Les œuvres d’art, cibles de choix pour le crime organisé ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Guergana Guintcheva, Professeur de Marketing, EDHEC Business School

Certaines caractéristiques du marché de l’art, à commencer par la pratique de l’anonymat, le rendent attractif pour les activités de blanchiment. Comment s’en protège-t-il ? Ces outils sont-ils adaptés à l’objectif poursuivi ? Comment mieux faire ?


En 2024, le marché mondial de l’art a atteint 57,5 milliards de dollars (soit 49,5 milliards d’euros) selon l’étude The Art Basel and UBS Global Art Market, illustrant sa solidité en tant qu’actif. Mais si l’art est traditionnellement lié à des motivations nobles, telles que le goût du beau et la transmission, sa relation avec le crime organisé mérite également d’être explorée.

C’est que nous avons tenté de faire dans un récent travail de recherche dans lequel nous analysons les ressorts du blanchiment, les nouvelles fragilités du marché de l’art (via sa transformation numérique notamment) et les solutions qui existent face à ce fléau.

Manque de transparence

Il est estimé qu’entre 2 % et 5 % du PIB mondial est blanchi chaque année. Le blanchiment d’argent par le biais des œuvres d’art ne constitue qu’un exemple parmi d’autres. Cependant, l’industrie de l’art se distingue par son manque de transparence et ses mécanismes subjectifs d’évaluation de la valeur des œuvres (étroitement liés à la spéculation), ce qui en fait l’un des marchés les moins régulés en matière de lutte contre le blanchiment. Après la drogue et les armes, le trafic d’œuvres d’art est ainsi la source de financement la plus lucrative pour les activités illégales.

Ainsi, par exemple, en 2007, une affaire concernant un tableau de Jean-Michel Basquiat a illustré la difficulté à estimer le prix d’une œuvre d’art. Franchissant la douane avec une facture mentionnant une valeur de 100 dollars (82 euros), ce tableau valait en réalité 8 millions (6,8 millions d’euros). Derrière cette opération se trouvait une opération de blanchiment d’argent menée par un ancien banquier brésilien. Cette affaire révèle la façon dont le marché de l’art, de par ses caractéristiques mêmes, peut se retrouver au cœur d’activités illicites.




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Une mécanique bien rodée

Le blanchiment d’argent consiste à dissimuler l’origine de fonds acquis illégalement pour les convertir en sources légitimes. Son objectif est donc de transformer de l’« argent sale », qui ne peut être utilisé ouvertement, en argent propre pouvant circuler librement dans l’économie légale. En ce sens, pour l’art, les organisations criminelles s’appuient sur une mécanique bien rodée, comme celle utilisée par exemple par les narcotrafiquants mexicains pour la filière du fentanyl.

L’art peut jouer deux rôles distincts dans les activités criminelles. Premièrement, avec la production de faux et la vente d’œuvres d’art volées comme sources directes de revenus illicites ; deuxièmement, en tant qu’instrument dans le processus de blanchiment via l’achat et la revente d’œuvres authentiques.

Le processus de blanchiment d’argent se déroule en trois phases : le placement, l’empilement et l’intégration.

  • Le placement consiste à transformer de l’argent liquide « sale » (ou bien des cryptomonnaies) en argent placé sur des comptes bancaires. Par exemple, les criminels peuvent acheter des œuvres d’art en espèces, puis les revendre en exigeant d’être payés sur des comptes bancaires par les nouveaux acheteurs. Cela se fait principalement par le biais de la corruption d’employés de galeries, de maisons de vente aux enchères ou d’agents de ports francs.
  • L’empilement vise à transférer l’argent placé vers d’autres comptes bancaires pour dissimuler ses traces. Le marché de l’art présente un intérêt supplémentaire dans cette étape du blanchiment d’argent, en raison de la spéculation sur certains types d’œuvres d’art ainsi que des ventes aux enchères, qui peuvent faire grimper de manière irrationnelle le prix des œuvres. Cela permet aux criminels d’investir des sommes considérables dans un nombre limité de transactions sans attirer l’attention.

  • Enfin, l’intégration consiste à investir l’argent blanchi dans divers actifs légaux grâce à des sociétés-écrans.

Des vulnérabilités multiples

À de nombreux égards, le marché de l’art est vulnérable aux activités criminelles. Ces vulnérabilités sont particulièrement prononcées dans les domaines où l’opacité et l’anonymat sont courants, comme, par exemple, les ventes privées dans les maisons de vente, les transactions numériques impliquant des paiements en cryptomonnaie et l’utilisation de ports francs pour le stockage et le transfert.

Le premier point de contact dans la chaîne de valeur en termes d’activités illicites est la production de contrefaçons ou la vente d’œuvres volées, qui génèrent des fonds destinés à être blanchis. Par exemple, une opération européenne majeure menée en 2024, impliquant l’Espagne, la France, l’Italie et la Belgique, a conduit à la saisie de plus de 2 000 œuvres d’art contemporain contrefaites, pour un préjudice économique estimé à 200 millions d’euros.

Dangereuse opacité

Un deuxième moment vulnérable survient lorsque les œuvres d’art sont acheminées par le biais de plateformes de vente (galeries, foires…). Cette étape est particulièrement délicate dans le contexte des ventes privées, où la provenance et l’identité du vendeur sont rarement divulguées. Cette opacité offre aux criminels d’importantes possibilités de blanchir de l’argent en dissimulant l’origine et l’historique de propriété de l’œuvre.

Enfin, tout au bout de la chaîne de valeur, les sociétés-écrans sont souvent utilisées pour acheter des œuvres d’art, dissimulant ainsi le véritable bénéficiaire et rendant difficile pour les autorités de retracer l’origine des fonds.

De nouveaux outils plus efficaces ?

L’environnement réglementaire qui encadre le marché de l’art a récemment évolué vers des normes plus exigeantes.

Au sein de l’Union européenne, la sixième directive anti-blanchiment de 2021 a étendu les obligations en matière de lutte contre le blanchiment d’argent aux professionnels du marché de l’art. Elle impose à ces derniers de procéder à une vérification de l’identité des clients et d’adopter un suivi pour les transactions dépassant 10 000 euros.

Au niveau des États, des mesures nationales ont renforcé les sanctions antiblanchiment d’argent sur le marché de l’art. Par exemple, aux États-Unis, la loi sur l’intégrité du marché de l’art (Art Market Integrity Act) de 2025 vise à imposer au secteur de l’art des obligations spécifiques en matière de lutte contre le blanchiment d’argent, de vérification de l’identité des clients, de surveillance des transactions supérieures à 10 000 dollars, de conservation de registres détaillés et de signalement des activités suspectes au Trésor américain.

LCP 2024.

Sensibiliser le public

Enfin, les musées ont également un rôle à jouer, notamment en sensibilisant le grand public. Par exemple, en 2024, plus de 80 œuvres d’art liées au crime organisé (incluant des pièces de Salvador Dali et d’Andy Warhol) ont été exposées à Milan pour sensibiliser le public à la problématique du trafic international d’œuvres d’art.

Par sa complexité et son opacité, le marché de l’art est un terreau propice aux activités de blanchiment d’argent. Si les récentes avancées réglementaires marquent un progrès important, elles restent insuffisantes pour tenir en échec les faiblesses de la chaîne de valeur de l’art : manque de transparence, corruption, lacunes réglementaires dans les ports francs, pour n’en citer que quelques-unes. Il reste à espérer que l’importance que revêt l’art – en lui-même, aux yeux des citoyens ou encore pour le soft power – incite les pouvoirs publics à renforcer leurs moyens d’action, tout en instaurant une véritable culture de la transparence et de la responsabilité.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Les œuvres d’art, cibles de choix pour le crime organisé ? – https://theconversation.com/les-oeuvres-dart-cibles-de-choix-pour-le-crime-organise-269449

Jeux vidéo : comment mieux protéger les données personnelles des joueurs les plus accros ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Arthur Champéroux, Doctorant en droit à la protection des données à caractère personnel, Université Paris-Saclay; Université Laval

Les personnes accros aux jeux vidéo sont vulnérables. Tima Miroshnichenko/Pexels, CC BY

L’addiction aux jeux vidéo est un trouble comportemental dont la reconnaissance scientifique et juridique divise les experts. Or, les éditeurs de jeu collectent les données des joueurs potentiellement concernés. En l’absence de consensus scientifique sur la question de ce type de dépendance, qu’en est-il de la protection juridique des gameurs ?


L’addiction se définit comme la perte de contrôle d’un objet qui était à l’origine une source de gratification pour l’usager. De nombreuses études scientifiques ont tenté d’établir des liens entre l’utilisation d’écrans et une forme de dépendance chronique assimilable à de l’addiction.

Par conséquent, cette question s’est imposée logiquement dans les discussions et expériences scientifiques. Le trouble du jeu vidéo (gaming disorder) est un trouble du comportement reconnu par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) depuis 2018 (CIM-11), mais aussi par l’American Psychiatric Association depuis 2013 (DSM-5-TR). Ces deux classifications reposent sur une série de symptômes dont la combinaison tend à indiquer une forme d’addiction aux jeux vidéo. Toutefois, la communauté scientifique est divisée sur sa reconnaissance en tant que pathologie.

Ce constat appelle à l’approfondissement des études sur le sujet. Toutefois, avant le stade « pathologique », il est possible de considérer plusieurs niveaux de gravité de l’addiction, qui traduisent déjà des formes de dépendance aux jeux vidéo.

En effet, les formes les plus graves d’addiction concerneraient de 0,5 % à 4 % des joueurs, tandis que d’autres études montrent que la consommation problématique des jeux vidéo est bien plus répandue, avec 44,7 % des personnes présentant des difficultés avec la consommation des écrans.

La première conséquence de cette addiction est la perte de contrôle du temps de jeu, d’ailleurs accrue pour les joueurs de moins de 18 ans, dont le lobe frontal responsable de l’autocontrôle est en cours de formation. Néanmoins, les formes d’addiction aux jeux vidéo représentent aussi une opportunité pour l’industrie du jeu vidéo à travers la mise en place d’une économie de l’attention très lucrative.

Retenir l’utilisateur, collecter des données

Sa logique est la création de services en ligne conçus pour retenir l’utilisateur et collecter le maximum de données liées à l’activité du joueur pour effectuer de la publicité comportementale. L’industrie du jeu vidéo s’est d’ailleurs particulièrement démarquée dans son expertise pour la collecte de données des joueurs, d’un côté, et, d’un autre côté, pour sa maîtrise des mécaniques de jeu (game pattern) afin de susciter l’engagement des joueurs.

Certains industriels, eux-mêmes, avertissent des dangers de la « weaponized addiction », lorsque la tendance à l’addiction est instrumentalisée au profit de l’optimisation du ciblage publicitaire. À l’inverse, d’autres experts rejettent en bloc la vision d’un rôle joué par l’industrie dans l’addiction des joueurs, malgré les nombreuses critiques de la recherche en science de l’information et les dérives documentées périodiquement.

Quelles protections juridiques pour les joueurs concernés ?

Par ricochet, l’absence de consensus scientifique impacte les systèmes juridiques qui éprouvent des difficultés à protéger les joueurs concernés. Concrètement, les juridictions nationnales peinent à reconnaître l’addiction comme source de préjudice pour les joueurs.

Récemment, les exemples se multiplient avec des contentieux autour du jeu Fortnite d’Epic Games au Canada et aux États-Unis lui reprochant de n’avoir pas assez protégé les données personnelles des enfants, mais aussi des pratiques commerciales trompeuses où l’addiction a été soulevée par les associations de joueurs.

De même, des plaintes ont été déposées contre la plate-forme de jeux vidéos Roblox de Google, mais aussi contre le jeu Call of Duty d’Activision aux États-Unis, qui se sont globalement soldées par des refus des juridictions, soit de recevoir les plaintes, soit de reconnaître la responsabilité des éditeurs de jeux vidéo vis-à-vis des designs addictifs.

En France, la question ne s’est pas spécialement judiciarisée, toutefois, le législateur a adopté des mesures de pédagogie à travers la loi visant à sécuriser et à réguler l’espace numérique dite loi SREN du 21 mai 2024 qui amende l’article L. 611-8 du Code de l’éducation en ajoutant une formation à la « sensibilisation aux addictions comportementales au numérique » dans l’enseignement supérieur.

L’autorité de protection des données personnelles en France (CNIL) a d’ailleurs consacré une série de travaux de recherche à la question de l’économie des données dans le jeu vidéo.

Malgré les efforts d’adaptation des systèmes juridiques, la position de vulnérabilité psychologique des personnes addictes aux jeux vidéo appelle à une prise en compte plus conséquente.

Considérant les liens entre l’économie de la donnée et l’instrumentalisation potentielle de l’addiction des joueurs, il est nécessaire de considérer l’encadrement de cette activité sous l’angle du droit à la protection des données à caractère personnel. Celui-ci, dans l’Union européenne, peut protéger les joueurs de deux façons : en encadrant l’utilisation des données personnelles qui servent à identifier les joueurs addictes, et en instaurant une limitation spécifique de la publicité comportementale par les dispositions relatives aux traitements automatisés.

Une surveillance commerciale insuffisamment encadrée

En pratique, le temps de jeu, la fréquence et le caractère compulsif des achats sont des données couramment utilisées par l’industrie pour identifier les habitudes de consommation des joueurs. D’ailleurs, les joueurs les plus dépensiers sont communément surnommés les « baleines », comme dans le monde du casino.

L’utilisation de ces données est strictement encadrée, soit en tant que données sensibles si ces données sont relatives à la condition médicale de la personne au stade de la pathologie, ce qui demeure peu probable, soit en tant que donnée personnelle comportementale. Si ces données sont sensibles, l’éditeur du jeu vidéo doit demander l’autorisation explicite au joueur d’utiliser ces données.

Si ces données ne sont pas sensibles, l’utilisation de ces données reste bien encadrée, puisque l’éditeur doit tout de même justifier de la finalité du traitement et d’une base légale, c’est-à-dire présenter un fondement juridique (exécution du contrat, intérêt légitime qui prévaut sur les intérêts du joueur, ou consentement du joueur). À noter que la publicité comportementale semble n’être autorisée que sur la base du consentement du joueur.

En Union européenne, le Règlement général à la protection des données (RGPD) encadre les traitements automatisés qui sont au cœur du fonctionnement de la publicité comportementale. Pour résumer, la loi garantit que le joueur puisse refuser le traitement de ses données personnelles pour de la prospection commerciale. Cette garantie est constitutive de la liberté de choix du joueur. De plus, le nouveau Règlement européen des services numériques (ou Digital Services Act, DSA) interdit la publicité comportementale auprès des enfants joueurs.

Néanmoins, de nombreux jeux ne sont pas encore en conformité avec ces règles, malgré les efforts des autorités de protection européennes. Finalement, le poids du respect des droits du joueur à refuser cette forme de surveillance commerciale repose encore sur le joueur lui-même, qui doit rester vigilant sur l’utilisation de ces données.

Ce constat est problématique, notamment lorsque l’on considère la vulnérabilité des joueurs dans leur prise de décision sur l’utilisation de leurs données, notamment lorsqu’ils souffrent de troubles addictifs du jeu vidéo.

Cependant, la possibilité récente de recours collectifs pour les préjudices liés à la violation du RGPD, comme l’énonce l’article 80, pourrait ouvrir la voie à un contrôle des données personnelles par les communautés de joueurs et un rééquilibrage des forces en présence. Les développements jurisprudentiels sont attendus par les associations de joueurs, les autorités de protection des données et l’industrie avec impatience.

The Conversation

Arthur Champéroux ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Jeux vidéo : comment mieux protéger les données personnelles des joueurs les plus accros ? – https://theconversation.com/jeux-video-comment-mieux-proteger-les-donnees-personnelles-des-joueurs-les-plus-accros-265440

Pour prédire si un volcan sera effusif ou explosif, il faut s’intéresser à ses bulles

Source: The Conversation – France in French (2) – By Olivier Roche, Chercheur en volcanologie, Institut de recherche pour le développement (IRD); Université Clermont Auvergne (UCA)

Un même volcan peut produire des éruptions effusives ou explosives. Marc Szeglat/Unsplash, CC BY

Une étude publiée très récemment dans la revue « Science » permet de mieux comprendre le moteur des éruptions volcaniques : la formation des bulles dans le magma.


Les observations faites depuis des décennies dans diverses régions du monde montrent que les éruptions volcaniques sont caractérisées par deux types de comportement en surface. D’un côté du spectre, le magma qui remonte depuis les profondeurs de la Terre est émis calmement sous forme de coulées ou de dômes de lave, caractérisant ainsi le style « effusif ». C’est le cas des volcans d’Hawaï ou de La Réunion dont les éruptions quasi annuelles font souvent l’actualité dans les médias.

À l’opposé, un mélange turbulent de gaz et de cendres est éjecté violemment dans l’atmosphère, définissant ainsi le style « explosif ». Le mélange forme un panache qui s’élève dans un premier temps à des altitudes pouvant atteindre 40-50 kilomètres et qui finit souvent par s’effondrer sous l’effet de la gravité pour former des nuées ardentes dévastatrices qui se propagent à haute vitesse le long du sol. Un exemple célèbre est l’éruption du Vésuve en l’an 79 de notre ère qui détruisit les villes de Pompéi et d’Herculanum.

Les données collectées par les scientifiques montrent que le comportement d’un volcan comme le Vésuve peut changer au cours du temps, alternant les périodes effusives et explosives, à cause de variations de la nature des magmas et des conditions de stockage en profondeur. Dans ce contexte, comprendre les mécanismes fondamentaux des éruptions volcaniques afin de mieux prédire leurs conséquences est un enjeu sociétal et environnemental majeur compte-tenu qu’environ 600 millions de personnes dans le monde vivent dans des zones potentiellement touchées par les aléas volcaniques.

Comprendre l’origine des bulles dans le magma

Le moteur des éruptions volcaniques est la formation des bulles de gaz dans le magma. En particulier, la temporalité de la formation puis de la croissance des bulles, le volume qu’elles occupent et leur capacité à ne pas se séparer du liquide magmatique contrôlent la dynamique de la remontée du mélange dans le conduit volcanique vers la surface et, au final, le style éruptif décrit ci-dessus (Figure 1A). C’est dans ce cadre que nous avons mené une étude pour mieux comprendre l’origine de la formation des bulles, un phénomène appelé « nucléation ». Les résultats de nos travaux ont été publiés le 6 novembre dans la revue Science.

A) Le cisaillement, indiqué par les champs de vitesse, est omniprésent dans un système volcanique et contribue à déclencher la nucléation des bulles dans le conduit. B) Les expériences montrent que la nucléation (ellipses rouges) est déclenchée lorsque la force associée au cisaillement imposé (flèche blanche) atteint une valeur critique qui décroît avec la quantité de gaz dissous dans le liquide. C) Les simulations moléculaires montrent que le cisaillement permet de faire croître un embryon de bulle (en bleu, volatil) entourée d’un mélange de phases gazeuse et liquide (la zone en blanc est composée de liquide).
Fourni par l’auteur

Jusqu’à présent, les volcanologues ont considéré que la nucléation des bulles était déclenchée principalement par la décompression du magma saturé en gaz dissous (essentiellement de la vapeur d’eau) lors de l’ascension dans le conduit. En effet, chacun a déjà constaté l’effet produit par l’ouverture trop rapide d’une bouteille de boisson gazeuse : lorsque la pression chute, le liquide qui contient du gaz dissous (CO2 dans ce cas) devient sursaturé, et des bulles de gaz se forment alors rapidement, croissent, et entraînent le liquide vers le goulot de la bouteille. Au cours de la nucléation, la différence de pression entre un embryon de bulle et le liquide est connue comme une source d’énergie mécanique qui contribue à faire croître l’amas gazeux alors que la tension superficielle du liquide s’y oppose, et au-delà d’une taille critique, l’embryon devient une bulle qui croît spontanément.

Or, les différences de vitesse au sein d’un magma en mouvement génèrent des forces dites de cisaillement qui pourraient être une autre source d’énergie mécanique apte à déclencher la nucléation. C’est le cas en particulier dans un conduit volcanique en raison d’une différence de vitesse entre les bords, où le frottement est important, et le centre (Figure 1A).

L’importance des forces de cisaillement

Nous avons testé cette hypothèse au moyen d’expériences dites analogiques, réalisées dans des conditions de température et avec des matériaux différents de ceux dans la nature. Les expériences sont faites dans un rhéomètre, un équipement utilisé pour mesurer la capacité des fluides à se déformer. Ce dispositif permet de cisailler une couche d’oxyde de polyéthylène liquide à 80 °C et sursaturé en CO2, laquelle simule le magma dans la nature. Les expériences montrent que la nucléation de bulles de gaz est déclenchée lorsque la force de cisaillement appliquée atteint une valeur seuil qui décroît avec la teneur en CO2 (Figure 1B). De plus, le cisaillement cause le rapprochement puis l’agglomération en de plus grosses bulles et ainsi leur croissance. Nos données expérimentales sont en accord avec un modèle qui indique que la taille minimale pour qu’un embryon de bulle puisse croître est de près d’un millionième de millimètre. Ces résultats sont complétés par des simulations moléculaires qui confirment que la nucléation se produit si le cisaillement est suffisamment fort (Figure 1C).

Nous avons finalement extrapolé nos résultats aux systèmes volcaniques en tenant compte du rapport des pressions mises en jeu et des propriétés des magmas. L’analyse montre que la nucléation par cisaillement peut se produire dans un conduit dans presque tous les cas, et nous en tirons deux conclusions principales. La première est qu’un magma pauvre en gaz dissous, et donc a priori non explosif, pourrait néanmoins conduire à une éruption violente en raison d’un important cisaillement causant une nucléation massive. La seconde est qu’une nucléation efficace dans un magma très visqueux et très riche en gaz dissous, couplée à la décompression lors de la remontée et à une agglomération et à une croissance rapide des bulles, peut conduire à la formation de chenaux de dégazage connecté à la surface et engendrer, paradoxalement, une éruption non violente. Ce processus peut être renforcé lorsque la nucléation se produit à proximité de bulles préexistantes, comme le montrent nos expériences. Ce mécanisme explique l’observation contre-intuitive faite depuis longtemps par les volcanologues selon laquelle les magmas très visqueux et contenant de fortes teneurs en gaz dissous peuvent produire des éruptions effusives.

Nos travaux suggèrent que la nucléation induite par cisaillement doit désormais être intégrée aux modèles mathématiques de conduits volcaniques développés par les volcanologues et qui permettent de prédire les dynamismes éruptifs. En couplant cette approche à d’autres modèles qui simulent des coulées de la lave, des panaches ou des nuées ardentes, il est ainsi possible de définir les zones potentiellement atteintes par les produits des éruptions. Cette tâche est essentielle pour la gestion des risques naturels et pour la protection des populations qui vivent à proximité des volcans actifs.

The Conversation

Olivier Roche a reçu des financements du programme I-SITE CAP 20-25 piloté par l’UCA.

Jean-Michel Andanson a reçu des financements ANR, CNRS, Université Clermont Auvergne, commission européenne, Fond national Suisse.

ref. Pour prédire si un volcan sera effusif ou explosif, il faut s’intéresser à ses bulles – https://theconversation.com/pour-predire-si-un-volcan-sera-effusif-ou-explosif-il-faut-sinteresser-a-ses-bulles-269664

Les morts ont-ils leur mot à dire ? Le défi du consentement dans la recherche sur l’ADN ancien

Source: The Conversation – in French – By Victoria Gibbon, Professor in Biological Anthropology, Division of Clinical Anatomy and Biological Anthropology, University of Cape Town

Choisiriez-vous qu’une partie de votre corps continue d’exister après votre mort ? Et comment ce choix pourrait-il affecter vos proches, voire toute votre communauté ?

La première question se pose souvent à ceux qui donnent leurs organes.
La seconde question se pose lorsqu’ils participent à des recherches génétiques. En effet, l’ADN d’un seul individu peut révéler un vaste réseau de relations, et même aider la police à résoudre des crimes commis par des parents éloignés qu’ils n’ont jamais rencontrés. Et plus on remonte dans le temps, plus ce réseau devient complexe.

L’ADN constitue le matériel génétique propre à chaque être vivant sur la planète. Il peut être « immortalisé » pendant une durée imprévisible dans des bibliothèques génétiques numériques qui contiennent non seulement les informations génomiques de cette personne, mais aussi celles de ses ancêtres et de ses descendants.

L’ADN ancien (appelé aDNA) implique l’étude du matériel génétique d’organismes qui ont vécu il y a longtemps, y compris les humains. Les généticiens, les archéologues, les anthropologues et les historiens s’en servent dans la recherche sur l’aDNA. Ces recherches ont permis des découvertes inédites, mais leurs bénéfices ne profitent pas à tous de la même façon. Elles peuvent aussi être destructrices, car l’aDNA est souvent extrait de fragments d’os ou de dents. Et une question demeure : qui peut donner l’autorisation au nom de personnes mortes depuis des générations ?

L’Afrique est le berceau de l’humanité. C’est là qu’on trouve la plus grande diversité génétique au monde. En d’autres termes, tous les êtres humains sont porteurs d’ADN provenant d’une ascendance africaine commune profondément enracinée. Cela fait de l’ADN africain (ancien et moderne) une riche ressource à exploiter pour comprendre ce qui fait de nous des êtres humains. Cependant, la compréhension de la variation humaine et de nos origines implique des recherches intégrées au sein des communautés vivantes, et les communautés sont la solution pour la conservation et l’avenir du travail dans nos disciplines.

Une fois décodée, l’information génétique peut durer éternellement, de sorte qu’elle pourrait être utilisée par n’importe qui, à n’importe quelle fin, pour les générations à venir. Les entreprises de l’industrie pharmaceutique, par exemple, pourraient l’utiliser. Alors que cette science progresse à un rythme étonnant, les cadres éthiques et juridiques qui la régissent ont du mal à suivre. Aucun pays ne dispose de normes s’appliquant spécifiquement au domaine de l’ADN ancien. Par conséquent, des directives éthiques appropriées à ce travail doivent protéger les générations passées, présentes et futures.

Le consentement n’est ni obligatoire ni systématiquement demandé dans ces recherches, même si sa nécessité est de plus en plus reconnue depuis vingt ans. De plus, la notion de consentement éclairé, issue de la médecine occidentale, repose sur l’idée d’une autonomie individuelle. Elle suppose que les décisions médicales sont prises par des individus, et non par des communautés. Et elle s’applique difficilement à des personnes décédées.

C’est pourquoi, dans notre récente publication, nous plaidons en faveur de l’utilisation de la notion de « consentement par procuration éclairé » ou « consentement fondé sur l’autonomie relationnelle ». Il s’agit du cas où des personnes vivantes, par le biais d’une relation avec une ou plusieurs personnes décédées, peuvent prendre des décisions et donner leur consentement en leur nom, en tant que mandataires ou représentants. La relation peut être fondée sur le sexe, la race, la religion, l’identité sociopolitique ou socioculturelle, ou encore biologique. L’ADN étant vulnérable à l’exploration de données et à l’apprentissage automatique, les vivants peuvent ainsi représenter les morts lorsqu’ils sont concernés par les retombées de la recherche.

Les contextes sociaux, politiques, culturels et économiques étant très différents d’un lieu à l’autre, il est impossible d’établir un code universel. Mais quatre principes doivent guider la recherche : honnêteté, responsabilité, professionnalisme et préservation.

Notre étude propose une série de réflexions pour mettre en place ce consentement par procuration pour les personnes mortes depuis longtemps. Un tel système pourrait renforcer la recherche, en la rendant plus inclusive, plus éthique et plus équitable. Il permettrait aussi de mieux protéger les chercheurs et de bâtir des partenariats durables fondés sur la confiance.

Dans notre article, nous présentons une série de considérations pour obtenir le consentement éclairé par procuration pour les personnes décédées depuis longtemps. Un système de consentement pourrait enrichir la recherche en l’utilisant de manière innovante. Il s’agit de donner du pouvoir aux personnes concernées par la recherche, en protégeant les chercheurs contre les violations éthiques et en établissant des partenariats équitables à long terme.

La solution

Nous proposons que le consentement pour l’utilisation de l’ADN humain ancien dans la recherche soit un processus porté par les communautés. Au lieu que des individus donnent leur accord au nom des défunts, ce sont les personnes vivantes liées à eux – par la parenté, le lieu d’origine, la culture ou la responsabilité de leur mémoire – qui agissent comme représentantes. Cette approche reconnaît que les individus font partie de communautés, et que le droit de donner un consentement doit tenir compte du contexte social et culturel, pas seulement du choix individuel.

Ce type d’approche a été appliqué en Afrique du Sud dans le cadre de la restitution des “neuf de Sutherland”, lorsque neuf ancêtres San et Khoekhoe ont été exhumés de leurs tombes dans les années 1920 et envoyés à l’université du Cap à des fins d’enseignement médical et de recherche. Près de 100 ans plus tard, ils ont finalement été ramenés dans leur communauté.

Un autre exemple vient du projet Malawi Ancient Lifeways and Peoples. Les chercheurs y ont organisé des visites de sites archéologiques avec des chefs traditionnels, des représentants des autorités locales et nationales, des universitaires et des étudiants. Ce dialogue régulier a tellement fait partie du processus que certains chefs ont eux-mêmes demandé comment l’ADN ancien pouvait contribuer à leurs propres objectifs de restitution ou de reconstruction historique.

Comment cela fonctionnerait

L’étude du passé montre que les sociétés changent profondément au fil du temps. Il n’existe pas toujours une continuité culturelle ou biologique claire entre les époques. Identifier les communautés descendantes légitimes et déterminer qui a le droit de donner un consentement peut donc être complexe. Pourtant, les communautés locales s’intéressent souvent aux résultats de la recherche, et elles ont le droit d’être informées clairement de ses conséquences. Le consentement doit être envisagé comme un processus continu, et non comme un acte ponctuel.

Ce processus commence dès la phase de planification du projet. Les chercheurs partagent une première version de leur proposition et la révisent selon les retours des communautés. Ils doivent être transparents sur le financement, les méthodes utilisées, les risques et les bénéfices possibles. Cette transparence vaut non seulement pour la science, mais aussi pour les personnes liées aux défunts.

Une communication claire est essentielle, et les informations doivent être présentées dans les langues locales et dans des formats faciles à comprendre. Leurs communautés doivent disposer de temps pour réfléchir sans la présence des chercheurs. Leurs remarques doivent être prises au sérieux et les projets adaptés en conséquence. Enfin, les communautés doivent garder la maîtrise du stockage, de l’utilisation et du partage des données.

La collaboration doit se poursuivre pendant toute la durée du projet. Les chercheurs doivent présenter leurs résultats avant publication et redemander un nouveau consentement s’ils souhaitent utiliser les données à d’autres fins.

Ce processus demande du temps et des ressources. Les consultations préalables et le suivi exigent un financement adapté et peuvent ralentir le rythme académique habituel. Mais les bailleurs et les institutions doivent comprendre que construire des relations durables avec les communautés descendantes est une base indispensable et enrichissante pour une recherche éthique.

The Conversation

Victoria Gibbon bénéficie d’un financement de la Fondation nationale sud-africaine pour la recherche.

Jessica Thompson a reçu des fonds de la Fondation nationale américaine pour la science, de la Fondation Leakey, de la Fondation Wenner-Gren et de la National Geographic Society.

Sianne Alves does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Les morts ont-ils leur mot à dire ? Le défi du consentement dans la recherche sur l’ADN ancien – https://theconversation.com/les-morts-ont-ils-leur-mot-a-dire-le-defi-du-consentement-dans-la-recherche-sur-ladn-ancien-269722

Pourquoi il n’est pas toujours facile d’évaluer sa douleur sur une échelle de 0 à 10

Source: The Conversation – France in French (3) – By Joshua Pate, Senior Lecturer in Physiotherapy, University of Technology Sydney

Que l’on soit enfant ou adulte, communiquer sa douleur n’est pas toujours évident. altanaka/Shutterstock

Il vous est peut-être déjà arrivé de vous trouver désemparé face à un soignant qui vous demande d’évaluer, sur une échelle de cotation, l’intensité de votre douleur. Rien d’étonnant à cela : la douleur est une expérience complexe qu’il n’est pas évident de résumer par un simple chiffre.


En serrant son bras contre elle, dans la salle des urgences, ma fille m’a dit : « Ça fait vraiment mal. » — « Sur une échelle de zéro à dix, à combien évalues-tu ta douleur ? », lui a demandé l’infirmière. Le visage couvert de larmes de ma fille a alors exprimé une intense confusion. — « Qu’est-ce que ça veut dire, dix ? », a-t-elle demandé. — « Dix, c’est la pire douleur que tu puisses imaginer. » Elle a eu l’air encore plus déconcertée.

Je suis son père et en tant que tel mais aussi spécialiste de la douleur, j’ai pu constater à cette occasion à quel point les systèmes d’évaluation de la douleur dont nous disposons, pourtant conçus à partir d’une bonne intention et en apparence simples d’utilisation, s’avèrent parfois très insuffisants.

Les échelles de la douleur

L’échelle la plus couramment utilisée par les soignants pour évaluer la douleur existe depuis une cinquantaine d’années. Son utilisation requiert de demander aux patients d’évaluer leur douleur en lui attribuant un chiffre allant de 0 (« aucune douleur ») à 10 (généralement « la pire douleur imaginable »).

Cette méthode d’évaluation se concentre sur un seul aspect de la douleur – son intensité – pour tenter de comprendre au plus vite ce que ressent le patient : à quel point cela fait-il mal ? Est-ce que la douleur empire ? Le traitement l’atténue-t-il ?

De telles échelles de cotation peuvent s’avérer utiles pour suivre l’évolution de l’intensité de la douleur. Si la douleur passe de 8 à 4 au fil du temps, cela signifie que le patient se sent probablement mieux – quand bien même l’intensité 4 ressentie par un individu peut ne pas être exactement la même que celle ressentie par une autre personne.

Les travaux de recherche suggèrent qu’une diminution de deux points (30 %) de la sévérité d’une douleur chronique correspond généralement à un changement qui se traduit par une différence significative dans la vie quotidienne des malades.

Mais c’est la borne supérieure de ces échelles – « la pire douleur imaginable » – qui pose problème.

Un médecin tient les mains d’une femme âgée alitée à l’hôpital.
Lorsqu’ils évaluent leur douleur, les gens se réfèrent généralement à leurs expériences passées.
Sasirin Pamai/Shutterstock

Un outil trop limité pour rendre compte de la complexité de la douleur

Revenons au dilemme de ma fille. Comment quelqu’un parvient-il à imaginer la pire douleur possible ? Tout le monde imagine-t-il la même chose ? Les travaux de recherches suggèrent que non. Même les enfants ont une interprétation toute personnelle du mot « douleur ».

Les individus ont tendance – et c’est compréhensible – à ancrer leur évaluation de la douleur dans les expériences qu’ils ont vécues par le passé. Cela crée des écarts considérables d’une personne à l’autre. Ainsi, un patient qui n’a jamais subi de blessure grave sera peut-être plus enclin à donner des notes élevées qu’une personne ayant déjà souffert de brûlures sévères.

La mention « aucune douleur » peut également poser problème. Un patient dont la douleur a diminué mais qui reste inconfortable peut se sentir paralysé face à ce type d’échelle, car elle ne comporte pas de chiffre de 0 à 10 qui traduise fidèlement son ressenti physique.

Les spécialistes de la douleur sont de plus en plus nombreux à reconnaître qu’un simple chiffre ne peut rendre compte d’une expérience aussi complexe, multidimensionnelle et éminemment personnelle que la douleur.

Notre identité influence notre douleur

Divers facteurs influent sur notre façon d’évaluer la douleur : la mesure dans laquelle celle-ci perturbe nos activités, le degré d’angoisse qu’elle engendre, notre humeur, notre fatigue, ou encore la façon dont ladite douleur se compare à celle que nous avons l’habitude de ressentir.

D’autres paramètres entrent également en ligne de compte, notamment l’âge, le sexe, le niveau de littératie et de numératie du patient, ou encore le contexte culturel et linguistique. Si le soignant et le patient ne parlent pas la même langue, la communication autour de la douleur et de sa prise en charge s’avérera encore plus difficile

Autre difficulté : certaines personnes neurodivergentes peuvent interpréter le langage de manière plus littérale que la moyenne, ou traiter l’information sensorielle différemment des autres. Comprendre ce que les gens expriment de leur douleur exige alors une approche plus individualisée.

Les cotations « impossibles »

Pour autant, nous devons faire avec les outils dont nous disposons. Des travaux ont démontré que lorsque les patients utilisent l’échelle de 0 à 10, ils tentent de communiquer bien davantage que la seule « intensité » de leur douleur.

Ainsi, lorsqu’un individu affirme « ma douleur est à 11 sur 10 », cette cotation « impossible » va probablement au-delà de la simple évaluation de la sévérité de sa souffrance. Cette personne se demande peut-être : « Est-ce que ce soignant me croit ? Quel chiffre me permettra d’obtenir de l’aide ? » Dans ce seul nombre se trouve condensée une grande quantité d’informations. Il est très probable que le chiffre énoncé signifie en réalité : « La situation est grave. Aidez-moi, s’il vous plaît. »

Dans la vie courante, nous mobilisons une multitude de stratégies de communication différentes. Pour exprimer nos ressentis, nous pouvons gémir, changer notre façon de nous mouvoir, utiliser un vocabulaire riche en nuances, recourir à des métaphores… Lorsqu’il s’agit d’évaluer un niveau de douleur, recueillir et évaluer de telles informations complexes et subjectives n’est pas toujours possible, car il est difficile de les standardiser.

En conséquence, de nombreux chercheurs qui travaillent sur la douleur continuent de s’appuyer largement sur les échelles de cotation. En effet, elles ont pour elles d’être simples, rapides à présenter, et de s’être révélées valides et fiables dans des contextes relativement contrôlés.

Les cliniciens, en revanche, peuvent exploiter ces autres informations, plus subjectives, afin de se représenter une image plus complète de la douleur de la personne.

Comment mieux communiquer sur la douleur ?

Pour atténuer les effets que peuvent avoir les différences de langue ou de culture sur la manière d’exprimer la douleur, différentes stratégies existent.

L’emploi d’échelles visuelles en est une. L’« échelle des visages » (Faces Pain Scale–Revised, FPS-R) invite les patients à choisir sur un document une expression faciale parmi plusieurs, pour communiquer leur douleur. Elle peut se révéler particulièrement utile lorsqu’il s’agit d’évaluer la douleur des enfants, ou celle de personnes peu à l’aise avec les chiffres et la lecture (soit d’une façon générale, ou parce qu’elles ne maîtrisent pas la langue utilisée dans le système de soins qui les prend en charge).

L’« échelle visuelle analogique » verticale requiert quant à elle d’indiquer sa douleur sur une ligne verticale, un peu comme si l’on imaginait que celle-ci était progressivement « remplie » par la douleur).

(En France, les échelles considérées comme valides pour mesurer la douleur ont été listées par la Haute Autorité de santé (HAS), NdT)

Graphique constitué d’une barre horizontale allant du vert au rouge, accompagnée de différents smileys.
Des échelles visuelles sont parfois utilisées pour tenter de surmonter les difficultés de communication.
Nenadmil/Shutterstock

Qui peut améliorer les choses, et comment ?

Professionnels de santé

Prenez le temps d’expliquer correctement aux patients le principe de l’échelle de cotation de la douleur choisie, en gardant à l’esprit que la formulation des bornes (de 0 à 10) a son importance.

Soyez attentif à l’histoire que raconte le chiffre donné par la personne, car un simple numéro peut signifier des choses très différentes d’une personne à l’autre.

Servez-vous de la cotation comme point de départ pour un échange plus personnalisé. Prenez en compte les différences culturelles et individuelles. Demandez aux patients d’employer un vocabulaire descriptif, et vérifiez auprès d’eux que votre interprétation est la bonne, afin d’être sûrs que vous parlez bien de la même chose.

Patients

Pour mieux décrire votre douleur, utilisez l’échelle numérique qui vous est proposée, mais ajoutez-y du contexte. Essayez de qualifier votre douleur (s’agit-il d’une brûlure ? D’un élancement ? La ressentez-vous comme un coup de poignard ?), et comparez-la à des expériences passées.

Expliquez l’impact que la douleur a sur vous – non seulement émotionnellement, mais aussi sur vos activités quotidiennes.

Parents

Demandez aux soignants d’utiliser une échelle de la douleur adaptée aux enfants. Il existe des outils spécifiques, pour différents âges, tels que l’« échelle des visages ».

Dans les services de pédiatrie, les soignants sont formés pour employer un vocabulaire adapté à chaque stade du développement de l’enfant, car la compréhension des nombres et de la douleur n’évolue pas de la même façon chez chacun.

Les échelles, un simple point de départ

Les échelles de cotation de la douleur ne permettront jamais de mesurer parfaitement la douleur. Il faut les voir comme des amorces de conversation, destinées à aider les personnes à communiquer à l’autre une expérience profondément intime.

C’est ce qu’a fait ma fille. Elle a trouvé ses propres mots pour décrire sa douleur : « C’est comme quand je suis tombée des barres de singe, mais dans mon bras au lieu de mon genou, et ça ne diminue pas quand je reste immobile. »

À partir de ce point de départ, nous avons pu commencer à nous orienter vers un traitement permettant une prise en charge efficace de sa douleur. Parfois, les mots fonctionnent mieux que les chiffres.

The Conversation

Joshua Pate a reçu des honoraires pour des conférences sur la douleur et la physiothérapie. Il perçoit des droits d’auteur pour des livres pour enfants.

Dale Langford a reçu des honoraires et un soutien à la recherche de la part du réseau ACTTION (Analgesic, Anesthetic, and Addiction Clinical Trials, Translations, Innovations, and Opportunities Network), un partenariat public-privé avec la Food & Drug Administration des États-Unis. Elle a également bénéficié du soutien des National Institutes of Health américains.

Tory Madden travaille pour l’université du Cap, où elle dirige l’African Pain Research Initiative (Initiative africaine de recherche sur la douleur). Elle bénéficie d’un financement des National Institutes of Health (Instituts nationaux de la santé) américains. Elle est affiliée à l’université d’Australie du Sud, à la KU Leuven et à l’organisation à but non lucratif Train Pain Academy.

ref. Pourquoi il n’est pas toujours facile d’évaluer sa douleur sur une échelle de 0 à 10 – https://theconversation.com/pourquoi-il-nest-pas-toujours-facile-devaluer-sa-douleur-sur-une-echelle-de-0-a-10-270087

Douleurs chroniques : en France, elles concerneraient plus de 23 millions de personnes

Source: The Conversation – France in French (3) – By Nicolas Authier, Professeur des universités, médecin hospitalier, Inserm 1107, CHU Clermont-Ferrand, Président de la Fondation Institut Analgesia, Université Clermont Auvergne (UCA)

En France, selon une enquête de la fondation Analgesia, 23,1 millions de personnes vivent avec des douleurs chroniques. Seul un tiers d’entre elles voit sa situation s’améliorer grâce à une prise en charge, faute de traitement adapté notamment. Un lourd fardeau qui pèse non seulement sur les individus, mais aussi sur l’ensemble de la société. Pour l’alléger, il faut faire de la lutte contre les douleurs chroniques une grande cause nationale.


Imaginez vivre avec une douleur constante, jour après jour, sans espoir de soulagement. Pour des millions de personnes en France, c’est la réalité de la douleur chronique, une expression désignant une douleur récurrente, qui persiste au-delà de trois mois consécutifs, et qui a des conséquences physiques, morales et sociales importantes.

Cette maladie invisible a un impact très important sur la qualité de vie, et représente un défi non seulement pour notre système de santé, mais aussi pour l’ensemble de la société, car ce fardeau majeur n’est pas sans conséquence sur le plan économique.

Agréée par le ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche, la fondation Analgesia, à travers son Observatoire français de la douleur et des antalgiques, a réalisé en début d’année 2025, avec la société OpinionWay, une enquête nationale auprès de 11 940 personnes représentatives de la population générale française adulte.

L’objectif était d’évaluer la prévalence des douleurs chroniques en France, leur caractérisation et leurs répercussions sur leur qualité de vie. Voici ce qu’il faut en retenir.

Quatre personnes sur dix en France concernées par la douleur chronique

Contrairement à la douleur aiguë, qui a une fonction de signal d’alarme permettant de prendre les mesures nécessaires face à un événement qui représente un danger pour le corps humain (fracture, brûlure, coupure, piqûre, etc.), la douleur chronique n’a pas d’utilité. Elle présente uniquement des répercussions délétères chez le patient.

Très schématiquement, les douleurs chroniques sont fréquemment dues à un foyer douloureux dit « périphérique », car affectant le système nerveux périphérique – c’est-à-dire les parties du système nerveux situées à l’extérieur du système nerveux central, constitué par le cerveau et la moelle épinière.

Les nombreux signaux douloureux qui inondent le cerveau modifient son comportement : il y devient plus sensible (on parle de sensibilisation centrale), et leur traitement ne se fait plus correctement. Dans cette situation, la modulation de la douleur, qui passe en temps normal par des voies neurologiques dites « descendantes » (du cerveau vers la périphérie), dysfonctionne également. L’activité de l’ensemble du système nerveux se modifie, de manière persistante : tout se passe comme si au lieu d’atténuer la réponse aux signaux douloureux, cette dernière devenait plus intense.

Une douleur aiguë intense non contrôlée, une lésion nerveuse résultant d’une opération chirurgicale ou d’un traumatisme, une anxiété de fond ou une altération du sommeil consolident aussi cette sensibilisation centrale. Plusieurs mécanismes physiopathologiques peuvent expliquer l’installation de ces douleurs « maladie ».

Une lésion postopératoire peut induire une douleur neuropathique (due à un dysfonctionnement du système nerveux plutôt qu’à une stimulation des récepteurs de la douleur), une hyperexcitabilité centrale sans inflammation ou lésion évidente peut induire une fibromyalgie ou un syndrome de l’intestin irritable. Une inflammation persistante, comme dans les lésions articulaires (arthropathies) d’origine inflammatoires ou les tendinopathies (maladies douloureuses des tendons), abaisse également les seuils d’activation des récepteurs du message douloureux.

Les douleurs chroniques ont de lourdes répercussions sur les patients, puisqu’elles affectent non seulement leurs capacités physiques et mentales, mais aussi leurs vies professionnelles et familiales. Au point que certains d’entre eux, dont les douleurs sont réfractaires, c’est-à-dire rebelles à tous les traitements, en arrivent parfois à demander une assistance à mourir.

L’analyse des données recueillies par l’Observatoire français de la douleur et des antalgiques indique qu’en France, plus de 23 millions de Français, majoritairement des femmes (57 %), vivraient avec des douleurs, la plupart du temps depuis au moins trois mois.

Sur le podium des douleurs les plus fréquentes figurent les douleurs musculo-squelettiques, dont l’arthrose ou les lombalgies ; les différentes céphalées, dont les migraines ; et les douleurs abdominales, dont l’intestin irritable ou l’endométriose.

Avec un âge moyen de 46 ans, la tranche d’âge des 35-64 ans représente 51 % de la population souffrant de douleurs chroniques. Près de 36 % sont inactifs sur le plan professionnel.

Cette maladie chronique est un fardeau d’autant plus lourd qu’il est très mal pris en charge : seul un tiers des patients se dit satisfait de ses traitements.

Un défaut de prise en charge

Près d’un patient sur deux évalue l’intensité de sa douleur à 7 ou plus sur une échelle de 1 à 10, c’est-à-dire une douleur chronique sévère, et 44 % en souffrent depuis plus de trois années.

Au cours des six mois précédant la réalisation de l’enquête, moins d’un patient sur trois avait vu ses symptômes s’améliorer. Par ailleurs, plus d’un tiers des patients interrogés présentent un handicap fonctionnel modéré à sévère et la moitié déclare des qualités physiques et mentales altérées.

Lorsqu’on les interroge sur leur prise en charge, seuls 37 % des patients s’en disent satisfaits. L’un des problèmes est que les traitements disponibles sont rarement spécifiques de la douleur concernée. Ils réduisent le plus souvent partiellement l’intensité des symptômes, mais n’ont pas toujours un impact significatif sur le fardeau que représente cette maladie dans la vie des malades.

Le paracétamol, les anti-inflammatoires et les opioïdes (morphine et dérivés) sont les trois sortes de médicaments prescrits pour traiter les douleurs chroniques. Signe d’un soulagement insuffisant, 87 % des patients rapportent pratiquer l’automédication pour tenter d’atténuer leurs souffrances.

Un coût sociétal important

En raison de leur prévalence élevée dans la société, les douleurs chroniques ont un coût estimé à plusieurs milliards d’euros par an, si l’on ajoute aux dépenses de santé nécessaires à leur prise en charge les conséquences économiques de la perte de productivité qu’elles entraînent.

Une étude datant de 2004 évaluait le coût total moyen annuel par patient à plus de 30 000 d’euros. Ce chiffre souligne l’impact économique considérable de cette condition, qui dépasse son coût direct pour le système de santé.

Ainsi, les arrêts de travail des personnes souffrant de douleurs chroniques sont cinq fois plus fréquents que ceux de la population générale. En outre, la durée moyenne cumulée des arrêts de travail de 45 % des patients douloureux chroniques dépasse quatre mois par an.

Une autre étude épidémiologique, menée en 2010, auprès de plus de 15 000 personnes adultes en France, a permis d’évaluer l’impact de la douleur sur les situations professionnelles et sur l’utilisation des systèmes de soins. Elle montre que les patients souffrant de douleurs chroniques consultent deux fois plus souvent que les autres.

En extrapolant cette année-là à la population générale, ce sont 72 millions de consultations supplémentaires par an qui sont dues aux douleurs chroniques, ce qui représente un surcoût annuel évalué à 1,16 milliard d’euros. Ces travaux révélaient aussi que l’absentéisme dû à ces douleurs représentait alors 48 millions de journées de travail perdues par an, à l’échelon national.

À la recherche du « mieux vivre avec » plutôt que du « zéro douleur »

L’évaluation et le traitement d’un patient souffrant de douleur chronique nécessitent de considérer simultanément les facteurs biologiques, psychologiques et sociaux, sans faire montre d’aucun a priori quant à l’importance relative de chacun, selon le modèle médical dit « biopsychosocial ».

« Il est temps que chaque patient ait accès à un parcours de soins digne, sans errance ni abandon », souligne Audrey Aronica, présidente de l’Association francophone pour vaincre la douleur (AFVD).

Seuls quatre patients sur dix bénéficient d’une prise en charge pluriprofessionnelle pour leur douleur chronique. Si, on l’a vu, seuls 37 % des patients se disent satisfaits de leur prise en charge, ce chiffre s’élève significativement lorsque les personnes sont suivies par une structure spécialisée dans la douleur chronique : on atteint alors 47 % de satisfaits.

La satisfaction est plus faible pour certaines douleurs comme la fibromyalgie, l’endométriose, les douleurs liées au cancer ainsi que les douleurs inflammatoires ou neuropathiques.

L’objectif thérapeutique pour une personne souffrant de douleur chronique est rarement la rémission totale ou la guérison de cette maladie. En douleur chronique, se donner comme objectif la résolution totale de la douleur est souvent irréaliste et parfois même contre-productif, menant souvent à des escalades thérapeutiques potentiellement délétères. Cela aboutit fréquemment à la prescription, sur une longue durée, de médicaments opioïdes (morphine ou équivalents), alors que ceux-ci ne sont pas recommandés pour toutes les douleurs. Avec le risque de développer une dépendance à ces traitements.

Face aux douleurs chroniques, le but de la prise en charge est essentiellement réadaptatif (mieux vivre avec sa douleur). L’objectif est de faire diminuer la douleur à un niveau acceptable pour le patient, et d’améliorer des capacités fonctionnelles et de la qualité de vie du patient. La réadaptation est éminemment centrée sur la personne, ce qui signifie que les interventions et l’approche choisies pour chaque individu dépendent de ses objectifs et préférences.

Il peut également être intéressant de favoriser la promotion de thérapeutiques non médicamenteuses scientifiquement validées comme la neuromodulation – technique qui consiste à envoyer, au moyen d’électrodes implantées par exemple sur la moelle épinière du patient, des signaux électriques visant à moduler les signaux de douleur envoyés au cerveau.

Les « thérapies digitales » qui accompagnent le développement de la « santé numérique » peuvent aussi s’avérer intéressantes. Elles rendent en effet accessibles, à l’aide d’applications consultables sur smartphone, un contenu scientifiquement validé ainsi que des approches complémentaires, psychocorporelles, qui permettent de mieux gérer la douleur et de réduire ses répercussions négatives au quotidien sur la qualité de vie des patients : fatigue, émotions négatives, insomnie, baisse de moral, inactivité physique.

Une grande cause nationale pour combattre le fardeau des douleurs chroniques

Pour améliorer la situation, il est essentiel que les autorités s’emparent du sujet de la lutte contre les douleurs chroniques en le déclarant « grande cause nationale ». L’attribution de ce label permettrait de mieux communiquer sur ce grave problème, et de soutenir et coordonner les efforts de recherche.

« Les résultats du baromètre Douleur 2025 obligent notre collectivité nationale à une réponse sanitaire de grande ampleur », selon le Dr Éric Serra, président de la Société française d’étude et de traitement de la douleur (SFETD).

Parmi les autres objectifs à atteindre, citons la sanctuarisation d’un enseignement de médecine de la douleur plus conséquent dans les études médicales, le financement ciblé de programmes de recherche nationaux, la mise en application concrète d’initiatives permettant de réduire les délais d’accès aux soins spécialisés et de lutter contre les inégalités territoriales ou économiques d’accès à certaines thérapeutiques.

The Conversation

Président de la Fondation Analgesia (fondation de recherche sur la douleur chronique). Président du comité de suivi de l’expérimentation d’accès au cannabis médical de l’Agence Nationale de Sécurité du Médicament et des produits de santé. (ANSM). Membre du conseil d’administration de la Fondation IUD.

ref. Douleurs chroniques : en France, elles concerneraient plus de 23 millions de personnes – https://theconversation.com/douleurs-chroniques-en-france-elles-concerneraient-plus-de-23-millions-de-personnes-264599

Comprendre le cerveau des entrepreneurs grâce à une étude scientifique unique

Source: The Conversation – France in French (3) – By Frédéric Ooms, Chargé de cours, Université de Liège

Si le cerveau est capable de renforcer certains réseaux neuronaux grâce à l’entraînement, comme on muscle son corps par le sport, alors l’expérience entrepreneuriale répétée pourrait elle-même être un facteur de développement de ces connexions particulières. BillionPhotos/Shutterstock

L’entrepreneuriat façonne-t-il le cerveau ? Certaines personnes naissent-elles avec des caractéristiques cérébrales qui les prédisposent à entreprendre ? Pour tenter de répondre à ces questions, une étude récente explore le fonctionnement du cerveau d’entrepreneurs grâce à l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle, une technique qui permet de visualiser l’activité cérébrale.


Si l’on reconnaît l’importance des processus cognitifs chez les entrepreneurs
– comment pensent-ils et agissent-il face à l’incertitude ? –, on s’est peu intéressé à l’étude de leur cerveau lorsqu’ils prennent leurs décisions.

Pourquoi certains individus semblent exceller dans la création d’entreprises et naviguent habilement à travers l’incertitude, tandis que d’autres peinent à s’adapter ?

Pour tenter de faire la lumière sur la réponse à cette question, nous avons mené des travaux faisant converger neurosciences et recherche en entrepreneuriat. Nous avons en effet exploré l’activité cérébrale chez des entrepreneurs grâce à une technique d’imagerie médicale, l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf).

Fruit d’une collaboration entre le centre de recherche interdisciplinaire en sciences biomédicales GIGA Consciousness Research Unit de l’Université de Liège (Belgique) et le Centre hospitalier universitaire (CHU) de Liège, notre étude ouvre de nouvelles perspectives sur la manière dont les entrepreneurs abordent la prise de décision, gèrent l’incertitude et exploitent de nouvelles opportunités.

Imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf)

L’IRMf permet de visualiser l’activité cérébrale en mesurant les variations du flux sanguin dans le cerveau. Cette méthode repose sur un principe simple : lorsqu’une région du cerveau est activée, elle consomme plus d’oxygène, ce qui entraîne une augmentation du flux sanguin vers cette zone. Ce surplus d’oxygène modifie légèrement les propriétés magnétiques du sang. C’est cette différence que l’IRMf mesure pour créer des cartes d’activité cérébrale en temps réel, offrant ainsi une vue détaillée de la fonction cérébrale.

Plus précisément, notre étude s’est concentrée sur 23 entrepreneurs habituels
– c’est-à-dire ceux qui ont lancé plusieurs entreprises, en les comparant à 17 managers travaillant dans de grandes organisations.

L’analyse de connectivité en état de repos basée sur une région cérébrale d’intérêt (seed-based resting state fMRI) a révélé que ces entrepreneurs expérimentés présentent une connectivité neuronale accrue entre certaines régions de l’hémisphère droit du cerveau : l’insula et le cortex préfrontal. Ces zones jouent un rôle dans la flexibilité cognitive et la prise de décisions exploratoires, c’est-à-dire la capacité à ajuster sa stratégie et à penser autrement face à des situations nouvelles ou incertaines.

Mieux gérer l’incertitude

Ce réseau cérébral plus connecté pourrait contribuer à expliquer pourquoi ces entrepreneurs semblent mieux armés pour gérer l’incertitude et faire preuve de flexibilité cognitive, des capacités souvent associées à l’identification d’opportunités entrepreneuriales.

Que ce soit de manière séquentielle – les serial entrepreneurs, qui créent une entreprise après l’autre – ou de façon concurrente – les portfolio entrepreneurs qui gèrent plusieurs entreprises en même temps –, ces profils paraissent exceller dans l’art de s’adapter rapidement. Une compétence précieuse dans le monde des start-ups, où les repères sont rarement stables.

Une autre étude, portant sur le même groupe d’entrepreneurs et de managers met en lumière un autre phénomène intrigant : ces entrepreneurs habituels présentent un volume de matière grise plus important dans l’insula gauche. Bien que l’étude n’ait pas directement mesuré la pensée divergente, d’autres travaux ont montré que l’augmentation du volume de matière grise dans l’insula gauche est associée à cette capacité – c’est-à-dire la faculté de générer de nombreuses idées différentes pour résoudre un même problème.

Ce qui suggère que les différences observées chez ces entrepreneurs pourraient refléter une plus grande propension à la pensée divergente.

Une question essentielle reste ouverte : l’entrepreneuriat façonne-t-il le cerveau… ou bien certaines personnes naissent-elles avec ces caractéristiques cérébrales qui les prédisposent à entreprendre ?

Autrement dit, sommes-nous entrepreneurs par nature ou par culture ?

Nature ou culture ?

Cette interrogation est aujourd’hui au cœur des nouveaux projets de recherche menés par l’équipe d’HEC Liège et du Centre de recherche du cyclotron (CRC) de l’Université de Liège. Cette orientation de recherche s’appuie sur le concept de « plasticité cérébrale », c’est-à-dire la capacité du cerveau à se modifier sous l’effet des expériences et des apprentissages.

Si le cerveau est capable de renforcer certains réseaux neuronaux grâce à l’entraînement, comme on muscle son corps par le sport, alors l’expérience entrepreneuriale répétée pourrait elle-même être un facteur de développement de ces connexions particulières. À l’inverse, si ces différences cérébrales sont présentes dès le départ, cela poserait la question de traits cognitifs ou neurobiologiques favorisant l’esprit d’entreprise.

Pour répondre à ces questions, de nouveaux travaux sont en cours au sein du laboratoire et du GIGA-CRC, avec notamment des études longitudinales visant à suivre l’évolution des cerveaux d’entrepreneurs au fil de leur parcours, mais aussi des comparaisons avec de jeunes porteurs de projets ou des aspirants entrepreneurs.

L’enjeu est de mieux comprendre si, et comment, l’expérience de l’entrepreneuriat peut façonner notre cerveau. Cette nouvelle phase de la recherche est en cours et entre dans une phase clé : le recrutement des participants pour une étude en imagerie par résonance magnétique (IRM). Nous recherchons des volontaires, entrepreneurs ou non, prêts à contribuer à cette exploration scientifique inédite sur les effets de la pratique entrepreneuriale sur le cerveau.

Former les futurs entrepreneurs

L’intégration des neurosciences dans l’étude de l’entrepreneuriat offre une perspective novatrice sur les facteurs qui pourraient contribuer à l’esprit entrepreneurial. En comprenant si – et comment – l’expérience entrepreneuriale influence la structure et la fonction cérébrales, il deviendrait possible de concevoir des approches de formation spécifiques pour favoriser l’esprit d’entreprendre. On pourrait, par exemple, imaginer de mettre au point des exercices pratiques et des approches d’apprentissage immersif afin de développer chez les étudiants les compétences observées chez des entrepreneurs habituels.


Cet article a été rédigé avec l’aide du Dr Arnaud Stiepen, expert en communication et vulgarisation scientifiques.

The Conversation

Frédéric Ooms a été financé par une subvention ARC (Actions de Recherche Concertée) de la Fédération Wallonie‑Bruxelles.

ref. Comprendre le cerveau des entrepreneurs grâce à une étude scientifique unique – https://theconversation.com/comprendre-le-cerveau-des-entrepreneurs-grace-a-une-etude-scientifique-unique-259324

La Constitution québécoise prétend vouloir protéger les femmes. La réalité est toute autre

Source: The Conversation – in French – By Naïma Hamrouni, Professeure agrégée de philosophie et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en éthique féministe, Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR)

Écoutez cet article en version audio générée par l’IA.

Le Québec pourrait bientôt inscrire le droit à l’avortement dans sa Constitution. Présenté au public comme un symbole fort pour l’égalité des sexes, ce geste risque paradoxalement de fragiliser l’accès réel des femmes à ce service, en plus de véhiculer une vision réductrice de la lutte féministe pour la justice reproductive.

Le 9 octobre dernier, le ministre de la Justice du gouvernement caquiste Simon Jolin-Barrette déposait le projet de Loi 1, visant à doter le Québec de sa propre Constitution. Présenté comme un geste d’affirmation nationale progressiste, visant à « définir la nation québécoise » et ses « valeurs sociales distinctes, dont l’égalité entre femmes et hommes », ce projet inclut deux dispositions touchant spécifiquement l’égalité des sexes.

Ce texte se concentre sur la disposition prévoyant l’inscription constitutionnelle du droit à l’avortement. À travers ce débat ouvert par le gouvernement, je propose, à titre de titulaire de la Chaire de recherche du Canada en éthique féministe à l’Université du Québec à Trois-Rivières, d’y voir une occasion rare de réfléchir collectivement – en incluant les Premiers peuples, grands oubliés de ce projet – à la perspective féministe que nous souhaitons voir structurer et inspirer notre projet de société.




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Contre la constitutionnalisation de l’avortement

En 2023, la Coalition avenir Québec a tenté d’inscrire le droit à l’avortement dans la Charte des droits et libertés de la personne. De nombreux groupes de femmes, le Barreau du Québec ainsi que plus de 400 médecins, s’y sont alors opposés, craignant d’abord qu’en ciblant l’avortement comme un service de santé distinct des autres, on risquait de raviver la stigmatisation des femmes qui y ont recours.

Ils rappelaient surtout que l’enchâssement du droit à l’interruption volontaire de grossesse dans une loi constitutionnelle ouvrirait de facto la porte à sa contestation devant les tribunaux. Cela fragiliserait des acquis menacés par les vents conservateurs qui soufflent sur la province depuis le renversement, en 2022, de l’arrêt Roe v. Wade, qui, depuis 1973, accordait aux États-Uniennes le droit d’avorter dans tout le pays.

Comme pour la vasectomie ou la chirurgie de la hanche, il n’est pas nécessaire de constitutionnaliser l’accès à l’avortement, mieux protégé comme soin que comme droit. Rappelons qu’au Québec, comme ailleurs au Canada, l’avortement n’est pas un droit constitutionnel : il est entièrement décriminalisé depuis 1988, à la suite d’une décision de la Cour suprême ayant invalidé les restrictions du Code criminel – qui, depuis 1969, n’autorisait l’avortement que dans certaines circonstances exceptionnelles et sous des conditions très restrictives. Depuis, l’interruption volontaire de grossesse relève du réseau de la santé, et non de la Constitution.

En décembre 2023, la ministre responsable de la Condition féminine Martine Biron avait su écouter les groupes de femmes et faire marche arrière sur son projet de loi. Aujourd’hui, le gouvernement caquiste choisit de faire fi de leurs voix – tout en s’autoproclamant champion de l’égalité des sexes. Il voudrait délibérément mettre en péril la protection du droit à l’avortement qu’il ne s’y prendrait pas autrement.

Ce qui menace le droit à l’avortement

Les groupes de femmes et les chercheuses féministes n’ont jamais demandé la constitutionnalisation du droit à l’avortement, qu’elles ont même critiquée. Elles rappellent toutefois que l’accès réel à ce service reste entravé par des obstacles concrets : manque de services hors des grands centres, manque d’accès à la pilule abortive, délais d’attente longs, absence de congés payés, et manque d’investissement dans l’accompagnement de celles qui subissent violence ou contrôle de la part de leur partenaire.

Mais constitutionnaliser un droit à l’avortement est plus spectaculaire et politiquement payant. Ce geste qui frappe l’imaginaire citoyen dispense surtout de s’engager là où cela ferait une véritable différence pour les femmes. L’exercice réel de notre liberté reproductive dépend d’autres facteurs sur lesquels nos gouvernements ont un pouvoir d’agir : l’existence d’une clinique à distance raisonnable et l’accès rapide à une consultation dans une société féministe qui soutient et valorise les femmes et leur autonomie.

S’ajoutent aussi des facteurs socio-économiques et relationnels sur lesquels le gouvernement peut agir par l’éducation et les programmes sociaux : vivre une relation égalitaire et respectueuse, et avoir des moyens financiers permettant de réaliser ses projets reproductifs ou de quitter une relation toxique. La pauvreté, la crise du logement et la réduction des ressources pour femmes et enfants victimes de violence conjugale restent des enjeux féministes cruciaux, liés à la justice reproductive.

Au-delà de ces obstacles pratiques à la liberté reproductive, les féministes s’entendent pour dire que la principale menace à nos droits à l’heure actuelle est représentée par la montée des droites conservatrices. En ligne, ces mouvements tissent de nouvelles communautés réactionnaires, nourries par des discours natalistes, nostalgiques des rôles de genre traditionnels et d’une époque pure-laine fantasmée.

Vers une pleine justice reproductive

L’histoire classique du féminisme présente le droit à l’avortement comme un combat emblématique des années 1960. Mais ce récit est partiel. Il occulte les expériences des femmes autochtones, noires et racisées, des femmes vivant avec une déficience intellectuelle et de celles en situation de handicap, qui ont fait les frais des politiques génocidaires et eugénistes : stérilisations imposées, coercition reproductive, et retraits d’enfants, justifiés par des préjugés sur leur capacité à être mères.

Pour élargir la compréhension des droits reproductifs, la militante et cofondatrice du collectif SisterSong Loretta Ross – elle-même stérilisée sans consentement à l’âge de 23 ans –, a élaboré avec ses consœurs le concept de justice reproductive. Ancrée dans une compréhension intersectionnelle des oppressions (sexiste, mais aussi capacististe, raciste et coloniale), cette notion relie le droit de ne pas avoir d’enfants à celui d’en avoir, librement. Elle intègre également aux droits d’avorter et de mettre des enfants au monde, celui d’élever nos enfants dans la dignité, dans des conditions sociales qui soutiennent la valeur égale de leurs vies et des nôtres.


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Dans cette perspective élargie, la justice reproductive implique donc bien davantage que la seule lutte pour l’accès à l’avortement. Elle conçoit comme indissociable de la liberté reproductive l’accès universel aux soins de santé, aux services sociaux et à une éducation de qualité. La justice reproductive implique aussi la lutte pour l’accès des femmes et de leurs enfants à un logement abordable et sain, à une alimentation nourrissante et suffisante, et à une vie libérée de la pauvreté et de la violence, qu’elle soit exercée au sein du foyer ou par l’État.

Autrement dit, en plus de fragiliser l’accès à l’avortement en ouvrant la porte à sa contestation devant les tribunaux, l’inscription de ce droit dans la Constitution refléterait une vision bien partielle de la lutte féministe pour la justice reproductive.

Prendre les droits des femmes au sérieux exige un leadership politique capable de dénoncer d’un même souffle les menaces au droit à l’avortement et les injustices issues des systèmes d’oppression qui limitent l’exercice réel de notre liberté reproductive. Sans un tel programme d’action féministe ambitieux, l’engagement de notre gouvernement pour l’égalité des sexes n’est qu’un vernis superficiel appliqué à un projet constitutionnel qui, fondamentalement, n’a rien de féministe.

La Conversation Canada

Naïma Hamrouni a reçu des financements du CRSH et du FRQSC.

ref. La Constitution québécoise prétend vouloir protéger les femmes. La réalité est toute autre – https://theconversation.com/la-constitution-quebecoise-pretend-vouloir-proteger-les-femmes-la-realite-est-toute-autre-265843

Quatre méthodes pour combattre la déprime hivernale, selon la science

Source: The Conversation – in French – By Gio Dolcecore, Assistant Professor, Social Work, Mount Royal University

À l’approche de l’hiver et avec la fin de l’heure d’été, beaucoup de gens se préparent à affronter des journées de plus en plus courtes, un temps de plus en plus froid, ainsi que la fameuse « déprime hivernale ». Ces changements saisonniers sont toutefois plus qu’un simple désagrément passager, car ils peuvent perturber l’énergie, l’humeur et les habitudes quotidiennes.

Le trouble affectif saisonnier (TAS) se caractérise par une intensification des symptômes dépressifs pendant les mois d’automne et d’hiver, tandis que la « déprime hivernale » désigne une baisse de l’humeur temporaire et est moins grave.

Au Canada, environ 15 % de la population souffre de déprime hivernale, et de 2 à 6 % de TAS. Bien que la cause exacte du TAS soit incertaine, il semblerait qu’il soit lié à la diminution de l’exposition à la lumière naturelle en automne et en hiver, ce qui peut perturber le rythme circadien.

Une faible luminosité affecte la chimie du cerveau en réduisant le taux de sérotonine, un neurotransmetteur qui régule l’humeur, le sommeil et l’appétit, tout en maintenant un taux élevé de mélatonine pendant la journée, ce qui entraîne somnolence et fatigue.

La bonne nouvelle, c’est qu’avec de la volonté et des pratiques fondées sur des preuves, il est possible de transformer l’hiver en une saison porteuse de sens, de liens sociaux et même de joie. À titre de travailleuse sociale et de thérapeute en santé mentale, je vous propose quatre approches qui, selon la recherche et ma pratique clinique, peuvent rendre les mois d’hiver plus agréables.




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1. Faire du temps son ami

L’hiver peut engendrer de l’apathie et de la démotivation. Cependant, il est possible d’y remédier en instaurant des routines.

Des recherches en psychologie comportementale montrent que des activités structurées, même simples, peuvent stimuler la motivation. Essayez de prévoir des rituels hebdomadaires, comme prendre un café avec un ami, aller à la bibliothèque ou regarder votre émission préférée, afin de vous donner des points d’ancrage lorsque vous avez des baisses d’énergie.

Accordez à votre temps le même soin que vous accordez à celui des autres et planifiez des moments de qualité pour vous-même.

Un autre outil utile est le « body doubling » (ou travail en parallèle), qui consiste à accomplir des tâches en même temps que quelqu’un d’autre, que ce soit en personne ou virtuellement. Cela peut signifier regarder le même film même si on n’est pas au même endroit, discuter au téléphone tout en pliant son linge ou travailler ensemble dans un café. Ces routines partagées favorisent le sentiment de responsabilité et renforcent les liens.

Les routines sociales structurées sont un élément de la thérapie cognitivo-comportementale, qu’on utilise pour traiter le TAS et la déprime hivernale, et qu’on considère comme efficace pour prévenir les rechutes dépressives.

2. On sort !

Lorsque la température baisse, il est tentant de rester à l’intérieur. Pourtant, passer un bref moment à l’extérieur dans le froid présente de réels avantages.

L’exposition à la lumière naturelle, même par temps couvert, permet de réguler les rythmes circadiens, d’améliorer la qualité du sommeil et de stabiliser l’humeur. Essayez de sortir au moins 10 minutes par jour. Que vous fassiez une marche rapide, du patinage ou que vous restiez dehors sans bouger, cela vous aidera à vous sentir mieux.

Si vous présentez des symptômes dépressifs, parlez-en à votre médecin pour savoir si la luminothérapie pourrait vous convenir. Des études cliniques ont montré qu’il s’agit de l’un des traitements les plus efficaces contre le TAS.

Essayez de voir la neige comme quelque chose d’attirant plutôt que comme un obstacle. Vous pouvez prévoir toutes sortes d’activités, comme des pique-niques hivernaux, des chasses au trésor avec des pommes de pin ou de la peinture sur neige, ou encore des activités plus calmes comme l’observation d’oiseaux, la photo ou la raquette. Si vous êtes du style à aimer l’adrénaline, les sports comme la planche à neige peuvent vous apporter des sensations fortes.

3. Des moments de joie

La joie est souvent perçue comme un trait de caractère ou une capacité innée, mais on peut la cultiver intentionnellement. Des gestes simples peuvent reprogrammer le cerveau petit à petit pour qu’il se tourne vers des états plus positifs.

Une façon de cultiver la joie consiste à trouver des activités qui favorisent ce que les chercheurs appellent le « flow », un terme qui décrit le fait d’être complètement absorbé par ce qu’on fait au point où tout le reste disparaît.

Cet état se produit lorsque le défi et les compétences sont en parfait équilibre, quand une activité est captivante sans être trop difficile au point qu’on se sente dépassé. Cela stimule les circuits émotionnels positifs du cerveau, renforçant ainsi les voies liées à l’attention, à la motivation et à la créativité. Les activités engendrant le flow ne sont pas les mêmes pour tout le monde : on peut penser aux casse-têtes, aux jeux vidéo, à la cuisine, au crochet, à la peinture ou à la poésie.


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La joie peut être collective. Les rires partagés, le travail en parallèle ou les gestes d’hospitalité nous rappellent que la joie est plus grande lorsqu’elle est vécue en communauté. Un repas où chacun apporte un plat, une soirée au cinéma ou un simple coup de fil peuvent contrer l’isolement et faire de la joie une ressource renouvelable que l’on crée avec les autres.

4. Prendre le temps de s’arrêter

La pleine conscience et la méditation sont deux pratiques qui peuvent être intégrées à la vie quotidienne pour atténuer le stress et la dépression, améliorer l’attention et la régulation émotionnelle, et diminuer la rumination mentale.

La méditation est une technique qui permet de cultiver le calme, en utilisant entre autres la respiration profonde, tandis que la pleine conscience consiste à demeurer présent au quotidien, par exemple en savourant le goût de son café du matin. Il a été prouvé que ces deux pratiques accroissent la concentration, régulent les émotions et réduisent les pensées négatives répétitives.

Des études montrent qu’il suffit de dix minutes de pause par jour, en étant attentif à l’instant présent, pour diminuer considérablement le stress.

On recommande d’intégrer ces moments à la routine quotidienne, par exemple en prenant cinq respirations profondes dès le réveil, en faisant une pause après une séance de sport ou en restant assis en silence dans la voiture avant d’entrer chez soi. Les applications proposant de courtes méditations, des histoires pour dormir ou des rappels permettent de développer cette habitude.

Si on vit avec d’autres personnes, on peut prendre le temps de poser des questions comme : « Quel a été ton meilleur et ton pire moment de la journée ? », de manière à favoriser la réflexion et la gratitude. Ces petits rituels de respiration et d’introspection peuvent aider à prévenir la fatigue émotionnelle durant l’hiver.

L’hiver, une saison pour pratiquer

Au lieu de simplement survivre à l’hiver, on peut l’aborder comme une saison pour apprendre, s’adapter et renforcer sa résilience. Pour cela, on peut faire du temps son allié, rechercher l’émerveillement en plein air, cultiver la joie comme une compétence et trouver sa façon de pratiquer la méditation et la pleine conscience.

Ces stratégies ne feront pas disparaître les défis liés aux journées courtes et au temps froid, mais des études montrent qu’elles peuvent aider à atténuer leur impact sur l’humeur et le bien-être. En considérant délibérément l’hiver comme une période de croissance, on peut changer son état d’esprit et envisager cette saison comme une occasion de renouveau.

Le solstice d’hiver symbolise l’obscurité qui cède la place à la lumière. Célébrer le solstice en allumant des bougies, en se réunissant en communauté ou en prenant des résolutions pour les mois à venir peut transformer le jour le plus sombre de l’année en un moment de connexion, de renouveau et d’amour pour la saison hivernale.

La Conversation Canada

Gio Dolcecore ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Quatre méthodes pour combattre la déprime hivernale, selon la science – https://theconversation.com/quatre-methodes-pour-combattre-la-deprime-hivernale-selon-la-science-269767

Comment la consommation précoce de pornographie affecte la sexualité des garçons et des filles

Source: The Conversation – in French – By Jose Daniel Rueda Estrada, Director programa Master Universitario Trabajo Social Sanitario, UOC – Universitat Oberta de Catalunya

Les écrans deviennent les premiers vecteurs d’éducation sexuelle des adolescents, exposant filles et garçons à des modèles de désir souvent violents et inégalitaires. Shutterstock

L’exposition des enfants et adolescents à la pornographie commence de plus en plus tôt, souvent avant l’âge de 10 ans, et façonne leur compréhension du désir, du consentement et des relations affectives. Elle influe sur la manière dont les jeunes apprennent à désirer, mais aussi sur celle dont les adolescentes apprennent à être désirées.


Le contact avec la pornographie se produit de plus en plus tôt. En Espagne par exemple, 20 % des adolescents ont accédé à ce type de contenu avant l’âge de 10 ans et plus de 90 % avant l’âge de 14 ans.

(En France, un rapport d’information du Sénat corrobore, en septembre 2022, ces tendances en dénombrant 1,1 million d’adolescents de 15 ans à 18 ans et 1,2 million d’enfants de moins de 15 ans sur 19 millions de visiteurs mensuels uniques de sites pornographiques, ndlr.)

Ces chiffres révèlent une enfance exposée trop tôt à des contenus qui façonnent leur manière de comprendre le désir, le consentement et les relations affectives. Dans un contexte où l’éducation sexuelle approfondie est pratiquement inexistante tant dans les familles qu’à l’école, Internet est devenu le professeur et la pornographie son programme.




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Une enfance exposée trop tôt

Les recherches les plus récentes réalisées en Espagne situent le début de la consommation de pornographie entre les âges de 8 ans et 13 ans. Le téléphone portable est le principal dispositif d’accès : il permet une consommation privée, immédiate et difficile à surveiller par l’entourage adulte.

Cet accès continu est dépourvu des filtres familiaux et éducatifs qui pourraient servir d’éléments de protection.

Ce que voient les enfants

L’exposition précoce à des contenus sexuels explicites dans lesquels sont reproduites des attitudes de violence, de domination et de machisme, et la consommation comme pratique intégrée dans la socialisation numérique des adolescents ont pour conséquence que la violence physique, la coercition ou l’humiliation des femmes, loin d’être reconnues comme des agressions, sont interprétées comme des comportements sexuels normaux, voire souhaitables.

Ce sont des contenus et des attitudes qui renforcent les modèles de virilité fondés sur la domination et le rabaissement.

Certains chercheurs ont constaté que les vidéos les plus visionnées comprenaient des scènes de cheveux tirés, de gifles ou d’insultes, et même un viol collectif (avec plus de 225 millions de vues). D’autres recherches ont confirmé que la consommation régulière de pornographie violente est associée à des attitudes de domination et d’agression sexuelle : 100 % des études ont établi un lien entre la pornographie et la violence sexuelle, 80 % avec la violence psychologique et 66,7 % avec la violence physique.

En définitive, à l’adolescence, cette exposition façonne les premières expériences affectives et normalise l’idée selon laquelle le pouvoir, la soumission et la violence font partie du désir

Les filles face au miroir de la violence

Les adolescentes consultent également la pornographie, bien que dans une moindre mesure et dans un contexte marqué par la pression esthétique, les normes de genre et le besoin de validation externe, facteurs qui influencent la manière dont elles construisent leur désir et leur relation avec leur corps.

Cette consommation est souvent vécue avec un malaise ou une ambivalence émotionnelle, et est rarement partagée entre pairs.

La nouvelle pornographie numérique renforce la chosification des femmes, en les présentant comme des instruments du plaisir masculin. Des plateformes, telles qu’OnlyFans, poursuivent cette logique, en commercialisant le corps féminin sous le couvert d’une liberté apparente qui répond à la demande masculine.

Ainsi, les jeunes filles apprennent que la reconnaissance sociale dépend de leur capacité à s’exposer, ce qui génère une socialisation fondée sur l’autosexualisation et le capital érotique.

Cet apprentissage perpétue les injonctions à la soumission et consolide un modèle de désir fondé sur l’inégalité. En conséquence, la pornographie non seulement façonne la manière dont les hommes apprennent à désirer, mais aussi la manière dont les adolescentes apprennent à être désirées.

Une éducation qui arrive trop tard

L’absence d’une éducation sexuelle adéquate est l’un des facteurs qui contribuent le plus à la consommation précoce de pornographie.

Dans le domaine éducatif, il existe toujours un manque de programmes abordant les relations affectives et sexuelles avec sérieux, naturel et dans une approche fondée sur les droits et les valeurs, ce qui favorise l’intériorisation des contenus pornographiques.

De plus, les écoles en Espagne, mais aussi dans d’autres pays, manquent de ressources pour une éducation sexuelle complète et, dans les familles, le silence et le tabou prévalent souvent.

Face à ce manque de repères, la pornographie devient la principale source d’information, annulant des dimensions essentielles de la sexualité telles que l’affection, l’égalité et le respect.




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Éducation socio-affective et approche de genre

C’est pourquoi l’éducation socio-affective avec une approche de genre s’est avérée essentielle pour prévenir les effets de la consommation et promouvoir des relations égalitaires.

Intégrer une réflexion sur le consentement, le plaisir et la diversité permet de contrebalancer les messages de domination véhiculés par les écrans et de responsabiliser les adolescents à partir du respect mutuel.

Un défi pour la santé publique

La consommation de pornographie à l’adolescence constitue un problème émergent de santé publique. Ses effets transcendent l’individu et affectent le bien-être émotionnel, la socialisation et la construction des identités de genre, ce qui nécessite une approche préventive et globale de la part du système de santé.

De plus, il est prouvé que l’exposition précoce à des contenus sexuels explicites influence les comportements à risque, les addictions comportementales et la reproduction des inégalités de genre.

D’une question privée à un défi collectif

Les acteurs du travail social jouent un rôle clé en se positionnant entre le système de santé, la société et les familles. De cette position, les travailleurs sociaux peuvent détecter les conséquences psychosociales de la consommation (anxiété, isolement ou attitudes sexistes) et intervenir par des actions éducatives et d’accompagnement.

De même, le travailleur social en santé contribue à la conception de stratégies intersectorielles qui intègrent l’éducation affective et sexuelle dans les soins primaires et favorisent des relations saines dès le plus jeune âge. En fin de compte, accompagner les nouvelles générations vers une sexualité fondée sur l’empathie, le consentement et l’égalité est sa plus grande responsabilité.

La consommation de pornographie n’est plus une question privée, mais un défi collectif. Il ne s’agit pas d’un problème moral, mais d’un problème de santé et d’égalité. Si la pornographie enseigne à désirer avec violence, notre tâche est d’enseigner à désirer avec empathie. En ce sens, éduquer à l’égalité, à l’affection et au consentement n’est pas une option : c’est une urgence sociale.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Comment la consommation précoce de pornographie affecte la sexualité des garçons et des filles – https://theconversation.com/comment-la-consommation-precoce-de-pornographie-affecte-la-sexualite-des-garcons-et-des-filles-269638