1,3 milliard de photos : les dessous de PlantNet, l’application qui séduit les curieux et aide les scientifiques

Source: The Conversation – in French – By Pierre Bonnet, Chercheur en Botanique et Informatique appliqué à la biodiversité, Cirad

Fruit du consortium de quatre instituts de recherche français et de la Fondation One Science Montpellier, PlantNet enregistre en moyenne par jour de 100 000 à 700 000 utilisateurs actifs dans le monde et est accessible dans plus de 50 langues. Plantnet.org, Fourni par l’auteur

On l’appelle souvent le « Shazam des plantes ». Avec une simple photo, elle permet à qui le veut d’identifier une plante. L’application mobile PlantNet est aujourd’hui bien connue des randonneurs ou des curieux du monde entier qui veulent identifier une plante. Mais peu savent que cet outil est également précieux pour les scientifiques, pour lesquels elle a été initialement conçue.

Détection des espèces de plantes invasives, carte des allergies potentielles au pollen, découverte potentielle de nouvelles espèces, les possibilités des données collectées par ses utilisateurs sont aussi nombreuses que prometteuses. Retour, avec le botaniste Pierre Bonnet (Cirad) et le chercheur en informatique Alexis Joly (Inria), deux des concepteurs de l’application, sur cet outil qui a permis à certains de jouer à Pokémon Go avec les plantes et à d’autres de faire avancer les connaissances.


The Conversation : Que sait-on des utilisateurs actuels de PlantNet ?

Pierre Bonnet et Alexis Joly : Une étude d’impact réalisée il y a quelques années identifiait 12 % d’utilisation professionnelle, que ce soit pour la recherche, la gestion du territoire, pour l’agriculture ou bien l’enseignement. L’immense majorité des utilisateurs de PlantNet l’utilise donc par curiosité ou par intérêt personnel.

Si, on regarde maintenant qui utilise PlantNet et où dans le monde, on voit que cela reflète les usages des technologies dans le monde. En Asie, on a pas mal d’usagers jeunes, car ce sont eux qui sont les plus connectés. On peut aussi constater que la flore chinoise, qui est pourtant très riche, est très peu représentée à travers les usagers de l’application, et cela s’explique notamment par le fait que les plateformes non étatiques ou non chinoises, qui ne sont pas portées par des entreprises ou partenaires chinois, pénètrent beaucoup moins ce marché-là.

Les zones tropicales sont les plus riches en biodiversité, est-ce que PlantNet est particulièrement présent dans ces pays ?

P. B. et A. J. : Le Brésil est en huitième position avec un peu plus de 600 000 utilisateurs annuels. L’Indonésie et l’Inde sont, elles, dans le top 20. Actuellement, le gros de l’activité de PlantNet est encore en Europe et en Amérique du Nord. Plusieurs choses expliquent cela. Déjà, PlantNet a été amorcé en France et en Europe, et a donc été davantage promu et médiatisé dans cette région du monde. En suivant les demandes de ses usagers, l’application a aussi été, dans un premier temps, adaptée à la flore française et méditerranéenne avant d’être, petit à petit, étendue à d’autres flores européennes, puis nord-américaines, puis tropicales.

Il faut aussi avoir en tête qu’en zone tropicale, la richesse en espèces est, certes, beaucoup plus élevée, mais les capacités d’accès sont souvent plus limitées. Le réseau routier est moins développé, la connectivité 3G peut être mauvaise, notamment en zones montagneuses forestières.

Sur le terrain, la biodiversité végétale peut aussi être plus complexe à photographier, si l’on pense, par exemple, aux nombreuses plantes tropicales qui sont épiphytes, c’est-à-dire qui poussent sur une autre plante, notamment au niveau de la canopée. Quand on parle d’arbres qui font plusieurs dizaines de mètres de haut, cela devient tout de suite plus complexe à photographier.

Tout cela fait que la flore tropicale reste considérablement moins connue. La flore européenne est couverte presque à 100 % par PlantNet. Pour celle des pays tropicaux, on se situe à quelques dizaines de pour cent. Cette réalité n’est cependant pas propre à PlantNet, on la retrouve également dans l’ensemble des bases de données institutionnelles, notamment car cela coûte plus cher de couvrir les zones tropicales.

Mais l’on travaille malgré tout avec des partenaires, au Costa Rica, en Guyane, au Brésil, au Cameroun, à Madagascar, en Malaisie, notamment pour étendre la couverture du nombre d’espèces.

Sous les tropiques ou ailleurs, que peut-on noter sur les plantes que les utilisateurs cherchent à identifier ? Les plantes les plus courantes sont-elles les plus demandées ou pas forcément ?

P. B. et A. J. : Il y a forcément une corrélation, car les plantes très rares sont forcément peu observées. Mais on constate également que certaines plantes sont très communes, mais intéressent peu, car elles sont « discrètes ». Cela peut être les adventices (mauvaises herbes, ndlr) des cultures, les plantes qu’on trouve en bord de route mais qui n’ont pas de fleurs remarquables, qui sont pollinisées par le vent avec des fleurs grêles verdâtres, telles que les espèces de fétuques (Festuca spp.), ou de bromes (Bromus spp.). Elles sont moins observées parce qu’elles sont moins attractives en fait. On peut aussi noter qu’on a une bonne représentation des arbres là où certaines herbacées ou plantes épiphytes vont être extrêmement peu observées.

Les gens observent en fait souvent les plantes qui leur plaisent, ou les plantes qui leur semblent utiles. On a comme ça beaucoup de requêtes sur les fruits, les baies, les prunes, sans doute parce que les gens veulent savoir si elles sont consommables ou pas.

Mais cet enjeu des plantes utiles pour l’humain n’était, au départ, pas du tout l’objectif principal du projet PlantNet. On a cependant dû se l’approprier pour répondre à un usage attendu de ce côté-là, mais on reste modéré dans le volume d’informations que l’on donne.

En parallèle, on travaille de plus en plus avec des personnes qui étudient la santé animale, soit en santé humaine et qui utilisent le service ou les données de PlantNet pour leurs propres travaux. On a comme cela des personnes qui ont travaillé sur ToxiPlant qui identifie les plantes toxiques pour les chevaux. On échange aussi avec des médecins sur les cas d’usage de PlantNet pour identifier les plantes allergisantes, notamment celles générant des allergies cutanées. On a également des échanges avec l’agence régionale de suivi de la qualité de l’air, ATMO Occitanie, qui utilise les données qu’on partage avec elle sur les plantes en fleurs recensées à travers PlantNet et qui les intègre dans ses modèles d’estimation de la qualité de l’air liés à la charge pollinique.

Y a-t-il certaines plantes qui gagneraient à être davantage prises en photo ?

P. B. et A. J. : Oui. Il y a des plantes qui nous intéressent, ou qui intéressent nos partenaires, mais pour lesquelles on a très peu de données. Ce sont, par exemple, des plantes allergisantes pour les allergies respiratoires, comme les genévriers mâles, qui, lorsque leurs cônes sont ouverts, libèrent le pollen.

Ces cônes sont très discrets. Les genévriers sont donc photographiés, mais rarement avec des illustrations permettant de connaître le stade de développement des cônes. Ils suscitent pourtant des allergies, donc certains de nos partenaires voudraient collecter des données à ce sujet. On espère y remédier à travers des mécanismes d’animations soit directement à travers la plateforme, soit à travers les réseaux sociaux pour susciter de l’intérêt pour la collecte de données sur ce type de plantes ou bien sur des plantes rares qui sont menacées et pour lesquelles il y a des enjeux de conservation, telles que Marsilea strigosa Willd. et Arenaria provincialis Chater & P. Halliday.

On a aussi le cas de certaines plantes qui nous intéressent pour l’agriculture, des adventices, par exemple, qu’on a peu identifiées au stade de jeunes pousses, telles qu’Imperata cylindrica (L.) Raeusch. ou que Galium aparine L.

Pour identifier une plante, votre application propose de prendre plusieurs types de photos : des photos de fleurs, de feuille, de fruit, d’écorce, de la plante entière. Quels sont les types de données que vous avez le plus ?

P. B. et A. J. : Ce sont les fleurs, notamment parce que les périodes où PlantNet est le plus utilisé sont les saisons de nombreuses floraisons, le printemps, le début de l’été. Les fleurs sont alors des motifs attractifs qui déclenchent l’observation. Ce sont aussi les clés visuelles les plus performantes, celles qu’ont beaucoup utilisées les botanistes dans le passé.

Sur PlantNet, après les fleurs, on constate un degré de performance décroissant avec les fruits, les feuilles et ensuite les rameaux et écorces, qui sont plus difficiles parfois aussi à prendre en photo, même si l’on encourage toujours les utilisateurs à utiliser plusieurs critères (fleur et fruit, fleur et feuille…) à chaque fois pour maximiser leur chance d’identification correcte.

Que se passe-t-il si PlantNet ne trouve pas de correspondance entre la photo prise et une espèce connue ?

P. B. et A. J. : La gestion de l’ignorance reste un problème très difficile pour toutes les IA, celle de PlantNet ne fait pas exception. Certaines espèces sont très peu représentées, et il est très dur d’apprendre au modèle à faire la différence entre quelque chose qui est très rare dans la base de données d’apprentissage et quelque chose qu’on n’a pas du tout. On cherche du coup plutôt à quantifier l’incertitude, décider quand le modèle est incertain ou pas. On travaille avec notre équipe sur la création d’intervalles de confiance. C’est pour cela que, dans ces cas-là, l’application proposera plusieurs espèces.

Mais une réalité rend ce travail difficile : les nouvelles espèces ressemblent souvent à des espèces déjà connues. On pense qu’une nouvelle espèce va être très folklorique visuellement, mais ce n’est pas nécessairement le cas.

Il y a aussi la problématique des plantes ornementales, hybrides. Il y a toujours des créations de plantes. On les couvre, mais moins bien que le reste actuellement, même si on essaie de pallier cette difficulté.

On tâche aussi tout simplement de recenser de plus en plus de plantes. PlantNet couvre aujourd’hui 85 000 espèces sur les 400 000 estimées, sachant qu’on en découvre 2 000 nouvelles par an. Ces découvertes sont faites par des taxonomistes du monde entier, notamment via le réseau World Flora Online, qui regroupe plusieurs dizaines d’universités, d’herbiers, de jardins botaniques, et que PlantNet a rejoint en 2025.

En se rapprochant de ces réseaux-là, on va pouvoir améliorer les cas où PlantNet a de faibles performances, notamment lorsque des espèces nouvelles émergent grâce au travail de ce réseau de taxonomistes qui fait progresser la connaissance en divisant, par exemple, ce qu’on pensait jusque-là être une seule espèce, mais qui en représente, en fait, plusieurs ou, à l’inverse, en regroupant ce qu’on pensait être différentes espèces mais qui se révèle en réalité n’être qu’une seule plante.

Si l’on revient maintenant aux plus de 10 % d’usagers qui utilisent PlantNet dans le cadre de leur travail, qui sont-ils ? Quels sont ces travaux ?

P. B. et A. J. : Les données de PlantNet sont très utiles pour les modèles de distribution d’espèces qui cherchent à prédire quelles espèces se trouvent où. Il y a certes des biais dans nos données, en fonction de là où les gens vont, là où les gens ne vont pas, mais elles peuvent aider à mieux comprendre les facteurs qui influencent ces distributions, notamment le changement climatique. Cela permet de répondre à des questions comme « Est-ce que les espèces vont se déplacer ou pas » ou « Quel est l’impact humain sur ces distributions ? » Beaucoup d’écologues vont pour cela télécharger les données PlantNet et les coupler à d’autres données pour faire ces modèles de distribution.

Les données de PlantNet peuvent aussi aider aussi pour la détection des espèces envahissantes qui sont souvent notables par leur dimension, leur densité, leur aspect visuel, leur nouveauté, comme Carpobrotus edulis (L.) N.E.Br ou Mirabilis jalapa L. On échange à ce sujet avec l’Office français de la biodiversité, qui s’intéresse à l’usage de caméras embarquées pour détecter la présence de plantes envahissantes, afin de contenir leur expansion dans les zones où elles seraient détectées.

On a aussi des travaux en cours pour mieux caractériser les espèces présentes dans les milieux agricoles et reconnaître les pathogènes végétaux qu’il s’agisse de virus, de bactéries, de champignons…

Y a-t-il eu aussi des usages qui vous ont surpris ?

P. B. et A. J. : La chose la plus surprenante était peut-être de découvrir ce musée hollandais où PlantNet était utilisé pour reconnaître les plantes présentes sur les tableaux.

On a aussi parfois des surprises en voyant des personnes utiliser PlantNet pour identifier un tatouage de plante, le motif végétal d’une toile cirée… Il y a aussi les usages ludiques (par exemple, l’application Explorama ou l’application Tree Quest qui utilise notre service d’identification automatisé). PlantNet soutient la diversité des usages possibles, non pas en cherchant à les intégrer, mais plutôt en diffusant le service de reconnaissance. On a comme ça plus de 20 000 comptes qui utilisent le service de reconnaissance PlantNet pour intégrer ce service soit dans leur propre application mobile, application web, soit dans leur workflow de traitement de données.

Et quels sont, sinon, les usages qui pourraient être développés de PlantNet à votre avis ?

P. B. et A. J. : On a traité un peu plus de 1,3 milliard de requêtes d’identification. Il y a dans ces données énormément de matières pour caractériser des milieux, des espèces… Cependant, ces données sont encore difficilement exploitables de par leur volumétrie. Il y a probablement à l’intérieur de toutes ces photographies des espèces nouvelles, des données sur des espèces qui n’existent pas ailleurs. Il y a aussi, dans les clichés postés, dans les arrière-plans des plantes photographiées, des informations potentiellement intéressantes sur les communautés associées, sur les milieux dans lesquels ces plantes sont. Ce n’est pas l’objet premier de la photographie, mais ce sont des données potentiellement très intéressantes sur les associations végétales, pour l’instant inexploitées.

On a peu exploité nos données pour étudier l’impact des changements climatiques très rapides actuels. PlantNet a, à cet égard, des données nombreuses sur les cinq à dix dernières années qui pourraient permettre de mieux comprendre comment les plantes réagissent à ces changements rapides. D’une année sur l’autre, on peut noter beaucoup de variabilité, mais, pour l’instant, on a du mal à mesurer cet impact.

Comment un utilisateur de PlantNet peut-il faire pour aider à toutes ces recherches possibles ?

P. B. et A. J. : Ce qui nous aide le plus, c’est d’utiliser la plateforme en s’identifiant, ça augmente nettement les bénéfices pour la recherche. En créant un compte, les gens acceptent des conditions d’usage et facilitent la réexploitation pour la recherche. De plus, plus les données sont de qualités, plus elles sont pertinentes pour les activités de recherches. La géolocalisation est, par exemple, très précieuse. Elle est aussi bénéfique pour l’utilisateur avec une qualité de détermination potentiellement plus élevée.

Pour les chercheurs à travers le monde qui peuvent nous lire, n’hésitez pas à explorer tout le potentiel de PlantNet, que ce soit à travers les données ou services partagés.

Il faut aussi avoir en tête que PlantNet est un consortium ouvert. C’est encore trop peu connu, même si on a eu récemment eu l’adhésion du CNRS, et reçu des demandes d’adhésion d’universités étrangères. Cette adhésion permet à nos adhérents de plus largement bénéficier de la plateforme, et d’y contribuer pour en permettre l’évolution dans leurs domaines d’expertises.


Propos recueillis par Gabrielle Maréchaux.

The Conversation

Pierre Bonnet a reçu des financements de la commission européenne (projets HORIZON GUARDEN – 101060693 et MAMBO – 101060639) ainsi que de l’agence nationale de la recherche (PEPR AgroEcoNum – 22-PEAE-0009).

Alexis Joly a reçu des financements de la commission européenne (projets HORIZON GUARDEN et MAMBO) ainsi que de l’agence nationale de la recherche (PEPR AgroEcoNum).

ref. 1,3 milliard de photos : les dessous de PlantNet, l’application qui séduit les curieux et aide les scientifiques – https://theconversation.com/1-3-milliard-de-photos-les-dessous-de-plantnet-lapplication-qui-seduit-les-curieux-et-aide-les-scientifiques-277638

Le paradoxe du sport moderne : une industrie milliardaire, des disciplines laissées pour compte

Source: The Conversation – in French – By Julien Le Maux, Professeur titulaire, département de sciences comptables, HEC Montréal

Des athlètes de l’équipe canadienne de bobsleigh multiplient les campagnes de sociofinancement pour payer leurs frais de saison sur le circuit international. Pendant ce temps, les Dallas Cowboys de la NFL sont évalués à près de 9 milliards de dollars américains, tandis que les Golden State Warriors en NBA dépassent 7 milliards de dollars : jamais le sport n’a généré autant d’argent, ni de tels écarts entre disciplines.


Cette situation révèle une transformation de l’économie du sport. L’économie mondiale du sport n’a jamais généré autant de richesse, mais elle reste inégalement répartie entre disciplines.

La croissance des droits de diffusion constitue un moteur majeur de cette expansion. La NFL a signé des contrats télévisuels d’environ 110 milliards de dollars sur onze ans, illustrant la valeur du sport en tant que contenu audiovisuel. Dans un paysage médiatique fragmenté, les événements sportifs en direct demeurent parmi les programmes capables de rassembler des audiences élevées.

Cette dynamique attire désormais des investisseurs institutionnels. Des fonds de capital-investissement ont pris des participations dans des ligues, clubs ou infrastructures sportives. Pour ces investisseurs, le sport présente plusieurs caractéristiques intéressantes : des audiences mondiales, des revenus prévisibles et des actifs rares, le nombre d’équipes dans les grandes ligues étant limité.

Mais cette prospérité ne concerne pas l’ensemble du monde sportif. Dans de nombreuses disciplines olympiques, les athlètes dépendent encore de subventions publiques, de commandites ou même de ressources personnelles pour poursuivre leur carrière.

L’essor du sport financiarisé

Au cours des dernières années, plusieurs disciplines sportives ont profondément transformé leur modèle économique. Elles ne fonctionnent plus seulement comme des compétitions, mais comme de véritables produits médiatiques mondialisés, structurés pour générer des revenus réguliers et attirer de nouveaux publics.

La Formule 1 constitue un exemple révélateur. Depuis son rachat en 2017 par Liberty Media, la stratégie vise la croissance des audiences : multiplication de contenus numériques, présence sur les réseaux sociaux et storytelling par la série Drive to Survive sur Netflix. L’effet a été net en Amérique du Nord : la popularité de la F1 y a explosé, entraînant de nouveaux Grands Prix pour répondre à la demande.

Le golf professionnel illustre également cette financiarisation. La création du circuit LIV Golf, soutenu par le Public Investment Fund (PIF), a introduit une logique d’investissement proche de celle des grandes ligues professionnelles : garanties financières, contrats majeurs pour attirer les meilleurs joueurs et formats conçus pour maximiser la visibilité médiatique.

Dans ces disciplines, les compétitions sportives deviennent progressivement des actifs financiers. La valeur d’un championnat dépend désormais de sa capacité à générer des droits médiatiques croissants et des partenariats commerciaux de long terme. Elle repose aussi sur une visibilité numérique permanente et sur une valorisation de marque qui dépasse largement le terrain sportif.

Ce mouvement concentre de plus en plus les ressources dans un nombre restreint de sports capables d’attirer les investisseurs institutionnels et les diffuseurs mondiaux. Les autres disciplines, même structurées et performantes, ne bénéficient pas des mêmes leviers économiques et restent à l’écart de cette dynamique.




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Le sport institutionnel : une autre réalité économique

Pour de nombreuses disciplines olympiques, le modèle économique repose largement sur les ressources publiques et les structures sportives nationales. Leur fonctionnement repose principalement sur les fédérations sportives, les programmes olympiques et les subventions gouvernementales.

Au Canada, par exemple, le programme de soutien aux athlètes de Sport Canada verse environ 2 175 dollars par mois aux sportifs de haut niveau selon leur statut. Pour plusieurs disciplines, cette aide ne couvre qu’une partie des coûts liés à l’entraînement, aux déplacements et à l’équipement, ce qui oblige de nombreux athlètes à chercher des sources de financement complémentaires.


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Des sports comme l’escrime, la lutte ou le tir à l’arc illustrent bien cette réalité. Leur importance sportive et symbolique – notamment dans le cadre des Jeux olympiques – n’est pas proportionnelle à leur rentabilité économique. Cette situation a suscité plusieurs débats au Canada après les Jeux olympiques d’hiver de 2026, certains observateurs ayant attribué certaines performances à l’insuffisance des moyens financiers disponibles dans certaines disciplines.

Un système sportif à deux vitesses

L’écart économique entre les disciplines sportives s’explique d’abord par leur capacité à générer des revenus commerciaux. Les sports dotés d’une forte exposition médiatique attirent les diffuseurs, les commanditaires et les investisseurs institutionnels. À l’inverse, les disciplines moins visibles peinent à bâtir un modèle économique autonome et demeurent dépendantes des financements publics ou des structures fédérales.




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Cette dynamique a progressivement fait apparaître un système sportif à deux vitesses.

  • D’un côté, un sport financiarisé, centré sur les grandes ligues professionnelles et les disciplines très médiatisées, dont la valeur économique croît rapidement grâce aux droits médiatiques, aux partenariats et aux investissements privés.

  • De l’autre, un sport institutionnel, qui regroupe la majorité des disciplines olympiques et du sport amateur, et dont l’équilibre repose encore sur les fédérations sportives et les budgets publics.

La bifurcation économique du sport

Le paradoxe du sport contemporain tient précisément à cette dualité économique. Jamais l’industrie sportive n’a généré autant de richesse : l’économie mondiale du sport est aujourd’hui estimée entre 400 et 600 milliards de dollars par an. Mais jamais les écarts économiques entre disciplines n’ont été aussi marqués.

Cette situation reflète une transformation du système sportif. L’économie du sport semble aujourd’hui connaître une bifurcation. D’un côté, certaines disciplines sont devenues des actifs financiers mondialisés, attirant investisseurs et capitaux privés. De l’autre, une grande partie du sport – notamment olympique – continue de reposer sur des logiques institutionnelles et sur le financement public.

La question dépasse donc le simple cadre sportif. Faut-il laisser les ressources se concentrer dans les disciplines les plus rentables, au risque de fragiliser une partie du système sportif ? Ou faut-il considérer que certaines disciplines, moins médiatisées, mais essentielles à l’équilibre du système sportif, justifient un soutien public durable ?

La Conversation Canada

Julien Le Maux ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le paradoxe du sport moderne : une industrie milliardaire, des disciplines laissées pour compte – https://theconversation.com/le-paradoxe-du-sport-moderne-une-industrie-milliardaire-des-disciplines-laissees-pour-compte-273866

La science est-elle malade de ses revues ? Patrick Couvreur et Justine Fabre sont dans la Grande Conversation

Source: The Conversation – in French – By Laurent Bainier, Directeur de la rédaction The Conversation France, The Conversation

Comment fonctionne vraiment l’édition scientifique ? Modèles économiques, poids des grands éditeurs, fraudes, évaluation des articles, open access, voie diamant : cette Grande Conversation, l’émission de The Conversation et CanalChat en partenariat avec l’Académie des sciences, propose de lever le voile sur un univers méconnu du grand public, mais décisif pour l’avenir de la recherche.

Les chercheurs produisent les articles, évaluent souvent bénévolement ceux de leurs pairs et contribuent à la mise en forme des publications. Pourtant, la diffusion de ces travaux est contrôlée par des éditeurs commerciaux. Avec la montée de l’open access, un nouveau modèle s’est imposé : les APC, les frais de publication que les chercheurs ou leurs institutions doivent payer pour rendre leurs articles accessibles.

Résultat : le système combine désormais deux logiques payantes. Les institutions continuent de payer des abonnements, tout en finançant de plus en plus les APC. En France, ces frais de pourraient dépasser 50 millions d’ici 2030. À cela s’ajoutent près de 90 millions d’euros d’abonnements aux revues. Économiquement insoutenable…

Des solutions existent, comme le modèle de publication scientifique en libre de l’Académie des Sciences et du CNRS, gratuit pour les auteurs comme pour les lecteurs. Mais elles tardent à se généraliser. Pourquoi? Quelles sont les logiques qui poussent les chercheurs à continuer de jouer le jeu des APC? Comment peut-on promouvoir l’open access? Nos deux invités, le chercheur Patrick Couvreur et la directrice du Patrimoine et des Ressources scientifiques de l’Académie des Sciences Justine Fabre, nous aident à y voir plus clair dans ce nouvel épisode de La Grande Conversation.

The Conversation

ref. La science est-elle malade de ses revues ? Patrick Couvreur et Justine Fabre sont dans la Grande Conversation – https://theconversation.com/la-science-est-elle-malade-de-ses-revues-patrick-couvreur-et-justine-fabre-sont-dans-la-grande-conversation-279247

Le cancer frappe de plus en plus de jeunes parents. À l’inquiétude s’ajoutent la culpabilité et une quête de normalité

Source: The Conversation – in French – By Gabrielle Fortin, PhD, travailleuse sociale, professeure agrégée à l’École de travail social et de criminologie, Université Laval

Ce n’est pas qu’une impression : de plus en plus de jeunes adultes sont frappés par le cancer. Une augmentation mondiale. Parmi eux, plusieurs sont aussi parents de jeunes enfants. Une réalité encore peu visible dans l’espace public, pourtant bien réelle et dont les impacts sont majeurs pour plusieurs générations.


Une étude publiée en 2023 dans le réputé British Medical Journal Oncology (BMJ Oncology) montre que le taux de nouveaux diagnostics de cancer chez les moins de 50 ans dans le monde a augmenté de 79,1 % de 1990 à 2019. Selon la revue The Lancet Oncology, sur les 18,7 millions de nouveaux cas de cancer observés dans 115 pays en 2022, 1,3 million touchaient de jeunes adultes, et ce chiffre pourrait croître de 12 % d’ici 2050.

Au Canada, selon les données les plus récentes de la Société canadienne du cancer, environ 1 200 jeunes adultes sont décédés de la maladie en 2023. Ces statistiques sont frappantes – et elles soulèvent des questions cruciales sur l’adéquation de nos services.

Je constate cette réalité à la fois dans ma pratique comme travailleuse sociale au Centre Bonenfant-Dionne, à Québec, un centre de jour en soins palliatifs, et dans mon travail de recherche comme professeure en travail social à l’Université Laval. C’est avec ce bagage que j’ai mené, entre 2023 et 2025, une étude qualitative auprès de jeunes adultes atteints d’un cancer avancé et de leurs proches.

Je me suis particulièrement intéressée à celles et ceux qui sont aussi parents d’enfants mineurs, afin de mieux comprendre leur vécu, alors que la majorité des services en oncologie et en soins palliatifs sont encore pensés pour des personnes plus âgées ou en toute fin de vie.

Comment vivre pleinement quand l’avenir est profondément incertain ?

Un diagnostic commun, des trajectoires profondément différentes

Les récits recueillis font émerger deux profils contrastés, qui illustrent la diversité des trajectoires possibles malgré un même diagnostic.

Le premier est celui de David, 35 ans, père d’un enfant de deux ans et demi. Il a reçu un diagnostic de cancer de stade IV il y a moins d’un an. Malgré les traitements, la maladie progresse rapidement, à un rythme qui lui laisse peu de temps pour s’adapter.

Je suis devenu envahi par la mort, par la peur de mourir, constamment.

Pour David, la mort est omniprésente : dans ses pensées, dans ses projections, dans sa relation à son enfant. Il se demande s’il est encore pertinent de s’engager pleinement dans son rôle parental.

Je me dis : “est-ce que ça vaut la peine ?” […] Ça aura pas d’impact comme si j’étais en santé et que j’allais le voir grandir.

Cette réflexion est traversée par un fort sentiment de culpabilité : culpabilité de ne pas être là plus longtemps, de ne pas en faire assez, de ne pas « profiter » comme il le devrait.

Si je crève demain… je veux juste me dire : “J’en ai-tu fait assez aujourd’hui pour en profiter puis que mon monde en profite aussi ?”

Un autre participant à notre recherche abonde dans le même sens :

Je me sens forcé de vivre le moment présent. […] C’est comme si on me mettait un fusil sur la tempe puis qu’on me disait : « aie du plaisir ». Ça peut te tuer tout de suite, mais ça se peut que ça soit plus long. Aie du plaisir. Profite. Profite de la ride de char avec un gun sur la tête.

L’incertitude qui s’étire dans le temps

Un second profil est celui de Victoria, 40 ans, mère de deux enfants âgés de 9 et 12 ans. Diagnostiquée d’un cancer de stade IV il y a quatre ans, elle est toujours sous traitement visant à prolonger sa vie. Les lignes de traitement se succèdent, avec des effets secondaires qui affectent son énergie et son quotidien.

Victoria vit une grande ambivalence entre le désir de normalité pour elle et sa famille, et le besoin de parler de ce qu’elle traverse. Avec le temps, son entourage tend parfois à oublier qu’elle est malade.

Je connais bien mon enfant et je sais que c’est pas toujours présent dans sa tête que maman est malade. On l’oublie, on l’oublie facilement et c’est correct. Je suis contente de ça, mais c’est un double discours pour moi. […] J’ai comme un masque tout le temps.

Chez Victoria, la culpabilité prend plusieurs formes : celle de voir ses parents vieillir sous le poids de l’inquiétude, celle de laisser davantage de responsabilités à son conjoint, mais surtout celle d’avoir transmis un cancer génétique à ses enfants.

Même quand je vais aller dans mon lit de mort, je vais regarder mes enfants, puis je vais avoir le sentiment d’avoir été une mauvaise mère parce que je leur ai donné vraiment un bagage génétique de merde.

Ce sentiment est nourri par la peur que l’avenir de ses enfants soit durablement marqué par la maladie.

Je sais que c’est pas de ma faute, mais c’est comme si je m’en voulais de leur faire ça pour plus tard.

De quoi ces jeunes parents ont-ils réellement besoin ?

Quatre besoins majeurs émergent des récits recueillis dans l’étude.

1. Maintenir une vie la plus normale possible

Mes besoins ? C’est de garder le plus possible un semblant de vie normale.

Pour ces parents, préserver une routine, des projets et des moments ordinaires est essentiel. Il s’agit de ne pas laisser toute la place à la maladie et à la mort.

On n’est pas obligés de parler toujours de la mort !

2. Être entendus, sans pitié ni silence

Les participants expriment un fort besoin d’être écoutés et compris, sans être réduits à leur diagnostic ni mis à l’écart. Pourtant, plusieurs filtrent leurs paroles pour protéger leurs proches.

Mes parents savent pas tout. Je ne leur dis pas tout. Souvent le monde fait comme : “Ah, tu vas mieux !” Puis je dis : “Oui, oui.” […] J’ai comme un masque tout le temps.

3. Plus d’humanité dans les soins

Les jeunes parents souhaitent des relations plus humaines avec les équipes soignantes : de l’écoute, de la transparence et une reconnaissance de leurs inquiétudes existentielles, celles qui concernent leur famille, pas seulement médicales.

Je trouve que ça manque d’humain pour être dans le prendre soin.

4. Retrouver du pouvoir sur leur trajectoire

Enfin, ils cherchent à reprendre du pouvoir : dans les décisions médicales, dans ce qu’ils mettent en place pour leur famille et dans le sens qu’ils donnent à leur vie malgré la maladie.

Qui je suis avec la maladie ? Qu’est-ce qu’il me reste et qu’est-ce que je veux faire ?

Cette reprise de pouvoir s’est aussi exprimée dans leur participation à la recherche, plusieurs souhaitant que leur expérience serve à d’autres.

J’aurais envie de lui dire de garder espoir. J’aurais envie de lui dire de s’entourer. […] de parler, de ne pas rester avec ça, de se faire du bien au quotidien, de penser à elle.

L’enjeu des soins n’est pas seulement de prolonger la vie

Reconnaître la réalité des jeunes parents atteints d’un cancer incurable, c’est accepter que vivre le présent ne soit pas toujours un choix apaisant, mais souvent un effort constant, fait d’ajustements, de résistances et de petites victoires. Derrière l’injonction à « profiter », ces parents composent avec une menace qui ne disparaît jamais complètement.


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Quand je joue de la guitare, j’arrive parfois à le mettre de côté. Avec mon fils aussi, quand je le fais rire […] j’essaie d’être dans le moment présent. Mais c’est difficile. Le sentiment du gun sur la tempe est constamment là.

Prendre au sérieux cette parole, c’est reconnaître que l’enjeu des soins n’est pas seulement de prolonger la vie. La rencontre de ces parents met en lumière l’importance d’humaniser nos soins pour qu’ils soutiennent non seulement la qualité de vie physique des jeunes parents atteints de cancer avancé, mais aussi être à l’écoute de leurs besoins existentiels et soutenir leur parentalité même lorsque le présent se vit sous pression.

La Conversation Canada

Gabrielle Fortin a reçu des financements de Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH).

ref. Le cancer frappe de plus en plus de jeunes parents. À l’inquiétude s’ajoutent la culpabilité et une quête de normalité – https://theconversation.com/le-cancer-frappe-de-plus-en-plus-de-jeunes-parents-a-linquietude-sajoutent-la-culpabilite-et-une-quete-de-normalite-275269

Encourager la marche, un gain qui se compte en milliards pour la société française

Source: The Conversation – in French – By Mathieu Chassignet, Ingénieur transports et mobilité, Ademe (Agence de la transition écologique)

Santé, espace gagné sur les infrastructures routières, autonomie des enfants, économies de voirie… les territoires qui mettent en place des politiques publiques en faveur de la marche en perçoivent des bénéfices socio-économiques plus larges que ceux pensés à première vue. Dans une étude, l’Agence de la transition écologique, Ademe, les a évaluées : les résultats sont édifiants.


Il n’y a pas beaucoup de risque à avancer que la marche est vertueuse. En matière de santé physique et psychologique notamment, toutes les personnes en mesure de marcher en ont fait l’expérience. D’innombrables études étayent ces bienfaits.

Mais sommes-nous conscients, au-delà de cette échelle individuelle, des retentissements bien plus larges que les trajets à pied ont sur la société ? C’est pour répondre à cette question et tenter de quantifier ces bénéfices que l’Agence de la transition écologique (Ademe) a mené une vaste étude. Celle-ci est appuyée sur un important corpus de 130 sources bibliographiques et un comité scientifique constitué de chercheurs, d’associations et de membres de l’administration.

Ce travail avait deux grands objectifs :

  • d’une part, réévaluer l’ampleur de nos trajets à pied, qui sont en réalité minorés dans les statistiques de par la façon dont ils sont comptabilisés. Les Français marchent en moyenne 1,2 heure (ou soixante-douze minutes) et 3,5 kilomètres par jour.

  • de l’autre, et c’est tout l’enjeu de cet article, comparer et estimer les bénéfices observés entre des territoires de même type (villes, zones rurales, et périphéries urbaines) selon qu’ils mettent en œuvre ou non des politiques publiques en faveur de la marche.

Ne sont considérés ici que les trajets en extérieur, c’est-à-dire ceux que les politiques publiques sont en mesure d’influencer. Cela peut, par exemple, passer par l’aménagement d’espaces publics plus agréables et plus praticables pour les piétons, y compris les plus vulnérables (enfants, personnes âges ou à mobilité réduite) ou encore par le développement d’activités et de commerces de proximité.




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La démarche, toute scientifique qu’elle soit, ne prétend pas être exempte d’incertitudes ; toutes les dimensions abordées ne sont pas toutes aussi bien documentées. Mais sa conclusion donne un ordre de grandeur impressionnant : les politiques en faveur de la marche font gagner 57 milliards d’euros par an à la société.

Des gains en santé et en productivité

Débutons par le plus intuitif. La marche, c’est avant tout des gains pour la santé. L’étude de l’Ademe valorise à 16,7 milliards d’euros par an de bénéfices pour la société les années de vie gagnées grâce aux politiques favorisant la marche. Elles permettent d’éviter 10 500 décès par an. La marche prévient, en effet, le développement de nombreuses pathologies (maladies cardiovasculaires, diabète, obésité…).

Principaux bénéfices socio-économiques de la marche.
Ademe, Fourni par l’auteur

Ces bénéfices sanitaires se traduisent aussi dans les performances au travail. Ainsi, un salarié physiquement actif se montrerait plus concentré (hausse moyenne de sa productivité de 6 à 9 %), plus satisfait au travail (les activités physiques au travail réduiraient le turnover de 25 %) et moins souvent malade (une baisse des absences de 1,5 jour par an en moyenne).

La marche n’est évidemment qu’une partie de l’activité physique réalisée par les salariés et l’étude a estimé que l’effet des politiques en faveur de la marche représentait environ 19,6 milliards d’euros par an gagnés par les employeurs et l’Assurance maladie.

S’ils ne sont pas quantifiés ici, des gains similaires sont observés dans la littérature scientifique sur la meilleure concentration des élèves qui se rendent vers leur établissement scolaire à pied ou à vélo.




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La marche, moins coûteuse pour la collectivité

Pour une collectivité, d’autres gains tangibles sont observés : l’étude met en évidence le fait que les villes ayant favorisé la marche ont progressivement réduit la place de la voiture. Les trottoirs et les espaces pour les piétons étant moins coûteux au mètre carré que les chaussées, à la fois à construire et à entretenir. Ces villes minimisent alors leurs dépenses de voirie. L’étude chiffre ces économies à 7,5 milliards d’euros par an.

Une meilleure « marchabilité » a des effets également sur l’attractivité de la ville, de ses commerces de proximité, ses marchés et ses cafés de quartier. Ce levier représenterait autour de 870 millions d’euros de retombées économiques par an.

Cela se répercute notamment sur le taux de vacance commerciale, qui s’approche des 5 % dans les villes où plus de 40 % des trajets sont réalisés à pied, alors qu’il dépasse fréquemment les 15 % dans les villes dominées par la voiture.

Or, un euro dépensé dans les commerces de proximité d’un centre-ville génère en moyenne davantage d’emplois et d’activités que s’il l’est dans une zone commerciale périphérique.




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Des économies pour les ménages, davantage d’autonomie pour les enfants

À l’échelle des foyers aussi, les retombées sont notables : l’étude estime à 1,9 milliard d’euros par an les économies réalisées par les ménages qui habitent dans une ville où la marche est facilitée. Ce gain tient majoritairement aux économies de carburant des ménages pour leurs propres déplacements.

À cela s’ajoute un deuxième gain, estimé à 2,1 milliards d’euros par an, permis par l’autonomisation des enfants et des personnes qui ne conduisent pas, qui peuvent alors plus aisément se déplacer seuls.

Ceci libère leurs proches de contraintes liées à l’accompagnement et génère un gain de temps et de moindres dépenses de carburant.




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Pollution, bruit… le coût des nuisances évitées

Enfin, c’est toute une série d’externalités négatives causées par la place prépondérante de la voiture dans nos villes qui est évitée grâce à la marche.

Les quatre externalités qui ont été monétarisées dans cette étude (diminution des émissions de gaz à effet de serre, de la pollution de l’air, du bruit routier et de la congestion routière) conduisent à une économie nette de 4,8 milliards d’euros par an grâce aux déplacements à pied.

Notons par ailleurs que d’autres externalités négatives liées à l’automobile et donc réduites par la pratique de la marche n’ont pas été incluses ici, comme les économies d’énergie et de matières premières.




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Une marge de progression encore possible

Les bénéfices perçus lorsque l’on encourage la marche sont donc majeurs. Et surtout, ils ont encore une belle marge de progression. Aujourd’hui, les trajets à pied représentent 24 % de nos déplacements et ils sont en augmentation. S’ils atteignent à nouveau 30 % – comme c’était le cas à la fin des années 1980 –, un gain supplémentaire de 35 milliards d’euros par an est possible, estime l’étude.

Pour cela, de nombreux leviers existent :

  • rendre la marche plus sûre et agréable à l’aide d’aménagements (trottoirs continus et accessibles, zones piétonnes étendues, traversées sécurisées, protection des abords des écoles, végétalisation…),

  • rapprocher les lieux de vie et d’activité (commerces, écoles, services publics, transports) pour créer ce que les urbanistes appellent « une mixité fonctionnelle ».

Une proximité qui bénéficiera à la fois à la santé des habitants, à la vitalité économique des territoires et à la réduction des émissions de CO₂ et de polluants. Sur tous ces plans, encourager la marche est donc gagnant-gagnant.

The Conversation

Mathieu Chassignet est membre de Lille Demain et Axe Culture.

ref. Encourager la marche, un gain qui se compte en milliards pour la société française – https://theconversation.com/encourager-la-marche-un-gain-qui-se-compte-en-milliards-pour-la-societe-francaise-275493

De plus en plus de jeunes adultes souffrent d’arthrose. Un diagnostic précoce peut éviter les dommages irréversibles

Source: The Conversation – in French – By Atiqah Aziz, Senior Research Officer at the Tissue Engineering Unit (TEG), National Orthopaedic Centre of Excellence for Research & Learning (NOCERAL), Department of Orthopaedic Surgery, Faculty of Medicine, University of Malaya

L’arthrose se développe généralement sur des années. Plus la maladie est détectée tôt, mieux on peut prévenir les dommages sur les articulations. (Shutterstock)

Des études montrent que de plus en plus des personnes jeunes et actives reçoivent des diagnostics d’arthrose. J’ai pu constater cette situation de mes propres yeux dans mon entourage. Une de mes amies, passionnée de marathon, a développé une arthrose de stade 2 à l’âge de 35 ans. Plusieurs célébrités, dont Robbie Williams, Tiger Woods et Andy Murray, ont également évoqué publiquement leur expérience avec cette maladie à un âge relativement jeune.

Si l’on considère généralement l’arthrose comme une conséquence inévitable du vieillissement, elle peut nuire à la qualité de vie à tout âge, en transformant des activités quotidiennes telles que marcher, monter des escaliers ou s’entraîner en moments douloureux. Plus de 600 millions de personnes sont atteintes d’arthrose dans le monde, et les facteurs de risque sont variés. On compte parmi eux l’obésité, le vieillissement, les troubles métaboliques, l’inflammation chronique, les antécédents de blessures articulaires et les contraintes mécaniques répétitives.

L’arthrose peut avoir des effets dévastateurs chez les jeunes. La douleur et la raideur peuvent limiter l’activité physique pendant les années où l’on travaille, où l’on prend soin de ses proches et où la vie de famille est exigeante. Elle peut affecter la santé mentale, restreindre les choix de carrière et les possibilités d’activité physique, ce qui augmente le risque de développer d’autres problèmes de santé à long terme. De plus, les jeunes devront gérer leurs symptômes et subir des traitements répétés pendant des décennies.

Douleurs, raideurs, craquements et grincements

L’arthrose se développe quand le cartilage qui protège les articulations se détériore progressivement. Le cartilage agit normalement comme un amortisseur, permettant aux os de bouger facilement les uns contre les autres. S’il s’use, les articulations perdent cette protection. Les surfaces osseuses commencent alors à frotter les unes contre les autres, ce qui provoque des douleurs, des raideurs ainsi que des craquements et des grincements que beaucoup évoquent avec humour jusqu’à ce qu’il devienne impossible de faire abstraction de la douleur.

L’arthrose ne se déclare pas du jour au lendemain. Elle se développe généralement sur des années, voire des décennies. Les premiers symptômes sont souvent subtils et faciles à ignorer : légère douleur au genou après une activité physique, raideur qui s’atténue avec le mouvement ou douleur intermittente. Beaucoup de personnes ne consulteront un médecin qu’au moment où la douleur est devenue persistante et que les lésions articulaires sont avancées.

Soulager les symptômes

À l’heure actuelle, les traitements visent davantage à soulager les symptômes qu’à guérir la maladie. Ils comprennent des exercices thérapeutiques, des analgésiques et des injections thérapeutiques.

Ces injections peuvent être constituées de plasma riche en plaquettes, fabriqué à partir d’une partie concentrée du sang du patient et contenant des facteurs de croissance censés favoriser la réparation des tissus. D’autres utilisent des vésicules dérivées des plaquettes, qui sont de minuscules particules libérées par ces dernières et qui transportent des signaux biologiques impliqués dans l’inflammation et la guérison.

Cependant, la plupart des preuves à l’appui des approches basées sur les vésicules proviennent d’études animales menées, notamment, sur des rats, et elles ne sont pas encore utilisées de manière courante dans la pratique clinique avec des humains. On peut également injecter de l’acide hyaluronique. Il s’agit d’une substance gélatineuse naturellement présente dans le liquide articulaire qui aide à lubrifier et à protéger l’articulation.

Tous ces traitements visent à réduire la douleur et à améliorer la mobilité articulaire plutôt qu’à réparer le cartilage endommagé. Chez certaines personnes, ils procurent un soulagement temporaire. Cependant, lorsque les lésions articulaires sont graves, il est possible que le remplacement total de l’articulation soit l’unique solution envisageable.

Mais que se passerait-il si l’on pouvait dépister l’arthrose beaucoup plus tôt, avant même l’apparition de la douleur et des lésions irréversibles ?

La prévention et l’intervention précoces peuvent réduire la douleur, préserver la mobilité et diminuer considérablement les coûts en soins de santé. Le défi a toujours été de détecter l’arthrose suffisamment tôt pour pouvoir agir.

Diagnostic précoce

C’est dans ce contexte que les nouvelles technologies de diagnostic pourraient apporter une avancée décisive. Chaque composé chimique présent dans l’organisme possède une structure moléculaire unique qui, lorsqu’elle est analysée, produit un profil distinctif appelé « signature spectrale ».

Cette signature révèle la composition chimique d’un échantillon, comme du sérum sanguin par exemple. Chez les personnes atteintes d’arthrose, les chercheurs ont observé de légers changements au niveau de l’inflammation, du métabolisme et du renouvellement tissulaire susceptibles de modifier ce profil chimique.

On peut étudier ces signatures grâce à une technique appelée spectroscopie infrarouge à transformée de Fourier en réflectance totale atténuée[JG2]. Malgré son nom intimidant, le principe est simple.

On expose un petit échantillon de sang à une lumière infrarouge, et la façon dont cette lumière est absorbée fournit des informations sur les types de molécules présentes. Les changements dans les protéines, les lipides et d’autres biomolécules peuvent laisser des signatures mesurables, que les chercheurs considèrent comme des indicateurs potentiels de l’arthrose.

Ces approches sont principalement utilisées dans le cadre d’études et ne font pas encore partie des soins cliniques courants. Même si elles n’en sont qu’à un stade précoce, ces recherches sont importantes, car elles pourraient permettre d’identifier plus tôt les risques d’arthrose et de mettre en place des mesures de prévention ainsi que des traitements ciblés pour protéger la santé des articulations.

En combinant cette approche à l’analyse computationnelle, les chercheurs peuvent distinguer des structures chimiques complexes associées à la maladie. Concrètement, il s’agit de comparer des échantillons sanguins de personnes atteintes ou non d’arthrose afin de détecter des différences invisibles à l’œil nu. Des approches similaires peuvent être utilisées avec d’autres techniques de laboratoire, telles que la spectroscopie et des outils de biologie moléculaire, pour identifier des biomarqueurs liés à une maladie articulaire précoce.


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Une détection hâtive pourrait transformer la prise en charge de l’arthrose. La reconnaissance d’un problème avant l’aggravation des symptômes permettrait aux personnes concernées d’agir plus tôt, grâce à des exercices ciblés, à la gestion du poids, à la prévention des blessures et à des stratégies de traitement personnalisées.

Les années de douleur et de limitations ne devraient pas être une fatalité en cas d’arthrose. En mettant l’accent sur la détection précoce et la prévention plutôt que sur le traitement à un stade avancé, on pourrait modifier l’évolution de la maladie et améliorer la qualité de vie de millions de personnes dans le monde.

La Conversation Canada

Atiqah Aziz est affiliée au groupe d’ingénierie tissulaire (TEG) du Centre national d’excellence pour la recherche et l’apprentissage en orthopédie (NOCERAL), département de chirurgie orthopédique de la faculté de médecine de l’Université Malaya, 50603 Kuala Lumpur, Malaisie.

ref. De plus en plus de jeunes adultes souffrent d’arthrose. Un diagnostic précoce peut éviter les dommages irréversibles – https://theconversation.com/de-plus-en-plus-de-jeunes-adultes-souffrent-darthrose-un-diagnostic-precoce-peut-eviter-les-dommages-irreversibles-275621

Comprendre Balzac grâce au jeu de rôle « Donjons et Dragons »

Source: The Conversation – in French – By Harsh Trivedi, Teaching Associate French, School of Languages, Arts and Societies., University of Sheffield

Entre le célèbre jeu de rôle et la méthode de l’auteur de *la Comédie humaine*, des points communs surprenants. Louis-Auguste Bisson/Canva, CC BY-SA

On pourrait croire que l’originalité découle d’une liberté sans limites, mais le célèbre jeu de rôle Donjons et Dragons suggère le contraire. Il propose, à partir d’un petit nombre de facteurs à combiner, de créer des personnages qui semblent infiniment distincts. Un « paladin demi-elfe » est certes un type de personnage immédiatement reconnaissable, mais aucun « paladin demi-elfe » ne ressemble à un autre qu’une fois le jeu commencé. Dans ce jeu, l’identité ne se crée pas en échappant à la structure, mais en la travaillant ; il en va de même pour les personnages conçus par Balzac dans sa Comédie humaine.


Cela peut sembler surprenant de prime abord, mais les lecteurs du XIXᵉ siècle ont découvert un système très similaire à celui du jeu de rôle Donjons et Dragons dans les romans du romancier français Honoré de Balzac. Son vaste projet littéraire, la Comédie humaine (1829-1848), est construit sur un répertoire limité de « types » sociaux qui deviennent des personnages récurrents à travers près de cent romans et nouvelles.

On y trouve des nouveaux venus provinciaux arrivant à Paris (le Père Goriot, 1835), des ambitieux cherchant à gravir rapidement les échelons sociaux, des journalistes prêts à troquer leurs principes contre de l’influence (Illusions perdues, 1837-1843), des dandys dont l’élégance masque l’insécurité (Splendeurs et misères des courtisanes, 1838-1847), des courtisanes manœuvrant le pouvoir par l’intimité (La Cousine Bette, 1846), des spéculateurs motivés par le risque (la Maison Nucingen, 1837), et de nombreuses « femmes de trente ans » cherchant à sortir de la monotonie provinciale (la Muse du département, 1843). Ces figures sont immédiatement lisibles, mais les personnages qui en émergent semblent étrangement vivants. Loin de produire des stéréotypes, l’œuvre de Balzac génère de l’individualité à travers la combinaison des caractéristiques, leur chevauchement et les circonstances dans lesquelles elles se déploient.

Des personnages comme autant de points de condensation

Balzac était explicite quant à sa méthode « typologique ». Dans la préface d’Une ténébreuse affaire (1841), il définit un « type » comme un personnage qui « résume en lui-même certains traits caractéristiques de tous ceux qui lui ressemblent plus ou moins ; il est le modèle du genre ». Une telle figure n’est pas un stéréotype, mais un point de condensation, rassemblant des traits communs sans effacer l’individualité.

Le philosophe hongrois Georg Lukács a ensuite repris et approfondi cette idée, en affirmant que les personnages de Balzac synthétisent le particulier et l’universel. Selon lui, ils incarnent des forces sociales générales telles que l’ambition, la spéculation, l’aspiration artistique et le calcul politique, tout en restant pleinement ancrés dans leur monde social.

Ce qui rend Donjons et Dragons particulièrement utile ici, c’est que la création des personnages ne se limite pas à leur race (gnome, nain, elfe…) et à leur classe. Les joueurs doivent également lancer un dé à 20 faces pour déterminer des attributs associés à ces personnages tels que la force, la dextérité, la constitution, l’intelligence, la sagesse et le charisme. Ces valeurs introduisent le hasard dans le système et garantissent qu’aucun personnage ne correspond jamais parfaitement à un modèle idéal. Deux personnages peuvent partager la même classe et le même passé, mais être radicalement différents parce que l’un manque de charisme, l’autre est de constitution fragile ou que le troisième possède une intelligence étonnamment élevée. Le hasard ne sape pas le système. Il l’active.

Une fiche de personnage de Donjons et Dragons
Une fiche de personnage de Donjons et Dragons.
Dodotone/Shutterstock

Balzac comprenait parfaitement cette logique et l’a explicitement exprimée dans la préface de la Comédie humaine, où il expose la philosophie et la structure de l’ensemble du projet. Réfléchissant à la manière dont la fiction produit des personnages réalistes, il écrit :

« Le hasard est le plus grand romancier du monde : pour être fécond, il n’y a qu’à l’étudier. »

Pour Balzac, les types sociaux ne suffisent jamais à eux seuls. Ce qui donne vie à ses personnages, c’est la manière dont les positions fixes se heurtent à la contingence, aux accidents, aux erreurs de jugement et aux occasions manquées. Une carrière bascule à la suite d’une rencontre fortuite (Illusions perdues). Une réputation s’effondre à cause d’une rumeur (la Cousine Bette). Une lettre arrive trop tard (Eugénie Grandet, 1833). Une vie ordinaire est bouleversée par un pacte avec des forces surnaturelles (la Peau de chagrin, 1831). Ces éléments n’annulent pas la typologie, ils la mettent en évidence.

Le « système » balzacien : des personnages qui circulent dans l’œuvre

Dans la Comédie humaine, les personnages de Balzac n’existent pas comme des portraits isolés, mais font partie d’un vaste système soigneusement organisé. Les personnages reviennent d’un roman à l’autre, réapparaissent dans de nouveaux contextes et sont recadrés par des pressions sociales et historiques changeantes. Un journaliste rencontré au début de l’œuvre revient plus tard, compromis ou triomphant. Un arriviste provincial refait surface en tant qu’acteur social endurci. Un écrivain devient un échec commercial ou un succès institutionnel. Cette récurrence ne relève pas d’une répétition gratuite. C’est ainsi que se forge l’individualité.

Une peinture de Balzac en robe de chambre
Un portrait de Balzac, par Louis Boulanger (1836).
Musée des Beaux-Arts de Tours

Le contraste entre les personnages de Lucien de Rubempré et Eugène de Rastignac rend cette logique particulièrement claire. Tous deux arrivent à Paris en tant que nouveaux venus provinciaux (dans Illusions perdues et le Père Goriot). Tous deux sont ambitieux, socialement alertes et parfaitement conscients que le succès dépend de la visibilité, du mécénat et des alliances stratégiques.

Sur le plan typologique, ils occupent une position similaire dans l’univers social de Balzac en tant qu’aspirants provinciaux à l’ascension sociale. Pourtant, leurs trajectoires divergent de manière spectaculaire. Rastignac apprend à lire le système avec précision et s’y adapte avec un succès croissant. Lucien confond reconnaissance et appartenance, talent et protection. Leur différence résulte de la manière dont des éléments similaires interagissent avec le hasard au fil du temps.

Ce schéma se répète tout au long de l’œuvre de Balzac. Dans chaque cas, le type reste lisible, mais la trajectoire personnelle n’est jamais fixée à l’avance. Il s’agit là d’une différence cruciale par rapport à d’autres œuvres cycliques à grande échelle du XIXᵉ siècle, notamment les Rougon-Macquart (1871-1893) d’Émile Zola, où les personnages sont finalement régis par l’hérédité et le déterminisme social et biologique. L’univers de Balzac est structuré, mais il n’est pas fermé. Ses personnages sont façonnés par le hasard et les choix, et ne sont pas prisonniers d’un destin dicté par leur lignée.

Réfléchir à Balzac à travers Donjons et Dragons permet de mettre en évidence une logique de création de personnages qui est souvent considérée comme acquise.

Les grands romanciers ne créent pas des personnages distincts et originaux en abandonnant la structure, mais en la travaillant. La perspicacité de Balzac a été de reconnaître que la vie sociale est déjà organisée selon des rôles, des hiérarchies plus ou moins visibles et des attentes liées au rôle de chacun, et que la fiction devient plus puissante lorsqu’elle montre comment les gens naviguent (et parfois se rebellent) contre ces contraintes.

La Comédie humaine commence avec un ensemble fini de types sociaux et génère des variations infinies grâce à la combinaison, au hasard et au choix. Loin de limiter ses personnages, la typologie balzacienne est précisément ce qui leur permet de demeurer si intensément vivants.

The Conversation

Harsh Trivedi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comprendre Balzac grâce au jeu de rôle « Donjons et Dragons » – https://theconversation.com/comprendre-balzac-grace-au-jeu-de-role-donjons-et-dragons-277280

Rétro-innovation : ce que la Lofi Girl doit à la musique d’ascenseur

Source: The Conversation – in French – By Albéric Tellier, Professeur Agrégé des Universités en sciences de gestion, Université Paris Dauphine – PSL

Connaissez-vous la Lofi Girl ? Derrière ce nom se trouve un site de diffusion de musique d’ascenseur, revisitée et rebaptisée « lofi hip-hop »,
sur lequel se connectent simultanément de 30 000 à 50 000 personnes chauqe jour. On trouve ce flux essentiellement sur YouTube avec les images d’une étudiante à son bureau (d’où le nom, Lofi Girl). Idéale pour les personnes en recherche de concentration, cette innovation trouve sa source dans l’histoire de son ancêtre quasi centenaire, la « muzak ». L’occasion de découvrir une forme d’innovation parfois oubliée : la rétro-innovation.


Depuis le 11 mars 2026, le site Arte.tv propose Une histoire de la musique d’ascenseur. De la muzak au streaming. Ce documentaire de David Unger est rigoureux et passionnant. Il relève justement que la musique fonctionnelle, née il y a quasiment un siècle, est désormais omniprésente dans les playlists proposées par les plateformes de streaming, comme Deezer ou Spotify.

Mais si l’on pousse l’analyse encore plus loin, il est possible de mettre au jour un lien entre la musique d’ascenseur et les nouveaux services de diffusion de musique en ligne comme la « Lofi Girl ». Plus généralement, comprendre cette filiation offre une occasion de mettre en exergue les bénéfices d’une forme d’innovation encore trop peu étudiée : la rétro-innovation.

Une musique aseptisée, sans affects

Dès les années 1930, l’américain George Squier a l’intuition qu’il y a un marché pour la diffusion de programmes destinés à être davantage entendus qu’écoutés. Il fonde alors la société Muzak qui propose une musique aseptisée, vidée de toute substance émotionnelle et de finalité artistique : c’est un mélange d’airs classiques bien connus et de morceaux de jazz, agrémentés d’arpèges de violons, de chœurs, et d’un soupçon de swing.

Dans les années 1950-1960, Muzak vit son âge d’or. Études après études, elle promet à ses clients une augmentation de la productivité des ouvriers, une baisse de l’absentéisme, une amélioration de la concentration et du moral des salariés, et même une baisse de leur tension artérielle !




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Succès impressionnant

Son succès est si impressionnant que les maisons de disques lui emboîtent le pas et se lancent dans la production de cette musique que l’on qualifie désormais d’easy listening. Capitol lance la série Background Music, Mercury fait de même avec Music To Live By ainsi que Columbia avec sa collection Music for Gracious Living. On voit alors fleurir des disques thématiques aux pochettes et titres improbables, qui font aujourd’hui sourire, voire dérangent un peu : Music for Dreaming, Music for Barbecue, Music for Lovers Only, Music for Bachelors, Music for Cooking Gas, Music to Strip by

La société Muzak continue à proposer sa musique jusqu’au début du vingtième siècle, mais l’explosion des radios musicales puis l’arrivée du streaming contribueront à son déclin. Déclarée en faillite en 2011, elle est rachetée par Mood Media, une société canadienne spécialisée dans les solutions audiovisuelles pour entreprise. Mais l’idée de proposer de la musique en dissociant les fonctions esthétique et utilitaire n’a pas pour autant disparu. Elle est même à l’origine d’un phénomène récent qui fascine autant qu’il déroute : l’engouement pour la Lofi Girl.

Le phénomène Lofi Girl

Il est possible aujourd’hui d’écouter sur YouTube de la musique diffusée en direct 24 heures sur24 et 7 jours sur 7 sur la chaîne de la Lofi Girl. On y entend des morceaux instrumentaux, aux mélodies simples, aux basses profondes et aux rythmes d’inspiration hip-hop particulièrement lents. Ces airs apaisants, censés faciliter la concentration et la réflexion, sont simplement accompagnés d’une image animée qui semble tout droit sortie d’un film de Miyazaki : une jeune adolescente prend des notes sur un carnet et tourne régulièrement la tête vers son chat qui se prélasse devant la fenêtre.

Imaginée en 2015 par Dimitri Somoguy, un étudiant français alors âgé de 20 ans, cette chaîne a largement profité des confinements successifs imposés par la crise du Covid-19 en permettant à des internautes du monde entier de mieux supporter l’isolement et éviter la procrastination en situation de télétravail. La chaîne compte aujourd’hui plus de 15,5 millions d’abonnés.

Entre 30 000 et 50 000 personnes y sont connectées simultanément et profitent d’un programme modifié chaque jour. Autour du personnage de la Lofi Girl évolue désormais une communauté de fans à laquelle sont proposés des services de dialogue en ligne, de réseau social, des applications pour smartphones, des produits dérivés ou encore des événements à suivre en ligne.

Des partenariats pour monétiser l’audience

Les points communs entre la société Muzak et la création de Dimitri Somoguy sont nombreux. Dans les deux cas, il s’agit de diffuser de la musique en flux continu à des abonnés en mettant en avant certaines propriétés du contenu proposé. La chaîne originale, Lofi Hip Hop Radio, est censée faciliter la réflexion et la relaxation tandis que les suivantes, créées au vu du succès rencontré, proposent des programmes propices à la concentration, au jeu, au rêve, à la bonne humeur, etc.

Lofi Girl, 2023.

Afin de monétiser son audience, Lofi Girl multiplie les partenariats avec plusieurs marques. En 2023, un programme musical conçu pour jouer aux Lego a été développé en collaboration avec la célèbre marque danoise. De même, en mars 2024, une playlist A Very French Journey a été lancée afin de soutenir le lancement de la Renault 5 électrique. Plus largement, le site Lofigirl.com propose désormais des offres de diffusion sous licence pour des magasins, des espaces de divertissement, des agences de publicité, etc.

Une remise au goût du jour inattendue

On le voit, indépendamment de sa réussite incontestable, le projet de Dimitri Somoguy ne doit pas être considéré comme une rupture totalement inédite dans l’histoire de l’industrie musicale, mais plutôt comme une remise au goût du jour d’un concept, la musique fonctionnelle, déjà envisagé près d’un siècle auparavant.

À sa manière, Dimitri Somoguy a démontré la puissance de la rétro-innovation : il est parvenu à introduire de la nouveauté dans un domaine établi et non pas sur le besoin fondamental que d’autres bien avant lui avaient détecté, mais sur la manière de le satisfaire et de l’exploiter d’un point de vue économique.

Un exemple emblématique de rétro-innovation

La rétro-innovation peut être définie comme la réutilisation de pratiques, d’idées ou de technologies anciennes que l’on va adapter à un nouveau contexte. En d’autres termes, elle consiste à proposer sur le marché un procédé, un produit ou un service, qui va être perçu comme nouveau par la population visée, alors qu’il reprend des éléments déjà élaborés dans un passé plus ou moins lointain. Trois types génériques de rétro-innovation peuvent être envisagés :

  • la rétro-innovation « sur la forme », qui consiste à intégrer dans une offre nouvelle des éléments d’apparence ou de design d’une époque révolue ;

  • la rétro-innovation « sur le besoin », qui consiste à satisfaire des attentes nouvelles en utilisant des solutions anciennes tombées dans l’oubli ;

  • la rétro-innovation « sur le format », qui consiste à revisiter une offre ancienne en tirant profit de technologies nouvelles.

La rétro-innovation sur la forme est sans doute la plus facile à envisager et les cas ne manquent pas. Le succès mondial de la limonade Lorina, après réintégration de la bouteille en verre gravé et du bouchon en céramique, ou des réfrigérateurs Smeg au design vintage, offrent de très bons exemples. Elle consiste le plus souvent à tirer profit de l’attrait des consommateurs pour les produits « à l’ancienne » et les formes évocatrices d’une époque souvent idéalisée. Ce marketing de la nostalgie est généralement considéré comme une stratégie particulièrement efficace dans de nombreux secteurs, et l’industrie de la musique ne fait pas exception.

Retrouver des solutions abandonnées

La rétro-innovation sur le besoin cherche à tirer profit de solutions anciennes qui ont été abandonnées non parce qu’elles étaient « mauvaises », mais du fait des évolutions économiques, politiques ou sociétales. Les services de consigne pour les contenants en verre ont disparu à l’arrivée du plastique, alors considéré comme une substance bon marché et pratique. Mais la prise de conscience de ses effets catastrophiques sur l’environnement contribue à un possible retour des consignes, non sous leur forme originale, mais en bénéficiant de l’apport de technologies récentes (applications sur smartphones, QR codes, géolocalisation…).

Enfin, la rétro-innovation sur le format consiste à reprendre des concepts anciens ayant fait leurs preuves, mais tombés dans l’oubli, et de les remettre au goût du jour grâce à des technologies nouvelles. La Lofi Girl possède toutes les caractéristiques d’une rétro-innovation sur le format. Curieusement, ce type de démarche reste peu abordé dans la littérature spécialisée alors que les résultats qu’elle permet d’obtenir sont potentiellement très intéressants.

Recommencer pour innover

Nos recherches montrent que deux voies principales peuvent être explorées. Tout d’abord, l’examen de brevets peut être particulièrement intéressant dans une démarche de rétro-innovation. En effet, de très nombreux brevets ne donnent pas lieu au lancement d’offres nouvelles : le détenteur échoue dans sa tentative d’exploitation économique, des inventions concurrentes ont les faveurs du marché, les consommateurs restent fidèles à des solutions déjà éprouvées, etc.

Examiner des brevets anciens, tombés dans le domaine public, peut ainsi permettre de redécouvrir des inventions ayant échoué, mais qui pourraient avoir une « deuxième chance » dans un nouveau contexte.

Hors frontières, 2020.

Une question de standards

La rétro-innovation peut aussi s’appuyer sur l’analyse des phases de formation des designs dominants typiques des cycles de développement des nouveaux marchés. Rappelons ici qu’un design dominant désigne une configuration qui s’impose de telle sorte que les concurrents œuvrant au sein de la même industrie doivent l’adopter pour survivre et se développer. Par exemple, le marché naissant de la machine à écrire a vu une guerre sans merci entre différents types de claviers avant que le QWERTY ne s’impose.

Il en a été de même dans la musique avec l’affrontement d’Edison, partisan de supports en forme de cylindre, et Emile Berliner, défenseur du format disque qui s’est imposé. Dans ces périodes de « bouillonnement créatif » où le potentiel des nouvelles technologies n’est pas bien connu, où le marché reste à construire et où les usages n’ont pas encore émergé, les entrepreneurs multiplient les initiatives, cherchent à se démarquer, essaient, échouent, recommencent… Les périodes « pré-design » sont à la fois fascinantes à étudier pour les historiens et potentiellement riches d’idées à récupérer pour les innovateurs.

Une ruse de l’histoire ?

Le rêve initial de George Squier était de proposer au grand public de la musique par abonnement, via les lignes électriques domestiques, puis le réseau téléphonique. Opposé à la radio hertzienne qui s’est finalement imposée, il s’est vu dans l’obligation d’exploiter d’autres segments de marché. En proposant ses programmes aux entreprises du monde entier, il a non seulement créé un géant de la musique fonctionnelle, mais aussi permis à une lignée d’innovations de voir le jour et de se déployer sur plus d’un siècle.

Une histoire qui devrait inspirer tous les innovateurs et les inciter à regarder, parfois, dans le rétroviseur.

The Conversation

Albéric Tellier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Rétro-innovation : ce que la Lofi Girl doit à la musique d’ascenseur – https://theconversation.com/retro-innovation-ce-que-la-lofi-girl-doit-a-la-musique-dascenseur-278628

IA : pourquoi former une « tête bien faite » n’a jamais été aussi crucial

Source: The Conversation – in French – By Clément Duhart, Enseignant systèmes embarqués, docteur en informatique, Pôle Léonard de Vinci

Alors que l’intelligence artificielle générative produit des textes, des images et des raisonnements toujours plus convaincants, une question éducative essentielle émerge : que signifie encore comprendre ? À l’ère de la surcharge informationnelle, former une « tête bien faite » ne consiste plus à accumuler des savoirs, mais à apprendre à juger de leur profondeur, de leur validité et de leur inscription dans le réel.


Des étudiants peuvent rendre aujourd’hui des travaux irréprochables sur la forme : structurés, argumentés, parfois brillants. Pourtant, lorsqu’on les interroge, un malaise affleure. Ils peinent à expliquer ce qu’ils ont réellement compris, à justifier leurs choix, à relier ce qu’ils ont produit à une expérience vécue ou à une situation concrète. L’intelligence artificielle (IA) générative n’est pas toujours la cause directe de cette situation, mais elle en est un révélateur puissant. Car si produire de l’information n’a jamais été aussi simple, comprendre ce que l’on fait n’a jamais été aussi exigeant.

Connaître, savoir, comprendre : une distinction devenue centrale

À l’ère de l’IA, la question éducative ne peut plus être pensée en termes d’accumulation de connaissances. Elle impose de clarifier ce que l’on entend par connaître, savoir et comprendre, et d’interroger la manière dont ces dimensions s’articulent dans les processus d’apprentissage.

Deux grandes traditions épistémologiques permettent d’éclairer cette distinction. Le scientifique Michael Polanyi a montré que toute connaissance humaine comporte une part irréductiblement tacite : elle est enracinée dans l’expérience, l’action et l’engagement du sujet. « Nous savons plus que ce que nous pouvons dire », écrit-il, soulignant que la compréhension précède souvent sa formulation explicite. Cette connaissance en acte, souvent implicite, se construit dans le faire, l’essai, l’erreur et la confrontation au réel.

À l’inverse, le philosophe Gaston Bachelard a établi que le savoir scientifique ne procède pas d’un simple prolongement de l’expérience. Il exige une rupture avec les évidences premières et avec l’opinion, au prix d’un travail de construction rationnelle, critique et abstraite. « La science ne procède pas de l’opinion », rappelait-il, insistant sur la nécessité de former l’esprit à poser des problèmes plutôt qu’à accumuler des réponses.

Former une « tête bien faite », ce n’est donc ni accumuler des savoirs abstraits, ni se contenter d’une expérience brute. C’est apprendre à tenir ensemble ces deux dimensions : l’expérience vécue et la construction conceptuelle, l’action et la réflexivité.

Ce que l’IA sait faire – et ce qu’elle ne peut pas faire

Les systèmes d’intelligence artificielle excellent précisément là où le savoir est formalisable : calcul, synthèse, reproduction, mise en forme. Ils prennent en charge une part croissante du savoir explicite, stabilisé, calculable. Mais ils opèrent dans un régime spécifique : celui de la corrélation statistique et de la production d’énoncés plausibles.

L’IA ne connaît pas le monde, elle ne le comprend pas. Elle n’a ni expérience, ni rapport incarné au réel, ni accès aux conditions de pluralisme des phénomènes qu’elle décrit. L’information qu’elle génère est par nature probabiliste – elle repose sur des calculs de vraisemblance issus de corrélations statistiques plutôt que sur une compréhension des causes, contingente – elle dépend des données, des contextes d’énonciation et des paramètres techniques, et révisables – en ce sens qu’elle peut être corrigée, contredite ou reformulée à tout moment sans que cela n’implique une progression interne de la compréhension.

Cette distinction est aujourd’hui au cœur des travaux contemporains sur les usages éducatifs de l’IA, qui montrent que l’automatisation de certaines tâches cognitives peut, si elle est mal encadrée, appauvrir l’exercice du jugement critique.

Plus les productions de l’IA deviennent convaincantes, plus le risque est grand de confondre cohérence formelle et compréhension réelle, à savoir paraître véridique en lieu et place d’un énoncé prudent et ouvrant le dialogue.

Mesurer la complexité : une compétence qui s’apprend

Face à cette situation, un enjeu éducatif majeur émerge : la capacité à mesurer la complexité des choses. Distinguer ce qui relève de la surface informationnelle de ce qui engage une compréhension structurée. Apprécier les niveaux de profondeur d’un problème, d’un système ou d’une situation.

Or cette capacité ne se décrète pas. Elle se construit progressivement par l’expérience du réel. Elle suppose un travail actif de confrontation entre ce que l’on anticipe théoriquement et ce que révèle l’épreuve de la réalisation concrète. C’est dans l’écart, toujours instructif, entre le modèle et l’expérience que s’affinent les critères de jugement et que se développe une intelligence véritablement située, au sens où elle articule savoir formalisé et connaissance vécue.

Le savoir ne devient opérant qu’à condition d’être éprouvé, mis en tension avec le réel, réajusté à la lumière de ses résistances et de ses surprises. Inversement, l’expérience brute, si elle n’est pas reprise dans un cadre réflexif et conceptuel, demeure muette et difficilement transmissible. La formation doit donc organiser les conditions de cette circulation exigeante entre théorie et pratique, abstraction et incarnation.

Une révolution pédagogique autant que technologique

L’intelligence artificielle ne transforme pas seulement nos outils. Elle intervient au cœur même des fonctions cognitives supérieures : mémoire externalisée, accès instantané à l’information, génération de raisonnements apparents. Là où les technologies précédentes amplifiaient des capacités humaines déjà constituées, l’IA en reconfigure désormais l’équilibre.

L’enjeu éducatif se déplace en conséquence. Il ne s’agit plus principalement d’apprendre à produire ou à restituer de l’information mais d’apprendre à en évaluer la profondeur, la cohérence, les conditions de validité et les effets dans le réel. Cette mutation rejoint les analyses du sociologue Edgar Morin sur la pensée complexe, qui soulignent la nécessité de former des esprits capables de relier, de contextualiser et d’affronter l’incertitude plutôt que de réduire le réel à des réponses simplifiées.

Des travaux récents en sciences cognitives et en sciences de l’éducation montrent d’ailleurs que l’usage substitutif de l’IA peut conduire à une forme de délégation cognitive excessive, réduisant l’engagement intellectuel et la mémorisation à long terme, là où un usage réflexif et critique peut au contraire renforcer l’apprentissage.

Former des ingénieurs – et des citoyens – capables de juger

Former une tête bien faite à l’ère de l’IA implique ainsi de ne pas confondre délégation cognitive et renoncement intellectuel. Il s’agit de former des sujets capables de faire usage de systèmes puissants sans s’y soumettre, capables de maintenir une exigence de sens là où la machine ne produit que de la forme.

Chez IONIS, le développement des IONIS Institute of Technology (I2T) sur nos campus procède d’une conviction forte : si nos étudiants ingénieurs doivent maîtriser les technologies de l’intelligence artificielle, ils doivent tout autant apprendre à en éprouver les limites par la confrontation au réel. Le laboratoire, l’atelier et l’expérimentation deviennent alors des lieux centraux de formation du jugement.

Former de bons ingénieurs – et plus largement des citoyens éclairés – consiste à cultiver un esprit critique, mesuré et évolutif, nourri par l’expérience concrète, le faire et le défaire. À l’ère de l’IA, la question essentielle n’est donc pas seulement ce que nous attendons de la machine mais bien ce que nous attendons de l’humain : sa capacité à comprendre, à créer et à décider avec discernement dans des environnements incertains et technologiquement augmentés.

The Conversation

Clément Duhart ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. IA : pourquoi former une « tête bien faite » n’a jamais été aussi crucial – https://theconversation.com/ia-pourquoi-former-une-tete-bien-faite-na-jamais-ete-aussi-crucial-278556

Discriminations anti-musulmans : ce que révèle la défenseure des droits

Source: The Conversation – in French – By Haoues Seniguer, Professeur associé, Sciences Po Lyon, laboratoire Triangle, ENS de Lyon; Université Paul Valéry – Montpellier III

La défenseure des droits Claire Hédon a fait paraître, fin 2025, un rapport sur les discriminations fondées sur la religion. Celui-ci étaye et objective, à partir de témoignages, de commentaires circonstanciés et légalement fondés, des discriminations qui affectent des personnes en raison d’une appartenance avérée ou présumée à l’islam.


Le rapport de la défenseure des droits Claire Hédon constitue une contribution importante pour documenter la réalité de l’islamophobie en France. La défenseure relève :

« La hausse des discriminations ayant un motif religieux semble s’observer quelle que soit la religion. Elles restent toutefois nettement plus souvent rapportées par les personnes qui déclarent être de religion musulmane ou être considérées comme telles (34 % d’entre elles) que par les personnes se déclarant d’une autre religion (19 %), incluant la religion juive ou encore le bouddhisme, ou celles de religion chrétienne (4 % seulement déclarent avoir été discriminés en raison de cette religion). »

La focalisation sur le voile islamique

Le rapport propose à cet effet une analyse juridique des réclamations de personnes s’estimant en être victimes. De telles discriminations oscillent entre stéréotypes de différentes espèces, et interprétations abusives du principe laïque.

Le voile, qui fait l’objet depuis plus de trois décennies d’une focalisation médiatique et politique, est le principal motif occasionnant des situations litigieuses. La défenseure souligne une « surreprésentation des femmes musulmanes portant le voile dans les saisines ». Ainsi 31 % des saisines du défenseur proviennent de femmes musulmanes contre 9 % pour les hommes musulmans.

La défenseure cite, par exemple, l’expérience d’une maman voilée désireuse d’accompagner la classe de sa fille scolarisée en CE2. Cette dernière se vit opposer une fin de non-recevoir par l’institutrice au motif qu’elle aurait été en charge d’un groupe d’élèves et qu’à ce titre il lui aurait été impossible, à cause de « la loi de la laïcité » : une lecture à l’évidence erronée de la loi du 15 mars 2004, qui ne s’applique qu’aux seuls élèves.

D’autres situations sont rapportées, avec une interprétation tout aussi infondée de ladite loi : des diplômées sont « interdites d’accès à la cérémonie de remise de leur diplôme », alors même que les anciens élèves et éventuels futurs étudiants ne sont pas soumis à l’obligation de neutralité. D’autres cas font état de discriminations dans l’enseignement supérieur pour port du foulard, pourtant tout à fait licite dans ce cadre. Et que certains partis et personnalités voudraient envers et contre tout absolument proscrire.

Plus préjudiciables encore sont les discriminations émanant de fonctionnaires ou d’autorités dépositaires de la force publique, censées connaître la loi, ses domaines d’application et faire montre d’exemplarité : un maire refusa la tenue, par une femme revêtue d’un voile, d’un stand sur un marché de Noël communal, l’astreignant à un devoir de neutralité, abusif en l’espèce, dans la mesure où il ne s’agissait pas d’une mission de service public. À ce titre, il est permis de dire que les femmes voilées sont exposées « à un harcèlement moral discriminatoire » jusques et y compris sur leurs lieux de travail.

Discriminations au travail

Les personnes de confession musulmane rencontrent aussi des difficultés d’insertion professionnelle particulières. Il ressort du rapport que lorsqu’elles travaillent, ces dernières occupent « moins souvent » des positions « qualifiées » (12 % de cadre et 22 % d’intermédiaire) ; elles sont « souvent employées » (36 %) ou ouvrières (30 %), « professions exposées à une forte rotation de main-d’œuvre ». Pour ce qui est du secteur privé, sur des postes à contrat précaires, 27 % de ceux qui les occupent sont musulmans « contre 13 % parmi ceux de confession chrétienne ou 16 % de ceux sans religion ». Le niveau de discriminations éprouvées « dans le déroulement de carrière » est plus prégnant chez les femmes que chez les hommes de confession islamique.

Autre cas emblématique de ce soupçon construit et perpétué cette fois-ci par de grands commis de l’État : un individu s’est vu empêché de candidater à un emploi de policier adjoint « en raison d’une marque sur le front (dermatose dévotionnelle appelée « tabaâ »), conséquence de sa pratique assidue de la prière musulmane », et qui est en outre généralement involontaire. Pour justifier une telle mesure, le préfet évoqua à la fois la crainte « d’un risque de radicalisation » et de non-respect des obligations de neutralité et de laïcité si le candidat devait être recruté.

Les situations de discrimination, est-il également précisé, touchent aussi bien le secteur public que le secteur privé ; il est même question d’un harcèlement « d’ambiance » qui traduit un doute ou un soupçon exacerbé sur des personnes physiquement assimilées à l’islam, comme ces « blagues répétées sur la religion » d’un salarié, lors de réunions de travail, « en raison de ses convictions religieuses », du colportage de rumeurs à son sujet, etc. C’est ce que l’on pourrait qualifier d’expression manifeste d’une culture du soupçon, avec le prétexte des violences djihadistes ou islamistes pour en légitimer le bien-fondé. La visibilité musulmane en serait soit un signe avant-coureur, soit un symptôme.

Quels sont les ressorts de ces discriminations ?

Un tel rapport est l’occasion de s’interroger plus avant sur les ressorts de ces discriminations religieuse ou ethnoreligieuse, en relevant certaines analogies, impérativement prudentes, avec d’autres périodes de l’histoire française.

Aujourd’hui, l’antisémitisme n’a pas disparu et l’islamophobie, ou haine anti-musulmans, l’a rejoint, apparaissant comme un racisme courant, presque banal. Mais à y regarder de près, il semble que les mêmes mécanismes soient à l’œuvre dans les deux cas de racisme, puisqu’il s’agit d’interroger « la légitimité présentielle » des uns et des autres autrement dit leur « francité » ou appartenance au corps des citoyens, à égalité avec les autres.

À la fin du XIXe siècle et au cours du siècle suivant, la République et la laïcisation furent dénoncées par certains comme des forces corruptrices, accusées de dissoudre la nation française et sa prétendue pureté ethnique. Parce qu’elles reposaient sur un principe d’indifférence à la couleur de peau, à l’origine ou à la religion, elles étaient soupçonnées de faciliter la « contamination » du pays par des éléments étrangers ou allogènes – au premier rang desquels les juifs – en leur ouvrant l’accès « aux charges de l’État », comme s’en offusquait notamment Maurice Barrès.

De nos jours, sur les réseaux sociaux et sous la plume de certains leaders d’opinion ou de quelques rares académiques, un fonctionnaire d’État ou un homme politique de type maghrébin, et éventuellement musulman, pourra être facilement soupçonné de faire de « l’entrisme » ou de pratiquer une tactique de « dissimulation » (taqya), en vue de cacher ses véritables intentions séditieuses, au service de l’islam politique.

Entrisme et séparatisme constituent ainsi deux accusations commodes, dans la mesure où elles peuvent directement ou indirectement cibler des musulmans visibles dans l’espace public en faisant l’économie d’un procès en racisme. C’est en ce sens que la stigmatisation à l’égard des musulmans est qualitativement différente de celle qui visait jadis, plus frontalement, les juifs, et ce, de manière on ne peut plus indistincte.

C’est contre la République qu’a pu s’exprimer l’antisémitisme, or, par un retournement extraordinaire, c’est au nom de cette même République et de sa laïcité que l’islamophobie peut se donner libre cours, en prétextant une lutte contre « l’islamisation ».

L’essayiste Renaud Camus offre un bon exemple à la fois d’une migration de l’antisémitisme d’antan vers une islamophobie bon teint par le recours au prétendu « grand remplacement » pour vitupérer « le changement de peuple et de population », dont témoigneraient « des rues entières, des avenues, des quartiers entiers […], d’innombrables rames de métro, des quais de gare, des minarets, des femmes voilées ».

En objectivant de multiples discriminations dans le secteur privé et public, le rapport de la défenseure des droits confirme, de façon décisive, l’existence d’une culture suspicieuse à l’égard des manifestations – réelles ou supposées – d’islamité dans l’espace public. Ce travail doit être prolongé par des analyses historiques et sociologiques plus robustes, notamment par l’approfondissement méticuleux des analogies entre antisémitisme et islamophobie.

The Conversation

Haoues Seniguer ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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