Lire pour réussir : pourquoi la motivation et l’entourage font la différence

Source: The Conversation – in French – By Daisy Pelletier, PhD in Educational Psychology, Université Laval

La réussite en lecture est une préoccupation majeure, en raison de son rôle central dans les autres disciplines scolaires. Or, face au manque de ressources et à la diversité des besoins, comment mieux soutenir les élèves ?


À l’école, les classes sont souvent composées d’élèves aux besoins variés et les ressources ne sont pas toujours suffisantes. Le personnel de l’éducation souligne notamment des effectifs trop élevés, des élèves en grande difficulté sans soutien adapté, un manque de personnel de soutien et un temps de préparation insuffisant, ce qui rend l’accompagnement individualisé difficile. À l’extérieur de l’école, la lecture est en compétition avec de nombreuses autres activités et les élèves ne disposent pas tous des mêmes occasions de s’y engager, ce qui accentue les inégalités.

Dans une récente étude canadienne menée auprès de 1533 élèves du primaire (4e et 6e année) et du secondaire (2e et 4e secondaire), nous nous sommes intéressés aux mécanismes pouvant expliquer leur réussite en lecture. Au début de l’année scolaire 2019-2020, ces élèves ont rempli un questionnaire portant sur le temps consacré à la lecture récréative, les raisons de lire et le soutien reçu en lecture de leur enseignant de français, de leurs parents et de leurs amis.

Quelques mois plus tard, ces variables ont été utilisées pour prédire la note en lecture au deuxième bulletin, en tenant compte du niveau initial des élèves au premier bulletin.




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La motivation, moteur de l’engagement en lecture

L’analyse des réponses obtenues montre que les élèves qui pratiquent la lecture dans leurs temps libres obtiennent de meilleures notes en lecture que leurs camarades de classe qui ne lisent pas. Ce lien soulève une question centrale : qu’est-ce qui amène certains élèves à lire plus souvent que d’autres dans leurs temps libres ?

Pour s’engager dans la lecture, les élèves ont besoin de motivations, qui correspondent à des raisons de lire. Toutefois, les motivations ne garantissent pas toutes un engagement de qualité. Dans la recherche que nous avons menée, les raisons de lire relevant d’un choix de l’élève (par exemple, lire par plaisir) étaient liées à une pratique plus fréquente de la lecture que celles relevant d’une pression externe (lire pour éviter une conséquence) ou interne (lire pour ne pas se sentir coupable de ne pas le faire).

Plus encore, la motivation à lire en contexte récréatif était plus fortement associée à la pratique de la lecture que la motivation à lire en contexte scolaire. Ce résultat peut s’expliquer par la nature même de la lecture récréative, qui repose généralement sur un choix. Lorsqu’un élève lit dans ses temps libres, il le fait pour des raisons personnelles comme le plaisir, l’intérêt ou la curiosité, notamment parce qu’il dispose d’une grande liberté pour choisir ses lectures.

À l’inverse, la lecture scolaire ne relève pas toujours du choix : un élève qui lit pour l’école peut le faire par plaisir ou par intérêt, mais aussi pour des raisons externes comme obtenir de bonnes notes ou éviter d’être pénalisé à une évaluation. Cela invite à porter attention aux pratiques qui nourrissent des raisons de lire fondées sur le plaisir, l’intérêt et le sens que les élèves accordent à leur lecture, autant à l’école qu’à l’extérieur de celle-ci.

Les parents et les amis : des alliés à mobiliser

Comme plusieurs caractéristiques physiques ou psychologiques, la motivation scolaire s’explique en partie par des facteurs génétiques. En lecture spécifiquement, jusqu’à 50 % de la motivation est attribuable à l’hérédité. Est-ce à dire qu’on ne peut rien y faire ? Absolument pas. Certains facteurs environnementaux jouent également un rôle important pour expliquer la motivation en lecture.

Contrairement à une idée reçue selon laquelle la réussite en lecture relève d’abord et avant tout de l’école, les résultats de notre étude révèlent que la contribution des enseignants ne parvient pas à rivaliser avec celle des parents et des amis pour soutenir la motivation et la pratique de la lecture des élèves.

Plus précisément, les comportements des parents et des amis qui soutiennent le besoin d’appartenance sociale (par exemple, être un modèle de lecteur, s’intéresser aux goûts de son enfant/d’un ami en lecture) s’avèrent particulièrement importants pour favoriser une motivation ne relevant d’aucune pression, tant en contexte récréatif que scolaire.

Cela ne signifie pas que les enseignants ne jouent aucun rôle, mais que leur contribution ne ressort pas comme distincte lorsque l’on considère les autres sources de soutien. L’école demeure néanmoins un milieu universel pouvant offrir à tous les élèves des occasions de lire, indépendamment des ressources dont ils disposent à la maison.




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Un rôle qui transcende la période de l’enfance

L’importance du soutien des parents et des amis s’observe autant chez les élèves du primaire (4e et 6e année) que chez ceux du secondaire (2e et 4e secondaire). Autrement dit, leur rôle n’est pas moins important au secondaire. Toutefois, les interventions à privilégier doivent être cohérentes avec les besoins des élèves, qui peuvent se manifester différemment selon leur âge.

La réussite en lecture repose ainsi sur une responsabilité partagée entre l’école et la famille. Miser sur la lecture ne relève pas seulement des programmes scolaires ou des approches pédagogiques, mais d’un engagement collectif visant à créer des environnements où les élèves cultivent leur intérêt pour la lecture.

Pour les enseignants, il peut s’agir d’offrir aux élèves des occasions de choisir leurs lectures, de préserver des moments où ils sont invités à lire librement et de favoriser les échanges entre pairs autour de la lecture. Pour les parents, il peut s’agir de s’intéresser aux goûts de leurs enfants, de discuter de leurs lectures ou d’incarner eux-mêmes le plaisir de lire.

Car avant de réussir en lecture, encore faut-il développer le goût de lire.

La Conversation Canada

Daisy Pelletier a reçu des financements du Conseil de recherches en sciences humaines et du Fonds de Recherche du Québec – Société et culture

Catherine Ratelle a reçu des financements du CRSH et du FRQSC.

Frédéric Guay a reçu des financements du CRSH.

William Gilbert a reçu des financements du FRQSC.

Erick Falardeau ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Lire pour réussir : pourquoi la motivation et l’entourage font la différence – https://theconversation.com/lire-pour-reussir-pourquoi-la-motivation-et-lentourage-font-la-difference-273884

Entreprise : quand les tâches ingrates alimentent silence et malaise

Source: The Conversation – France (in French) – By Rahman Khan, Associate professor, PSB Paris School of Business

Même sans mauvaise intention, une tâche peut être perçue comme illégitime, voire témoigner d’un mépris pour l’expertise professionnelle. CastOfThousands/Shutterstock

Entre 30 et 50 % des salariés doivent effectuer des tâches sans lien avec leur poste ou leur expertise professionnelle. Résultat, ils deviennent silencieux, gardant pour eux leurs questions ou leurs suggestions, bien qu’elles pourraient s’avérer utiles pour l’entreprise. Alors, comment sortir de cette dynamique perverse ? Car, le silence des salariés n’est qu’un symptôme d’une entreprise malade.


L’image d’Épinal du stagiaire « responsable machine à café » ou « photocopieuse » traduit une réalité. Dans certaines entreprises, des employés en contrat limité ou non limité, souvent surdiplômés, doivent se cantonner à réaliser des missions ingrates. « Tu veux bien passer les slides PowerPoint pour ma présentation ? »

Dans une recherche récente, nous avons étudié la façon dont les tâches assignées déterminent le comportement des employés, en particulier lorsque ces tâches sont perçues comme illégitimes – considérées comme déraisonnables, inutiles ou ne correspondant pas au rôle des employés. Une étude complémentaire rappelle que de telles tâches ne sont pas une simple source de désagrément. Elles influencent la manière dont les employés perçoivent l’équité et leur place au sein de l’organisation, au-delà d’être des facteurs de stress.

Le silence est une réponse courante à l’illégitimité perçue. L’effet secondaire : les employés peuvent cacher des informations qui pourraient aider leurs équipes, comme leurs préoccupations, leurs idées ou leurs suggestions. Alors, comment fonctionne ce mécanisme pervers pour l’entreprise et pour les salariés ?

Tâches injustes sans mauvaises intentions

Les employés qualifient certaines tâches d’injustes lorsqu’ils constatent un décalage avec leur rôle, leur statut professionnel ou l’objectif de leur poste. Cette évaluation reflète la perception des employés et non les intentions de leur responsable.

Une tâche peut être donnée sans mauvaise intention, mais tout de même être perçue comme injuste quand elle entre en conflit avec les attentes liées à un poste ou qu’elle témoigne d’un mépris pour l’expertise professionnelle. Des études sur les tâches illégitimes établissent une distinction entre les tâches qui ne relèvent simplement pas d’un rôle précis et celles qui sont considérées comme inutiles.

Les deux cas remettent en question la manière dont les employés définissent leur contribution au travail. Lorsque les tâches vont à l’encontre des normes du métier, les employés se sentent méprisés dans leur identité professionnelle.

De 30 % à 50 % des salariés concernés

Les enquêtes indiquent que les tâches illégitimes sont monnaie courante dans le milieu professionnel. Entre 30 % et 50 % des employés sont confrontés, au moins occasionnellement, à des tâches déraisonnables ou inutiles, avec des variations importantes selon les professions et les secteurs.

Le phénomène est particulièrement fréquent dans les environnements à forte surcharge de travail et où les rôles sont flous. Des rôles mal définis augmentent le risque que les employés se voient confier des tâches ne relevant pas de leurs responsabilités officielles. Les environnements à forte charge de travail intensifient ce phénomène, car les managers s’appuient sur une délégation ad hoc pour répondre au besoin immédiat de l’entreprise.

L’injustice organisationnelle va de pair avec un silence accru, les employés choisissant de ne pas partager leurs idées même lorsque celles-ci pourraient être très importantes pour l’organisation. Le silence est notamment utilisé délibérément pour exprimer son désaccord avec l’attribution injuste des tâches.

Moins de sincérité dans l’entreprise

Le silence des employés traduit une tendance à ne pas communiquer à ses supérieurs ou à ses collègues, intentionnellement, des informations ou des suggestions liées au travail, même lorsque les exprimer pourrait être utile. C’est une décision délibérée. Le cas d’un silence délibéré peut traduire un motif de représailles ou de vengeance à la suite d’une injustice perçue.




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Il existe une différence entre silence et désengagement. Des employés désengagés fournissent globalement moins d’efforts, tandis que les employés silencieux restent impliqués dans leur travail, mais communiquent moins. Concrètement, ils ne souhaitent pas exprimer sincèrement leur opinion sur les conditions de travail à ceux qui sont en mesure d’y répondre.

Un traitement inéquitable et une injustice organisationnelle sont susceptibles d’entraîner un silence défensif, où les employés évitent de partager des informations afin de se protéger d’éventuelles conséquences négatives.

En revanche, le silence délibéré est dirigé vers l’organisation en réponse à une répartition des tâches jugée injuste. Les employés sont plus enclins à garder le silence lorsqu’ils s’attendent à :

La morale influence les réactions des salariés

La moralité des employés – leur sens du bien et du mal – détermine leur comportement éthique au travail. Par exemple, les employés ayant une forte identité morale sont moins susceptibles de tricher au sein de leur entreprise.

Cette conduite morale, traduction d’une conception de soi en entreprise, guide le comportement des salariés. Les employés qui valorisent des traits moraux importants pour leur image d’eux-mêmes, comme le fait d’être juste et bienveillant, sont plus à même d’éviter les comportements négatifs au travail, tels qu’un silence motivé par la vengeance, contraire à leurs valeurs morales.

Cette éthique individuelle a ses limites. En réalité, elle ne permet pas de déceler pleinement les systèmes injustes ni les environnements de travail toxiques. Lorsque la répartition des tâches et les processus de prise de décision restent constamment inéquitables, le silence persiste, même lorsque les employés ont une image morale élevée d’eux-mêmes.

Ce que les entreprises peuvent apprendre

La délégation des tâches reflète la manière dont les employés sont considérés au sein d’une organisation. La répartition des tâches est un signe de respect et de statut, mais aussi d’inclusion.

La perception d’une répartition des tâches équitable favorise la confiance et la coopération, tandis qu’une répartition inéquitable est source de tension et de ressentiment. Il n’est pas surprenant que les employés confrontés à cette dernière se plaignent davantage d’épuisement émotionnel et d’une baisse de leur bien-être.

La légitimité de la répartition prime sur les objectifs d’efficacité au sens strict. Des processus équitables renforcent les normes d’échange social et l’engagement en soulignant que chaque contribution est reconnue à sa juste valeur. Parallèlement, l’attribution des tâches sur la base de la justice est corrélée à un engagement plus fort et à une diminution des réactions de retrait.

Le silence des employés n’est qu’un symptôme. Les organisations devraient donc être attentives au silence de leurs employés et à leurs pratiques d’attribution afin de détecter les problèmes de légitimité avant que des conflits ouverts ou des départs ne surviennent.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Entreprise : quand les tâches ingrates alimentent silence et malaise – https://theconversation.com/entreprise-quand-les-taches-ingrates-alimentent-silence-et-malaise-274756

Fusion nucléaire : un nouveau seuil dépassé dans le plus grand tokamak chinois

Source: The Conversation – in French – By Dominique Escande, Directeur de Recherche émérite en physique nucléaire, Aix-Marseille Université (AMU); Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

À l’intérieur d’un tokamak en maintenance, en 2017 (ici, aux États-Unis). Ces machines permettent de confiner un plasma, c’est-à-dire une sorte de soupe d’électrons extrêmement actifs, dans lequel peuvent avoir lieu des événements de fusion nucléaire. Rswilcox/Wikipédia, CC BY-SA

Le chemin vers la fusion thermonucléaire est long et semé d’embûches. Une des nombreuses étapes a récemment été franchie dans le plus grand tokamak chinois, EAST, où la limite de densité de plasma qui était observée jusque-là a été dépassée.

Dans un tokamak (un type de machine expérimentale conçue pour exploiter l’énergie de la fusion), le plasma est le milieu où se produisent les réactions de fusion nucléaire. Plus celui-ci est dense, plus les atomes se rencontrent et ont de chance de fusionner et de libérer de l’énergie. L’expérience récente a produit des densités de 30 % à 65 % plus élevées que celles normalement atteintes dans cette machine, sans déclencher les instabilités perturbatrices qui se produisent généralement lorsque la limite de densité du plasma est dépassée.

Cette étude, co-dirigée par Ping Zhu et Ning Yan, que j’ai contribuée à interpréter, a été publiée début janvier dans la revue Science Advances et reprise par la revue Nature. Un point particulièrement prometteur est que cette avancée a une base théorique, que j’avais développée et publiée avec d’autres collègues quatre ans auparavant. En confirmant plusieurs de ses prédictions, l’expérience soutient la théorie, ce qui ouvre la voie à d’autres améliorations.

Pourquoi cette avancée est importante

Le réchauffement climatique, la pollution de l’air, la géopolitique de l’énergie et le caractère intermittent des énergies renouvelables rendent urgent le développement de nouvelles centrales électriques à fonctionnement continu. Dans ce cadre, les atouts majeurs de la fusion thermonucléaire sont le fait que ses cendres et son combustible sont non radioactifs, ainsi que la vaste répartition mondiale de ce dernier et l’absence de risque d’accident nucléaire. Et c’est pourquoi, la communauté scientifique travaille depuis des décennies dans un esprit de collaboration à l’échelle mondiale (remarquablement, malgré la guerre en Ukraine, la Russie participe toujours au projet ITER).

Les recherches sur la fusion thermonucléaire contrôlée ont connu récemment une forte accélération grâce au projet de réacteur international de démonstration ITER – et aussi parce que davantage d’argent privé que public est investi dans ce type de recherche au niveau mondial depuis 2023.

Comme on l’a vu, une des contraintes ralentissant cette entreprise est l’existence d’une limite de densité du plasma dans les expériences réalisées jusqu’à présent : avec des densités de plasma trop faibles, les réactions nucléaires ont lieu trop peu souvent pour générer de l’énergie en quantité importante.

À cause de ce problème, les réacteurs tokamaks en projet sont gigantesques : ceci permet aux ions du plasma d’avoir plus de temps pour entrer en collision avant de s’échapper. ITER, par exemple, fait 23 000 tonnes pour 29 mètres de haut et 28 mètres de diamètre. Aussi, aujourd’hui, un des grands défis de la fusion thermonucléaire est de réaliser un réacteur plus petit, qui soit donc moins cher et plus robuste. Or, jusqu’à présent, nous étions coincés, car nous n’arrivions pas à dépasser expérimentalement une densité, apparemment limite, du plasma.

En 2021, mes collègues Fabio Sattin, Paolo Zanca et moi-même avions proposé une base théorique prédisant deux régimes d’auto-organisation plasma-paroi : le régime habituel où la densité de plasma est limitée et un autre régime sans limite de densité. Nous expliquions que ce régime pourrait être atteint en diminuant la quantité d’impuretés projetées par les parois, dues à leur bombardement par les ions du plasma. Nous suggérions à cette fin de démarrer le plasma en utilisant la stratégie utilisée pour le démarrage d’un autre type d’installation destinée à faire de la fusion thermonucléaire, les « stellarators ».

Cette stratégie a été appliquée avec succès dans EAST, où le régime sans limite de densité a été atteint, confirmant ainsi les résultats expérimentaux obtenus au sein du tokamak chinois J-TEXT annoncés en 2023 à la Fusion Energy Conference de l’AIEA à Londres (Royaume-uni).

Plus précisément, les expériences sur EAST ont combiné le contrôle de la pression initiale du gaz combustible avec un chauffage par résonance cyclotronique électronique pendant la phase de démarrage (ces deux facteurs combinés correspondent aux décharges stellarators), permettant une efficace diminution des interactions plasma-paroi dès le début de la décharge. Grâce à cette approche, l’accumulation d’impuretés et les pertes d’énergie ont été considérablement réduites, et le plasma atteint une densité élevée à la fin du démarrage. De plus, décharge après décharge, une diminution de la quantité d’impuretés a accompagné l’augmentation de la limite. Malheureusement, l’allocation maximale de temps expérimental n’a pas permis de voir jusqu’où pouvait aller cette nette amélioration… mais on peut donc espérer qu’elle se poursuive dans de futures expériences.

Quelles sont les suites de ces travaux ?

L’équipe de recherche d’EAST prévoit donc d’appliquer à nouveau cette méthode lors de la prochaine campagne expérimentale, avec l’idée d’accéder au régime sans limite de densité dans des conditions de plasma à haute performance.

Les physiciens travaillant sur d’autres tokamaks ont également été alertés, et pourraient être intéressés par l’utilisation du même scénario de démarrage pour repousser la limite de densité. Une proposition d’expérience a même déjà été faite pour le nouveau tokamak japonais JT60-SA.


Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches, commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui les ont menées, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.


The Conversation

Dominique Escande ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Fusion nucléaire : un nouveau seuil dépassé dans le plus grand tokamak chinois – https://theconversation.com/fusion-nucleaire-un-nouveau-seuil-depasse-dans-le-plus-grand-tokamak-chinois-278762

La guerre au Moyen-Orient pourrait accroitre les risques d’impasse financière pour l’Afrique : voici comment

Source: The Conversation – in French – By Francois Giovalucchi, Conseil Scientifique, Faculté des Sciences Sociales, Université Catholique de Madagascar (UCM)

Le financement d’un pays repose sur des sources externes (investissements directs étrangers, transferts de migrants, aide, prêts bancaires ou marchés financiers internationaux) et internes (prêts bancaires ou marchés financiers domestiques).

Depuis plusieurs années, pour les États d’Afrique subsaharienne, ces sources de financement sont menacées, chacune à des degrés divers selon les pays. Cette menace s’accroît avec la guerre au Moyen-Orient.

Certes, l’approche en termes de financement ne vaut qu’en première analyse : chacune de ces ressources se traduit par un apport de capitaux qui a un impact différent sur l’économie, un investissement dans une mine ne pouvant être comparé à un transfert de migrants finançant des écolages ou à un prêt pour la construction d’un barrage.

Mes recherches portent, entre autres, sur la manière dont l’aide internationale façonne les politiques publiques, les rapports de pouvoir et l’économie politique du continent africain.

Selon moi, l’urgence et l’importance des enjeux justifient une analyse à chaud, afin de tenter de cerner les évolutions envisageables, leur gravité dépendant bien évidemment de la durée et des modalités du conflit.

Evolution des sources de financement

L’aide publique au développement (APD) s’inscrit désormais dans une tendance baissière : le démantèlement de l’USAID par la seconde administration Trump a marqué les esprits, mais la réduction concerne les principaux donateurs. Elle s’annonce durable car elle participe de la reconfiguration de l’ordre international. L’APD en faveur de l’Afrique subsaharienne a atteint 66,5 milliards de dollars US en 2024.

Les transferts de migrants sont en hausse forte et quasi-continue depuis 2004 et ont atteint 64,9 milliards de dollars en 2024. Ils pourraient toutefois à terme être érodés par les politiques de restriction des migrations qui se diffusent.




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Les investissements directs étrangers (IDE), souvent d’un montant unitaire élevé, sont concentrés sur les matières premières, l’énergie et la construction et dans un nombre limité de pays. Ils sont irréguliers et ont atteint 43,7 milliards de dollars en 2024.

L’endettement de l’Afrique a connu une forte croissance après les mesures de désendettement des années 2000. Le nombre de pays d’Afrique subsaharienne en surendettement ou en [risque élevé de surendettement](https://www.afd.fr/fr/actualites/dette-afrique-economie-africaine] est important (19 en 2022, 2023, et 2024). Les prêts chinois, en grande partie à l’origine de ce réendettement, se sont réduits à 2,1 milliards de dollars en 2024, confirmant la réduction drastique des engagements financiers de la Chine sur le continent depuis le pic historique de 28,8 milliards de dollars de 2016.

L’endettement sur les marchés financiers internationaux par émission d’eurobonds (obligations libellées en dollars ou euros) est réservé à quelques pays et demeure coûteux malgré une détente récente. Les émissions de l’ensemble de l’Afrique ont atteint 15,7 milliards de dollars en 2025. La situation demeure toutefois tendue. Les défauts de paiement du Ghana et de la Zambie ont marqué les esprits.

Face aux limites des sources de financement internationales, les États africains ont de plus en plus sollicité les marchés financiers domestiques sur lesquels les émissions ont doublé entre 2019 et 2024 pour atteindre 177,8 milliards de dollars. Ceci a conduit à une très forte exposition des banques aux risques publics.

Comment ces sources peuvent-elles être affectées par le conflit au Moyen-Orient ?

La hausse du prix des hydrocarbures augmentera le besoin de financement des pays africains, hormis quelques exportateurs nets, en accroissant leur déficit du commerce extérieur et leur déficit budgétaire.

Le déficit accru du commerce extérieur entraînera alors une dépréciation monétaire contre laquelle certaines banques centrales pourront difficilement lutter : un pays africain sur deux avait des réserves correspondant à moins de 3,4 mois d’importations en 2025. La dépréciation alourdira le service de la dette en devises.

Le déficit budgétaire se creusera sous l’effet du ralentissement de l’activité impactant les recettes, de la hausse du service de la dette, de l’augmentation des frais de fonctionnement et sans doute surtout sous l’effet des transferts nécessaires pour ne pas répercuter totalement la hausse du prix du pétrole sur le prix à la pompe et le prix de l’électricité, socialement très sensibles. La hausse du prix de l’or, valeur refuge, devrait en revanche bénéficier aux recettes des pays producteurs.

Dans un scénario de stagflation – une situation économique où la croissance est faible, le chômage élevé et l’inflation forte – déjà observée lors des premiers chocs pétroliers, les comptes publics des pays donateurs devraient se dégrader selon un schéma proche de celui des pays africains. Une accélération de la croissance des dépenses militaires devrait ajouter ses effets. Tout ceci est de nature à accélérer la baisse engagée de l’aide au développement.

Les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite étaient, avec chacun plus de 10 milliards de dollars US de transferts de migrants vers l’Afrique en 2021, les troisième et quatrième sources des dits transferts vers l’ Afrique, derrière les États-Unis et la France. La guerre suscite des rapatriements de pays du Golfe et les transferts en seront affectés.

Les IDE en Afrique devraient pour leur part subir des effets contradictoires. Les IDE du Golfe en Afrique sont minimes et leur évolution éventuelle n’aura pas d’impact majeur. Par ailleurs, des investissements prévus dans les pays du Golfe pourraient être réalloués en Afrique.

Le renchérissement du pétrole et de l’or est aussi de nature à rendre rentable des investissements nouveaux dans l’extraction dans quelques pays. Mais, les incertitudes internationales sont globalement défavorables aux IDE.

De leur côté, les marchés financiers internationaux pourraient être affectés par une hausse des taux si la FED (Banque centrale américaine) et la Banque centrale européenne (BCE) réagissent à l’inflation par des mesures restrictives. L’évolution des liquidités mondiales alimentant les marchés de capitaux sera impactée par deux phénomènes eux aussi contradictoires : hausse des revenus des pays pétroliers hors Moyen-Orient, baisse des revenus pétroliers des pays du Moyen-Orient conduits à réduire leur production suite à la fermeture du détroit d’Ormuz, par où transitent 20 % du commerce mondial de gaz naturel liquéfié près de 20 % du commerce mondial de gaz naturel liquéfié.

Les Émirats arabes unis, perçus comme une source de financement prometteuse par les États africains, devraient réduire leur apport. L’engouement pour les Sukuks (obligations conformes aux principes de la finance islamique) pourrait être déçu.

La capacité des marchés financiers domestiques à répondre à une demande croissante dépendra de la capitalisation des banques, et du maintien d’un refinancement aisé de celles-ci par les banques centrales, mais ces dernières pourraient conduire des politiques restrictives pour lutter contre l’inflation et la dépréciation monétaire.

Des solutions lentes ou peu aisées

Les efforts de la Banque africaine de Développement en vue d’une réorientation de l’épargne africaine vers l’Afrique sont justifiés, mais on imagine mal qu’ils puissent compenser à court terme les tendances en question.

L’accélération de la mise en œuvre du cadre commun de traitement de la dette du G20 est impérative. À ce jour, seuls le Tchad, la Zambie, l’Éthiopie et le Ghana sont entrés dans le processus. Mais la situation internationale est-elle vraiment favorable à de telles avancées ?

The Conversation

Francois Giovalucchi does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. La guerre au Moyen-Orient pourrait accroitre les risques d’impasse financière pour l’Afrique : voici comment – https://theconversation.com/la-guerre-au-moyen-orient-pourrait-accroitre-les-risques-dimpasse-financiere-pour-lafrique-voici-comment-278343

Interdire les smartphones au lycée, est-ce une bonne stratégie pour protéger les adolescents ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Jean-François Cerisier, Professeur de sciences de l’information et de la communication, Université de Poitiers

Le projet d’interdire les smartphones au lycée et les réseaux sociaux aux mineurs de moins de 15 ans s’inscrit dans une politique de restrictions engagée depuis 2017. Mais bannir les smartphones peut-il vraiment écarter les dangers auxquels sont confrontés les adolescents ? En quoi cette stratégie ne peut-elle se substituer à l’action éducative ?


Après le déploiement du dispositif « Portables en pause » dans tous les collèges en septembre 2025, le chef de l’État a annoncé lors de ses vœux à la nation, fin décembre, son projet d’interdire l’usage des smartphones au lycée ainsi que l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans dès la prochaine rentrée scolaire.

Cette initiative présidentielle s’inscrit dans la continuité d’une politique engagée depuis 2017, fondée sur des restrictions d’accès aux services numériques susceptibles de présenter des dangers pour les jeunes.

Cette stratégie, qui témoigne d’un véritable intérêt pour cette question au plus haut niveau de l’État, est fortement questionnée par les acteurs de terrain et les chercheurs. Quels en sont ses atouts et ses limites en termes de faisabilité et d’efficacité ?

Portables à l’école : une continuité politique d’interdictions

L’exposition des plus jeunes aux dangers des mésusages numériques est une préoccupation affichée de manière récurrente par le président de la République. L’interdiction de l’usage des portables à l’école primaire et au collège figurait déjà dans ses promesses de campagne présidentielle en 2017 et s’est concrétisée par une proposition de loi déposée par le gouvernement à l’Assemblée nationale dès le début de son premier quinquennat.

Adopté et intégré au Code de l’éducation, le texte législatif a été promulgué le 3 août 2018. Il repose sur une interdiction de principe de l’utilisation des smartphones à l’école et au collège, mais prévoit différentes exceptions, notamment pour des usages pédagogiques, sous réserve d’en inscrire la nature et les finalités dans le règlement intérieur de l’établissement. De fait, peu d’établissements se sont saisis de cette possibilité et la loi a été peu respectée, car difficile à faire appliquer.

Face aux inquiétudes relatives aux usages intensifs des réseaux sociaux et des intelligences artificielles génératives par les jeunes, Emmanuel Macron a repris l’initiative il y a deux ans. Le 16 janvier 2024, il a annoncé puis institué la commission dite « des écrans » dont les conclusions lui ont été remises le 30 avril 2024. De ce rapport, intitulé « Enfants et écrans. À la recherche du temps perdu », l’exécutif n’a retenu qu’une seule mesure opérationnelle : l’interdiction stricte du smartphone au collège.

La « Pause numérique » au collège a alors fait l’objet d’une brève « expérimentation » fin 2024, à petite échelle, sans suivi scientifique ni publication de résultats ; les avis étaient mitigés quant à l’intérêt du dispositif. Celui-ci a pourtant été étendu à tous les collèges à la rentrée scolaire 2025 sous le nom de « Portable en pause », ce qui évite la confusion entre les enjeux de l’usage juvénile personnel des smartphones avec l’intérêt des usages pédagogiques des équipements et services numériques en classe.

Ce nouveau dispositif vient renforcer la loi de 2018. Il repose sur différentes stratégies de mise en œuvre possibles pour les chefs d’établissements : depuis la séquestration des smartphones dans des casiers spécifiques ou des pochettes scellées à l’entrée au collège au simple engagement des élèves à ne pas les utiliser. Bien qu’il n’existe pas d’études robustes à ce jour pour évaluer l’effectivité de cette disposition, différents témoignages soulignent les difficultés de son application.




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Les coûts engagés peuvent être importants (acquisition des équipements de rétention, temps nécessaire au contrôle…). L’État, qui a décidé de la mesure, ne la finance pas, et la marge budgétaire des établissements est très limitée. Le report du financement des équipements vers les familles ou les collectivités territoriales n’est souvent pas possible. Nombre d’élèves contournent les mesures prises au moyen de différents stratagèmes. Certains recourent à d’anciens smartphones pour conserver l’usage des « vrais ». D’autres réalisent des incisions dans les pochettes permettant d’extraire les smartphones. Ainsi, les usages subsistent, hors de la vue des adultes (toilettes, recoins divers des établissements).

Différents témoignages d’enseignants et de chefs d’établissements ont pourtant été publiés qui accréditent, au contraire, l’effet positif de cette mesure, notamment sur le climat scolaire. La plupart d’entre eux rendent compte de l’inscription de la mesure d’interdiction dans un projet plus ambitieux d’éducation au numérique.

Au lycée, une interdiction des smartphones assouplie ?

Dans le prolongement de cette politique concernant les écoliers et les collégiens, et dans le contexte de la publication de plusieurs rapports alarmants dont celui de la commission d’enquête parlementaire « sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs » le 4 septembre 2025, le chef de l’État a de nouveau pris l’initiative avec l’annonce, lors de ses vœux du 31 décembre 2025, d’une nouvelle loi sur l’interdiction des smartphones au lycée et de l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Celle-ci a été votée le 29 janvier 2026 par l’Assemblée nationale en première lecture selon une procédure accélérée décidée par l’exécutif.

Le texte, voté avec une majorité très nette, modère les propositions du texte initial. S’agissant des réseaux sociaux, l’interdiction intégrale initialement annoncée a été assouplie. Seul l’usage des réseaux sociaux appartenant à une liste noire qui sera définie à partir d’un avis de l’Arcom sera interdit aux moins de 15 ans. Pour les autres, dont WhatApps, très utilisé pour la communication familiale, l’utilisation sera possible sous réserve d’une autorisation parentale avec l’élaboration d’un cadre explicite (durée, horaires et contenus).

« Faut-il interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans ? » (France Inter, novembre 2025).

L’utilisation des smartphones, quant à elle, sera interdite pendant les cours et dans les couloirs, mais le règlement intérieur de l’établissement pourra décider de zones et de conditions d’usage. Ainsi voté, le texte de la loi a été transmis pour examen au Sénat et le gouvernement a annoncé qu’il espérait que le processus législatif puisse aboutir à une entrée en vigueur dès la rentrée scolaire de septembre 2026.

Enjeux et réalités de l’interdiction

L’observation des usages réels que les jeunes font du numérique dessine un paysage contrasté et peu visible des adultes. Bien réels, les dangers auxquels ils s’exposent sont documentés : sédentarité excessive ; isolement social, captation de l’attention limitant ou excluant l’engagement dans des activités éducatives ou culturelles ; confrontation à la violence, à la pornographie, à la désinformation, à la propagande, à la manipulation, au harcèlement ; délégation à la machine d’activités pourtant nécessaires aux apprentissages, triche scolaire…




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A contrario, les usages émancipateurs et formateurs du numérique restent assez peu connus et souvent minorés. Pourtant, des travaux de recherche montrent l’importance et l’intérêt des pratiques numériques informelles des jeunes. Utiles pour leur développement personnel comme pour leur réussite scolaire, elles s’appuient beaucoup sur l’utilisation de réseaux sociaux, mais pas uniquement. Elles sont diversifiées avec des activités de communication, mais aussi un grand intérêt pour la recherche d’informations, les activités créatives ou ludiques.




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L’enjeu de l’action éducative consiste donc à prémunir les jeunes de certains dangers tout en leur permettant de se construire par l’expérience numérique. Pour ce faire, la voie choisie par l’État au cours de ces huit ans privilégie l’interdiction pour répondre à ses obligations de protection des mineurs. Si ce choix politique peut rassurer certains publics, il n’a pas fait la preuve de son efficacité à ce jour.

Les difficultés d’application de la loi de 2018 puis du dispositif « Portables en pause » n’ont pas fait disparaître les risques parfois excessifs pris par les collégiens. Le cyberharcèlement, pour ne prendre que cet exemple, continue de se développer comme le montrent les signalements collectés par le dispositif « Phare de lutte contre le harcèlement à l’école ».

En revanche, ce cadrage institutionnel interdit ou rend très difficile la scolarisation des smartphones, c’est-à-dire l’utilisation à caractère pédagogique, au moment où le budget de l’État et ceux des collectivités territoriales ne laissent guère espérer le renouvellement du matériel obsolète des établissements et l’équipement individuel des élèves. Les proviseurs ne cessent de le répéter, l’extension de ce régime d’interdiction aux lycéens, dont une partie est majeure, semble encore plus difficile à appliquer.

Penser autrement la protection des mineurs

Cette politique d’interdiction pourra-t-elle, à elle seule, régler l’ensemble des problèmes ? De facto, elle ne pourra pas se substituer à d’autres stratégies, faiblement ou insuffisamment activées à ce jour, et dont l’articulation est nécessaire à la fois pour la protection des mineurs et leur émancipation personnelle et citoyenne. Citons-en quatre, sans qu’il soit possible de les hiérarchiser.

La première est celle de la régulation de l’activité de grands acteurs du numérique (Gafam et BATX) : réguler davantage afin de ne pas reporter sur les jeunes la responsabilité qui incombe à ces entreprises. Mais comment réguler alors que la tendance mondiale actuelle est plutôt à la dérégulation, comme l’illustre l’affaiblissement des procédures de modération de la plupart des plateformes de réseaux sociaux ?

La deuxième stratégie consiste à renforcer l’éducation au numérique à l’école, dans une perspective de co-éducation avec les parents. Les activités d’éducation aux médias et à l’information (EMI) organisées en établissement, le plus souvent avec l’appui du CLEMI et de son réseau, y contribuent déjà, mais les moyens qu’y alloue l’État ne sont pas à la hauteur de l’enjeu. Par ailleurs, de la même façon que l’on n’apprend pas à nager depuis le bord du bassin, cette éducation au numérique ne saurait se concevoir sans que les jeunes aient une véritable expérience du numérique et de la citoyenneté numérique.

Le troisième levier est celui de l’offre. Interdire les réseaux sociaux invite à proposer des activités numériques alternatives, avec des formats et des contenus convaincants. C’est la question du soutien à l’édition jeunesse au format numérique qui est soulevée.

Enfin, la quatrième stratégie consiste à reconnaître la légitimité des pratiques numériques juvéniles, à les valoriser autant que possible et à éviter de projeter sur les jeunes des normes d’utilité, de qualité et de bienséance qui correspondent aux attentes des adultes.

The Conversation

Pour les travaux de recherche réalisés depuis plusieurs années qui ont permis la rédaction de cet article, l’unité de recherche Techné de l’université de Poitiers où travaille Jean-François Cerisier a reçu des financements de collectivités territoriales, de l’État (MEN, SGPI) et de la Fondation MAIF.

ref. Interdire les smartphones au lycée, est-ce une bonne stratégie pour protéger les adolescents ? – https://theconversation.com/interdire-les-smartphones-au-lycee-est-ce-une-bonne-strategie-pour-proteger-les-adolescents-277749

Vote radical : ce que le travail nous apprend des colères qui séparent

Source: The Conversation – France (in French) – By Yann Algan, Professeur d’économie, HEC Paris Business School

À partir d’une enquête menée auprès de 3 909 salariés du secteur privé, nous montrons que les votes dits radicaux ne procèdent pas tous de la même expérience sociale. Le travail éclaire autrement la distinction entre « défiance RN », « conflictualité LFI » et retrait politique.


Au lendemain du second tour des élections municipales, les commentaires ont utilement insisté sur plusieurs lignes de force du scrutin : l’abstention reste élevée dans une partie des classes populaires, le Rassemblement national (RN) continue de progresser dans certains territoires, et des candidatures portées par La France insoumise (LFI) ont parfois remobilisé des électeurs longtemps tenus à distance de la représentation politique. Ces lectures sont précieuses. Mais elles laissent souvent dans l’ombre un lieu décisif pour comprendre les fractures politiques contemporaines : le travail.

C’est précisément ce que notre recherche a cherché à éclairer. À partir d’une enquête menée en 2024 et 2025 auprès de 3 909 salariés du secteur privé en France, nous avons voulu comprendre ce qui distingue, à caractéristiques sociales comparables, les différentes formes de radicalité électorale.

Nos résultats conduisent à une conclusion nette : le revenu, le diplôme ou la catégorie socioprofessionnelle ne suffisent pas. Pour expliquer les préférences politiques, il faut aussi regarder de près la manière dont les individus vivent leur travail, la qualité de leurs relations avec leurs collègues, leur confiance dans leur environnement professionnel, leur sentiment de reconnaissance et, plus largement, leur satisfaction dans la vie.




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Autrement dit deux salariés de même qualification, de même statut, parfois dans la même entreprise, peuvent voter très différemment. Ce qui les distingue n’est pas seulement leur position dans la structure sociale, mais la texture de leur expérience quotidienne : se sentent-ils intégrés à un collectif ? Font-ils confiance à leurs pairs ? À leur direction et leur entreprise ? Ont-ils le sentiment d’être traités avec respect ? Vivent-ils comme des membres d’une équipe ou comme des individus isolés ?

Désaffiliation au travail au RN

Cette perspective permet d’abord de mieux comprendre le vote RN. Dans notre enquête, les salariés proches du Rassemblement national se caractérisent par une forme singulière de désaffiliation au travail. En moyenne, ils expriment un niveau de confiance envers leurs collègues inférieur à celui des autres groupes politiques. Ils se sentent moins entourés, moins entendus, moins insérés dans leur équipe. Ils ont aussi le sentiment d’un blocage des perspectives, d’une reconnaissance insuffisante et d’une place dégradée dans l’ordre social. Cette défiance horizontale compte.

Elle éclaire la manière dont l’isolement vécu au travail peut nourrir une défiance plus générale à l’égard d’autrui, des institutions et, souvent, des minorités. En revanche, nous constatons qu’ils sont en moyenne très fiers de leur travail, confiants dans leur entreprise. Leur colère est nourrie par le blocage dans les perspectives de promotion et de reconnaissance. Leur souhait est de trouver une meilleure place dans la société, pas de changer de système.

Une défiance pour la hiérarchie, le système à LFI

Les salariés proches de La France insoumise expriment eux aussi une colère, mais celle-ci ne repose pas sur la même expérience sociale. Dans nos données, ils se distinguent au contraire par un niveau élevé de confiance envers leurs collègues. Ils déclarent plus fréquemment se sentir solidaires de leur collectif de travail, mieux intégrés à leur équipe, davantage portés par des relations de proximité préservées. Leur conflictualité n’est pas d’abord dirigée vers les pairs. Elle est plus verticale : elle vise la hiérarchie, l’organisation du travail, l’entreprise comme institution, ou le sentiment d’un décalage entre les promesses du travail et la réalité vécue.

Cette distinction est essentielle, parce qu’elle invite à cesser de rabattre tous les votes dits « anti-système » sur un même ressort. Nos résultats ne montrent pas une seule colère, qui se distribuerait ensuite entre droite radicale et gauche radicale. Ils montrent au contraire des colères de nature différente.
Dans un cas, la protestation s’accompagne d’une défiance envers les collègues et les autres en général, mais d’une confiance dans l’entreprise. Dans l’autre, elle coexiste avec un lien de confiance encore fort entre semblables, mais une forte défiance dans l’entreprise et le système.

Un autre enseignement important de notre enquête tient à la nature des frustrations exprimées. Chez les sympathisants de LFI, l’insatisfaction semble davantage liée au sens du travail. Elle naît d’un écart entre des aspirations fortes – utilité sociale, autonomie, dignité, capacité à agir – et une réalité perçue comme décevante ou empêchée. Chez les sympathisants du RN, la frustration renvoie plus fréquemment à la place occupée dans le système : rémunération, promotion, statut, reconnaissance sociale. Dans les deux cas, il y a une critique du présent. Mais l’objet de cette critique diffère.

La France des trois colères

Cette opposition permet de reformuler d’une manière plus rigoureuse ce qui ressort aussi de notre travail : parmi les salariés du privé, nous n’observons pas une seule France en colère, mais au moins trois configurations.

La première est celle d’une colère isolée, méfiante, socialement désaffiliée, qui se retrouve davantage du côté du RN. La deuxième est celle d’une colère collective, appuyée sur la confiance entre pairs, que l’on retrouve davantage chez les proches de LFI. La troisième est celle du retrait : un tiers des salariés interrogés ne se reconnaît dans aucun parti. Ce groupe ne partage pas nécessairement l’intensité protestataire des deux autres ; il se caractérise surtout par l’atonie civique, le désengagement, et le sentiment que rien ne peut vraiment changer.

Ce troisième groupe est souvent oublié dans les commentaires électoraux. Pourtant, il mérite une attention particulière. Car il cumule fréquemment le retrait politique et la fragilisation du lien social au travail. Il ne traduit pas une radicalité bruyante, mais une forme de décrochage silencieux. À terme, cette atonie peut être tout aussi problématique pour la vie démocratique qu’une polarisation exacerbée.

Printemps de l’économie, 2026.

Le rôle des entreprises et du travail

Il faut bien sûr rester prudent. Une enquête comme la nôtre n’autorise ni les simplifications abusives ni les causalités mécaniques. Le vote ne se réduit jamais à une variable unique, et le travail n’épuise pas à lui seul l’explication des comportements politiques. Mais nos résultats montrent qu’il constitue aujourd’hui un vecteur essentiel pour comprendre les lignes de fracture qui traversent la société française. L’entreprise n’est pas seulement un lieu de production. Elle est aussi un espace, où se fabriquent, ou se défont, la confiance, le sentiment d’appartenance et la possibilité de faire collectif.

Dans le moment politique actuel, ce point mérite d’être pleinement pris au sérieux. Car ce qui s’est joué lors des élections municipales ne dépend pas seulement des appartenances sociales au sens classique du terme. Cela dépendra aussi de la capacité des offres politiques à s’adresser à des expériences différenciées du lien social.

Dans une démocratie fragilisée à la fois par la défiance et par le retrait, distinguer les formes de colère, les comprendre est le prélude pour apporter des solutions pertinentes. Et dans cette perspective, la cohésion sociale dans l’entreprise, par opposition à la solitude, est un enjeu démocratique et pas seulement de politique RH.


Cet article a été écrit avec l’aide de Camille Frouard, étudiant en master à HEC.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Vote radical : ce que le travail nous apprend des colères qui séparent – https://theconversation.com/vote-radical-ce-que-le-travail-nous-apprend-des-coleres-qui-separent-278846

La peur de l’inflation fait craindre une hausse des taux d’intérêts

Source: The Conversation – France (in French) – By Éric Mengus, Professeur associé en économie et sciences de la décision, HEC Paris Business School

Avec la crainte d’une hausse de l’inflation, la question du resserrement monétaire réapparaît au Japon, aux États-Unis, au Royaume-Uni et même dans l’Union européenne. Retour sur cette politique monétaire mise en œuvre après la crise financière de 2008. Concrètement, une remontée des taux d’intérêt directeurs par les banques centrales et de facto sur nos prêts immobiliers.


Dans le contexte du conflit au Moyen-Orient, la réunion des quatre grandes banques centrales – Réserve fédérale américaine, Banque centrale européenne, Banque d’Angleterre et Banque du Japon – est scrutée de près. Avec le prix d’un baril de pétrole à plus de 112 dollars (plus de 96 euros), la peur d’une flambée inflationniste est dans tous les esprits.

L’outil phare des banques centrales pour contrôler l’inflation : le taux d’intérêt directeur. La Banque centrale européenne a décidé de garder son taux à 2 %. La Réserve fédérale américaine à 3,50 %-3,75 %. La Banque centrale du Japon à 0,75 %.

Concrètement, lorsque les banques centrales augmentent leurs taux d’intérêt directeurs, les prêts pour les entreprises et les ménages deviennent plus onéreux, et de facto, la demande de crédit baisse. À l’inverse, une baisse des taux directeurs encourage les crédits et peut potentiellement créer de l’inflation.

Pour garantir une stabilité de leur économie dans ces périodes de crise et freiner l’inflation, les banques centrales ont adopté une politique monétaire dite de « resserrement monétaire ». Explication de la crise financière de 2008 en passant par la pandémie de Covid-19 ou la crise inflationniste de 2022.

Taux d’intérêt directeurs

L’intensité de la crise financière de 2008 et ses conséquences économiques a conduit les banques centrales à réduire fortement leurs taux d’intérêt directeurs, jusqu’à atteindre 0 %, voire des valeurs négatives.

Parmi ces taux directeurs, on compte généralement le taux sur les marchés interbancaires à très court terme – c’est-à-dire le prix de l’argent pour les banques. La banque centrale, en visant ce taux, affecte via le système financier le coût de financement de toute l’économie.

Diminuer davantage les taux directeurs a été jugé difficile, et non sans risques. Les banques centrales ont pratiqué de nouvelles formes d’intervention – les politiques monétaires dites « non-conventionnelles ». Ces politiques se distinguent de la politique monétaire conventionnelle qui a trait à la manipulation des taux directeurs, mais partage le même objectif de faciliter le financement de l’économie.

Politiques non conventionnelles

On distingue plusieurs politiques non conventionnelles comme le guidage prospectif (ou forward guidance) ou l’assouplissement quantitatif (ou quantitative easing). Dans ce dernier cas, la banque centrale achète de grandes quantités de titres – essentiellement des obligations – auprès des banques qu’elle paie en réserves, c’est-à-dire de la monnaie de banque centrale.




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De nombreuses banques centrales ont eu recours à des programmes de quantitative easing : la Fed, la Banque d’Angleterre, la Banque du Japon ou encore, depuis 2015, la Banque centrale européenne (BCE) avec le « Asset Purchase Programme ». En réaction face aux conséquences économiques et financières de la pandémie de Covid-19, la BCE a ajouté le « Pandemic Emergency Purchase Programme ». Par exemple, l’enveloppe du programme est de 1 850 milliards d’euros le 10 décembre 2020.

Près de 9 000 milliards d’euros de bilan financier

In fine, la taille des bilans des banques centrales a atteint des niveaux rarement égalés. Dans le cas de la BCE, le bilan consolidé de l’Eurosystème a atteint pratiquement 9 000 milliards d’euros au pic de ces programmes en 2021/2022, soit pratiquement 70 % du PIB de la zone euro. Les chiffres sont encore plus impressionnants pour la Banque du Japon, dont le bilan a dépassé les 130 % du PIB après la pandémie de Covid-19.




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Ces politiques quantitatives n’ont pas été sans critiques. Parmi celles-ci, elles ont été accusées d’avoir des effets redistributifs importants, faisant des banques centrales des acteurs de facto de la politique fiscale. Elle pose la question de leur légitimité démocratique.

L’efficacité de ces politiques a également été questionnée. De multiples articles de recherche, notamment dans le cas de la BCE, ont souligné leurs effets tant sur les marchés financiers que sur l’activité économique. Ben Bernanke, alors président de la Fed et prix Nobel d’économie, avait commenté en 2012 :

« Le problème avec l’assouplissement quantitatif, c’est qu’il fonctionne en pratique, mais pas en théorie. »

Remontée des taux directeurs

Avec la fin des politiques de soutien à l’économie après la pandémie de Covid-19 et le retour de l’inflation en 2022, la politique monétaire a procédé à la constriction des conditions de financement. Ce « resserrement monétaire » a pris la forme d’une remontée importante des taux directeurs, de 0 % jusqu’en juillet 2022 à un pic à 4,5 % en septembre 2023 – le resserrement monétaire conventionnel.

En parallèle, la BCE et l’Eurosystème ont fortement réduit la taille de leur bilan – état des fonds alloués, empruntés et détenus à une certaine date. À la fin 2025, celui-ci avait diminué de plus d’un quart en valeur depuis son pic atteint post-pandémie de Covid-19 – le resserrement monétaire quantitatif ou quantitative tightening.

Ce resserrement quantitatif peut avoir lieu de manière active : la banque centrale vend les titres qu’elle avait acquis, afin de récupérer puis annuler les réserves qu’elle avait émises. Sans même ces ventes, le bilan de la banque centrale se réduit naturellement, lorsque les obligations achetées par cette dernière arrivent à maturité et sont remboursées par leurs créanciers.

Ces remboursements permettent à la banque centrale de récupérer les réserves qu’elle avait émises. Il faudrait alors une intervention active de la banque centrale pour maintenir la taille de son bilan en achetant à de nouveaux titres payés en émettant de nouvelles réserves.

Parole des banques centrales

Au-delà d’éventuelles mesures de court terme, la parole des banques centrales sera décortiquée par les analystes financiers ces prochaines semaines. En effet, il sera important d’observer d’éventuels signaux dans les discours des banquiers centraux quant à un changement plus persistant de la politique monétaire. Cela pourrait signifier notamment que d’autres remontées de taux sont possibles.

Ces remontées de taux seraient alors anticipées par les marchés financiers, du moins en partie. Ces derniers exigeraient des taux encore plus élevés, réduisant encore le financement de l’économie. Ce canal de la communication est important pour les banques centrales qui ont bien conscience que leurs mots sont écoutés avec attention.

The Conversation

Éric Mengus ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La peur de l’inflation fait craindre une hausse des taux d’intérêts – https://theconversation.com/la-peur-de-linflation-fait-craindre-une-hausse-des-taux-dinterets-277667

L’ouverture à la concurrence dans le ferroviaire régional, ou quand le fer est pavé de bonnes intentions

Source: The Conversation – France (in French) – By Nicolas Fabre, Doctorant en économie des transports, ENTPE

Dans un contexte de tension sur les finances publiques, l’ouverture à la concurrence des lignes régionales est brandie comme une promesse de réduction de la facture pour les Régions. Pour autant, un service qui produit plus, mieux… et à coûts réduits dépend autant de la politique de la Région que du seul opérateur ferroviaire.


En 2021, le ferroviaire connaissait un premier processus d’ouverture à la concurrence sur le segment de la grande vitesse qui, rappelons-le, ne bénéficie d’aucune subvention pour son fonctionnement. Si cette libéralisation est profitable à l’usager en termes de prix et d’offre, il subsiste néanmoins des questions de péréquation territoriale.

Depuis décembre 2023, c’est au tour du ferroviaire régional d’être ouvert à la concurrence. À la différence de la grande vitesse, le TER est un service conventionné, c’est-à-dire que l’équilibre économique du service est assuré par une subvention des Régions. En 2024, les usagers couvraient en moyenne 34 % des coûts de fonctionnement, complété par une participation régionale de 66 %, soit 3,8 milliards d’euros.




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Recomposition du paysage

Jusqu’alors assuré sur l’ensemble des Régions par la SNCF, le service TER est aujourd’hui attribué par des contrats d’exploitation (des lots) qui doivent faire l’objet d’une mise en concurrence. L’arrivée de nouveaux opérateurs, dont certains sont déjà attributaires de lots (voir figure ci-dessous), amorce une recomposition du paysage ferroviaire public.

Calendrier d’ouverture à la concurrence dans le ferroviaire régional


Fourni par l’auteur

Concernant le rôle des Régions, elles organisent le service TER, c’est-à-dire qu’elles commandent, allouent et financent une offre de trains pour répondre aux besoins des usagers. Les Régions, qui n’avaient pas le choix de l’opérateur, étaient dépendantes de la SNCF. Avec la concurrence, elles doivent monter en compétence pour s’assurer que l’opérateur exécute bien le service au coût le plus raisonnable.

Réduire la facture

Cette motivation de réduire la facture pour le contribuable est d’autant plus importante que les coûts de l’opérateur historique ont fortement progressé et que les finances des Régions se sont dégradées. Cela s’est déroulé dans un contexte de perte de leur autonomie fiscale et de leurs recettes ces dernières années. L’Autorité de régulation des transports (l’ART) note qu’à ce stade la concurrence a plutôt été bénéfique en termes de coûts et d’offre, y compris dans le cas où la SNCF, qui accumule les victoires, remporte les lots qu’elle exploitait déjà.

Cette réduction des coûts, au bénéfice du contribuable, ne saurait se faire au détriment de la qualité du service, qui concerne l’usager. Les résultats d’une grande enquête de satisfaction administrée par la Chambre régionale des comptes Auvergne-Rhône-Alpes, lorsqu’elle a évalué la politique des TER de la région, montrent que, pour être attractif, le service rendu doit d’abord être performant.

Une autre évolution concerne directement l’économie du ferroviaire. Pour favoriser l’arrivée de nouveaux opérateurs, les Régions ont défini des lots, quatre fois plus petits en moyenne que les marchés régionaux avant l’ouverture à la concurrence. Or, ce « morcellement » peut faire craindre la perte d’économies d’échelle, même s’il est encore trop tôt pour se prononcer.

Évaluer ligne par ligne

Pour comprendre l’effet de ces transformations profondes sur l’efficience des TER, le besoin d’évaluation des services et des politiques ferroviaires se fait pressant. Grâce à une analyse à la ligne de train, il est possible de comprendre en détail les facteurs influençant réellement l’efficience d’un service ferroviaire.

Un service de transport ferroviaire efficient est celui qui propose le plus de trains au coût le plus faible. Ce questionnement sur l’efficience a guidé nos travaux, menés à la Chambre régionale des comptes et en partenariat avec l’ART. Plusieurs enseignements concrets en ressortent.

D’abord, comparer l’efficience des lignes de TER révèle une grande hétérogénéité entre, mais aussi au sein des Régions. Si les différences d’efficience entre les Régions sont documentées, celles entre les lignes comparables le sont beaucoup moins. Pourtant, l’analyse à l’échelle de la ligne est utile, car elle montre que l’efficience dépend à la fois de la Région et des opérateurs.

La performance dépend du matériel roulant

Les caractéristiques du matériel roulant déterminent fortement l’efficience d’une ligne. Celles dotées d’un matériel ancien et peu standardisé ont un coût de fonctionnement plus élevé, toutes choses égales par ailleurs. Pour les Régions, qui le financent, renoncer à investir dans le matériel roulant augmente in fine les coûts. Inversement, une pratique de maintenance vertueuse du matériel par l’opérateur contribue à l’efficience financière d’une ligne.

Dans ce contexte de concurrence, la question du matériel roulant est particulièrement épineuse, puisque le matériel attribué à un lot concourra directement à l’efficience ou non de l’opérateur, quel qu’il soit. C’est d’ailleurs un sujet dont les Régions se sont saisies, avec le développement de sociétés publiques locales consacrées à l’achat et à la gestion du matériel roulant, mais dont on peut craindre qu’elles opacifieront la lecture financière et comptable des TER.

Cette recherche de la « performance des coûts » ne doit pas effacer celle de la qualité du service. Dans le ferroviaire régional, le train à l’heure coûte autant que celui en retard, puisque les régions commandent à l’opérateur un volume de trains, qu’ils soient en retard ou non. Des ajustements sont effectués à travers des pénalités, mais la Cour des comptes relève qu’ils sont finalement assez peu incitatifs. Cette relative décorrélation entre les coûts du service et la qualité produite est déconcertante du point de vue de l’usager. En intégrant la qualité et le coût dans un indicateur unique, nous montrons que les lignes les plus performantes en coûts et qualité sont globalement les plus fréquentées, donc à enjeux.

La Vie du rail, 2026.

L’inclusion de critères de qualité permet aussi de valoriser des lignes qui ne sont pas les plus efficaces d’un point de vue économique, mais qui délivrent néanmoins un service fiable aux usagers. Ce sont ces lignes rurales et périphériques, pour lesquelles les évaluations socio-économiques sont pourtant souvent défavorables. En revanche, nous constatons que certaines lignes sont peu performantes à la fois selon des critères de coûts et de qualité. On y retrouve notamment les lignes interrégionales, peut-être plus sujettes aux difficultés de coordination. Ce qui interroge sur d’éventuelles difficultés futures liées au découpage du réseau en lots et à la présence de plusieurs opérateurs.

Un besoin de régulation

S’il est encore trop tôt pour tirer des conclusions définitives sur les vertus et limites de la concurrence, nous plaidons pour faire davantage coïncider les attentes du contribuable avec celles de l’usager. Ces recherches proposent une méthodologie « clé en main » pour contribuer à poursuivre ces buts conjointement. Comprendre pourquoi certaines lignes, certaines Régions sont plus performantes permettra de diffuser les bonnes pratiques en isolant ce qui dépend des Régions, des opérateurs et du contexte local.

À cet égard, l’ART a un grand rôle à jouer, puisqu’étant, avec l’opérateur historique, la seule à disposer de l’ensemble des données, elle peut favoriser le partage de ces informations pour un accès équitable et des analyses approfondies. C’est d’ailleurs un choix assumé par l’Autorité qui est porteuse d’une politique forte de transparence par la donnée.

The Conversation

Nicolas Fabre a reçu des financements de la Chambre régionale des comptes Auvergne-Rhône-Alpes.

ref. L’ouverture à la concurrence dans le ferroviaire régional, ou quand le fer est pavé de bonnes intentions – https://theconversation.com/louverture-a-la-concurrence-dans-le-ferroviaire-regional-ou-quand-le-fer-est-pave-de-bonnes-intentions-278813

Ramadan et habitudes de consommation : quand le sacré et le profane s’entremêlent

Source: The Conversation – France (in French) – By Mourad Touzani, Enseignant-chercheur, Neoma Business School

Dans l’œil des sociologues et des spécialistes du marketing, le mois du ramadan, qui vient de s’achever, est un terrain d’observation très riche qui permet d’étudier comment les rites, notamment alimentaires, s’adaptent aux évolutions sociales et aux habitudes de consommation.


On compte 1,9 milliard de musulmans dans le monde, mais il est difficile de connaître la proportion précise de musulmans qui jeûnent pendant le ramadan. Selon France Culture, parmi les 5,4 millions de Français de confession musulmane, 70 % pratiquent le jeûne. Dans le rapport d’une étude réalisée en 2023 par TGM Research dans 15 pays, 98 % déclarent qu’ils célébreront le ramadan et 94 % affirment qu’ils jeûneront. En France, en 2026, 83 % des musulmans de 18 à 24 ans observent le jeûne du ramadan, selon un sondage Ifop publié en novembre dernier.

Le mois de ramadan correspond au neuvième mois du calendrier lunaire hégirien. Il est au cœur de la vie de millions de musulmans à travers le monde. Traditionnellement associé au jeûne (sawm), à la prière et à l’autodiscipline, ce pilier de l’islam semble, à première vue, être le mois de la déconsommation. Pour un des répondants à une enquête sur le sujet menée auprès de la communauté musulmane en France en 2011 :

« C’est aussi un mois de réflexion et de méditation, et, compte tenu des obligations et des devoirs qu’il implique, nous devons faire face à tous nos désirs humains et à toutes les tentations… C’est un mois de ferveur communautaire et de solidarité, mais aussi un mois de maîtrise de soi. »

Pourtant, une analyse approfondie des pratiques rituelles et culinaires révèle un phénomène bien plus complexe : le ramadan peut devenir un véritable festival de la consommation où le sacré et le profane s’entremêlent.

Le rite culinaire, entre tradition et mise en scène

La rupture du jeûne (iftar), qui correspond au coucher du soleil, ne se résume pas à l’ingestion de calories ; c’est un système codifié de pratiques symboliques. Le rituel commence souvent par la consommation de dattes et de lait, une pratique mimétique qui fait écho aux habitudes du prophète Mohammed telles qu’elles sont relatées dans le Coran. Cet acte simple transforme la nourriture en un lien sacré reliant l’individu à l’ensemble de la communauté musulmane (oumma).

À en croire un autre répondant de notre enquête :

« Nous respectons les horaires que nous distribue la mosquée et le fait de rompre le jeûne exactement au même moment que des centaines d’autres personnes est vraiment un acte magique qui renforce notre sentiment d’appartenance à la communauté musulmane de France. »

Dans plusieurs pays, la table du ramadan devient un « banquet pour les sens ». Ainsi, une des personnes interrogées précise que « la présentation de la table devient un véritable travail d’artiste capable de réveiller tous les sens ».

En Tunisie ou au Maroc, par exemple, on retrouve des plats incontournables comme la chorba ou hrira (soupe traditionnelle), les briks à l’œuf, la pastilla (une sorte de tourte), les tajines, les salades diverses et des pâtisseries parfumées (comme les zlabias, makroudhs, samsas, ou encore les baklawas). Cette focalisation sur l’alimentation est telle que la cuisine devient le véritable « centre de gravité de la maison ».

Le shour (repas pris avant le lever du soleil) est aussi un moment phare de la journée du jeûne lors duquel certains vont prendre un petit déjeuner ou carrément un déjeuner. Certaines journées marquent ce mois saint comme le 14ᵉ ou le 26ᵉ jour, nuit d’Al Qadr, au cours de laquelle les familles préparent souvent du couscous.

La « noëlisation » du ramadan : un syncrétisme culturel

La « noëlisation » du ramadan décrit la transformation de ce mois « saint » en une période de consommation intense, comparable à ce qu’est devenue la fête de Noël dans les pays occidentaux. Ce phénomène se manifeste par une augmentation spectaculaire des dépenses en denrées alimentaires, en vêtements et en cadeaux.

Ainsi, selon un récent article des Échos publié en février 2025, les dépenses alimentaires des ménages musulmans en France augmentent de 40 % en moyenne pendant cette période, passant de 282 à 394 euros par mois, et le chiffre d’affaires total du ramadan s’établirait à plus de 400 millions d’euros dans l’Hexagone.

Cette évolution est particulièrement visible lors de l’Aïd-el-Fitr, la fête marquant la fin du jeûne. Initialement centrée sur la spiritualité, elle est devenue, dans de nombreux foyers, la « fête des petits ». On y observe une prolifération de cadeaux, notamment des jouets technologiques (consoles de jeux, smartphones) qui remplacent les jouets traditionnels d’autrefois.

Le marché s’est adapté, proposant des promotions agressives et des décors festifs qui sacralisent le shopping. Le centre commercial devient un lieu de rassemblement où l’expérience de la communauté se vit à travers l’achat. Certaines familles préparent chaque année les mêmes plats pour célébrer la fin du ramadan et l’Aïd-el-Fitr : la soupe hlalem avec des merguez, la mloukhia, ou encore la charmoula et le poisson salé.

Cette journée est l’occasion d’un rassemblement familial : les convives dégustent des pâtisseries traditionnelles et portent des vêtements neufs. Les enfants reçoivent une somme d’argent (mahba).

Le marché français s’est adapté : les supermarchés proposent désormais des produits spécifiques, allant des feuilles de brik aux raviolis halal, permettant un mélange des genres culinaires (on peut manger des frites ou des pizzas à l’Iftar pour faire plaisir aux enfants. Les catalogues des supermarchés français mettent à l’honneur ces périodes particulières de l’année.

Publication Facebook du supermarché Carrefour, 2026.

Un idéal de sobriété contrarié

Le ramadan est intrinsèquement lié à une volonté de purification du corps et de l’esprit. En s’abstenant de nourriture, de tabac et de parfums, le croyant cherche à retrouver une pureté originelle. Paradoxalement, cette quête d’ascétisme se heurte souvent à une surconsommation ostentatoire.

Une forme de surconsommation s’empare parfois des consommateurs. On achète plus que nécessaire, et le gaspillage alimentaire devient un problème réel. Bien que le jeûne ait pour but de faire ressentir la faim telle que la vivent les pauvres, l’abondance des tables de rupture de jeûne contredit parfois cet idéal de sobriété. Mais cette générosité a aussi un versant positif : les rituels oblatifs (sadakkah) se multiplient, avec des dons de nourriture et d’argent aux plus démunis pour s’assurer que personne ne reste sans repas pour la rupture du jeune ou l’Aïd. Plusieurs plateformes en ligne permettent ainsi de récolter des dons.

Un rite en constante évolution

Le ramadan n’est pas une pratique figée dans le temps. Il est le fruit d’un syncrétisme culturel permanent où les valeurs ancestrales de l’islam rencontrent les forces de la mondialisation et du capitalisme. Que ce soit à Tunis, Paris ou ailleurs, la nourriture reste le marqueur identitaire le plus puissant de ce mois. Elle permet de passer du « moi privé » au « nous collectif », transformant chaque bouchée en un acte de résistance culturelle ou de dévotion spirituelle.

Pour les spécialistes du marketing et les sociologues, le ramadan est devenu un laboratoire fascinant pour observer comment le sacré peut cohabiter avec le matériel, prouvant que, même dans l’abstinence, l’humain reste un « homo consumericus ».

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Ramadan et habitudes de consommation : quand le sacré et le profane s’entremêlent – https://theconversation.com/ramadan-et-habitudes-de-consommation-quand-le-sacre-et-le-profane-sentremelent-278671

Les échographies prénatales et l’annonce du sexe du bébé : entre projection sociale et humanisation du fœtus

Source: The Conversation – France in French (3) – By Mouna El Gaied, Maîtresse de conférences en Sciences de l’Information et de la Communication, CREM, IAE Nancy School of Management; Université de Lorraine

L’annonce du sexe du fœtus aux parents puis aux proches, comme celle du prénom qui a été choisi, humanise d’emblée le bébé à naître, lui assigne un genre et l’inscrit dans l’histoire familiale. C’est ce qu’analysent des travaux de recherche originaux entre sciences sociales, médecine fœtale et maïeutique.


L’annonce du sexe du bébé pendant l’échographie du deuxième trimestre de grossesse constitue le point de départ à une projection humanisante, sexuée et genrée autour du fœtus, sur fond de représentations sociales et d’histoires familiales.

Le projet interdisciplinaire FASEP (pour « Fabrication d’un sujet sexué dans les échographies prénatales ») aborde la façon dont une analyse pluridisciplinaire entre sciences sociales, médecine fœtale et maïeutique informe sur les procédés de fabrication d’un sujet sexué. Dans ce cadre, des réponses ont pu être apportées à cette question, en observant et en analysant le moment de l’annonce du sexe par les parents à leurs proches, après l’échographie du second semestre.

Il est en effet, possible de voir comment, à partir de ce moment, le fœtus commence à être perçu comme un enfant en devenir, un être qui est tout à la fois collectif (membre de l’espèce humaine) et singulier (la matérialisation d’un projet individuel ou conjugal à inscrire dans une histoire familiale).

Selon une approche issue de la sociologie et des sciences de l’information et de la communication, cet article met en avant le moment de l’annonce du sexe par les parents à l’entourage avec ses temporalités et ses outils spécifiques.

Échographies prénatales et attribution du sexe

L’échographie du deuxième trimestre, qui coïncide avec l’annonce du sexe, permet une humanisation du fœtus par les parents qui s’autorisent à se projeter dans leur rôle de géniteurs, étant donné que les soignants considèrent le fœtus comme « viable ». Pour 31 des répondants (sur 32), les prénoms sont envisagés en fonction du sexe de l’enfant. Même lorsque le sexe n’est pas connu avant l’accouchement, deux prénoms sont envisagés (l’un pour une fille, l’autre pour un garçon).

En assignant un sexe qui, comme Thomas Laqueur le montre, est depuis le XIXᵉ siècle pensé comme fixe, stable, constitutif de l’identité de la personne, l’échographie participe de ce processus d’humanisation et de sexuation du sujet. L’attribution du sexe participe ainsi de la singularisation de l’enfant à naître, mais aussi de l’assignation à un genre et une identité sociale. Avant tout parce qu’il inscrit dans un groupe de sexe auquel vont être associés des attentes et des projets que le langage fait transparaître (de l’usage de pronom sexué au choix de la couleur de la peinture de la chambre, ou des premiers vêtements – y compris les cadeaux qui arrivent des proches).

Ce processus d’humanisation semble toutefois fragile et en perpétuelle construction. Une construction qui peut aussi échouer (par exemple, lorsque le sexe n’est pas identifiable avec l’échographie, ou encore lorsque la grossesse s’inscrit dans un parcours biographique impliquant des difficultés d’attachement à l’enfant à naître, la découverte de malformations congénitales pouvant susciter des mises à distance, ou encore tout simplement parce que les parents ne souhaitent pas identifier le sexe de l’enfant à naître avant sa naissance).

Sexuation, une histoire familiale

Cette sexuation s’inscrit aussi dans des projets conjugaux et familiaux qui définissent et redéfinissent la place de l’enfant : au sein de la fratrie par exemple (avec des tensions possibles lorsque le sexe n’est pas celui souhaité), mais aussi dans la lignée à travers les jeux de ressemblance démarrant autour du cliché échographique – inscription du fœtus dans un des « côtés » de la famille, recherche de ressemblances physiques et comportementales.

Les prénoms sont choisis en fonction de l’écosystème familial, croisés avec les prénoms des parents, grands-parents et frères et sœurs. Ainsi, un couple ayant appris qu’ils allaient avoir une troisième fille projette de garder le préfixe du prénom des aînées. Un autre couple justifie le choix du prénom de leur futur garçon comme un diminutif du deuxième prénom du papa (Mael, Ismael).

Un dernier couple ne donnera pas de prénom italien pour se démarquer du frère de la maman qui a donné des prénoms italiens à ses enfants. La famille (les grands-parents ou les frères et sœurs aînés) est parfois mobilisée pour proposer un prénom que les parents choisiront in fine. Le processus d’humanisation du fœtus consiste à inscrire déjà l’enfant à naître dans une filiation.

Groupes WhatsApp, « baby shower »… la temporalité d’une annonce sexuée

Dans notre échantillon, 29 couples sur 32 annoncent la grossesse et le sexe du bébé en même temps au reste des membres de l’entourage. Seul 1 couple sur 32 ne souhaitait pas connaître le sexe avant l’accouchement. Ce couple avait déjà une fille et projetait de faire quatre enfants. Deux autres couples souhaitaient ne pas divulguer le sexe du bébé à l’entourage avant l’accouchement.

Le cercle intime est privilégié et occupe une place centrale aux yeux des futurs parents au moment de l’annonce du sexe. Les premières annonces se font en face à face de préférence, ou par téléphone en direct (pendant l’échographie ou en en sortant). Arrivent ensuite les messages privés diffusés sur des groupes WhatsApp.

Est souvent observée une mise en scène visuelle. L’image, que ce soit celle de l’échographie montrée en présentiel ou une photographie de chaussons de bébé rose et bleu diffusée sur un groupe ou un réseau social numérique, ou encore une vidéo du grand frère Léon qui annonce que ses parents attendent une petite « Léonette », atteste du sexe du bébé.

L’organisation d’une baby shower ou d’un gender reveal party est envisagée tant comme une preuve d’accès à la parentalité que comme le moment où on présente le bébé à la famille et aux ami·es réuni·es pour l’occasion.

L’originalité de la fête organisée est recherchée sans doute pour singulariser le sujet en devenir. Néanmoins, elle est également porteuse de représentations très stéréotypées, le bleu et/ou le rose étant les couleurs mobilisées.

Ainsi, ce qui peut paraître à première vue une quête de singularité semble aussitôt se traduire en reproduction d’une norme largement partagée.

The Conversation

Le projet de recherche intitulé « Fabrication d’un sujet sexué dans les échographies prénatales », porté par Luca Greco, a été financé dans le cadre de l’Appel à projets – Interdisciplinarité Université de Lorraine.

Vulca Fidolini est membre associé du laboratoire « Sociologie des Territoires, du Travail, des Âges et de la Santé » (TETRAS), Université de Lorraine.

Julie Brusq ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les échographies prénatales et l’annonce du sexe du bébé : entre projection sociale et humanisation du fœtus – https://theconversation.com/les-echographies-prenatales-et-lannonce-du-sexe-du-bebe-entre-projection-sociale-et-humanisation-du-foetus-278013