Ulysse et les Sirènes, John William Waterhouse, 1891.Wkipédia
Vous n’aviez jamais vu Ulysse sous cet angle. D’abord parce que, soixante-dix ans après le film de Mario Camerini avec Kirk Douglas, L’Odyssée de Christopher Nolan porte l’épopée d’Homère à l’écran avec les moyens d’un blockbuster mondial. Ensuite parce que, sans le savoir, vous avez lu au chant XII de l’Odyssée la plus ancienne description du mécanisme du droit : un homme lucide qui se lie aujourd’hui pour ne pas céder demain.
La scène se joue au chant XII de l’Odyssée. Prévenu par la magicienne Circé, Ulysse sait ce qui l’attend : le chant des Sirènes, auquel nul homme ne résiste, et qui conduit les navires sur les récifs. Il sait aussi autre chose, de plus troublant : c’est qu’il voudra y céder. Alors il calcule. Il bouche de cire les oreilles de ses compagnons, se fait attacher au mât, et donne un ordre paradoxal : si je vous supplie de me détacher, serrez plus fort.
Tout est joué avant la première note. Dès que les Sirènes chantent, Ulysse supplie effectivement qu’on le libère, et ses marins, sourds à ses cris comme au chant, resserrent les liens. Le navire passe. Ulysse a entendu ce que nul n’avait entendu sans en mourir.
Ce qui frappe ici, ce n’est pas la ruse, Ulysse en a d’autres. C’est la structure temporelle de la décision. À l’instant t, un homme de sang-froid accepte un inconvénient limité – être ligoté, humilié devant son équipage – pour éviter, à l’instant t+1, son sang-froid disparu, un dommage supérieur : le naufrage. Il ne parie pas sur sa force de caractère. Il parie sur sa faiblesse, et il s’organise en conséquence.
La rationalité imparfaite selon Jon Elster
C’est cette structure que le philosophe et politiste norvégien Jon Elster a placée au centre de son livre Ulysse et les Sirènes (1979). Sa thèse tient en une formule : nous ne sommes pas des êtres parfaitement rationnels, mais nous sommes capables de savoir que nous ne le sommes pas et d’agir sur ce savoir. Elster appelle cela la « rationalité imparfaite ».
L’être parfaitement rationnel n’aurait pas besoin de corde : il écouterait les Sirènes et resterait de marbre. L’être irrationnel se jetterait à l’eau. Ulysse incarne une troisième figure : celui qui, ne pouvant se fier à son moi futur, le neutralise par avance. Le fumeur qui jette ses cigarettes, l’épargnant qui bloque son argent sur un compte inaccessible, l’écrivain qui se coupe d’Internet pour achever son chapitre relèvent du même geste, que la philosophie et l’économie nomment le préengagement.
Le calcul est économique au sens strict : payer aujourd’hui un coût faible et certain pour éviter demain un coût élevé et probable. La corde est un investissement.
Le droit fonctionne exactement ainsi
Or ce calcul est aussi celui du droit, non d’une branche particulière, mais du droit en tant qu’il lie. Chaque fois qu’un sujet de droit s’engage, il reproduit le geste d’Ulysse : il restreint volontairement sa liberté future parce qu’il y trouve avantage.
Le contrat en est la figure la plus pure. Signer, c’est renoncer par avance au droit de changer d’avis : celui qui s’engage à livrer, à payer, à ne pas concurrencer se lie au mât ; la force obligatoire du contrat joue le rôle des marins sourds, qui exécuteront l’engagement même contre les supplications ultérieures du signataire. Sans cette corde, aucune promesse ne vaudrait, et aucun échange dans le temps ne serait possible.
Les États raisonnent de même. Un État qui ratifie un traité – la Convention de Montreux sur les détroits, la Convention des Nations unies sur le droit de la mer – renonce par avance à des marges de manœuvre futures, précisément parce qu’il sait que la tentation viendra de s’en servir. Une constitution rigide procède du même calcul : en rendant sa propre révision difficile, le constituant protège les principes fondamentaux contre les passions des majorités à venir.
Il arrive enfin que l’on confie la garde de la corde à un tiers. Un Conseil constitutionnel chargé de censurer la loi, une banque centrale indépendante chargée de résister aux demandes de monnaie facile : autant d’équipages institutionnels, dont toute la fonction est de rester sourds aux supplications du capitaine. L’indépendance de ces gardiens n’est pas une anomalie démocratique : c’est la cire dans leurs oreilles.
Certains droits vont plus loin encore. La Loi fondamentale allemande contient une « clause d’éternité » qui soustrait à toute révision la dignité humaine et les principes essentiels de l’État de droit : non seulement l’État s’est lié, mais il s’est rendu définitivement sourd à ses propres contre-ordres.
L’aveu d’Elster et la réponse du droit
L’honnêteté oblige à dire qu’Elster lui-même a fini par douter de sa métaphore. Dans Ulysses Unbound, paru en 2000 (non traduit en français, NDLR), il relève une différence de taille : Ulysse se lie lui-même, tandis qu’une assemblée constituante lie surtout les générations suivantes, qui n’ont rien signé. Ce que l’on présente comme une auto-contrainte serait alors, du point de vue des vivants, une contrainte exercée par des morts.
L’objection est sérieuse mais le droit y répond par une fiction qui lui est familière : la continuité de l’État. C’est parce que la France de 2026 est réputée être la même personne juridique que celle de 1958, ou que celle qui signa Montreux en 1936, que ses engagements tiennent malgré les alternances et les générations. L’analogie d’Ulysse boite, mais c’est en boitant qu’elle éclaire : le droit repose sur le pari qu’un « nous » persiste à travers le temps, et qu’il peut se faire des promesses à lui-même.
Ulysse voulait entendre
Reste le plus beau. Relisons la scène : Ulysse aurait pu, comme ses marins, se boucher les oreilles de cire. Il ne l’a pas fait. Son calcul n’était pas seulement défensif ; c’était une ruse pour jouir du chant sans en mourir, pour s’offrir le risque sans en payer le prix.
Le droit, lui aussi, ne sert pas seulement à nous protéger de nos passions : il nous permet de nous en approcher. L’assurance maritime n’est pas née pour empêcher les hommes de prendre la mer, mais pour qu’ils osent la prendre ; le contrat n’existe pas pour brider l’échange, mais pour le rendre possible entre inconnus. La corde n’est pas le contraire de l’aventure, elle en est la condition.
C’est peut-être cela que le spectateur retiendra en sortant du film de Nolan : le héros aux mille ruses n’a jamais été aussi libre qu’attaché à son mât.
Olivier Lasmoles ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
On a assisté à une augmentation spectaculaire du nombre de pays qualifiés pour la phase finale de la Coupe du monde de football masculin de 2026. Sur les 48 équipes qualifiées, la Fifa, l’instance mondiale du football, a décidé d’attribuer neuf places à l’Afrique. Cette nouvelle formule a servi d’expérience naturelle à l’Afrique du Nord en lui permettant d’observer les effets de cette réforme sur ses équipes.
Quatre équipes de la région ont participé à ce tournoi élargi : le Maroc (classé 7e avant la Coupe du monde), l’Algérie (28e), l’Égypte (29e) et la Tunisie (46e). Ces quatre pays voisins partagent une solide culture du football, mais ont fait des choix institutionnels différents, qui ont conduit à des résultats contrastés.
Le Maroc a consolidé sa place parmi les meilleures équipes du monde, l’Égypte a réalisé une percée, l’Algérie a essuyé des déconvenues et la Tunisie a vécu un tournoi décevant. Ces résultats mettent en lumière des modèles de développement du football concurrents et relancent un vieux débat : qui devrait entraîner les équipes nationales africaines ?
Je suis un chercheur dont les travaux portent sur les liens entre le football, la politique, les affaires et la société, en mettant l’accent sur l’Afrique du Nord. Il est clair que l’émergence de la région comme la plus performante d’Afrique lors de la Coupe du monde reflète bien plus qu’une simple réussite sportive. Elle offre des enseignements précieux sur les stratégies de développement du football à long terme, la gouvernance, les parcours des talents et les modèles d’investissement.
Le Maroc : vainqueur sur le terrain et en dehors
Le parcours historique en demi-finale en 2022 a été qualifié de « conte de fées ». Le tournoi de 2026 a démontré qu’il s’agissait en réalité de l’aboutissement d’un système.
Les Lions de l’Atlas ont tenu tête au Brésil, ont survécu à une séance de tirs au but contre les Pays-Bas, puis ont éliminé le Canada, co-organisateur pour atteindre un deuxième quart de finale consécutif. Leur parcours s’est achevé par une défaite face à la France lors de la phase à élimination directe.
Deux aspects de cette consolidation retiennent particulièrement l’attention. Le premier est la continuité au niveau de l’encadrement. Mohamed Ouahbi, un entraîneur marocain qui s’est forgé une réputation grâce à la formation des jeunes, a été promu après avoir mené l’équipe nationale des moins de 20 ans du pays au titre de championne du monde. Cette nomination illustre la confiance de la Fédération royale marocaine de football dans son propre vivier d’entraîneurs, tout en témoignant d’une stratégie fondée sur la continuité, la valorisation des compétences nationales et une vision de développement à long terme.
Le deuxième élément est la composition de l’équipe. Des talents issus du vivier national ont été associés à des joueurs de la diaspora. Parmi ces stars nationales figurait Azzedine Ounahi, né à Casablanca, un pur produit de l’Académie de football Mohammed VI, soutenue par l’État.
Il ne s’agissait pas simplement d’une « équipe de la diaspora », mais d’un modèle hybride conçu de manière réfléchie. Il allie un investissement soutenu dans la formation des joueurs nationaux au recrutement stratégique de talents d’élite possédant la double nationalité. Ayyoub Bouaddi incarne parfaitement ce dernier cas de figure.
Formé en France au sein du centre de formation et du centre de jeunes de Lille, ce milieu de terrain de 18 ans a choisi le Maroc en 2026 après de longues négociations. Ses débuts impressionnants en Coupe du monde ont démontré la capacité du Maroc à attirer certains jeunes talents les plus prometteurs d’Europe.
L’enjeu dépasse désormais le simple recrutement de joueurs. Il s’agit de bâtir un projet suffisamment performant, stable et attractif pour convaincre les meilleurs talents binationaux de s’y inscrire durablement.
Égypte : des étapes décisives sous la houlette d’une légende nationale
L’Égypte est arrivée sans avoir remporté la moindre victoire en Coupe du monde lors de ses trois précédentes participations. Sous la houlette de l’entraîneur Hossam Hassan – véritable icône nationale et choix résolument local –, les étapes marquantes se sont enchaînées. Une toute première victoire, contre la Nouvelle-Zélande ; une première qualification pour les huitièmes de finale ; puis une première victoire en huitièmes de finale, contre l’Australie.
Ce parcours remarquable s’est achevé par une défaite en quarts de finale face à l’Argentine. Mais l’Égypte a clairement démontré une compétitivité grandissante sur la scène internationale.
Cette percée a été en grande partie le fruit d’un élan interne. Emam Ashour, auteur de deux buts, est issu d’Al Ahly et de la Premier League égyptienne. Il est la preuve que le championnat national le plus fort de la région peut encore produire des talents de niveau Coupe du monde sans passer d’abord par l’Europe.
Algérie : le plafond de verre persiste
Le retour de l’Algérie après 12 ans d’absence s’est une nouvelle fois soldé par une absence de victoire en phase à élimination directe. Un match nul contre l’Autriche a été suivi d’une défaite face à la Suisse. L’ironie était de taille : l’entraîneur de l’Algérie Vladimir Petković a dirigé l’équipe de Suisse pendant sept ans, et son ancienne équipe a facilement dominé celle qu’il entraîne aujourd’hui. Ce résultat a relancé un débat récurrent en Algérie : un encadrement technique étranger, coûteux, est-il rentable ? Ou bien des entraîneurs nationaux, mieux ancrés dans la culture du pays, pourraient-ils obtenir de meilleurs résultats ?
L’Algérie continue d’attirer de jeunes talents exceptionnels. Prenons l’exemple d’Ibrahim Maza, ou « Mazadona » pour les supporters algériens. Ce meneur de jeu du Bayer Leverkusen, âgé de 20 ans et né à Berlin, a terminé la phase de poules en tant que meilleur dribbleur du tournoi, après avoir choisi l’Algérie plutôt que l’Allemagne.
Le défi ne consiste donc pas à repérer les talents, mais à mettre en place des structures. L’Algérie devra renforcer ses centres de formation nationaux, ses filières d’encadrement et ses clubs professionnels, tout en continuant à attirer les joueurs d’élite ayant la double nationalité.
La Tunisie : un exemple à ne pas suivre
Une défaite 5-1 face à la Suède lors du match d’ouverture a poussé la Tunisie à limoger son sélectionneur Sabri Lamouchi. Hervé Renard a été nommé à la hâte, mais le pari a échoué. Les défaites face au Japon et aux Pays-Bas ont conclu une phase de poules au cours de laquelle la Tunisie a encaissé 12 buts. Renard a démissionné après 18 jours, devenant ainsi le septième sélectionneur nommé par la fédération depuis le début des qualifications.
L’effondrement de la Tunisie tient moins aux joueurs qu’aux institutions : le renouvellement incessant des sélectionneurs, une atmosphère toxique et le réflexe de se tourner vers un sauveur étranger – à un coût financier considérable – témoignent d’un échec de gouvernance qu’aucune nomination ne saurait, à elle seule, réparer.
Sans une plus grande stabilité institutionnelle et une stratégie footballistique cohérente à long terme, la Tunisie risque de gaspiller un vivier de talents qui a toujours été l’un des plus solides d’Afrique.
Ce que cette tendance suggère – et ce qu’elle ne suggère pas
Les deux équipes dirigées par des sélectionneurs nationaux se sont qualifiées ; les deux entraînées par des sélectionneurs étrangers ont été éliminées. Quatre cas ne suffisent pas à établir une règle, et la nationalité du sélectionneur est étroitement liée à d’autres facteurs, notamment la stabilité de la fédération, les investissements dans les centres de formation et la stratégie à l’égard des binationaux. Mais ce tournoi remet en cause l’idée, longtemps admise, selon laquelle le recours à une expertise technique européenne constituerait une condition préalable au succès des sélections africaines.
La leçon la plus importante concerne les modèles de développement. Le modèle hybride « centres de formation-diaspora » du Maroc a permis d’atteindre deux quarts de finale consécutifs et a révélé les jeunes joueurs les plus convoités du tournoi. L’Égypte montre qu’un championnat national solide reste une base viable. L’Algérie démontre que les talents issus de l’émigration, sans continuité institutionnelle, se heurtent à un plafond. Quant à la Tunisie, elle met en évidence les limites d’un projet sportif qui peine aujourd’hui à offrir une vision claire et durable.
Les fédérations de la région disposent ainsi de quatre études de cas instructives sur les conditions qui permettent à un pays de devenir – ou de ne pas devenir – une grande nation du football.
À mon sens, le fossé entre l’immense potentiel du football africain et l’irrégularité de ses résultats sur la scène internationale s’explique de plus en plus par des facteurs institutionnels plutôt que techniques. Les trajectoires contrastées des équipes d’Afrique du Nord lors de cette Coupe du monde suggèrent que la prochaine percée du continent reviendra moins à la nation disposant des meilleurs joueurs qu’à celle qui aura su bâtir l’écosystème footballistique le plus solide.
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L’image 352 du film de Patterson et Gimlin sur Bigfoot, tourné en 1967, est centrale dans le développement de la communauté des bigfooters.Wikipedia
Les Bigfooters ne sont pas seulement des amateurs de légendes. Deux sociologues qui ont étudié cette communauté expliquent qu’constitue offre un laboratoire fascinant pour comprendre comment se construisent la crédibilité, l’expertise et les frontières entre science et croyance.
C’est l’image qui a donné naissance à une icône de la culture populaire. En 1967, dans une forêt du nord de la Californie, une créature de plus de deux mètres de haut, couverte d’une épaisse fourrure noire, ressemblant à un grand singe et marchant debout, est filmée. À un moment, elle se retourne et fixe la caméra. Cette séquence a été reproduite à l’infini dans la culture populaire – au point d’inspirer un emoji. Mais que montre-t-elle vraiment ? Un canular ? Un ours ? Ou la preuve de l’existence d’une mystérieuse espèce connue sous le nom de Bigfoot ?
Ce film a été analysé et réanalysé à d’innombrables reprises. Si la plupart des observateurs estiment aujourd’hui qu’il s’agit d’un canular, certains soutiennent qu’il n’a jamais été définitivement réfuté. Fascinés par cette énigme, des passionnés, surnommés les « Bigfooters », sillonnent les forêts de l’État de Washington, de Californie, de l’Oregon, de l’Ohio, de la Floride et d’ailleurs, à la recherche de la moindre trace de cette créature légendaire.
Mais pourquoi ? C’est la question que se sont posée les sociologues Jamie Lewis et Andrew Bartlett. Ils voulaient comprendre ce qui pousse cette communauté à consacrer autant de temps, d’énergie et d’argent à la recherche d’une créature dont l’existence est, au mieux, hautement improbable. Pendant les confinements liés au Covid, Lewis a mené des entretiens avec plus de 130 « Bigfooters » – ainsi qu’avec quelques universitaires – pour recueillir leurs points de vue, leurs expériences et leurs pratiques. Ce travail a abouti à leur récent ouvrage, Bigfooters and Scientific Inquiry : on the Borderlands of Legitimate Science (« Bigfooters et enquête scientifique : aux frontières de la science légitime », non traduit).
Ils reviennent ici sur cette enquête menée au cœur d’un phénomène aussi fascinant qu’insaisissable.
Qu’est-ce qui vous a tant intrigués dans la communauté des Bigfooters ?
Lewis : Tout a commencé lorsque je regardais Discovery Channel ou Animal Planet et que j’ai vu la bande-annonce de l’émission Finding Bigfoot. Je voulais comprendre pourquoi un tel programme était diffusé sur une chaîne qui, à l’époque du moins, avait la réputation de proposer des documentaires sérieux et rigoureux sur la nature. Au départ, nous pensions simplement analyser ces émissions de télévision, mais cela nous a vite semblé insuffisant. C’était pendant les confinements liés au Covid ; ma femme était enceinte et alitée à cause de fortes nausées. Il fallait bien que j’occupe mon temps.
Bartlett : Lorsque Jamie et moi partagions un bureau à Cardiff, j’ai travaillé sur une étude sociologique consacrée aux physiciens marginaux. Il s’agit de personnes qui, le plus souvent en dehors des institutions universitaires, cherchent malgré tout à faire de la science. Je les ai interviewées, j’ai assisté à leurs conférences. De là, il n’y avait finalement qu’un pas vers le Bigfoot. Mais c’est l’intérêt de Jamie pour le sujet qui m’a véritablement amené à travailler sur ce terrain.
Parle-t-on d’une grosse communauté ?
Lewis : Il est très difficile d’en estimer la taille. On distingue généralement deux grands courants. D’un côté, les apers, qui pensent que Bigfoot est simplement un primate encore inconnu de la science. De l’autre, ceux que leurs détracteurs appellent les woo-woos, convaincus que Bigfoot est une sorte de voyageur interdimensionnel, voire une forme de vie extraterrestre. Au total, on parle de plusieurs milliers de personnes. Mais parmi elles, seules quelques centaines sont véritablement investies dans cette quête, et je pense en avoir interrogé au moins la moitié.
Leurs idées trouvent aussi un écho plus large. Une enquête YouGov, réalisée en novembre 2025, indiquait qu’environ un quart des Américains pensent que Bigfoot existe, ou estiment au moins que son existence est probable.
Vos interlocuteurs se méfiaient-ils de vos intentions ?
Lewis : Oui, je pense qu’ils craignaient surtout d’être caricaturés. On me demandait souvent : « Est-ce que vous croyez au Bigfoot ? » Andy et moi avions convenu d’une réponse commune : selon la science institutionnelle, il n’existe absolument aucune preuve convaincante de l’existence de Bigfoot. Nous n’avons donc aucune raison de remettre en cause ce consensus. En revanche, en tant que sociologues, ce qui existe bel et bien, c’est une ou plusieurs communautés de passionnés du Bigfoot. Et c’est cela qui nous intéresse.
Bartlett : D’ailleurs, après la publication du livre, quelques personnes ont réagi à la manière dont nous avions formulé cette idée. Sur la quatrième de couverture, nous écrivons en substance que « Bigfoot existe, sinon comme créature biologique réelle, du moins comme objet autour duquel des centaines de personnes organisent leur vie ». Certains y ont vu une forme de mépris à leur égard. Ce n’était absolument pas notre intention.
Ces personnes ont-elles des traits de personnalité ou des caractéristiques communes ?
Lewis : La communauté est très majoritairement composée d’hommes blancs, vivant en milieu rural et issus des classes populaires – souvent d’anciens militaires. Je pense que le nombre de femmes intéressées par le Bigfoot augmente, mais l’image dominante reste celle du « chasseur viril qui s’aventure dans la forêt en pleine nuit ».
Bartlett : Aux États-Unis, il y a tout simplement beaucoup d’anciens militaires dans la population. Mais je pense aussi que cela tient à la manière dont ces personnes souhaitent se présenter. Lorsqu’on s’appuie sur des témoignages, il faut apparaître comme un témoin crédible. Pouvoir dire : « J’ai servi dans l’armée » ou « J’étais militaire » renforce cette crédibilité. Cela suggère au moins qu’on n’est pas du genre à prendre un élan pour un monstre.
Qu’est-ce qui vous a le plus surpris chez eux ? Ont-ils bousculé certains stéréotypes ?
Lewis : Certains étaient extrêmement éloquents, ce qui m’a un peu surpris. C’est sans doute le reflet de mes propres préjugés. J’ai aussi été frappé par leur ouverture : je m’attendais à ce qu’ils refusent de me parler de leurs prétendues rencontres avec Bigfoot. Or, un bon nombre l’ont fait. Beaucoup souhaitaient même être cités nommément dans le livre. J’ai également été surpris par la quantité de données empiriques qu’ils recueillent, ainsi que par les efforts qu’ils déploient pour les analyser et leur donner un sens. Enfin, ils étaient tout à fait capables de reconnaître qu’une piste relevait de la supercherie ou du canular. Je pensais qu’ils chercheraient coûte que coûte à défendre des preuves fragiles.
Bartlett : Nous reproduisons plusieurs témoignages de ce type dans le livre. Des personnes disent par exemple : « Pendant des années, je me suis laissé tromper par ces empreintes. Je les croyais authentiques, puis j’ai découvert de nouveaux éléments qui m’ont fait changer d’avis. » Cela m’a surpris, moi aussi.
Le fait qu’ils recueillent des données empiriques signifie-t-il que leur démarche relève de la science ?
Bartlett : Dans la recherche institutionnelle, on travaille pour obtenir des financements, publier dans des revues de qualité et faire progresser ses travaux au sein d’une communauté scientifique. Si l’on souhaite associer son nom à une idée, cela passe par des articles évalués par les pairs et par le travail mené avec des doctorants qui poursuivront ensuite leurs recherches dans d’autres laboratoires. Chez les Bigfooters, en revanche, on trouve surtout des livres autoédités, des conférences consacrées au Bigfoot, des chaînes YouTube, des podcasts et d’autres formats du même genre. Or, ce ne sont pas forcément des moyens fiables de produire et de mettre à l’épreuve des connaissances. C’est l’un des aspects qui distinguent le plus clairement le Bigfooting de la science académique.
Ce qui était intéressant, lorsque j’étudiais les physiciens marginaux, c’était d’identifier ce qui les éloignait, de manière récurrente, de la pratique scientifique. Le point commun était une forme d’individualisme : l’idée qu’une personne seule peut recueillir et évaluer des preuves de façon totalement indépendante de toute communauté. Les physiciens que j’ai rencontrés considéraient souvent que le consensus scientifique était une menace. Or, dans les faits, le consensus, la continuité des travaux et le fonctionnement collectif constituent le socle même de la science.
Quelle est la forme de preuve la plus courante au sein de cette communauté ?
Lewis : Les témoignages. Sans les récits de personnes affirmant avoir vu Bigfoot, le phénomène des Bigfooters n’existerait tout simplement pas. Une grande partie de leur activité consiste à recueillir ces témoignages et à tenter de leur donner un sens. Ils comprennent mal pourquoi ces récits ont si peu de valeur aux yeux de la science institutionnelle. Ils font souvent le parallèle avec la justice, où un témoignage peut, à lui seul, conduire à une condamnation extrêmement lourde, voire à la peine de mort dans certains pays. Ils ne voient donc pas pourquoi les témoignages sont considérés comme des preuves aussi faibles en science.
Au-delà des témoignages, les empreintes de pas constituent sans doute l’indice matériel le plus célèbre et le plus fréquemment invoqué.
Photographie d’une prétendue empreinte de Bigfoot, prise à Hoopa (Californie) en septembre 1962 et publiée dans un article du Humboldt Times. wikipedia
Bartlett : Si les empreintes occupent une place aussi importante, c’est notamment en raison de l’héritage des recherches sur le yéti et des empreintes qui lui étaient attribuées. À une époque, ces indices avaient paru suffisamment convaincants pour amener certains scientifiques à penser qu’il existait effectivement quelque chose d’inconnu dans l’Himalaya. Par ailleurs, les deux principaux universitaires qui ont défendu l’hypothèse du Bigfoot, le regretté Grover Krantz à partir des années 1970, puis Jeffrey Meldrum dans les années 1990, ont eux aussi été persuadés par les empreintes.
Lewis : Aujourd’hui, les Bigfooters utilisent également des pièges photographiques, des enregistreurs audio, voire des analyses ADN sur des poils ou d’autres échantillons. Ils enregistrent des sons inhabituels et obtiennent souvent des images floues. Certains pensent que Bigfoot communique grâce aux infrasons, même si cette hypothèse est loin de faire l’unanimité au sein de la communauté. On assiste donc à une diversification des types de preuves recherchées.
Comment savoir si une image ou un son renvoie réellement à Bigfoot ?
Bartlett : Les Bigfooters se rendent en forêt, enregistrent un son, par exemple, puis le comparent à des bases de données de chants d’oiseaux et de cris d’autres animaux. Il arrive qu’ils ne trouvent aucune correspondance. Si ce n’est ni une voiture, ni une personne, ni un ours, ni un élan, alors ils estiment qu’il reste une possibilité : Bigfoot. Le raisonnement est, dans une certaine mesure, le même pour les images.
Diriez-vous que cette manière d’interpréter les indices constitue la principale faiblesse de leur démarche ?
Lewis : Elle leur permet de ménager une place pour Bigfoot. Si un son ou une image ne peut être attribué à autre chose, alors, se demandent-ils, qu’est-ce que cela pourrait être ? Ils partent d’une absence d’explication pour en déduire une présence. À leurs yeux, c’est un raisonnement scientifique. Ce qui est intéressant, c’est que les Bigfooters invoquent souvent d’autres créatures légendaires pour renforcer l’hypothèse du Bigfoot. Il y a une phrase que j’entends régulièrement : « It ain’t no unicorn » (« En tout cas, ce n’était pas une licorne. »).
Jeffrey Meldrum. wikipedia
Comment s’organise la hiérarchie au sein de cette communauté ? Qui occupe le sommet ?
Lewis : Les figures les plus respectées sont généralement celles qui ont un lien avec le monde universitaire. Andy a déjà évoqué Jeff Meldrum. Il est malheureusement décédé très récemment, mais il incarnait, pour les Bigfooters, un pont avec la recherche académique contemporaine. Lors des conférences, si Jeff Meldrum intervenait, il était systématiquement programmé en dernier, comme tête d’affiche. Les personnalités de télévision, comme les animateurs de Finding Bigfoot ou d’Expedition Bigfoot, font également partie de cette catégorie de premier plan. En dessous, on trouve différents groupes plus ou moins influents, dont la Bigfoot Field Researchers Organization, qui est probablement l’organisation la plus connue.
Que pourraient apprendre les Bigfooters des scientifiques, et inversement ?
Lewis : Avant de commencer cette recherche, en lisant des ouvrages et en discutant avec d’autres personnes, j’avais l’impression que les Bigfooters étaient hostiles à la science. Ce n’est pas ce que nous avons constaté. Dans notre livre, nous soutenons qu’ils ne sont pas anti-science. J’irais même jusqu’à dire que beaucoup d’entre eux sont favorables à la science, mais se méfient des institutions scientifiques. À mon sens, le monde universitaire gagnerait à les considérer comme une forme de science citoyenne. Leur activité peut constituer une porte d’entrée intéressante pour mieux connaître son environnement local.
Par exemple, grâce à un piège photographique, ils ont observé un animal – je crois qu’il s’agissait d’une martre des pins – qui n’était pas censé être présent dans cette région. Ils accumulent donc une grande quantité de données. Ils ne sont pas irrationnels. Leur démarche est différente de celle des chasseurs de fantômes, car elle ne suppose pas l’existence d’un phénomène entièrement surnaturel. L’hypothèse est simplement qu’un animal inconnu de la science vivrait quelque part. C’est très improbable, certes, mais pas impossible. En revanche, ce qui leur manque, c’est la discipline propre à la recherche académique : n’importe qui peut se déclarer Bigfooter.
Avez-vous entendu un témoignage qui vous a particulièrement marqué ou semblé convaincant ?
Lewis : Est-ce que je me suis parfois laissé emporter par le récit ? Bien sûr. Un peu comme lorsqu’on regarde un film. Si vous êtes plongé dans le noir devant un film d’horreur, vous continuez à y penser pendant un moment avant de reprendre vos esprits. Il m’est souvent arrivé d’aller me coucher encore électrisé par ce que je venais d’entendre, en me disant : « Je ne sais pas ce que c’était, mais quelle histoire ! » Au fond, c’étaient d’excellents récits. Avec le temps, j’ai appris à faire la distinction entre l’entretien lui-même et ce que j’en pensais ensuite.
Si vous croisiez Bigfoot dans une forêt, comment vous y prendriez-vous pour convaincre les autres ?
Lewis : Beaucoup de Bigfooters commencent leur récit par des précautions du type : « Mon père ne croit pas au Bigfoot » ou « J’ai passé des années à remettre en question ce que j’avais vu. » Ils cherchent ainsi à se présenter comme des personnes rationnelles et raisonnables. Cela créait une forme de proximité entre eux et moi. Et, au fond, je pense que je ferais probablement la même chose.
Bartlett : Si je rencontrais Bigfoot, je mobiliserais sans doute tous les procédés qui permettent de convaincre que l’on est une personne crédible, lucide et rationnelle – exactement comme le font les témoins que nous avons étudiés. Je m’attendrais à ce que personne ne me croie. J’insisterais donc sur le fait que je mets en jeu ma crédibilité d’universitaire. En plus de décrire la rencontre elle-même, j’utiliserais tous ces ressorts rhétoriques auxquels les Bigfooters ont recours pour tenter de convaincre leur auditoire.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
Source: The Conversation – in French – By Rui Bo, Associate Professor of Electrical and Computer Engineering, Missouri University of Science and Technology
La visibilité préside au choix de la couleur de ces boules. MdE/Wikimedia, CC BY
Ces sphères orange que l’on aperçoit au-dessus des lignes à haute tension ne transportent pas l’électricité. Elles constituent en réalité un dispositif de sécurité aérienne aussi simple qu’efficace, conçu pour protéger les pilotes, leurs passagers et les personnes au sol.
Vous est-il déjà arrivé, sur l’autoroute, de lever les yeux et d’apercevoir ces grosses boules orange suspendues aux lignes électriques ? On dirait d’immenses perles enfilées sur les câbles à haute tension. Mais que font donc ces ballons de basket géants perchés là-haut ?
Je suis professeur et mes recherches portent sur les réseaux électriques, ces vastes infrastructures qui acheminent l’électricité des centrales jusqu’à nos maisons, nos écoles et nos entreprises.
Ces grosses boules orange ne servent ni à transporter l’électricité ni à améliorer le fonctionnement des lignes à haute tension. En revanche, elles remplissent une mission essentielle. Officiellement appelées « balises aéronautiques sphériques » ou « sphères de balisage », elles permettent aux pilotes de repérer les lignes électriques afin d’éviter que des avions ou des hélicoptères ne les percutent.
En quelque sorte, ce sont de grands panneaux d’avertissement suspendus dans le ciel, destinés à protéger les pilotes, leurs passagers et les personnes au sol.
De grands panneaux d’avertissement dans le ciel
Depuis un avion ou un hélicoptère, les lignes électriques peuvent être très difficiles à distinguer, en particulier lorsque les pilotes volent à basse altitude. Les câbles métalliques, très fins, se fondent facilement dans le paysage. Les boules orange rendent ces lignes beaucoup plus visibles. On peut les comparer aux bandes réfléchissantes d’un vélo : un dispositif simple, mais qui permet de repérer un danger avant qu’il ne soit trop tard.
Le choix de la couleur orange n’a rien d’un hasard. Cette teinte très vive est particulièrement visible pour l’œil humain et se détache nettement des couleurs plus discrètes de l’environnement, qu’il s’agisse du bleu du ciel, du vert des arbres ou du gris des nuages.
Il arrive que ces sphères soient rouges, blanches ou même rayées, mais l’orange reste la couleur la plus répandue, car elle offre une excellente visibilité dans la plupart des conditions d’éclairage.
Les règles de sécurité aérienne de nombreux pays précisent les couleurs à utiliser afin que les pilotes puissent identifier rapidement les obstacles. Aux États-Unis, par exemple, la Federal Aviation Administration publie des recommandations détaillant le balisage des obstacles situés à proximité des trajectoires aériennes.
Depuis le sol, ces sphères peuvent sembler à peine plus grosses que des balles de ping-pong. En réalité, la plupart sont beaucoup plus imposantes : elles mesurent environ 60 centimètres à 1 mètre de diamètre, soit la taille d’un gros ballon de plage.
Chacune pèse entre 4,5 et 11 kilogrammes, l’équivalent d’un grand sac à dos rempli de livres. Elles sont généralement fabriquées en plastique très résistant ou en fibre de verre, des matériaux également utilisés pour les bateaux ou les équipements d’aires de jeux. Elles peuvent ainsi résister pendant des années au soleil, à la pluie, à la neige, au vent… et même aux oiseaux qui viennent s’y poser de temps à autre.
Même si elles sont fixées sur des lignes transportant d’énormes quantités d’électricité, ces sphères ne sont pas elles-mêmes sous tension. Elles sont fabriquées à partir de matériaux isolants, qui ne laissent pas passer le courant électrique.
Pourquoi y a-t-il autant de câbles dans notre ciel ?
Les lignes à haute tension sont les autoroutes de l’électricité : elles acheminent le courant depuis les centrales où il est produit jusqu’aux lieux où il est consommé.
Les câbles sont suspendus entre de solides pylônes métalliques ou des poteaux en bois de grande hauteur. L’objectif est de maintenir ces lignes à haute tension suffisamment éloignées du sol pour garantir la sécurité des personnes qui circulent ou vivent à proximité. Certains pylônes de transport d’électricité, notamment ceux qui supportent les lignes à très haute tension, peuvent atteindre la hauteur d’un immeuble de 15 étages.
Si vous observez attentivement une ligne à très haute tension, vous verrez souvent trois gros câbles, parfois surmontés d’un quatrième, plus fin, appelé câble de garde. Placée au point le plus élevé, cette ligne est la plus susceptible d’être frappée par la foudre. Elle protège ainsi les autres câbles contre les surtensions susceptibles d’endommager les équipements ou de provoquer des coupures d’électricité. Relié à la terre, le câble de garde permet au courant de la foudre de s’écouler en toute sécurité le long du pylône jusqu’au sol.
Les trois principaux câbles fonctionnent ensemble pour transporter l’électricité selon un système triphasé. En répartissant le courant sur trois conducteurs plutôt qu’un seul, le réseau peut acheminer davantage d’énergie tout en limitant les pertes, ce qui améliore son efficacité.
Comment les boules sont-elles fixées aux câbles ?
L’installation des sphères de balisage aéronautique est réalisée par des équipes spécialement formées, qui interviennent souvent depuis un hélicoptère. Dans la plupart des cas, la ligne électrique reste sous tension pendant les travaux, ce qui exige des procédures de sécurité très strictes et une préparation minutieuse.
Une fois en place, ces balises peuvent rester en service de 10 à 15 ans, selon les conditions météorologiques et leur environnement. Elles nécessitent peu d’entretien, mais les gestionnaires des réseaux les inspectent régulièrement afin de vérifier qu’elles ne sont ni fissurées ni trop décolorées.
Toutes les lignes électriques n’ont pas besoin de ces balises. Elles sont principalement installées dans les zones où les aéronefs sont susceptibles de voler à basse altitude, par exemple à proximité des rivières, des vallées, des aéroports ou des couloirs empruntés par les hélicoptères. Les lignes de distribution qui alimentent les quartiers sont généralement trop basses pour nécessiter un tel balisage.
La prochaine fois que vous apercevrez ces points orange dans le ciel, vous saurez donc qu’il ne s’agit pas d’un équipement destiné au transport de l’électricité, et que leur couleur n’a rien d’un hasard. Ces sphères sont des dispositifs simples mais ingénieux, conçus pour rendre le ciel un peu plus sûr.
Rui Bo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Simonetta Vespucci aurait prêté ses traits au sujet principal de « La Naissance de Vénus » de Botticelli, l’un des chefs-d’œuvre les plus célèbres de l’histoire de l’art.Sandro Botticelli, Public domain, via Wikimedia Commons
En croisant l’analyse des portraits de Botticelli, des lettres contemporaines et les connaissances médicales actuelles, des chercheurs proposent un nouveau diagnostic pour expliquer la mort de Simonetta Vespucci. Une hypothèse qui montre comment la médecine peut éclairer les énigmes de l’histoire.
Simonetta Vespucci est sans doute l’une des femmes les plus représentées dans la peinture de la Renaissance italienne. On considère généralement que Sandro Botticelli s’est inspiré d’elle pour peindre Vénus, et elle apparaît, transformée et idéalisée, dans plusieurs de ses œuvres les plus célèbres.
Elle meurt en 1476, à seulement 23 ans. Pendant des siècles, les historiens ont estimé que la tuberculose en était la cause : la maladie était fréquente, souvent mortelle, et correspondait au destin d’une jeune femme dépérissant rapidement.
En 2019, mes collègues et moi avons proposé une autre explication. Nous avons étudié les portraits attribués à Botticelli ainsi que les descriptions écrites de l’époque afin de déterminer si le visage de cette même femme évoluait d’une œuvre à l’autre d’une manière pouvant révéler une maladie sous-jacente.
Nous avons mis en évidence une transformation progressive de ses traits au fil de plusieurs tableaux : de légères modifications de la mâchoire, des arcades sourcilières et des tissus mous du visage. Ce sont précisément le type de changements que l’on observe chez les patients atteints d’un adénome hypophysaire, une tumeur de l’hypophyse, cette petite glande située à la base du cerveau qui contrôle la production des hormones.
Plus précisément, nous avons émis l’hypothèse d’une tumeur sécrétant à la fois de l’hormone de croissance et de la prolactine. Un excès de ces hormones peut modifier progressivement les contours du visage et, dans certains cas, provoquer une production de lait inattendue. Or, une figure allégorique dans l’une des œuvres de Botticelli semble précisément représenter ce symptôme.
Notre article de 2019 se voulait prudent. Nous ne prétendions pas apporter une preuve, mais proposer une interprétation médicale crédible des indices visuels, en croisant l’histoire de l’art et l’endocrinologie clinique.
Aujourd’hui, dans un nouvel article publié dans Endocrinology, Diabetes and Metabolism, mon équipe et moi allons plus loin. Nous estimons que la mort même de Simonetta – soudaine, rapide et spectaculaire selon les récits contemporains – est compatible avec une urgence médicale bien précise : une apoplexie hypophysaire, c’est-à-dire une hémorragie ou un infarctus survenant au niveau d’une tumeur de l’hypophyse.
L’apoplexie hypophysaire survient lorsqu’une tumeur de l’hypophyse saigne ou augmente brutalement de volume. Elle provoque généralement un violent mal de tête, des troubles de la vision, un état confusionnel, puis une dégradation rapide de l’état du patient à mesure que le système de régulation hormonale de l’organisme s’effondre.
Nous avançons que cette hypothèse permet d’expliquer un élément que la seule tuberculose peine à rendre compte : comment une jeune femme jusque-là en bonne santé apparente a pu passer, en très peu de temps, d’un état normal à la mort. Les infections chroniques comme la tuberculose entraînent en général une détérioration plus lente et plus visible de l’état de santé.
Trois faisceaux d’indices
Notre hypothèse repose sur trois faisceaux d’indices. Le premier concerne les transformations physiques visibles d’un portrait à l’autre. Botticelli l’a peinte à plusieurs reprises, des années 1470 jusqu’à La Naissance de Vénus (1482-1485), réalisée après sa mort. Ces évolutions suggèrent qu’une tumeur s’est développée progressivement au fil des mois, voire des années.
Le deuxième tient aux symptômes rapportés dans les chroniques de sa dernière maladie, notamment les lettres échangées entre Piero Vespucci et Laurent de Médicis. Elles décrivent son malaise lors d’un bal, puis les violents maux de tête, les hallucinations, les vomissements et la fièvre qui ont suivi – un tableau clinique qui correspond étroitement à celui d’une apoplexie hypophysaire.
Le troisième faisceau d’indices repose sur deux événements documentés survenus dans les mois précédant sa mort : son effondrement après une danse particulièrement intense lors d’un bal, et une altercation violente présumée avec Alphonse II d’Aragon, duc de Calabre. Ces deux épisodes ont pu, de manière plausible, déclencher une hémorragie ou une augmentation brutale du volume de la tumeur.
Rien de tout cela ne constitue une certitude. Il n’existe ni prélèvement de tissu datant de 1476, ni examen d’imagerie, ni aucun moyen d’étudier directement Simonetta. Il ne nous reste que des tableaux, des lettres et un raisonnement clinique appliqué cinq siècles après les faits.
Ce que nous pouvons affirmer, en revanche, c’est qu’une tumeur capable de remodeler progressivement le visage d’une personne peut aussi, si elle se rompt, entraîner une mort rapide. Pris ensemble, les portraits et les sources historiques racontent une histoire plus complète que chacun ne le ferait isolément.
Nous espérons que cette hypothèse incitera historiens et médecins à réexaminer des cas comme celui de Simonetta. Les connaissances médicales peuvent parfois apporter des réponses à des questions auxquelles les seules sources historiques ne permettent pas de répondre. À l’inverse, certaines énigmes historiques peuvent conduire la médecine à repenser la manière dont les maladies évoluent dans l’organisme au fil du temps.
Paolo Pozzilli ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Contrairement aux apparences, nous ne respirons presque jamais de façon égale par nos deux narines. Cette alternance, orchestrée par le cerveau, est indispensable au bon fonctionnement du nez, même si certaines maladies ou allergies peuvent la perturber.
L’un des aspects les plus pénibles d’un rhume ou des allergies saisonnières est d’avoir le nez bouché. Respirer par les narines devient alors difficile, voire impossible.
Mais même lorsque vous n’êtes pas malade, vous avez peut-être remarqué qu’en inspirant profondément, une seule de vos narines semble vraiment laisser passer l’air. Pas d’inquiétude : avant de croire que vous êtes en train de tomber malade, sachez qu’il s’agit en réalité d’un phénomène tout à fait normal de votre organisme.
Plusieurs fois par jour, sans même que nous nous en rendions compte, nos narines alternent naturellement : l’une laisse passer davantage d’air que l’autre. Ce phénomène, appelé cycle nasal, joue un rôle essentiel dans le bon fonctionnement de notre nez.
Le cycle nasal repose sur deux phases principales : la congestion et la décongestion. Pendant la phase de congestion, le flux d’air diminue dans une narine, tandis que l’autre est décongestionnée, ce qui permet à davantage d’air d’y circuler. Mais cette narine « dominante » finit par se fatiguer : le passage continu de l’air l’assèche et l’expose davantage aux agents pathogènes. C’est précisément pour cette raison que les rôles des deux narines s’inversent régulièrement.
Cette alternance est entièrement automatique. Elle est régulée de manière inconsciente par l’hypothalamus, une région du cerveau. Certaines personnes ne présentent toutefois pas de cycle nasal, notamment celles souffrant d’un trouble de l’hypothalamus. Des travaux suggèrent également que la narine gauche est plus souvent dominante, en particulier chez les droitiers.
Des études sur la respiration nasale suggèrent aussi que lorsque la narine droite est dominante, l’organisme se trouverait dans un état de vigilance ou de stress. À l’inverse, lorsque la narine gauche prend le relais, le corps tendrait à être dans un état plus détendu.
Le cycle nasal remplit plusieurs fonctions essentielles.
La première est de protéger la muqueuse du nez et l’ensemble des voies respiratoires. Chaque jour, au moins 12 000 litres d’air traversent le nez, qui constitue ainsi une première ligne de défense contre les agents pathogènes. L’alternance entre les deux narines limite les risques de lésions et permet aux tissus nasaux de conserver toute leur efficacité pour se défendre contre les microbes.
Le nez a également besoin de temps pour se reposer et se réparer. L’air qui y circule assèche progressivement les muqueuses. Sans ces périodes de récupération, les tissus seraient plus vulnérables aux infections et à l’inflammation. La phase de congestion s’accompagne également d’une augmentation du flux sanguin dans les vaisseaux du nez. Cet afflux de sang permet de maintenir les muqueuses bien hydratées, favorisant ainsi leur réparation et leur régénération. Il contribue aussi à réchauffer et humidifier l’air lorsqu’il traverse la narine.
Quand le cycle nasal est perturbé
De nombreux facteurs peuvent perturber le fonctionnement normal du cycle nasal. Les infections respiratoires, comme le rhume ou la grippe, entraînent une augmentation de la production de mucus, ce qui gêne l’alternance naturelle entre les deux narines.
Les allergènes, comme le pollen ou les acariens, peuvent également provoquer une forte inflammation des tissus du nez, perturbant à leur tour le bon déroulement du cycle nasal. Certains médicaments, notamment ceux prescrits contre l’hypertension, peuvent également irriter la muqueuse nasale. En effet, ils agissent sur les vaisseaux sanguins dans tout l’organisme, y compris ceux du nez.
L’utilisation excessive de décongestionnants nasaux (plus de cinq jours d’affilée) peut provoquer une rhinite médicamenteuse, une forme de congestion causée par ces médicaments eux-mêmes. Le gonflement brutal des tissus nasaux perturbe alors le fonctionnement normal du cycle nasal.
Chez d’autres personnes, ce sont des anomalies anatomiques qui perturbent le cycle nasal. Les polypes nasaux, présents chez environ 4 % de la population, sont des excroissances de la muqueuse qui se développent généralement dans les deux narines. Ils réduisent le passage de l’air, ce qui rend le cycle nasal moins efficace et donne l’impression que les deux narines sont en permanence bouchées.
Une déviation de la cloison nasale – lorsque la paroi de cartilage et d’os qui sépare les deux narines n’est pas centrée – peut également provoquer une sensation persistante de nez bouché. Dans certains cas, une intervention chirurgicale est nécessaire pour améliorer la respiration et la qualité du sommeil.
Même des facteurs aussi simples que le fait de s’allonger ou de s’avachir peuvent influencer le cycle nasal. En position allongée, le sang afflue davantage vers les tissus du nez. Sous l’effet de la gravité, le contenu des sinus se déplace également vers la narine la plus proche de l’oreiller. Celle-ci peut alors se boucher, ce qui rend la respiration plus difficile et perturbe le fonctionnement normal du cycle nasal.
Si vous avez le nez bouché, les infections respiratoires, comme le rhume ou la grippe, sont le plus souvent en cause. La congestion peut mettre jusqu’à deux semaines à disparaître. En cas de sinusite, c’est-à-dire d’infection des sinus, les symptômes peuvent persister jusqu’à quatre semaines.
Les allergies au pollen sont elles aussi une cause fréquente de perturbation du cycle nasal. Les symptômes peuvent durer plusieurs semaines, selon l’allergène en cause. Pendant la saison des pollens, la prise régulière d’antihistaminiques peut contribuer à soulager les symptômes et à réduire la congestion.
En revanche, si une narine reste bouchée de façon persistante pendant plus de deux semaines, il est préférable de consulter un médecin, surtout si vous présentez un écoulement nasal inhabituel ou des sécrétions dont l’aspect vous semble anormal.
Adam Taylor ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
En dépit de réussites factuelles (sur le temps d’attente dans les hôpitaux, la hausse du salaire minimum et la baisse de l’immigration), la perception générale des deux années que Keir Starmer a passées au poste de premier ministre est généralement mitigée. S’il est vrai qu’il a plusieurs fois changé de positions, c’est avant tout un manque de connexion émotionnelle avec ses concitoyens qui lui est reproché. La politique se réduit-elle donc à une question de charisme ? Si oui, peut-on le renforcer ou est-ce un don ? La littérature apporte une réponse intéressante.
Notre « obsession » pour les leaders politiques charismatiques semble renforcée par la montée des populismes, avec des dirigeants qui développent l’image d’hommes ou femmes fort(es), tout en mettant l’accent sur l’émotion plutôt que sur la raison. La création d’une connexion émotionnelle se trouve précisément au cœur de l’autorité charismatique que Max Weber (1864-1920) définit comme un don « du corps et de l’esprit » qui, par définition, « n’est pas accessible à tout le monde ».
Cette conception traditionnelle du charisme peut toutefois être remise en cause. Le sociologue britannique Max Atkinson (1944-2024) a identifié certaines techniques rhétoriques qui encouragent la réaction du public et permettent à l’orateur de faire preuve de charisme. Dans une veine similaire, grâce à leur analyse des interactions orateur/public, John Antonakis et ses collègues de l’université de Lausanne ont identifié 12 tactiques de leadership charismatique (Charismatic Leadership Tactics, CLT) qui peuvent être mesurées — et donc enseignées.
Nous avons combiné ces 12 tactiques en 3 domaines que nous avons ensuite appliqués à la rhétorique de Starmer pour vérifier si son manque de charisme supposé résiste à l’épreuve de l’analyse scientifique. Notre corpus est composé de ses discours annuels au congrès du parti travailliste de 2020 (année où il accède au poste de chef de cette formation) à 2025.Nos 3 domaines analytiques sont les suivants : les métaphores conceptuelles, qui influencent la façon dont on perçoit et comprend la réalité (on a par exemple l’habitude de se représenter la politique comme un conflit, d’où les expressions « bataille culturelle » ou « campagne électorale ») ; le storytelling, qui est le fait d’utiliser le récit pour véhiculer des messages et qui constitue un élément essentiel de la communication politique ; et le body language qui comprend la gestuelle, les expressions faciales et l’intonation.
Métaphores : Starmer comme constructeur et guide
La majorité des métaphores utilisées par Starmer reposent sur deux domaines principaux : la construction et le chemin. Dans ses premiers discours, il explique comment les Conservateurs ont sapé l’économie et fragilisé les fondations de la nation britannique. C’est pourquoi son programme de « changement » entend « reconstruire » le pays sur des bases solides :
« Les Conservateurs ont arraché les fondations, brisé les fenêtres et, pour faire bonne mesure, ils ont fait sauter les portes. » (2022)
« Les gens se tournent vers nous parce qu’ils veulent construire un nouveau Royaume-Uni. Et nous sommes les bâtisseurs. » (2023)
Starmer cherche à apparaître comme un bâtisseur qui a identifié les failles du système et s’attelle à les corriger. Cette notion de vision est renforcée par des métaphores évoquant un cheminement. Ces métaphores suivent le schéma « source-parcours-objectif » qui permet aux responsables politiques de se présenter comme des guides vers un avenir meilleur :
« Ne vous y trompez pas : je suis pleinement conscient de l’ampleur de la tâche et de la gravité de la situation dans laquelle nous nous trouvons. Nous avons une montagne à gravir. Mais nous la gravirons. » (2020)
Storytelling : retour aux sources
Le storytelling, quant à lui, permet de renforcer cette image de guide. En effet, Starmer met l’accent sur ses origines modestes (son père était ouvrier et sa mère infirmière) et sur sa volonté de reconnecter son parti à la classe ouvrière.
D’un point de vue quantitatif, la majorité des anecdotes ont été mobilisées durant la période de reconstruction du parti (dans le corpus, de 2020 à 2023). Cette tendance peut s’expliquer par la nécessité, pour Starmer, d’asseoir sa légitimité en tant que représentant de la classe ouvrière et d’accroître sa notoriété auprès du grand public. Cela se voit aussi en termes de contenu.
Dans l’opposition (donc jusqu’à son accession au poste de premier ministre en juillet 2024), il parle avant tout de l’influence de ses parents (« Mum and Dad ») et s’inspire du récit du fils prodigue qui retourne à l’essence même du travaillisme.
Une fois au pouvoir, il évoque les difficultés d’apprentissage de son frère et se pose comme gardien de ce dernier. La religiosité du storytelling de Starmer lui permet de mettre en avant les valeurs symboliques au cœur des tactiques du leadership charismatique : la conviction morale, l’exigence envers soi-même et envers les autres, ainsi que la confiance dans le pouvoir de la solidarité pour surmonter les épreuves. Jusqu’ici, tout va bien.
Body language : une leçon d’échec ?
Atkinson souligne que les variations d’intonation jouent un rôle essentiel dans la prestation orale, dans la mesure où elles permettent aux orateurs de transmettre différentes émotions (passion, conviction et enthousiasme), renforçant ainsi l’intérêt et l’attention du public.
Or, le ton adopté par Starmer est le plus souvent lent et monotone, ce qui confère à ses interventions un caractère très scripté et peu spontané. Cette impression est particulièrement marquée lorsqu’il recourt à des procédés rhétoriques tels que les énumérations ou les structures contrastives (qui attirent naturellement les applaudissements), avant de marquer une pause dans l’attente d’applaudissements. Il en résulte un décalage manifeste entre le contenu du discours et la façon dont il est « performé » : la déclamation terne de Starmer ne parvient pas à donner toute sa force au récit héroïque d’un dirigeant altruiste investi de la mission de transformer le pays.
Pis, la figure de « l’adulte dans la pièce » qu’il cherche à incarner par opposition à des Conservateurs décrits comme des intrigants dénués de vision à long terme se trouve fragilisée par une attitude d’une extrême prudence, susceptible d’être interprétée comme un manque d’assurance plutôt qu’un signe de maîtrise.
Cette retenue se retrouve également dans son langage corporel. Son débit uniforme s’accompagne de très peu d’expressions faciales, tandis que sa posture apparaît souvent rigide. Il reste fréquemment agrippé au pupitre, ce qui peut être perçu comme un signe de malaise, voire de manque de confiance. S’y ajoute une présentation très (trop) formelle : sa tenue vestimentaire, ses choix lexicaux et sa diction particulièrement soignée confèrent un caractère quelque peu artificiel à ses références constantes à la classe ouvrière et rendent ses anecdotes sur « papa et maman » moins naturelles.
De même, la répétition de certaines plaisanteries d’ouverture — par exemple, en 2023 : « Bon, avant de commencer — je sais ce que vous pensez : s’il vous plaît, s’il vous plaît, s’il vous plaît — plus de blagues sur Arsenal » — accentuent l’impression d’une prestation très calibrée, voire mécanique, plutôt que véritablement spontanée.
Le retour du Roi ?
Dans l’ensemble, l’analyse des prestations de Starmer met en évidence un engagement émotionnel relativement limité envers son auditoire, ainsi qu’un recours restreint aux interactions directes. Cette distance, perceptible tant dans la voix que dans le langage corporel, contraste avec le récit personnel qu’il cherche à construire — récit qui, dans l’absolu, pourrait plaire à une large partie de la société britannique qui se sent laissée pour compte par le pouvoir central. Ce décalage affaiblit la cohésion entre le contenu du discours et sa performance scénique, renforçant ainsi l’impression d’un ethos — et charisme — faible.
Par opposition, la prestation électrique récente de son successeur potentiel, Andy Burnham, dans un discours très attendu sur sa vision politique, montre à quel point la performance influence la perception du grand public. L’ironie, c’est que Burnham utilise les mêmes métaphores que Starmer et parle aussi de l’influence bénéfique de son parcours personnel, mais il le fait en tenue plus décontractée (ce qu’il appelle ses « Manchester clothes ») tout en alliant humour, passion et conviction pour proposer sa vision du « Manchesterisme » et établir un dialogue direct avec son audience. À titre d’exemple, ses premiers mots sont ponctués d’échanges avec le public : « Quel accueil ! Bonjour à tous » (public : « Bonjour ! », rires) « Êtes-vous prêts ? » (public : « oui ! » rires et applaudissements).
Naturellement, le plus grand naturel de Burnham et sa plus grande facilité à camper un homme proche du peuple ne signifient pas qu’il parviendra à se maintenir plus longtemps au pouvoir que Starmer ; mais dans un contexte où les deux grands partis historiques sont plus que bousculés par Reform UK, le parti populiste de droite radicale de Nigel Farage, qui caracole en tête dans les sondages et forge son discours précisément sur la dénonciation d’une classe politique traditionnelle « coupée du peuple », cet élément est tout sauf anecdotique…
Alma-Pierre Bonnet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Source: The Conversation – in French – By Marie Serisier, Doctorante en humanités numériques et études de genre, Université Libre de Bruxelles (ULB)
Fin juin, un rapport du Sénat alertait sur une offensive masculiniste en France, deux jours après un attentat à caractère sexiste à Montréal. Le masculinisme, mouvement réactionnaire antiféministe, est en constante évolution et prend de nouveaux visages, qui s’incarnent en ligne dans les différents courants de ce qu’on appelle la « néo-manosphère ». Tour d’horizon.
Si la recherche académique travaille depuis plus de vingt ans à cerner ce phénomène, les cinq dernières années marquent un tournant dans sa reconnaissance médiatique et institutionnelle en France. Nous proposons de dresser, à partir de nos recherches doctorales sur les stratégies d’influence masculinistes en ligne, un panorama de cette nébuleuse sexiste en ligne, la « manosphère », aujourd’hui qualifiée de « néo-manosphère » du fait de ses mutations constantes.
Les célibataires involontaires ou incels : une menace terroriste accrue
La communauté « incel » (involuntary celibates en anglais), est sans doute celle qui a fait le plus parler d’elle ces dernières années. Ces « célibataires involontaires » imputent leur absence d’expérience romantique et sexuelle aux femmes, qui ne voudraient pas d’eux, mais aussi aux hommes jugés plus séduisants, qui s’approprieraient ces dernières. Ces hommes plus séduisants sont parfois surnommés « Chad », archétype de la réussite et de la beauté, à la fois modèle et figure repoussoir.
Se considérant généralement laids et/ou inadaptés socialement, les incels s’estiment disqualifiés du marché sexuel par le « lookism », une forme de discrimination sociale favorisant les personnes jugées belles (et surtout blanches).
Ce déterminisme est illustré dans l’image de la pilule noire ( « black pill »). La pilule noire est la version fataliste de la pilule rouge, allégorie tirée du film de 1999 The Matrix. L’ingestion de la pilule rouge symbolise la prise de conscience des rapports de domination réels qui structurent la société, en l’occurrence, l’idée que ce sont en réalité les femmes qui détiennent véritablement le pouvoir. La « pilule noire » véhicule l’idée que l’ascension dans la hiérarchie du marché sexuel est illusoire, tout comme l’espoir d’échapper à la discrimination que subiraient les hommes perçus comme inférieurs (socialement ou physiquement), ces situations étant considérées comme définitives et immuables.
C’est de cette logique qu’est né le « looksmaxxing », un ensemble de pratiques visant à optimiser son apparence physique pour la rendre plus virile et popularisées par des influenceurs comme Clavicular, qui peuvent aller jusqu’à des méthodes aussi radicales que se frapper la mâchoire au marteau pour en modifier la forme.
Les Pick-up Artists, dragueurs de rue
Ces techniques sont également prisées des communautés de la séduction (« Pick-Up Artists » – littéralement artiste de la drague), dont l’objectif initial est d’échanger des stratégies pour séduire les femmes. Deux aspects structurent cette approche : d’une part une discipline personnelle (musculation intensive, méditation, lecture d’ouvrages consacrés), d’autre part la mise en application de savoirs collectifs issus de pratiques de séduction de rue, ou « game », des techniques reposant souvent sur le dénigrement des femmes.
De par cet ancrage de drague en rue, les PUA forment une communauté hybride, à cheval entre espaces numériques et rencontres physiques. En ligne on retrouve des forums dédiés comme Chateau Heartiste pour la sphère anglophone ou encore la communauté des Philogynes en France, dont le créateur monétise ses supposées connaissances de la psychologie féminine.
MGTOW (Men Going Their Own Way) : un séparatisme antisystème
Considérer les corps féminins comme des biens à acquérir est également constitutif de la pensée MGTOW (Men Going Their Own Way – « les hommes qui suivent leur propre chemin ») pour qui les avancées législatives en faveur de l’égalité femmes-hommes constitueraient une menace existentielle. Selon eux, s’engager dans une relation romantique ou sexuelle avec une femme revient à s’exposer à des risques majeurs : accusations de viol, perte de la garde des enfants, frais de divorce, partage des ressources.
Ainsi les MGTOW s’auto-définissent comme un mouvement séparatiste, déclarant vouloir « suivre leur propre voie » en renonçant aux relations avec les femmes envers lesquelles ils affichent une hostilité assumée.
Droits des hommes, droits des pères : l’héritage détourné du féminisme de la deuxième vague
Les mouvements des droits des hommes et des droits des pères trouvent leurs racines dans la deuxième vague féministe étatsunienne, où les militants du Men’s Liberation Front dénonçaient le carcan patriarcal pesant sur les femmes comme les hommes, dans un contexte marqué par l’envoi de deux millions d’hommes au Vietnam.
Ce soutien initial cède la place à un discours purement victimaire, structuré autour de l’idée fondatrice de la manosphère d’une « crise de la masculinité ». Un discours qui prétend que les hommes souffrent à cause des femmes en général et surtout des féministes, permettant de renverser les rapports de domination et de rendre les hommes victimes de l’émancipation des femmes. C’est ainsi que naît le mouvement Men’s Rights Activism (MRA), et sa branche dédiée aux questions de divorce et de garde d’enfants, les Father’s Rights. Ces pères divorcés se considèrent comme les perdants d’un système judiciaire qui favoriserait les mères en leur accordant systématiquement la garde des enfants.
Les « Traditional Conservative », la frange dévote de la néo-manosphère
Les traditionalistes conservateurs (TradCon), très ancrés en Amérique du Nord, axent leur argumentaire sur les valeurs familiales traditionnelles et religieuses. Contrairement à d’autres courants de la néo-manosphère, cette idéologie n’est pas portée uniquement par des hommes mais s’illustre aussi chez certaines femmes comme en témoigne la figure de la « tradwife » : épouse et mère soumise à son mari, femme au foyer menant une vie pieuse, qui embrasse la sphère domestique et l’éducation des enfants, dans une perspective essentialiste, c’est-à-dire qui attribue des traits de caractère en fonction du sexe biologique.
Ce discours de retour aux valeurs traditionnelles et d’assignation stricte des rôles de genre s’accompagne d’un soutien marqué aux politiques d’extrême droite et à Donald Trump. Parmi elles, on trouve des influenceuses comme Estee Williams ou Hannah Neeleman. En France, le phénomène s’incarne différemment via des figures de la droite identitaire comme celles d’Alice Cordier, fondatrice du collectif d’extrême droite Némésis, ou Thaïs d’Escufon.
Si la recherche s’attache depuis plusieurs décennies à comprendre et à cerner le phénomène masculiniste, celui-ci n’a cessé d’évoluer et de se transformer. Le masculinisme n’est plus un phénomène circonscrit : il participe pleinement à l’émergence d’un discours réactionnaire global, à la croisée de plusieurs formes de haine, qui trouve aujourd’hui des relais politiques de plus en plus audibles chez des politiques en France comme à l’international.
Marie Serisier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Photogravures supposées mettre en évidence les rayons N, dans une communication faite par Blondlot à l’Académie des sciences.Prosper-René Blondlot /Wikipedia, CC BY
Il faut le croire pour le voir : voilà ce qui a conduit des scientifiques renommés à percevoir des rayons émis qui finalement n’existaient pas. L’affaire des rayons N illustre l’un des plus grands égarements collectifs de l’histoire de la physique, et rappelle pourquoi la science reste la meilleure protection contre ses propres illusions. Cette affaire constitue un exemple marquant de bavure scientifique.
En 1903, le professeur Blondlot, scientifique de premier plan, professeur à l’université de Nancy, membre de l’Académie des sciences reconnu pour son travail expérimental, publie une série d’articles dans les Comptes rendus de l’Académie des sciences sur la mise en évidence des rayons N (pour Nancy). Cette annonce s’inscrit dans une course à la découverte de nouveaux types de rayonnement. En 1895, les rayons X ont été mis en évidence par le physicien allemand Whilelm Röntgen (qui sera récompensé par le prix Nobel de physique) et en 1896, Becquerel découvre la radioactivité qui sera étudiée et comprise par Pierre et Marie Curie. Ces trois découvreurs se verront attribuer le prix Nobel de physique en 1903.
Ces fameux Rayons N seraient émis lors d’une décharge d’une lampe électrique utilisant un bâtonnet céramique incandescent au lieu d’un filament métallique. Cette lampe développée par Walther Nernst est un dispositif innovant à cette époque. Blondlot affirmait que, lorsque les rayons N issus de la lampe atteignaient un écran faiblement éclairé, celui-ci devenait légèrement plus brillant. Cette variation était extrêmement subtile, proche du seuil de perception visuelle, et nécessitait un observateur expérimenté. Blondlot pensait ainsi pouvoir suivre la propagation, la réfraction et la diffraction de ces rayons, en s’inspirant des méthodes de l’optique classique.
En optique, lorsque l’on veut étudier un rayonnement complexe, on le décompose à l’aide d’un prisme. Par exemple, quand la lumière blanche passe au travers d’un prisme en verre, elle se décompose en une multitude de couleurs (longueurs d’onde) visibles. C’est la superposition de cet ensemble qui donne la lumière blanche.
Un problème de détecteur
Dans le cas des rayonnements observés par le Pr. Blondlot, l’étude des rayons N nécessite un prisme en aluminium que l’on place sur le trajet entre la lampe et l’observateur. Au début du XXe siècle, les scientifiques n’avaient pas encore à leur disposition des capteurs perfectionnés. Leur meilleur détecteur était… leur œil et cela nécessitait de travailler dans une quasi-obscurité. À cette époque, il s’agissait d’une pratique tout à fait acceptable. Néanmoins, pour répondre aux critiques de ce protocole à la suite de la publication des premiers résultats, des plaques photographiques ont ensuite été utilisées pour capter les Rayons N.
Schéma simplifié du protocole expérimental mis en place par le Pr. Blondlot pour la détection des Rayons N. Une lampe génère un rayonnement qui est décomposé à l’aide d’un prisme en aluminium comme cela est connu pour la décomposition de la lumière blanche à l’aide d’un prisme en verre. Les rayons N apparaissent à un angle particulier à la sortie du prisme et sont observés à l’œil nu ou avec une plaque photographique. Source ?, Fourni par l’auteur
Malgré la fébrilité entourant cette découverte, une polémique entre les scientifiques français et anglais enfle (exacerbée par une rivalité scientifique nationale) puisque de nombreuses équipes de rechercheanglo-saxonnes et allemandes ne parviennent pas à reproduire les observations des rayons N alors que des expériences de confirmation sont rapportées dans plus de 300 publications impliquant 100 coauteurs.
Une expérience à l’aveugle
En février 1904, la revue Nature consacre un éditorial discutant des expériences de Blondlot. Si la découverte est présentée avec sérieux, le texte souligne déjà le caractère inhabituel et délicat des observations, reposant sur de faibles variations de luminosité perçues à l’œil relayant ainsi certaines critiques issues de la communauté scientifique internationale.
Sans rejeter les résultats, la revue insiste sur la nécessité de confirmations indépendantes. Ainsi, Nature soutient la démarche indépendante du physicien américain Robert W. Wood, spécialiste de l’optique, curieux du phénomène qui se rend au laboratoire du professeur Blondlot pour étudier le protocole expérimental.
Il étudie sur place le protocole expérimental et comprend rapidement que l’observation à l’œil nu est très subjective et l’utilisation des plaques photographiques par l’équipe nancéienne pour apporter des preuves objectives de l’existence des rayons N n’est pas convaincante. En effet, Wood pressent que, la durée d’exposition étant critique, l’expérimentateur peut être tenté de surexposer la plaque, même inconsciemment. Il décide alors de mettre en place une variation dans l’expérience : lors des expériences dans la quasi-obscurité, il retire de temps à autre le prisme, élément majeur de l’expérience, à l’insu du Pr. Blondlot et de ses assistants. Ces derniers continuent pourtant d’observer les Rayons N.
En proposant cette méthodologie, Wood est précurseur dans l’utilisation de l’expérience « en aveugle » en physique expérimentale. Cette méthode consiste à mener une expérience dans deux configurations : une qui est censée donner un résultat positif et une autre un résultat négatif. Un observateur met en place une des deux configurations tandis que l’expérimentateur ignore le résultat qui doit être attendu. Ce protocole élimine les biais liés à la personne menant l’expérience, en particulier quand celle-ci souhaite voir des résultats positifs.
Wood conclut qu’il s’agit d’un phénomène d’autopersuasion que de simples expériences en aveugle auraient permis de mettre en évidence. L e rapport d’expérience qu’il produit dans la revue Nature à la suite de sa visite signe la fin de l’aventure des rayons N. Ainsi, pendant trois ans, un ensemble de scientifiques (de domaines différents : physiciens, biologistes, médecins) reconnus pour leurs qualités d’expérimentateurs ont perçu, à tort, les effets des rayons N. Environ 300 publications produites par une centaine de scientifiques ont documenté les propriétés de ces rayons inexistants. Il s’agit d’un cas d’hallucination, d’autoconfirmation collective, chacun alimentant la croyance portée par un enthousiasme scientifique débordant.
Des leçons toujours d’actualité
De cet épisode, nous pouvons retirer au moins deux leçons pour mener objectivement ou analyser des investigations scientifiques. Tout d’abord, la nécessité de prendre conscience du contexte ; une découverte, publiée dans la précipitation, surtout si elle se place dans le développement d’un nouveau champ scientifique, doit être reçue avec circonspection. En particulier, des affirmations extraordinaires nécessitent des preuves plus qu’ordinaires (au-delà de l’affirmation « je les vois » dans le cas traité ici). Deuxièmement, une adaptation simple du protocole expérimental telle qu’une expérience en aveugle permet souvent de conclure à l’existence ou non d’un phénomène.
Cet exemple du début du XXe siècle peut toujours nous éclairer sur notre présent. En effet, les attaques contre la science et ses institutions sont de plus en plus nombreuses, présentant les résultats issus de la démarche scientifique comme une opinion. Or, cette démarche est la plus sûre pour comprendre les mécanismes naturels. Elle permet de s’affranchir des a priori, des observations évidentes et même des scientifiques qui s’égarent.
Gardons tout de même en tête que la science, bien que construite sur la rationalité et la démonstration rigoureuse, est menée par des personnes influencées par leurs émotions. Oublier un temps la démarche scientifique peut conduire à des bavures scientifiques. Néanmoins, le processus de la démarche scientifique permet de corriger ces dérives inconscientes. Il faut bien distinguer ces égarements méthodologiques passagers des erreurs classiques de l’investigation scientifique. Ainsi, l’hypothèse largement acceptée de l’existence de l’éther comme support de propagation de la lumière s’est avérée inexacte. Cela fait partie intégrante de la démarche scientifique et est bénéfique dans la construction de la science. À l’autre bout du spectre, on trouve les fraudes scientifiques, de plus en plus nombreuses (par exemple Jan Hendrik Schön a délibérément fabriqué des données dans le cadre de ses recherches en nanoélectronique constituant ainsi un cas de fraude scientifique). Une bavure scientifique n’est pas une fraude, mais peut advenir lorsque les émotions prennent temporairement le pas sur la méthode.
Denis Machon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
En France en 2025, on dénombrait 79 millions d’animaux de compagnie, selon la Fédération des fabricants d’aliments pour animaux domestiques ; 61 % des Français et des Françaises en possèdent. Ces animaux deviennent des membres à part entière des familles. Les marques surfent sur cette tendance en s’adressant aux « parents d’animaux » plutôt qu’à des consommateurs. Si bien que, aujourd’hui, des objets connectés pour mesurer la fréquence cardiaque de son chien sortent sur le marché juteux du pet business.
Prada propose sur son site officiel un imperméable à capuche à 700 euros, un harnais à 820 euros et un sac de transport à 3 400 euros. Ces objets ne sont pas destinés à des humains, mais à leurs chiens.
Ce glissement n’est pas une anecdote du secteur du luxe déconnectée du réel. Il dit quelque chose de bien plus profond sur la façon dont les marques, tous secteurs confondus, ont progressivement transformé l’animal de compagnie en objet de désir.
En effet, derrière les 6,8 milliards d’euros qu’estimait déjà le cabinet Xerfi pour le marché français des animaux de compagnie se dessine un autre marché en pleine expansion. Celui d’un marché affectif où aimer son animal est devenu pour les marques une opportunité sans précédent.
Business des animaux de compagnie
Depuis 1976, le nombre total d’animaux de compagnie en France a été multiplié par 2,5 pour atteindre 79 millions en 2025 et 61 % des Français déclarent aujourd’hui posséder au moins un animal de compagnie. Ces chiffres disent quelque chose d’une société qui a profondément reconfiguré sa relation au vivant, et avec elle, ses habitudes de consommation.
À l’échelle européenne, la seule alimentation animale génère déjà 29,2 milliards d’euros de ventes annuelles selon European Pet Food, l’association professionnelle du secteur. Ce chiffre ne couvre ni les soins ni le toilettage ni les assurances ni les innombrables services qui ont fleuri autour de ce que l’on appelle désormais le pet business.
Ce secteur innovant ne vend plus seulement de la nourriture ou des soins, mais construit autour de l’animal une relation marchande où s’entremêlent identité, style de vie et attachement affectif.
L’animal devient membre de la famille
Ce basculement économique ne s’explique pas sans comprendre la transformation culturelle qui le sous-tend. Depuis une vingtaine d’années, des chercheurs en sciences humaines et sociales étudient le pet parenting. Cette forme de parentalité transposée à l’animal de compagnie se manifeste par un investissement émotionnel, temporel et financier comparable à celui que l’on consacre à un enfant. Certains pays comme l’Espagne vont même leur accorder un statut juridique propre avec des lois.
Selon une enquête Opinionway réalisée pour le compte de la marque d’aliments pour animaux Ultima et de la SPA auprès de 1 128 pet parents, 91 % des propriétaires considèrent leur animal comme un membre à part entière de leur famille.
Depuis 2015, l’animal est d’ailleurs reconnu par le Code civil français comme un « être vivant doué de sensibilité », une évolution juridique qui souligne la recomposition des liens affectifs contemporains.
Ils assistent même à des grands évènements sportifs comme c’était le cas en mai 2026 au Groupama stadium. En effet, plusieurs chiens ont assisté à la victoire de l’OL Lyonnes contre le FC Nantes.
Mouvement de dépublicitarisation
Ce que les marques ont compris avant tout le monde, c’est que ce glissement ouvrait un territoire symbolique inédit. Le slogan de Santévet, assurance consacrée aux animaux, résume à lui seul cette logique : « Votre animal fait partie de votre famille, assurez-le ! » Il ne s’agit plus de vendre un service, mais de valider une identité.
Ce type de discours illustre parfaitement ce que nous avons désigné ailleurs comme un mouvement de « dépublicitarisation ». La marque masque son intention promotionnelle derrière un registre affectif et familial, s’adressant à des « parents » plutôt qu’à des consommateurs.
Dépenser pour son animal devient une façon de se définir comme bon parent, comme propriétaire responsable et aimant. C’est ce que le chercheur Jean-Noël Kapferer appelait déjà la valeur intangible de la marque, désormais indexée non plus sur le produit, mais sur le lien affectif lui-même.
C’est dans cette brèche que le secteur du luxe s’est engouffré. Si l’animal est un enfant, alors il mérite ce qu’il y a de mieux. La marque Prada lui consacre désormais une collection entière, où l’imperméable à capuche côtoie le sac de transport à 3 400 euros, quand Louis Vuitton et Gucci déclinent leurs codes iconiques en colliers et accessoires pour chiens. L’animal de compagnie est devenu pour ces maisons un territoire d’expression de marque à part entière.
La « pet tech » prend le pouls de vos animaux
Le pet business ne s’arrête pas au manteau de luxe ou au slogan affectif. Il bascule aujourd’hui vers un nouveau paradigme : celui de la pet tech, où l’animal de compagnie devient un être connecté dont la santé, les déplacements et les battements de cœur sont désormais capturés, analysés et transmis en temps réel.
L’animal de compagnie devient, pour la première fois, un émetteur de données biométriques dont l’analyse appartient à la marque autant qu’au propriétaire. Prochainement, Invoxia voudrait perfectionner la litière connectée (un véritable outil de diagnostic à domicile de certaines pathologies félines) avec le rachat de la société Caremitou.
Ce que révèlent nos travaux sur les nouveaux espaces d’influence, c’est que les marques tendent à s’imposer comme médiatrices éthiques précisément là où la régulation ne couvre pas encore. La pet tech s’inscrit dans cette même dynamique en se positionnant comme garante de la santé animale ; la marque endosse un rôle de prescripteur médical. Le collier connecté ne se vend pas comme un gadget mais comme un acte de responsabilité parentale. C’est précisément ici que la dépublicitarisation se joue puisque l’intention commerciale s’efface totalement derrière la promesse du soin.
Et si on pouvait parler avec nos animaux de compagnie ?
Des start-up se lancent le défi de permettre de communiquer avec nos animaux de compagnie et de comprendre leurs langages comme le son des baleines.
On parle même de « bots conversationnels interactifs » pour converser avec les animaux en temps réel. BeroAI se lance le défi de vous proposer un système décryptant le comportement et les émotions de l’animal et vous alertant quand votre animal de compagnie ressent du stress.
Qui tient vraiment la laisse ?
Le Parlement européen a fini par se saisir du sujet en adoptant le 28 avril 2026 la première réglementation fixant des normes de protection pour les chiens et les chats issus d’élevages. Ce texte protège l’animal de la maltraitance physique, mais ne dit rien des données biométriques que les colliers connectés collectent chaque jour sur nos compagnons à quatre pattes.
Qui possède les battements de cœur de Médor ? En voulant mieux connaître nos animaux, nous avons peut-être, surtout, appris à mieux nous connaître nous-mêmes sous le regard attentif des marques qui ont eu, elles, depuis le début, beaucoup de flair.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.