Des pépins de raisin retrouvés sur des sites archéologiques peuvent sembler anodins. Pourtant, l’analyse de leur ADN donne accès à l’histoire plurimillénaire de la vigne cultivée.
Nous avons séquencé le génome de pépins vieux de plusieurs millénaires, révélant une histoire déjà entrevue par l’archéologie : celle de l’introduction de la viticulture en France, des échanges de cépages à l’échelle européenne et de pratiques agricoles anciennes qui ont laissé des traces jusqu’à aujourd’hui.
Nos résultats, publiés tout récemment dans Nature communications, montrent notamment que certains cépages emblématiques, comme le pinot noir variété phare de Bourgogne, étaient déjà présents au Moyen Âge.
Comment avons-nous analysé l’ADN de pépins de raisin vieux de 4 000 ans ?
L’histoire de la vigne s’est longtemps appuyée sur l’étude morphologique des pépins. Cette puissante approche a permis de distinguer de grandes tendances, notamment sur le caractère sauvage ou domestique des pépins, et retracer les débuts de la viticulture.
Cependant, certaines questions restaient difficiles à trancher : origine géographique des cépages, relations de parenté, ou encore les modes de multiplication (croisement ou reproduction clonale) et circulation des plants. L’ADN ancien pouvant être préservé au cœur même des pépins apporte ici une aide particulièrement décisive, comme témoin des relations entre les vignes du passé et celles d’aujourd’hui.
Nous avons ainsi analysé 49 pépins provenant de différents sites archéologiques, majoritairement français, et couvrant près de 4 000 ans, de l’âge du Bronze à la fin du Moyen Âge. Ces pépins gorgés d’eau ont été préservés dans des contextes spécifiques, humides, ayant contribué à une bonne préservation de leur ADN.
Pépins anciens (à gauche) et pépins modernes (à droite). S. Ivorra, CNRS, Fourni par l’auteur
L’ADN a été extrait dans le laboratoire spécialisé en ADN ancien du Centre d’anthropobiologie et de génomique de Toulouse, conçu pour isoler et manipuler les molécules aussi rares que dégradées qui ont traversé les époques dans les restes archéologiques. Cet ADN ancien a pu être décrypté grâce à des technologies de séquençage de pointe jusqu’à en lire la totalité de l’information génétique, soit ici un texte génétique d’environ 500 millions de lettres.
Ces données permettent d’établir les relations génétiques entre individus, d’identifier les origines des cépages et de retrouver les techniques de propagations passées : soit par croisement, mélangeant des variétés d’origine ou de qualités distinctes ; soit par reproduction clonale (par bouturage, marcottage ou greffe) pour maintenir à l’identique dans le temps une variété qui leur était particulièrement précieuse.
Notre découverte prouve l’ancienneté de la viticulture
Les premières vignes cultivées apparaissent en France aux alentours de -600 avant notre ère, avec le développement des échanges méditerranéens, notamment du vin. Elles coexistent avec des vignes sauvages locales, et des croisements entre ces deux types contribuent à la diversité des cépages.
Les analyses génétiques confirment également l’existence de circulations à longue distance dès cette période. Des influences venues d’Ibérie, des Balkans ou du Proche-Orient témoignent des échanges des plants et de savoir-faire à l’échelle de la Méditerranée et, plus généralement, de l’Europe.
Autre point important : la multiplication clonale apparaît comme une pratique ancienne et commune, déjà en place dès l’âge du Fer. Elle a permis de maintenir certaines variétés d’intérêt sur de longues périodes et de les diffuser sur de longues distances.
C’est dans ce cadre que nous avons identifié un pépin médiéval considéré comme étant génétiquement identique au pinot noir actuel, illustrant la continuité de certains cépages sur plusieurs siècles.
Quelles perspectives pour ces recherches ?
L’apport de l’ADN ancien ne se limite pas à confirmer des scénarios existants : il ouvre aussi de nouvelles pistes.
En combinant données anciennes et modernes, il devient possible d’aller plus loin dans la caractérisation des vignes du passé. Des approchesrécentes permettraient par exemple d’inférer certaines caractéristiques des raisins anciens, comme la couleur des baies ou certains traits liés au goût.
Ces méthodes pourraient aussi permettre de mieux comprendre les adaptations des cépages aux environnements du passé, ou encore les choix opérés par les sociétés anciennes dans leurs pratiques agricoles.
À terme, ces recherches contribuent à mieux documenter la diversité génétique de la vigne et son évolution, un enjeu important dans le contexte actuel de changements climatiques.
Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches, commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui les ont menées, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.
Rémi Noraz a reçu des financements de l’ANR MICA (ANR-22-CE27-0026).
L’humain s’est placé au-dessus de toutes les autres espèces animales. Comment changer notre relation avec elles pour sortir d’une logique de domination et aller vers des formes de coexistence et de coopération ?
Chaque année, des milliards d’animaux sont élevés, transportés et abattus pour répondre aux besoins alimentaires, scientifiques ou industriels des sociétés humaines. Cette utilisation intensive du vivant pose une double question. Elle est d’abord éthique, car elle implique la souffrance et la mise à mort d’êtres vivants sensibles. Elle est aussi environnementale et sanitaire : la déforestation pour l’élevage intensif, la pollution conséquente et la proximité accrue entre espèces favorisent les déséquilibres écologiques et l’émergence de maladies.
Le concept de One Health (une seule santé) et la crise du Covid-19 rappellent que la santé humaine dépend étroitement de celle des animaux et des écosystèmes. Ces crises ne sont pas indépendantes. Elles révèlent un même rapport au vivant, fondé sur l’exploitation et la mise à distance physique et émotionnelle. Comprendre ce rapport est une condition nécessaire pour le transformer.
Une domination héritée : spécisme et colonisation
Les recherches en éthologie ont profondément renouvelé notre regard sur les animaux. De nombreuses espèces manifestent des émotions, des capacités d’apprentissage, des formes de coopération et des relations sociales complexes. Chez certains primates, mais aussi chez des éléphants, des corvidés ou des cétacés, on observe des comportements qui suggèrent des formes de conscience, d’empathie, de culture et de deuil.
À gauche : femelle macaque japonais gardant son bébé mort et probablement en deuil. À droite : comportement culturel de rodéo chez les macaques japonais. Cédric Sueur, Alexandre Bonnefoy, Fourni par l’auteur
Pourquoi, malgré ces connaissances, continuons-nous à exploiter les animaux à grande échelle ? Une partie de la réponse tient à notre héritage culturel. Les sociétés occidentales modernes se sont construites sur une séparation entre l’humain et le reste du vivant, associée à une hiérarchisation qui place l’homme au sommet.
Le concept de « spécisme », inventé par Richard Ryder en 1970, désigne cette discrimination fondée sur l’espèce. Il conduit à considérer que les intérêts des humains priment systématiquement sur ceux des autres êtres qui souffrent tout autant. Dans sa structure, ce mécanisme n’est pas sans analogie avec le racisme ou le sexisme : il repose sur une différence érigée en critère de domination.
Décoloniser notre rapport aux animaux, de Cédric Sueur, éditions Odile Jacob, 2026. Fourni par l’auteur
Le spécisme décrit cependant avant tout une attitude morale, un biais cognitif et éthique dans la manière dont nous évaluons les intérêts des différentes espèces. La notion de « colonisation animale », que je développe dans Décoloniser notre rapport aux animaux (Odile Jacob, 2026), cherche à aller plus loin en désignant les structures concrètes qui organisent et perpétuent cette domination.
Là où le spécisme interroge les représentations, la colonisation animale pointe les dispositifs institutionnels, économiques et culturels qui les rendent opératoires : les animaux sont appropriés, contrôlés, transformés en ressources économiques et symboliques. Le droit les protège partiellement en tant qu’êtres vivants sensibles, tout en les maintenant dans le régime des biens. L’économie en fait des marchandises et tend à invisibiliser les violences qui leur sont infligées. Ces dimensions se renforcent mutuellement et stabilisent un système de domination qui dépasse la seule question des représentations pour s’incarner dans des pratiques, des lois et des rapports de pouvoir.
D’autres ontologies du vivant
Cette manière de penser n’est pourtant pas universelle. De nombreuses sociétés non occidentales, comme les Achuar d’Amazonie, les aborigènes d’Australie ou les Japonais, envisagent les relations entre humains et non-humains autrement. Plutôt que de séparer radicalement les êtres, elles insistent sur les continuités, les interdépendances et les relations.
Les travaux de l’anthropologie, en particulier de Philippe Descola (les Lances du crépuscule, 1993) ou de Bruno Latour (Enquête sur les modes d’existence, 2012), ont ainsi montré l’existence de différentes « ontologies », c’est-à-dire des manières de définir et de se représenter ce qui existe et comment les êtres sont liés. Ces sociétés ou ethnies sont, par exemple, animistes et attribuent aux animaux une intériorité – autrement dit une vie intérieure faite d’intentions, d’émotions, de perceptions et de subjectivité propre, comparable à celle que nous reconnaissons aux humains – ou les considèrent comme des partenaires inscrits dans des réseaux de relations.
À Kuma Tsamé Totsi (Togo), des roussettes frugivores, protégées comme êtres tabous par le village, échappent à la chasse et forment d’importantes colonies, jouant un rôle clé dans la régénération forestière. Cédric Sueur, Fourni par l’auteur
Sans idéaliser ces perspectives, elles offrent des ressources pour sortir d’une vision strictement utilitariste du vivant. Elles invitent à penser une coexistence fondée non sur la domination, mais sur la réciprocité et l’attention aux interdépendances.
Transformer nos pratiques quotidiennes
Décoloniser notre rapport aux animaux suppose d’abord de transformer nos pratiques les plus ordinaires. L’alimentation constitue un levier central : réduire la consommation de produits animaux permet de limiter à la fois la souffrance animale et l’impact environnemental.
Au-delà, il s’agit de repenser la manière dont nous partageons les espaces. L’urbanisation a longtemps exclu les autres espèces. Une approche « zooinclusive » développée par la chercheuse Émilie Dardenne propose au contraire d’intégrer leurs besoins dans la conception des villes : favoriser la présence d’oiseaux, d’insectes ou de petits mammifères, aménager des continuités écologiques ou encore adapter les bâtiments pour accueillir d’autres formes de vie.
Cette approche trouve déjà des traductions concrètes. Certaines villes européennes, comme Vienne, Bruxelles ou Londres, ont ainsi intégré des nichoirs et des gîtes à chauves-souris dans les façades de bâtiments rénovés. D’autres ont aménagé des passages fauniques sous les axes routiers pour permettre les déplacements des mammifères sauvages, ou encore maintenu des toitures végétalisées favorisant la biodiversité des pollinisateurs. À Singapour, la politique des « corridors verts » cherche explicitement à reconnecter des fragments d’habitats naturels au sein du tissu urbain. En France, la trame verte et bleue, inscrite dans la législation depuis le Grenelle de l’environnement, constitue une tentative institutionnelle d’intégrer ces continuités écologiques à l’échelle du territoire.
Ces transformations ne relèvent pas seulement de choix individuels, mais aussi de décisions collectives en matière d’aménagement et de politiques publiques.
Repenser la conservation de la faune sauvage
La protection des animaux sauvages s’inscrit souvent dans une logique de gestion : il s’agit de réguler, contrôler, parfois éliminer certaines populations jugées problématiques. Les carnivores sont particulièrement visés. En France, le loup cristallise les tensions entre éleveurs et défenseurs de la nature depuis son retour naturel dans les Alpes dans les années 1990. En Afrique, le lion fait l’objet de conflits similaires : lorsqu’il s’attaque au bétail des communautés rurales, il est perçu comme une menace directe pour la survie économique des familles, ce qui conduit à des empoisonnements ou des abattages, parfois tolérés voire encouragés par les autorités locales.
Les grands herbivores ne sont pas épargnés : en Afrique australe et orientale, les éléphants, dont les populations se sont reconstituées dans certaines zones protégées, provoquent des destructions massives de cultures, écrasent des habitations, tuent des êtres humains. Ces conflits humains-éléphants poussent des communautés à réclamer des abattages, voire à tolérer le braconnage comme seule réponse à une menace perçue comme existentielle. Le braconnage lui-même, souvent présenté uniquement sous l’angle criminel, s’alimente parfois de cette exaspération locale, même s’il est également structuré par des réseaux internationaux aux enjeux économiques considérables. Cette approche gestionnaire prolonge, sous d’autres formes, une relation de domination du vivant, ce que l’historien Guillaume Blanc nomme un nouveau colonialisme vert : des décisions prises depuis l’extérieur, au nom de la nature, sans tenir compte des réalités vécues par les populations locales.
Au Malawi, un éléphant traverse une réserve gérée par une ONG controversée, symbole des tensions entre conservation, accaparement des terres et droits des populations locales face aux modèles imposés étrangers. Cédric Sueur, Fourni par l’auteur
Décoloniser la conservation consiste à reconnaître davantage l’autonomie des animaux, leur « souveraineté sauvage », comme la définissent les philosophes Donaldson et Kymlicka, et à respecter leurs habitats. Cela implique de passer d’une logique de contrôle à une logique de coexistence, en cherchant des formes de médiation entre les intérêts humains et non humains. Des initiatives de terrain, comme le projet Cibel dans la forêt du bassin du Congo, montrent qu’il est possible de concilier activités humaines et présence de la faune sauvage, à condition d’accepter la complexité de ces relations.
Décoloniser les sciences
La science elle-même n’échappe pas à ces enjeux. Les animaux y sont souvent considérés comme des objets d’étude ou des modèles expérimentaux. Intégrer leur « agentivité animale », c’est-à-dire leur capacité à agir et à influencer les situations, conduit à repenser les protocoles de recherche vers une coopération humain – non humain plutôt que vers des sacrifices animaux.
En primatologie, par exemple, certaines approches cherchent à limiter les contraintes imposées aux animaux et à mieux prendre en compte leurs comportements spontanés. Lancée par l’éthologue Tetsuro Matsuzawa, cette approche d’observation participante est une collaboration humanimale. Plus largement, le développement de méthodes alternatives permet de réduire le recours à l’expérimentation animale. Décoloniser les sciences ne signifie pas renoncer à la recherche, mais en interroger les présupposés et les finalités des utilisations animales.
Expérience comportementale de terrain à Shodoshima, au Japon, où un chercheur collabore avec un macaque dans une tâche cognitive, sans enfermement, contrainte ni stress pour l’animal. Cédric Sueur, Fourni par l’auteur
L’expérimentation animale constitue un point de tension majeur. Si certains travaux sont justifiés par des enjeux de santé, d’autres apparaissent plus discutables au regard des souffrances infligées. Des outils comme le « cube de Bateson » proposent d’évaluer les recherches en fonction de leurs bénéfices attendus, de leur probabilité de réussite et des dommages causés aux animaux. Mais dans la pratique, la réflexion éthique reste souvent limitée. Décoloniser l’expérimentation suppose de renforcer ces exigences, de développer des alternatives et de questionner la légitimité même de certaines recherches.
Vers une coexistence
Décoloniser notre rapport aux animaux, c’est finalement transformer en profondeur notre manière d’habiter le monde. Il ne s’agit pas de supprimer toute relation avec eux, mais de sortir d’une logique de domination pour aller vers des formes de coexistence et de coopération, ce qui est nommé le « capital animal ». Les animaux ne sont plus de simples matériaux pour manger ou se vêtir, mais sont des aides sociales, des passeurs culturels (ils nous transmettent des informations sur notre environnement) et des managers écosystémiques (ils nous aident à gérer nos écosystèmes).
Ce changement est à la fois éthique, écologique et politique. Il implique de reconnaître que les humains ne sont pas extérieurs au vivant, mais en font partie. Dans un contexte de crises multiples, repenser nos relations avec les autres espèces apparaît non comme un luxe, mais comme une nécessité pour la survie de tous dont l’humanité.
Cédric Sueur est l’auteur de l’ouvrage « Décoloniser notre rapport aux animaux » publié aux Editions Odile Jacob dont l’article fait mention.
Source: The Conversation – France in French (2) – By Agnès Cousin, Astronome adjoint, Responsable scientifique de SuperCam, IRAP, Centre national d’études spatiales (CNES); Université de Toulouse
Le 10 mai 2025, 1 500 jours martiens après s’être posé sur le cratère Jezero, Perseverance se prend en photo. On peut voir la poussière qui s’est accumulée sur le rover durant tout ce temps.Nasa/JPL-Caltech/MSSS
Depuis cinq ans, le rover Perseverance nous en apprend plus sur la géologie de Mars, et ainsi sur les anciennes conditions de la Planète rouge. Aurait-elle pu abriter la vie par le passé ? Les études se succèdent, la dernière en date venant de sortir en mars 2026. On dresse le bilan des découvertes permises par SuperCam, l’un des instruments principaux du rover.
Le 18 février 2026, nous avons fêté les cinq ans de l’atterrissage du rover Perseverance sur Mars, dans le cratère de Jezero. À la suite du succès du précédent rover Curiosity, qui explore toujours la Planète rouge depuis son atterrissage en août 2012, la Nasa a lancé la mission « Mars 2020 ». Après plus de six mois de voyage, Perseverance se pose sur Mars avec en son bord de nombreux instruments, dont le nôtre, appelé SuperCam. C’est le début d’une nouvelle ère d’exploration martienne : la recherche de potentielles traces de vie ancienne et la collecte d’échantillons qui devraient un jour revenir sur Terre !
Bien sûr, nous nous intéressons aussi à la géologie et au climat de Mars. Le cratère Jezero n’a pas été sélectionné par hasard comme site d’atterrissage : les observations orbitales y montrent un ancien delta de rivière très bien préservé, ainsi que des signatures de carbonates, des minéraux qui se forment lorsque des roches interagissent avec de l’eau et du CO₂. Ce sont donc de précieux témoins des conditions qui régnaient lors de leur apparition sur Mars. Ces observations orbitales démontrent donc que l’eau a joué un rôle important dans l’histoire de ce site.
Le delta qu’explore Perseverance, vue aérienne. Nasa/JPL/Université d’Arizona
Sur Terre, les environnements des lacs et des deltas sont aussi les meilleurs pour piéger et préserver des molécules organiques, qui se retrouvent mélangées aux sédiments très fins transportés par la rivière, puis enfouies dans le delta où ils se déposent. Le site de Jezero fournit donc l’enregistrement d’un environnement passé propice à la conservation de molécules organiques et est, de ce fait, un bon endroit pour chercher des conditions favorables à l’émergence de la vie.
Durant les trois premiers mois de la mission, chacun des instruments et des sous-systèmes du rover ont pu se mettre en marche et commencer à fournir de précieuses informations. En particulier, cette période est marquée par le premier vol historique du drone Ingenuity, le 19 avril 2021. Ce démonstrateur technologique a prouvé la faisabilité de vols motorisés dans l’atmosphère ténue de Mars, ouvrant alors une nouvelle dimension de l’exploration martienne.
Explorer le fond d’un ancien lac martien
Parmi les sept instruments embarqués par Perseverance, on trouve SuperCam, qui constitue la « tête » du rover. Il a été développé en collaboration entre la France et les États-Unis. Cet instrument combine plusieurs spectromètres, des appareils capables d’analyser la composition chimique et minéralogique de la surface de Mars. En plus des spectromètres, SuperCam embarque une caméra, afin de documenter le contexte géologique des lieux où sont réalisées les analyses, et un microphone, qui permet d’étudier l’atmosphère de Mars. En France, nous sommes 13 instituts impliqués dans cette aventure martienne.
L’instrument SuperCam (ici lors de sa fabrication) a été construit par un consortium franco-américain mené en France par l’Institut de recherche en astrophysique et planétologie et le Cnes, et aux États-Unis par le LANL et le JPL. À ce jour, il a effectué plus de 650 000 tirs laser pour analyser plus de 1 300 roches, pris de nombreux spectres de lumière infrarouge, des photos et enregistré les sons de Mars. Bruno Dubois/OMP, Fourni par l’auteur
Très rapidement après l’atterrissage, SuperCam a acquis un panorama d’une butte, nommée Kodiak, qui nous a permis de confirmer la nature du delta dans Jezero, à savoir qu’il est formé de sédiments charriés par une rivière se jetant dans un lac. Un tel système permet de reconstruire l’histoire passée de l’eau dans cette région. Ces observations nous ont montré que le niveau du lac fluctuait, mais qu’il s’agissait d’un lac fermé la plupart du temps, c’est-à-dire sans cours d’eau qui en ressort, contrairement à ce que les observations orbitales avaient suggéré auparavant.
Quinze mois plus tard, Perseverance est arrivé au pied du delta dont l’exploration a confirmé ces premières observations et a permis de mieux comprendre l’évolution du lac au cours du temps. Plus récemment, sur la bordure du cratère, SuperCam a découvert du quartz pour la première fois de manière certaine sur Mars ! Le quartz n’est pas rare lorsqu’il est observé dans une roche magmatique, du granite par exemple. Mais dans le cas de cette observation, le contexte est très différent, sans relation avec du volcanisme. Cette roche est probablement liée à un impact de météorite qui aurait facilité la circulation et la remontée d’eau chaude en fracturant la roche, créant un système hydrothermal et des conditions propices à la formation de quartz.
Entre la première photographie de Kodiak et l’arrivée au delta, la première campagne scientifique a débuté en juin 2021 en explorant deux types d’environnements géologiques du fond du cratère. Perseverance a d’abord trouvé des roches volcaniques. Pour se repérer sur Mars, les géologues donnent des noms informels aux zones étudiées. Ainsi la première formation de roches volcaniques a été appelée « Màaz ». Il s’agit d’une succession de coulées de lave à la surface. La seconde (appelée « Seítah ») correspond à un cumulât d’olivines, des roches constituées de gros grains obtenus en cristallisant un minéral, l’olivine, en profondeur sous la surface. Ces roches ont été très peu altérées par l’eau.
Les modèles suggèrent que ces deux environnements géologiques ne proviennent pas de la même source magmatique, mais de deux volcans différents ou de deux chambres magmatiques différentes sous un même volcan. Des échantillons de ces roches, s’ils reviennent sur Terre, nous permettront de dater ces terrains et de mieux comprendre leur mise en place par rapport à la formation du lac présent sur le site.
Mars, anciennement habitable, voire habitée ?
C’est en bordure de cet ancien lac que Perseverance a détecté, en 2024, les carbonates dont nous parlions plus haut, en grande quantité, confirmant les détections orbitales. Il est important de déterminer leur abondance in situ, car ces sédiments ont pu piéger le carbone de l’atmosphère, qui devait être plus épaisse dans le passé. L’analyse minutieuse de ces roches nous a permis de comprendre leur processus de formation : il s’agirait de roches magmatiques ayant longuement interagi avec l’eau du lac et du système hydrothermal, enrichie par le CO2 dissout dans l’eau.
La prise en compte de ce processus dans le cycle du carbone martien donne une nouvelle perspective au devenir du carbone et de l’habitabilité passée de cette planète. En effet, la communauté recherchait jusque-là des carbonates similaires aux calcaires des anciens fonds océaniques terrestres. Or, comme nous l’avons vu, les observations de Perseverance montrent qu’un autre processus de formation des carbonates a eu lieu sur Mars. Il faut donc le prendre en compte pour étudier le cycle du carbone martien et son influence sur les conditions climatiques passées, lesquelles déterminent combien de temps l’eau a pu rester liquide à la surface de Mars, qui en est dépourvue aujourd’hui. La présence d’eau étant nécessaire pour rendre la planète habitable, c’est ce qui rend cette découverte importante.
C’est d’ailleurs dans le même secteur, dans la vallée de l’ancienne rivière se déversant dans le lac, que Perseverance a détecté des traces potentielles de biosignatures. La présence simultanée de matière organique et de phosphate et sulfure de fer rappelle des réactions chimiques qui, sur Terre, sont parfois utilisées par les microorganismes dans des processus biologiques. Seule l’analyse sur Terre de ces échantillons pourra trancher sur l’origine de ces composés et répondre à la question de l’habitabilité passée de Mars.
Une étude récente, menée grâce au radar à bord du rover, a pu mettre en évidence la présence d’un environnement fluvial enfoui sous le delta actuel, démontrant que de l’eau circulait déjà il y a plus de 3,7 milliards d’années. Ces observations sont particulièrement importantes pour l’habitabilité passée de la planète et les recherches de biosignatures anciennes.
Écouter l’atmosphère sur une autre planète
Perseverance, depuis cinq ans, a aussi scruté l’atmosphère martienne. SuperCam et un autre instrument, MastCam-Z ont observé une aurore diffuse, comme une aurore boréale, mais qui ne se limite pas aux pôles, pour la première fois depuis la surface martienne. Mais c’est le microphone de SuperCam qui s’est nous a permis de sonder l’atmosphère de la planète, en dressant pour la première fois le paysage sonore martien. Ces écoutes permettent de déduire des propriétés importantes de l’atmosphère comme la vitesse du son qui varie selon la nature de l’atmosphère. Les bruits enregistrés sont aussi sensibles à la turbulence atmosphérique, ce qui permet d’étudier ces petits flux d’air proche de la surface.
Toujours grâce au microphone, nous avons récemment pu mettre en évidence des décharges électriques, de sortes de petits éclairs qui apparaissent dans des tourbillons qui soulèvent la poussière dans l’atmosphère. Cette détection permet d’apporter de nouvelles informations, car la dynamique des poussières dans l’atmosphère influe sur sa température et donc sur le climat. Ces petits éclairs pourraient aussi jouer un rôle insoupçonné dans la chimie atmosphérique et à la surface, par exemple en interagissant avec les composants chlorés pour former de nouvelles molécules, ou en cassant certaines molécules déjà existantes.
Après 43 km parcourus, et près de 1 500 roches martiennes analysées par SuperCam, Perseverance est désormais sorti du cratère de Jezero et explore sa bordure. Cette région expose des terrains vieux de plus de 3,8 milliards d’années, c’est-à-dire antérieurs à l’impact qui a formé le cratère, voire même à la formation du grand bassin régional Isidis dans lequel il se trouve. Ces roches sont les plus anciennes jamais étudiées in situ par un rover martien et offrent donc une fenêtre unique sur les premiers millions d’années de l’histoire de Mars. Les analyses en cours devraient révéler les conditions environnementales qui régnaient sur la planète rouge à cette époque reculée. Jezero tient bien ses promesses en termes de richesses des terrains, et de nombreuses découvertes nous attendent encore !
Agnès Cousin a reçu des financements du CNES, pour le projet Mars2020/SuperCam. Son laboratoire de recherche (IRAP) a aussi pour tutelle l’université de Toulouse et le CNES.
Olivier Gasnault a reçu des financements du CNES pour le projet Mars2020/SuperCam ; il est salarié du CNRS. Son laboratoire de recherche (IRAP) a aussi pour tutelle l’université de Toulouse.
Magali Bouyssou et Valérie Mousset ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
Fourmis, étourneaux, lucioles… sans centre de décision unique, ces collectifs accomplissent des tâches complexes à partir d’informations strictement locales. Ils convergent vers de bons trajets, se synchronisent, se déplacent en nuées denses sans collision. Pour cela, il suffit en fait de règles simples, combinées à des rétroactions, où l’action de chaque individu modifie légèrement l’environnement ou l’état du groupe et où cette modification influence en retour les actions suivantes. Cette logique inspire aujourd’hui des algorithmes pour piloter des systèmes distribués, des robots aux réseaux de capteurs, par exemple.
On associe spontanément l’intelligence à un organe central, un cerveau, une tour de contrôle, un « grand modèle » qui verrait tout et déciderait pour tous. Pourtant, une bonne partie du vivant fait exactement l’inverse. Il n’y a pas de contrôle centralisé et, malgré tout, on observe des comportements collectifs remarquables.
Un murmure d’étourneaux au crépuscule forme des nuages mouvants, fluides, sans collisions apparentes. Une colonne de fourmis en quête de nourriture trouve des chemins efficaces sans vision globale. Certaines espèces de lucioles finissent par clignoter ensemble, comme si un métronome invisible donnait le tempo.
Dans ces exemples, la nature coordonne sans commander. Le point commun n’est pas l’absence de hiérarchie au sens social (une fourmilière a des rôles), mais l’absence de calcul et de prise de décision centralisés. La coordination émerge de règles locales, de signaux partagés, d’interactions et de rétroactions. C’est l’intuition au cœur de l’intelligence en essaim (swarm intelligence), obtenir un comportement global cohérent à partir de règles locales simples. Un algorithme en essaim en est la traduction informatique : une population d’agents simples explore collectivement une solution sans contrôleur central, à partir d’informations locales et de boucles de rétroaction.
Pour comprendre ce qui se passe, un bon réflexe en science est de chercher si un même schéma se dégage : une règle locale donne un effet global, qui peut être traduit au sein d’une algorithmique… et déboucher sur un usage concret.
Passons en revue trois cas significatifs : trois mécanismes simples observés dans la nature, qui ont donné trois familles d’algorithmes.
La trace des fourmis et des termites, ou la « stigmergie »
Règle locale. Un individu modifie son environnement en laissant une trace chimique, une structure, un marquage.
Effet global. Les actions futures sont orientées par ces traces ainsi certaines pistes se renforcent, d’autres disparaissent. C’est une communication indirecte, via l’environnement, qui a été appelée stigmergie pour expliquer la coordination chez les termites.
Traduction algorithmique. Cette idée a été reprise en informatique, notamment pour les algorithmes de type « colonie de fourmis ».
Nuance utile : la reine n’est pas un « chef calculateur ». Elle a un rôle biologique central, la reproduction, mais la décision (au sens algorithmique) reste distribuée : aucune entité ne détient le plan d’ensemble.
Le mouvement des oiseaux et des poissons, ou le « flocking » (ou agrégation)
Règle locale. Je m’aligne avec mes voisins, je garde une distance de sécurité, je reste dans le groupe.
Effet global. Des formations fluides, adaptatives, robustes aux perturbations.
Ce que la recherche a affiné. Pour les étourneaux, une idée clé est que l’interaction semble surtout topologique, c’est-à-dire que chaque oiseau « suit » un nombre à peu près constant de voisins (plutôt qu’une distance fixe), ce qui aide à garder la cohésion quand la densité varie brutalement (attaque d’un prédateur, par exemple).
Battre à l’unisson, ou la synchronisation collective des lucioles
Règle locale. J’ai une horloge interne. Si je vois mon voisin clignoter, je l’ajuste légèrement.
Effet global. Petit à petit, les ajustements se propagent et le groupe se synchronise.
Traduction algorithmique. C’est la logique des oscillateurs couplés : un cadre mathématique classique (famille des oscillateurs de « Kuramoto ») pour expliquer comment un ensemble d’unités faiblement couplées peut finir par battre à l’unisson.
Synchronisation d’un essaim de lucioles. Source : Faironnerie ABC.
Ancrage biologique. Des travaux de synthèse sur la synchronisation des lucioles décrivent les mécanismes, les hypothèses et les limites de ce phénomène dans le vivant.
Usage concret. Ce principe est utile chaque fois qu’un grand nombre d’objets doivent agir ensemble au bon moment, sans chef d’orchestre. Par exemple, dans un réseau de capteurs dispersés dans une forêt pour détecter un départ de feu, il faut que les appareils se réveillent, mesurent et transmettent leurs données de façon coordonnée afin d’économiser leur batterie et de ne pas saturer les communications. Le même mécanisme peut aussi servir à faire travailler ensemble une flotte de petits robots ou de drones qui doivent avancer au même rythme malgré des échanges imparfaits. L’idée générale est simple : obtenir un comportement collectif synchronisé même lorsque chaque unité ne dispose que d’une information locale et de signaux parfois bruités.
Rendre visible l’émergence : mettre le collectif en scène
Les modèles d’essaim se présentent souvent sous forme d’équations et de simulations, comme dans la vidéo ci-dessus. Mais on les comprend parfois mieux… en les voyant « vivre ». Dans les projets de médiation LED it be et Arduiciole, des collaborations entre fab Lab et laboratoire de recherche où nous utilisons des matrices de LED, d’objets lumineux ou des ballons gonflés à l’hélium, chaque lumière suit une règle locale simple : clignoter, attendre, se caler sur ses voisins, ou réagir à une « trace » dans son environnement. Ce ne sont pas de simples ampoules, mais des pixels qui s’éveillent à la vie artificielle. Le dispositif rend visible l’invisible : il simule des automates cellulaires ou des modèles de synchronisation inspirés des lucioles.
Arduicioles, récit d’un rêve synchronisé. Source : Faironnerie ABC.
Ce que le public observe alors n’est pas un code, mais une dynamique : propagation d’un motif, stabilisation, bascule, synchronisation. La démonstration est double : le modèle n’est pas le réel, mais un outil pour isoler un mécanisme ; la complexité collective est une propriété liée aux interactions, et non à chaque individu pris séparément.
Des essaims dans nos technologies… et deux écueils à éviter
Ces principes de coordination distribuée intéressent les ingénieurs et les scientifiques pour une raison simple, ils offrent souvent trois avantages simultanés : robustesse, passage à l’échelle, adaptabilité. C’est exactement la promesse de la robotique en essaim, qui s’inspire explicitement de l’auto-organisation du vivant, mais aussi des algorithmes en essaim.
On retrouve ces principes dans une grande variété de systèmes. Ils sont particulièrement utiles lorsqu’il faut identifier de bonnes configurations dans un ensemble de possibilités immense, comme en logistique, en calibration ou en réglage de paramètres, car ils permettent de faire émerger progressivement des solutions efficaces sans pilotage central.
Ils servent aussi à organiser l’exploration collective, qu’il s’agisse de répartir des robots, des drones ou des entités logicielles pour couvrir une zone, cartographier un environnement, détecter des signaux ou parcourir un espace de recherche.
Enfin, ils offrent un cadre robuste pour maintenir la cohérence d’un système distribué en synchronisant les comportements, en assurant une coordination locale et en préservant le fonctionnement global malgré la perte ou la défaillance de certaines unités.
Ces systèmes ne sont pourtant ni spontanément stables ni naturellement sûrs. Hors des environnements idéalisés, les perceptions sont imparfaites, les échanges sont retardés et la communication entre agents reste souvent partielle. Dans ces conditions, une règle locale élégante en simulation peut devenir fragile en situation réelle. De plus, dès lors que la coordination dépend de signaux partagés, qu’il s’agisse d’une trace, d’un rythme commun ou d’une information sur un meilleur état collectif, la fiabilité de ces signaux devient un enjeu central. Un signal erroné, perturbé ou manipulé peut suffire à désorganiser l’ensemble. La décentralisation n’élimine donc pas le risque ; elle impose de penser autrement la robustesse, en la ramenant au niveau des interactions.
L’intelligence en essaim invite à l’humilité. Elle montre que la force d’un collectif ne vient pas toujours d’un chef, mais de la qualité des interactions entre ses membres. À partir de règles simples, un groupe peut faire émerger une organisation efficace, souple et robuste. La puissance réside alors dans la capacité à agir ensemble. Ce passage du « je » au « nous » offre un modèle de résilience fondé sur la coopération et l’adaptation.
Damien Olivier a reçu des financements de l’ANR et de la commission Européenne.
Yoann Pigné a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche.
Antoine Dutot et Jean-Luc Ponty ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
La transition énergétique s’accélère. Mais sur les territoires où s’extraient les minéraux qui la rendent possible, une autre question s’impose : celle du consentement des peuples autochtones.
Dans les discours politiques, médiatiques et même scientifiques, la transition énergétique est souvent présentée comme une trajectoire évidente et linéaire : il suffirait de remplacer les énergies fossiles par des renouvelables, d’électrifier les usages et d’innover technologiquement pour décarboner nos économies.
La décarbonation apparaît ainsi comme un impératif essentiellement technique, inscrit dans la continuité rassurante du progrès énergétique.
Mais cette représentation masque une dimension essentielle : la transition n’est pas seulement énergétique. Elle est aussi matérielle, territoriale et politique.
Une transition n’est pas un simple remplacement
Cette mise en récit de la transition comme succession ordonnée de substitutions s’appuie sur une représentation particulière de l’histoire énergétique. Or, le charbon n’a pas fait disparaître le bois ; le pétrole n’a pas remplacé le charbon.
Comme l’a montré l’historien Jean-Baptiste Fressoz dans Sans transition (2024), les transformations énergétiques passées n’ont jamais été de simples remplacements. Chaque nouvelle source d’énergie s’est ajoutée au contraire aux précédentes, contribuant à une expansion globale de la consommation de matières et d’énergie.
Cette lecture linéaire du passé rend pensable l’idée d’une transition « douce » compatible avec la poursuite de la croissance économique. Elle transforme la décarbonation en horizon rassurant. Mais elle invisibilise les tensions matérielles que cette transformation engendre aujourd’hui.
Le cœur matériel de la décarbonation : les minéraux
Car la transition énergétique repose sur une infrastructure lourde : batteries, éoliennes, panneaux solaires, réseaux électriques, véhicules électriques.
Tout cela nécessite des minéraux critiques et stratégiques — lithium, nickel, cobalt, cuivre, terres rares — dont l’extraction se fait dans des lieux précis et soulève des enjeux politiques différents selon les territoires.
Au Canada, cette dynamique est particulièrement visible. Le gouvernement fédéral a fait des minéraux critiques un pilier de sa politique industrielle en lançant en 2022 la Stratégie canadienne sur les minéraux critiques, qui identifie 31 ressources jugées essentielles à la transition énergétique et prévoit plusieurs milliards de dollars d’investissements pour soutenir leur développement.
Plusieurs de ces minéraux — lithium, nickel, graphite ou niobium — sont présents en quantité importante au Québec. La province compte aujourd’hui plus d’une trentaine de mines actives et plusieurs dizaines de projets d’exploration ou de développement liés à ces ressources, principalement dans le Nord-du-Québec, en Eeyou Istchee ou sur la Côte-Nord. Or, ces régions correspondent largement à des territoires autochtones reconnus ou revendiqués.
À l’échelle mondiale, une analyse portant sur plus de 5000 projets liés aux minéraux de la transition énergétique montre que plus de 50 % des projets extractifs se situent sur ou à proximité de territoires occupés ou utilisés par des peuples autochtones et des communautés rurales dépendantes de la terre.
Ce n’est pas un simple hasard géographique. C’est un fait politique majeur.
Quand la transition devient une question territoriale
Cette concentration territoriale signifie que les coûts matériels de la transition sont distribués de manière inégale.
Le Forum permanent des Nations unies sur les questions autochtones souligne que les impacts de l’exploitation des minéraux nécessaires à la transition énergétique « s’accumulent et se transforment en violations systémiques des droits des peuples autochtones, notamment du consentement préalable, libre et éclairé et de l’autodétermination sur leurs terres et ressources ».
La transition ne concerne donc pas seulement le climat. Elle redéfinit les conditions politiques d’accès aux terres et aux ressources. Autrement dit : la décarbonation transforme une question énergétique en question territoriale.
Rendre structurante la question du consentement
Dans ce contexte, la question du consentement autochtone ne peut plus être traitée comme une formalité procédurale.
Le Consentement préalable, libre et éclairé (CPLÉ), reconnu par la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, devient un axe central de la transition elle-même. Car l’impératif climatique accélère les projets extractifs, raccourcit les délais, mobilise des arguments d’urgence.
Or, l’urgence peut entrer en tension avec le temps long de la délibération collective et de l’autodétermination. La décarbonation ne supprime donc pas les conflits : elle les déplace. Elle reconfigure les rapports entre États, entreprises et communautés autochtones, en faisant du consentement non plus une périphérie du débat, mais l’un de ses enjeux centraux.
Une transition sous condition politique
Interroger cette dynamique ne revient pas à nier l’urgence climatique. Il s’agit plutôt de reconnaître que la transition énergétique n’est pas uniquement un projet technique. C’est aussi un projet de reconfiguration des rapports de pouvoir sur l’espace et les ressources.
Si la transition se veut réellement juste et durable, elle ne peut se limiter à un calcul carbone. Elle doit intégrer la question du consentement et de l’autodétermination des peuples concernés. Car la transition énergétique ne sera pas seulement verte – elle sera politique.
Une transition déjà juridiquement reconfigurée au Québec
Au Québec et au Canada, cette reconfiguration n’est pas théorique. Elle est déjà visible dans des décisions judiciaires et des accords industriels concrets.
En 2017, la Cour d’appel du Québec a confirmé la décision du gouvernement de refuser un projet d’exploration d’uranium dans le Nord-du-Québec, dans l’affaire Ressources Strateco. L’entreprise minière soutenait que son projet respectait toutes les exigences techniques et environnementales. La Cour a néanmoins reconnu que l’autorisation d’un projet extractif ne dépend pas uniquement de critères géologiques ou économiques : elle comporte aussi une dimension politique, dans laquelle l’acceptabilité sociale – notamment du point de vue des communautés autochtones concernées – peut être déterminante.
Sans consacrer explicitement le consentement préalable, libre et éclairé, la décision a ainsi contribué à déplacer la focale vers la question du rapport au territoire.
En 2020, Rio Tinto et la communauté innue d’Uashat mak Mani-utenam ont conclu l’entente Ussiniun (« renouveau » en innu-aimun), mettant fin à une poursuite de 900 millions de dollars. Cette entente illustre une autre dimension de cette transformation : elle reconnaît que les conflits extractifs peuvent engager des responsabilités historiques et ouvrir des processus de réparation.
À l’échelle fédérale, l’adoption en 2021 de la Loi sur la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones (souvent appelée Loi C-15), qui vise à harmoniser les lois canadiennes avec la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, inscrit désormais le principe du consentement dans l’architecture normative du pays. Si sa mise en œuvre demeure débattue, elle renforce l’idée que l’accès aux ressources ne peut plus être pensé indépendamment de l’autodétermination des peuples concernés.
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Dans ce contexte, la transition énergétique ne peut être réduite à une stratégie de décarbonation. Elle devient un test politique : celui de la capacité des institutions à concilier impératif climatique, exploitation minière accrue et respect effectif du consentement autochtone.
La transition ne sera pas seulement une affaire de carbone. Elle sera aussi une affaire de droit, de territoire et de pouvoir.
Emmanuelle Champion a reçu des financements du Conseil de recherche en sciences humaines du Canada (CRSH).
Source: The Conversation – in French – By Arnaud Leveau, Docteur en science politique, professeur associé au Master Affaires internationales, Université Paris Dauphine – PSL
La visite d’Emmanuel Macron en Corée du Sud, les 2 et 3 avril 2026, invite à regarder en face ce que la relation franco-coréenne révèle et dissimule à la fois : le potentiel inexploité d’un partenariat entre deux démocraties industrielles avancées, qui ont en commun une même condition stratégique, mais peinent encore à en tirer toutes les conséquences.
Il existe une forme d’échec particulièrement difficile à diagnostiquer : celui que dissimule une réussite partielle. La relation franco-coréenne en est l’illustration. Elle fonctionne. Elle produit des résultats mesurables dans les échanges commerciaux, la coopération culturelle, les consultations diplomatiques. Précisément parce qu’elle fonctionne, personne ne juge vraiment urgent de la transformer. Les échanges commerciaux bilatéraux avoisinent aujourd’hui 15 milliards d’euros par an, et la Corée du Sud figure parmi les partenaires industriels les plus avancés de la France en Asie, notamment dans les secteurs de l’automobile, de l’énergie et des technologies critiques.
Ce confort est un piège. Dans un monde où les partenariats se hiérarchisent non plus par tradition ou proximité géographique, mais par capacité à répondre conjointement aux chocs systémiques, une relation « bien gérée » mais non structurante est une relation qui recule. Les agendas stratégiques se densifient ; si la France et la Corée du Sud n’y occupent pas une place centrale l’une pour l’autre, elles glisseront naturellement vers la périphérie des choix décisifs de chacune.
La question n’est donc pas : « Comment améliorer la coopération franco-coréenne ? » Elle est plus radicale : « Pourquoi deux démocraties industrielles avancées, aux intérêts stratégiques aussi convergents, n’ont-elles pas encore franchi le seuil d’une nécessité mutuelle reconnue ? »
Deux souverainetés sous contrainte : une grammaire commune
Pour comprendre pourquoi ce seuil n’a pas encore été franchi, il faut d’abord comprendre ce qui rapproche structurellement les deux pays, bien au-delà de la rhétorique des valeurs partagées.
La Corée du Sud et la France ont chacune, par des voies radicalement différentes, développé une philosophie d’État fondée sur la souveraineté sous contrainte. Pour la Corée, cette philosophie a été forgée dans le feu : colonisation, guerre fratricide, division permanente, voisins nucléaires ou révisionnistes. L’État coréen a appris, à force de vulnérabilité existentielle, à ne jamais confondre alliance et dépendance, à diversifier ses partenaires industriels comme d’autres diversifient leurs réserves militaires, à transformer la contrainte en moteur d’innovation.
Pour la France, la leçon a été plus lente à intégrer et plusieurs fois douloureuse. La décennie 2015–2025 aura été une décennie de désillusions successives : les illusions d’un partenariat stratégique avec la Russie, la brutalité du « America First » trumpien révélant la fragilité de la garantie atlantique, la guerre revenue en Europe, la coercition économique chinoise érigée en instrument géopolitique assumé. Ce que la Corée du Sud sait depuis 1953, la France l’apprend encore : aucune puissance moyenne, si capable soit-elle, n’est à l’abri de la pression des grands.
Cette convergence d’expériences produit une grammaire commune : l’autonomie ne se proclame pas, elle se construit. Elle s’incarne dans des bases industrielles souveraines, dans des chaînes de valeur résilientes, dans des partenariats choisis plutôt que subis. C’est sur ce socle, pas sur la similitude culturelle ni sur les coopérations sectorielles existantes, que pourrait reposer un véritable partenariat stratégique franco-coréen.
Ce que la géopolitique de 2026 rend possible et urgent
La visite du 2 au 3 avril 2026 du président Macron en Corée du Sud intervient dans un contexte inédit. Jamais depuis la fin de la guerre froide, les conditions objectives d’un rapprochement franco-coréen n’ont été aussi favorables… et les obstacles à ce rapprochement aussi visibles.
Côté opportunités : la recomposition des chaînes de valeur technologiques crée des espaces de complémentarité inédits. La France dispose d’un écosystème d’intelligence artificielle en structuration, soutenu par des investissements publics et européens croissants, d’une industrie nucléaire civile sans équivalent en Europe et d’une capacité de projection diplomatique que peu de démocraties de taille comparable peuvent revendiquer. La Corée du Sud, de son côté, maîtrise des segments critiques de l’économie mondiale – semi-conducteurs, batteries, construction navale – et a silencieusement transformé son industrie de défense en l’une des plus compétitives au monde. Ces deux profils ne sont pas en compétition : ils sont complémentaires. C’est précisément le type de complémentarité que la fragmentation de la mondialisation rend précieuse.
Côté obstacles, Paris subit désormais une double surcharge géopolitique. Le front oriental européen (réarmement, soutien à l’Ukraine, crédibilité de la dissuasion collective) absorbe une part croissante de la bande passante politique et budgétaire. Et la guerre déclenchée le 28 février 2026 contre l’Iran par Washington et Tel-Aviv ajoute une seconde zone de tension majeure que la France ne peut ignorer.
La position française dans ce conflit illustre précisément la complexité de sa situation : Emmanuel Macron a imputé la « responsabilité première » de la crise à Téhéran, tout en désapprouvant des frappes « conduites en dehors du droit international ». Une posture de double désapprobation – ni alignement sur les administrations Trump et Nétanyahou, ni condamnation franche de l’opération – qui place Paris dans un entre-deux diplomatique inconfortable. La fermeture partielle du détroit d’Ormuz, qui pèse déjà sur l’approvisionnement énergétique européen, ajoute une pression économique supplémentaire à cette équation déjà surchargée.
Du côté coréen, c’est une autre contrainte qui s’est durcie : l’axe russo-nord-coréen est désormais une réalité stratégique assumée. La Corée du Nord a fourni à la Russie missiles balistiques et troupes de combat, et selon l’Institut sud-coréen de stratégie de sécurité nationale, Pyongyang aurait engrangé entre 7,67 et 14,4 milliards de dollars (entre 6,7 et 12,5 milliards d’euros) en combinant déploiements de soldats et exportations d’équipements, une fourchette large qui reflète les incertitudes d’évaluation, mais dont l’ordre de grandeur suffit à mesurer l’impact : pour une économie d’environ 40 milliards de dollars (34,7 milliards d’euros) de PIB, même le scénario bas représente un afflux de devises considérable, qui renforce les capacités militaires du régime et réduit sensiblement l’efficacité des sanctions internationales.
À cela s’ajoute, côté français, un obstacle opérationnel trop rarement nommé : les coopérations de défense franco-coréennes restent structurellement entravées. Malgré des intérêts industriels convergents – la France dans le nucléaire naval et les systèmes d’armes, la Corée dans les plateformes terrestres et les munitions –, les deux pays n’ont pas encore trouvé le format d’une coproduction crédible, faute de cadre politique suffisamment ambitieux pour surmonter les réticences bureaucratiques et les contraintes de transfert technologique.
Ce contexte dual – surcharge occidentale d’un côté, menace nord-coréenne renforcée de l’autre – milite pour l’élaboration d’un agenda franco-coréen précis et ciblé, articulé autour de quelques convergences stratégiques concrètes, plutôt que pour une déclaration de partenariat global dont la mise en œuvre resterait suspendue aux urgences du moment.
Contrainte structurante supplémentaire : la Corée du Sud reste profondément ancrée dans son alliance avec les États-Unis, qui constitue le socle de sa sécurité nationale, tout en étant engagée dans une relation complexe avec le Japon. Cette double dépendance stratégique limite sa marge de manœuvre, tout en renforçant son intérêt pour des partenariats complémentaires avec des acteurs comme la France.
La récente visite du président Lee Jae-myung en Chine, marquée par un entretien avec Xi Jinping allant bien au-delà du protocole, illustre cette logique de diversification active : Séoul ne cherche pas à choisir entre Washington et Pékin, mais à élargir son espace de manœuvre en cultivant des partenariats avec des puissances tierces crédibles. La France, précisément parce qu’elle n’est ni américaine ni chinoise, et qu’elle porte une ambition d’autonomie stratégique que Séoul comprend intuitivement, occupe dans ce calcul une place potentiellement singulière à condition de la revendiquer.
L’Europe comme levier – à condition de s’en servir
L’une des pistes les moins exploitées du partenariat franco-coréen est précisément celle que Paris pourrait activer le mieux : la dimension européenne. La France n’est pas simplement un pays partenaire parmi d’autres pour la Corée du Sud. Elle est, potentiellement, la porte d’entrée dans un espace plus large, une coalition de démocraties industrielles avancées liées par des règles communes, un marché intégré et une ambition croissante de souveraineté technologique.
Or, cette dimension européenne reste sous-mobilisée. Les coopérations industrielles franco-coréennes existent, dans l’énergie, les transports, la défense, mais elles sont largement bilatérales. Elles ne s’articulent pas à une architecture européenne. Elles ne contribuent pas à construire les « chaînes de valeur de confiance » que l’UE cherche pourtant à développer pour réduire ses dépendances critiques. C’est un rendez-vous manqué.
L’invitation de la Corée du Sud au sommet du G7, que la France accueillera à Évian en juin 2026, pourrait changer l’échelle. Non comme signal protocolaire, mais comme affirmation que Séoul a sa place dans les enceintes où se redéfinissent les équilibres technologiques, les normes de l’intelligence artificielle, les règles du commerce des biens critiques. Pour Paris, faire de la Corée du Sud une partenaire structurante de l’agenda européen sur ces sujets, et non une simple observatrice bienveillante, serait un acte politique concret, pas seulement une intention.
Trois paris pour une relation qui change de régime
Plutôt que d’énumérer des domaines de coopération supplémentaires, exercice auquel les communiqués diplomatiques excellent déjà, il vaut mieux identifier ce qui permettrait à la relation de changer de dimension. Trois paris paraissent déterminants.
Premier pari : accepter l’asymétrie des urgences sans en faire un alibi
Paris a les yeux rivés sur l’est de l’Europe ; Séoul sur la péninsule coréenne. Cette asymétrie des urgences est réelle. Mais elle n’empêche pas de construire des réflexes communs sur les sujets où les intérêts se recoupent naturellement : gouvernance des technologies critiques, sécurité des espaces maritimes, résilience des chaînes d’approvisionnement. L’erreur serait d’attendre que les agendas s’alignent spontanément. Ils ne le feront pas.
Deuxième pari : faire de la Corée du Sud un partenaire de l’autonomie stratégique européenne
L’autonomie stratégique européenne n’a de sens que si elle s’appuie sur des partenaires extérieurs fiables. La Corée du Sud est l’un des rares pays au monde à réunir simultanément les critères nécessaires : résilience politique et institutionnelle, base industrielle et technologique de premier rang, capacité d’innovation dans les secteurs critiques, alignement avec les règles du commerce international et volonté de diversifier ses partenariats stratégiques.
Troisième pari : inventer des formats qui contournent les bureaucraties
Les appareils d’État des deux pays ne produiront pas spontanément la densité stratégique qui fait défaut. Les think tanks, les universités, les entreprises technologiques, les armées et les institutions financières de développement sont souvent mieux placés pour expérimenter des formes nouvelles de coconstruction. La diplomatie franco-coréenne gagnerait à déléguer davantage, à condition de fixer des caps politiques clairs. Un écosystème d’innovation partagé en intelligence artificielle, des exercices cyber communs, un fonds franco-coréen d’investissement dans les chaînes de valeur critiques : ces projets concrets valent plus, pour la relation, que dix déclarations d’intention.
Les visites d’État ont une valeur propre : elles obligent à formuler ce qu’on veut vraiment. Ce qu’Emmanuel Macron ira dire à Séoul dira autant sur la conception française de l’ordre international que sur la relation bilatérale elle-même. Viendra-t-il proposer un agenda de coconstruction industrielle et normative, ou simplement renouveler la promesse d’une relation « excellente » ?
Dans un monde où la fragmentation géopolitique pousse chaque État à hiérarchiser ses partenariats, l’entre-deux n’est plus tenable. Pour la France comme pour la Corée du Sud, le choix n’est pas entre coopération et non-coopération. Il est entre une relation qui reste à la périphérie des choix stratégiques décisifs, et une relation qui y entre résolument. Le moment est rare : les conditions de convergence sont objectives, les fenêtres diplomatiques s’ouvrent rarement deux fois au même endroit.
Il reste une condition implicite que ni les communiqués ni les accords sectoriels ne peuvent remplacer : une volonté politique partagée de se voir autrement qu’on ne s’est vus jusqu’ici, comme deux partenaires qui ont les mêmes contraintes, les mêmes vulnérabilités, et, concrètement, besoin l’un de l’autre pour peser dans un monde qui ne les attendra pas.
Arnaud Leveau ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
C’est avec une certaine surprise que plusieurs Canadiens ont vu émerger, ces dernières années, un mouvement sécessionniste en Alberta. Habitués aux revendications indépendantistes du Québec, ils ont pu être étonnés de voir une partie de la population albertaine envisager l’indépendance de la province.
Pourtant, malgré un historique de contestation du pouvoir fédéral et un sentiment persistant d’aliénation dans l’Ouest — souvent lié à la perception d’un Canada dominé par les intérêts de l’Ontario et du Québec —, aucune manifestation sécessionniste sérieuse n’avait jusque-là pris forme en Alberta. La province ne s’est jamais définie comme une nation distincte, et aucun acteur politique majeur n’a porté un projet indépendantiste structuré.
D’où vient donc ce mouvement, en apparence soudain, qui se traduit aujourd’hui par des démarches visant à tenir un référendum sur l’indépendance ? Trois éléments permettent d’en comprendre l’émergence.
Depuis sa création comme province en 1905, l’Alberta entretient un sentiment d’aliénation partagé, à divers degrés, par les provinces de l’Ouest, nourri par la perception d’un gouvernement fédéral défavorable à ses intérêts. Cette lecture s’appuie notamment sur les luttes pour le contrôle des ressources naturelles au début du XXe siècle et sur le Programme énergétique national de la première moitié des années 1980.
La montée du Parti réformiste dans le contexte des négociations constitutionnelles des années 1980 et du début des années 1990 reflétait bien ces sentiments : frustration face à l’influence jugée limitée de l’Ouest au sein de la fédération et exaspération devant la place centrale occupée par les revendications québécoises, notamment lors des négociations entourant l’Accord du lac Meech et la reconnaissance du Québec comme « société distincte ».
À cette époque, comme l’illustrait le slogan réformiste « the West wants in, », la solution proposée reposait sur une plus grande intégration de l’Ouest dans la gouvernance fédérale, notamment par une réforme du Sénat. À la suite de l’échec de ce projet, la position albertaine s’est déplacée vers une logique privilégiant l’autonomie provinciale plutôt qu’une influence accrue au sein de la fédération.
C’est dans ce contexte qu’a été publiée la célèbre lettre, signée par d’importantes personnalités conservatrices albertaines, préconisant l’élaboration d’un pare-feu (firewall) autour de la province.
Les années du gouvernement conservateur de Stephen Harper (2006-2015) ont atténué le sentiment régional d’aliénation dans l’Ouest, alors que les gouvernements libéraux de Justin Trudeau (2015-2025) ont favorisé sa réémergence. Leurs priorités, notamment en matière de climat et de réconciliation, ainsi que leurs réticences envers de nouveaux projets d’oléoducs et leur orientation plus progressiste, ont contribué à raviver les tensions entre l’Alberta et le fédéral.
La détérioration de l’économie albertaine à partir de 2014, liée à la chute des prix du pétrole, ainsi que la victoire du nouveau Parti démocratique (NPD) de Rachel Notley en 2015, ont accentué les frustrations économiques et politiques de la droite provinciale. Ce contexte, toutefois, ne suffit pas à lui seul à expliquer l’émergence de revendications sécessionnistes.
Le populisme trumpiste issu de la première présidence Trump (2017-2021) a contribué à transformer la nature de l’aliénation en Alberta, en accentuant la polarisation politique et la méfiance envers les institutions, les élites et les médias.
Les liens étroits entre l’Alberta et les États-Unis, combinés à la pandémie de Covid-19, ont facilité la diffusion de ce populisme au sein d’une partie de la droite albertaine. Bien que ce type de populisme existe dans d’autres provinces, son influence est particulièrement forte en Alberta, une situation particulièrement visible sur les médias sociaux.
En conséquence, les gouvernements libéraux fédéraux de Justin Trudeau sont venus à être dépeints comme des ennemis de l’Alberta, déterminés à détruire l’économie de la province par le biais de lois environnementales et à éliminer le droit à la liberté des Albertains par différentes mesures de santé publique adoptées durant de la pandémie.
Cette radicalisation s’est traduite par l’émergence de nouveaux mouvements, dont l’Alberta Prosperity Project, qui milite pour la tenue d’un référendum sur l’indépendance de la province. Dans cette logique, la réforme du fédéralisme cède le pas à une remise en cause plus fondamentale de l’ordre politique canadien.
Compétition politique au sein du Parti conservateur uni
Finalement, les dynamiques internes du Parti conservateur uni de l’Alberta ont également joué un rôle direct dans le processus d’inscription à l’agenda politique de la question de l’indépendance de la province.
Pour comprendre ces dynamiques, il faut remonter aux origines du Parti conservateur uni. Fondé en 2017, il résulte de la fusion du Parti Wildrose et des progressistes-conservateurs, avec pour objectif explicite de réunifier une droite divisée, dont les tensions internes avaient contribué à la victoire du NPD en 2015, à l’image de la création du Parti conservateur du Canada une décennie plus tôt.
D’abord très populaire auprès des militants, Kenney a rapidement été confronté, durant la pandémie de Covid-19, à une faction populiste issue du Parti Wildrose devenue difficile à contrôler et de plus en plus opposée à son leadership, notamment en raison de son style jugé autoritaire et de sa gestion des mesures de santé publique. En mai 2022, il annonce sa démission après un vote de confiance où il avait reçu à peine 51 % d’appuis des membres de son parti.
Quelques mois plus tard, Danielle Smith, figure populiste issue à l’origine du Parti Wildrose, devient cheffe du parti et première ministre. En partie pour éviter le sort de Kenney, elle mise sur des politiques populistes axées sur la démocratie directe (notamment les référendums), ainsi que sur une réaction idéologique marquée contre le « wokisme » et les politiques environnementales fédérales, parfois présentées à tort par une partie de sa base comme un complot visant l’Alberta et son secteur pétrolier.
Politicienne aguerrie, Smith cherche à maintenir l’appui de l’aile populiste de son parti, qui avait contribué à la chute de Jason Kenney, notamment en facilitant les référendums d’initiative populaire, y compris sur l’indépendance, en abaissant les seuils requis.
Bien qu’environ les trois quarts des Albertains s’y opposent, le soutien à l’indépendance, autrefois marginal, est nettement plus élevé parmi les électeurs du Parti conservateur uni, en raison du poids de sa frange populiste.
Dans ce contexte, deux pétitions ont été lancées en vue de la tenue d’un référendum sur l’indépendance : l’une portée par ses partisans, l’autre par ses opposants, la première devant recueillir le nombre de signatures requis d’ici le début mai. En février, Danielle Smith a annoncé la tenue cet automne de neuf référendums en Alberta portant sur des enjeux constitutionnels ainsi que sur l’immigration, un thème central du populisme trumpiste. Aucun ne concerne toutefois l’indépendance, bien que la possibilité d’un tel scrutin demeure ouverte.
Si un référendum sur l’indépendance de l’Alberta a lieu cet automne, les chances de victoires du camp indépendantiste sont minces, du moins si on se fie aux sondages et au contexte international incertain qui semble renforcer l’idée qu’en ce moment l’indépendance est un pari particulièrement risqué, dans cette province, mais aussi au Québec.
Toutefois, dans le contexte géopolitique actuel, la simple tenue d’un tel référendum, peu importe le résultat, soulève des enjeux géopolitiques importants, notamment en matière d’ingérence étrangère. À cet égard, l’administration Trump suscite des inquiétudes, certains de ses représentants ayant déjà rencontré des indépendantistes albertains venus à Washington pour promouvoir leur cause.
Pour de nombreux conservateurs albertains, l’idée d’un référendum vise avant tout à « envoyer un message » au gouvernement fédéral, en s’appuyant sur la conviction que la menace référendaire a pu bénéficier politiquement au Québec.
Difficile à démontrer, cette croyance contribue néanmoins à maintenir la question référendaire à l’agenda, dans une province où le soutien réel à l’indépendance demeure encore relativement limité.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
Source: The Conversation – France (in French) – By Fabien Esculier, Chercheur, coordonnateur du programme de recherche-action OCAPI au LEESU, École Nationale des Ponts et Chaussées (ENPC)
Il y a encore quelques décennies, les excréments – urines et matières fécales – étaient considérés comme des sources d’engrais vitales. Ils ont été évincés par les engrais d’origine fossile au prix d’importants dommages environnementaux et sanitaires. Aujourd’hui relégués au rang d’encombrants déchets, les excréments humains voient leurs précieux nutriments majoritairement détruits ou rejetés en rivière.
Dans le livre, qui paraît ce jour aux éditions Actes Sud, le chercheur Fabien Esculier, de l’École nationale des ponts et chaussées (ENPC), plaide pour la réhabilitation de ces matières et leur réintégration dans une forme d’économie circulaire. Nous reproduisons ci-dessous un extrait de son introduction.
Les excrétions humaines ont progressivement été reléguées au rang d’impensé collectif. La principale interaction que nous avons avec elles est d’espérer les voir disparaître le plus vite possible, les éloigner le plus possible de tous nos sens.
Presque personne n’en parle ni ne se soucie de savoir ce qu’elles deviennent… sauf les jeunes enfants, naturellement très intéressés par ces matières fascinantes ! Or il y a là deux paradoxes majeurs.
Premièrement, nous produisons quotidiennement deux ressources précieuses, les urines et les matières fécales, qui sont fondamentalement de la nourriture pour les sols et pour les plantes. Du point de vue du fonctionnement des écosystèmes, et donc du soutien de la vie humaine sur Terre, comme du point de vue de la prévention pour la santé humaine, mettre nos excrétions dans l’eau fait probablement partie des pires options envisageables, déployées à grande échelle seulement depuis quelques décennies.
Jadis exploitées pour leur pouvoir fertilisant, aujourd’hui traitées comme des déchets
Les humains doivent manger des plantes pour vivre – ou manger des animaux qui ont eux-mêmes mangé des plantes. Une fois qu’elle a été ingérée, la quasi-intégralité de la matière de notre alimentation se retrouve dans nos excrétions (sauf principalement le carbone qui est expiré sous forme de gaz carbonique et que les plantes captent ensuite dans l’atmosphère).
Or, les sols et les plantes se nourrissent justement de ces excrétions qui, utilisées précautionneusement, peuvent permettre une réelle économie circulaire entre la gestion des excrétions humaines et la culture des plantes alimentaires.
Transport d’excréments humains par train afin de fertiliser les champs. Danemark, début du XXᵉ siècle. Renholdningsselskabet af 1898, repris dans Hans Peter Hilden, « Skrald, storby og miljø », Copenhague, 1973
Dans l’histoire récente de l’humanité, il semble plutôt difficile de trouver une société qui n’ait pas mis à profit le pouvoir fertilisant de nos excrétions. Ce faisant, les risques sanitaires liés aux excrétions sont d’ailleurs susceptibles d’être mieux gérés que s’il s’agit principalement de s’en débarrasser.
En fait, notre société en prend très grand soin. Depuis les personnes qui changent les couches, nettoient les toilettes ou débouchent les tuyaux, en passant par les égoutiers, les constructeurs et les exploitants de stations d’épuration, jusqu’aux agriculteurs qui épandent les boues dans leurs champs, le secteur de la gestion des excrétions humaines est un pan très important de notre économie. Et très dévalorisé pourtant.
Vous pensiez que tirer la chasse d’eau était un geste anodin ? Détrompez-vous !
Il ne s’agit pas seulement de mieux s’occuper de nos excrétions mais aussi d’opérer un basculement de valeur dans la manière de les considérer.
En effet, depuis quelques décennies, avec le développement des engrais de synthèse issus de ressources fossiles et l’abandon progressif des pratiques millénaires de valorisation agricole de nos excrétions, la résultante principale de cette économie des excrétions humaines mélangées à l’eau est une perte de résilience alimentaire.
Elle induit également une pollution des milieux aquatiques et une destruction coûteuse de l’engrais naturel que sont nos excrétions. Ainsi, dans les boues d’épuration qui sont épandues sur les champs en France, il n’y a même pas 10 % de la principale matière fertilisante de nos excrétions, à savoir l’azote.
Pourtant la France, en tant que nation agricole, est presque championne du monde occidental dans ce domaine : les autres pays tournent plutôt autour de 5 %, 2 %, voire souvent 0 % de valorisation de l’engrais naturel azoté de nos excrétions.
La plus grande « usine de destruction d’engrais naturel » de France
Vue aérienne de la station d’épuration d’Achères (Yvelines) en 2012. ToucanWings, CC BY-SA
C’est en m’intéressant à ce deuxième paradoxe que je me suis progressivement passionné pour nos excrétions. Après une formation généraliste d’ingénieur à l’École polytechnique, je me suis spécialisé dans l’ingénierie de l’environnement à l’École nationale des ponts et chaussées.
En 2007, mon premier stage d’ingénieur a consisté à étudier une phase de travaux de ce que je renomme désormais la plus grande « usine de destruction d’engrais naturel » de France, à savoir la station d’épuration des eaux usées d’Achères (dite Seine aval), qui reçoit les excrétions d’environ 5 millions d’habitants de l’agglomération parisienne.
Avant cette phase de travaux, l’azote des eaux usées arrivant à cette station était principalement rejeté en Seine, ce qui induisait une pollution dramatique du fleuve. Il était alors vu comme un très grand progrès environnemental d’envoyer dans l’atmosphère l’azote des eaux usées pour protéger le fleuve.
Pour moi, ce fut une entrée en dissonance majeure. Le plus grand chantier de génie civil d’Europe de l’époque, auquel je contribuais, était dédié à construire une usine qui allait utiliser des ressources fossiles pour détruire de l’engrais azoté naturel.
Le taux de dilution de nos excrétions empêche en effet de mettre en œuvre des procédés de récupération : 1,2 litre (l) d’urine et 120 grammes de matières fécales sont mélangées chaque jour à environ 25 l de chasses d’eau et 125 l d’autres eaux usées domestiques collectées dans les égouts.
Dans le même temps, la France est depuis longtemps devenue totalement tributaire des importations de ressources fossiles pour faire la réaction exactement inverse dans les usines de synthèse d’engrais azotés. Ces réflexions autour de mon travail de stage m’amenèrent à étudier comment circulent les matières, molécules et atomes, pour subvenir à nos besoins fondamentaux d’alimentation et d’excrétion. En voici le parcours.
Nous dépendons en amont d’une usine pétrochimique de synthèse d’engrais azotés. Dans cette usine, moyennant une grande quantité d’énergie et de ressources fossiles, l’azote atmosphérique est converti en engrais azoté disponible pour les plantes.
Le système alimentation/excrétion linéaire actuel, comparé à un système alimentation/excrétion circulaire. Élise Auffray
Ces atomes d’azote voyagent alors de l’usine au champ, du champ à la plante, de la plante à notre bouche, de notre bouche à nos cellules, enfin de nos cellules à notre urine, qui est la voie par laquelle le corps humain excrète majoritairement l’azote. À ce stade, l’azote est exactement sous la même forme chimique qu’à la sortie de l’usine de synthèse d’engrais azotés, à savoir l’urée.
Et son voyage continue : de notre urine à la toilette, de la toilette à l’égout, de l’égout à la station d’épuration. Et là, avec à peu près la même quantité d’énergie consommée et la même quantité de gaz à effet de serre émis par unité d’azote, l’engrais azoté de nos excrétions subit la réaction exactement inverse de celle de l’usine pétrochimique d’engrais : sa dissipation dans l’atmosphère.
En 2007, alors que j’étais choqué par ce fonctionnement linéaire, intensif et polluant, pour la plupart des personnes avec qui j’avais pu en parler, il n’y avait pas de problème. Les ressources fossiles étaient illimitées, le changement climatique n’était pas très important, les pandémies étaient de mauvais souvenirs, la paix en Europe était éternelle, la croissance économique allait reprendre et l’eau coulerait toujours au robinet.
Le projet du Grand Paris incompatible avec le paradigme d’assainissement actuel
Depuis bientôt vingt ans, je constate que ces mirages se sont évanouis les uns après les autres dans la conscience collective et dans la réalité de nos vies. Tragiquement bien sûr, puisqu’il s’agit d’un bouleversement majeur de nos sociétés qui est en cours. Mais il y a tout de même un (maigre) lot de consolation : de plus en plus de personnes s’attachent à nouveau aux conditions matérielles de leur existence. L’air que nous respirons, l’eau que nous buvons, les insectes qui pollinisent nos plantes alimentaires… et nos excrétions qui pourraient fertiliser nos champs !
À la fin de mes études, j’ai eu la chance de pouvoir intégrer la haute administration du ministère en charge du développement durable, en devenant ingénieur du corps des Ponts et chaussées. Le rêve : le Grenelle de l’environnement battait son plein et j’allais pouvoir rejoindre la fonction publique pour mettre en œuvre cette fameuse transition écologique si nécessaire. Le rêve fut de courte durée : quelques mois après ma prise de poste, notre président de la République expliqua que l’environnement, « ça commençait à bien faire ».
Après plusieurs expériences professionnelles dans des administrations en charge de politiques de l’eau et de l’assainissement, l’année 2013 marqua une bifurcation dans ma trajectoire. La direction régionale Île-de-France du ministère en charge du Développement durable venait de rendre un rapport expliquant en substance qu’il n’était pas possible de faire le projet du Grand Paris, tout en respectant les objectifs de qualité de l’eau de la Seine à l’aval de l’agglomération.
Le changement climatique induisait une baisse progressive du débit des rivières, le projet du Grand Paris une hausse progressive de la population. Le faible débit de la Seine ne pouvait déjà pas suffire à diluer les eaux usées traitées de l’agglomération tout en garantissant un bon état des eaux. La situation n’allait qu’empirer à l’avenir.
Un programme de recherche-action sur la gestion des urines et matières fécales humaines
Après que j’eus contacté de très nombreuses organisations pour savoir comment on pouvait répondre sérieusement à cette impasse, ce sont finalement des chercheurs qui m’ont indiqué que, face à un défi d’une telle complexité, la meilleure méthode pour aborder le problème était de faire de la recherche. Après un an et demi d’efforts de montage, j’ai finalement réussi, à la fin de l’année 2014, à lancer le programme de recherche-action OCAPI, hébergé au laboratoire Eau, environnement et systèmes urbains à l’École nationale des ponts et chaussées (ENPC).
Je suis ainsi devenu chercheur, avec également une posture d’« intrapreneur » d’action publique, tentant comme je le peux depuis cette position de donner du pouvoir d’agir aux nombreux collectifs qui s’intéressent à ce sujet, en premier lieu en partageant les connaissances, et en essayant de susciter une transformation de l’action publique et privée en la matière.
Une autre histoire des excréments, de Fabien Esculier, publié aux éditions Actes Sud, avril 2026. Éditions Actes Sud
Premier programme de recherche-action académique français qui se soit intéressé à questionner les modes de gestion des urines et matières fécales humaines dans une vision systémique, OCAPI a connu depuis dix ans un développement aussi important que la prise de conscience grandissante des impasses de ce mode de gestion qui consiste à prélever une eau précieuse pour la souiller de nos excrétions, l’exporter loin des habitations et tenter de détruire ces matières fertilisantes devenues pollutions des milieux aquatiques et disséminatrices de risques sanitaires. Le programme OCAPI s’intéresse en particulier aux techniques dites de séparation à la source, où les urines et/ou les matières fécales humaines sont collectées séparément pour être valorisées en agriculture, et qui se déploient actuellement en France. Un appel à l’action et des propositions pour changer d’échelle ont récemment été rédigés.
Cet ouvrage a pour objectif de partager le récit, souvent très peu connu, des principales étapes qui nous ont fait arriver à cette situation et d’ouvrir les possibles et les imaginaires vers des futurs soutenables.
Le programme OCAPI (www.leesu.fr/ocapi), coordonné par Fabien Esculier, reçoit des financements publics (Agence de l’Eau Seine Normandie, ADEME, ANR, FranceAgriMer, Union Européenne, collectivités locales).
Les parents « consommateurs d’école » ont animé le débat depuis que François Dubet a évoqué pour la première fois, en 2013, l’attitude « stratège » de certaines familles face aux choix d’orientation. Derrière cette expression se cachent des comportements divers : évitement du collège de secteur par des demandes de dérogation, déménagement, inscription en établissement privé ou interventions dans l’établissement (volonté de changer les choix pédagogiques, demande de changements de notation).
Dans une recherche publiée dans la revue scientifique Décisions Marketing, nous nous sommes arrêtés sur la réponse des collèges à cet évitement : contrairement aux idées reçues, certains d’entre eux développent de véritables stratégies de marque.
Et ces stratégies marketing ne concernent pas seulement les établissements favorisés. Même des collèges en grande difficulté peuvent s’y engager, à condition de disposer de ressources (matérielles, pédagogiques, financières…) qu’ils peuvent valoriser.
Pour mener cette recherche, nous avons réalisé une soixantaine d’entretiens avec différents acteurs du système éducatif : des personnels de collèges (chefs d’établissement, enseignants, personnels éducatifs), des parents d’élèves, des représentants des directions académiques et des responsables de l’enseignement catholique.
En quoi ce résultat est-il important ?
La littérature préalable à notre recherche définit la marque scolaire par son existence dans les contextes de libre choix officiel. Or, notre enquête montre qu’elle apparaît aussi dans les marchés scolaires officieux, donc non légiférés. Dans ce contexte, travailler sa marque devient une manière pour les collèges de reprendre la main sur leur identité pour lutter contre des réputations subies.
Notre recherche identifie deux conditions principales à l’émergence d’une marque scolaire :
une tension liée à la population d’élèves, comme un manque de mixité sociale ou une baisse du nombre d’élèves ;
la volonté et la capacité de valoriser une ressource spécifique. Cette ressource peut être pédagogique, par exemple une classe aménagée musique, territoriale (en lien avec équipements locaux) ou liée à un projet d’inclusivité comme un accompagnement des élèves dys.
Nous avons identifié quatre types de stratégies de marque, qui varient selon deux dimensions : la ressource de l’établissement et le type de mixité scolaire ciblé (l’accompagnement de tous les niveaux ou un niveau spécifique)
Les quatre stratégies de marque – traditionnelle, inclusive, méritocratique et expérimentale – se retrouvent aussi bien dans des collèges privés et publics.
Dans ce contexte, les stratégies de marque scolaire s’adaptent à des publics variés. Citons l’exemple du plan Attractivité en Seine-Saint-Denis qui a pour objectif de lutter contre l’évitement scolaire par la mise en place d’options attractives, de locaux plus attirants et de travail sur la réputation des collèges, ce qui correspond à la mise en place de stratégies de marque méritocratiques avec des options académiquement valorisables dans un objectif de mixité scolaire.
Quels effets sur le fonctionnement du système scolaire ?
Ces résultats modifient la façon dont on comprend les marchés scolaires. Jusqu’à présent, les établissements apparaissaient comme passifs face aux choix parentaux. Notre recherche montre au contraire que les collèges sont des acteurs de ces dynamiques. Les établissements qui restent en difficulté sont souvent ceux qui ne disposent pas de ressources facilement valorisables. À l’inverse, certaines politiques publiques comme les dispositifs REP fournissent aux établissements des outils pour construire une marque scolaire.
Une partie de notre enquête a été menée dans des collèges REP +, où les outils du dispositif pouvaient faire bien plus que s’adapter à un public en difficulté, et être utilisés pour attirer des familles du secteur parties dans d’autres collèges (privés ou hors secteur), voire obtenir des inscriptions d’élèves hors secteurs par dérogation.
Ces stratégies de marque scolaire maintenant identifiées, une nouvelle question émerge : comment évoluent-elles dans le temps ? Des enquêtes à venir vont avoir pour objectif d’observer comme elles se transforment, se renforcent ou disparaissent, à mesure que les établissements et les territoires changent au fur et à mesure du temps.
Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches, commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui les ont menées, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.
Denis Guiot a reçu des financements de la Commission Européenne et d’un Fonds unique interministériel (Ville de Paris et Oséo)
Lisa d’Argenlieu et Sarah Benmoyal Bouzaglo ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
La guerre en Iran ne fait pas que des dégâts humains et matériels. Elle pourrait faire croître la dette française autant que le déficit public.Andreasvon Mallinckrodt/Shutterstock
La hausse des prix de l’énergie s’est accompagnée, pour la France, d’un renchérissement du coût d’émission de la dette, jusqu’à 3,9 %. Vous ne l’apprécieriez pas si c’était le taux de votre crédit bancaire. Paradoxalement, il faut moins s’en inquiéter du point de vue des finances publiques nationales que des perspectives de croissance et de l’évolution du déficit dans les mois qui viennent.
Depuis le déclenchement du conflit au Moyen-Orient à la fin du mois de février, le coût d’émission de la dette de la France a augmenté nettement pour l’État. Le taux sur la dette à dix ans est passé de 3,3 % à pratiquement 3,9 %, un taux inédit depuis 2009. Les derniers jours marquent une certaine détente de ces taux – avec la perspective d’une éventuelle résolution du conflit, ainsi que de plus nombreux passages de tankers par le détroit d’Ormuz tolérés par l’Iran – mais ceux-ci restent élevés à plus de 3,7 %.
De manière paradoxale, cette hausse des taux n’est pas nécessairement inquiétante en tant que telle pour la dette publique française, dans la mesure où elle va s’accompagner d’inflation. En revanche, il faut davantage s’inquiéter de l’évolution du déficit public – 152,5 milliards d’euros, soit 5,1 % du PIB selon les dernières données de l’Insee.
Le déficit public sera mis sous pression en raison de possibles moindres rentrées fiscales dues aux conséquences des prix de l’énergie sur l’activité économique. Il peut l’être encore davantage si l’État met en place des mesures comme le bouclier énergétique en 2022 – un coût estimé à 26,3 milliards d’euros entre 2021 et 2024. Bien sûr, une dégradation du déficit peut s’accompagner d’un renchérissement supplémentaire du coût de la dette, aggravant encore davantage les difficultés rencontrées par les finances publiques françaises.
Anticipations des marchés financiers
Il faut noter que, pour l’instant, cette hausse des taux n’est pas particulière à la France. D’autres pays, comme l’Allemagne, voient également le coût de leur dette augmenter. La différence des taux d’intérêt entre la France et l’Allemagne depuis un mois reste encore loin des sommets qu’elle avait connus en octobre dernier – le spread, ou l’écart entre les coûts d’emprunt français et allemands était compris aux alentours de 80 points.
La raison principale : l’inflation qui résultera des hausses des prix de l’énergie conduit les marchés financiers à anticiper une politique monétaire plus restrictive à l’avenir. Concrètement, ces potentielles hausses de taux d’intérêt anticipées par le marché sont intégrées pratiquement uniformément dans les taux des dettes publiques de la zone euro. Au contraire, cette hausse de taux ne paraît pas particulière à la France comme cela avec le cas au deuxième semestre de l’année dernière où les difficultés à obtenir un budget avaient conduit les taux français à s’éloigner davantage des taux allemands.
Du côté de la politique monétaire elle-même, ces hausses de taux ne sont pas acquises. Pour l’instant, le choc est perçu comme étant moins fort qu’il ne l’était en 2022 au moment de la guerre en Ukraine. Le contexte macroéconomique est jugé différent de ce qu’il était alors à la sortie de la pandémie de Covid-19. La réponse de la politique monétaire dans ce contexte est pour l’instant de :
Faire abstraction des chocs sur les prix de l’énergie, le « regarder à travers » ou look through en anglais ;
N’y réagir que si le choc devient plus fort et/ou persistant, ou bien si le secteur privé commence à anticiper davantage d’inflation, ce qui peut conduire à un risque d’inflation autoentretenue.
Dette publique et inflation : quels liens ?
Quelles conséquences aura alors davantage d’inflation pour les finances publiques françaises ? En principe, un choc d’inflation qui n’a pas été anticipé est favorable pour les finances publiques. Une large partie de la dette de la France – de l’ordre de 90 % – n’est pas indexée sur l’inflation. Une augmentation de cette dernière conduit à une réduction de la valeur réelle de ce que le secteur public français doit rembourser.
Cet effet bénéfique de l’inflation se réduit si elle est accompagnée d’une contraction de l’activité économique et d’un moindre taux de croissance. Les perspectives de croissances pour ce premier trimestre 2026 données par l’Insee ne vont pas en ce sens : 0,2 % au premier trimestre, autant au deuxième.
Pour l’ensemble de la zone euro, dans les différents scénarios décrits par la BCE, l’effet net total sur la dette tend plutôt à une réduction de celle-ci : le choc va générer plus d’inflation que de réduction de croissance.
Cocktail explosif
La moindre activité économique conduira très certainement à une dégradation du déficit public, qui pèsera alors sur le niveau d’endettement public. Sans même ajouter de nouvelles mesures de soutien à l’économie, le secteur public verra ses rentrées fiscales diminuer et ses dépenses augmenter notamment du fait de l’assurance chômage – ce sont les stabilisateurs automatiques. Cela signifierait que la légère amélioration du déficit enregistrée l’année dernière sera de courte durée.
Des mesures supplémentaires pour atténuer les coûts du choc énergétique seraient très certainement associées à une hausse supplémentaire de l’endettement tel que cela avait été le cas avec le bouclier tarifaire en 2022.
Ces pressions sur le déficit public auront lieu dans un contexte d’ores et déjà complexe dans lequel le déficit se situe déjà au-delà de 5 % depuis plusieurs années sans qu’il n’y ait un consensus politique pour le ramener à des niveaux moins élevés. Des difficultés supplémentaires dans la maîtrise de ce déficit pourraient conduire la France à retrouver des niveaux de spreads (écart entre les coûts d’emprunt) vis-à-vis de l’Allemagne autrement supérieurs.
À plus long terme, si le choc sur les prix de l’énergie persiste, il est possible que se mette en place une situation compliquée d’un point de vue économique et social : inflation, réduction de l’activité économique, dépenses publiques contraintes laissant peu de place à des politiques de soutien. Ce cocktail risque de compliquer une année qui précède de multiples échéances électorales.
Éric Mengus ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.