Artistes, collectionneurs : le crypto-art travaille (enfin) pour vous

Source: The Conversation – in French – By Elissar Toufaily, Enseignante Chercheuse en marketing digital, Pôle Léonard de Vinci

D’un mouvement cypherpunk décentralisé, voire anarchique, le crypto-art est devenu l’apanage des collectionneurs d’art classique. Viacheslav Lopatin/Shutterstock

« Est-ce de l’art ? » La question revient avec une intensité particulière depuis l’essor des non-fungible token, ou NFT, les jetons non fongibles, en 2021-2022, suivi d’un reflux tout aussi spectaculaire. Au-delà des questions esthétiques et philosophiques, l’art numérique se classe désormais en troisième position des dépenses des collectionneurs fortunés, derrière la peinture et la sculpture. Une révolution davantage économique qu’artistique ?


Pour beaucoup, les années 2021-2022 confirment une bulle spéculative pour les non-fungible token (NFT, jetons non fongibles) où le crypto-art, refuge pour les traders, est déconnecté du monde réel. Pourtant, se focaliser sur cette volatilité revient à passer à côté de l’essentiel, car, derrière les excès, le crypto-art révèle une reconfiguration des modèles économiques, sociaux et du partage de la valeur dans le monde de l’art.

Le crypto-art désigne l’ensemble des pratiques artistiques utilisant les technologies Web3, notamment la blockchain, pour créer, authentifier ou distribuer des œuvres numériques. Dans ce cadre, les NFT ne sont pas les œuvres elles-mêmes, mais des certificats de propriété et d’authenticité. Cette distinction est essentielle. Elle déplace l’innovation du champ artistique vers celui de l’infrastructure technologique.

Et si le crypto-art n’était pas tant une révolution artistique qu’une innovation dans la manière dont la valeur est produite, distribuée et captée ?

Mécanique de la désirabilité

L’antihéros Gordon Gekko (interprété par Michael Douglas) le formulait sans détour dans le film Wall Street, en 1987 :

« Ce tableau, je l’ai acheté il y a dix ans pour 60 000 dollars, je pourrais le vendre aujourd’hui 600 000 dollars. L’illusion est devenue réalité. Et plus elle devient réelle, plus ils la désirent. Le capitalisme dans toute sa splendeur. »

Wall Street (1987) – Extrait « Democracy ? » avec Michael Douglas.

Cette mécanique de la désirabilité construite est précisément celle que le crypto-art cherche à reconfigurer, non pas en la niant, mais en redistribuant les bénéfices qu’elle génère.

Le crypto-art s’inscrit dans un contexte de méfiance institutionnelle croissante, de tensions géopolitiques et de réallocation des capitaux vers des actifs alternatifs que les jeunes générations (les milléniaux et la Gen Z) ont massivement adoptés face à une réalité économique plus dure que celle de leurs parents.

Numérisation du marché

La plupart des critiques s’arrêtent aux « NFT collectibles ». Ces images de singes en costume ou de pingouins à lunettes, vendues à prix d’or dans la frénésie de 2021-2022. Ces collections, comme les Bored Ape Yacht Club ou les CryptoPunks, ont effectivement fonctionné comme des gains financiers et des symboles de statut social au sein de communautés crypto.

Leur valeur reposait sur la narration, l’appartenance à un groupe et l’effet de mode, pas sur leurs qualités esthétiques.

Les NFT ne transforment pas directement ce que l’on voit, mais la manière dont l’art circule et se valorise. Dans cette perspective, le crypto-art s’inscrit dans une tendance plus large de numérisation des marchés, où la technologie reconfigure les échanges avant de transformer les pratiques de création.

Il existe des formes bien plus riches dans le crypto-art :

  • l’art génératif on-chain, où l’artiste dépose un algorithme sur la blockchain. Chaque acheteur génère une œuvre unique et imprévisible, comme le fait Tyler Hobbs avec sa collection Fidenza ;

  • l’art assisté par intelligence artificielle et certifié par des NFT dynamiques à l’image des œuvres de Refik Anadol, où des installations immenses captivent les visiteurs de musées comme le Moco ;

  • l’art purement natif de la blockchain, où le code du smart contract est lui-même le pinceau.

« Documentation de l’apprentissage non supervisé – Hallucinations de machines NFT – Museum of Modern Art (MoMA), New York.

Racines « cypherpunk »

Le crypto-art ne surgit pas du rien. Il s’inscrit dans une généalogie philosophique et culturelle précise, et est retracé jusqu’au mouvement cypherpunk, qui trouve son origine dans les travaux des cryptographes des années 1970. Le Manifeste cypherpunk exprime une méfiance profonde envers les institutions centralisées. L’esthétique des avatars anonymes, des figures animales, des références à bitcoin ne relève pas d’un caprice, mais incarne les valeurs fondatrices de ce mouvement : décentralisation, anonymat, propriété individuelle.

Cette couche d’anonymat offre aussi aux artistes une protection inattendue contre les biais liés au genre, à l’ethnie ou à la géographie. Dans un marché de l’art traditionnel où l’identité de l’artiste influe massivement sur la valorisation de son œuvre, la pseudonymie devient une forme d’équité.

Redevances automatiques

Dans le système traditionnel, les galeries prélèvent entre 30 % et 50 % des ventes. L’artiste cède non seulement une part substantielle de ses revenus, mais aussi le contrôle de sa visibilité ; c’est la galerie qui choisit qui expose et quand.

La blockchain reconfigure cette relation de pouvoir.

Les smart contracts permettent des redevances automatiques à chaque revente. Selon le chercheur Scott Duke Kominers, plus de 1,8 milliard de dollars (soit plus de 1,5 milliard d’euros) a été redistribué aux créateurs sur les collections Ethereum en 2021 et 2022.

Certaines estimations suggèrent encore que des centaines de millions de dollars sont générés en 2026 ; plus de 80 % des contrats NFT prévoyaient désormais des redevances automatiques. Mais ces mécanismes sont fragiles et plusieurs plateformes les ont rendus optionnels sous la pression des traders. Par ailleurs, les redevances sur la blockchain sont parfois difficiles à appliquer, car il est complexe de distinguer les ventes de NFT des autres types de transferts.

Assumer seul marketing et maîtrise des blockchains

De nouveaux modèles de revenus émergent comme les licences décentralisées ou les œuvres composables. Leur visibilité reste captée par un petit nombre de plateformes dominantes, comme OpenSea, Art Blocks ou SuperRare, qui reproduisent les logiques de concentration qu’elles prétendaient abolir.

Les expositions phygitales de Damien Hirst ou Refik Anadol renforcent le lien direct créateur-public. En contrepartie, l’artiste doit désormais assumer seul le marketing, la gestion des droits et la maîtrise des blockchains ; un rôle d’entrepreneur pour lequel rien ne le prépare.

Si la blockchain inspire une créativité nouvelle, cette liberté formelle reste l’apanage d’une minorité d’artistes armés techniquement pour en exploiter le plein potentiel.

Propriété enfin lisible

Du côté des collectionneurs, la valeur est une construction collective.

Il faut bien distinguer les projets purement spéculatifs des œuvres de fine digital art sécurisées par un token. Dans ce second cas, une traçabilité complète l’œuvre et, parfois, ses droits d’exposition.

Selon le rapport UBS-Art Basel 2026, l’art numérique se classe désormais en troisième position des dépenses des collectionneurs fortunés, derrière la peinture et la sculpture. Les femmes de la génération Z y sont même surreprésentées, signe d’une démocratisation réelle des profils de collectionneurs.

Mouvement inachevé

Le crypto-art n’a pas encore tenu toutes ses promesses. Ses fondements technologiques portent une reconfiguration réelle du partage de la valeur, répondant à des iniquités structurelles que galeries et maisons de vente n’avaient pas intérêt à corriger. Il s’inscrit dans un nouveau modèle hybride avec une combinaison de valeur culturelle (l’œuvre et son histoire), valeur financière (rareté et revente), valeur communautaire (appartenance à un réseau) et valeur technologique (provenance, certification, créativité, Web3).

Les angles morts restent réels, notamment l’opacité des plateformes, et la régulation européenne Mica sur les cryptoactifs, qui reste insuffisante pour encadrer la tokenisation des œuvres d’art.

Le crypto-art ne constitue pas une révolution artistique, et peut-être ne le fera jamais. Mais il pourrait bien annoncer une mutation plus profonde dans les règles de la création et du partage de la valeur.

The Conversation

Elissar Toufaily ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Artistes, collectionneurs : le crypto-art travaille (enfin) pour vous – https://theconversation.com/artistes-collectionneurs-le-crypto-art-travaille-enfin-pour-vous-281161

Violences sexuelles : Comment croire les victimes d’hommes intégrés, appréciés ou séduisants ?

Source: The Conversation – in French – By Alexane Guérin, Docteure en science politique, associée au Centre de Recherches Internationales (CERI), Sciences Po

L’acteur et chanteur Patrick Bruel est accusé de violences sexuelles par une trentaine de femmes, et une douzaine de plaintes ont été déposées. Que se passe-t-il lorsque les mis en cause sont des hommes socialement intégrés ne correspondant pas à l’image stéréotypée du « violeur »? Face à un homme respecté ou apprécié, le soupçon peut spontanément se reporter sur la victime, analyse la chercheuse Alexane Guérin. Une situation qui n’est pas sans rapport avec le fait que 90 % des femmes agressées ne portent pas plainte.


Depuis presque une décennie, le mouvement #MeToo a révélé la lutte qui se joue autour de la crédibilité des femmes lorsqu’elles dénoncent des violences sexuelles. Face aux dénonciations publiques, les réactions prennent souvent la forme de formules devenues familières : « La présomption d’innocence doit prévaloir », « Laissons la justice faire son travail », « Tant qu’il n’y a pas eu de condamnation, on ne peut pas savoir. » Fréquemment mobilisées lorsqu’un homme est accusé publiquement de violences sexuelles, ces réactions traduisent l’idée qu’il existerait une instance neutre capable de départager objectivement les récits. Le tribunal apparaît alors comme le lieu privilégié de cette vérité attendue.

Pourtant, les analyses du traitement judiciaire des viols montrent combien ces dossiers mettent à l’épreuve le régime classique de la preuve. À cet égard un chiffre est particulièrement parlant : 94 % des plaintes pour viol sont classées sans suite. En effet, l’immense majorité des violences sexuelles sont commises dans l’intimité, par des hommes connus des victimes, sans recours à la violence physique. Dans ces situations de « viol ordinaire », les preuves matérielles permettant d’établir les faits sont rares. Face à deux récits qui s’opposent, seule la parole peut souvent faire preuve.

Or, nous ne recevons ni n’interprétons ces témoignages de manière neutre. Derrière l’impression d’un « parole contre parole » se déploie toute une économie de la crédibilité qui organise ce qui paraît plausible et intelligible, et ce qui ne l’est pas. Comme l’ont montré les théories féministes, certains récits bénéficient d’une confiance préalable tandis que d’autres sont immédiatement fragilisés par le soupçon. Longtemps considérées comme objets de connaissances plutôt que comme des sujets capables d’en produire, les femmes doivent ainsi se livrer à une bataille épistémique pour rendre audibles leurs expériences.

La crédibilité n’est donc pas distribuée de manière égale : elle circule selon des hiérarchies sociales, symboliques, culturelles et affectives qui façonnent notre perception de ce qu’est un « vrai viol », une « vraie victime » ou un « vrai violeur ». Les transformations apportées par le mouvement #MeToo coexistent avec des stéréotypes persistants : certaines femmes demeurent spontanément suspectes, tandis que certains hommes restent difficilement concevables comme auteurs de violences sexuelles.

Dès lors, les controverses suscitées par certaines accusations ne révèlent pas seulement les défis du judiciaire à établir la vérité. Elles mettent également au jour un enjeu de justice plus profond, qui se joue aussi et avant tout en dehors des tribunaux : comment une société distribue-t-elle la crédibilité lorsqu’elle est confrontée à des récits concurrents de violences sexuelles ? Quelle justice imaginer dans ces conditions d’inégalité structurantes ?

Les victimes de viol face au déficit de crédibilité

La reconnaissance du statut de victime repose sur des conditions sociales étroites : il n’est accordé que si la personne concernée a adopté un certain comportement avant, pendant et après le viol. Cet éthos de « victime idéale » rend suspect tout écart à la norme dominante, et génère ainsi un déficit de crédibilité structurel.

Prenons un exemple : une femme affirme avoir été violée par un homme qui lui plaisait, rencontré lors d’un rendez-vous. Après cette première nuit, ils se revoient quelques jours plus tard pour boire un verre. Plusieurs semaines après, ils recouchent ensemble. Elle parle des faits des années plus tard.

Face à un tel scénario, le soupçon surgit immédiatement sous la forme de questions qui semblent relever du « bon sens » : pourquoi aurait-elle revu l’homme qui l’a violée ? Pourquoi avoir de nouveau un rapport sexuel avec lui ? Pourquoi avoir attendu si longtemps avant d’en parler ?

Dans ces situations, puisque le moment du viol lui-même ne peut être observé, ce sont les comportements avant et après les faits qui deviennent l’objet principal de l’évaluation morale et sociale. Le problème est que ces questions contiennent leur propre réponse implicite. Puisque ce comportement paraît incompréhensible, des explications stéréotypées vont fournir une réponse efficace : cette femme ment, elle cherche de l’attention, elle cherche à se venger et veut nuire à la réputation de cet homme.

Pourtant, si l’on se place du point de vue de la personne concernée, une autre intelligibilité apparaît : cette femme savait que cette nuit-là avait été problématique, mais elle n’avait pas immédiatement les ressources pour qualifier ce qu’elle avait vécu comme un viol. Le fait d’avoir été contrainte par un homme qui lui plaisait, avec qui elle avait désiré partager une intimité, lui semblait incompatible avec l’idée même de viol. Nommer ce qui lui est arrivé a alors pris plusieurs années.

Les interprétations erronées de son comportement donnent alors lieu à des « injustices de témoignage » : cette femme n’est pas considérée comme crédible en raison de stéréotypes préjudiciables. Plus encore, elles affectent directement la possibilité même de parler : parce qu’elles anticipent le soupçon, de nombreuses victimes préfèrent se taire, retardent leur révélation ou minimisent la violence subie. Or, ce silence devient ensuite lui-même un motif de suspicion : avoir « trop attendu » semble confirmer l’idée que le récit manquerait de crédibilité. L’économie inégale de la crédibilité tend ainsi à se reproduire elle-même.

Les excès de crédibilité dont bénéficient certains hommes

Mais ce déficit de crédibilité accordé aux victimes doit être pensé à l’aune des excès de crédibilité dont bénéficient certains hommes accusés de violences sexuelles. Dans notre exemple, l’homme affirme quant à lui que tous les rapports étaient consentis. C’est un homme socialement intégré, apprécié, séduisant. Autrement dit, il ne correspond en rien à l’image stéréotypée du « violeur » : il n’est ni un inconnu surgissant dans une ruelle sombre, ni un prédateur monstrueux.

Or les représentations dominantes du viol continuent de reposer sur la figure du délinquant sexuel : un homme déviant et marginal, animé par une intention criminelle identifiable. Si ces stéréotypes persistent, c’est parce qu’un obstacle causal résiste : pourquoi un homme qui plaît aux femmes aurait-il besoin de violer ?

Cette question repose pourtant sur une compréhension erronée du viol : elle suppose qu’un viol est causé par un « besoin » sexuel. Autrement dit, que seuls les hommes qui se trouvent dans une certaine « misère sexuelle » ou frustration éprouveraient le « besoin » de violer. Or, le viol est avant tout un rapport de pouvoir : un homme prend le pouvoir en imposant un rapport sexuel à une femme. Dans une société patriarcale où les rapports de genre sont structurés par la domination, les hommes disposent d’une position de force dans l’intimité.

Tant que la figure du « violeur » s’imposera comme une identité stigmatisée, notre économie de la crédibilité continuera d’être inégalitaire.

Vers une justice de témoignage

Face à ces inégalités structurelles de crédibilité, une question se pose : comment penser une justice donnant véritablement crédit aux témoignages des victimes dans les situations de viol ordinaire ?

Les théories féministes invitent d’abord à considérer les victimes comme détentrices de « savoirs expérientiels » : des connaissances produites depuis leur propre vécu, qui permettent de rendre intelligibles des expériences que les catégories dominantes ou institutionnelles peinent à saisir. Les récits des victimes permettent, par exemple, de comprendre pourquoi certaines femmes poursuivent une relation avec l’homme qui les a violées, mettent plusieurs années à qualifier les faits ou modifient leur version par peur du soupçon. En ce sens, ces savoirs expérientiels fournissent de nouvelles ressources d’interprétation capables de contrebalancer les mythes et stéréotypes sur le viol, sur les victimes et sur les violeurs.

Il est donc nécessaire de prendre en compte les récits de violences sexuelles dans une autre logique que celle de la recherche de preuve matérielle, inhérente au système pénal.

Certaines pratiques de justice réparatrice cherchent précisément à construire des lieux qui se décentrent du paradigme probatoire : des espaces où les professionnel·les adoptent une posture d’écoute attentive, non jugeante et non directive. Contrairement à la procédure pénale, cette approche laisse les personnes concernées être les expertes de leur vécu, et explorer leurs attentes de justice. Cette écoute et cette reconnaissance peuvent être considérées en elles-mêmes comme
réparatrices par les victimes
. Les démarches peuvent être proposées en complément d’une procédure pénale ou indépendamment d’elle, sans s’y substituer.

Dans un contexte où plus de 90 % des victimes ne portent pas plainte, rendre accessibles des espaces de justice qui placent au centre l’écoute des personnes concernées constitue un enjeu majeur. Car la justice ne se joue pas uniquement dans les tribunaux : elle se joue aussi dans la manière dont une société accueille, interprète et reconnaît les récits de violences sexuelles.


Alexane Guérin est l’autrice de Viol ordinaire. Révéler un crime de l’intimité, Éditions du Seuil, 2026.

The Conversation

Alexane Guérin est co-directrice de l’association La Valise.

ref. Violences sexuelles : Comment croire les victimes d’hommes intégrés, appréciés ou séduisants ? – https://theconversation.com/violences-sexuelles-comment-croire-les-victimes-dhommes-integres-apprecies-ou-seduisants-283790

La rhétorique politique, plus que la logistique, explique de nombreuses perturbations des chaînes d’approvisionnement

Source: The Conversation – France in French (3) – By Azusa Nakamura, Assistant Professor, Neoma Business School

Entrepôt à Columbus, Ohio. Logistics365/Wikipedia, CC BY-NC-SA

La présence au pouvoir, dans un pays donné, de leaders populistes, tend à inciter les entreprises internationales à s’en retirer, du fait de l’incertitude institutionnelle et la volatilité que ces leaders suscitent par leur rhétorique et leurs revirements politiques.


Lorsque les rayons des supermarchés semblent vides ou que les retards de livraison s’étendent sur plusieurs semaines, le débat public attribue généralement la responsabilité à la pandémie, aux goulets d’étranglement dans les transports ou aux fermetures d’usines. Pourtant, nos recherches montrent que les forces politiques, en particulier celles dites populistes, remodèlent discrètement la structure des chaînes d’approvisionnement mondiales d’une manière qui n’est pas immédiatement apparente.

Ce remodelage reflète des décisions structurelles et stratégiques prises en interne et qui ne sont pas largement connues en dehors de l’entreprise. En effet, les discours et les récits populistes, et pas seulement les changements politiques, peuvent modifier les relations des partenaires commerciaux à l’international. Ils ont pour effet d’éroder progressivement les relations avec les fournisseurs qui avaient été entretenues jusqu’alors.

Le populisme communique l’incertitude, et les entreprises réagissent

Les chaînes d’approvisionnement dépendent de la prévisibilité. Les entreprises investissent là où les règles sont stables, où les contrats sont sûrs d’être appliqués et où l’orientation politique semble cohérente. Le discours populiste complique ces attentes, les plongeant dans l’incertitude, voire dans le risque.

Les dirigeants populistes ont tendance à présenter la politique comme un conflit entre « les gens ordinaires » et « les élites », « l’establishment » ou « les outsiders ». Ce faisant, ils annoncent souvent des changements brusques, des conflits avec les institutions ou des perturbations réglementaires.

Les dirigeants peuvent interpréter ce discours comme un avertissement et réagir en conséquence. Notre étude portant sur les entreprises cotées aux États-Unis qui s’approvisionnaient dans 34 pays entre 2003 et 2018, montre que la montée du discours populiste a systématiquement réduit le nombre de fournisseurs opérant dans un pays donné. Les entreprises états-uniennes semblent se désengager avant même que la législation officielle ne soit réécrite, ce qui indique que le discours lui-même comporte un risque. Ce processus de désengagement est silencieux.

Les multinationales n’annoncent pas nécessairement qu’elles quittent un pays en raison du populisme de ses dirigeants. Au lieu de cela, les équipes d’approvisionnement réduisent leurs commandes, les plans d’expansion sont simplement mis en veilleuse et de nouveaux contrats sont signés ailleurs. Les effets ne deviennent visibles que lorsque des pénuries apparaissent ou que les flux commerciaux changent.

La fragilité des États a son importance, mais le populisme a un impact spécifique

Il n’est pas surprenant que les multinationales hésitent à s’engager auprès d’États fragiles, c’est-à-dire ceux qui se caractérisent par un état de droit faible, une capacité administrative insuffisante ou une instabilité sociale. Ce qui est plus frappant, c’est l’asymétrie que nous avons observée. Dans les États fragiles, les contraintes politiques telles qu’un système judiciaire indépendant de l’exécutif et capable d’exercer un droit de veto effectif sur les décisions politiques du gouvernement, ou la présence de gouvernements de coalition, contribuent à atténuer les effets négatifs, car elles indiquent que l’instabilité peut être gérée. Mais le populisme est une tout autre affaire.

Même lorsque les démocraties disposent de solides garanties institutionnelles, les entreprises se retirent lorsque la politique populiste gagne du terrain. Les garanties juridiques sont affaiblies lorsque les dirigeants contestent publiquement la légitimité de ces mêmes institutions. En d’autres termes, les entreprises peuvent s’inquiéter moins de la faiblesse des capacités que des dirigeants qui affichent leur intention de contester ou de contourner les règles existantes. Le signal est aussi important que la politique concrètement menée.

Concrètement, cela se traduit ainsi

Au Royaume-Uni, des années d’incertitude liées au Brexit ont incité les entreprises à diversifier leur production, à constituer des stocks et à délocaliser leurs centres de distribution européens vers les pays de l’UE.

Les industries dépendantes des importations, telles que la distribution alimentaire et l’industrie pharmaceutique, ont connu des perturbations particulièrement visibles, souvent avant même l’entrée en vigueur des nouvelles règles douanières.

Aux États-Unis, les messages contradictoires concernant la relocalisation, les droits de douane et l’autonomie stratégique ont influencé les chaînes d’approvisionnement, notamment dans le secteur des semi-conducteurs

En quête de stabilité, les entreprises ont accéléré leurs investissements dans des États jugés fiables sur le plan géopolitique, c’est-à-dire des pays qui offrent stabilité politique et prévisibilité en tant que destinations d’approvisionnement, en particulier au Mexique et dans les pays d’Asie de l’Est et du Sud-Est.

Dans les économies émergentes en proie à la montée du populisme, de l’Amérique latine à l’Europe de l’Est, les multinationales ont réorganisé discrètement la présence de leurs fournisseurs. Ces redistributions silencieuses influencent la disponibilité de tous les produits, des appareils électroniques aux médicaments courants.

Chaque cas reflète une réalité plus large, comme le confirment nos données : le discours politique peut influencer les marchés avant même que les politiques ne le fassent.

Pourquoi la rhétorique est-elle importante ?

Une explication possible est d’ordre psychologique : lorsque les dirigeants dénigrent les institutions, les entreprises en déduisent que les normes risquent de s’éroder. Une autre explication est d’ordre opérationnel : la rhétorique polarisée augmente le risque de grèves, de surprises réglementaires ou de revirements politiques imprévisibles.

Dans la pratique, le discours fonctionne comme un système d’alerte précoce, incitant les entreprises à se réorienter tant qu’elles le peuvent encore. Ce mécanisme aide à expliquer pourquoi les messages populistes ont des conséquences économiques disproportionnées par rapport à d’autres formes de communication politique.

Notre approche pour cette recherche

Notre analyse s’appuie sur des données détaillées relatives aux fournisseurs des entreprises cotées aux États-Unis, associées à des indicateurs nationaux de populisme, de fragilité et de contraintes politiques. En suivant ces réseaux sur une période de 16 ans, nous avons pu observer comment les changements dynamiques des conditions politiques correspondent à des évolutions dans l’étendue de la présence des fournisseurs.

Les résultats se sont révélés solides dans les deux modèles et échantillons :

  • Le populisme réduit la participation des fournisseurs,

  • La fragilité la réduit également, mais les contraintes atténuent son effet,

  • Les contraintes n’atténuent pas l’impact du populisme.

Ce résultat final remet en question l’hypothèse selon laquelle les démocraties sont protégées sur le plan économique simplement parce qu’elles disposent d’institutions solides. Lorsque les dirigeants populistes délégitiment ces institutions, les entreprises se comportent comme si le système s’était affaibli.

Pourquoi cela est-il important pour les dirigeants, les décideurs politiques et les citoyens ?

Pour les entreprises, l’implication est claire : le discours politique est un indicateur de risque, et non un bruit de fond. Les responsables de la chaîne d’approvisionnement surveillent de plus en plus les cybermenaces, les normes de durabilité et la fiabilité des transports. En effet, ils peuvent désormais avoir besoin d’outils pour suivre la volatilité politique et les changements de discours parallèlement à ces indicateurs.

Pour les décideurs politiques, le message donne à réfléchir. La solidité institutionnelle sur le papier peut ne pas suffire à protéger la confiance économique si le discours populiste laisse présager un conflit potentiel avec les organismes de contrôle. Pour contrer cela, il faudra peut-être mettre en place de nouveaux mécanismes qui préservent la crédibilité institutionnelle même lorsque les discours politiques polarisent les sociétés, tels que des agences indépendantes dotées de mandats protégés.

Pour les citoyens, les conséquences sont tangibles.

Lorsque les fournisseurs se retirent, la production est perturbée. Cela se traduit par une pénurie de marchandises, une hausse des prix et un allongement des délais de livraison. Il est important de noter que ces conséquences sont souvent attribuées à des défaillances logistiques plutôt qu’à la dynamique politique, ce qui signifie que les causes démocratiques importantes de la pénurie restent invisibles.

Ce qui doit changer

Les évaluations traditionnelles des risques attribuent souvent une note élevée aux pays démocratiques en raison de la solidité de leurs institutions. Nos conclusions suggèrent que ces modèles négligent une vulnérabilité croissante : la politique populiste peut éroder la confiance plus rapidement que les contraintes ne peuvent la protéger.

Les décideurs devraient donc :

  • Surveiller la rhétorique parallèlement à la réglementation. Les discours ont leur importance, même si les lois restent inchangées.

  • Traiter les « démocraties stables » avec nuance. Des contraintes fortes ne peuvent pas nécessairement protéger les économies contre les chocs de confiance.

  • Diversifier de manière proactive la localisation des fournisseurs. La concentration dans les pays connaissant une montée du populisme amplifie les risques, tandis que la répartition des expositions renforce la résilience.

Alors que les entreprises réfléchissent à leur résilience à la suite de la pandémie de Covid-19, des catastrophes naturelles et des conflits commerciaux, elles pourraient avoir besoin de faire appel à des spécialistes en renseignement politique, de mener des exercices de simulation ou de mettre en place des systèmes d’alerte précoce pour comprendre comment la rhétorique façonne le comportement économique.

Une refonte de la mondialisation

Si les entreprises évitent de plus en plus de s’approvisionner dans les pays populistes, la mondialisation pourrait se réorganiser en nouveaux blocs. La production pourrait se rapprocher des marchés intérieurs, se regrouper autour d’États politiquement alignés ou suivre des stratégies de « friend-shoring » qui privilégient la fiabilité plutôt que le coût.

Nos recherches ne modélisent pas directement ces configurations futures, mais la logique est claire. La politique devient un moteur structurel de l’architecture de la chaîne d’approvisionnement, et non plus une simple toile de fond. Comprendre cette relation est désormais essentiel pour les gouvernements, les dirigeants et les citoyens qui recherchent la résilience économique à une époque où les discours politiques peuvent modifier les flux commerciaux autant que des infrastructures défaillantes.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. La rhétorique politique, plus que la logistique, explique de nombreuses perturbations des chaînes d’approvisionnement – https://theconversation.com/la-rhetorique-politique-plus-que-la-logistique-explique-de-nombreuses-perturbations-des-chaines-dapprovisionnement-276097

La langue française dans les anciennes colonies de la France : quelle histoire, quel présent, quel avenir ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Roger K. Koudé, Titulaire de la Chaire UNESCO « Mémoire, Cultures et Interculturalité » Professeur de Droit international à l’Institut des droits de l’homme de Lyon (IDHL) Université Catholique de Lyon, UCLy (Lyon Catholic University)

Les débats autour du statut juridique de la langue française, aujourd’hui relancés par la mondialisation, la diversification des partenariats et la promotion onusienne de la diversité linguistique, ne sauraient être réduits aux tensions conjoncturelles entre États. Car la langue française est devenue structurellement une partie intégrante de l’identité culturelle des sociétés issues de la colonisation, porteuse d’un patrimoine immatériel de valeurs universelles — liberté, justice, dignité — que des peuples du monde entier ont fait leurs.


Au moment où le débat sur le statut juridique de la langue française s’impose fréquemment dans les débats dans bon nombre de pays anciennement colonisés par la France, il est particulièrement intéressant de revenir sur les motifs et les principaux enjeux liés à l’adoption du français comme langue officielle de ces États au moment de leur accession à la souveraineté internationale.

Rappelons que dans la quasi-totalité des anciennes colonies françaises — à l’exception notamment de l’Algérie et du Vietnam —, les indépendances ont été l’aboutissement de négociations et de processus collaboratifs qui ont contribué, entre autres, au maintien du statut de langue officielle du français. Ce maintien s’explique en bonne partie par des considérations techniques et pragmatiques, tenant à la nécessité de préserver le bon fonctionnement des institutions — qu’elles soient politiques, administratives, judiciaires ou éducatives. Cet impératif de continuité institutionnelle était difficilement conciliable avec une rupture brutale avec la langue française, omniprésente jusqu’aux indépendances. En outre, le positionnement des nouveaux États indépendants sur le plan international, notamment au sein des Nations unies, où le français était déjà (et reste à ce jour) l’une des langues officielles, pouvait tout autant justifier le choix stratégique de la langue de l’ancienne puissance coloniale comme langue officielle.

Il existe une autre raison, plus fondamentale, du choix du français comme langue officielle par la quasi-totalité des anciennes colonies : cette langue était non seulement celle du colonisateur, mais aussi celle dans laquelle ont été régulièrement exprimées des valeurs auxquelles les indépendantistes de ces pays étaient souvent profondément attachés, à savoir celles de la Révolution de 1789 et des principes directeurs du républicanisme, qui avaient longtemps infusé dans toutes les anciennes colonies. Cet aspect n’était pas détachable du choix stratégique opéré par ces États au moment des indépendances.

L’exemple de la République de Guinée, qui s’était largement inspirée des valeurs républicaines françaises pour s’opposer entre autres à la Communauté française voulue par Charles de Gaulle, est sans doute l’un des plus éloquents. Le fameux discours du président du conseil de gouvernement de Guinée Sékou Touré, prononcé à Conakry le 25 août 1958 devant le général de Gaulle, va précisément dans ce sens :

« Votre présence parmi nous symbolise non seulement la “Résistance” qui a vu le triomphe de la Raison sur la force, la Victoire du Bien sur le Mal, mais elle représente aussi, et je puis même dire surtout, un nouveau stade, une autre période décisive, une nouvelle phase d’évolution. Comment le peuple africain ne serait-il pas sensible à ces augures, lui qui vit quotidiennement dans l’espoir de voir sa dignité reconnue, et renforce de plus en plus sa volonté d’être égal aux meilleurs ? »

La colonie française de Guinée s’était alors opposée à toute idée de tutelle de Paris, tout en faisant siennes les valeurs de la République dans lesquelles elle se reconnaissait parfaitement.

Cette photo, probablement mise en scène par le photographe Edmond Fortier (1862-1928), présente une école destinée aux enfants des tirailleurs indigènes d’Afrique occidentale française.
Edmond Fortier

Les débats actuels

S’agissant des débats actuels au sujet du statut juridique de la langue française dans l’espace francophone, il serait judicieux de ne pas se limiter uniquement aux tensions politiques conjoncturelles entre la France et certains États, notamment d’Afrique. Ces débats sont liés aux mutations profondes que connaît le monde actuellement, au premier rang desquelles les suivantes :

  1. Le contexte de mondialisation dans lequel tous les États — sans exception — se sont engagés se traduit aussi par une logique de diversification de leurs partenariats à l’international. Il convient de relever que tout cela ne pourrait être rendu possible sans l’influence de plus en plus perceptible des autres langues de rang international comme l’anglais, bien évidemment, mais également le chinois, l’espagnol, le russe ou encore le turc, etc.

  2. L’évolution du droit international au cours des dernières décennies, entre autres les nombreux instruments juridiques adoptés par l’Unesco allant à la fois dans le sens de la promotion de la diversité culturelle et/ou linguistique. Dans les « Lignes essentielles d’un Plan d’action pour la mise en œuvre de la Déclaration de l’Unesco sur la diversité culturelle » du 2 novembre 2001, l’organisation internationale s’engage à « sauvegarder le patrimoine linguistique de l’humanité et soutenir l’expression, la création et la diffusion dans le plus grand nombre possible de langues » (al. 5.), d’une part, et à « encourager la diversité linguistique — dans le respect de la langue maternelle — à tous les niveaux de l’éducation, partout où c’est possible, et stimuler l’apprentissage du plurilinguisme dès le plus jeune âge » (al. 6), d’autre part.

  3. La Francophonie elle-même n’est pas du reste en matière de promotion de la diversité culturelle et linguistique, y compris en matière de promotion des langues nationales et minoritaires. Elle agit en ce sens au sein des organisations internationales comme les Nations unies, mais aussi au travers de l’Institut de la Francophonie pour l’éducation et la formation (IFE), qui promeut l’éducation, le numérique et le multilinguisme. Ce qui revient à dire qu’il n’y a a priori pas d’incompatibilité entre, d’une part, les différentes tendances actuelles au nationalisme linguistique et, d’autre part, la promotion du pluralisme linguistique au niveau international.

Quelle approche in fine ?

En dépit des tensions politiques conjoncturelles entre divers États du monde francophone, il n’est pas exagéré d’affirmer que la langue française est structurellement une partie intégrante de l’identité culturelle des sociétés anciennement colonisées qui, en connaissance de cause, se sont stratégiquement approprié cet « outil merveilleux ». C’est précisément ce que disait l’ex-président sénégalais Léopold Sédar Senghor, dans une déclaration restée célèbre : « Dans les décombres de la colonisation, nous avons trouvé un outil merveilleux : la langue française. »

Mais, au-delà de la langue comme instrument stratégique de communication — tant au niveau national qu’international —, il convient d’intégrer également les valeurs fondamentales et les idéaux véhiculés depuis si longtemps par le français dans les sociétés, et qui sont en réalité un patrimoine immatériel en partage avec d’autres peuples. Ces valeurs et ces idéaux, qui sont d’ailleurs marqués du sceau de l’universalité, ont été appropriés par des peuples à travers le monde entier, bien au-delà d’ailleurs de l’espace francophone stricto sensu, dans leurs propres luttes pour la liberté, la justice, la démocratie effective et la dignité.

C’est justement ce statut de patrimoine commun des peuples à travers le monde que les pères fondateurs de la francophonie, pourtant si profondément attachés à leurs propres langues maternelles ou nationales, ont voulu donner à la langue française en œuvrant à la création de la Francophonie et au mouvement qui s’en est suivi jusqu’à présent. Et c’est encore Léopold Sédar Senghor qui le rappelle avec éloquence :

« La francophonie ne s’oppose pas à la négritude ou à l’arabisme. […] Je pense justement que parce que nous sommes enracinés dans la négritude, et très profondément, nous avons besoin de la langue et de la civilisation françaises comme apport complémentaire, comme pollen… Comme le disait le général de Gaulle […], l’avenir est au métissage, et d’abord au métissage culturel. »

The Conversation

Roger K. Koudé ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La langue française dans les anciennes colonies de la France : quelle histoire, quel présent, quel avenir ? – https://theconversation.com/la-langue-francaise-dans-les-anciennes-colonies-de-la-france-quelle-histoire-quel-present-quel-avenir-282305

Que reste-t-il des crises liées aux pollutions des sols ? Le cas de Kodak à Vincennes

Source: The Conversation – France (in French) – By Marjorie Tendero, Associate Professor in economics, ESSCA School of Management

Les controverses autour des pollutions des sols disparaissent aussi rapidement qu’elles émergent. Une alerte suscitera de fortes inquiétudes sur le moment, auxquelles la science offrira souvent une réponse plus tardive, en décalage avec l’expérience locale vécue par les habitants. Le cas du site Kodak, à Vincennes, dans le Val-de-Marne, offre un exemple de cette disparition progressive de la mémoire des sols.


En France, la question des pollutions des sols refait régulièrement surface, en particulier lorsqu’elles concernent des établissements accueillant des enfants. En 2020, 1 359 établissements sensibles (crèches, écoles, collèges, lycées) ont fait l’objet d’investigations ou de dispositifs de surveillance liés à la qualité des sols. Une nouvelle campagne de mesures a été lancée en 2025.

La séquence est bien connue : chaque alerte suscite une forte inquiétude et s’accompagne parfois de fermetures temporaires d’établissements. Les investigations se multiplient, puis le traitement médiatique s’atténue progressivement.

Que reste-t-il alors de ces controverses une fois qu’elles disparaissent de l’espace public ? Le cas de l’ancien site Kodak, à Vincennes (Val-de-Marne), en offre une illustration concrète. À partir de ce cas, nous interrogeons ici la trajectoire des crises environnementales et la façon dont les pollutions des sols sortent progressivement de l’espace public.

Un site historique de l’industrie du cinéma

Désormais intégré au tissu urbain, l’ancien site Kodak de Vincennes ne se distingue pas des autres quartiers résidentiels. Entre le château et le bois, le quartier des Vignerons s’inscrit désormais dans un paysage urbain familier : seules les visites patrimoniales organisées autour du cinéma rappellent son passé industriel.

Le site a pourtant fait l’objet, à la fin des années 1990, d’une forte controverse sanitaire et environnementale qui a profondément marqué les habitants concernés. Car si cela a été oublié, le lieu s’inscrit dans une histoire industrielle qui débute à la fin du XIXᵉ siècle. Les établissements Pathé s’implantent alors à Vincennes, d’abord place Carnot, puis rue des Vignerons. Au début du XXᵉ siècle, l’entreprise connaît un essor important et fait de la ville l’un des principaux centres de l’industrie cinématographique française avant la Première Guerre mondiale.

Rue des Vignerons à Vincennes (Val-de-Marne), l’usine Pathé fabrique en 1902 des supports et des émulsions chimiques pour le cinéma et la photographie. Elle deviendra plus tard l’usine Kodak.

En 1927, la fusion avec Kodak donne naissance à Kodak-Pathé, qui mène dès lors sur le site des activités de production de pellicules et de traitements chimiques pendant plusieurs décennies. À son apogée, le lieu s’étend sur près de neuf hectares et emploie jusqu’à 3 000 personnes.

L’usine ferme définitivement ses portes en 1986. S’ensuit, en août 1987, la destruction de l’emblématique cheminée de l’usine, qui marque visuellement la fin de cette présence industrielle dans le paysage urbain. Les installations sont alors mises hors service, sans que la question de la remise en état des sols ne soit considérée comme problématique par les autorités.

Un complexe immobilier se construit dans la foulée, composé d’immeubles d’habitation, d’un gymnase, d’une bibliothèque et d’une école inaugurée en 1989. Une reconversion qui s’inscrit dans une dynamique urbaine relativement classique.




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La controverse lancée par des cas de cancers pédiatriques

Quelques années plus tard, des inquiétudes sanitaires émergent, venant troubler cette apparente normalisation. Elles font suite aux signalements de plusieurs cas de cancers pédiatriques constatés chez des enfants ayant fréquenté une école du quartier.

Trois cas, diagnostiqués entre 1995 et 1999, sont initialement retenus. L’information circule rapidement, l’inquiétude gagne les familles et des collectifs de parents se constituent : le collectif Vigilance Franklin.

Les autorités locales (mairie et préfecture) et nationales (institut de veille sanitaire et direction départementale des affaires sanitaires et sociales) sont saisies et des investigations portant sur les sols, l’air et l’environnement du site sont mises en œuvre. Les premières conclusions, rendues en 2000, ne permettent pas d’établir de lien causal entre la fréquentation du site et les pathologies observées.

Décalage entre la science et l’expérience

Les résultats, progressivement consolidés, mettent en évidence des niveaux d’exposition comparables à ceux observés en milieu urbain, et le nombre de cas est jugé trop faible pour être interprété statistiquement comme un agrégat. Un nouveau cas signalé en 2001 ravive toutefois les interrogations dans un contexte où les préoccupations des habitants restent fortes. Si les expertises scientifiques concluent à l’absence de lien établi, elles ne mettent pas immédiatement fin aux inquiétudes, et n’effacent pas non plus la mémoire de cette expérience locale. Ce décalage entre conclusions scientifiques et expérience vécue constitue l’un des traits caractéristiques de ce type de controverse.

Les investigations ne s’arrêtent pas tout de suite. Dans les années postérieures, des études complémentaires sont menées et un suivi épidémiologique est mis en place, mobilisant différents organismes d’expertise dont l’Institut national de l’environnement industriel et des risques (Ineris). Ces travaux prolongent l’analyse dans un temps plus long, et un cadre médiatique moins visible.

En 2015, au terme de ce processus, les évaluations concluent à des niveaux de risques faibles compatibles avec les usages du site, conduisant les autorités à mettre fin à la surveillance environnementale. Près de vingt ans après les premiers signalements, la controverse s’est effacée de l’espace public.

Des pollutions invisibles, diffuses et de temps long

Cette évolution n’est pas propre à Vincennes. Elle révèle un mécanisme plus général dans la manière dont les sociétés traitent les pollutions des sols. Celles-ci ont une particularité : elles sont généralement invisibles, diffuses et inscrites dans le temps long. Contrairement à d’autres risques environnementaux plus immédiatement perceptibles, elles ne se manifestent qu’indirectement, souvent à travers des signaux sanitaires difficiles à interpréter.

Dans ce type de contexte, l’établissement de lien causal entre une exposition environnementale diffuse et une pathologie individuelle multifactorielle est très complexe. Les expositions sont anciennes, multiples et les trajectoires de vie évoluent. La science, qui repose sur des niveaux de preuve élevés, ne peut pas toujours répondre à la question telle qu’elle est posée socialement et à l’expérience locale du risque.

Une mémoire des sols qui s’efface

C’est dans cet espace que se construisent les controverses. Cela explique aussi leur évolution dans le temps : très visibles au moment de l’alerte, elles tendent à s’atténuer quand les investigations se stabilisent.

Aujourd’hui, le quartier des Vignerons est un quartier comme les autres. En effet, une fois passée la phase de forte visibilité, le problème change de statut : il ne disparaît pas nécessairement, mais cesse d’être un enjeu structurant dans l’espace public.

Cette normalisation ne tient pas seulement aux conclusions des expertises. Elle tient aussi à des mécanismes sociaux plus discrets : renouvellement des habitants, évolution des représentations, disparition progressive de la controverse dans l’espace public. Ainsi, quand une controverse s’éteint, ce n’est pas le passé qui disparaît, mais la manière dont on en parle.

À mesure que les lieux et les usages se transforment, la question devient moins celle du risque que celle de la mémoire. Que reste-t-il de la mémoire des sols lorsque l’urgence a disparu ? Sans doute une trace discrète inscrite dans les territoires, et durablement présente dans les expériences de celles et ceux qui les ont traversées.

The Conversation

Marjorie Tendero ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Que reste-t-il des crises liées aux pollutions des sols ? Le cas de Kodak à Vincennes – https://theconversation.com/que-reste-t-il-des-crises-liees-aux-pollutions-des-sols-le-cas-de-kodak-a-vincennes-280425

Roland-Garros, Coupe du monde de football : le « sportainment » n’efface pas (toujours) l’essence du sport

Source: The Conversation – France (in French) – By Bernard Cova, Enseignant-chercheur en marketing et sociologie de la consommation, ESCE International Business School

Pour acquérir de nouveaux publics, les grandes manifestations sportives associent de plus en plus des moments de show… Au risque de faire fuir les supporters les plus acharnés de sport ? Comment concilier le sport et le grand spectacle ? Récemment, un tournoi de tennis à Turin, dans le Piémont italien, semble avoir trouvé une piste intéressante.


L’interprétation de l’Hymne à l’amour, d’Édith Piaf, par Céline Dion lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris a marqué les esprits. Plus peut-être que les performances des athlètes tout au long des seize jours de compétition. C’est là tout le dilemme généré par le sportainment : créer une expérience très divertissante pour les spectateurs au risque de reléguer le sport au second plan.

En plus de la performance Céline Dion, et de celles de Lady Gaga et d’Aya Nakamura, la cérémonie d’ouverture des JO à Paris en 2024 s’est démarquée des précédentes par sa tenue hors d’un stade, le long des quais de la Seine. De nombreux événements sportifs proposent ainsi des spectacles divertissants au début, à la fin ou pendant les pauses de la compétition, impliquant des chanteurs, des musiciens ou d’autres formes d’expression artistique. Le sportainment, c’est-à-dire la « disneylandisation » du sport par l’application des principes d’entertainment (divertissement) issus des parcs à thème Disney semble avoir gagné l’ensemble des événements sportifs.

La caravane du Tour de France… déjà

L’ampleur actuelle du phénomène ne doit cependant pas faire oublier que cela existe depuis très longtemps. La caravane du Tour de France apparue en 1930 en est le témoignage le plus flagrant. Durant deux heures, avant et après le passage éclair du peloton de coureurs, le Tour de France et ses partenaires divertissent le public massé au bord des routes par le passage de véhicules insolites et richement décorés accompagnés d’une musique très forte et par la distribution de cadeaux. Une étude réalisée auprès du public du Tour révèle que 47 % des 12 millions de spectateurs viennent en priorité pour voir passer la caravane et non les coureurs.

C’est pourtant le développement du Super Bowl, la finale du championnat de football américain avec son spectacle à la mi-temps contribuant à augmenter l’audience télévisée ainsi que son intérêt national mais également mondial, qui a fermement installé la tendance au sportainment. Avec le risque que le spectacle et les marques prennent le pas sur le sport comme lors du dernier Super Bowl où la performance du chanteur Bad Bunny a concentré plus du tiers des conversations en ligne liées à l’événement éclipsant largement les équipes et les joueurs en lice pour le gain de cette finale.




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Élargir l’audience

Le sportainment permet d’élargir l’audience des événements sportifs, et donc de valoriser l’impact des publicités sur le lieu de l’événement, de générer des opportunités de parrainages et de partenariats et, surtout, de transformer les moments d’attente et d’ennui des spectateurs en moments de forte excitation. Pourtant, le développement du sportainment soulève nombre de critiques de puristes et autres passionnés concernant notamment l’hypercommercialisation de ces événements sportifs qui se traduit par des prix élevés des billets, la programmation des coups d’envoi en fonction des exigences des chaînes de télévision, le renouvellement fréquent des tenues d’équipe et autres produits dérivés, tous vendus à des prix élevés.

Les passionnés regrettent aussi que les événements deviennent trop normés et calibrés ce qui les empêche d’exprimer spontanément leur passion pour une équipe ou un joueur même si les techniques d’activation rendant le spectateur acteur se sont largement développées par recours à la digitalisation et la gamification. Par-dessus tout, les passionnés se plaignent du fait que le sport disparaisse derrière le divertissement. On comprend pourquoi nombre de supporters résistent au sportainment.

Cette résistance est d’autant plus importante que l’événement sportif s’inscrit dans une longue tradition. C’est le cas des événements tennistiques qui sont caractérisés par des normes strictes en matière d’étiquette, un comportement sobre et des valeurs associées au courage et à l’honneur, et qui ont donné naissance à une culture sportive hautement formalisée.

Un enjeu autant économique que social

Apparu comme un passe-temps britannique exclusif au début des années 1870, le tennis s’est depuis fortement professionnalisé, commercialisé et internationalisé. Cependant, ces normes ancrées dans l’histoire continuent d’influencer les attentes en matière de conduite, d’ambiance et de légitimité au sein des tournois de tennis d’élite. En conséquence, les passionnés de tennis dans les événements comme Roland-Garros et encore plus Wimbledon n’adhèrent pas vraiment aux approches de sportainment telles que celles mises en place au dernier Open d’Australie avec 15 concerts de musique de classe mondiale, dont celui de Patti La Belle, avant chaque session de nuit.

Le dilemme auquel aujourd’hui les organisateurs de tournois de tennis sont confrontés est autant économique que social. Comment gagner une catégorie de spectateurs sans en perdre une autre ? Comment attirer de nouveaux spectateurs sans faire fuir les passionnés de toujours ?

Le tournoi Nitto ATP Finals 2025, également appelé Masters 2025 dans le langage courant, qui réunit les huit meilleurs joueurs de tennis de la saison, et qui a été repensé à Turin (Italie) dans une approche de sportainment originale, fournit un parfait terrain d’étude.

France 24 – 2026.

Les organisateurs de ce tournoi ont développé des actions de sportainment qui ne sont pas gratuites au regard du tennis, c’est-à-dire qu’elles existent non pour détourner l’attention sur le divertissement mais, au contraire, pour mieux focaliser l’attention sur le sport, en accentuant des moments clés durant les parties, comme le compte à rebours à l’entrée des joueurs, les rediffusions instantanées des points litigieux, l’emphase musicale mise sur les aces (services gagnants), etc.

L’ensemble permet au novice de mieux se repérer dans le jeu sans déranger l’expert. Les organisateurs ont aussi élargi le champ du tournoi bien au-delà des limites traditionnelles des cours de tennis et dans toute la ville de Turin mais toujours en liaison avec le sport. Cela va de projections des matchs en direct au « Fan Village », aux démonstrations de stars du tennis jouant avec leurs supporters dans le centre-ville, sans oublier le « Racquetland », espace consacré à la découverte des sports de raquette tels que le padel, le beach tennis et bien sûr le tennis.

Quand le « sportainment » est approuvé

Dans l’ensemble, bien qu’une certaine méfiance et une certaine résistance à l’intégration du divertissement persistent, en particulier chez les spectateurs les plus chevronnés, la refonte de l’événement sous la forme d’un sportainment n’est pas rejetée. Cela s’explique par trois caractéristiques du tournoi ainsi réorganisé :

1) la configuration actuelle permet à l’événement de répondre à des attentes hétérogènes sans aliéner les publics experts, préservant l’identité fondamentale du sport tout en intégrant de manière utile des éléments de divertissement ;

2) plutôt que de se limiter aux courts, l’événement se déploie à travers un réseau d’espaces, de moments et de pratiques permettant aux spectateurs de s’impliquer dans l’événement de manière différenciée mais complémentaire ;

3) plutôt que d’obliger les spectateurs à suivre un parcours bien normé, la liberté d’action individuelle et collective en fonction des appétences tennistiques est prônée. L’ensemble permet aux spectateurs de vivre une expérience très divertissante sans que le sport ne soit relégué au second plan.

The Conversation

Bernard Cova ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Roland-Garros, Coupe du monde de football : le « sportainment » n’efface pas (toujours) l’essence du sport – https://theconversation.com/roland-garros-coupe-du-monde-de-football-le-sportainment-nefface-pas-toujours-lessence-du-sport-282669

Y a-t-il vraiment de l’or à Fort Knox ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Arnaud Manas, Chercheur rattaché, Université Paris Nanterre

L’or de Fort Knox est source de nombreux fantasmes. PxHere

Peu après sa réélection, en mars 2025, Donald Trump déclarait qu’il allait inspecter Fort Knox, dans le Kentucky, pour « vérifier si l’or s’y trouvait bien ». Outre son aspect surprenant – le président des États-Unis a certainement d’autres moyens de s’en assurer –, cette annonce donne une consistance officielle au mythe de « l’or disparu », qui puise son origine dans la Grande Dépression des années 1930. Cette fable est aujourd’hui une conséquence de la crise de confiance des Américains envers leurs gouvernants et du développement de théories du complot qui réapparaissent à intervalles réguliers.


Le 5 avril 1933, Franklin D. Roosevelt nationalisait l’or et interdisait aux Américains d’en détenir. Cette décision de « criminaliser l’or », qui s’inscrivait dans les débats monétaires du XIXᵉ siècle entre démocrates, hostiles à l’or, et républicains, qui y étaient favorables, a clivé les États-Unis.

Affiche du décret exécutif 6102 imposé par Roosevelt en 1933.
Wikimédia

Pour stocker l’or, l’administration fédérale démocrate fit construire le dépôt fédéral (US Bullion Depository) entre 1935 et 1936. Situé au milieu du camp militaire de Fort Knox dans le Kentucky, il fut conçu pour résister à toutes les menaces concevables de l’époque. L’or y était conservé dans une salle forte semi-enterrée.

Menaces sur l’or

La Seconde Guerre mondiale et le système de Bretton Woods – qui a consacré le dollar « as good as gold » (« aussi bon que l’or ») – ont marqué l’apogée de Fort Knox. Le stock d’or américain culmine en 1949 avec 21 708 tonnes, soit près des trois quarts des réserves des banques centrales.

Mais la guerre froide fit peser une double menace sur l’or des États-Unis. D’une part, les missiles thermonucléaires soviétiques étaient susceptibles d’annihiler totalement Fort Knox. D’autre part, les déficits cumulés de la balance des paiements érodaient lentement les réserves en or américaines. En quinze ans, elles furent quasiment divisées par deux, ce qui vint alimenter les théories du complot.

En 1965, par crainte d’un décrochage du dollar par rapport à l’or et par volonté d’indépendance vis-à-vis des États-Unis, le général de Gaulle décida de convertir en or les réserves en dollar et de les rapatrier en France. L’opinion publique américaine s’en émut et le président français fut comparé au milliardaire fictionnel « Goldfinger » (qui donna son nom au troisième épisode des aventures de James Bond au cinéma) qui voulait détruire les réserves de Fort Knox à l’aide d’une bombe atomique.

En 1970, les réserves fédérales passèrent au-dessous de 10 000 tonnes. Pour arrêter l’hémorragie, Richard Nixon décida de suspendre la convertibilité-or du dollar (15 août 1971).

Deux ans plus tard, Peter Beter (1921-1987), un ancien responsable de l’Eximbank (la banque d’import-export des États-Unis), publia Conspiracy against the Dollar: The Politics of the New Imperialism dans lequel il dénonçait un complot orchestré par les Rockefeller contre l’or et le dollar.

Au milieu de la crise du Watergate, Beter déclara que Fort Knox avait été vidé de son or par la spéculation internationale avec la complicité des autorités fédérales. Il demanda un audit indépendant en déclarant « accepter d’être jeté en prison pour incitation à la subversion s’il se trompait ». Les autorités se murèrent dans un silence perçu comme coupable, renforçant de ce fait les suspicions du Congrès et de l’opinion publique marqués par les mensonges de l’administration Nixon.

Après la démission de Richard Nixon en août 1974, Gerald Ford autorisa une visite très restreinte de Fort Knox. Cette visite à laquelle fut conviée la presse se déroula le 24 septembre 1974. L’une des 28 chambres fut ouverte par la directrice de la monnaie Mary T. Brooks, révélant des murs d’or. À l’entrée de la chambre se trouvait l’inscription :

« This compartment contains 36,236 gold bars 11,837,925.179 Fine Troy Oz. of gold valued at $42.2222 per fine Troy Oz. Total $499,823,244.58. »

(« Cette chambre contient 36 236 barres pour 11 837 925 179 onces troy d’or fin* [soit environ 370 tonnes] *valorisées à 42,2222 dollars l’once pour un total de 499 823 244,58 dollars. »)

Sur le moment, la tension retomba et l’opération fut considérée comme un succès de communication.

Quand c’est flou, c’est qu’il y a un loup ?

Cependant quelques semaines plus tard, un journaliste du Financial Times critiqua vertement cette « opération de communication ratée » en soulignant que les réponses évasives des autorités et l’absence d’audit sérieux ne pouvaient qu’accroître la suspicion d’un « scandale de type Watergate ». L’article qu’il avait intitulé « L’or de Fort Knox, le complot s’épaissit » ayant été refusé par le journal, il le fit paraître dans un recueil d’autres articles « bannis ». Dans ce contexte, Edward Durell (1894–1988), un riche industriel retraité, s’empara du sujet et fit de l’audit de Fort Knox son combat. Les questions dont il inonda les responsables du Trésor et de la Federal Reserve restèrent pour la plupart sans réponse.

Après l’élection de Ronald Reagan en 1980, Durell publia ses recherches dans un court opuscule intitulé « M. le Président, où est notre or ? » pointant les nombreuses incohérences et contradictions des autorités.

Du milieu des années 1980 jusqu’à la crise financière de 2008, la question des réserves de Fort Knox tomba dans le désintérêt le plus complet, hormis pour quelques fanatiques.

Quelques traders spécialisés du marché de l’or, dans les années 1990, imputèrent la tendance baissière du marché à une manipulation des cours par les autorités. À leurs yeux, les opérations de prêt d’or réalisées par quelques banques centrales, les ventes à terme et les options d’achat sur ce marché de l’or faisaient partie d’un plan orchestré par les États-Unis.

Crise de 2008

La crise financière de 2008 non seulement renversa la tendance des cours en un mouvement de hausse mais surtout fit naître de nouveaux doutes sur l’état des réserves de Fort Knox, de celles des intermédiaires sur le marché des métaux précieux et d’autres banques centrales.

De nombreux spécialistes du marché critiquèrent l’absence totale de transparence des stocks d’or publics en soulignant la légèreté des procédures d’audits. En 2017, un article du Financial Times qui fustigeait l’opacité obstinée du gouvernement américain sur ce sujet concluait ironiquement :

« Si une grande partie de l’or extrait dans le monde doit se trouver à Fort Knox, personne n’en est vraiment sûr, car le gouvernement américain refuse l’accès aux auditeurs. Il se peut qu’il n’y ait rien de plus là-bas que des millions de briques peintes en doré, protégées par un système de sécurité sophistiqué. »

Vidéos complotistes

Dans les années 2020, la hausse continue du prix de l’or et le développement de la vente en ligne, conduisirent à brouiller les lignes entre les experts et les influenceurs. Les livres, films, blogs et vidéos sur YouTube sur l’or se sont multipliés, venant se surajouter aux « traditionnelles » demandes d’audit de la Fed des républicains et des libertariens.

Dans l’une de ces vidéos à tendance complotiste, on entend :

« Alors, si l’or est vraiment là, s’il est en sécurité et intact, pourquoi ne pas le montrer ? Pourquoi ne pas faire appel à un tiers de confiance pour le vérifier ? À moins que l’ouverture de ces portes ne risque de révéler quelque chose qu’ils ne veulent pas que nous sachions ! » (Traduction de l’auteur.)

La défiance culmine en 2025 après la réélection de Donald Trump en 2025 et avec les déclarations d’Elon Musk.

Pourquoi tant de mystères ?

Pourtant, il est évident que les réserves d’or Fort Knox sont intactes et correspondent bien aux statistiques officielles. Même si l’attitude des autorités américaines est désarmante de maladresse, les procédures internes aussi imparfaites et opaques soient-elles, fonctionnent.

Si véritablement de l’or manquait, il est inenvisageable qu’aucun lanceur d’alerte interne ou opposant politique n’ait fait fuiter en cinquante ans des documents incriminants.

En outre, l’attitude de Donald Trump est pour le moins paradoxale. En effet, pendant son premier mandat, son secrétaire d’État au Trésor, Steven Mnuchin, accompagné de son épouse, fit une inspection des réserves d’or américaines. Le secrétaire d’État déclara à l’issue de la visite que tout était en ordre. S’il y avait eu des malversations, quel intérêt aurait-il eu à couvrir des malversations commises par son prédécesseur démocrate ?

L’explication est probablement ailleurs. À la suite de la visite controversée de Mnuchin, une association de contribuables demanda, au titre du Freedom of Information Act (FOIA), communication des documents produits par l’administration au cours de cette visite. Certains éléments censurés laissent à penser qu’il existe bien un mystère non pas sur la quantité mais sur le lieu de stockage de l’or.

Selon toute vraisemblance, les réserves ont été déplacées au cours des années 1950 au plus fort de la guerre froide, dans une chambre secrète située à plus de 500 mètres de profondeur pour être à l’abri d’une attaque thermonucléaire soviétique.

Aujourd’hui, Donald Trump est confronté à un dilemme : soit il passe à un autre sujet plus mobilisateur pour l’opinion publique, soit il accepte de révéler le secret en montrant effectivement le lieu de stockage exact. Cette information n’a plus valeur stratégique, car le KGB a dû bien finir par la découvrir depuis les années 1950 et surtout, depuis 1974, l’or n’est plus le fondement du dollar et du système monétaire international. Dans ce cas, Donald Trump peut autoriser un audit indépendant. Cependant, il n’est pas sûr qu’une telle décision tue le mythe, car comme le dit Maxwell Scott (interprété par Carlton Young) dans L’homme qui tua Liberty Valance (John Ford, 1962) :

« This is the West, sir. When the legend becomes fact, print the legend. »

(« On est dans l’Ouest, ici, monsieur. Quand la légende dépasse la réalité, alors on publie la légende. »)

The Conversation

Arnaud Manas ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Y a-t-il vraiment de l’or à Fort Knox ? – https://theconversation.com/y-a-t-il-vraiment-de-lor-a-fort-knox-284005

Visiter les musées, ça s’apprend ? L’éducation au regard contre les inégalités culturelles

Source: The Conversation – France (in French) – By Ana Chiaruttini, Professeure des universités en sciences de l’éducation et de la formation, Université Toulouse – Jean Jaurès

Pour rendre l’art accessible à tous les enfants, il ne suffit pas de leur ouvrir les portes d’un musée. La perception des œuvres est sous-tendue par tout un ensemble de codes qu’il importe de maîtriser pour bénéficier de la visite et avoir envie de renouveler l’expérience. Et l’école joue un rôle essentiel dans cette éducation au regard.


Les dernières enquêtes nationales sur la fréquentation des musées attestent d’une progression continue des jeunes publics, portée par des politiques tarifaires volontaristes, une offre pédagogique enrichie et un tournant vers des expériences plus participatives et numériques.

Pourtant, le défi de la démocratisation demeure entier : la surreprésentation des catégories socioprofessionnelles supérieures dans les publics des musées reste une réalité persistante. Or, en matière d’éducation artistique et culturelle, on ne peut se résoudre à ce qu’une partie de la population soit exclue ou s’exclut de lieux et de pratiques culturelles. Certes, celles-ci reproduisent des inégalités sociales, comme l’ont rappelé les sociologues Pierre Bourdieu et Alain Darbel dans l’Amour de l’Art. Les musées d’art européens et leur public, mais la mission de l’école est précisément d’en contester les logiques et d’en atténuer les effets.




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C’est dans cette perspective d’une démocratisation des pratiques culturelles et de l’éducation artistique que mes travaux, depuis plus de quinze ans, étudient la relation école-musée et la formation du visiteur. J’ai notamment étudié les dispositifs de visite qui permettent à l’enfant ou à l’élève de s’approprier les codes du musée, de recevoir les œuvres, de développer leur créativité, leur esprit critique, mais aussi le sentiment d’être légitime à venir, et à revenir au musée et dans tous les musées.

Mon dernier ouvrage, Voir, lire et dire. La réception des œuvres en classe et au musée, paru en 2025 aux Presses universitaires du Septentrion, retrace ce cheminement scientifique à travers des recherches conduites de l’école maternelle à l’université, ainsi qu’à travers des projets qui permettent aux disciplines scolaires, notamment l’enseignement de la littérature, d’intégrer le défi de l’éducation artistique et culturelle.




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Il s’agit de penser le musée non seulement comme un partenaire, mais aussi comme un lieu, une institution à connaître, dont il faut comprendre le fonctionnement, les missions, les codes. L’ouvrage présente certains résultats des recherches menées qui permettent de comprendre pourquoi il faut apprendre à visiter, et comment on y parvient. Éclairons ici ce point.

Comprendre ce qu’est un musée

Le musée est souvent perçu, par les enseignants comme par les élèves, comme un espace de contraintes : ne pas courir, ne pas parler trop fort, ne pas toucher. Ces codes sont certes à apprendre, mais l’enjeu va plus loin que de simples interdits : il s’agit de comprendre ce qu’est un musée, ses missions de conservation et de patrimonialisation, la diversité de ses statuts.

Il s’agit aussi de saisir ce qu’est une exposition, ses différentes formes, sa logique, pour comprendre qu’il s’agit d’un média par lequel est racontée une histoire, à laquelle les objets exposés contribuent. C’est précisément ce que fait une guide en accueillant au LaM, à Lille (Nord), une classe de CE2 (8-9 ans) : elle évoque la donation, la collection et l’exposition. Des concepts clés pour comprendre le fonctionnement dynamique du musée :

« Bienvenue dans notre musée, le musée existe grâce à la donation Jean et Geneviève Mazurelle, ce sont des gens qui ont dit “Tiens, on veut pas tout garder, on veut pas tout donner à nos enfants, on veut donner une partie à la Ville de Lille” […] Les œuvres qu’on voit changent quelquefois, quelquefois, on met ce tableau-là ici, quelquefois, on le met là, ça change régulièrement. Il ne faut pas se dire “J’ai déjà été au LaM, j’ai déjà tout vu”, on n’a jamais tout vu, d’autant qu’on continue à acheter des œuvres. »

Mettre en contexte ce que l’on voit

Parmi les différentes compétences à développer pour apprendre à visiter, savoir regarder constitue un enjeu premier et central. Le regard, condition première de la réception, engage le corps (se déplacer pour mieux voir), permet la réflexion (comprendre et interpréter) et éprouve les émotions (réagir et ressentir face à l’œuvre).

De nombreux travaux se sont développés autour de l’éducation du regard. Regarder suppose de prendre le temps, d’identifier ce que l’on voit parce que cela nous est familier, ce que l’on connaît ou reconnaît, de mobiliser d’autres connaissances pour éclairer ce que l’on pense voir, de mettre en relation avec d’autres œuvres, d’autres médias (film, musique, texte littéraire…), et de construire progressivement le sens de l’œuvre que nous découvrons.

Quand le guide est présent, son discours oriente le regard et apporte les éléments de contextualisation et de savoirs qui permettent de comprendre l’œuvre in situ dans l’exposition.

Des interactions créatrices de sens

Cependant ce discours éclairé peut être mobilisé une fois que les élèves ont parcouru l’exposition et que certaines œuvres les interpellent, comme on peut le voir dans l’extrait ci-dessous, où des élèves de terminale, à l’occasion de l’exposition « Liberté, Liberté chérie » à l’espace culturel départemental Lympia sur le port de Nice, réagissent devant l’œuvre Too Young To Die ? de The Kid :

Élève : « Il y a une œuvre, elle est grave, je trouve, le bébé me perturbe… »
Élève : « Il est malade ! »
Élève : « Oui, un bébé, c’est pur et là, c’est tout le contraire. »

Élève : « C’est super violent, il n’a plus son visage, il a été agressé ? Attaqué ? il est en train de mourir… »
Médiatrice : « Alors, l’artiste a 28 ans, et il autodidacte […] Qu’est-ce que vous voyez là ? » (montrant le visage)
Élève : « Des tatouages ! »
Médiatrice : « Oui, alors, l’artiste est américain et, en Amérique du Nord, les tatouages ont une signification particulière, vous voyez ?
Élève : « Les gangs ! »
Médiatrice : « Oui… le nouveau-né est en couveuse, c’est un prématuré, et donc, à sa naissance, il est déjà tatoué, il est déjà entré dans un gang, il n’a pas le choix… » […]
Élève : « Et alors, c’est parce qu’il n’est dans le gang qu’il est prématuré, qu’il est en danger ? »
Médiatrice : « C’est une bonne question que tu poses, c’est la question que The Kid veut que tu te poses »

Ainsi, le sens se construit en même temps que des réactions à ce qui est compris dans l’interaction entre les réceptions et les connaissances des visiteurs et du guide.

Maternité (1919), par Amedeo Modigliani.
Wikimédia

Toute œuvre exposée produit un effet sur le visiteur, quel que soit cet effet. Percevoir celui-ci ou ressentir l’émotion que l’œuvre suscite relève également d’un apprentissage. Ainsi face à Maternité, de Modigliani, un guide propose à des élèves de 3 ans d’imiter le visage de la mère : allonger son visage, faire une petite bouche, tenter de sourire. Un élève s’exclame : « Elle est triste ! »

L’esthétique épurée du tableau qui caractérise le style de l’artiste représente Jeanne Hébuterne, sa compagne depuis 1917 et leur fille, à leur arrivée sur la Côte d’Azur fuyant la misère de Paris. Les jeux de mime sont importants dans l’activité de réception, en particulier avec de jeunes enfants.

Alors, visiter les musées s’apprend-il ? De façon informelle, avec les familles, par habitus ; trop souvent de façon implicite à l’école, alors que les projets pédagogiques pourraient aisément intégrer cette dimension en développant une véritable conscience de ce que c’est que visiter, voir, lire et dire les œuvres et prendre plaisir à le faire !


Cet article est publié dans le cadre de la série « Regards croisés : culture, recherche et société », publiée avec le soutien de la Délégation générale à la transmission, aux territoires et à la démocratie culturelle du ministère de la culture.

The Conversation

Ana Chiaruttini ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Visiter les musées, ça s’apprend ? L’éducation au regard contre les inégalités culturelles – https://theconversation.com/visiter-les-musees-ca-sapprend-leducation-au-regard-contre-les-inegalites-culturelles-283788

Rendre le numérique accessible aux personnes déficientes visuelles : un enjeu à la croisée de la psychologie et de la cybersécurité

Source: The Conversation – France in French (2) – By Nicolas Louveton, Enseignant-chercheur en psychologie et ergonomie cognitive, Université de Poitiers

Entrer un mot de passe puis un code reçu par SMS pour se connecter sur le site de sa banque constitue, pour la plupart des utilisateurs, une démarche contraignante mais réalisable. En revanche, pour les personnes porteuses de déficiences visuelles, cela peut représenter un obstacle majeur, voire insurmontable. Face à ces difficultés, il existe plusieurs solutions, certaines déjà mises en œuvre et d’autres, conçues en partenariat avec les utilisateurs, qui sont en cours de développement.


Les services numériques sont omniprésents dans notre quotidien. Qu’il s’agisse de réserver un billet de train, de déclarer ses impôts ou de prendre un rendez-vous médical, se connecter à des plateformes numériques en ligne est devenu un passage obligé pour de nombreux gestes du quotidien. Pour cela, une étape incontournable : l’authentification, un processus qui permet de contrôler notre identité et de protéger nos données.

Parce que la sécurité sur nos téléphones et autres écrans est bien souvent centrée sur notre capacité à voir lesdits écrans, nombre de personnes aveugles ou malvoyantes renoncent à sécuriser leurs appareils.

L’accessibilité des systèmes d’authentification est pourtant cruciale dans une société qui se veut inclusive et qui promeut l’usage du numérique dans une large gamme de services, et notamment les services publics.

Comment la perception du risque, le design technologique et le handicap interagissent-ils pour conduire à des comportements non sécurisés et à l’exclusion numérique ? C’est ce que nous cherchons à mieux comprendre en mobilisant l’ergonomie cognitive, une discipline scientifique visant à concevoir des systèmes adaptés aux capacités et limites des utilisateurs finaux.

Notre but est de créer un cadre intégrant la recherche scientifique, l’innovation technologique et les considérations éthiques, vers une sécurité numérique véritablement inclusive.

L’authentification : passage obligé de la vie numérique

Bien que nécessaire, cette étape de sécurité soulève certaines difficultés.

De fait, les méthodes d’authentification n’ont pas été conçues avec un objectif de facilité d’utilisation : leurs concepteurs ont plutôt cherché une forme de barrière contre les accès non autorisés. Si ces méthodes posent des difficultés à une grande partie des utilisateurs, les personnes en situation de handicap, et notamment les personnes aveugles et non voyantes, sont particulièrement impactées.

En France, 1 700 000 personnes sont touchées par un handicap visuel, soit près de 27 habitants sur 1 000. Ces utilisateurs sont souvent contraints de limiter leur usage du numérique, de compromettre leur sécurité (absence de code PIN ou de mots de passe) voire de renoncer à leur autonomie vis-à-vis du numérique en demandant systématiquement l’aide d’un tiers de confiance.

Ergonomie de l’authentification

La méthode d’authentification la plus répandue reste le couple nom d’utilisateur-mot de passe, avec des exigences de plus en plus complexes pour les mots de passe. Selon le niveau d’expertise, de sensibilité et de confiance en soi de l’utilisateur, on observe des stratégies très différentes de gestion des mots de passe. Certaines de ces stratégies affaiblissent la sécurité (utiliser des mots familiers, personnaliser une base de mots de passe, conserver une liste papier ou électronique). D’autres sont plus avancées, comme l’utilisation d’un gestionnaire de mots de passe.

Plus récemment, les solutions biométriques se distinguent par leur utilisabilité et leur sécurité, comme la reconnaissance faciale ou le lecteur d’empreintes digitales notamment. Elles ont l’avantage d’être « transparentes », elles peuvent néanmoins soulever des questions quant à la gestion des données personnelles, et elles ne sont pas infaillibles – l’invisibilité elle-même peut devenir un problème d’ergonomie (déverrouillage involontaire du smartphone, par exemple).

Enfin, l’authentification à facteurs multiples (MFA) est désormais largement répandue. Cette méthode est plus sûre, mais aussi plus complexe pour l’utilisateur, car elle ajoute des étapes avant d’accéder au service. Cependant, certaines méthodes posent des défis considérables aux personnes déficientes visuelles. Les captchas, qui impliquent la résolution de défis souvent fondés sur la perception visuelle ou auditive, en sont l’exemple le plus évident.

Handicap visuel et authentification

Pourtant le numérique, et le Web en particulier, sont supposés être accessibles à tous : dans cet esprit, la Web Accessibility Initiative (WAI, Initiative pour l’accessibilité du Web) promeut des standards tels que les Web Content Accessibility Guidelines (WCAG), qui sont des recommandations internationales définissant les critères qu’un site doit respecter pour être utilisable par tous, y compris les personnes en situation de handicap.

En France, leur équivalent réglementaire s’appelle le Référentiel général d’amélioration de l’accessibilité (RGAA), dont le respect est obligatoire pour les services publics en ligne. Par exemple, ces normes définissent des seuils acceptables de contrastes entre les couleurs de pages Web pour en assurer la lisibilité aux malvoyants, ou encore établissent les bonnes pratiques de balisage d’une page pour la rendre accessible aux lecteurs d’écran.

Les interfaces numériques reposent majoritairement sur des modalités visuelles pour transmettre l’information, en particulier lors des procédures d’authentification. Si des outils d’assistance tels que les lecteurs d’écran, les logiciels de grossissement, les commandes vocales ou les terminaux Braille permettent aux personnes aveugles ou malvoyantes d’interagir avec ces interfaces, leur utilisation ne garantit pas toujours la confidentialité des données, selon le contexte.

Ce problème est particulièrement marqué sur mobile, où les écrans tactiles sont omniprésents. Utiliser une interface tactile avec un lecteur d’écran, c’est s’exposer à ce qu’un observateur proche entende ou voie ce que l’on fait. La saisie d’un mot de passe sur smartphone est ainsi considérée comme l’une des tâches les plus difficiles pour un utilisateur aveugle ou malvoyant : elle engendre un inconfort en public et une vulnérabilité particulière aux regards indiscrets (shoulder surfing).

C’est pourquoi la plupart des utilisateurs aveugles ou malvoyants ne protègent pas leur appareil mobile par un mot de passe – et ce, malgré le fait que 96 % d’entre eux considèrent l’authentification comme essentielle ou très importante (enquête menée auprès de 325 personnes).

Par ailleurs, les utilisateurs déficients visuels tendent à abaisser leur vigilance quant à leur sécurité et à la confidentialité de leurs données lorsqu’ils se trouvent entourés de proches, adoptant une attitude plus transparente vis-à-vis de leurs informations personnelles.

Des recherches ont montré que, parmi les méthodes d’authentification, les scans d’iris et les schémas de déverrouillage sont les moins accessibles, tandis que la reconnaissance d’empreintes digitales est la plus accessible et la plus sûre pour les personnes aveugles ou malvoyantes. Les codes PIN, bien qu’omniprésents sur mobile, sont perçus comme inconfortables – ils ralentissent considérablement l’activité.

Enfin, des appareils complémentaires peuvent renforcer la sécurité et la confidentialité, tels que les claviers Braille ou les lunettes numériques grossissantes. Ils nécessitent toutefois d’être correctement intégrés aux outils du quotidien des personnes aveugles ou malvoyantes.

Le projet ALIAS

Nous avons démarré le projet de recherche ALIAS, collaboration entre chercheurs en psychologie et en ergonomie cognitives et un partenaire industriel spécialisé dans les systèmes d’authentification. Notre démarche de conception participative, centrée sur l’utilisateur, place au cœur de la conception, les besoins et les pratiques réels des utilisateurs, y compris ceux en situation de handicap.

Concrètement, le projet se divise en trois étapes majeures. La première – qui est en cours de réalisation – consiste à analyser les besoins, à travers un état de l’art scientifique et des études de terrain menées auprès des utilisateurs. Une première enquête en ligne auprès des personnes atteintes de déficience visuelle (300 participants), complétée par des groupes de discussion, a permis d’identifier les principaux points de friction ainsi que les besoins réels en matière d’interaction et d’accessibilité.

Ces résultats serviront de base à la deuxième étape, dédiée au développement de prototypes élaborés à partir des données recueillies.

Enfin, la troisième étape visera à améliorer ces prototypes de manière itérative, grâce à des tests utilisateurs menés avec les utilisateurs cibles, afin d’aboutir à des recommandations pour la conception d’une solution véritablement adaptée à leurs besoins.


Les auteurs remercient Zoé Ferfaille, ingénieure d’étude sur le projet ALIAS, pour sa contribution aux recherches qui sous-tendent l’article. Le projet ALIAS fait partie du Programme de transfert de compétences et de technologies de la recherche dans le domaine de la cybersécurité et implique l’entreprise OpenSezam, l’Université de Poitiers et le CNRS.


Le Programme de transfert de compétences et de technologies de la recherche dans le domaine de la cybersécurité — P1 (ANR-22-PTCC-0001) est géré par l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.

The Conversation

Nicolas Louveton est membre de l’université de Poitiers. Il a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche au titre de France 2030 portant la référence ANR-22-PTCC-0001.

Cassandre Simon est membre du CNRS et de l’université de Poitiers. Elle a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche au titre de France 2030 portant la référence ANR-22-PTCC-0001.

ref. Rendre le numérique accessible aux personnes déficientes visuelles : un enjeu à la croisée de la psychologie et de la cybersécurité – https://theconversation.com/rendre-le-numerique-accessible-aux-personnes-deficientes-visuelles-un-enjeu-a-la-croisee-de-la-psychologie-et-de-la-cybersecurite-280767

La migration assistée des arbres : entre urgence climatique et complexité du vivant

Source: The Conversation – in French – By Anne Ola, Professeure adjointe, Processus côtiers, Institut national de la recherche scientifique (INRS)

Avec les changements climatiques, de nombreuses forêts risquent de se retrouver dans des conditions auxquelles leurs arbres sont moins adaptés. Températures plus élevées, sécheresses plus fréquentes ou hivers moins prévisibles peuvent fragiliser des espèces installées depuis des siècles. Face à ce constat, une idée gagne du terrain : la migration assistée.


Cette approche consiste à déplacer volontairement des espèces d’arbres ou les populations vers des régions où le climat futur serait plus favorable. L’objectif est d’anticiper les changements plutôt que d’attendre que les forêts dépérissent. Si la démarche peut sembler logique, elle soulève plusieurs questions importantes. Aider les forêts à s’adapter est une ambition légitime, mais les écosystèmes sont complexes, et toute intervention comporte des limites. Cinq grands enjeux permettent de mieux comprendre les promesses et les précautions associées à la migration assistée.

Professeure adjointe dans le Centre Terre Eau Environnement à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), j’ai travaillé depuis deux ans sur le projet DREAM, notamment sur les aspects relatifs aux dynamiques du carbone. Ma co-autrice Mariétou Diouf est spécialiste en écophysiologie des arbres, et Alison Munson travaille toujours sur plusieurs projets de migration assistée des arbres au Québec.




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Le risque d’invasion : quand l’aide devient perturbation

La première préoccupation concerne le risque d’invasion écologique. Déplacer une espèce en dehors de son aire naturelle peut, dans certains cas, perturber l’équilibre des écosystèmes locaux. Certaines espèces introduites pourraient se développer rapidement et prendre de la place au détriment de la végétation déjà présente.

Toutefois, ce risque ne se manifeste pas de manière systématique, car l’installation d’un arbre dépend de nombreux facteurs qui évoluent dans le temps, comme la qualité du sol, le climat local, les interactions avec d’autres organismes vivants, mais aussi les caractéristiques propres à l’espèce elle-même. Des études ont montré que certaines espèces déplacées peinent à s’implanter ou présentent une survie plus faible dans leur nouvel environnement, alors que d’autres bénéficient de conditions favorables qui facilitent leur établissement.

Jusqu’à présent, la plupart des projets de migration assistée demeurent expérimentaux, ce qui limite l’observation des impacts potentiels dans différents contextes. Des études internationales montrent que certaines espèces introduites peuvent modifier durablement les propriétés biologiques du sol et influencer les conditions d’établissement d’autres espèces, parfois plusieurs années après leur implantation. Ce potentiel souligne l’importance d’agir avec prudence et de surveiller attentivement les sites de transplantation.




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La maladaptation : survivre aujourd’hui, mais dépérir demain

Même lorsqu’un arbre s’installe avec succès, rien ne garantit qu’il s’acclimatera aux conditions futures. Le climat continue d’évoluer, parfois plus rapidement que prévu. Les scientifiques utilisent des modèles climatiques pour anticiper ces changements et guider les choix d’implantation. Ces outils sont précieux, mais ils ne peuvent pas prédire l’avenir avec certitude. Certains arbres pourraient ainsi se retrouver mal adaptés à de nouveaux extrêmes climatiques, comme des vagues de chaleur intense ou des épisodes de gel tardif.

Pour limiter ce risque, les chercheurs privilégient des approches progressives. Ils testent différentes populations d’une même espèce, issues de régions climatiques variées, et observent leur comportement dans de nouveaux environnements. Des programmes expérimentaux en Amérique du Nord illustrent cette méthode prudente, fondée sur l’apprentissage au fil du temps. C’est le cas du projet DREAM, mais aussi des initiatives comme AMAT (Assisted Migration Adaptation Trial) et TransX, qui étudient la survie et la croissance d’arbres déplacés dans différents sites et climats. Malgré ces efforts, une part d’incertitude demeure, surtout dans les paysages fragmentés où les forêts ont moins de possibilités de s’adapter naturellement.

Les effets invisibles sur le sol : microbiome et héritage écologique

Lorsqu’on parle de migration assistée, on pense souvent aux arbres eux-mêmes, mais le sol joue un rôle tout aussi important. Les racines interagissent avec un monde souterrain composé de bactéries, de champignons et autres micro-organismes essentiels à la santé des forêts.

Ces organismes aident les arbres à absorber l’eau et les nutriments, et renforcent leur résistance aux stress environnementaux. Si un arbre est déplacé vers un sol où ces partenaires sont absents ou différents, sa croissance peut être freinée. À l’inverse, certaines espèces peuvent modifier durablement le sol et marquer ainsi la végétation future par ce que l’on appelle un effet d’héritage écologique.

Ces changements sont souvent invisibles à court terme, mais peuvent avoir des conséquences à long terme sur l’ensemble de l’écosystème. Afin de mieux comprendre ces interactions discrètes (mais déterminantes !), les projets de migration assistée intègrent des analyses de sol et des essais préalables.




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Les interactions avec les herbivores : des pressions inattendues

Insectes, pathogènes, cerfs ou rongeurs peuvent influencer de manière importante la survie et la croissance des jeunes plants. Même si la migration assistée peut aider certaines espèces fauniques vulnérables à mieux s’adapter à des habitats perturbés par les changements climatiques, les arbres déplacés doivent néanmoins composer avec la faune présente sur place.

Certaines espèces nouvellement introduites peuvent être appétentes pour les herbivores locaux, ce qui entraîne des dommages importants. D’autres, au contraire, peuvent être moins consommées, ce qui modifie les équilibres alimentaires existants. Dans tous les cas, ces interactions jouent un rôle clé dans le succès ou l’échec des plantations.

Pour y répondre, les chercheurs collaborent avec les gestionnaires forestiers pour tester différentes solutions : clôtures temporaires, choix de plants plus résistants ou aménagements favorisant une meilleure coexistence avec la faune. Ces approches montrent que la migration assistée ne se limite pas au climat, mais implique l’ensemble du réseau écologique.

Le triple défi opérationnel : contraintes logistiques, risques économiques et choix sociaux

Même lorsque les aspects écologiques sont pris en compte, la migration assistée pose des défis pratiques. Produire des plants, les transporter, les planter et assurer leur suivi représentent un investissement important en temps et en ressources. À grande échelle, ces coûts peuvent devenir considérables, d’autant plus que les forêts sont souvent fragmentées par les routes et les zones agricoles ou urbaines, compliquant la planification et la mise en œuvre des plantations.




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La migration assistée soulève aussi des enjeux économiques liés à la prise de risque. Introduire des espèces encore peu connues dans un territoire implique des incertitudes que les propriétaires forestiers, en particulier privés, devront gérer. Cela amène à réfléchir à la répartition des investissements et au rôle des terres publiques dans la mise en œuvre de ces stratégies. Des questions sociales et éthiques se posent alors : quelles espèces privilégier ? Qui décide des choix ? Et comment concilier l’adaptation climatique, la biodiversité et les usages locaux des forêts ?

L’action raisonnée : intégrer la complexité pour guider les forêts de demain

La migration assistée offre des perspectives intéressantes pour protéger les forêts aux changements climatiques. Elle repose sur une idée simple : anticiper et agir plutôt que subir.

Toutefois, les enjeux liés aux invasions, à l’adaptation à long terme, aux interactions avec le sol et la faune ainsi qu’aux contraintes pratiques rappellent que les écosystèmes forestiers sont complexes.

Les recherches en cours contribuent à mieux comprendre ces mécanismes et à encadrer les pratiques. En reconnaissant les limites de la migration assistée et en l’intégrant dans une stratégie plus large de gestion forestière, il devient possible d’en faire un outil complémentaire et flexible.

Aider les forêts à suivre le climat ne signifie pas tout contrôler, mais bien à apprendre à intervenir avec discernement, en respectant la diversité et la dynamique du vivant.

La Conversation Canada

Alison Munson a reçu des financements du Fonds de Recherche du Québec pour le programme ENGAGEMENT (sciences citoyennes).

Mariétou Diouf a reçu une bourse dans le cadre d’un projet sur la migration assistée des arbres, financé par le Fonds de Recherche du Québec à travers le programme ENGAGEMENT.

Anne Ola ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La migration assistée des arbres : entre urgence climatique et complexité du vivant – https://theconversation.com/la-migration-assistee-des-arbres-entre-urgence-climatique-et-complexite-du-vivant-280756