L’énigme des nombres cachés au cœur de la Sagrada Familia

Source: The Conversation – in French – By Sergi Muria Maldonado, Professor de Didàctica de les Matemàtiques, Universitat de Barcelona

Vue des colonnes intérieures du temple, qui se ramifient progressivement en plusieurs branches, à l’image des arbres dans la nature.
David Herraez Calzada/Shutterstock

Les mathématiques jouent un rôle dans la beauté de la Sagrada Família. De ses proportions aux formes géométriques, l’édifice de Gaudí montre comment les nombres peuvent façonner une architecture à la fois stable, lumineuse et profondément symbolique.


L’année 2026 marque le centenaire de la mort d’Antoni Gaudí, l’architecte de la basilique de la Sagrada Família à Barcelone. Si la beauté de l’édifice est déjà exceptionnelle en elle-même, elle gagne encore en profondeur lorsque l’on découvre les formes mathématiques qui sous-tendent son architecture singulière.

En explorant les principes mathématiques qui structurent l’ensemble, l’harmonie visuelle du monument prend une nouvelle dimension, révélant une architecture où fonctionnalité, équilibre et cohérence se renforcent mutuellement.

Sans aucun doute, la personne qui a le plus profondément étudié les mathématiques de la Sagrada Família est Claudi Alsina i Català. Formé en mathématiques à l’université de Barcelone, il a également dirigé la thèse de doctorat de l’actuel architecte en chef du chantier, Jordi Faulí.

Dans ses mémoires, Alsina écrit :

« Tout le monde se demandait si la conception de la Sagrada Família reposait sur un module et un système de proportions guidant l’ensemble des relations métriques de l’édifice. […] Un samedi après-midi, assis à mon bureau, chez moi, avec tous les documents et toutes les données relatifs à ce mystérieux système de proportions – s’il existait vraiment… –, je l’ai découvert. Le module de 7,5 mètres et les rapports entre les diviseurs de 12 (1 :4, 1 :3, 1 :2, 3 :4, 2 :3, 1) semblaient expliquer une multitude de choses. »

Le nombre 12, un élément central

Il n’est pas surprenant que le nombre 12 occupe une place centrale dans la structure de l’édifice. Gaudí a conçu la Sagrada Família comme une synthèse entre architecture et symbolisme religieux, et le 12 est omniprésent dans la Bible : les douze fils de Jacob, les douze tribus d’Israël, les douze apôtres ou encore la couronne de douze étoiles du Livre de l’Apocalypse n’en sont que quelques exemples.

Mais son intérêt ne se limite pas à sa portée symbolique. D’un point de vue mathématique, le 12 est un nombre particulièrement propice à l’établissement de proportions, car il possède de nombreux diviseurs. Ce sont précisément les rapports entre ces diviseurs qui, selon Alsina, expliquent une grande partie du système de proportions de la basilique.

Au regard de ces fondements à la fois symboliques et mathématiques, le lien entre les éléments structurels et le nombre 12 n’a donc rien d’étonnant.

Le module de 7,5 mètres

En nous appuyant sur les travaux d’Alsina, nous vous proposons une brève visite de la Sagrada Família sous un angle mathématique. Les dimensions du temple sont étroitement liées au nombre 12 et à un module de 7,5 mètres. L’édifice mesure ainsi 90 mètres de long (7,5 × 12), 60 mètres de large (7,5 × 8), tandis que la nef principale atteint 45 mètres de largeur (7,5 × 6).

Les hauteurs obéissent au même principe : la voûte la plus élevée est celle de l’abside, avec 75 mètres (7,5 × 10), suivie de la voûte du transept, haute de 60 mètres (7,5 × 8). Viennent ensuite la voûte de la nef, à 45 mètres (7,5 × 6), celle des bas-côtés, à 30 mètres (7,5 × 4), et enfin le chœur, dont la hauteur est de 15 mètres (7,5 × 2).

En harmonie avec la colline de Montjuïc

La tour de Jésus est la tour centrale et la plus haute du temple. Avec ses 172,5 m (7,5 × 23), sa hauteur fait écho à celle de la colline de Montjuïc. Elle est surmontée d’une croix à quatre branches, haute de 17 mètres et large de 13,5 mètres. Autour d’elle s’élèvent les quatre tours des Évangélistes, qui culminent à 135 m (7,5 × 18).

Étoile de la Sagrada Família au sommet de la tour de Marie
Étoile de la Sagrada Família au sommet de la tour de Marie.
Por Canaan, CC BY

Avec ses 138 mètres, la tour de Marie est la deuxième plus haute de la basilique. Elle est coiffée d’une étoile à douze branches reposant sur trois bras de soutien. D’un diamètre de 7,5 mètres, cette étoile est constituée d’un dodécaèdre régulier, dont chacune des faces est prolongée par une pointe pentagonale en forme de pyramide. Les reflets de la lumière du jour et son éclairage intérieur nocturne lui confèrent une beauté unique.

Des polyèdres au sommet des tours

Les polyèdres sont eux aussi omniprésents dans les tours de la Sagrada Família, comme l’explique cette étude. Les quatre tours de la façade de la Gloire sont coiffées de dodécaèdres, celles de la façade de la Nativité d’octaèdres irréguliers tronqués, et celles de la façade de la Passion de cubes tronqués.

Tours de la façade de la Nativité, couronnées d’octaèdres.
Yura Tarasovskyy/Shutterstock

Au sommet de chacune des douze tours s’élève un pinacle au-dessus des polyèdres. Les tours dédiées aux évangélistes sont couronnées d’icosaèdres réguliers (des solides composés de vingt faces) renfermant des projecteurs qui illuminent la grande croix dominant la tour de Jésus. Juste au-dessus de chaque icosaèdre se trouve une sculpture représentant symboliquement l’évangéliste correspondant. Le temple compte également de nombreux polyèdres étoilés, particulièrement sur la façade de la Nativité.

Ce ne sont pas des colonnes, c’est une forêt !

Les arcs en chaînette constituent l’un des principaux éléments structurels du temple. Cette forme est particulièrement efficace pour transmettre les charges vers le sol sans nécessiter d’autres éléments de soutien. On les retrouve dans le système de colonnes inclinées qui soutient les voûtes des nefs intérieures, dans les voûtes et les plafonds eux-mêmes, ainsi que sur la façade de la Nativité.

À l’intérieur de la Sagrada Família, on distingue quatre types de colonnes. Toutes sont des colonnes à torsion en double hélice. Leur base polygonale prend la forme d’une étoile aux contours arrondis et résulte de l’intersection de deux colonnes salomoniques opposées. Chacune se prolonge par un nœud d’où émergent plusieurs ramifications, semblables aux branches d’un arbre, qui soutiennent avec une remarquable efficacité les tours et la toiture du temple.

Les verrières du toit sont, elles aussi, des hyperboloïdes à une nappe.) Comme elles sont constituées de lignes droites, leur construction est plus simple tout en optimisant la captation et la diffusion de la lumière.

Le symbolisme de deux nombres : 7 et 33

« Melencolia I », d’Albrecht Dürer, où l’on distingue un carré magique dans l’angle supérieur droit. À droite, le carré magique conçu par le sculpteur Josep Maria Subirachs.

D’autres nombres dissimulés dans le temple revêtent une forte portée symbolique. C’est le cas, par exemple, du baldaquin situé au-dessus du maître-autel, un heptagone régulier de 5 mètres de diamètre dont les sept côtés représentent les sept dons du Saint-Esprit.

Sur la façade de la Passion figure également un carré magique dont toutes les lignes, colonnes et diagonales totalisent 33, un nombre aux évidentes connotations religieuses. Il semble s’inspirer du carré magique représenté dans la gravure Melencolia I d’Albrecht Dürer.

Mettre au jour les mathématiques qui se cachent derrière la Sagrada Família ne fait qu’accroître la beauté de l’édifice et l’admiration que suscite le génie d’Antoni Gaudí.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. L’énigme des nombres cachés au cœur de la Sagrada Familia – https://theconversation.com/lenigme-des-nombres-caches-au-coeur-de-la-sagrada-familia-286500

À quoi sert l’éducation ? Pourquoi la nouvelle série coréenne « Que ça vous serve de leçon » fait un carton

Source: The Conversation – in French – By Yanyan Hong, Adjunct Fellow in Communication, Media and Film Studies, Adelaide University

L’école est en crise dans différents pays du monde et devient un sujet de série. IMDb

Diffusée sur Netflix, la nouvelle série coréenne Que ça vous serve de leçon fait débat et suscite la curiosité bien au-delà des frontières du pays en explorant les difficultés et les défis de l’école aujourd’hui.


Début juin 2026, moins d’une semaine après sa sortie, la nouvelle série coréenne de Netflix Que ça vous serve de leçon (Teach You a Lesson), réalisée par Hong Jong-chan, s’est hissée en tête du classement mondial des séries non anglophones de la plateforme.

Adaptée du webtoon (bande-dessinée en ligne, à scroller sur un écran, ndlr) à succès Get Schooled (2020), cette série de dix épisodes mettant en scène une unité de justiciers soutenue par le gouvernement qui tente de remédier aux dysfonctionnements dans les établissements scolaires est rapidement devenue un succès retentissant très bien noté en ligne.

Décrite dans un article de Forbes comme « l’une des séries dramatiques feel-good les plus addictives de l’année », la série a connu un succès fulgurant en Asie et au-delà.

Derrière l’action, le drame et les affrontements spectaculaires se cache une question qui préoccupe les parents, les éducateurs et les décideurs politiques partout dans le monde : à quoi sert l’éducation lorsque la salle de classe elle-même est en crise ?

Que ça vous serve de leçon, Teaser officiel, Netflix France.

Des leçons à retenir

Que ça vous serve de leçon dépeint une société coréenne dans laquelle la montée de la violence à l’école et le déclin de l’autorité enseignante ont poussé le système éducatif à ses limites.

Le ministre sud-coréen de l’éducation Choi Gang-seok, incarné par Lee Sung-min, crée le Bureau de protection des droits à l’éducation après que sa fille, enseignante, a trouvé la mort de manière tragique sous les coups d’un élève.

L’unité se voit dotée de pouvoirs juridiques exceptionnels lui permettant d’intervenir dans les établissements scolaires en difficulté.

À sa tête se trouve Na Hwa-jin, interprété par Kim Mu-yeol. C’est un homme d’action, gendre du ministre et ancien capitaine des forces spéciales devenu inspecteur.

Hwa-jin fait équipe avec Im Han-rim, un personnage excentrique mais extrêmement bien entraîné, et Bong Geun-dae, un garçon maladroit en société mais doué sur le plan technique.

À l’instar de la célèbre série coréenne Taxi Driver (2021), mais dans le cadre de la salle de classe, chaque épisode aborde un nouveau cas lié au harcèlement, à la corruption, à la fraude scolaire, à la délinquance juvénile, aux jeux d’argent, au trafic de drogue ou à l’exploitation.

Les victimes se tournent vers le Bureau de protection des droits à l’éducation lorsque les institutions leur font défaut, et celui-ci intervient pour rendre une justice rapide et cathartique.

Les cas traités vont du fils gâté d’un homme politique influent, protégé des conséquences de ses actes d’intimidation, à un établissement d’enseignement professionnel où la violence est valorisée, en passant par un étudiant influenceur qui utilise les réseaux sociaux comme une arme contre ses professeurs (avec des conséquences tragiques).

D’autres épisodes abordent la tricherie aux examens, les parents autoritaires et la pression liée à la compétition. Bon nombre d’entre eux s’inspirent même de faits réels, notamment une affaire survenue en 2023 à Séoul, au cours de laquelle une jeune enseignante s’est donné la mort après avoir subi le harcèlement de parents d’élèves.

En mettant au premier plan ces récits personnels bouleversants, la série met en lumière les dysfonctionnements du système éducatif à travers le regard des personnes qui en sont victimes.

Comme le répond le ministre Choi à ceux qui accusent le bureau d’agir par esprit de vengeance :

« Nous ne sommes ni du côté des enseignants ni de celui des élèves. Nous sommes du côté des victimes. »

Le fantasme de résoudre l’insoluble

Dans cette série, si l’enfant d’un homme politique harcèle ses camarades, c’est le politicien lui-même qui est renversé. Si un enseignant exploite un élève intègre, il est appelé à rendre des comptes.

La réalité est souvent bien plus rude. C’est pourquoi ce genre de fantasme procure une forme de réconfort.

Parallèlement, Que ça vous serve de leçon a été critiquée pour avoir glorifié la violence et les châtiments corporels à travers des récits dans lesquels des adolescents en difficulté, des parents violents et des enseignants corrompus sont punis physiquement ou humiliés en public.

A serious-looking man in a suit grips another (whose face is concealed) from the front of his shirt
Pour remettre les adolescents qui posent problème à leur place, Na Hwa-jin ne recule pas devant la violence physique.
IMDb

Pourtant, son succès suggère que le public recherche davantage qu’une simple justice expéditive. Les dialogues porteurs d’espoir et les personnages marquants procurent une échappatoire au quotidien, tout en invitant à réfléchir aux défaillances des systèmes éducatifs réels.

Au cœur de la série, il y a la volonté de prendre le parti des victimes. L’une des répliques les plus marquantes intervient lorsque Hwa-jin déplore l’effondrement de l’autorité à l’école :

« Si les adultes en viennent à craindre les enfants, le monde est condamné. »

À maintes reprises, la série revient sur le besoin d’être vu et entendu. Les victimes sont encouragées à s’exprimer. Comme le dit Hwa-jin à un élève victime de harcèlement, si sa souffrance reste cachée, personne ne saura qu’il a besoin d’aide.

La série s’éloigne également de l’opposition manichéenne entre héros et méchants. On apprend qu’un jeune délinquant incarcéré dans un centre de détention pour mineurs a lui-même été une victime par le passé, une personne dont la souffrance est passée inaperçue jusqu’à ce qu’elle débouche sur de la violence. Sa supplique adressée à Hwa-jin – « Pourrais-tu me promettre une seule chose ? Peux-tu faire en sorte que personne ne finisse comme moi ? » – semble s’adresser autant au public qu’au personnage.

Quel est le but de l’éducation ?

C’est cette question, bien plus que n’importe quelle scène de combat ou confrontation dramatique, qui permet d’expliquer pourquoi Que ça vous serve de leçon a conquis un public du monde entier.

Le pouvoir de fascination de cet univers fictif s’étend bien au-delà de la Corée du Sud. La série est notamment devenue virale en Chine pendant la période du gaokao – le très sélectif examen national d’entrée à l’université –, en résonnance avec des inquiétudes largement partagées autour de la pression scolaire, de l’équité et de l’égalité des chances.

Des études indiquent que la confiance dans l’éducation moderne est en recul dans de nombreux pays, dont l’Australie. Les parents s’inquiètent du harcèlement, les enseignants font état d’une charge de travail ingérable et d’une autorité en déclin, tandis que les décideurs politiques peinent à concilier les exigences contradictoires imposées aux établissements scolaires.

Parallèlement, la série est profondément ancrée dans la culture sud-coréenne de la réussite scolaire à tout prix, où les performances académiques sont étroitement liées à l’ascension sociale et où l’éducation revêt une importance émotionnelle et économique considérable.

Dans le dernier épisode, Hwa-jin dit à l’étudiant responsable de la mort de sa femme :

« Les opportunités ne tombent pas du ciel, on les mérite quand on les veut vraiment. »

Cette réplique résume une conviction très répandue en Asie de l’Est et au-delà : l’éducation est la meilleure chance d’accéder à une vie meilleure.

Mais que se passe-t-il lorsque les enseignants, les parents et les décideurs politiques ne disposent pas des moyens nécessaires pour faire face aux problèmes qui se présentent à eux, et que certains en paient le prix ? Dans ce cas, à quoi sert réellement l’éducation ?

The Conversation

Yanyan Hong ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. À quoi sert l’éducation ? Pourquoi la nouvelle série coréenne « Que ça vous serve de leçon » fait un carton – https://theconversation.com/a-quoi-sert-leducation-pourquoi-la-nouvelle-serie-coreenne-que-ca-vous-serve-de-lecon-fait-un-carton-286084

Quand Hollywood a changé d’ennemi : comment les films de la guerre froide ont transformé les Allemands en alliés

Source: The Conversation – in French – By Manon Kuffer, Docteure en civilisation américaine du XXième-XXIième siècle, Université de Lorraine

Marlene Dietrich dans *A Foreign Affair* (*La Scandaleuse de Berlin*, 1948), de Billy Wilder. Arte

Alors que les menaces de retour de la guerre en Europe de l’Ouest remet au premier plan l’antagonisme « ennemis / alliés », l’histoire montre que ces catégories ne sont jamais figées. Après 1945, Hollywood participe à cette redéfinition : l’Allemagne, ennemi vaincu, devient progressivement un partenaire face à une nouvelle menace, l’Union soviétique.


En 1945, l’Allemagne nazie incarne l’ennemi absolu. Après plusieurs années de guerre et la découverte lors des procès de Nuremberg des crimes commis par le régime hitlérien, rien ne semble pouvoir réhabiliter son image auprès de l’opinion publique américaine. Pourtant, à peine quelques années plus tard, plusieurs films hollywoodiens proposent un regard bien plus nuancé sur les Allemands. Comment expliquer ce basculement ?

Ce changement n’est pas uniquement le fruit de choix artistiques. L’historien Brian Etheridge explique dans son ouvrage Enemies to Allies (2016) qu’il s’accompagne d’une transformation géopolitique majeure. Avec le début de la guerre froide, les États-Unis doivent désormais faire face à un nouvel adversaire : l’Union soviétique. L’ancien ennemi allemand devient progressivement un partenaire indispensable. Le cinéma hollywoodien va se faire le témoin de cette évolution et va même contribuer à la façonner.

Qui était réellement l’ennemi ?

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, une question divise les Américains : les Allemands sont-ils collectivement responsables du nazisme ou en sont-ils eux-mêmes les victimes ? Comme l’a montré l’historienne Michaela Hoenicke Moore dans Know your Enemy (2010), ce débat est loin d’être théorique. Il conditionne directement les politiques d’occupation et de reconstruction.

Derrière cette opposition politique se joue aussi une bataille des représentations. Dans les années 1930 et 1940, l’Allemagne oscille déjà dans l’imaginaire américain entre deux présentations contradictoires : celle d’une voie particulière (Sonderweg) et celle d’une nation associée à la culture, à la modernité et à une certaine proximité avec les États-Unis prônée par le président Roosevelt.

Cette ambiguïté rend plus facile, après 1945, la possibilité d’un glissement progressif de l’ennemi vers l’allié.

Berlin, centre névralgique de la Guerre froide

Cette évolution apparaît très nettement dans plusieurs films hollywoodiens tournés à Berlin entre 1945 et la construction du mur en 1961.

Ces œuvres montrent une ville complètement détruite, divisée et occupée par les vainqueurs. Les premières images sont souvent parlantes : des personnages américains observent Berlin depuis un avion.

Bande annonce de The Big Lift (La Ville écartelée), 1950, un film de George Seaton, avec Montgomery Clift et Paul Douglas.

Symboliquement, les vainqueurs surplombent et contemplent les ruines du IIIᵉ Reich. Cependant, derrière cette mise en scène d’une réaffirmation de la victoire s’écrit progressivement un autre récit.

Les Berlinois n’apparaissent plus seulement comme les représentants du régime nazi : la plupart sont des femmes confrontées à la faim et aux pénuries, qui les contraignent à recourir au marché noir et à la prostitution alimentaire.

Le regard porté sur les vaincus commence à changer. Les Allemands ne sont plus uniquement perçus comme de responsables du nazisme et de ses crimes, mais comme des individus fragiles, qu’il faut protéger.

La « Fräulein », nouvelle « fiancée des États-Unis »

C’est dans ce contexte que la figure de la Fräulein (la demoiselle) allemande occupe une place centrale. Souvent jeune, séduisante et débrouillarde, elle survit dans les ruines de Berlin grâce à sa résilience. Cette présence féminine s’explique aussi par une réalité démographique : dans l’Allemagne d’après-guerre, les femmes entre 20 et 40 ans sont trois fois plus nombreuses que les hommes.

The Ruins Of Berlin, chantée par Marlene Dietrich, tirée de la bande-son du film A Foreign Affair (La Scandaleuse de Berlin, 1948).

Le film A Foreign Affair (la Scandaleuse de Berlin, 1948), réalisé par Billy Wilder, en offre l’un des exemples les plus frappants. Son héroïne, interprétée par Marlene Dietrich, entretient des liens avec d’anciens dignitaires nazis tout en suscitant l’empathie des spectateurs. Elle n’est ni totalement coupable ni totalement innocente. Inscrite dans cette zone grise, c’est toute l’ambiguïté de l’Allemagne d’après-guerre qu’elle incarne.

Il en va de même pour The Big Lift (La Ville écartelée , 1950) un semi-documentaire de George Seaton. Le GI Danny McCullough (Montgomery Clift) et l’opérateur radio Hank Kowalsky (Paul Douglas) sont envoyés à Berlin durant le pont aérien de 1948-1949, qui est une réponse au blocus imposé par les Soviétiques. Dans la capitale ravagée, ils sont accueillis par les locaux, parmi lesquels se trouve la mystérieuse Frederika Burkhardt (Cornell Borchers), dont Danny va tomber sous le charme. Frederika se présente comme veuve de guerre éplorée, son mari étant tombé sur le front de l’Est. Cependant, Danny va apprendre par son ami Kowalsky, ancien prisonnier de guerre, que Frederika est une fine calculatrice qui mène un double jeu.

Les films berlinois échappent au manichéisme traditionnel de la guerre froide en redistribuant les cartes victimes / coupables. L’historien Florian Weiss nous rappelle :

« Forte de l’aide à la reconstruction, l’Allemagne de l’Ouest n’est-elle pas devenue – à l’instar de la Fräulein dans la détresse, pour laquelle le GI est autant un protecteur qu’un soutien – la fiancée des États-Unis ? »

Une histoire d’amour comme métaphore des relations entre les États-Unis et l’Allemagne

Dans ces films, les relations entre soldats américains et femmes allemandes sont au cœur de l’intrigue. À première vue, il s’agit de simples histoires sentimentales. En réalité, elles constituent une métaphore des nouvelles relations entre les deux pays.

Ce déplacement d’un conflit politique vers la sphère intime montre la façon dont le cinéma hollywoodien des débuts de la guerre froide a simplifié les enjeux géopolitiques en récits romantiques. Ces histoires d’amour permettent de rendre compréhensibles les rapports de force internationaux pour un public large. Cela passe par des formes narratives immédiatement lisibles : désir, dépendance, protection, trahison ou réconciliation.

Ces romances fonctionnent alors comme de récits de transition : elles accompagnent le passage symbolique de l’ennemi à l’allié. Mais elles produisent aussi des stéréotypes durables, en ce que les soldats doivent alors réaffirmer leur position de vainqueurs et leur masculinité, mise à mal par cette fraternisation, pourtant interdite, avec les populations locales. Les rapports de genre deviennent donc étroitement liés aux rapports de pouvoir internationaux.

De l’ancien ennemi au nouvel allié

Avec l’escalade de la guerre froide, Hollywood participe à la construction d’un nouvel imaginaire de l’ennemi, désormais incarné par l’Union soviétique. Le cinéma d’espionnage, les récits paranoïaques ou les films de science-fiction traduisent cette nouvelle peur collective. Citons par exemple : I Was a Communist for the FBI (Gordon Douglas, 1951) et Invasion of the Body Snatchers (l’Invasion des profanateurs, Don Siegel, 1956), The Day the Earth Stood Still (Le jour où la Terre s’arrêta, Robert Wise, 1951).

Les films berlinois éclairent, quant à eux, la situation internationale à distance des États‑Unis : le soldat américain se doit d’agir comme un ambassadeur des États-Unis dans une Allemagne de l’Ouest de plus en plus alignée, voire inféodée, aux intérêts américains.

Les films berlinois déstabilisent donc les rôles de genre traditionnels pour mieux les reconstruire. Ce recentrage des normes traditionnelles de genre devient alors l’illustration d’une relation diplomatique germano-américaine très étroite. Bien que les films ne reflètent pas directement la réalité sociale et politique de l’après-guerre, ils contribuent à la construction d’un imaginaire collectif.

Le caractère ambigu des Fräulein n’est pas uniquement le résultat d’un déplacement de peurs plus directement « politiques » vers le registre des rapports de genre, ni la seule illustration d’une peur masculine de l’émancipation féminine. Dans les films berlinois, ces deux interprétations sont intrinsèquement liées et se renforcent mutuellement. L’anticommunisme américain doit donc y être considéré comme une appréhension généralisée. Il englobe à la fois la crainte de ce qui est perçu comme étranger, féminin, la peur du communiste ainsi que celle de l’ancien nazi.

Les ennemis d’hier ne sont donc pas nécessairement ceux d’aujourd’hui ou de demain. En montrant comment Hollywood, au début de la guerre froide, a contribué à transformer l’image des Allemands, passés du statut d’adversaires à celui d’alliés, les films berlinois rappellent que les figures de l’ennemi sont des constructions historiques et culturelles en constante évolution.

Loin de refléter simplement les rapports de force internationaux, Hollywood participe à leur mise en récit et à leur légitimation. Cette histoire éclaire ainsi la manière dont les sociétés redéfinissent, selon les contextes politiques, ceux qu’elles perçoivent comme des menaces ou comme des partenaires.

The Conversation

Manon Kuffer a reçu des financements de la Société des Anglicistes de l’Enseignement Supérieur (SAES) et de l’Association Française d’études américaines (AFEA) pour une bourse de mobilité à la Margaret Herrick Library de Los Angeles.
Sa thèse a été financée par un contrat doctoral de l’Université de Lorraine.

– ref. Quand Hollywood a changé d’ennemi : comment les films de la guerre froide ont transformé les Allemands en alliés – https://theconversation.com/quand-hollywood-a-change-dennemi-comment-les-films-de-la-guerre-froide-ont-transforme-les-allemands-en-allies-285212

Influenceurs virtuels : quand la médiation de l’information échappe à l’humain

Source: The Conversation – France (in French) – By Gwarlann De Kerviler, Associate Professor – IÉSEG School of Management – LEM (Lille Economie Management, UMR 9221), IÉSEG School of Management

Sur l’écran, ils ont tout pour eux. Disponibles, moins coûteux et contrôlables par définition, les avatars virtuels pourraient être des influenceurs parfaits pour les marques sauf que… les humains font spontanément davantage confiance à l’un des leurs. Jusqu’à quand ?


Les créateurs de contenu sont omniprésents dans le paysage audiovisuel et sur les réseaux sociaux, devenant des intermédiaires incontournables dans l’accès aux informations et à la consommation. Leur capacité à capter l’attention, forger les opinions et modifier les envies interroge. Ce phénomène devient encore plus préoccupant avec l’émergence des influenceurs virtuels, qui n’ont pas de réalité humaine et ne dévoilent pas qui est vraiment derrière « leurs » préconisations. Aujourd’hui, les humains préfèrent systématiquement faire confiance à d’autres humains, même lorsque l’agent artificiel est plus performant (Dietvorst et coll.), mais qu’en sera-t-il demain ?

Aux États-Unis, le Pew Research Center (2024) montre que 21 % des adultes s’informent régulièrement via des « news influencers », et 65 % d’entre eux estiment que ces créateurs les aident à mieux comprendre l’actualité. En France, le Reuters Institute (2025) identifie la même dynamique : les créateurs de contenus éclipsent désormais les marques médias traditionnelles, en termes d’attention sur les réseaux sociaux. En 2025, 37 % des Français utilisent les réseaux sociaux pour s’informer. Chez les moins de 35 ans, le créateur Hugo Décrypte touche chaque semaine 22 % de cette tranche d’âge, autant voire plus que la plupart des médias traditionnels. Dans le même temps, seuls 29 % des Français déclarent faire confiance à l’information, plaçant la France en 41ᵉ position sur 48 pays étudiés.




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Léna Situations, elle, fait son entrée au musée Grévin. Une première pour une influenceuse française, et un symbole fort. Désormais, l’influence numérique s’installe dans le paysage culturel aussi sûrement que dans les stratégies des marques.

De nouveaux intermédiaires

Le développement des influenceurs révèle un basculement : l’information ne circule plus seulement de la marque vers un public via un média (journaux, radio, TV, etc.), mais aussi d’individu à individu, via des intermédiaires qui sélectionnent, interprètent et mettent en forme les contenus auprès de leur communauté profilée et engagée. C’est ce que Lazarsfeld et Katz appellent la « médiation », qui permet à des leaders d’opinion d’être des acteurs clés dans la circulation des idées. Le phénomène n’est pas nouveau, mais les réseaux sociaux lui donnent une ampleur inédite par leur capacité de diffusion rapide à grande échelle.

Aujourd’hui, un influenceur est à la fois source d’inspiration, diffuseur d’informations et prescripteur commercial. Léna Situations ne recommande pas seulement des produits : elle diffuse un modèle à suivre, partage des conseils et des valeurs, suggère des modes de vie et des façons de voir le monde. L’influence ne se limite plus à favoriser l’achat : elle façonne aussi les repères, les normes et l’accès à l’information.

Quand l’avatar devient influenceur

Face aux aléas de la médiation par un influenceur humain (risques de controverses, d’exigences démesurées ou de prises de position imprévisibles), certaines marques ont franchi un pas supplémentaire, en utilisant comme intermédiaire de communication des avatars générés par intelligence artificielle.

Lil Miquela, créée par la startup américaine Brud, cumule 2,3 millions d’abonnés sur Instagram. BMW l’a mise en scène pour promouvoir son modèle électrique iX2 dans une campagne baptisée « Make It Real », où l’avatar explore les fonctionnalités du véhicule dans un univers immersif mêlant décors réels et éléments numériques. Tout est calibré, maîtrisé, aligné avec l’univers de marque, sans les imprévus d’un tournage avec un humain.

La logique est avant tout stratégique : contrôle total du message, cohérence de marque, disponibilité permanente. Un avatar ne tombe pas malade, ne s’engage pas publiquement sur un sujet controversé et ne renégocie pas son contrat en cours de campagne. Pas de clause d’exclusivité, pas de risque réputationnel. Chaque contenu peut être produit sans les coûts logistiques d’un tournage avec un humain. Les influenceurs virtuels permettent une médiation maîtrisée. Mais cette maîtrise a un coût en termes d’image et de relationnel que la recherche commence à mesurer.

Les limites de l’avatar

Les travaux scientifiques convergent : les influenceurs humains, qui font preuve d’empathie et qui peuvent vivre de vraies expériences, surpassent les avatars sur les dimensions clés de la persuasion. L’étude expérimentale de Dondapati et Dehury, publiée dans Computers in Human Behavior: Artificial Humans et menée auprès de 624 participants, le confirme sans ambiguïté. Les audiences rapportent des niveaux de relation parasociale significativement plus faibles avec les influenceurs virtuels (score moyen de 2,09 sur 5) qu’avec les humains (4,52). L’homophilie perçue, c’est-à-dire le sentiment de proximité et de ressemblance avec le créateur, est également inférieure pour les avatars. Et l’effet se traduit directement en intention d’achat.

Si l’amélioration des techniques permet de renforcer l’authenticité perçue des avatars en rapprochant le rendu de contenus réels, l’écart entre humains et avatars reste significatif. La relation parasociale, ce sentiment de lien personnel avec un créateur que l’on suit régulièrement, ne fonctionne pleinement que si l’on perçoit un être humain derrière l’écran, avec une histoire, des passions, des envies et des émotions. Un avatar, aussi bien conçu soit-il, ne pourra pas reproduire la vulnérabilité ni l’évolution personnelle qui nourrissent la relation d’un influenceur humain avec sa communauté.

D’autres travaux complètent le tableau. Li et Ma (2023) identifient, par exemple, un problème de corporalité : l’absence de corps réel d’un avatar limite la projection émotionnelle du public. Lou et al. (2022) révèlent un effet de trahison perçue lorsque l’audience découvre la nature artificielle d’un influenceur qu’elle pensait humain : la confiance chute et, avec elle, l’engagement.

En somme, l’influence repose sur des mécanismes profondément humains (empathie, émotions partagées, authenticité, vulnérabilité, expériences vécues) que l’intelligence artificielle (IA) reproduit imparfaitement.

Des risques exponentiels

Si les avatars peinent à vendre, pourquoi s’en préoccuper ? Parce que même si l’attachement que peut leur témoigner un abonné est encore limité, ces IA introduisent une représentation idéale et déformée de la réalité, en termes d’apparence, de contenu et de mise en forme. Ce faisant, elles modifient les attentes des consommateurs, et de façon plus diffuse, et moins consciente, les normes et représentations sociales.

Par ailleurs, lorsqu’un avatar devient médiateur de contenus culturels ou informationnels, une question inédite se pose : auprès de qui vérifier les données ? Un influenceur humain a un parcours, une expertise identifiable, un visage et un identifiant auquel on peut s’adresser. Un avatar, lui, ne renvoie à aucun interlocuteur.

Le cas d’Anne Kerdi est éclairant. Cette influenceuse virtuelle bretonne, suivie par près de 13 000 abonnés sur Instagram valorise la culture, le patrimoine et l’environnement de la Bretagne. Ambassadrice du fonds de dotation Océanopolis Act pour la protection des littoraux, elle sélectionne des sujets, raconte des traditions, partage des événements. Si cela peut sembler inoffensif, une question de vérification des informations se pose. Elle prévient elle-même sur son profil : « en tant qu’IA, je peux faire des erreurs. Vérifiez mes informations. » Mais combien d’utilisateurs vérifient ? Rappelons que seuls 11 % des Français déclarent avoir reçu une éducation aux médias.

Ces éléments mettent en avant deux risques : un médiateur artificiel n’a pas d’expérience vécue, pas de responsabilité éditoriale, pas de comptes à rendre, et ne dit pas qui conçoit les contenus, où est puisée l’information, ni comment sont produites les réponses. La littérature sur la confiance dans l’IA le confirme. Dès lors, la confiance qui s’appuie généralement sur l’expertise, l’empathie et la transparence est difficile à accorder à un avatar.

M6 Infos, 2024.

Une responsabilité globale

Selon une étude Semrush (2026), les IA génératives puisent massivement dans les contenus des plateformes sociales (Reddit 11 %, LinkedIn 11 %, YouTube 9 %) pour construire leurs réponses. Les contenus produits par des avatars peuvent donc être alimentés par des expériences réelles qui se retrouvent ainsi recyclées dans les réponses de ces outils. Cette confusion des genres peut créer une fausse impression d’authenticité et réduire peu à peu la distance perçue entre influenceurs virtuels et humains.

Il devient très difficile de savoir, en tant que consommateur, dans quelle mesure un contenu est le reflet d’une émotion ressentie, d’une expérience vécue, d’une opinion humaine, ou si ce contenu est une synthèse artificielle conçue par une machine pour paraître authentique. La médiation artificielle ne se limite pas à ceux qui suivent un influenceur : elle contamine l’ensemble de l’écosystème informationnel.

Dans un paysage où la confiance dans les médias est au plus bas, la question n’est plus seulement de savoir si les influenceurs virtuels sont efficaces. Elle est de savoir si les consommateurs peuvent identifier qui leur parle, d’où proviennent les informations, et si les médiateurs qui façonnent leurs repères ont un vécu, une responsabilité, une éthique. La vraie question posée par les influenceurs virtuels n’est pas seulement technologique. Elle est aussi démocratique.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Influenceurs virtuels : quand la médiation de l’information échappe à l’humain – https://theconversation.com/influenceurs-virtuels-quand-la-mediation-de-linformation-echappe-a-lhumain-284757

Zimbabwe, Venezuela, Philippines : les banques centrales aussi peuvent faire faillite !

Source: The Conversation – France in French (3) – By Charbel Cordahi, Professeur de Finance & Economie, GEM

Une banque centrale a un pouvoir de seigneuriage, hérité du Moyen Âge. Elle peut créer de façon illimitée de la monnaie. Alors comment est-il possible qu’elle puisse faire faillite ? Explication avec les cas du Zimbabwe, du Venezuela et des Philippines.


Une banque centrale ne pourrait pas faire faillite, car elle dispose du pouvoir féodal de « battre monnaie », ou seigneuriage. Ce terme désigne le privilège d’émettre de la monnaie ; il est autrefois détenu par les seigneurs féodaux, aujourd’hui par les États. Il repose sur la différence entre la valeur de la monnaie émise – comme l’or initialement – et son coût de fabrication ainsi que les intérêts perçus.

De façon théorique, une banque centrale ne pourrait faire faillite ; elle a toujours la capacité de créer de la monnaie. Cependant, les exemples du Zimbabwe, du Venezuela ou des Philippines fournissent les preuves qu’elle peut bel et bien se retrouver en situation d’insolvabilité.

Ces cas historiques mettent en évidence les limites du seigneuriage, notamment face à la dollarisation de l’économie mondiale.

Seigneuriage de la monnaie

Le seigneuriage contribue à maintenir la solvabilité d’une banque centrale. Ce revenu, tiré de l’émission de monnaie, renforce ses fonds propres (ses ressources) et procure de facto une source illimitée de revenus futurs. Concrètement, pour régler leurs dettes, il lui suffit de créer de la monnaie.

Le pouvoir de seigneuriage ne s’exerce que sur la monnaie nationale. Si une banque centrale peut créer sa propre devise, elle ne peut le faire avec une autre monnaie. Par exemple, seule la Banque centrale européenne (BCE) est autorisée à créer des euros.

Les réserves de change, en euro ou en dollar états-unien, deviennent alors cruciales. Sans elles, la banque centrale ne peut plus intervenir efficacement sur le marché des changes ni financer les importations essentielles à son pays. Par exemple, fin 2024, les Philippines disposaient d’une réserve de 106 milliards de dollars états-uniens fin 2024 (92,54 milliards d’euros) à l’actif du bilan de la banque centrale.

Une banque centrale n’est pas une banque privée

Une banque centrale diffère d’une entreprise privée. Elle ne peut pas être liquidée au sens juridique du terme. Son capital peut devenir négatif sans interrompre ses opérations de politique monétaire, de refinancement bancaire, de gestion des réserves de change ou de paiement.

Elle peut continuer à fonctionner même avec des pertes et n’est soumise à aucune exigence minimale de fonds propres. Son objectif premier reste la stabilité des prix, non des gains financiers.

Une banque centrale inscrit à son actif ses réserves en or et en devises, ainsi que des titres de dette – publique et, parfois, privée. De l’autre côté du bilan, au passif, figurent les billets en circulation ainsi que ses dettes envers les banques, le Trésor ou les autres banques centrales. Dans le langage monétaire, ces dettes sont appelées des engagements.

Si les pertes accumulées d’une banque centrale dépassent ses réserves et son capital – capitaux propres négatifs –, ou si la valeur de ses engagements excède celle de ses actifs – insolvabilité –, sa capacité à mener efficacement la politique monétaire peut être compromise.

C’est le cas lorsque :

  • les dettes (engagements) de la banque centrale sont libellées dans une monnaie étrangère. Au Pakistan, ils le sont en dollars états-uniens ou en yuans ;

  • les réserves internationales sont épuisées, comme ce fut le cas au Sri Lanka en 2022 ;

  • la politique monétaire est subordonnée au financement des déficits publics, comme au Zimbabwe dans les années 2000 ;

  • l’économie est petite et ouverte, donc exposée aux chocs extérieurs, comme à Maurice ;

  • le régime est en crise politique, comme en Argentine dans les années 2000.

Insolvabilité technique et défaut opérationnel

Une banque centrale peut devenir insolvable. Ce cas de figure existe quand elle ne dispose plus des réserves internationales, notamment le dollar états-unien, nécessaires pour payer ses créanciers.

On parle alors :

  • d’insolvabilité technique, pour une situation dans laquelle le passif d’une banque centrale excède l’actif, même si les opérations courantes continuent de fonctionner ;

  • ou de défaut opérationnel, à savoir une incapacité à remplir des fonctions clés, comme la défense, le règlement des importations ou le service de la dette externe.

Système dollarisé

Les cas les plus courants de vulnérabilité surviennent dans les systèmes dits non autonomes, notamment les systèmes dollarisés. La banque centrale perd sa capacité à créer une devise de référence utilisée pour les échanges internationaux, comme le dollar – monnaie d’ancrage. Elle devient dépendante des flux de devises provenant des exportations, des investissements directs étrangers (IDE) ou des prêts extérieurs.

Du côté des économies émergentes, l’expérience montre que les banques centrales enregistrent plus fréquemment des capitaux propres négatifs ou des pertes prolongées. Ces dernières sont dues à un ratio élevé de dette publique par rapport au produit intérieur brut (PIB), à un déficit courant persistant et à l’importance des dettes (engagements) en devises – c’est-à-dire des dépôts en monnaies étrangères détenus par les banques commerciales et les administrations publiques auprès de la banque centrale.

Le résultat est différent du côté des économies avancées. Elles n’ont pas expérimenté l’insolvabilité opérationnelle – où le passif dépasse l’actif –, malgré les pertes massives liées aux achats d’actifs (obligations publiques et privées) depuis la crise de 2008 et la pandémie de Covid-19. Ces programmes ont accru leurs pertes et les ont exposées à un risque de capitaux propres négatifs, c’est-à-dire de pertes accumulées rongeant leurs fonds propres.

Du dollar états-unien au dollar zimbabwéen

Dans les années 2000, la Banque centrale du Zimbabwe s’engage dans un financement massif de son déficit public à travers l’émission de dollars zimbabwéens, la monnaie nationale de l’époque. Conséquence : une hyperinflation record, dont le taux mensuel a atteint 79,6 milliards % en novembre 2008, soit un doublement des prix toutes les 24 heures. En 2009, l’abandon de cette monnaie et l’adoption du dollar états-unien ôtent toute autonomie monétaire au pays.

Le dollar zimbabwéen est réintroduit en 2019. La faiblesse des réserves de change et le financement des déficits publics entraînent une forte dépréciation du taux de change parallèle – en 2023, un dollar états-unien s’échangeait sur le marché informel à un cours deux à trois fois supérieur au taux officiel – et à une nouvelle faillite de la banque centrale.

Marché noir du dollar au Venezuela

Un second exemple est celui du Venezuela, depuis les années 2010. La banque centrale du pays a financé des déficits chroniques alimentés par la chute des revenus pétroliers et une gestion budgétaire déséquilibrée, entraînant au passage l’effondrement du bolivar, le développement d’un marché noir du dollar états-unien et une hyperinflation.

Le Venezuela a connu une crise politique et majeure dans les années 2010.
Wikimédia

Les sanctions internationales gèlent une partie des avoirs en or et en devises, amplifiant la crise. Celle-ci est aggravée par le manque d’indépendance de la banque centrale vis-à-vis du pouvoir politique. À cela s’ajoutent des manipulations des statistiques économiques, qui érodent la confiance des ménages et des investisseurs. Il en résulte une réduction des importations, une paupérisation généralisée et une dollarisation de fait de l’économie. Au début des années 2010, plus de 90 % des transactions sont réalisées en dollars états-uniens.

La faillite de la Banque centrale du Venezuela s’est manifestée par son incapacité à mobiliser ses réserves internationales et par l’effondrement de la crédibilité du bolivar. Le financement monétaire des déficits publics et l’hyperinflation ont conduit les ménages et les entreprises à abandonner la monnaie nationale au profit du dollar états-unien.

Le contre-exemple des Philippines

Dans les années 1980, la Banque centrale des Philippines se retrouve en situation d’insolvabilité à la suite d’importantes opérations menées pour le compte de l’État. Elle finance notamment des programmes de crédit subventionnés, vient au secours de banques en difficulté ou accorde des garanties de change coûteuses en pleine crise. Ces interventions génèrent des pertes considérables, représentant plus de 24 % du PIB entre 1982 et 1985. Résultat : elle ne parvient plus à remplir efficacement ses missions, en perdant sa capacité à maîtriser l’inflation et à stabiliser le taux de change.

L’ancienne banque centrale est considérée comme insolvable. Par conséquent, le législateur créé la Bangko Sentral ng Pilipinas en 1993, dotée d’une autonomie et d’une capitalisation renforcées – un cas rare de « résolution institutionnelle » d’une banque centrale. Elle s’est recentrée sur ses missions essentielles. Dotée d’une plus grande indépendance et d’un bilan assaini, elle a progressivement restauré sa crédibilité et sa capacité à conduire la politique monétaire.

The Conversation

Charbel Cordahi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Zimbabwe, Venezuela, Philippines : les banques centrales aussi peuvent faire faillite ! – https://theconversation.com/zimbabwe-venezuela-philippines-les-banques-centrales-aussi-peuvent-faire-faillite-283182

Match Canada-Maroc : pour qui prendre parti lorsque l’équipe de votre pays d’accueil affronte celui de vos origines ? Un dilemme pour de nombreux Néo-Canadiens

Source: The Conversation – in French – By Cary Foo, PhD Student, Recreation and Leisure Studies, University of Waterloo, University of Waterloo

Le match de samedi qui verra s’affronter le Canada et le Maroc en Coupe du monde place la communauté marocaine, très nombreuse au Québec, devant un choix qui peut s’avérer déchirant entre leur pays d’origine et leur pays d’adoption. Ce dilemme, loin de se limiter à cette communauté, révèle le lien complexe entre identité, migration et allégeance sportive au sein de la mosaïque culturelle canadienne.


Jesse Marsch, sélectionneur de l’équipe nationale canadienne de football, a déclaré à l’approche de la Coupe du monde de la FIFA : « Nous sommes tellement fiers de rassembler le pays autour de l’équipe du peuple cet été ».

Si ce message illustre l’enthousiasme suscité par la participation du Canada à domicile, la manière dont l’« équipe du peuple » est perçue par les Canadiens eux-mêmes pendant la Coupe du monde est plus nuancée.

La Coupe du monde représente un moment particulier pour le Canada, où la diversité et la culture sont mises en avant. C’est pourquoi de nombreux Canadiens pourraient arborer plusieurs drapeaux – et pas seulement celui à la feuille d’érable – tout au long de la compétition.

Un tournoi mondial dans un pays multiculturel

Les événements sportifs internationaux comme la Coupe du monde permettent aux gens de célébrer des identités communes et de renforcer le sentiment d’appartenance à une communauté parmi leurs compatriotes. Mais comprendre qui une personne choisit de soutenir lors de tournois mondiaux peut s’avérer complexe et va au-delà du pays où elle vit.

En effet, l’attachement à une équipe sportive n’est pas toujours simple ; il est façonné par l’histoire personnelle et la migration. Si l’on tient compte de la dimension mondiale de la Coupe du monde moderne, les frontières s’estompent encore davantage. Des joueurs sur le terrain aux supporters dans les tribunes, le chevauchement des identités culturelles fait que le choix d’une équipe à soutenir dépend rarement uniquement du lieu où l’on vit actuellement.

L’équipe nationale du Canada reflète parfaitement le tissu multiculturel du pays, avec un effectif composé en grande partie de joueurs qui partagent des parcours d’immigration.

Richie Laryea, membre de l’équipe canadienne, a déclaré : « Notre équipe nationale est à l’image de ce qu’est notre pays aujourd’hui. Et c’est très bien ainsi. Elle doit être extrêmement diversifiée. » Mais les Canadiens qui partagent les mêmes origines ethniques que les joueurs de l’équipe nationale ont-ils du mal à décider qui soutenir ?

Le riche multiculturalisme du Canada – et la composition diversifiée de son équipe nationale – font de cette période un moment fascinant pour observer quel pays les Canadiens choisissent de soutenir pendant la Coupe du monde.


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Allez le Canada ?

Avant 2022, l’équipe nationale masculine canadienne était rarement le premier choix des fans de football au Canada, principalement parce qu’elle ne se qualifiait presque jamais pour la Coupe du monde. De ce fait, la Coupe du monde était l’occasion, dans de nombreuses villes canadiennes, de renouer avec ses racines culturelles et d’encourager plutôt le pays d’origine de sa famille.

Lors de la Coupe du monde 2018, le Croatia Park de Mississauga est devenu un immense lieu de rassemblement pour les Canadiens d’origine croate venus encourager leur équipe nationale et célébrer leurs racines. Si de telles scènes mettent pleinement en valeur la diversité du Canada, elles soulèvent également une question fascinante : lorsque chacun soutient son pays d’origine, quelle place reste-t-il à l’équipe canadienne elle-même ?

Ces célébrations mettent en lumière une véritable crise d’identité pour certains supporters, maintenant que le Canada est devenu un concurrent régulier sur la scène internationale. Le véritable dilemme survient lorsque les gens se sentent profondément déchirés entre leur pays d’origine et leur pays d’accueil. Les supporters peuvent être confrontés à la décision difficile de choisir quel drapeau hisser – ou quelle patrie occupera la première place s’ils décident d’arborer les deux.




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Identités contradictoires

Dans l’univers très compétitif du sport de haut niveau, gagner est tout ce qui compte. À mesure que les équipes sont éliminées et que le tournoi bat son plein, les Canadiens partagés entre deux loyautés peuvent se retrouver tiraillés dans plusieurs directions. Cela peut amener bon nombre d’entre eux à se sentir véritablement tiraillés quant à l’équipe qu’ils « devraient » soutenir.

Une étude portant sur la Coupe du monde 2014 a montré que les supporters peuvent soutenir certaines équipes lorsqu’ils découvrent des liens personnels avec ces nations. Un participant à l’étude, d’origine kenyane, a déclaré : « J’ai été attiré par la Belgique, car leur attaquant est un Belge d’origine kenyane. »

L’attaquant Jonathan David, de l’équipe canadienne, est d’origine haïtienne ; ses deux parents sont nés à Port-au-Prince. Lors d’une interview donnée lors de la Gold Cup de la Concacaf 2019, où le Canada affrontait Haïti, David a expliqué :

Ce n’est pas tous les jours qu’on a l’occasion d’affronter le pays où l’on a vécu quand on était plus jeune. Mais je dois tout de même y aller avec la mentalité que je dois faire mon travail pour mon pays.

Malgré l’élimination d’Haïti de la Coupe du monde, un débat passionnant persiste : les Canadiens d’origine haïtienne ont-ils été tiraillés quant à leur identité au moment de choisir s’ils devaient soutenir le Canada, Haïti, ou les deux ? À présent, l’attention se porte sur la question de savoir si les origines haïtiennes de David incitent activement la communauté à se rallier derrière l’équipe canadienne pour le reste du tournoi.




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Pas besoin de choisir son camp

Au final, les supporters ne sont pas obligés de choisir une seule équipe : ils peuvent soutenir à la fois les équipes qui représentent leur héritage culturel et la sélection canadienne qui entre dans l’histoire. Parallèlement, le succès du Canada sur le terrain nous pousse à repenser ce que signifie réellement être « Canadien » dans un pays où soutenir ses origines a longtemps été la norme.

Au final, le choix de l’équipe que les Canadiens décident d’encourager offre un aperçu fascinant de la mosaïque culturelle unique du pays.

Alors que les rues canadiennes se remplissent d’une mer colorée de drapeaux du monde entier et que les communautés se rassemblent autour d’une passion commune pour le football, c’est le moment idéal pour réfléchir à notre identité nationale.

La Conversation Canada

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Match Canada-Maroc : pour qui prendre parti lorsque l’équipe de votre pays d’accueil affronte celui de vos origines ? Un dilemme pour de nombreux Néo-Canadiens – https://theconversation.com/match-canada-maroc-pour-qui-prendre-parti-lorsque-lequipe-de-votre-pays-daccueil-affronte-celui-de-vos-origines-un-dilemme-pour-de-nombreux-neo-canadiens-286713

Vous avez des difficultés de concentration ? Voici quelques astuces pour améliorer vos capacités d’attention

Source: The Conversation – in French – By Patricia Morada Macabulos, PhD Candidate, Psychology and Cognitive Neuroscience, Macquarie University

Si nos capacités de concentration n’ont pas forcément été altérées par les nouvelles technologies, le fait de passer constamment d’une tâche à l’autre altère la qualité de notre attention. FujiCraft/Getty

Sollicités en permanence par les notifications de nos ordinateurs ou de nos téléphones, nous avons l’impression que notre attention se morcelle. Et à raison, car notre cerveau n’est pas vraiment « multitâche ». Heureusement, il est possible de reprendre la main sur notre concentration.


« Ding ! » – ce son de notification, conçu pour capter notre attention, ne nous est que trop familier. En moyenne, un adulte qui utilise un smartphone aux États-Unis recevrait chaque jour au moins 46 notifications push, soit une toutes les 20 minutes environ, durant les heures de veille.

Or, des résultats de recherches démontrent que ces fonctionnalités destinées à capter l’attention augmentent le stress et réduisent la productivité. Elles peuvent même avoir des conséquences mortelles : sur les routes australiennes, la distraction liée au téléphone coûte la vie à 29 personnes chaque année.

Dans nos sociétés modernes, se concentrer sur une seule tâche à la fois est devenu un défi qui peut sembler impossible à relever. Pourtant, il existe des moyens de reprendre le contrôle de notre attention.

Comment fonctionne notre attention

Notre attention sélective, autrement dit le processus par lequel nous nous concentrons sur les informations pertinentes en ignorant le reste, dépend de la mise en réseau de différentes régions de notre cerveau.

Concrètement, ce sur quoi nous dirigeons notre attention dépend d’un équilibre entre nos objectifs et ce qui se passe autour de nous. Cela signifie que des événements soudains peuvent capter notre attention et la détourner de ce que nous sommes en train de faire.

D’un point de vue évolutif, on pense que ce mécanisme d’attention sélective a été privilégié, car il permet de renforcer la sécurité. Si, pendant que l’on cueille des baies en forêt, un soudain bruissement de feuilles se fait entendre à proximité, mieux vaut que notre attention se détourne de notre activité pour se focaliser sur ce son, car il peut s’agir d’un prédateur prêt à attaquer.

Aujourd’hui, toutefois, ce même mécanisme est détourné de sa fonction par nos environnements modernes, au profit de choses bien moins importantes ou urgentes – par exemple, par la vibration qui signale qu’une nouvelle demande de contact est arrivée sur notre smartphone.

Le problème de la technologie

Les plateformes numériques sont conçues pour capter et retenir instantanément notre attention, en exploitant les systèmes de récompense et de motivation du cerveau. C’est pourquoi il peut être plus difficile de résister aux distractions qui offrent une forme de récompense, comme un like sur une publication. Cela complique également la capacité à rester concentré sur des tâches qui requièrent une attention soutenue.

Des recherches suggèrent que ces interruptions fréquentes pourraient réduire notre aptitude à rester focalisé sur une activité. Cette diminution d’attention ne résulterait pas d’une altération de nos capacités fondamentales à nous concentrer, mais plutôt d’une augmentation de la fréquence à laquelle nous passons d’une activité à l’autre.

Disons-le tout net : la capacité à être « multitâche », autrement dit à pouvoir accomplir deux tâches exigeantes en même temps, relève du mythe. En réalité, notre capacité d’attention est limitée : nous ne pouvons pas traiter simultanément tout ce qui se passe autour de nous. Être « multitâche » revient en réalité à alterner entre les tâches, c’est-à-dire à basculer rapidement de l’une à l’autre plutôt que de les mener réellement de front.

Or, les travaux de recherche ont démontré sans ambiguïté que cette alternance nuit à la performance sur l’une des tâches, voire sur les deux. Et ce, quelle que soit la familiarité ou la prévisibilité de la tâche concernée.

Que faire ?

De nombreux facteurs peuvent influencer notre capacité à rester attentif, de la qualité de notre sommeil à l’existence éventuelle de certains troubles, comme le trouble déficit de l’attention avec hyperactivité (TDAH).

Il est cependant possible de « muscler notre attention » grâce à quelques ajustements de notre mode de vie.

1. Limiter les distractions liées aux dispositifs électroniques

Vous pouvez pour cela activer le mode « Concentration » de votre téléphone. Celui-ci limite automatiquement les distractions en filtrant les notifications reçues, en particulier pendant le travail ou la conduite. Vous pouvez aussi désactiver toutes les notifications des applications, et définir des plages horaires précises pour les consulter – dix minutes avant le déjeuner, par exemple – utilisant une minuterie pour vous y tenir.

Certaines applications permettent un suivi du temps d’écran. Elles peuvent être utiles, mais évitez celles qui transforment en jeu le temps passé loin de votre téléphone. En effet, de façon plutôt ironique, ces fonctionnalités ludiques sont, elles aussi, conçues pour capter votre attention… Privilégiez plutôt des outils qui vous décourageront d’utiliser vos appareils et qui vous procureront des données susceptibles de vous aider à prendre du recul sur vos usages des écrans.

2. Choisir des activités qui exigent de la concentration

Les données scientifiques sont claires : le fait de constamment alterner entre différentes tâches affaiblit notre concentration. Pour y remédier, privilégiez les activités qui requièrent une attention soutenue.

Des recherches ont démontré que s’adonner à des activités « immersives », telles que la pratique d’un instrument de musique ou d’un sport de compétition, plusieurs fois par semaine peut améliorer la capacité de concentration. Cela pourrait s’expliquer par le fait que ces activités exigent, pour atteindre les objectifs visés, de rester attentif sur des périodes prolongées.

Vous pouvez également utiliser des outils tels que les minuteurs Pomodoro, qui vous aideront à alterner des intervalles de 25 minutes de concentration sur une tâche avec des pauses de cinq minutes.

3. Réduire l’utilisation de la technologie

Des études ont révélé que les personnes qui évitent d’utiliser leurs appareils avant de dormir et qui ne les gardent pas avec eux dans la chambre dorment mieux. D’autres travaux indiquent également que ces pratiques peuvent améliorer la concentration le lendemain.

Lorsque vous disposez d’un peu de temps libre, résistez à l’envie de saisir immédiatement votre appareil. Des résultats de recherche suggèrent que s’accorder régulièrement des pauses pour laisser son esprit vagabonder permet au cerveau de traiter l’information et de tisser de nouveaux liens entre différents concepts et expériences, ce qui laisse le champ libre à la créativité.

En définitive, reprendre le contrôle de son attention n’exige pas nécessairement de se plier à des règles rigides ou d’observer des routines strictes. Cela commence par l’intention d’accomplir divers petits gestes destinés à nous rendre davantage « présent ».

L’attention est une ressource précieuse : investissons-la judicieusement.

The Conversation

Anina Rich bénéficie d’un financement du Conseil australien de la recherche. Elle est codirectrice de « Rethinking the Brain », une entreprise spécialisée dans les neurosciences éducatives.

Patricia Morada Macabulos ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Vous avez des difficultés de concentration ? Voici quelques astuces pour améliorer vos capacités d’attention – https://theconversation.com/vous-avez-des-difficultes-de-concentration-voici-quelques-astuces-pour-ameliorer-vos-capacites-dattention-286278

La Sagrada Familia, ou quand les microfossiles inspirent l’architecture

Source: The Conversation – in French – By Patrick De Wever, Professeur, géologie, micropaléontologie, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Vue de l’intérieur de la Sagrada Familia. La coupole s’appuie sur des piliers comme des segments de radiolaires se prolongent par des épines. CD_Photosaddict/Pixabay, CC BY-SA

Au-delà du sport, le Tour de France donne aussi l’occasion de (re)découvrir nos paysages et parfois leurs bizarreries géologiques. La toute première étape de son édition 2026, le samedi 4 juillet, met Barcelone à l’honneur. La ville espagnole est connue pour sa fameuse basilique la Sagrada Familia, conçue par l’architecte Antoni Gaudi. Celui-ci s’est notamment inspiré, au plan esthétique, de la géologie et du vivant, et en particulier des microfossiles.


La toute première étape du Tour de France fait un détour par l’Espagne, plus précisément par Barcelone. La ville abrite l’emblématique Sagrada Familia, conçue par l’architecte espagnol Antoni Gaudi.

L’occasion de revenir sur les liens entre architecture, vivant et géologie, très présents dans l’Art nouveau, qui ont beaucoup inspiré Antoni Gaudi. Ces influences qui se retrouvent, comme on va le voir, dans le chef-d’œuvre de l’architecte.

Quand la nature inspire l’Art nouveau

Quelques radiolaires (Cyrtoidea) que l’architecte Binet préférait : il considérait Clathrocanium reginae (rangée supérieure, le deuxième à partir de la gauche) comme le plus beau et Pterocanium trilobum (le plus à droite de la rangée du milieu), celui qui aurait inspiré la porte monumentale.
Ernst Haeckel, « Kunstformen der Natur » (1904)

L’Art nouveau, mouvement artistique né à la fin du XIXᵉ siècle, s’appuie sur l’esthétique (des lignes, des couleurs, des ornementations) de la nature et de ses structures. Prendre la nature comme référence, c’est alors réagir contre le rationalisme du début de l’ère industrielle.

Pour le biologiste allemand Ernst Haeckel (1834-1919), la nature est apparentée à l’art. Il fut notamment marqué par la symétrie des microorganismes tels les radiolaires. Ses dessins d’organismes du plancton, obtinrent une grande célébrité, en particulier ses ouvrages Kunstformen der Natur (Formes artistiques de la nature), parus de 1899 à 1904 sous la forme de nombreux cahiers.

Ses représentations de micro et de macroorganismes ont considérablement influencé l’art du début du XXᵉ siècle. Les meilleurs exemples de cette fusion sont visibles au Musée océanographique de Monaco, dont le lustre méduse de Constant Roux, mais aussi les quatre lampes « radiolarium » et les fresques réalisées à partir des dessins d’Ernst Haeckel.

Le lustre Radiolaire du Musée océanographique de Monaco.

Les radiolaires de l’exposition universelle et l’essor du fonctionnalisme

Il en est de même pour la porte monumentale, à l’exposition universelle de Paris en 1900, de l’architecte français René Binet (1866-1911). La publication par Binet d’Esquisses décoratives, inspirée de Haeckel, fut une des bases de l’Art nouveau.

La porte monumentale de l’exposition universelle de Binet est inspirée d’un groupe de radiolaires, les cyrtoïdes, et plus particulièrement du Pterocanium trilobum.
Library of Congress, Domaine public via Wikimedia

Les formes naturelles résultent de leur aptitude à une fonction et de règles morphologiques. Tout cela inspire considérablement les architectes de l’époque.

L’architecte français Eugène Viollet-le-Duc (1814-1879) a écrit qu’il fallait « chercher la raison de toute forme car toute forme a sa raison » dans sa préface des Entretiens sur l’architecture. Ce courant de pensée culmine avec la publication, en 1917, de l’ouvrage de D’Arcy Wentworth Thompson (1860-1948) Forme et Croissance, qui connaît un immense succès auprès des architectes.

Pour les fonctionnalistes (du courant fonctionnaliste en architecture), la forme et l’apparence d’un bâtiment devraient découler de sa fonction. En 1923, le biologiste autro-hongrois Raoul Francé (1874-1943) écrit :

« La nécessité prescrit certaines formes pour certaines qualités. (…) Dans la nature, toute forme (…) est une création de la nécessité. »

Ces parallèles avec l’architecture sont repris par l’architecte français Le Corbusier (1887-1965), qui déclare :

« La biologie est désormais le maître mot en architecture et urbanisme. »

Les influences géologiques de Montserrat à Barcelone

En France, Eugène Viollet-le-Duc sera l’inspirateur de nombreux architectes de l’Art nouveau, qui triomphe à l’Exposition universelle de Paris en 1900. Barcelone aussi s’illustre par des monuments Art nouveau, parmi lesquels ceux de l’architecte Antoni Gaudí, avec la basilique de la Sagrada Familia commencée en 1882. Pour lui :

« L’architecture du futur construira en imitant la nature, parce que c’est la plus rationnelle, durable et économique des méthodes. »

Alors qu’il était étudiant, Antoni Gaudi avait travaillé à l’abbaye de Montserrat (Catalogne) dont le paysage l’a marqué à tel point que l’on considère parfois que les tours de la Sagrada Familia sont une ode à Montserrat.

Paysages autour de l’abbaye bénédictine Santa Maria de Montserrat (Catalogne, Espagne).
P. De Wever, Fourni par l’auteur

Ses tours, semblables à des aiguilles de pierre, reproduisent la verticalité des pics de Montserrat, tandis que les façades, sculptées comme par l’érosion, rappellent les parois rocheuses. Ces falaises sont constituées d’un conglomérat qui résulte de l’érosion des Pyrénées.

Ce même type de roche donne des reliefs similaires ailleurs, eux aussi accueillant parfois également des hommes d’Église, comme dans les monastères des Météores, en Grèce.

Les formations rocheuses dans les Météores, formation géologique du nord de la Grèce. Un monastère niché dans un repli.
Stathis Floros, CC BY-SA

Le biomimétisme en architecture, des radiolaires aux diatomées

Revenons-en aux radiolaires, et plus particulièrement à leurs microfossiles. Le squelette est le seul élément d’étude du micropaléontologue.

Or, la géométrie du squelette des radiolaires répond aux mêmes lois de physique fondamentale que celles qui régissent les interfaces entre fluides ou entre fluides et solides. Il existe aussi une similitude frappante de formes entre une association de bulles de savon et certains squelettes de ces organismes.

Une expérience permet de bien comprendre le processus lié aux volumes créés par des tensions superficielles moindres en plongeant des structures rigides en fil de fer dans un bain d’eau savonneuse. On observe alors des structures similaires, parce que les forces physiques jouent de la même façon.

Structures tétraédriques en fil de fer plongées dans un bain d’eau savonneuse. a. – Le tétraèdre sorti du bain montre des voiles d’eau savonneuse, formant une structure interne plus complexe. b. – Avec un tétraèdre arrondi : la forme interne, proche de la précédente, évoque le squelette d’un radiolaire connu (voir c). c. – Squelette d’un radiolaire actuel : Callimitra agnesae, dessiné par Haeckel.
P. De Wever et al. 2001, Fourni par l’auteur

Les structures de la nature résultent, elles, de centaines de millions d’années d’essais et d’erreurs, qui tiennent par exemple à la résistance mécanique ou aux économies de moyens, notamment en matière d’énergie nécessaire pour déposer le matériau (siliceux ou calcaire…). Les formes qui en sont issues répondent à des nécessités physiques et chimiques. Il n’est guère surprenant qu’elles inspirent les architectes et qu’elles invitent à établir un pont entre art et science à travers le biomimétisme.

Au-delà de l’Art nouveau, ce monde microscopique a continué d’influencer les architectes de structures monumentales telles la Géode du parc de la Cité des sciences, porte de la Villette à Paris, inaugurée en 1985, ou encore la Biosphère du pavillon des États-Unis à l’Exposition universelle de Montréal en 1967.

On retrouve des structures semblables dans les œuvres de l’allemand Frei Otto pour le toit du parc olympique de Munich pour les Jeux olympiques de 1972 ou de Jörg Gribl avec le bâtiment des hippopotames du zoo de Berlin.

Bâtiment des hippopotames au jardin zoologique de Berlin, érigé en 1996, par l’architecte Jörg Gribl avec la coopération de M. F. Manleitner – ouvrir l’image en grand🔍.
Kristof Magnusson, CC BY-SA

Plus curieux encore, car il ne s’agit pas de copie cette fois, mais d’une ressemblance fortuite : il est tout à fait extraordinaire de constater que la structure du dôme de Sainte-Sophie à Istanbul, évoque celle d’une diatomée alors même qu’à l’époque de sa construction (VIᵉ siècle) on ne connaissait pas encore la forme des diatomées ! Or, ce dôme est justement construit avec de la diatomite, seule roche suffisamment légère, pour une telle taille. Ou quand la science rejoint, des siècles plus tard, l’imagination des architectes.

Comparaison de la coupole du dôme de Sainte-Sophie (Istanbul, Turquie) vue de l’intérieur dans son état actuel (à gauche), avec un dessin de diatomée de Haeckel (à droite).
Haeckel 1904/Eusebius, CC BY

Une précédente version de ce texte a été publiée le 8 juin 2026 sur le site_ Planet Terre _de l’ENS Lyon.

The Conversation

Patrick De Wever ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. La Sagrada Familia, ou quand les microfossiles inspirent l’architecture – https://theconversation.com/la-sagrada-familia-ou-quand-les-microfossiles-inspirent-larchitecture-286394

Ce que signifie vraiment « aimer son travail » – et quand cet amour peut devenir un problème

Source: The Conversation – in French – By Nick Turner, Professor and Croft Chair in Management, Haskayne School of Business, University of Calgary

De nouvelles recherches outre-Atlantique explorent la psychologie qui sous-tend « l’amour du travail » et ses implications pour les entreprises.


Que signifie aimer son travail ? Le champ lexical de l’amour revient souvent dans les débats lorsqu’on parle du monde du travail. Les gens disent vouloir aimer leur travail ; les entreprises promettent des postes que les candidats adoreront ; les offres d’emploi présentent le travail comme un engagement émotionnel davantage qu’une simple transaction économique.

Malgré son omniprésence, l’expression « aimer son travail » est rarement définie avec précision. Que signifie réellement aimer son travail ? Ce type d’amour est-il toujours bénéfique pour les employés et les organisations ?

C’est pourquoi nos recherches visent à comprendre ce que les employés décrivent lorsqu’ils disent aimer leur travail, et si cette expérience est toujours avantageuse à la fois pour leur entreprise et eux-mêmes.

Que signifie réellement « aimer son travail » ?

Dans une série d’études menées par Michelle Inness de l’Université de l’Alberta et co-rédigées avec Kevin Kelloway de l’Université Saint Mary’s, notre équipe de recherche s’est attachée à répondre à une question simple : qu’est-ce que cela signifie d’aimer son travail ?

À travers plusieurs études impliquant des milliers d’employés, nous nous sommes rendu compte qu’aimer son travail n’a pas la même signification qu’être satisfait de son travail ou se sentir impliqué. Au contraire, cette locution est au croisement de trois situations professionnelles singulières.

La première concerne l’enthousiasme pour son travail. Les personnes qui aiment leur métier apprécient sincèrement ce qu’elles font et se sentent stimulées. Cette perception va au-delà d’une satisfaction momentanée ; elle reflète une connexion émotionnelle profonde avec son travail.

La seconde a trait à l’engagement envers son entreprise. Aimer son travail implique de s’y sentir attachée à son organisation, de considérer que ses problèmes sont nos problèmes et de trouver un sens à son propre rôle au sein de cette organisation.

La troisième porte sur le lien avec l’autre au travail. Il ne s’agit pas de tout partager avec ses collègues ou de mettre systématiquement de la distance vis-à-vis de la sphère professionnelle. Au contraire, ce lien reflète le fait de se sentir émotionnellement connecté à ses collègues ou à l’équipe. Ce sentiment d’appartenance et de confiance donne au travail une dimension personnelle importante.

De nombreux employés sont satisfaits de leur travail, sans s’y sentir émotionnellement liés. D’autres se sentent très impliqués sans pour autant percevoir leur travail comme porteur de sens. D’autres encore peuvent aimer leur travail, mais ressentent peu d’attachement à leur organisation ou aux personnes qui les entourent.

L’amour du travail change en fonction de ces différentes situations. Un espace-temps où l’enthousiasme, l’implication et la connexion aux autres se rejoignent simultanément.

Pourquoi l’amour du métier peut être puissant

Lorsque ces éléments convergent, l’amour de son métier peut constituer une ressource psychologique considérable.

Dans nos recherches, l’amour du travail ne s’est pas avéré être associé à une considération ayant trait uniquement à la satisfaction professionnelle et l’engagement vis-à-vis de son organisation. Les employés qui aimaient leur travail déclarent ressentir un meilleur bien-être psychologique et se sentent davantage impliqués au quotidien.

Quant aux organisations, cette distinction est majeure. L’amour du travail n’est pas simplement synonyme de motivation ou d’engagement. Cette locution reflète une forme d’attachement plus profonde qui aide à expliquer pourquoi certains employés restent investis même lorsque le travail devient exigeant.

Avec des conditions favorables, aimer son travail peut contribuer à la fois au bien-être individuel et à des performances durables.

Quand l’amour devient une vulnérabilité

Il existe toutefois certains inconvénients potentiels. Bien que nous n’ayons pas trouvé de preuves que l’amour du travail entraîne directement l’épuisement professionnel, la surcharge de travail ou l’exploitation, des recherches antérieures suggèrent qu’un attachement profond au travail peut créer une vulnérabilité lorsque les conditions organisationnelles sont mauvaises.

Les employés qui aiment leur travail éprouvent souvent un fort sentiment de responsabilité envers leur organisation et leur fonction. Dans des environnements favorables, c’est sans doute un atout ; dans des environnements toxiques, c’est peut-être plus difficile de prendre du recul, de fixer ses limites ou se rendre compte que les exigences deviennent déraisonnables.

En d’autres termes, l’amour du travail peut accroître l’exposition des employés aux effets d’un mauvais management. C’est d’autant plus vrai dans les organisations qui encouragent les employés à s’investir pleinement dans leur travail ou qui considèrent le travail comme une vocation – qu’on pourrait appeler en France un « métier passion ».

Lorsqu’une organisation valorise un attachement émotionnel fort sans proposer une charge de travail réaliste, une rémunération équitable ou un respect des limites posé par l’employé, le dévouement peut se transformer en obligation.

Paradoxe pour les organisations

Les résultats de notre recherche mettent en lumière un paradoxe. Les employés qui déclarent aimer davantage leur travail sont plus enclins à aller au-delà de leurs fonctions officielles. Plus généralement, les organisations ont tendance à valoriser les employés qui se soucient profondément de leur travail, les considérant comme plus investis.

Mais encourager l’amour du travail sans protéger ceux qui le vivent peut être contre-productif, même pour les employés que les organisations valorisent. L’amour ne peut être fabriqué, exigé ou traité comme un indicateur de performance. Il ne peut pas non plus se substituer à de bonnes pratiques de management.

Encourager l’amour du travail signifie créer des conditions où le plaisir, l’engagement et le lien peuvent se développer naturellement grâce à un travail valorisant, un leadership bienveillant et une conception saine des tâches. L’amour du travail ne remplace pas un bon management ; il en dépend.

Des décennies de recherche sur la conception des postes, le leadership et le bien-être des employés montrent qu’un attachement positif durable au travail nécessite des attentes claires, des exigences gérables et une sécurité psychologique. L’amour ne peut compenser une surcharge chronique, des rôles flous ou un manque de soutien.

Aimer son travail peut être épanouissant lorsque cet amour s’exprime librement dans des conditions saines. Lorsque l’amour est attendu ou utilisé à la place d’un bon management, il peut devenir une source de tension plutôt qu’une force.

The Conversation

Nick Turner reçoit des fonds de recherche de Cenovus Energy Inc., du Fonds d’avenir de l’École de commerce Haskayne et du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH).

Julian Barling receives funding from the Social Sciences and Humanities Research Council of Canada and the Borden Chair of Leadership.

Kaylee Somerville a reçu des financements de Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH).

Zhanna Lyubykh a reçu des financements de the Social Sciences and Humanities Research Council of Canada (SSHRC).

– ref. Ce que signifie vraiment « aimer son travail » – et quand cet amour peut devenir un problème – https://theconversation.com/ce-que-signifie-vraiment-aimer-son-travail-et-quand-cet-amour-peut-devenir-un-probleme-281899

Abondance, rareté, open source : et si le débat sur l’IA se trompait d’étage ?

Source: The Conversation – in French – By Bruno Deffains, Professeur de Sciences Économique, Membre honoraire de l’Institut Universitaire de France, Université Paris-Panthéon-Assas

Trois thèses sur l’IA semblent s’affronter : abondance des contenus, rareté de l’accès, banalisation par l’open source. Elles partagent pourtant un même constat : la valeur se déplace, aujourd’hui, du calcul vers le discernement et le jugement. C’est ce que la formation devra désormais cultiver, et c’est sur ce terrain que l’Union européenne peut encore agir.


Deux thèses sur l’intelligence artificielle (IA) paraissent s’affronter. L’une, défendue ici en mai dernier, décrit un monde d’abondance cognitive où les modèles produisent à profusion. L’autre, formulée par Anton Leicht dans le Grand Continent, annonce l’inverse, non l’abondance mais la rareté (l’accès aux systèmes de pointe sera filtré, géopolitiquement disputé, économiquement contraint). Une troisième arrive dans les débats, selon laquelle l’open source rattrape la frontière, et le fait vite.

Ces thèses ne se contredisent pas, elles désignent ensemble un même point d’aboutissement et la même urgence.

Deux étages, pas deux camps

Le mot « abondance » qui sépare les deux premières thèses est, en réalité, un faux ami. L’abondance évoquée porte sur l’output (ce qu’un modèle produit, une fois qu’on en dispose). La rareté que décrit Leicht porte sur l’accès au modèle lui-même (qui obtient, et à quel prix, le droit de s’en servir). Ce sont deux étages d’un même édifice, l’un décrit l’offre de l’outil, l’autre l’offre de contenu pour ceux qui en disposent.

Reconnaître cette structure révèle deux inégalités qui se superposent. À l’intérieur d’un pays doté d’un accès, la capacité d’exploitation reste inégale ; entre les pays, l’accès lui-même est inégal. La pyramide à trois étages qui en résulte (ceux qui cumulent accès et compétence et captent la valeur ; ceux qui ont l’accès sans la compétence et valident sans juger ; ceux qui n’ont ni l’un ni l’autre) n’apparaît dans aucune des deux thèses prises seules.

Quand l’open source change la donne

C’est ici que la troisième thèse intervient, et elle peut sembler tout renverser. Les modèles reposant sur des technologies « open source » rattrapent la frontière avec environ un an de retard, tournent désormais sur du matériel grand public, et bénéficient d’un soutien géostratégique chinois qui voit dans la diffusion ouverte un moyen de contenir l’avance américaine. Si cette dynamique se confirme, comme l’anticipent les travaux récents sur la diffusion des modèles ouverts (Bommasani et coll., 2023), l’étage du haut finira par céder. L’intelligence se « commoditise ». Le problème de modèle économique qu’anticipe Gary Marcus pour les laboratoires de pointe en est le symptôme, on ne capte pas de rente sur un bien banalisé.

Faut-il en conclure que la thèse de l’abondance triomphe et celle de la rareté s’effondre ? Ce serait passer à côté de l’essentiel. Quand l’étage supérieur d’un édifice cède, le poids ne disparaît pas. Il se transmet vers le bas. Si l’intelligence devient un consommable disponible partout, la seule ressource encore rare, donc la seule qui distingue et crée de la valeur, devient le jugement. La rente migre de l’accès vers le discernement. L’open source ne réfute pas la thèse de la rareté ; il la déplace, et la radicalise. La rareté change d’étage, elle quitte le sommet du calcul pour s’installer en aval, dans la capacité humaine à décider de ce que vaut un output.

Comment se forme un jugement

Cette capacité, contrairement à un modèle, ne se duplique pas. Le jugement professionnel (qualifier un fait incertain, sentir qu’une analyse fait fausse route, trancher une question mal posée) n’est pas un don. C’est une compétence qui ne se forme que par l’effort. Les travaux de Robert Bjork (1994) sur la « difficulté désirable » l’ont bien démontré. Un apprentissage est d’autant plus durable que son acquisition a coûté un travail mental. Le savoir qui en émerge est tacite, au sens de Polanyi (1966), il ne se transmet pas séparément de la pratique.

Or l’IA générative supprime, par construction, cet effort. Un essai contrôlé sur près d’un millier de lycéens (Bastani et coll., 2024) l’a mesuré. Les élèves utilisant GPT-4 progressaient pendant les séances assistées, mais une fois l’outil retiré, ils obtenaient des scores inférieurs de 17 % à ceux du groupe témoin. Le résultat décisif est ailleurs car ce déficit s’efface presque entièrement dans un groupe doté d’un tuteur muni de garde-fous, conçus pour guider l’élève vers la solution sans la livrer. Le danger n’est pas que l’IA soit trop difficile, c’est qu’elle soit trop serviable.

Décomposable ou holiste ?

Une objection s’impose. Déléguer une tâche cognitive n’a rien d’inédit (le juriste a toujours confié la recherche documentaire à un collaborateur). La réponse dépend d’une question plus fondamentale : le raisonnement professionnel est-il décomposable, ou holiste ? S’il est décomposable, on peut déléguer les sous-tâches routinières, en préservant intacte la part noble. S’il est holiste, ces sous-tâches sont des compléments et c’est en s’exerçant aux opérations basses qu’on devient capable des opérations hautes.

La prudence penche vers l’hypothèse holiste, parce que le savoir tacite se forme du frottement de l’exécution. La question n’est pas tant que les experts d’aujourd’hui perdent leur capacité, ils l’ont acquise, que les experts de demain ne l’acquièrent jamais.

La fabrique de la certitude d’emprunt

Les neurosciences cliniques offrent un éclairage complémentaire. Les travaux du psychiatre Raphaël Gaillard suggèrent que le cerveau, lorsqu’il ne parvient plus à maintenir une représentation stable du monde, fabrique des certitudes de secours, des idées rigides qui colmatent l’angoisse de l’indétermination.

Sénat, 2024.

La certitude d’emprunt, qu’elle vienne de l’idéologie ou désormais d’une IA générative qui convertit l’incertain en verdict d’allure autorisée, court-circuite ce travail psychique productif. Or, cette tolérance à l’indétermination est précisément le cœur des métiers de jugement. L’outil offre une certitude prête à l’emploi qui a toute l’apparence du jugement sans en être un.

L’échelle temporelle de la rupture

Reste la question de l’échelle. L’externalisation cognitive est une histoire longue. Marx, dans le « Fragment sur les machines » des Grundrisse, décrivait l’absorption du « general intellect » dans le capital fixe. Hannah Arendt, dans Condition de l’homme moderne, s’alarmait du désir moderne d’échanger une condition donnée contre une condition fabriquée. Ces lignées n’avaient pas anticipé la vitesse de la rupture en cours.

Max Bennett rappelle que le plus récent saut évolutif de l’intelligence humaine n’est pas biologique mais culturel. L’évolution génétique se compte en centaines de milliers d’années ; la transmission culturelle, en deux ou trois décennies par génération. Si l’IA absorbe les tâches qui constituent le cœur formateur des métiers de jugement, le risque n’est pas une régression évolutive, qui se jouerait sur une horloge géologique, mais une désaccoutumance culturelle, qui peut s’accomplir en deux générations oublieuses. Une désaccoutumance n’est pas un destin. C’est un choix par défaut, donc réversible, par une pédagogie active.

Une démonstration en temps réel

Cette analyse n’est plus théorique. Le 12 juin 2026, le département du commerce américain a ordonné à Anthropic de suspendre Mythos 5 et Fable 5, ses modèles de pointe, pour tout ressortissant non américain, contraignant l’entreprise à les couper globalement. La Commission européenne a protesté contre une mesure jugée discriminatoire. La thèse de Leicht est devenue, en quelques jours, le mode d’opération de la frontière, et l’Europe n’a pas eu son mot à dire.

D’où la conclusion. La rareté d’accès se durcit, l’abondance d’output continuera, l’open source rattrapera (à l’image de GLM 5.2 dévoilé, il y a quelques jours, par l’entreprise chinoise Zhipu AI). Mais le jugement restera rare quoiqu’il arrive car il est la seule ressource qui plafonne la valeur, et la seule sur laquelle l’Europe peut effectivement agir. Pas par décret, mais par la formation. Le sommet de la pyramide n’est pas géopolitique, il est pédagogique. Et c’est, justement, ce qui le rend gouvernable. Il ne faut sans doute pas tarder.

The Conversation

Bruno Deffains ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Abondance, rareté, open source : et si le débat sur l’IA se trompait d’étage ? – https://theconversation.com/abondance-rarete-open-source-et-si-le-debat-sur-lia-se-trompait-detage-285977