opérations navales et l’accès régional dans l’ouest de l’océan Indien.

Cela ne signifie pas que les autres ports détenus ou exploités par des entreprises chinoises soient des installations militaires. Mais le contrôle de terminaux, de plateformes logistiques et de données sur les chaînes d’approvisionnement peut, avec le temps, influencer les relations économiques et sécuritaires.

Le rôle de la piraterie et des ressources

Les mêmes corridors maritimes dans lesquels Pékin concentre ses investissements portuaires sont aussi des points chauds de la criminalité maritime. Dans une recherche distincte, nous avons montré que les ports maritimes peuvent faciliter la pêche illégale, non déclarée et non réglementée lorsque les mécanismes de contrôle sont faibles. Nos derniers résultats indiquent que les ports liés à des entreprises chinoises sont plus fréquents dans des pays déjà confrontés à la piraterie et à l’insécurité maritime.

Ce chevauchement ne signifie pas que les ports provoquent des activités illicites, mais il montre que ces investissements se produisent souvent dans des environnements maritimes à plus haut risque. L’un des résultats les plus surprenants de notre étude concerne précisément cette relation entre la piraterie et les investissements portuaires.

Entre 1991 et 2018, des milliers d’incidents de piraterie ont été enregistrés dans le monde. Pourtant, au lieu d’éviter les zones à risque, les ports liés à des entreprises chinoises sont plus fréquents dans les pays où les niveaux de piraterie sont les plus élevés.

Pourquoi investir dans des corridors instables ? Parce que la piraterie signale les routes commerciales à la fois vulnérables et précieuses. Investir dans des ports dans des régions comme le golfe de Guinée ou certaines parties de l’Asie du Sud-Est peut aider Pékin à protéger ses intérêts maritimes. En ce sens, la piraterie peut signaler non seulement un risque, mais aussi une opportunité.

Parallèlement, nous avons examiné la richesse en ressources naturelles des pays hôtes à l’aide d’un indicateur incluant les ressources extractives, minières et agricoles. Nous avons trouvé des indices suggérant que les pays disposant de ressources plus abondantes étaient davantage susceptibles d’accueillir au moins un port lié à des entreprises chinoises, mais si cette relation n’apparaissait pas de manière constante dans tous les modèles.

De fait, certaines explications souvent avancées pour expliquer où et pourquoi la Chine investit dans des ports ne résistent pas à notre analyse.

Les indicateurs généraux du climat des affaires et de la gouvernance, tels que la facilité à faire des affaires ou la stabilité institutionnelle, ne sont pas, après examen, des prédicteurs constants de la présence de ports liés à des entreprises chinoises. Cela suggère que la géographie et les facteurs de risque maritimes comptent davantage que les indicateurs économiques ou de gouvernance plus généraux.

Implications plus larges

Quelles que soient les motivations derrière les investissements chinois, leurs effets dépassent le simple cadre du commerce local et de la logistique. Les ports ne sont plus seulement des infrastructures locales. Ils sont devenus des nœuds des chaînes d’approvisionnement mondiales et, de plus en plus, des éléments de la compétition géopolitique. Et si tous les investissements ne traduisent pas une ambition militaire dissimulée, il serait naïf de considérer que tous les projets portuaires sont politiquement neutres.

Les récentes réponses politiques américaines reflètent ces inquiétudes croissantes. Début 2026, la Maison-Blanche a présenté un plan visant à renforcer l’industrie maritime américaine et à réduire la dépendance à l’égard d’infrastructures maritimes contrôlées par des acteurs étrangers. L’administration s’est également penchée de plus près sur l’implication d’entreprises étrangères dans des installations clés de l’hémisphère occidental, notamment des ports liés au canal de Panama.

De telles initiatives suggèrent qu’à Washington, le contrôle des infrastructures maritimes n’est plus considéré comme une simple question commerciale, mais de plus en plus comme un enjeu de sécurité économique et nationale. Et comme le montre la carte des pays accueillant des ports liés à des entreprises chinoises, les investissements de Pékin suivent les routes commerciales les plus stratégiques du monde – non pas par hasard, mais par choix.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Le réseau portuaire de la Chine se concentre autour des routes les plus risquées de la planète… et ce n’est pas un hasard – https://theconversation.com/le-reseau-portuaire-de-la-chine-se-concentre-autour-des-routes-les-plus-risquees-de-la-planete-et-ce-nest-pas-un-hasard-277691

Tuerie de Tumbler Ridge. Quelle est la responsabilité d’OpenAI ?

Source: The Conversation – in French – By Marianne Ozkan, Doctorante en droit, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa

OpenAI a déclaré dans la foulée de la fusillade survenue le 10 février 2026 dans une école secondaire de Tumbler Ridge en Colombie-Britannique, que Jesse Van Rootselaar, la tueuse alléguée, avait évoqué des scénarios d’attaques armées lors de conversations avec ChatGPT. La compagnie a mis en œuvre son protocole interne de sécurité et clôturé son compte sans la dénoncer auprès des autorités policières.


En réaction, le ministre canadien de l’Intelligence artificielle et de l’Innovation numérique, Evan Solomon, a sommé OpenAI de clarifier son protocole de sécurité. Le premier ministre de la Colombie-Britannique, David Eby, a pour sa part obtenu que le PDG Sam Altman vienne s’excuser à Tumbler Ridge.

Le coroner en chef de la Colombie-Britannique a lancé une enquête, alors que la famille d’une des victimes hospitalisées poursuit OpenAI au civil. Mais quelle peut être la responsabilité d’OpenAI et quels écueils législatifs doivent être évités ?

Céline Castets-Renard et Emmanuelle Bernheim sont professeures et spécialistes respectivement en droit de l’IA et en droit de la santé mentale. Marianne Ozkan est candidate au doctorat et travaille sur les enjeux sociaux et juridiques soulevés par les agents conversationnels. Ensemble, leurs travaux portent sur l’encadrement juridique des relations intimes entre les personnes et les machines.

La responsabilité d’OpenAI

La plainte de la famille, telle que rapportée, allègue que l’entreprise « avait connaissance précise du projet à long terme du tireur d’organiser un événement causant de nombreuses victimes », mais « n’a pris aucune mesure pour agir sur la base de ces informations », ce qui caractériserait une négligence.

Ceci pose plusieurs difficultés de preuve, à commencer par savoir quel rôle ChatGPT a joué dans la tuerie. Sachant qu’un tel geste est le résultat de causes complexes et multifactorielles, le lien causal de ChatGPT avec la tuerie ne peut qu’être relatif. ChatGPT a-t-il servi d’exutoire à des idées violentes ? A-t-il encouragé ces idées ou aidé à formuler des plans pour commettre ces gestes violents ? La teneur des conversations pourrait apporter quelques éléments de réponse.




À lire aussi :
D’Anthropic à l’Iran : qui fixe les limites de l’utilisation de l’IA dans les domaines de la guerre et de la surveillance ?


Cela convoque une autre question centrale à la reconnaissance de la responsabilité d’OpenAI : le risque de passer à l’acte était-il raisonnablement prévisible ? La distinction entre l’intention et la simple idéation d’idées violentes devra être départagée et remise dans le contexte des informations limitées à disposition d’OpenAI concernant l’utilisatrice.

Une législation spécifique aux IA ?

Ces difficultés de preuve justifient peut-être de créer une législation spécifique pour encadrer les risques de l’IA, afin de ne pas dépendre des règles d’autorégulation établies par les entreprises et des décisions prises par leurs comités de sécurité internes. Le premier ministre Eby considère qu’un seuil national d’alerte et une « obligation de signalement » doivent être établis, ce qui soulève plusieurs interrogations. Quels critères pourraient s’avérer plus fiables que celui de « risque crédible et imminent » utilisé par OpenAI ? N’y a-t-il pas un risque d’atteinte à la vie privée ou de dénonciation erronée, au nom de la prévention ?

D’autres législateurs ont déjà choisi d’encadrer l’IA : l’Union européenne a adopté un règlement en 2024, tandis qu’aux États-Unis, plusieurs législations étatiques ont été adoptées, comme en Californie, ou sont en cours d’élaboration, comme dans l’État de New York pour encadrer les robots conversationnels dits « IA compagnons ».

Les protocoles de sécurité envisagés visent à détecter les idéations violentes et rediriger l’utilisateur vers des ressources d’aide, alors qu’OpenAI fait déjà l’objet de plusieurs poursuites reliées à des suicides ou des psychoses.




À lire aussi :
« Psychose induite par l’IA » : un danger réel pour les personnes à risque, selon un psychiatre


Or, au Canada, aucune loi n’a encore été adoptée sur l’intelligence artificielle ni plus spécifiquement sur les robots conversationnels, depuis l’abandon du projet de loi C-27 qui visait, d’une part, la modernisation de la loi fédérale sur la protection des données personnelles dans le secteur privé (LPRPDE) et, d’autre part, l’encadrement des systèmes d’IA et des données(LIAD).

La pente glissante de la prévention du risque en santé mentale

La discussion actuelle préconise donc une obligation de signalement aux services policiers lorsqu’un risque est identifié dans le cadre de discussions avec un agent conversationnel. Elle se déroule sans considérer les cadres légaux et les pratiques régissant déjà les interventions en santé mentale (intervention policière, admission involontaire, traitements forcés, surveillance en communauté) et qui sont fondés sur la notion de risque.

La police était intervenue à plusieurs reprises pour des enjeux de santé mentale au domicile de Van Rootselaar avant la tuerie. Ses armes lui avaient été retirées, puis remises, et elle avait fait l’objet d’une admission involontaire en vertu de la Loi sur la santé mentale. Dans ce contexte, on peut se demander si un signalement de la part d’OpenAI aurait vraiment pu changer le cours des choses. Rien ne permet de le démontrer.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


Dans les dernières décennies, le recours aux services policiers et à la coercition en santé mentale est devenu la norme faute de services accessibles. Le Canada est d’ailleurs le pays où l’hospitalisation involontaire est la plus utilisée.

Ces pratiques visent particulièrement les personnes vivant en situation de pauvreté, racialisées et immigrantes, et leurs effets thérapeutiques ne sont pas démontrés. Au contraire, les effets traumatiques des interventions policières et coercitives résultent en une perte de confiance et en une réticence à demander de l’aide lorsque nécessaire. En somme, elles n’améliorent pas l’accès aux soins et sont empreintes de violations des droits et de violence policière.

C’est ce qui a mené plusieurs villes canadiennes, mais aussi américaines, à retirer les interventions de crise de la compétence des services de police, et à abolir en tout ou en partie les équipes mixtes de police (policiers et professionnels de la santé ou des services sociaux). Par exemple, la ville de Toronto a confié les « wellness check » et les interventions de crise à une équipe communautaire, et la ville de Vancouver a confié le triage des appels en santé mentale à des infirmières, offrant une réponse non policière et « plus appropriée » à 54 % des appels.

Repenser le système

Les discussions sur les obligations de signalement aux autorités policières nous invitent à insérer OpenAI dans le système existant de gestion des risques en santé mentale sans toutefois nous inciter à réfléchir aux limites de ce système ni à envisager les enjeux structuraux à l’œuvre. Or, dans un contexte où Van Rootselaar avait fait l’objet de plusieurs interventions policières et psychiatriques dans les dernières années, ne devrait-on pas considérer l’approche en santé mentale fondée sur les risques comme un échec ? Il revient maintenant à l’enquête du Coroner de mettre au jour les failles d’un système de santé qui vise plus à gérer des risques qu’à prendre soin des humains.

Si la tuerie de Tumbler Ridge nous enjoint à réfléchir aux moyens d’empêcher de tels drames, elle doit aussi nous interpeller sur les causes du recours aux agents conversationnels et aux conditions de prise en charge de la santé mentale. Tumbler Ridge nous montre l’urgence d’adopter un cadre légal pour l’IA – et particulièrement pour les agents conversationnels – afin que les obligations imposées aux fournisseurs de ces technologies tiennent compte de la variété des risques que leurs produits peuvent engendrer. Chose certaine, la solution ne peut pas être d’appliquer une réponse unique comme le signalement à la police.

La Conversation Canada

Marianne Ozkan a reçu des financements des Fonds de recherche du Québec (FRQ).

Céline Castets-Renard et Emmanuelle Bernheim ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Tuerie de Tumbler Ridge. Quelle est la responsabilité d’OpenAI ? – https://theconversation.com/tuerie-de-tumbler-ridge-quelle-est-la-responsabilite-dopenai-276927

Réforme linguistique : les nombres comptent aussi !

Source: The Conversation – in French – By Jean-Charles Pelland, Postdoctoral Researcher, Department of Psychosocial Science, University of Bergen

On connait tous Charles Darwin, l’homme derrière la théorie de l’évolution, qui permet d’expliquer les origines et le lent développement de la vie sur Terre (et ailleurs, en théorie).


Or, peu de gens savent que dans son ouvrage La Filiation de l’homme et la sélection liée au sexe, Darwin avait remarqué que les mêmes principes qui expliquent l’évolution des espèces biologiques sont aussi applicables aux traits culturels comme les langues.

L’idée ici est de voir des produits de la culture – que ce soit des mots, des sports, des danses, des coupes de cheveux, ou n’importe quelle autre pratique qui n’est pas biologiquement déterminée – comme si elles sont en lutte les unes contre les autres, comme le sont des espèces biologiques dans la sélection naturelle.

Étonnamment, malgré la précision et l’objectivité des mathématiques, une telle lutte caractérise le développement des systèmes de numérotation au fil des millénaires à travers le monde. C’est d’ailleurs sur l’évolution culturelle des systèmes de quantification que porte mon travail de chercheur postdoctoral au département des sciences psychosociales à l’université de Bergen, en Norvège.

En collaboration avec un groupe d’archéologues du laboratoire Pacea de l’université de Bordeaux et un groupe de linguistes de l’Institut Max Planck pour l’anthropologie de l’évolution à Leipzig, en Allemagne, notre équipe de chercheurs en sciences cognitives étudie l’origine et l’évolution culturelle des systèmes de numérotation pour QUANTA, un projet de recherche interdisciplinaire financé par le Conseil Européen de la recherche (ERC).

Sélection naturelle et artificielle

L’arrivée récente de l’expression « six seven » dans notre environnement linguistique illustre bien cette analogie dont je parle : tout comme des plantes exotiques peuvent envahir des écosystèmes et remplacer les espèces locales, des expressions linguistiques peuvent aussi conquérir l’espace culturel et remplacer des pratiques locales.

Ce parallèle entre l’évolution culturelle et l’évolution biologique s’applique à la sélection naturelle, mais aussi à la sélection artificielle. De la même façon que l’on intervient pour empêcher une plante d’envahir un écosystème, des institutions, comme des écoles ou des gouvernements, appliquent parfois une forme de sélection artificielle aux traits culturels.

C’est le cas du Québec, qui n’a pas froid aux yeux quand vient le temps de faire de la sélection artificielle pour protéger sa culture. On le voit avec la loi 101, ou avec le zèle (parfois excessif, diront certains) avec lequel les agents de l’Office québécois de la langue française appliquent certaines lois linguistiques : on veut protéger notre culture en empêchant une autre de la remplacer.

Comme en témoigne la réforme (ratée) de 1668, ce type d’interventionnisme linguistique existe depuis bien longtemps en France. De nos jours, si le Québec est singulier dans son recours à des lois pour encadrer certaines pratiques linguistiques, il est loin d’être seul à intervenir pour réglementer l’usage du français.




À lire aussi :
Comment les systèmes de numération façonnent-ils notre pensée et influencent-ils l’apprentissage, le langage et la culture ?


L’enjeu des nombres

Prenez la nouvelle orthographe proposée par l’Académie française en 1990, dont plusieurs éléments ont été adaptés à la culture québécoise et imposés aux élèves du primaire et du secondaire cet automne dans la Belle Province. Pour simplifier le français et le rendre plus uniforme, voire même logique, cette réforme encadre entre autres l’usage des accents, traits d’union, et trémas, en plus d’uniformiser certains pluriels et d’éliminer des anomalies.

Or, un important élément illogique n’a malheureusement pas été corrigé par cette réforme, concernant comment nous parlons des nombres dans la langue de Molière.

Certes, la réforme a corrigé une des anomalies liées nos façons de composer les expressions numériques, uniformisant l’usage du trait d’union à tous les numéraux, qu’ils soient supérieurs ou inférieurs à 100. Malheureusement, le français comporte plusieurs autres irrégularités dans sa façon de parler des nombres qui n’ont pas été touchées par cette réforme.




À lire aussi :
La langue inclusive : lorsque des mythes font leur entrée dans les politiques publiques


Bien que plusieurs langues affichent des irrégularités entre 10 et 20, le français du Québec et de la France en rajoute avec son célèbre traitement des nombres entre 70 et 99, dont les noms sont des vestiges d’une époque lointaine où l’on comptait de vingt en vingt en France.

Désordre dans les nombres

Au lieu de continuer à appliquer le suffixe – ante comme dans quarante, cinquante, ou soixante, notre français bifurque vers une construction décimale inutilement compliquée avec soixante-dix, avant de délaisser 10 comme ancre de composition dans quatre-vingts, pour ensuite réunir 10 et 20 dans quatre-vingt-dix.

Pour une personne qui apprend à compter en français, ces montagnes russes entre 10 et 20 sont totalement imprévisibles, compte tenu de la logique décimale qui gouverne les expressions numériques pour les nombres entre 30 et 60. Pendant ce temps, en Belgique, en Suisse, et dans certains pays d’Afrique, la logique est respectée… ou presque : pour 70 et 90, on utilise des constructions plus simples comme septante et nonante. Or, pour ce qui est de huitante et ses variants, outre certaines contrées de Suisse, de France, et même de Nouvelle-Écosse (!), il peine à remplacer quatre-vingts.

C’est ici que nos institutions pourraient intervenir pour donner un petit coup de pouce à la logique, en uniformisant comment on nomme les nombres en français.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


Les conséquences de la complexité de la langue

Comme je le mentionne ailleurs, ces irrégularités ont des conséquences bien concrètes. La façon dont une langue représente la base d’un système de numérotation a des conséquences cognitives et culturelles bien réelles, comme en témoigne un numéro thématique récemment paru dans Philosophical Transactions of the Royal Society.

Les langues qui contiennent moins d’irrégularités dans leur façon de nommer les nombres sont plus faciles à apprendre, requièrent moins de ressources cognitives, et mènent à moins d’erreurs de calculs et de transcription. Les irrégularités qu’affiche notre français entre 70 et 99 intensifient ces effets, comme le démontrent des études qui ont trouvé que ces constructions irrégulières peuvent nous ralentir et mener à plus d’erreurs dans une multitude de tâches, incluant la dictée, la lecture à voix haute et l’identification de nombres écrits.




À lire aussi :
L’évolution de l’accent de Bernard Derome raconte l’affirmation du français québécois


C’est précisément pour ce genre de raison que des pays comme la Norvège et le Pays de Galles ont procédé à des réformes de leurs systèmes de numérotation.

Une réforme nécessaire ?

Si la culture était laissée à elle-même, ces irrégularités auraient peut-être déjà disparu, compte tenu des coûts cognitifs liés à leur usage. Or, nos institutions contournent la sélection naturelle et continuent ainsi à rendre l’apprentissage des nombres plus difficile et moins efficace en français.

Sachant que la numératie est un élément crucial de notre vie moderne, la question se pose : Est-il temps de réformer comment on parle des nombres en français ?

La Conversation Canada

Jean-Charles Pelland est membre de ‘QUANTA: Evolution of Cognitive Tools for Quantification’ , un projet de recherche interdisciplinaire financé par le Conseil Européen de la Recherche (ERC) à l’aide d’une bourse Synergy (Subvention 951388).

ref. Réforme linguistique : les nombres comptent aussi ! – https://theconversation.com/reforme-linguistique-les-nombres-comptent-aussi-270611

Une étude affirme que la viande pourrait réduire le risque de décès par cancer… Vraiment ?

Source: The Conversation – in French – By Ahmed Elbediwy, Senior Lecturer in Cancer Biology & Clinical Biochemistry, Kingston University

Une étude sur les protéines animales a été vue comme un feu vert pour manger plus de viande. Pas si vite, prévient un expert. (lightpoet/Shutterstock)

Depuis longtemps, les autorités sanitaires mettent en garde contre la consommation de viande rouge, classée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) comme « probablement cancérigène pour l’humain ». Mais une nouvelle étude controversée remet en cause cette position et avance que les protéines animales pourraient, au contraire, réduire la mortalité liée au cancer.

Le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), qui fait partie de l’OMS, classe depuis des années la viande rouge, notamment le bœuf, le porc, l’agneau et le mouton, comme probablement cancérigène. Les viandes transformées telles que le bacon et les saucisses sont quant à elles classées comme cancérigènes avérés. Ce classement reflète un ensemble d’études établissant un lien entre la viande rouge et le cancer colorectal, sur lesquelles reposent les recommandations de modérer sa consommation.

Pourtant, une nouvelle étude menée par l’Université McMaster, en Ontario, suggère le contraire : les personnes qui consomment davantage de protéines animales pourraient en fait avoir un taux de mortalité par cancer plus faible. Mais avant de vous précipiter pour acheter un paquet de saucisses, quelques points importants méritent attention.

Des conclusions à relativiser

Les méthodes de cette étude comportent des limites qui nuancent ses conclusions. Plutôt que d’examiner spécifiquement la viande rouge, les chercheurs ont analysé la consommation de « protéines animales », une catégorie large qui comprend la viande rouge, la volaille, le poisson, les œufs et les produits laitiers. Cette distinction est importante, car le poisson, en particulier les variétés grasses telles que le maquereau et les sardines, est associé à une protection contre le cancer.

En regroupant toutes les protéines animales, l’étude a peut-être mis en évidence les effets protecteurs du poisson et de certains produits laitiers plutôt que de prouver la sécurité de la viande rouge.

Les produits laitiers eux-mêmes présentent un tableau complexe dans la recherche sur le cancer. Certaines études suggèrent qu’ils réduisent le risque de cancer colorectal tout en augmentant potentiellement le risque de cancer de la prostate. Ces contradictions montrent combien la catégorie « protéines animales » occulte des différences majeures.

Cette étude, financée par la National Cattlemen’s Beef Association, le principal groupe de pression de l’industrie bovine américaine, comporte d’autres limites. Notamment, les chercheurs n’ont pas distingué les viandes transformées des viandes non transformées, une nuance que de nombreuses études considèrent essentielle.

Les viandes transformées comme le bacon, les saucisses et les charcuteries augmentent systématiquement le risque de cancer par rapport aux morceaux frais et non transformés. De plus, la recherche n’a pas examiné des types de cancer spécifiques, ce qui rend impossible de déterminer si les effets protecteurs s’appliquent de manière générale ou à des cancers particuliers.

L’étude s’est aussi penchée sur les protéines végétales, notamment les légumineuses, les noix et les produits à base de soja tels que le tofu, et a constaté qu’elles n’avaient pas d’effet protecteur significatif contre le décès par cancer. Cette conclusion contredit des travaux antérieurs qui suggéraient que les protéines végétales sont liées à une diminution du risque de cancer, ce qui complique encore le tableau.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


Ces résultats ne remettent pas en cause les bienfaits reconnus des aliments végétaux, qui fournissent des fibres, des antioxydants et d’autres composés associés à une réduction du risque de maladie.

Aliments d’origine végétale, notamment noix, champignons et tofu
La nouvelle étude ne remet pas en cause les nombreuses preuves démontrant que les aliments d’origine végétale sont bons pour la santé.
(5PH/Shutterstock)

Pas un feu vert

Même si les conclusions de l’étude sur les protéines animales s’avèrent exactes, celle-ci ne doit pas justifier une consommation à outrance de viande. Une consommation excessive de viande rouge reste associée à d’autres problèmes de santé graves, notamment les maladies cardiaques et le diabète. Mieux vaut privilégier la modération et l’équilibre.

Les résultats contradictoires de ces études rappellent à quel point la nutrition est une science difficile : impossible d’isoler l’effet d’un seul aliment. Nous mangeons des combinaisons d’aliments intégrées à un mode de vie, et c’est l’ensemble de ces habitudes qui pèse le plus sur la santé.

Une approche équilibrée de l’assiette, comprenant une variété de sources de protéines, beaucoup de fruits et légumes et des aliments peu transformés, reste l’approche la mieux étayée pour une santé optimale.

Si cette étude apporte un nouvel éclairage sur le débat sur la viande, elle ne devrait pas clore la discussion. La science de la nutrition évoluant sans cesse, la meilleure approche reste simple : modération, variété et équilibre au quotidien.

La Conversation Canada

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Une étude affirme que la viande pourrait réduire le risque de décès par cancer… Vraiment ? – https://theconversation.com/une-etude-affirme-que-la-viande-pourrait-reduire-le-risque-de-deces-par-cancer-vraiment-264551

Pêche récréative et pollution plastique : créer des leurres souples qui disparaissent vraiment

Source: The Conversation – France in French (2) – By Erwan Vasseur, Doctorant en Sciences et technologie industrielles, Université Bretagne Sud (UBS)

Des millions de leurres finissent dans la nature chaque année en France. Verlin Auliane / Unsplash, CC BY-SA

Chaque année, des millions de pêcheurs perdent (sans le vouloir) une partie de leur matériel dans l’eau. Parmi les objets les plus souvent « abandonnés » : les leurres souples, petits bouts de plastique très efficaces… mais très persistants.


Mon travail de thèse, mené en collaboration avec l’entreprise FiiiSH, a consisté à développer des formulations à base de PHA capables de réduire la persistance des leurres souples dans l’environnement. La solution la plus prometteuse identifiée à ce jour n’est pas encore assez souple pour un usage pleinement satisfaisant, mais elle montre déjà de forts signes de biodégradation et de non-toxicité. Il reste donc du travail pour atteindre le bon compromis mécanique, mais la piste est sérieuse.

Une pratique massive et des pertes invisibles

Illustration de la pollution des leurres souples
Illustration de la pollution des leurres souples.
Fourni par l’auteur

La pêche de loisir est un loisir très répandu en France, en mer comme en eau douce. Les estimations institutionnelles évoquent environ 3,8 millions de pratiquants en mer en 2024, et plusieurs millions de cartes de pêche sont délivrées chaque année en eau douce. À cette échelle, même si la grande majorité des pêcheurs adopte de bonnes pratiques, une part de pertes reste inévitable : accrochage sur roches, branches, épaves, casse de ligne, courant, houle… À force de répétitions, un « petit » objet perdu involontairement devient un flux collectif.

Illustration de la souplesse d’un leurre souple.
Black Minnow FIIISH, Fourni par l’auteur

Un leurre souple doit « vivre » dans l’eau. Sa nage dépend de sa forme, mais aussi de sa viscoélasticité : trop rigide, il nage mal ; trop mou, il se déchire ; instable, il durcit ou devient poisseux avec le temps. En bref, le matériau doit être à la fois flexible, résistant, stable au stockage et transformable industriellement. C’est un cahier des charges très strict et complexe pour un matériau.

La pollution liée à la pêche est multiple : emballages, fils, plombs, mais aussi fragments de leurres. Un leurre souple ne pèse que quelques grammes : pris isolément, l’impact paraît négligeable. Mais dans des zones très fréquentées (digues, estuaires, embouchures, postes en rivière…), les pertes se concentrent et s’additionnent. On estime qu’un pêcheur perd en moyenne 10 leurres par an, pour environ 15 g par leurre, ce qui donne un ordre de grandeur de cette pollution plastique. Ces chiffres restent toutefois à prendre avec précaution, car ils sont difficiles à mesurer précisément. Avec le temps, les plastiques conventionnels peuvent s’abîmer sous l’effet des UV, de l’abrasion et des contraintes mécaniques, et générer des fragments plus petits : les microplastiques. Dans certains cas, des composés peuvent aussi migrer depuis l’objet en plastique vers l’eau. L’enjeu n’est donc pas seulement esthétique : il touche à la persistance des débris et à leur interaction avec les écosystèmes.

Les PHA : des plastiques produits par des bactéries

Les polyhydroxyalcanoates (PHA) sont une famille de polyesters que certaines bactéries fabriquent naturellement comme réserve de carbone et d’énergie. Industriellement, on retrouve une logique de fermentation : on nourrit des microorganismes avec une source de carbone (par exemple, sucres, huiles), on pilote les conditions pour favoriser l’accumulation de PHA dans les cellules, puis on récupère la biomasse et on extrait/purifie le polymère. On obtient alors une « résine » utilisable en plasturgie, sous forme de granulés. Les PHA sont donc bien des plastiques à part entière. En revanche, dans leur état initial, leurs propriétés sont souvent trop rigides pour des applications comme les leurres souples de pêche, ce qui impose d’ajouter des additifs, notamment des plastifiants, afin d’assouplir la matière.

L’intérêt des PHA est double. D’une part, ils peuvent être biosourcés (selon le procédé et les substrats). D’autre part, leur structure de polyester est favorable à la biodégradation dans certains milieux. Mais ce « peut être biodégradable » est important : tout dépend des conditions et de la formulation finale.

Un plastique biodégradable ne disparaît pas comme un comprimé effervescent. Il ne fond pas au contact de l’eau. La biodégradation est un processus biologique : des microorganismes, via des enzymes, transforment progressivement le matériau en produits simples (CO2, eau, sels minéraux et biomasse en conditions aérobies).

La clé, c’est la conversion finale : un matériau qui ne fait que se fragmenter plus vite peut produire des microplastiques sans réellement être biodégradé. Autre point essentiel : « biodégradable » n’est pas synonyme de « biosourcé ». Un matériau peut être biosourcé sans être biodégradable, et l’inverse. Pour éviter le greenwashing, il faut toujours préciser le milieu (sol, compost, eau douce, mer), la méthode de mesure et l’ordre de grandeur du temps de l’essai dans lequel l’échantillon se dégrade.

Comment transformer un PHA en leurre ?

Le défi est d’obtenir une matière suffisamment souple. Beaucoup de PHA sont naturellement plutôt rigides. Pour approcher la sensation d’un leurre conventionnel, on peut jouer sur la chimie du copolymère, mais aussi sur la formulation : plastifiants compatibles, mélanges, ou architectures internes qui stabilisent la souplesse.

C’est ici que mon travail de recherche s’inscrit, dans le cadre d’une collaboration avec l’entreprise FiiiSH : développer des formulations PHA adaptées à la pêche au leurre souple, en intégrant dès le départ les contraintes industrielles (mise en forme, reproductibilité, stabilité au stockage) et les exigences environnementales. Aujourd’hui, ces travaux ont déjà permis d’identifier plusieurs formulations prometteuses et de les évaluer à l’échelle laboratoire à travers des essais de caractérisation thermique, mécanique et rhéologique (la rhéologie est l’étude de la déformation et de l’écoulement de la matière sous l’effet d’une contrainte appliquée). L’enjeu est désormais de confirmer leur robustesse, leur stabilité dans le temps et leur pertinence pour un usage réaliste en leurre souple.

Différence de souplesse entre la matière actuellement utilisée (a) et la matière finale formulée à partir de PHA (b).
Fourni par l’auteur

Même avec un PHA prometteur, tout se joue souvent dans sa plastification. Obtenir un matériau souple ne suffit pas : il faut une souplesse stable et une bonne tenue mécanique. Or la compatibilité entre un PHA et un plastifiant est délicate : un plastifiant non miscible peut provoquer des hétérogénéités qui induisent une déchirure plus facile et une tenue mécanique qui chute. À l’inverse, un plastifiant trop compatible avec la résine peut « trop bien » s’y intégrer : il assouplit tellement le polymère qu’il relâche une partie du réseau d’enchevêtrements, et on obtient alors un matériau certes mou, mais très sensible à la déchirure. Pour se représenter la structure d’un plastique, on peut imaginer un plat de spaghettis bien emmêlés : les « nœuds » formés par les fils de pâte correspondent aux enchevêtrements, ces points d’accroche qui donnent au matériau sa cohésion.

Un petit objet mais une grande preuve à apporter

Rendre un leurre souple biodégradable ne consiste pas à « changer de plastique » dans une fiche technique. C’est un compromis délicat entre performance, stabilité et preuve environnementale. Les PHA offrent une piste crédible, à condition de rester rigoureux sur les mots (« biodégradable » n’est ni « soluble » ni « effervescent ») et sur les mesures. La suite se joue autant en laboratoire qu’en industrie : formulation, mise à l’échelle, transparence sur les compositions et validation dans des scénarios réalistes.

Si cette transition réussit sur un objet aussi exigeant qu’un leurre souple, elle pourrait inspirer d’autres produits exposés à la nature, où l’on ne peut pas éliminer totalement les pertes mais où l’on peut réduire, concrètement, la persistance.

À ce stade, un premier prototype de leurre a déjà vu le jour. Il reste désormais à l’éprouver en conditions réelles de pêche pour juger de sa performance sur le terrain. La solution n’est pas encore totalement aboutie, notamment parce qu’elle doit encore gagner en souplesse, mais elle n’est plus seulement une idée de laboratoire : elle commence déjà à prendre la forme d’un leurre.

The Conversation

Erwan Vasseur a reçu des financements de l’entreprise Fiiish et IRDL (Institut de Recherche Dupuy De Lôme).

ref. Pêche récréative et pollution plastique : créer des leurres souples qui disparaissent vraiment – https://theconversation.com/peche-recreative-et-pollution-plastique-creer-des-leurres-souples-qui-disparaissent-vraiment-277774

La théorie des cordes a-t-elle été découverte par accident ?

Source: The Conversation – France in French (2) – By Piotr Tourkine, Physicien théoricien, Université Savoie Mont Blanc

Gabriele Veneziano au bord du lac d’Annecy (Haute-Savoie), l’été où il mit le doigt par hasard sur une formule qui allait mener à la découverte de la théorie des cordes. G. Veneziano, avec son aimable autorisation, Fourni par l’auteur

Une plongée dans l’histoire de la théorie des cordes, ou quand une solution suggérée pour un problème donné éclaira en réalité un domaine bien plus vaste.


La physique théorique a connu trois grandes révolutions au tournant du XXᵉ siècle : la mécanique quantique et les deux théories de la relativité, restreinte et généralisée. La mécanique quantique décrit l’infiniment petit. La relativité restreinte et sa célèbre formule E = mc² décrivent la physique des objets se déplaçant aux vitesses proches de la lumière. La relativité générale décrit la force de gravité comme provenant de la courbure de l’espace-temps.

Prises ensemble, elles ont bouleversé notre compréhension de l’espace-temps, de la matière, et des interactions fondamentales. Les implications de ce bouleversement ne sont encore aujourd’hui pas totalement comprises.

En effet, on ne sait pas utiliser ce cadre pour décrire certaines situations extrêmes, comme l’espace-temps à l’intérieur des trous noirs, ou au moment du Big Bang – deux situations où les effets quantiques et gravitationnels sont simultanément importants. C’est dans cet entrelacs que réside le mystère central de la « gravité quantique », que la physique moderne cherche à élucider, et pour lequel la théorie des cordes propose un cadre qui unifie relativité générale et physique quantique.

Du point de vue de l’histoire des sciences, un élément remarquable de cette théorie sophistiquée est qu’elle a, en fait, été découverte par hasard, au sein d’un domaine bien différent de la gravité quantique : celui de la physique des particules subatomiques !

Gabriele Veneziano et les particules subatomiques

Genève, fin des années 1960. Gabriele Veneziano a 26 ans, il vient de finir son doctorat de physique nucléaire en Israël et se trouve en visite au CERN. À l’époque, les physiciens théoriciens du monde entier se heurtaient à un problème coriace : la méthode qui avait permis de comprendre les interactions entre électrons et lumière (qu’on appelle aujourd’hui la théorie quantique des champs) semblait ne pas fonctionner pour décrire les interactions entre les autres particules subatomiques.

En particulier, on ne comprenait pas l’interaction nucléaire forte, qui régit les interactions entre les briques élémentaires de la matière : protons, neutrons, etc. Celles-ci forment un véritable zoo de particules qu’on nomme les hadrons.

Une nouvelle approche est alors explorée : le « bootstrap ». Ne pouvant trouver la bonne théorie pour décrire les hadrons individuellement, les physiciens se posèrent la question dans l’autre sens : quelles sont les propriétés générales que doit satisfaire n’importe quelle théorie ? La réponse : au minimum, elle doit satisfaire simultanément aux exigences de la mécanique quantique et de la relativité restreinte.

Cette approche par exemple permet de montrer qu’une interaction fondamentale ne peut excéder une certaine intensité sans briser les lois de la mécanique quantique (un peu comme il existe une vitesse maximale en relativité). En clair : si l’on mélange les lois de la mécanique quantique et celles de la relativité restreinte, tout n’est pas permis, et les lois physiques possibles deviennent fortement contraintes.

C’est dans ce cadre que Gabriele Veneziano proposa en 1968 une fonction mathématique très particulière – la fonction bêta d’Euler – pour modéliser les hadrons et leurs interactions. À ce moment, on ne connaissait pas la théorie qui permettrait d’expliquer d’où sort cette formule : on savait seulement qu’elle satisfaisait, pour la première fois, toutes les propriétés mathématiques recherchées. Son papier eut un succès immédiat, car la formule répondait à de nombreuses questions en même temps.

Sérendipité et théorie des cordes

La sérendipité est souvent idéalisée comme un heureux hasard. Mais, en science, elle prend une forme plus subtile : elle naît de l’interaction entre un contexte de recherche fertile et une capacité à reconnaître qu’une solution trouvée pour un problème donné éclaire en réalité un domaine bien plus vaste.

Le cas de la formule de Veneziano est emblématique. Quelques années après l’article de Veneziano, les physiciens Leonard Susskind, Yoichiro Nambu et Holger Bech Nielsen comprirent (indépendamment) que cette formule décrivait en fait non pas des hadrons mais des « cordes quantiques », c’est-à-dire des objets microscopiques filiformes, qui vibrent à la manière de minuscules cordes de violon.

Et c’est là que ça devient vraiment intéressant.

Les cordes et le… graviton ?

Depuis les années 1970, à mesure que l’on explore cette interprétation, d’autres indices troublants apparaissent. La théorie semble invariablement contenir une particule particulière : le graviton, censé véhiculer la force de gravitation quantique. De plus, elle exige l’existence de dimensions d’espace supplémentaires – un prix qui semble alors trop élevé pour une théorie censée décrire les hadrons !

Et surtout, comment une théorie inventée pour décrire les interactions de la matière à l’intérieur du noyau atomique pouvait-elle contenir une théorie qui décrit tout autre chose – la gravité quantique ?

Comme, à la même époque (autour de 1973), la théorie quantique des champs finit par expliquer les interactions fortes grâce à la découverte de la chromodynamique quantique, et notamment de la liberté asymptotique, le modèle de Veneziano est laissé de côté dans ce contexte.

Mais quelques physiciens visionnaires, comme Joël Scherk et John Schwarz, pressentirent que cette théorie, à cause de son mystérieux graviton, possédait un potentiel unique pour s’attaquer à la gravité quantique.

Dix ans plus tard, en 1984, Michael Green et John Schwarz confirmèrent cette intuition et démontrèrent que la théorie des cordes est bel et bien une véritable théorie de gravité quantique.

On voit donc que la découverte de la théorie des cordes est l’illustration même de la sérendipité : une théorie née d’un certain questionnement éclaire le cœur d’un aspect tout autre de la science.

Gabriele Veneziano lui aussi contribuera notablement au développement de la théorie des cordes, notamment en étudiant les liens entre celle-ci et la structure microscopique de l’espace-temps.

La théorie de cordes aujourd’hui

Aujourd’hui, la théorie des cordes est bien plus qu’une simple théorie candidate de la gravité quantique. Aux côtés de la théorie quantique des champs, elle constitue un cadre conceptuel et mathématique d’une richesse inégalée, capable d’unifier des idées venues de la physique des particules, de la relativité, de la théorie des champs, du chaos et des mathématiques pures et produire des avancées conceptuelles et techniques dans ces domaines.

Par exemple, le modèle de Veneziano et ses généralisations, dont on sait aujourd’hui qu’ils proviennent de la théorie des cordes, exhibent des propriétés mathématiques remarquables liées à la fonction zêta de Riemann. Ces propriétés s’expliquent physiquement par la façon dont deux cordes ouvertes s’attachent pour former une corde fermée.

Plus encore, le programme du « bootstrap », qui avait donné naissance à la théorie des cordes, connaît aujourd’hui une nouvelle vie : grâce à la puissance des ordinateurs modernes et à des idées venues de la théorie des cordes et de la théorie des champs, les physiciens appliquent ces idées pour décrire des phénomènes très divers, allant des transitions de phase à la physique hadronique et même à la gravité quantique.

Mais il reste un mystère fondamental : pourquoi cette théorie, née « par hasard », semble-t-elle si naturellement adaptée à décrire la gravité quantique ? Était-ce vraiment un hasard… ou un indice que la seule façon d’unifier les trois théories qui forment le socle de la physique du XXᵉ siècle est la théorie des cordes ? On pourrait bien avoir une réponse à cette question mathématique dans les années qui viennent.

The Conversation

Piotr Tourkine a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR-22-CE31-0017).

ref. La théorie des cordes a-t-elle été découverte par accident ? – https://theconversation.com/la-theorie-des-cordes-a-t-elle-ete-decouverte-par-accident-273306

Les manchots d’Afrique sont en danger : comment éviter leur extinction

Source: The Conversation – in French – By Jacqui Glencross, Seabird ecologist, University of St Andrews

L’Afrique du Sud abrite 88 % des colonies mondiales de manchots d’Afrique. L’espèce est classée en danger critique d’extinction par l’Union internationale pour la conservation de la nature. Cela signifie qu’il existe un risque élevé que ces oiseaux disparaissent à l’état sauvage suite au déclin rapide de leur population.

Cette espèce était autrefois abondante le long des côtes d’Afrique du Sud et de Namibie. Mais sa population a chuté d’environ 78 % au cours des 30 dernières années, en raison du manque de nourriture, des marées noires et des changements climatiques dans l’environnement marin. Les manchots d’Afrique se nourrissent principalement d’anchois et de sardines.

Les changements dans les conditions océaniques et la surpêche ont rendu plus difficile pour les manchots de trouver suffisamment de nourriture. Ces dernières années, les organisations de conservation, les scientifiques et les agences gouvernementales ont intensifié leurs efforts pour enrayer ce déclin.

L’une des avancées les plus significatives a été une décision de justice rendue en mars 2025 qui a soutenu la mise en place de zones d’interdiction de pêche améliorées autour des principales colonies de reproduction, afin de protéger les zones d’alimentation des manchots. Robben Island (à 11 km au nord-ouest du Cap) est l’une de ces colonies.

La protection des eaux adjacentes aux colonies de reproduction est essentielle pour le rétablissement à long terme de l’espèce. Le manque de nourriture dans ces zones, dû en partie à la concurrence avec la pêche à la senne coulissante (qui utilise un grand filet pour encercler les bancs de poissons), a été directement lié au déclin de la survie des poussins et à l’effondrement continu de la population.

Le procès (mené par les organisations BirdLife South Africa et Southern African Foundation for the Conservation of Coastal Birds) a conclu que la pêche ne pouvait plus être pratiquée dans un rayon de 20 km autour de Robben Island.

Nous sommes des chercheurs spécialistes des manchots, issus de l’université de St Andrews, de l’université d’Exeter, du ministère sud-africain des Forêts, de la Pêche et de l’Environnement, et de BirdLife South Africa.

Nos travaux ont examiné en détail les interactions entre les manchots et les activités de pêche, et peuvent fournir des informations utiles pour orienter la gestion de leurs besoins respectifs.

Chevauchement avec l’industrie de la pêche

Des recherches sur les effets de la pêche sur les populations de manchots ont principalement porté sur des paramètres tels que la quantité de poissons prélevés par la pêche. Mais la technologie permettant de suivre les lieux de pêche et les déplacements des animaux nous permet désormais d’avoir une vision précise à l’échelle spatiale. Nous pouvons voir où et dans quelle mesure la pêche commerciale et les pingouins se chevauchent, ce qui nous aide à identifier les zones qui devraient être protégées.

Nos récentes recherches ont utilisé les données de suivi des manchots des îles Robben et Dassen, dans la province du Cap-Occidental en Afrique du Sud. Nous avons mesuré le chevauchement spatial au niveau de la population entre les manchots et la pêche locale. Une petite partie des manchots a été suivie à l’aide d’appareils GPS, ce qui nous a permis de simuler les déplacements de la majeure partie de la colonie.

Savoir où une grande partie de la population de manchots partage un espace particulier avec des navires de pêche permet de cibler plus facilement les zones à protéger et les périodes où cela est nécessaire. Cela présente des avantages à la fois pour l’industrie de la pêche (en lui permettant de pêcher dans des zones moins importantes pour les manchots) et pour ces derniers (en réduisant la concurrence avec la pêche pendant la saison de reproduction).

Nous avons également développé une nouvelle mesure, l’« intensité du chevauchement », qui permet non seulement de déterminer l’espace partagé par les manchots et les navires de pêche, mais aussi le nombre de manchots concernés. Les mesures traditionnelles du chevauchement spatial se contentent de calculer le pourcentage de zone partagée entre les prédateurs (manchots) et les navires de pêche. Mais cela peut conduire à une sous-estimation considérable du degré réel d’interaction, en particulier lorsque seules quelques zones sont partagées mais que de nombreux animaux les utilisent.

Cela permet de mieux comprendre la pression écologique et la concurrence, ce que le chevauchement de zones seul ne permet pas. Par exemple, cela suggère une concurrence plus forte pour les proies que ne le laissent entendre les mesures de chevauchement spatial. Cette méthode peut non seulement être étendue à d’autres colonies, mais aussi, plus largement, à d’autres espèces et écosystèmes.

Nos résultats montrent que le chevauchement augmente fortement les années où les poissons se font rares. En 2016, une année où les stocks de poissons étaient faibles, environ 20 % des manchots se nourrissaient dans les mêmes zones que les navires de pêche actifs. Cependant, les années où les stocks de poissons étaient plus importants, le chevauchement est tombé à seulement 4 %. Cette tendance indique que la concurrence entre les manchots et la pêche s’intensifie lorsque les proies sont limitées. Le risque est le plus élevé pendant les périodes sensibles telles que l’élevage des poussins, lorsque les adultes doivent se nourrir efficacement pour subvenir aux besoins de leurs petits.

Un nouvel outil pour la gestion des risques

En quantifiant l’intensité du chevauchement au niveau de la population, notre étude offre un nouvel outil puissant pour évaluer les risques écologiques et soutenir la gestion des pêcheries basée sur les écosystèmes. Elle fournit également des conseils pratiques pour la conception de zones marines protégées dynamiques qui répondent aux changements en temps réel dans les interactions prédateurs-proies.

Nos résultats montrent en outre que la nouvelle zone d’interdiction de pêche autour de Robben Island protégera une zone d’alimentation clé au nord-est de la colonie. Cette région était auparavant l’une de celles où le chevauchement entre les manchots et les navires de pêche était le plus important.

Une surveillance continue sera essentielle pour déterminer comment le chevauchement évolue en réponse à la nouvelle interdiction de pêche à la senne coulissante pendant dix ans autour des deux colonies. Des évaluations similaires devraient également être menées sur d’autres sites de reproduction, y compris d’autres îles concernées par l’interdiction. Les zones d’alimentation des manchots et les zones couvertes par les zones d’interdiction de pêche varient d’une colonie à l’autre.

Par ailleurs, au cours des dernières années, des ponts-bascules ont été installés dans certaines colonies (y compris Robben Island) afin de peser les manchots lorsqu’ils partent se nourrir et lorsqu’ils reviennent. Les données recueillies à l’aide de ces grandes balances nous en apprendront davantage sur l’impact des fermetures sur le succès de l’alimentation des manchots.

The Conversation

Jacqui Glencross does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Les manchots d’Afrique sont en danger : comment éviter leur extinction – https://theconversation.com/les-manchots-dafrique-sont-en-danger-comment-eviter-leur-extinction-277329

Les microbes qui vivent sur les feuilles : un monde invisible essentiel à la santé des plantes

Source: The Conversation – France (in French) – By Mathilde Bouteiller, Chargée de recherche en microbiologie & biologie moléculaire de l’unité AGHYLE, UniLaSalle

Plant de tomate, feuille de tomate avec du microbiote cultivable et empreinte de feuille sur boîte de Pétri. Fourni par l’auteur

Les humains ne sont pas les seuls à être dotés de microbiotes. Les plantes aussi. Les milliers de microorganismes qui vivent sur leurs feuilles sont encore peu connus, mais pleins de potentiels pour accroître leur croissance ou améliorer leur rendement, ou encore leur résistance au stress.


À l’heure où l’utilisation des pesticides et des engrais de synthèse pose de plus en plus question, des alternatives efficaces doivent être trouvées. Parmi les solutions qui sont à l’étude, l’utilisation de produits d’origine naturelle, aussi appelés biosolutions, montre des résultats prometteurs.

Les biostimulants font partie de ces alternatives. Ils peuvent être de diverses origines et contiennent par exemple des extraits d’algues, des microorganismes, comme des champignons ou des bactéries, des extraits végétaux, des acides aminés… On les applique de multiples manières, en les pulvérisant sur les feuilles, en enrobant les graines ou directement dans le sol.

Ces produits fonctionnent en stimulant les processus biologiques naturels des plantes pour améliorer leur nutrition, leur croissance, leur rendement ou leur résistance au stress. Là où un engrais va apporter directement un élément nutritif (comme l’azote, le phosphore, le potassium) propice à la croissance des plantes et où un pesticide sera utilisé pour éradiquer les agresseurs des plantes, les biostimulants vont, eux, permettre à la plante d’augmenter ses propres capacités.

Quels sont les avantages à utiliser des biostimulants foliaires ?

Il existe ainsi plusieurs avantages à utiliser des traitements foliaires plutôt que des traitements au sol.

Premièrement, ces traitements ont une activité plus rapide puisque la solution va pouvoir agir directement sur le métabolisme de la plante, sans trop dépendre de l’environnement très complexe que représente le sol. De plus, les doses utilisées en traitement foliaire sont bien moins importantes que lors d’une application au sol, ce qui rend ces traitements moins onéreux.

Par ailleurs, il est fréquent d’appliquer ce type de traitement en association avec d’autres traitements foliaires (herbicide, fongicide), dont l’effet négatif semble contrebalancé par l’effet du biostimulant.

Quelle est l’influence des biostimulants sur les microbiotes de la plante ?

Ce qui rend également les biostimulants particulièrement intéressants réside dans leur possibilité d’interagir avec le microbiote des plantes. Car les humains ne sont pas les seuls à vivre aux contacts d’une myriade de bactéries, de champignons, et autres microorganismes, qui exercent des fonctions importantes.

Les organismes présents dans les microbiotes de la plante comprennent :

  • des bactéries (microorganismes unicellulaires sans noyau) ;

  • des archées (microorganismes unicellulaires sans noyau formant un règne à part entière différent des bactéries) ;

  • des champignons pluricellulaires produisant du mycélium ;

  • des champignons unicellulaires (comme les levures) ;

  • des algues (végétaux unicellulaires) et des protistes (cellules unicellulaires non classifiables dans le règne animal, végétal ou fongique) ;

  • des virus et des bactériophages (virus qui attaque exclusivement les bactéries).

Chez les végétaux, ces microorganismes sont notamment présents au niveau des sols, des racines et des parties aériennes (tiges, feuilles, fruits et fleurs).

Les biosolutions ou les produits de lutte chimique vont être directement en contact avec ces microorganismes qui constituent le microbiote de la plante.

Plusieurs études ont déjà montré l’impact des biostimulants sur le microbiote au niveau des racines et du sol. Ces microorganismes du sol et des racines sont regroupés sous le nom de rhizosphère. Des biosolutions appliqués au sol sont, par exemple, capables de modifier les communautés microbiennes du sol, notamment en augmentant l’abondance en champignons mycorhiziens (champignons connus pour améliorer l’acquisition de nutriments par les plantes, qui favoriseraient la croissance et le rendement des cultures).

Malheureusement, à l’heure actuelle, peu d’études sur les microorganismes présents au niveau des parties aériennes des plantes, aussi appelés phyllosphère, sont recensées. Pourtant, nous savons que ces microorganismes exercent une activité globalement positive sur les plantes hôtes et qu’ils sont directement influencés par les produits appliqués sur les feuilles.


Fourni par l’auteur

Au sein de la phyllosphère, les microorganismes sont capables d’interagir entre eux ainsi qu’avec leurs plantes hôtes avec lesquelles ils entretiennent une relation symbiotique, c’est-à-dire une association biologique, durable et réciproquement profitable, entre deux organismes vivants.

De ce fait, ce microbiote joue un rôle important dans le développement et la nutrition des plantes. Par ailleurs, comme cela est observé pour le microbiote cutané chez l’humain, la présence de microorganismes sur la surface des parties aériennes permet à la plante de se protéger et de prévenir de l’attaque d’organismes pathogènes. Une étude montre par exemple que certains membres de la communauté microbienne des feuilles fournissent une protection significative contre un agent pathogène chez l’arabette des dames, une plante à fleur très commune en Europe.

Mais pour mieux comprendre toutes les potentialités des alliances bénéfiques qui se jouent au niveau des feuilles des plantes, point de mystère, il faut mieux les connaître, et les étudier.

Étudier la phyllosphère

Pour étudier les microbiotes, on analyse généralement l’ADN des microorganismes.

La métagénomique est une méthode d’analyse fondée sur la technique de séquençage des ADN (déterminer la séquence des bases de tous les gènes du génome) d’un environnement donné. Avec cette méthode, l’étude des microorganismes prédominants dans un milieu spécifique est possible grâce à l’identification de ces microorganismes, en comparant leurs séquences avec des séquences de microorganismes déjà identifiés dans des bases de données appelées BLAST. Avec la métagénomique, on peut également connaître les fonctions que jouent ces microorganismes. Ces techniques, très à la mode, sont utilisées puisqu’elles présentent l’avantage de ne pas être basées sur la mise en culture de microorganismes parfois très difficile voire impossible.

Cependant, les études basées sur l’ADN ne permettent pas de distinguer l’ADN de microorganismes morts ou vivants et de savoir si ces microorganismes sont actifs. Au sein du laboratoire AGHYLE, le microbiote de la phyllosphère est donc étudié en parallèle par la mise en culture de certains microorganismes sur boîte de Pétri, bien que ces derniers ne représentent que quelques pourcents du microbiote total.

Les bactéries obtenues et isolées de la phyllosphère présentent généralement une grande diversité de couleur, de texture et d’aspect. La coloration permet aux microorganismes de mieux résister aux UV, ce qui est un avantage sélectif, car ils doivent être capables de résister aux rayons du soleil à la différence de ceux de la rhizosphère. Certaines bactéries forment des colonies très mucoïdes (grasses) ce qui les rendent également plus résistantes à la sécheresse.


Fourni par l’auteur

Plusieurs études indiquent que des microorganismes provenant de la phyllosphère présentent des activités bénéfiques pour les plantes. Par exemple, sur la phyllosphère, les bactéries Methylobacterium sont reconnues pour stimuler la croissance des plantes et les protéger des bioagresseurs.

D’autres bactéries isolées de la phyllosphère de la tomate, comme Bacillus velezensis 83, sont également dotées de capacité de stimulation de la croissance des plantes et de protection des cultures.

Au sein du laboratoire, nous avons identifié des bactéries et les champignons isolés de la phyllosphère de la tomate Solanum lycopersicum (variété MicroTom) et du maïs (Zea mays L. variété DATABAZ). En comparant les séquences d’ADN obtenues avec une banque de données internationales (BLAST), nous avons pu identifier le genre et parfois aussi l’espèce de ces microorganismes et vérifier qu’ils s’agissaient bien de microorganismes connus et provenant de la phyllosphère.

Parmi les microorganismes identifiés, plusieurs sont connus dans la littérature et pourraient appartenir aux bactéries ou aux champignons promoteurs de la croissance des plantes et/ou présenter des effets de biocontrôle. D’autres ne sont que partiellement identifiés, et nous ne pouvons donc pas encore savoir s’ils sont bénéfiques ou pathogènes.


Fourni par l’auteur

Bien qu’il soit possible d’utiliser directement des bactéries ou des champignons isolés de l’environnement naturel pour booster la croissance et la protection des plantes, la colonisation et la capacité des microorganismes à fonctionner en champ reste difficile à prévoir.

De plus, le stockage de microorganismes est bien plus compliqué que ne l’est un biostimulant. Dans ce sens, le développement de solutions agissant directement sur les microorganismes déjà présents sur les plantes, reste une alternative prometteuse pour l’agriculture. Ainsi, pour tester des biostimulants de manière peu onéreuse et rapide, nous réalisons au laboratoire des tests in vitro (en boîte de Pétri) sur les microorganismes de la phyllosphère. Le développement des microorganismes est suivi au cours du temps et la morphologie du développement bactérien et mycélien est observée.


Fourni par l’auteur

Dans la figure ci-dessus, on observe l’effet d’un biostimulant foliaire sur un champignon, isolé de la phyllosphère du maïs. Bien que la taille du mycélium ne semble pas impactée, la présence du biostimulant semble affecter le champignon. Mais plusieurs questions restent en suspens : est-ce que ce biostimulant induit la même chose chez tous les microorganismes de la phyllosphère ? Ne va-t-il pas stimuler la croissance d’organismes pathogènes ?

Ces résultats préliminaires offrent des perspectives intéressantes, mais doivent encore être approfondis.

The Conversation

Les premières expérimentations portant sur la phyllosphère ont été initiées dans le cadre des travaux menés au sein de la Chaire Biomes, en partenariat avec l’entreprise Gaïago.

Guillemette Garry ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les microbes qui vivent sur les feuilles : un monde invisible essentiel à la santé des plantes – https://theconversation.com/les-microbes-qui-vivent-sur-les-feuilles-un-monde-invisible-essentiel-a-la-sante-des-plantes-276204

Violences sexuelles au collège : ce que ne disent pas les chiffres officiels

Source: The Conversation – France (in French) – By Margot Déage, Maîtresse de conférences en sociologie, Université Grenoble Alpes (UGA)

Début 2026, le ministère de l’éducation nationale a lancé l’alerte sur les violences sexistes et sexuelles en milieu scolaire. Près de 15 % des filles et 12 % des garçons auraient été exposés à au moins une forme de violence sexuelle, selon la dernière enquête de victimation du ministère. Mais ces données officielles reflètent-elles toute l’ampleur du phénomène ? Une autre enquête, menée en Île-de-France pour le Centre Hubertine-Auclert pour l’égalité femmes-hommes, estime qu’environ un élève sur deux serait concerné. Explications.


Le 29 janvier 2026, le gouvernement a publié un communiqué de presse sur les violences sexistes et sexuelles en milieu scolaire. On y apprend qu’au collège, « 15 % des filles et 12 % des garçons déclarent avoir été exposés à au moins une forme de violence sexuelle ».

Ces chiffres renvoient aux données collectées dans une enquête de climat scolaire et de victimation réalisée par le ministère de l’éducation nationale au printemps 2022. Concrètement, cette enquête interroge les élèves sur des faits survenus depuis le début de l’année scolaire : atteintes aux biens, attaques physiques, psychologiques et sexuelles. Celles-ci recouvrent le voyeurisme dans les toilettes ou les vestiaires, les attouchements, les caresses au sein du collège ou à proximité et les baisers forcés. Les violences sexuelles y sont donc appréhendées essentiellement en présentiel. Les cyberviolences font l’objet d’une catégorie distincte, incluant notamment le visionnage non consenti d’images à caractère sexuel, qui concerne 4,4 % des collégiens et collégiennes.

Malgré l’absence de données sur l’effet du numérique sur les violences sexuelles, le communiqué désigne les réseaux sociaux comme « un puissant facteur d’amplification de ces violences » et appelle à une interdiction des plateformes numériques avant 15 ans. Cette lecture appelle discussion.

Des violences sexuelles plus fréquentes qu’annoncé

Au printemps 2023, nous avons conduit pour le Centre Hubertine-Auclert une étude sur les (cyber)violences de genre à l’adolescence. Celles-ci sont définies comme tout acte préjudiciable commis contre une personne en raison de son sexe ou de sa non-conformité aux rôles de genre, en face-à-face ou dans l’espace numérique. L’objectif était notamment de documenter finement les violences sexuelles et leur circulation entre espaces scolaires, extérieurs et numériques.

L’enquête a été menée dans 14 établissements d’Île-de-France, représentatifs de la région, auprès d’élèves de la sixième à la terminale. Parmi les 1 669 réponses recueillies au collège, 847 proviennent de filles, 801 de garçons et 21 de personnes non binaires.

Premier constat : 43 % des collégiens et collégiennes déclarent avoir subi au moins une forme de violence sexuelle au cours de l’année écoulée. Les filles et les personnes non binaires sont plus nombreux à rapporter au moins une forme de violence sexuelle (44 % contre 41 % des garçons).

Ces chiffres sont sans commune mesure avec ceux issus de l’enquête institutionnelle. Pourquoi un tel écart ? Essentiellement parce que le périmètre des faits étudiés diffère.

Notre enquête inclut, au-delà des agressions et attouchements, des violences souvent minimisées ou invisibilisées : les outrages sexuels (36 %), comme les mimes sexuels (22 %), les propos sexuels imposés (20 %), les sollicitations sexuelles insistantes (9 %) et le visionnage forcé d’images sexuelles (12 %) ; les agressions sexuelles (14 %), comme les attouchements (11 %) et les baisers forcés (7 %) ; ou encore, les atteintes à l’image intime (7 %), comme la réalisation forcée d’image intime (3 %), la sextorsion (4 %), la divulgation (3 %), le vol (2 %) ou encore le montage d’image intime (1 %). Par ailleurs, 2 % des collégiennes et collégiens ont déclaré avoir subi d’autres formes de violences sexuelles, un chiffre qui inclut potentiellement des viols.

Dans 71 % des cas, les auteurs sont des garçons mineurs qui agissent seuls (47 %) ou en groupe (24 %).

Autrement dit, lorsqu’on s’intéresse à l’entièreté du continuum de violences sexuelles, leur ampleur apparaît bien plus importante.

Où ces violences ont-elles lieu ?

Deuxième constat : les violences sexuelles sont plus fréquentes dans l’établissement scolaire qu’ailleurs.

Sur l’ensemble des faits rapportés, 43 % se sont produits dans l’espace scolaire, 24 % dans l’espace numérique et 5 % à la fois en ligne et au collège. Les 29 % restants ont eu lieu à l’extérieur (dans des espaces privés ou publics en présentiel).

La plupart des violences sexuelles se produisent très majoritairement dans le cadre scolaire, comme les agressions (53 % contre 3 % en ligne et 1 % en hybride) ou les outrages (46 % contre 24 % en ligne et 6 % en hybride).

Campagne de communication du gouvernement  : « Réagir peut tout changer » (2018).

Ce sont les atteintes à l’image intime qui sont les plus fréquemment commises en ligne (63 % contre 8 % au collège et 5 % en hybride). Ces violences sont en effet facilitées par les outils numériques qui permettent de capturer, de sauvegarder, d’éditer et de diffuser des images. Néanmoins, 15 % des actes de sextorsion (et 4 % en hybride) et 9 % des divulgations d’image intime (et 11 % en hybride) ont eu lieu dans l’enceinte scolaire, ce qui suggère la persistance de formes de captation et de diffusion d’images déconnectées des réseaux sociaux.

Ces résultats invitent à penser la porosité et l’imbrication des violences entre les espaces numériques et scolaires. Une image produite sous contrainte dans une chambre peut être imprimée et diffusée au collège ; un mime sexuel en classe peut être filmé et partagé sur une messagerie, etc.

Le numérique, amplificateur ou révélateur ?

Attribuer aux seuls réseaux sociaux la responsabilité des violences sexuelles pose plusieurs problèmes.

D’une part, la majorité des violences recensées se déroulent principalement dans l’espace scolaire. En d’autres termes, les violences sexuelles n’ont pas besoin des plateformes numériques pour exister, et c’est d’abord au collège qu’il faut agir. Ces plateformes jouent plutôt un rôle de révélateur des violences, qui en amplifient certaines dimensions : l’extension du public, le partage d’informations et d’images personnelles, la permanence des contenus, la vraisemblance des rumeurs, la libération des paroles toxiques ou le sentiment d’impunité.

Les (cyber)violences sexuelles s’inscrivent dans des enjeux de réputation propres aux sociabilités juvéniles. Les plateformes numériques ne créent pas ex nihilo les normes de genre, mais elles en accélèrent la circulation et en renforcent la visibilité. Une image intime diffusée sans consentement peut ainsi produire une stigmatisation durable, particulièrement pour les filles.

Interdire l’accès aux plateformes avant 15 ans ne saurait donc constituer une réponse suffisante. Une telle mesure laisse intacts les dynamiques de genre et les rapports de pouvoir qui structurent les interactions adolescentes, en ligne comme au collège.

Décloisonner les politiques de prévention

Pour changer la donne, il faut d’abord reconnaître l’ampleur réelle des violences sexuelles à l’adolescence, ce qui suppose d’en élargir la définition. Il est nécessaire également de décloisonner les dispositifs existants. Les programmes de lutte contre le harcèlement (comme le programme Phare), l’éducation aux médias et à l’information (EMI) et l’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle (Evars) travaillent encore en silos. Or, nos données montrent que les violences sexuelles se situent précisément à l’intersection de ces champs : rapports de genre, usages numériques, dynamiques de groupe.

Une prévention efficace suppose d’articuler ces dimensions : travailler sur les normes de genre, sur le consentement, sur la gestion des images et des données personnelles, mais aussi sur les logiques de réputation, de confidentialité et de modération propres aux réseaux sociaux.

Enfin, les actions doivent associer les élèves eux-mêmes pour qu’elles et ils apprennent à reconnaître les violences sexuelles, qu’elles et ils se sentent légitimes pour les contester. La plateforme de sensibilisation « Gênant, surtout violent » propose des ressources pédagogiques pour objectiver des situations souvent banalisées.

En définitive, la question n’est pas de choisir entre régulation du numérique et action éducative. Elle est de comprendre que les violences sexuelles à l’adolescence forment un système relationnel qui traverse les espaces. Car, si le numérique transforme les modalités de circulation des violences, le problème premier réside dans la persistance de rapports de genre inégalitaires, que l’école a précisément pour mission de déconstruire.

The Conversation

Margot Déage a reçu des financements du Ministère de l’Éducation nationale et de la Région Île-de-France pour réaliser l’enquête présentée dans cet article.

ref. Violences sexuelles au collège : ce que ne disent pas les chiffres officiels – https://theconversation.com/violences-sexuelles-au-college-ce-que-ne-disent-pas-les-chiffres-officiels-278024

Des patrons ou des salariés, qui a abusé des ruptures conventionnelles ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Brigitte Pereira, Professeur de droit du travail, droit pénal des affaires et droit des contrats, HDR, EM Normandie

La réflexion sur l’encadrement de la rupture conventionnelle doit être mise en perspective avec la chute du contentieux prud’homal depuis 2009. Sabthai/Shutterstock

Alors que la rupture conventionnelle, outil de flexisécurité (ou flexicurité), connaît un franc succès – 515 000 en 2024 –, les critiques quant à son coût se multiplient. Un accord du ministère du travail avec les partenaires sociaux doit être validé au plus tard le 23 mars, puis être voté par le Parlement pour entrer en vigueur. L’enjeu : générer entre de 700 millions à 900 millions d’euros d’économies.


Plébiscitée à la fois par les salariés et les employeurs depuis sa création, la rupture conventionnelle recouvre de multiples facettes, comme nous le montrions déjà en 2015 dans « Flexicurité et rupture conventionnelle du contrat de travail : de l’oxymore à l’ambiguïté de la pratique » (Annales des Mines-Gérer et comprendre, 2015/4, n° 122, pp.13-20).

Cet accord gagnant-gagnant constitue l’unique mode de rupture amiable d’un contrat à durée indéterminée (CDI) encadré par la loi selon articles L. 1237-12 et suivants du Code du travail. Il permet à un employeur et à un salarié de mettre fin à leur relation d’un commun accord, en ne passant ni par le licenciement ni par la démission.

Pour l’employeur, la rupture conventionnelle permet d’éviter d’engager une procédure de licenciement, s’il existe un doute sur le bien-fondé des motifs et un risque de contentieux devant le conseil des prud’hommes. Pour le salarié qui souhaite démissionner – insatisfaction au travail, projet de création d’entreprise ou encore mésentente avec l’employeur ou les collègues –, il bénéficie d’une indemnité de départ au moins égale à l’indemnité légale de licenciement, tout en conservant ses droits à l’assurance-chômage.

Alors quel bilan depuis son introduction dans le Code du travail avec la loi du 25 juin 2008 ?

Accroissement du coût

Chaque année, plus de 500 000 ruptures conventionnelles sont homologuées – 515 000 en 2024. Le dispositif comporte donc un coût important. Selon l’Unedic, 9,4 milliards d’euros ont été versés consécutivement à une rupture conventionnelle.

Le succès de la rupture conventionnelle n’est pas exempt d’abus des deux côtés (employeurs et salariés). Elle est un mode de gestion en ressources humaines permettant à la fois d’éviter la procédure de licenciement, de terminer une situation y compris de harcèlement (sous réserve d’un vice de consentement) ou de répondre à une volonté de démissionner. Dès lors, le législateur a cherché à pérenniser le dispositif.

Nombre annuel de ruptures conventionnelles individuelles et nombre annuel d’ouvertures de droits chômage à la suite d’une rupture conventionnelle, entre 2008 et 2024.
Unedic

Encadrement plus fort

Depuis le 1er janvier 2026, le forfait social a été remplacé par une contribution patronale unique, qui est passée de 30 % à 40 %, afin d’accroître le coût de la rupture conventionnelle pour l’employeur.

Le régime de la rupture conventionnelle est désormais unique, quel que soit l’âge du salarié concerné. Les distinctions entre salariés proches de la retraite, qui imposaient un régime de contributions plus important, et les autres profils sont supprimées (article 15 de la loi de finance de la Sécurité sociale (LFSS) 2026 ; article L. 137-12 du Code de la Sécurité sociale).

Répartition des ruptures conventionnelles par âge en 2021.
Unedic

L’objectif est la limitation des stratégies de contournement des régimes du licenciement et des démissions et la maîtrise des dépenses d’assurance-chômage.

Cette évolution n’est pas neutre. Elle conduit les employeurs à ne plus recourir aussi facilement à la rupture conventionnelle pour résoudre des situations complexes. La rupture conventionnelle, comportant une contribution plus dissuasive, perd progressivement sa dimension de simplicité pour sécuriser la rupture du contrat de travail. Il s’agira pour les responsables des ressources humaines de davantage comparer les différentes stratégies possibles.

Négociation avec les partenaires sociaux

Ces mesures ne constituent qu’une amorce, puisqu’il a été demandé aux partenaires sociaux de négocier sur des ajustements possibles de ce mode de rupture. S’ils ne parviennent pas à un accord, de nouvelles restrictions légales devraient être proposées. Or, le 25 février 2026, un accord a été trouvé entre deux syndicats (CFDT et CFTC) et le patronat. Le choix des partenaires sociaux s’est porté vers la période d’indemnisation.

Indemnités médianes perçues par catégorie socioprofessionnelle et par ancienneté.
Unedic

L’objectif est la mise en place d’un accompagnement personnalisé intensif par France Travail, avec un examen de situation au 12e mois, et de raccourcir la « durée maximale d’indemnisation » :

  • Quinze mois pour ceux qui ont moins de 55 ans, contre dix-huit mois aujourd’hui ;

  • Vingt mois et demi pour ceux âgés de 55 ans et plus, contre vingt-deux mois et demi pour ceux qui ont de 55 à 56 ans et vingt-sept mois pour ceux qui ont au moins 57 ans, aujourd’hui.

Ces éléments nécessitent une transposition législative qui risque de s’échelonner dans le temps.

Chute du contentieux prud’homal

La réflexion sur l’encadrement de la rupture conventionnelle doit être mise en perspective avec la chute du contentieux prud’homal depuis 2009, dans le bilan du barème d’indemnisation que nous analysions en 2024. Car la justice prud’homale a du plomb dans l’aile : en une dizaine d’années, le nombre de saisines des conseils des prud’hommes a pratiquement diminué de moitié.

Les raisons avancées tiennent aux coûts et aux délais de cette justice : 16,3 mois en moyenne pour le traitement des dossiers en 2021 selon un rapport de la Cour des comptes.

Il faut ajouter la consécration du barème plafonnant les indemnités en cas de licenciement sans cause réelle et sérieuse au sein de la justice prud’homale, qui n’est pas neutre non plus. Le montant de ces indemnités est désormais encadré par un barème, appelé en pratique « barème Macron ».

Les salariés ayant peu d’ancienneté ont moins intérêt à contester leur licenciement, compte tenu des indemnités limitées prévues par le barème. Dans ce cas, on pourrait penser que l’existence d’un barème prud’homal est de nature à favoriser la négociation entre employeur et salariés en amont de toute rupture du contrat de travail, ce qui conduit à plébisciter encore la rupture conventionnelle.Toutefois, cela n’a pas encore été démontré.

Même dans le cadre d’une rupture conventionnelle, et dans un contexte de chute du contentieux prud’homal, le risque de contentieux n’est pas absent. Alors que la rupture à l’amiable du contrat de travail est destinée à réduire les contentieux judiciaires, ceux-ci n’ont jamais été exclus ; bien au contraire les décisions de justice sont nombreuses comme cela a été souligné dans notre étude.

En définitive, les problématiques du coût de la rupture conventionnelle en révèlent bien d’autres. Si la flexibilité des relations de travail est une nécessité (d’où l’intérêt de la rupture conventionnelle), la sécurisation des parcours des salariés reste encore à développer de même que l’accès à la justice.

The Conversation

Brigitte Pereira ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Des patrons ou des salariés, qui a abusé des ruptures conventionnelles ? – https://theconversation.com/des-patrons-ou-des-salaries-qui-a-abuse-des-ruptures-conventionnelles-276318