Lire sur papier permet-il de mieux assimiler des informations que la lecture sur écran ?

Source: The Conversation – in French – By Erik D Reichle, Professor of cognitive psychology, Macquarie University

Quand nous lisons, nos yeux effectuent une série de mouvements rapides, appelés saccades. Michal Parzuchowski/Unsplash

La lecture est l’une des compétences les plus difficiles à acquérir. Les supports numériques rendent-ils ce processus encore plus complexe ? Que nous dit la recherche des différences entre lecture sur écran et lecture sur papier ?


Le gouvernement suédois a récemment annoncé qu’il renonçait à l’utilisation d’appareils numériques en classe pour revenir aux livres papier. Il a évoqué des inquiétudes liées à la baisse des résultats scolaires et à l’augmentation du temps passé devant les écrans.

Ces inquiétudes sont-elles fondées ? Et que dit la science des conséquences possibles des appareils numériques sur la lecture, en comparaison de la lecture sur papier ?

Pour répondre à ces questions, il convient de rappeler que, même si la lecture peut sembler une tâche facile, cette impression est trompeuse. La lecture est sans doute la compétence la plus difficile à acquérir : elle nécessite des années d’éducation formelle et de pratique pour être maîtrisée. Contrairement au langage oral, il s’agit d’une compétence à laquelle nous ne sommes pas biologiquement prédisposés.

Pourquoi lire est-il si difficile ?

Il faut d’abord en comprendre la physiologie de la lecture pour comprendre pourquoi cette tâche est si complexe.

Pendant que vous lisez cette phrase, vos yeux effectuent une série de mouvements rapides, appelés saccades, d’un mot à l’autre. Pendant ces saccades, le traitement de l’information visuelle est suspendu et n’est possible que pendant de brefs intervalles, appelés fixations, lorsque les yeux sont immobiles.

Des expériences visant à mesurer les mouvements oculaires pendant la lecture ont montré que nous fixons la plupart des mots, car notre capacité à extraire des informations visuelles lors de chaque fixation est extrêmement limitée.

Dans les langues, comme l’anglais ou le français, qui se lisent de gauche à droite, notre capacité à percevoir les caractéristiques qui distinguent les lettres est limitée à une petite zone du champ visuel appelée « champ de perception ». Ce champ s’étend de 2 à 3 espaces de lettres à gauche du point de fixation à 8 à 12 espaces de lettres à droite de celui-ci.

L’asymétrie de cette zone reflète le parcours du regard à travers le texte. Elle s’étend vers la gauche dans les langues comme l’arabe, qui se lisent de droite à gauche. La taille de cette zone est plus réduite pour les systèmes d’écriture denses, comme le chinois.

Nous savons également, grâce à des expériences d’oculométrie et d’imagerie cérébrale, que l’identification des mots prend du temps. Selon nos meilleures estimations, les informations visuelles mettent 60 millisecondes pour se propager des yeux au cerveau, et l’identification des mots nécessite ensuite 100 à 300 millisecondes supplémentaires (une milliseconde équivaut à un millième de seconde).

Ces contraintes limitent la vitesse maximale de lecture à 300-400 mots par minute, selon la difficulté du texte et le niveau de compréhension de chacun.

Le processus de lecture est complexe et suppose un grand niveau de coordination.
Jess Morgan/Unsplash, CC BY

Les promoteurs de la lecture rapide, qui promettent à tort des vitesses de lecture plus élevées, vous apprennent à parcourir un texte en diagonale. La compréhension diminue dans une mesure inversement proportionnelle au gain de vitesse.

Il est important de noter que la vitesse de lecture maximale ne s’acquiert qu’au bout de plusieurs années de pratique, car elle exige que les systèmes cérébraux chargés de la vision, de l’attention, de la reconnaissance des mots, du traitement du langage et des mouvements oculaires fonctionnent de manière parfaitement coordonnée. Tout ce qui entrave cette coordination réduit donc la compréhension.

Les conséquences de la lecture sur écran

Quelles sont donc les conséquences probables de la lecture numérique ?

Avec certains appareils, comme les liseuses électroniques, il n’y a guère de raisons de penser que la lecture numérique diffère de la lecture sur papier, car ces deux formats favorisent les processus mentaux nécessaires à une lecture efficace.

Les dispositifs les plus discutables sont ceux qui introduisent des distractions (comme les sites d’actualités parsemés de publicités) ou qui présentent une mise en page peu optimale, comme un texte justifié au centre avec des espaces importants ou inégaux entre les mots. Ce dernier cas est rarement le fait des textes sur papier.

Bien que les conséquences de ces deux facteurs aient été peu étudiées, nos connaissances sur la cognition humaine sont désormais suffisantes pour formuler des prévisions éclairées.

Par exemple, des images et des sons sans rapport avec un texte, comme les publicités intempestives, peuvent capter l’attention. Si la plupart des adultes ont développé un niveau de contrôle exécutif suffisant pour ignorer de telles distractions, ce n’est pas le cas des jeunes enfants.

Les conséquences pour un enfant qui a du mal à saisir le sens d’un texte sont évidentes. Sa compréhension s’en trouvera affectée dans la mesure où il devra fournir un effort supplémentaire pour faire fi des distractions, ou s’il ne dispose pas encore de la coordination mentale nécessaire pour se rendre compte que la lecture du texte a été interrompue.

Des études fondées sur l’oculométrie montrent également que de nombreux environnements numériques, tels que les pages web, peuvent inciter à adopter des stratégies de lecture spécifiques, comme la lecture rapide, pour saisir l’essentiel ou la recherche d’informations.

La lecture sur smartphones est source de distraction.
Ra Dragon/Unsplash, CC BY

Même si de telles stratégies peuvent s’avérer adaptées dans certains contextes, elles nuisent à la compréhension globale. Cette situation devrait être particulièrement préoccupante pour les enfants, car il faut des années de pratique pour coordonner les processus mentaux qui permettent d’atteindre un niveau de lecture équivalent à celui des adultes.

Ces préoccupations ont récemment fait l’objet d’une attention accrue, car le début de la pandémie de Covid-19 a entraîné un passage à l’enseignement en ligne et une augmentation sensible de la lecture numérique. Bien que ces changements aient été motivés par des impératifs pratiques, leurs conséquences à long terme restent incertaines.

Jusqu’à présent, les recherches sur l’oculométrie ont été menées sur des écrans d’ordinateur. De nouvelles technologies font leur apparition, qui nous permettront de comparer directement les mouvements oculaires et la compréhension entre les appareils numériques et le papier. Cela devrait nous aider à mieux cerner les avantages et les inconvénients des appareils numériques.

Étant donné que la capacité de lecture est un indicateur prédictif du niveau d’éducation, du statut socioéconomique et du bien-être d’une personne, on ne saurait trop insister sur l’importance d’évaluer les conséquences à long terme de la lecture numérique.

The Conversation

Erik D Reichle a reçu des financements de l’US National Institute of Health, l’US Institute of Education Sciences, le UK Economic and Social Research Council, et l’Australian Research Council.

Lili Yu ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Lire sur papier permet-il de mieux assimiler des informations que la lecture sur écran ? – https://theconversation.com/lire-sur-papier-permet-il-de-mieux-assimiler-des-informations-que-la-lecture-sur-ecran-284166

La Russie est-elle un État colonial  ?

Source: The Conversation – in French – By Clémentine Fauconnier, Maîtresse de conférences, Université de Haute-Alsace (UHA)

*La conquête de la Sibérie par Ermak*, tableau de Vassili Sourikov peint en 1895, représente une bataille en 1582 entre les forces russes conduites par Ermak, un chef cosaque au service d’Ivan le Terrible, et l’armée du khanat de Sibérie.
Musée Russe (Saint-Pétersbourg)

Si la Fédération de Russie est aujourd’hui l’État le plus étendu de la planète, c’est parce que, des siècles durant, l’empire russe dont elle est la descendante directe n’a cessé de s’agrandir à force de conquêtes vers l’Est et vers le Sud. Pour autant, si cette dimension impériale est bien connue et documentée, l’aspect colonial de l’État russe est longtemps demeuré un impensé. Or, impérialisme et colonialisme ne sont pas synonymes. Dans son ouvrage la Russie de Poutine. Du tournant autoritaire à la guerre, qui vient de paraître aux éditions Le Cavalier Bleu, la politiste Clémentine Fauconnier, maîtresse de conférences à l’Université de Haute-Alsace, chercheuse à l’UMR Sociétés, acteurs, gouvernement en Europe et cofondatrice du Collectif de recherche sur la Russie contemporaine pour l’analyse de ses nouvelles trajectoires, CORUSCANT, met en lumière les tensions internes à la Russie – où vivent de nombreux peuples non russes qui, souvent, conservent un sentiment national spécifique – et participe au débat en cours sur le caractère colonial de la guerre que le Kremlin livre actuellement à l’Ukraine. Extraits.


« Nous, les représentants des peuples autochtones et des régions colonisées de la Fédération de Russie, déclarons ouvert le processus de décolonisation complète et générale de la Russie. » Déclaration du Forum des peuples libres de la post-Russie, le 17 juillet 2022.

Fondé le 8 mai 2022 quelques semaines après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie, le Forum des peuples libres de la post-Russie s’est fait connaître par la diffusion d’une carte intitulée « L’Eurasie du nord en 2030 » représentant le territoire actuel de la Fédération de Russie morcelé en 41 États.

« L’Eurasie du Nord en 2030 » (cliquer pour zoomer).
Forum des peuples libres de la post-Russie

Aussi radicale dans ses aspirations que controversée dans sa réception, l’initiative a cependant bénéficié d’un certain écho en multipliant les interventions en Europe, y compris au Parlement européen, en Amérique du Nord mais aussi au Japon ou encore à Taiwan. Fondé par l’entrepreneur ukrainien Oleg Magaletskyi, fervent soutien des révolutions orange et du Maïdan, les activités de ce forum sont emblématiques des enjeux de la mise à l’agenda de la dimension coloniale de la politique conduite par l’État russe, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de ses frontières.

Un processus constitutif de la construction de l’État russe : de la grille impériale à la grille coloniale

S’il y a aujourd’hui consensus pour considérer le poids de l’histoire impériale de la Russie dans sa politique intérieure et extérieure actuelle, la dimension coloniale fait en revanche l’objet de débats bien plus marqués (Colin Lebedev, 2022).

Fondé en 1721 par le tsar Pierre le Grand, l’État russe a officiellement été un Empire pendant près de deux siècles, jusqu’à la révolution bolchévique. Pour autant, les siècles précédents ont été très fortement marqués par la politique d’expansion territoriale des dirigeants de la Grande principauté de Moscou (1263-1547). De même, la création du Tsarat de Russie (1547-1721) fait explicitement référence aux empereurs romains et byzantins : le terme de tsar constituant une version russifiée de César – titre des empereurs romains – tandis que la qualification par Ivan le Terrible de Moscou comme une « troisième Rome » marque la continuité avec les centres impériaux de Rome et de Constantinople. Officiellement anti-impérialiste, l’État soviétique n’en présente pas moins un certain nombre de caractéristiques impériales : expansion territoriale, centralisation du pouvoir et reconnaissance du caractère plurinational de sa population tout en octroyant une prééminence à la langue et la culture russes.

Auto-désignée comme « État multinational » selon la Constitution de 1993, la Fédération de Russie a conservé une structuration du territoire reconnaissant un petit degré d’autonomie aux régions historiquement peuplées de minorités – dites « nationalités » dans la terminologie russe : les républiques, les okroug et oblast autonomes. De même, elle a introduit la distinction entre citoyenneté et nationalité russe. L’adjectif rossiiskiï – parfois traduit « russien » en français – désigne, en effet l’ensemble des citoyens de la Fédération, là où celui de rousskiï désigne les Russes au sens ethnique du terme. S’il n’y a pas de discrimination formelle entre les différentes composantes de la population, il y a bien la mise en place d’un processus de différenciation et de hiérarchisation associé à un statut particulier accordé à la langue russe, dont la réforme constitutionnelle de 2020 précise qu’elle est « la langue du peuple constitutif de l’État » (art. 68).

Alimentée par les tentatives plus ou moins fructueuses de la Fédération de Russie de maintenir une emprise sur les anciennes républiques soviétiques devenues États indépendants, l’apposition d’une grille de lecture coloniale à l’histoire de la Russie émerge à partir des années 2000 sans cependant réellement pénétrer le champ intellectuel russe lui-même. L’invasion à grande échelle de l’Ukraine a modifié la donne. L’envoi massif de représentants des minorités ethniques, demeurant bien souvent dans les régions les plus éloignées et les plus pauvres, sur le front ukrainien agit comme un révélateur et suscite un mouvement de protestation d’une vigueur significative dans un paysage par ailleurs fortement marqué par la répression et le musellement de toute voix dissidente. En parallèle, on note l’apparition de différents médias en ligne – académiques, politiques ou culturels – et chaînes Telegram à destination du lectorat russe qui abordent désormais frontalement les enjeux liés au colonialisme (Vokuev, 2024).

Nier l’existence de la nation ukrainienne : l’invasion russe au prisme de la domination coloniale

Ne se recoupant que partiellement, les logiques impériale et coloniale supposent toutes les deux des processus de contrôle de la part d’un État sur un territoire et une population qui ne sont jamais totalement assimilés en restant dans une situation d’infériorité et d’altérité.

Si la domination impériale peut passer par la force et la conquête militaire, elle suppose néanmoins une certaine tolérance vis-à-vis des minorités, ainsi que des échanges entre cultures majoritaire et subordonnées. L’empire désigne un processus de formation de l’État, où le pouvoir est centralisé de façon autoritaire, bien souvent personnelle, mais où cette autorité s’exerce de façon hétérogène en incluant, de façon certes hiérarchique et différentielle, l’ensemble de ses composantes.

L’entreprise coloniale est, à l’inverse, davantage le fait d’une unité stabilisée – dont le régime politique interne peut-être autoritaire ou démocratique – qui s’engage dans une démarche de peuplement et d’exploitation unilatérale d’un territoire, éventuellement situé outre-mer, ainsi que de ses ressources. La frontière entre colons et colonisés est bien plus grande, la domination des premiers sur les seconds bien plus violente et systématique.

Comme le notent Adam Lenton et ses co-auteurs, le terme russe d’osvoienie (appropriation) utilisé par les autorités de la Grande principauté de Moscou au sujet de la conquête de la Sibérie au XVIᵉ siècle présente quelques points communs avec celui de colonisation tout en indiquant bien la volonté des dirigeants de se démarquer, en tout cas dans la terminologie, des entreprises menées en parallèle par les puissances européennes. C’est en revanche lors de la conquête de la Transcaucasie et de l’Asie centrale au XIXᵉ siècle que les vocables de koloniia et kolonizatsia font leur apparition, avec une connotation positive avant que le pouvoir soviétique n’inverse la donne en se réclamant anti-impérial et anti-colonial, deux syndromes alors exclusivement associés au bloc de l’Ouest (Lenton et al., 2025).

Néo-impériale, irrédentiste, coloniale : les différentes approches visant à mettre en perspective la guerre que la Russie fait à l’Ukraine ne sont pas mutuellement exclusives, mais elles permettent, chacune, d’insister sur des enjeux et des aspects particuliers. En affirmant que la guerre en Ukraine est coloniale, l’historien Timothy Snyder insiste particulièrement sur la volonté manifestée par Vladimir Poutine de nier l’existence même d’une nation ukrainienne et de qualifier son État d’artificiel. De même, la référence au colonialisme lui permet de dénoncer le peu de cas fait du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes dans les échanges russo-américains depuis le début du second mandat de Donald Trump qui évoquent un possible découpage pérenne du territoire sans associer de représentants ukrainiens.

De la violence impériale à la violence coloniale, il n’y a pas qu’une différence de degré mais aussi de nature. Qu’il soit tsariste, soviétique ou post-soviétique, l’appropriation brutale par l’État russe de territoires, accompagnée de l’exploitation de leurs ressources et leur population avait fait l’objet d’un retour réflexif et donné lieu à l’émergence d’une grille de lecture coloniale de l’histoire du pays.

L’invasion de l’Ukraine a considérablement accru et politisé des critiques venant aussi bien du peuple ukrainien que des minorités vivant sur le sol de la Fédération de Russie et qui dénoncent autant le pillage des ressources naturelles pratiquées par l’État central sur leur territoire que la sur-représentation de leurs ressortissants parmi les combattants envoyés au front parfois contre leur gré. Dans ce contexte, le prisme de la décolonisation permet d’inscrire les préoccupations liées à l’espace historiquement dominé par la Russie dans le cadre comparatif plus large des études et des revendications décoloniales ou postcoloniales, même si cela suppose un travail d’adaptation et de redéfinition dans la mesure où ces théories ont, pour l’essentiel, visé à comprendre la domination historique et multiforme des pays du Nord vis-à-vis des Suds.

The Conversation

Clémentine Fauconnier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La Russie est-elle un État colonial  ? – https://theconversation.com/la-russie-est-elle-un-etat-colonial-283996

Drogues : malgré des saisies record, un trafic et une consommation en forte croissance

Source: The Conversation – in French – By Christian Ben Lakhdar, Professeur d’économie, spé, Université de Lille

Les quantités de drogue saisies par les forces de l’ordre françaises sont toujours plus importantes. Pourtant, ces saisies ne signifient pas que la lutte contre le narcotrafic est un succès. En effet, la consommation est, elle aussi, en forte croissance.


Chaque année, les autorités françaises annoncent des saisies record de drogues. Cannabis, cocaïne, ecstasy : les volumes interceptés atteignent année après année des niveaux historiques. Pour 2024, ce sont ainsi près de 84 tonnes de cocaïne qui ont été saisies : un niveau jamais égalé ! Ces chiffres sont souvent présentés comme la preuve de l’efficacité de la lutte contre les trafics. Ainsi, président de la République, ministres de l’intérieur et de la justice se félicitent souvent des opérations mêlant interpellations et saisies de stupéfiants.

De fait, ces saisies témoignent d’un travail considérable des forces de l’ordre. Police, gendarmerie et douanes interceptent des flux massifs, parfois au prix d’opérations complexes, notamment sur les routes internationales du trafic.

Mais une question essentielle reste rarement posée : que nous disent ces chiffres de l’état et de la dynamique des marchés des drogues ?

Nos travaux récents invitent à penser qu’ils en disent très peu.

Des saisies impressionnantes… face à des marchés encore plus vastes

Pour comprendre ce que représentent les saisies, il faut les comparer à l’ampleur réelle des marchés.

Nous avons fait un travail de reconstitution des volumes consommés en France à partir d’enquêtes en population générale, pour trois années : 2010, 2017 et 2023. Pour cette dernière année, nous estimons par exemple que ce sont environ 400 tonnes de cannabis qui ont été consommées, 47 tonnes de cocaïne, 8 tonnes d’héroïne, ainsi que des dizaines de millions de comprimés d’ecstasy.

Ces estimations, périodiquement réalisées à la demande de la Mission interministérielle de lutte contre les conduites addictives (Mildeca) et de l’Observatoire français des drogues et tendances addictives (OFDT), reposent sur un cadre théorique relativement simple où l’on cherche à reconstituer, pour une année donnée, les quantités consommées et les dépenses engagées par les usagers de stupéfiants pour assouvir leur consommation. Nous nous appuyons pour cela sur les réponses obtenues dans une série d’enquêtes, l’Enquête sur les représentations, opinions et perceptions sur les psychotropes (Eropp) de l’OFDT et le Baromètre de Santé publique France, permettant de documenter différents indicateurs de consommation (fréquence, intensité, prix, mode de consommation, etc.).

De fortes hypothèses sont toutefois nécessaires pour pouvoir travailler nos estimations. Par exemple, les traitements de substitution aux opiacés diminuent certainement la consommation d’héroïne des usagers, reste à savoir de combien ? Ou encore, à ce jour, on ne sait que peu de choses sur les fréquences et l’intensité de consommation des personnes utilisant du crack.

Malgré ces difficultés méthodologiques, ces estimations sont intégrées dans le calcul du produit intérieur brut (PIB) par les services de l’Insee, comme le recommande Eurostat.

Lorsque l’on rapporte les saisies opérées aux estimations de consommation, elles représentent, selon les années, de 20 à 30 % du marché pour le cannabis, de 13 à 16 % pour l’héroïne et souvent moins de 10 % pour l’ecstasy.

Autrement dit, la majorité des produits circule malgré les efforts d’interception.

Le paradoxe de la cocaïne : quand les saisies dépassent le marché

Le cas de la cocaïne est particulièrement révélateur. En 2017 et en 2023, les quantités saisies en France ont pu dépasser les volumes estimés comme consommés dans le pays. Dit autrement, nous avons estimé que les saisies de cocaïne pourraient représenter plus de 100 % du marché de la cocaïne en France pour ces deux années (c’est notamment ce qu’indique la borne supérieure d’estimation sur le graphique ci-dessus). Ce résultat peut sembler contre-intuitif, mais s’explique par au moins deux facteurs. D’une part, les trafiquants anticipent les saisies et leur production est en mesure de compenser les pertes, sans impacter les quantités consommées. D’autre part, la France tient un rôle particulier dans les routes du trafic international impliquant qu’une partie importante de la cocaïne saisie sur le territoire n’était pas destinée au marché français.

Du fait de sa position géographique – notamment via les Antilles et la Guyane –, la France constitue une porte d’entrée vers l’Europe. Les forces de l’ordre françaises interceptent ainsi des flux destinés à d’autres pays européens. Une part des saisies réalisées en France bénéficie en réalité à l’ensemble de notre continent.

Des marchés qui s’adaptent en permanence

Si les saisies avaient un effet durable sur les marchés, on devrait observer des signes de tension : hausse des prix de détail, baisse de la pureté, raréfaction des produits. Or, les résultats issus de nos travaux et d’autres montrent l’inverse.

Entre 2010 et 2023, les prix de détail tels que monitorés par l’Ofast ou l’OFDT sont restés globalement stables, voire ils ont baissé. Dans le même temps, la pureté des produits, entendue comme la concentration en molécule psychoactive pure retrouvée dans les saisies, a augmenté. Combinées à une forte inflation au cours de la période, ces évolutions conduisent finalement à constater une diminution des prix relatifs du gramme pur de stupéfiants.

Ces éléments suggèrent non seulement que les volumes de production agricole ou synthétique sont énormes, mais également que l’offre s’adapte rapidement aux pertes liées aux saisies. Les organisations criminelles diversifient leurs routes, multiplient les points d’entrée et ajustent leurs stratégies logistiques. Lorsqu’un flux est intercepté, d’autres prennent le relais.

Repenser les indicateurs de la politique antidrogue

Dans ce contexte, les saisies apparaissent comme un indicateur ambigu. Elles témoignent sans nul doute de l’intensité de l’action des forces de l’ordre. Mais elles renseignent beaucoup moins sur la disponibilité réelle des drogues. Dit autrement, des saisies élevées peuvent coexister avec des marchés en expansion, comme c’est le cas pour la cocaïne.

Ce décalage tient à la nature même des marchés illicites, qui fonctionnent comme des systèmes adaptatifs. Les pertes liées aux interceptions sont intégrées comme un coût du trafic, au même titre que les risques judiciaires. Les organisations criminelles anticipent les risques, diversifient leurs stratégies et exploitent les opportunités logistiques à l’échelle européenne (bien sûr les ports, mais pas uniquement).

En se focalisant sur les volumes saisis, on peut donner l’impression d’un contrôle croissant, alors même que les indicateurs de marché racontent une autre histoire : disponibilité élevée, prix stables, qualité en hausse.

Il ne s’agit pas de dire que les saisies sont inutiles. Elles doivent en effet jouer un rôle important, notamment pour perturber certains réseaux ou intercepter des flux massifs. Mais elles ne suffisent pas, à elles seules, à réduire durablement l’offre.

Ces résultats invitent à élargir la manière dont on évalue les politiques publiques. Plutôt que de s’appuyer principalement sur les saisies, il serait nécessaire de considérer conjointement une batterie d’indicateurs composée des prix, de la pureté des produits circulant en France, de leur disponibilité et finalement des dynamiques de consommation.

Enfin, ces résultats rappellent que les marchés des drogues dépassent largement les frontières nationales. Les saisies réalisées par les forces de l’ordre françaises – en particulier pour la cocaïne – s’inscrivent dans une dynamique européenne. Elles contribuent à limiter l’approvisionnement de plusieurs pays, même si leur impact sur le marché français reste limité. Cela souligne l’importance d’une approche coordonnée à l’échelle européenne, plutôt que strictement nationale. La récente création d’une Agence de l’Union européenne sur les drogues et de la future Autorité douanière de l’Union européenne sont le signe d’une évolution nécessaire – mais peut-être pas suffisante.

The Conversation

Christian Ben Lakhdar a reçu des financements issus du programme PIRALAD de la MILDECA.

Sophie Massin a reçu des financements issus du programme PIRALAD de la MILDECA.

ref. Drogues : malgré des saisies record, un trafic et une consommation en forte croissance – https://theconversation.com/drogues-malgre-des-saisies-record-un-trafic-et-une-consommation-en-forte-croissance-281814

Pourquoi les IA génératives hallucinent-elles ?

Source: The Conversation – in French – By Rossana De Angelis, Maîtresse de conférences en sciences du langage, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

ChatGPT, comme les autres IA génératives de texte, invente une partie de ses réponses. Bertelli/Pexels, CC BY

Vous en avez peut-être déjà fait l’expérience : les intelligences artificielles, ou IA, génératives de texte inventent régulièrement des éléments de réponses, d’autant plus difficiles à détecter qu’ils s’intègrent à un ensemble qui paraît cohérent et se mêlent à des faits avérés. C’est en se penchant sur la manière dont ces IA recherchent des informations, sur leur façon d’analyser les textes « crawlés », ou scannés, que l’on peut comprendre pourquoi elles se trompent aussi régulièrement.


Cela fait déjà plus de trois ans que nous pouvons utiliser des intelligences artificielles (IA) génératives de textes et d’images. ChatGPT a été lancé en novembre 2022 dans une version gratuite, ouvrant la porte à un accès massif aux IA génératives, mais il n’avait pas encore accès au Web comme source d’informations. C’est à partir de janvier 2023 qu’il est devenu possible de poser toutes sortes de questions, soumettre des « prompts » ou « invites », car désormais, une large part de ce qui se trouve sur le Net peut être exploré par la machine.

Et c’est à partir de cette « présomption d’omniscience », autrement dit la capacité que nous attribuons à la machine de connaître toute chose, que nous avons commencé à faire l’expérience des « hallucinations » de l’IA : terme dérivant du latin hallucinatio, signifiant « méprise », construit à partir du verbe hallucinari qui veut dire « se tromper », « divaguer », mais aussi « tromper l’interlocuteur ».

J’ai été moi-même confrontée aux hallucinations de ChatGPT quand, à l’occasion de la préparation d’une conférence scientifique, j’ai demandé sur l’interface d’interaction : « Qui suis-je ? », pour tester les limites de l’interaction humain-machine dans le cadre d’un dialogue. Cette simple question a généré une expérience linguistique qui m’a permis de mieux comprendre comment naissent certaines hallucinations.

Cette expérience, qui a donné lieu à un article scientifique, me permet d’ébaucher de premières réponses aux questions : quand et pourquoi les IA génératives rédactionnelles se trompent-elles ?

Ce qui n’existe pas sur le Net n’existe pas pour l’IA générative

La présomption d’omniscience tombe si nous prenons en compte les critères qui permettent à une information d’être traitée par la machine. Premièrement, ces informations doivent être enregistrées sous forme de données numériques. Deuxièmement, elles doivent être disponibles à tout moment, car les machines fonctionnent seulement lorsqu’elles sont connectées aux serveurs qui assurent l’accès aux données porteuses d’informations. Troisièmement, ces informations doivent êtes repérables dans la masse considérable d’informations disponibles.

Les deux premières raisons permettent d’expliquer certains types d’hallucinations, car ce qui n’existe pas sur le Net n’existe pas pour les machines. Lorsque j’ai demandé à une IA générative rédactionnelle de répondre à la question : « Qui est ma grand-mère », en sachant que la grand-mère en question n’a pas de compte Instagram ni de blog ou de page institutionnelle, elle me répond : « Je ne peux pas savoir qui est ta grand-mère sans informations de ta part. Si tu me donnes son nom, le contexte, ou ce que tu veux savoir à son sujet, je pourrai t’aider au mieux. » J’ai alors donné « un nom », une étiquette valable pour que l’information soit repérée, ce qui a poussé la machine à proposer des descriptions incorrectes pour ne pas rester sans réponse.

La question du référencement

La troisième raison permet d’expliquer d’autres types d’hallucinations, car ce qui existe sur le Net mais n’est pas visible par les machines ne peut pas être immédiatement repéré par les IA génératives. Cette dimension est propre à l’écriture numérique : elle est liée au référencement des documents numériques à travers des étiquettes (les « tags ») qui indiquent ce qu’ils contiennent et ce à quoi ils renvoient, car les documents sont liés entre eux en formant un réseau de documents (le « Web »), les uns plus ou moins visibles par rapport aux autres. Il y a deux niveaux de référencement : le premier consistant à placer des mots clés et des liens utiles à la mise en avant des textes, et le deuxième consistant à acheter du trafic et des liens pour augmenter la visibilité des textes sur le Web.

Lorsque j’ai demandé à ChatGPT de me dire « Qui est Rossana De Angelis ? », la machine m’a proposé par erreur une définition de moi en tant qu’artiste, en raison de la présence sur le Net d’une artiste dont l’identité correspond partiellement à mon nom, avant de m’identifier comme chercheuse. Ceci s’explique par le fait que les documents dont se compose un site de vente d’objets d’art, où se trouvait la description de l’artiste en question, sont mieux référencés (et donc plus « visibles ») que les documents d’un site institutionnel, en raison de leurs enjeux commerciaux.

Les algorithmes qui dirigent les machines vers les données suivent les directions les plus visibles : les documents les mieux référencés, les mieux étiquetés sortent du lot en premier. Et si les documents les mieux référencés sont ceux qui ont une valeur commerciale, il en découle que les données les plus visibles sont celles liées à des enjeux commerciaux. Et cela, indépendamment de la qualité et de la véracité des contenus.

Les LLM, un fonctionnement complexe

Les trois critères de présence, de disponibilité et de visibilité n’expliquent pas toutes les hallucinations possibles, loin de là. La plus grande difficulté consiste à saisir la complexité propre au fonctionnement des IA génératives de textes et d’images qui utilisent des grands modèles de langage (LLM) pour traiter et générer du contenu.




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Par exemple, pour la reconnaissance des images, les premiers traitements capturent des aspects fondamentaux, tels que les contrastes, les bords, les lignes, leurs orientations, etc. Les traitements qui suivent combinent ces données avec d’autres données concernant, par exemple, les textures ou les matières. Enfin, à partir de cet ensemble, les traitements ultérieurs permettent de construire des représentations numériques d’images, comme des objets ou des visages, en enregistrant en tant que « valeurs » les différences et les similarités entre les données. Le traitement des données fonctionne ainsi par couches superposées (deep learning) : plus cette superposition est profonde, plus la capacité d’analyse augmente.

Les IA organisent leurs données dans un « espace vectoriel » : un ensemble d’objets qui occupent chacun un lieu précis. Prenons le jeu de ficelles : c’est comme multiplier à souhait le nombre de fils, leur longueur, leur épaisseur sans changer les règles du jeu, et ensuite pouvoir identifier un nœud. Dans cet espace, la position de chaque objet est déterminée par les relations qu’il entretient avec les autres. L’ensemble de ces relations détermine ce qu’on appelle leur « valeur vectorielle » : une combinaison de nombres qui définit un lieu dans un espace. Ces valeurs permettent d’identifier les données en tant que positions tout comme les nœuds d’un jeu de ficelles.




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Les valeurs vectorielles permettent d’identifier des régularités : les données proches (par exemple, les noms de fruits : fraises, cerises, abricots, etc.) portent des informations similaires (par exemple, ils peuvent être cueillis, coupés, cuisinés, mangés, etc.) Elles peuvent donc être repérées par leur proximité (par exemple, fruits similaires, actions similaires).

Pour repérer des données, et donc pour demander des informations, nous devons soumettre une demande (un « prompt » ou « invite ») à la machine qui va chercher ces régularités dans ces espaces vectoriels à l’aide de mots (par exemple, « recette du clafoutis aux cerises »). C’est la raison pour laquelle une IA générative rédactionnelle peut nous donner la bonne recette du « clafoutis aux cerises » d’abord en identifiant, puis en reproduisant la régularité des données à l’aide des mots « clafoutis, cerises, recette » (mots similaires, contextes similaires, actions similaires). La relation que les données entretiennent dans ces espaces dirige la reproduction plus ou moins correcte des informations, en complétant automatiquement des séquences de mots dans l’espace d’interaction.




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De l’importance du contexte

Ce qui permet l’usage des mots réside dans leur valeur. C’est un principe qui se trouve à la base de la linguistique générale. Plus précisément, la valeur d’un mot est une valeur différentielle : au sein d’une langue, le mot « chien » se différencie du mot « chat », comme le mot « bleu » du mot « vert », et ils veulent dire ce qu’ils veulent dire justement en raison de cette différence. Or, cette valeur se définit par rapport aux autres mots présents dans le texte (contexte sémantique : ce qu’on dit avec les mots) et par rapport au contexte dans lequel le texte est intégré (contexte pragmatique : ce qu’on fait avec les mots).

Prenons un exemple. Tout mot écrit sur un panneau routier fonctionne seulement dans un contexte précis (une route) et dans une pratique précise (conduire). La plupart des textes que nous produisons ou interprétons au quotidien fonctionnent de cette manière.

Comment une machine peut-elle extraire le contexte d’un texte ? Elle le fait justement à travers le processus évoqué plus haut : en définissant la valeur des mots en fonction de leurs positions vectorielles. De cette manière, la machine reproduit la valeur sémantique des mots. Mais, n’ayant pas toujours accès au contexte, la valeur pragmatique n’est pas toujours définissable. En reprenant l’exemple du panneau routier, « tourner à droite » ou « tourner à gauche » ne veut rien dire sans contexte. Dans ces conditions, si on demande à une IA générative s’il faut « tourner à droite ou à gauche », elle sera incapable de répondre correctement.

Autrement dit, quand la valeur pragmatique ne peut pas être définie, la machine peut se tromper. Il se produit alors ce qu’on peut appeler une « rupture pragmatique » : les contextes et les pratiques d’usages des mots étant inaccessibles, leur valeur pragmatique devient insaisissable.

Pourquoi est-il difficile de comprendre le fonctionnement des IA génératives ?

Ce qui empêche de comprendre le fonctionnement de l’IA générative est sa complexité. Par exemple, une difficulté consiste à imaginer que les données occupent des lieux dans des espaces qui ne sont pas bidimensionnels, mais vectoriels à n dimensions, car nous ne savons pas envisager et imaginer des espaces de plus de quatre dimensions (largeur, hauteur, profondeur, temps). Comme si on devait augmenter de n fois le nombre de fils du jeu de ficelles.

C’est un changement d’échelle démesuré dont la complexité nous dépasse, ce qui nous oblige soit à réduire la complexité du phénomène, soit à nous rendre à son incompréhensibilité. Ceci explique l’attitude de divinisation ou diabolisation que nous adoptons souvent face aux IA génératives.

Je me suis demandé plusieurs fois si, oui ou non, les IA génératives rédactionnelles pourront un jour remplacer l’humain dans les pratiques d’écriture. Ma position reste la même : non, l’IA ne va pas faire disparaître toutes nos pratiques d’écriture, car de manière évidente tout un ensemble d’écrits fortement situés, c’est-à-dire liés à un contexte, comme les échanges impromptus, les écritures sauvages ou les pancartes improvisées, ne peuvent pas être (re)produites dans un environnement numérique. Il y a donc des pans entiers d’expression écrite auxquelles les IA génératives rédactionnelles n’ont pas (encore) accès.

The Conversation

Rossana De Angelis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi les IA génératives hallucinent-elles ? – https://theconversation.com/pourquoi-les-ia-generatives-hallucinent-elles-270493

Pouvait-on prédire les inondations espagnoles de 2024 ? Le problème de la dérive des données illustrée par la climatologie

Source: The Conversation – France in French (2) – By Rémi Vaucher, Enseignant-chercheur, EPITA

Les inondations de Valence (Espagne), vues par le satellite état-unien Landsat-8, le 30 octobre 2024. ESA pour le traitement de données USGS, CC BY-NC-SA

Le temps est l’ennemi des statisticiens. Même à l’ère des systèmes d’IA, un modèle météorologique qui serait uniquement fondé sur des données passées et des principes statistiques peut avoir des difficultés à prévoir correctement les quantités de pluie futures, dans le contexte du changement climatique – tout simplement parce que la situation évolue.


Nous avons toutes et tous vu passer les images terribles des inondations espagnoles d’octobre 2024. Avec plus de 200 morts, cet évènement est passé directement au statut d’incident le plus meurtrier survenu en Espagne depuis les inondations de 1962.

D’aucuns pourraient s’étonner du manque de préparation alors que les méthodes d’intelligence artificielle (IA) se répandent. À titre d’exemple, le modèle européen ECMFW, utilisé par Météo France, a récemment intégré un modèle d’IA (nommé AIFS) pour améliorer ses performances.

Avec toutes les méthodes récentes en météorologie et en climatologie, liées au déploiement de l’IA, pourquoi les inondations de Valence n’ont-elles pas pu être anticipées ?

Les statistiques au service de la climatologie

Avant d’entrer dans le vif du sujet, je voudrais clarifier un point crucial : je ne suis pas climatologue et ne me revendique pas tel. Je ne vais donc pas m’étendre en détail sur des phénomènes météorologiques que je ne maîtrise pas assez.

Par contre, je connais bien l’étude des données temporelles. Et la question de la prédictibilité de ce phénomène météorologique va me permettre de vous expliquer un problème de statistiques sur lequel la recherche travaille toujours : la dérive des données (en anglais, data drift).

Tout d’abord, il faut formaliser un peu cet évènement climatique.

Premièrement, ce n’est pas un événement qui arrive tous les quatre matins. Ce genre d’occurrence reste statistiquement rare : on utilisera donc l’appellation « événement rare » ou « événement extrême ».

Deuxièmement, les inondations espagnoles de 2024 sont un événement rare parmi des événements rares. Explication : les habitants des Cévennes connaissent bien ces fortes pluies sous le nom d’« épisodes cévenols ». Ces épisodes cévenols font partie de ce que l’on appelle les épisodes méditerranéens. La « DANA » espagnole de 2024 est un exemple typique d’épisode méditerranéen : c’est exactement le même phénomène que les épisodes cévenols, et donc aussi « rare », mais non localisé aux Cévennes.

Finalement, parlons un peu de ce que nous appelons la « distribution des données ». La distribution des données, tout du moins dans ce cas-ci, c’est la probabilité qu’un évènement (un épisode pluvieux en ce qui nous concerne) arrive, qu’il soit d’une intensité donnée, qu’il ait une durée donnée, etc. Par exemple :

  • Si nous sommes le 15 septembre, il est beaucoup plus probable que, demain, il pleuve à Brest (Finistère) qu’à Nice (Alpes-Maritimes) : la probabilité de l’événement « pluie » à Brest est bien plus élevée que celle du même événement à Nice.

  • Si toutefois il pleut demain à Brest, il est fort peu probable que cette pluie soit d’intensité très élevée. En parallèle, s’il pleut demain à Nice, la possibilité que ce soit un épisode méditerranéen est plus élevée qu’à Brest. Il est donc plus probable d’avoir de fortes pluies à Nice, « sachant qu’il pleuvra demain », qu’à Brest.

Il est impossible de connaître parfaitement cette distribution, c’est-à-dire la probabilité qu’il pleuve une quantité donnée à tel endroit donnée à tel instant précis. Par contre, les scientifiques disposent d’un certain nombre d’outils permettant d’apprendre à prédire les évènements.

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Un exemple de distribution des précipitations : il s’agit de la probabilité qu’il pleuve une quantité donnée lors d’un jour de pluie. Dans cet exemple, il y 5 % de chance qu’il pleuve 12 millimètres dans la journée et, s’il pleut 40 millimètres ou plus, on fait face à un événement extrême et rare.
Rémi Vaucher, Fourni par l’auteur

Apprendre à prédire les évènements

Ces outils, ce sont majoritairement les statisticiens qui les inventent. Ils vont regarder les données passées et tenter d’en reproduire le comportement pour pouvoir prédire les données futures.

Par exemple, pour le sujet qui nous intéresse : les villes du pourtour méditerranéen ont besoin de pouvoir prédire les épisodes extrêmes et notamment la quantité d’eau (en millimètres) pour prévoir la mise en place de dispositifs exceptionnels (par exemple, des SMS alertant les habitants d’un risque de pluie ou d’inondation).

Pour cela, on va disposer de tous les relevés météorologiques (température, pression atmosphérique, vitesse du vent, orientation du vent, etc.) en plusieurs points géographiques autour de la zone concernée.

En apprenant à un algorithme à utiliser les données de la journée actuelle pour prédire la probabilité d’occurrence d’un épisode méditerranéen pour les deux ou trois jours à venir – et, si un épisode est envisagé, la quantité de précipitation prévue –, l’administration peut utiliser d’autres modèles (physique, statistique) pour prévoir les risques d’inondation dans telle ou telle zone de la localité.

Glissement de distribution et changement climatique

Malheureusement, avec le changement climatique, le climat change. Pour un statisticien, cette phrase signifie : « Un modèle entraîné sur le passé peut-il encore prévoir correctement la quantité de pluie de demain ? »

La figure ci-dessous nous montre mois par mois, depuis 2008, comment évolue le maximum de pluie dans une station météorologique proche de Valence (Espagne). Nous pouvons observer des valeurs maximales fluctuantes, mais dont les maximums restent sous 200 millimètres cumulés pendant deux jours.

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Maximum mensuel des précipitations cumulées en deux jours à la station de Turis, proche de Valence en Espagne.
Rémi Vaucher, avec les données de l’AEMET (Agence météorologique espagnole), Fourni par l’auteur

Maintenant, admettons que nous entraînons un modèle à prédire les précipitations cumulées des deux prochains jours en utilisant ces données : nous lui donnons plein d’indicateurs au jour J, et nous souhaitons les précipitations cumulées des jours J+1 et J+2. Il est intuitif de penser que le modèle ne dépassera jamais la valeur de 200 millimètres, et cette intuition est réaliste : après tout, pourquoi le ferait-il ? Les modèles statistiques ne sont pas faits pour réfléchir à de nouvelles choses, ils sont faits pour reproduire un comportement appris, présent dans les données, qui aurait déjà pu (statistiquement) survenir dans le passé.

Analysons maintenant la suite des données.

Si nous avions utilisé notre modèle entraîné sur les données 2007-2023 pour prédire les précipitations des 16 et 17 octobre 2024, nous nous serions… certainement lamentablement plantés. Plus précisément, le modèle aurait sous-estimé la quantité de pluie (ce qui peut conduire des communes à avoir un faux sentiment de sécurité).

Ces dernières figures montrent bien que les inondations de Valence en 2024 étaient un évènement tellement extrême qu’il en devenait imprévisible. Pour mieux illustrer ce propos, la figure suivante montre, autour d’une ville où les épisodes cévenols sont plus fréquents, l’augmentation progressive de l’intensité de ces évènements. C’est ce que l’on appelle un « glissement de la distribution ».

Illustration du glissement de la distribution des précipitations (invisibles sur les données de Valence). On voit que, en 1960, les précipitations sont majoritairement entre 200 millimètres et 300 millimètres alors qu’elles se situent, en 2020, entre 250 millimètres et 400 millimètres.
Rémi Vaucher, Fourni par l’auteur

Le temps : l’ennemi ancestral du statisticien

Ce phénomène de glissement dans le temps ne s’applique pas qu’en climatologie, mais il y est particulièrement crucial au vu des victimes causées ces dernières années. En santé, beaucoup de facteurs influencent les données. Sont susceptibles d’évoluer dans le temps par exemple : les sources de pollution, le nombre de personnes vaccinées, le nombre de fumeurs, etc. Dans le numérique, les systèmes de recommandations sur les plateformes de contenus doivent réussir à s’adapter aux phénomènes de mode.

Enfin, le glissement de distribution ne concerne pas que les évolutions temporelles. Par exemple, les résultats d’une étude neuroscientifique sur des étudiants aux États-Unis restent-ils valides lorsqu’on l’applique à des quadragénaires en Inde ?

En somme, l’évolution (temporelle) de certains facteurs, comme les populations ou le climat, représente de vrais défis pour les statisticiens. Pour ce qui est de la météorologie, il existe des systèmes dits « hybrides », c’est-à-dire qui combinent une compréhension de la physique du système et des statistiques sur les données passées. Cette hybridation améliore les performances de prévision, mais les modèles restent encore, pour l’instant, en difficulté sur les évènements climatiques extrêmes.

The Conversation

Rémi Vaucher ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pouvait-on prédire les inondations espagnoles de 2024 ? Le problème de la dérive des données illustrée par la climatologie – https://theconversation.com/pouvait-on-predire-les-inondations-espagnoles-de-2024-le-probleme-de-la-derive-des-donnees-illustree-par-la-climatologie-280312

Pourquoi l’endométriose devrait être considérée comme une maladie inflammatoire qui affecte l’ensemble de l’organisme

Source: The Conversation – France in French (3) – By April Rees, Lecturer, Biochemistry & Immunology, Swansea University

Considérer l’endométriose comme une affection systémique peut aider à comprendre que certains symptômes dont souffrent les femmes concernées, comme la fatigue, les douleurs articulaires, les troubles cognitifs et la sensibilité immunitaire, ne sont ni imaginaires ni sans rapport avec la maladie. Wasana Kunpol/Shutterstock

Des travaux de recherche récents suggèrent que l’endométriose ne devrait pas être réduite à une affection gynécologique, mais considérée comme une maladie inflammatoire qui touche l’organisme dans son intégralité. Une approche qui pourrait expliquer les limites des traitements actuels et aider à améliorer la manière dont cette pathologie est diagnostiquée, prise en charge et perçue dans la société.


L’endométriose est une affection douloureuse et invalidante qui touche 10 % des femmes dans le monde. Elle survient lorsque des tissus semblables à la muqueuse utérine (appelés « lésions ») se développent ailleurs dans le corps, généralement dans la région pelvienne.

Le traitement de l’endométriose peut se révéler difficile. En général, le traitement consiste soit à prévenir le développement de ces lésions, soit à les retirer chirurgicalement. Mais souvent, les symptômes persistent, même quand les lésions ont été retirées chirurgicalement.

Traditionnellement, l’endométriose a été considérée comme une affection gynécologique. Cependant, de plus en plus de données indiquent que cette caractérisation minimise la complexité de la maladie. L’endométriose semble avoir des répercussions bien au-delà du système reproducteur. Selon un nombre croissant d’études, elle influence le fonctionnement du système immunitaire dans l’ensemble de l’organisme.




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La considérer comme une maladie qui touche l’ensemble de l’organisme et qui est liée au système immunitaire pourrait aider à expliquer pourquoi les symptômes vont bien au-delà des douleurs pelviennes. Cela expliquerait également pourquoi son traitement est si difficile et pourquoi, souvent, il ne parvient pas à atténuer les symptômes.

Une maladie de l’ensemble du système immunitaire

L’inflammation – qui correspond à la réaction naturelle de l’organisme face à une blessure ou à une maladie – fait partie intégrante de la réponse immunitaire. Elle joue également un rôle clé dans le cycle menstruel.

Mais si l’inflammation devient chronique ou incontrôlée, elle peut entraîner des complications. C’est le cas dans les maladies auto-immunes, telles que la polyarthrite rhumatoïde, dans lesquelles le système immunitaire réagit de manière excessive même en l’absence de menace.

On sait que l’inflammation chronique joue également un rôle central dans l’endométriose. Mais les effets de cette réponse immunitaire incontrôlée pourraient être bien plus étendus que ce que l’on pensait auparavant. Si on en croit des recherches récentes, la réponse immunitaire semble s’étendre à la circulation sanguine et à d’autres systèmes de l’organisme. Cela pourrait expliquer pourquoi l’endométriose provoque des symptômes aussi étendus et qui touchent le corps dans son intégralité.

Chez les personnes atteintes d’endométriose, les cellules immunitaires semblent moins aptes à éliminer les lésions. Pourtant, en parallèle, les personnes atteintes d’endométriose présentent des taux sanguins plus élevés de protéines immunitaires telles que les interleukines IL-6 et IL-1β. Ces protéines immunitaires, sont des cytokines (les interleukines sont une catégorie de cytokines, ndlr). Les cytokines sont un type de messagers libérés par les cellules pour favoriser l’inflammation.

Ensemble, ces cellules dysfonctionnelles permettent aux lésions de se développer et de persister. Ce dérèglement immunitaire a également des répercussions sur l’ensemble de l’organisme, contribuant ainsi à la grande diversité des symptômes ressentis par les personnes atteintes d’endométriose.

De nombreuses personnes atteintes d’endométriose souffrent par exemple d’une fatigue invalidante, de troubles cognitifs (telles que le « brouillard cérébral ») ainsi que de douleurs généralisées. Ces symptômes sont rarement mis en avant dans les recommandations cliniques, alors qu’ils sont souvent aussi invalidants que la douleur pelvienne elle-même.

Une femme assise devant son ordinateur portable se tient la tête, visiblement en proie à la douleur ou à la confusion
Le brouillard cérébral peut être un symptôme courant, mais souvent méconnu de l’endométriose.
Smutgirl/Shutterstock

L’inflammation systémique offre une explication convaincante à ces symptômes. On sait que les cytokines circulantes, telles que celles mentionnées précédemment, influencent le fonctionnement du cerveau et la régulation énergétique. Des taux plus élevés de cytokines (y compris l’IL-6) ont également été associés à une baisse de la concentration, à des troubles du sommeil et à de la fatigue dans certains troubles auto-immuns et de douleur chronique.

Ces mêmes processus pourraient être à l’œuvre dans l’endométriose. Cela suggère que les symptômes invisibles pourraient être des conséquences biologiques d’une inflammation chronique, et non des effets secondaires de la douleur.

Un dysfonctionnement du système immunitaire pourrait également contribuer à expliquer pourquoi des recherches récentes suggèrent un chevauchement entre l’endométriose et les maladies auto-immunes.

En 2025, une étude à grande échelle a porté sur 330 000 patientes atteintes d’endométriose et 1,2 million de témoins (personnes ne souffrant pas de cette affection). L’étude a révélé que, par rapport aux témoins, les personnes atteintes d’endométriose avaient environ deux fois plus de risques d’être diagnostiquées avec une maladie auto-immune – telle que la polyarthrite rhumatoïde, le lupus, la sclérose en plaques ou la maladie de Hashimoto (une hypothyroïdie appelée aussi « thyroïdite de Hashimoto », ndlr) – dans les deux ans suivant leur diagnostic d’endométriose.

Cela ne signifie pas pour autant que l’endométriose serait en soi une maladie auto-immune. Mais cela suggère l’existence de mécanismes communs, notamment une inflammation chronique, une activité dérégulée des cellules immunitaires et des troubles de la reconnaissance des tissus de l’organisme par le système immunitaire.

Ces similitudes renforcent l’argument en faveur d’une conception de l’endométriose comme un trouble immunitaire systémique.

Repenser l’endométriose

Envisager l’endométriose sous cet angle pourrait transformer la manière dont elle est diagnostiquée, traitée et comprise. Cela pourrait également nous aider à nous rapprocher d’une solution à cette pathologie.

Les traitements actuels ciblent principalement le système reproducteur. Mais si l’endométriose s’accompagne d’un dysfonctionnement immunitaire généralisé, les traitements qui modulent les voies immunitaires pourraient offrir un soulagement plus efficace à long terme.

Considérer l’endométriose comme une affection systémique peut également aider les patientes à se sentir plus autonomes. Ce changement de perspective peut les aider à comprendre que des symptômes tels que la fatigue, les douleurs articulaires, les troubles cognitifs et la sensibilité immunitaire ne sont ni imaginaires, ni sans rapport avec la maladie. Au contraire, ils s’inscrivent dans le cadre plus large de la pathologie.

Envisager l’endométriose sous cet angle peut aider les patients à défendre leurs intérêts au sein des établissements de santé, où les symptômes systémiques sont souvent ignorés ou relégués au second plan.

Une approche systémique permet également aux patients d’explorer des stratégies de prise en charge complémentaires qui visent à réduire l’inflammation ou à améliorer leur bien-être général. Bien qu’elles ne soient pas curatives, certaines personnes suggèrent que les mouvements doux, les techniques de gestion du stress et la thérapie par contrastes chaud-froid pourraient se révéler utiles pour gérer la douleur ou les poussées inflammatoires.




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Des études de plus en plus nombreuses montrent que l’endométriose n’est pas seulement un trouble de la reproduction ou simplement des « règles douloureuses ». Il s’agit d’une maladie inflammatoire touchant plusieurs systèmes, dont les effets sur la santé se répercutent sur l’ensemble de l’organisme.

Considérer l’endométriose comme une maladie immunitaire systémique constitue une étape cruciale vers de meilleurs traitements, un meilleur accompagnement et, à terme, de meilleurs résultats en matière de santé.

The Conversation

April Rees a reçu des financements de la Royal Society, de la Saint David’s Medical Foundation et du gouvernement irakien.

Laura Elizabeth Cowley a reçu des financements de Health and Care Research Wales, du Welsh Crucible et de la Learned Society of Wales.

ref. Pourquoi l’endométriose devrait être considérée comme une maladie inflammatoire qui affecte l’ensemble de l’organisme – https://theconversation.com/pourquoi-lendometriose-devrait-etre-consideree-comme-une-maladie-inflammatoire-qui-affecte-lensemble-de-lorganisme-283343

Afrique centrale : pourquoi les interdictions totales de viande de brousse menacent la sécurité alimentaire

Source: The Conversation – in French – By Mattia Bessone, Post Doc, Department for the Ecology of Animal Societies, Max Planck Institute of Animal Behavior

Des millions de personnes en Afrique centrale dépendent de la viande de brousse pour leur alimentation, en particulier dans les zones rurales situées autour de la forêt tropicale du Congo, la deuxième plus grande forêt tropicale humide du monde. Dans cette région, la viande d’animaux d’élevage est rare en raison de la faiblesse des infrastructures de transport nationales, des maladies du bétail et du manque de fourrage. Par conséquent, la viande de gibier et les poissons d’eau douce constituent les principales sources alimentaires d’origine animale et fournissent les protéines et les micronutriments nécessaires à une alimentation saine.

Dans le même temps, la demande croissante de viande de gibier provenant d’une population urbaine en expansion offre une opportunité économique aux chasseurs ruraux. Au cours des 20 dernières années, la proportion de viande sauvage vendue en moyenne par les chasseurs de subsistance en Afrique subsaharienne est passée de 34 % à 72 % de leurs prises. En substance, les chasseurs vendaient auparavant environ un tiers de leurs prises, mais aujourd’hui, ils en vendent près des trois quarts.

En tant que biologiste de la conservation, je m’intéresse à la compréhension des facteurs influençant la viabilité des populations d’animaux sauvages, ainsi qu’à la recherche d’un équilibre entre la conservation de la faune sauvage et les moyens de subsistance des populations. Dans un article récent, j’ai examiné l’ampleur de la consommation de viande sauvage en Afrique centrale avec 45 collègues issus de 33 institutions de 12 pays.

À partir de données provenant de plus de 12 000 ménages répartis sur 252 sites, nous avons constaté que, pour les populations rurales, la viande de gibier représente 20 % de l’apport quotidien recommandé en protéines. Ce chiffre est de 13 % et 6 % pour les personnes vivant dans les villes, bien que notre modélisation suggère que cette proportion est en augmentation.

L’une des principales sources de préoccupation concernant ces habitudes de consommation est la menace d’épidémies d’origine animale, comme l’a montré la récente épidémie d’Ebola en République démocratique du Congo et en Ouganda. Le virus Bundibugyo, responsable de la maladie, peut être contracté par la manipulation et la consommation d’animaux sauvages infectés.

Ces épidémies suscitent invariablement des appels à l’arrêt du commerce et de la consommation d’animaux sauvages. Mais notre étude suggère que le fait de tenir compte de ces appels pourrait entraîner une catastrophe humanitaire dans la plupart des zones rurales d’Afrique centrale. Comme le montre notre étude, la viande de brousse reste un élément important de l’alimentation des populations de cette région.

Au lieu d’interdire la consommation d’animaux sauvages, nous proposons d’autoriser l’utilisation légale et durable des animaux sauvages non protégés dans les zones rurales. Des lois nationales claires, élaborées en collaboration avec les personnes qui chassent et consomment de la viande de gibier, pourraient permettre une gestion durable des espèces restantes.

Cela améliorerait la durabilité du secteur de la viande sauvage en milieu rural tout en fournissant un cadre réglementaire pour l’alerte précoce des maladies transmises par la faune sauvage.

À la recherche de la viande sauvage

Nos recherches se sont appuyées sur des données collectées au cours des 15 dernières années et stockées dans Wildmeat, une base de données en libre accès destinée aux chercheurs et aux professionnels du secteur de la viande sauvage. Elle a été lancée pour rassembler et harmoniser les données issues de toutes les études spécifiques à un site disponibles.

Mes collègues ont utilisé ces données pour publier la première évaluation régionale des tendances de la chasse en Afrique subsaharienne. En s’appuyant sur 83 études menées dans les forêts tropicales africaines, ils ont confirmé que la chasse avait augmenté dans la région depuis 1991. Ils ont constaté que cette augmentation pouvait être liée à une utilisation accrue des armes à feu et à la proportion de viande chassée vendue, plutôt que consommée localement.

Ce qui manquait, c’était une vue d’ensemble des lieux où la viande vendue était consommée.

Avec l’appui du Centre de recherche forestière internationale et Centre international de recherche en agroforesterie (CIFOR-ICRAF) et du Programme de gestion durable de la faune sauvage (SWM Programme) Programme, nous avons donc entrepris de compiler la plus grande base de données jamais constituée sur la consommation de viande sauvage en Afrique centrale. Nous avons fait appel à WILDMEAT et à son vaste réseau de collaborateurs pour recueillir des données issues de 30 études couvrant 252 sites dans six pays d’Afrique centrale. Au total, la base de données représentait 12 453 ménages individuels et 163 896 « événements de rappel », définis comme les occasions où les ménages ont déclaré les aliments qu’ils avaient consommés au cours d’une période donnée comprise entre un et 365 jours.

Ce que nous avons découvert

Notre analyse a montré que les taux de consommation les plus élevés se trouvaient dans les communautés rurales vivant dans des villages. Venaient ensuite les villes situées dans des zones semi-rurales, non loin de zones forestières.

En revanche, nous avons constaté des taux de consommation plus faibles dans les villes, et les plus bas dans les grands centres urbains, en particulier les capitales des pays.

Nous avons également établi des prévisions de consommation de viande de brousse dans toute la région, basées sur des informations détaillées concernant l’intégrité de la forêt, l’éloignement, la densité de population et le développement humain. Cela nous a permis d’identifier les zones de forte consommation de viande de brousse dans toute la région. En calculant ce que ces taux estimés signifiaient en termes nutritionnels, nous avons constaté qu’en moyenne, la viande de brousse (la quantité qu’une personne consomme habituellement ici) représente environ 18 % de l’apport quotidien en protéines recommandé par l’Organisation mondiale de la santé. Ce pourcentage passait à environ 20 % dans les zones rurales et avoisinait les 100 % dans les régions isolées de la République du Congo et de la République centrafricaine.

Ces résultats ont mis en évidence l’importance nutritionnelle majeure de la viande de brousse pour des millions d’Africains, dont beaucoup vivent dans certaines des régions les plus touchées par l’insécurité alimentaire du continent.

Une demande croissante

Notre analyse met également en évidence un autre enjeu majeur : la demande croissante en viande de brousse provenant des zones urbaines provinciales en expansion. Dans la plupart des pays d’Afrique centrale, ces villes de province sont difficiles d’accès, ce qui rend difficile l’approvisionnement en protéines alternatives telles que le poulet et le poisson.

Cependant, comme les zones sauvages sont proches, la viande de gibier y est généralement disponible à bas prix. De plus, l’application de la loi y est parfois moins stricte que dans les grandes villes. Notre étude a identifié ces villes de province comme des foyers potentiels de consommation de viande de gibier.

Nous avons également constaté que les habitants des grandes villes d’Afrique centrale consomment toujours de la viande de gibier. Cela s’explique par deux raisons principales.

Premièrement, elle est perçue comme plus saine que les viandes domestiques congelées importées, souvent associées à un usage intensif d’antibotiques et à une chaîne de froid peu fiable durant le transport.

Deuxièmement, la consommation de viande de brousse est considérée comme un moyen de préserver les traditions culturelles et fait parfois office de symbole de statut social. À l’heure où l’urbanisation s’accélère, nous prévoyons que la demande en viande de gibier provenant des zones urbaines continuera d’augmenter, avec des conséquences potentiellement catastrophiques pour la faune sauvage des zones environnantes.

Solutions

Nos conclusions indiquent que le rôle de la viande de brousse dans les systèmes alimentaires urbains actuels devrait être réduit. Mais ce n’est pas une tâche facile dans le contexte socio-économique actuel. Nous formulons les recommandations suivantes.

  • Accroître la production, l’importation et la distribution régionales d’alternatives saines, sûres et culturellement appropriées (comme la volaille et le poisson).

  • Dans les zones périurbaines, encourager des alternatives durables à la viande de brousse afin d’éviter la dégradation de l’environnement.

  • Dans les villes, développer des campagnes sur mesure pour réduire la demande, par exemple via les réseaux sociaux et d’autres médias grand public, comme Yoka Pimbo, une campagne de changement de comportement lancée à Kinshasa, en RDC, en 2022.

  • Cibler les zones pour lesquelles on manque actuellement de données sur la consommation. Se concentrer sur ces zones permettrait de valider notre modèle, d’améliorer notre compréhension de la consommation de viande de brousse et d’évaluer où les interventions sont les plus nécessaires.

Enfin, notre étude appelle les gouvernements d’Afrique centrale, les institutions internationales et nationales ainsi que les organisations non gouvernementales à œuvrer en faveur d’une gestion durable de la chasse et du commerce de la faune sauvage, pour la conservation du patrimoine naturel et les moyens de subsistance des communautés rurales.

The Conversation

Mattia Bessone a mené ces travaux au Centre pour la recherche forestière internationale et l’agroforesterie mondiale (CIFOR-ICRAF), en Indonésie. Il est actuellement rattaché à l’Institut Max Planck pour le comportement animal, en Allemagne, ainsi qu’au Centre d’études avancées sur le comportement collectif de l’université de Constance, en Allemagne.

ref. Afrique centrale : pourquoi les interdictions totales de viande de brousse menacent la sécurité alimentaire – https://theconversation.com/afrique-centrale-pourquoi-les-interdictions-totales-de-viande-de-brousse-menacent-la-securite-alimentaire-284378

Démissionner à l’ère de TikTok : le phénomène du « quittoking »

Source: The Conversation – in French – By Élodie Gentina, Professeur à IESEG School of Management, Univ. Lille, CNRS, UMR 9221 – LEM – Lille, IÉSEG School of Management

Démissionner publiquement, en se filmant, est-ce vraiment une bonne idée ? La pratique apparue sur TikTok pose d’importantes questions. Si elle traduit un changement du rapport de force entre les employeurs et les salariés, rien ne garantit qu’il soit durable et que la vidéo « rigolote » d’aujourd’hui ne devienne demain un boulet difficile à traîner.


Longtemps, la démission a relevé de la sphère privée. Elle s’inscrivait dans un échange bilatéral entre un salarié et son employeur, souvent encadré, parfois conflictuel, mais rarement exposé. Depuis peu, cette frontière s’efface avec l’émergence du quittoking : le fait de filmer, mettre en scène et diffuser sur les réseaux sociaux, notamment TikTok, le moment de sa démission ou le récit qui l’entoure.

Apparu au Royaume-Uni puis popularisé aux États-Unis, ce phénomène s’étend désormais à l’Europe, notamment en France. Il ne relève pas d’un simple effet de mode. Il traduit une transformation profonde des relations professionnelles dans un environnement où chaque individu peut rendre publique son expérience de travail.

Des dizaines de millions de vues

Le hashtag #quittok cumule aujourd’hui plusieurs dizaines de millions de vues, et certaines vidéos de démission atteignent en quelques jours des niveaux d’audience comparables à ceux de campagnes médiatiques nationales. Ce qui relevait autrefois d’un échange discret devient désormais un contenu exposé, commenté et partagé à grande échelle.




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Un cas emblématique illustre cette bascule. Au Royaume-Uni, une démission collective au sein de McDonald’s a été filmée puis diffusée sur les réseaux sociaux, générant plus de 16 millions de vues en quelques heures. Aux États-Unis, plusieurs salariés d’Amazon ont également médiatisé leur départ sur TikTok en dénonçant publiquement leurs conditions de travail. L’échange, initialement privé, s’est transformé en séquence publique, analysée, débattue et largement relayée, obligeant l’entreprise à gérer en temps réel les répercussions réputationnelles.

Ces situations illustrent un changement d’échelle du risque réputationnel. D’après LinkedIn, trois candidats sur quatre regardent l’image d’une entreprise avant même d’envisager d’y postuler. Une seule vidéo peut suffire à marquer durablement cette perception.

Expression générationnelle d’un malaise structurel

Historiquement, le contrat psychologique reposait sur un équilibre relativement stable : la loyauté et l’engagement des salariés, en contrepartie de la sécurité de l’emploi et de perspectives de carrière. Or, cet équilibre apparaît aujourd’hui fragilisé. La relation de travail tend à devenir plus transactionnelle, marquée par des attentes accrues en matière de reconnaissance, de sens et de conditions de travail.

Les données disponibles confirment cette évolution. En France, près d’un salarié sur quatre se déclare peu engagé, avec un coût estimé à plus de 13 000 euros par an et par collaborateur. À l’échelle internationale, plus de la moitié des salariés déclarent adopter des comportements assimilables au « quiet quitting », consistant à se limiter strictement aux tâches prescrites. Parallèlement, environ 20 % des actifs adoptent des formes de désengagement plus visibles, via un retrait du travail exprimé de manière ouverte, active et assumée.

Si le quittoking est particulièrement visible au sein de la génération Z, il ne saurait être réduit à une simple dynamique générationnelle. Le désengagement au travail ne correspond pas à un profil homogène, même si certaines études soulignent une prévalence plus élevée chez les jeunes actifs. Il traduit avant tout des tensions structurelles au sein des organisations contemporaines.

Désengagement silencieux

Une première forme reste discrète : certains salariés choisissent de se mettre en retrait sans confrontation, en réduisant leur implication au strict minimum. Ce désengagement silencieux passe souvent inaperçu dans l’organisation. À l’inverse, une autre forme gagne en visibilité. Certains salariés rendent leur désengagement explicite, en l’exprimant ouvertement, parfois en dehors même de l’entreprise.

Le quittoking s’inscrit dans cette dynamique. Il consiste à rendre publiques des situations professionnelles – conditions de travail, pratiques managériales, décisions internes – qui, auparavant, restaient confinées à l’intérieur de l’organisation. Autrement dit, ce qui relevait traditionnellement de discussions internes, voire informelles, est désormais exposé dans l’espace public, notamment sur les réseaux sociaux. Ce basculement traduit un changement important. Lorsque les salariés estiment ne pas être entendus en interne, ils déplacent la prise de parole à l’extérieur de l’entreprise.

L’examen des prises de parole de salariés publiées sur TikTok, LinkedIn ou Reddit, ainsi que les premières analyses académiques consacrées au quiet quitting et aux nouvelles formes de désengagement au travail, font apparaître des motifs récurrents : surcharge de travail, manque de reconnaissance, pratiques managériales jugées inadaptées, ainsi qu’une perte de sens. Ces prises de parole publiques ne relèvent pas uniquement d’une logique de rupture individuelle. Elles témoignent également d’une difficulté croissante à faire émerger ces problématiques dans les cadres organisationnels traditionnels.

Culture Pub TV, 2021.

Risque réputationnel

Dans ce contexte, le quittoking peut être interprété comme le symptôme d’un déplacement des espaces de régulation. Faute de canaux internes jugés efficaces, certains salariés investissent l’espace public pour exprimer leurs expériences et interpeller les organisations. Ce phénomène questionne la capacité des entreprises à identifier, entendre et traiter les signaux faibles du désengagement avant qu’ils ne s’expriment hors de leurs frontières.

Le risque réputationnel ne concerne pas uniquement les entreprises, mais également les salariés eux-mêmes. Dans un marché du travail marqué par l’hypervisibilité numérique, médiatiser publiquement sa démission peut renforcer une image d’authenticité et susciter de l’empathie, mais aussi être perçu par certains recruteurs comme un signal de conflictualité ou de manque de discrétion professionnelle.

Cette question devient d’autant plus sensible que les recruteurs consultent désormais massivement les réseaux sociaux dans leurs processus de sélection. Une étude récente sur le social media hiring montre que les employeurs analysent de plus en plus les profils numériques des candidats afin d’évaluer leur personnalité, leur compatibilité culturelle et leur comportement professionnel.

Une nouvelle zone grise pour le droit du travail

Le quittoking soulève également des questions juridiques encore largement incertaines. Jusqu’où un salarié peut-il exposer publiquement son expérience professionnelle sans franchir les limites de la confidentialité, de l’atteinte à l’image ou de la diffamation ? Entre liberté d’expression, droit d’alerte et protection des intérêts de l’entreprise, les frontières restent floues.

Certaines vidéos peuvent relever d’une critique légitime des conditions de travail ; d’autres peuvent ouvrir la voie à des contentieux si les faits sont contestés, déformés ou impossibles à vérifier. À mesure que ces pratiques se développent, entreprises, salariés et droit du travail devront redéfinir ce qui peut désormais être rendu public dans la relation professionnelle.

S’adapter à un nouveau paradigme

Face à l’émergence du quittoking, il importe de repenser en profondeur la manière dont les organisations écoutent, accompagnent et retiennent leurs talents. Cela commence par l’instauration d’un dialogue authentique et continu. Les frustrations ne surgissent pas soudainement, mais elles s’accumulent lorsqu’elles ne trouvent pas d’espace d’expression. Mettre en place des canaux de feedback réguliers et surtout y répondre concrètement devient essentiel pour éviter que ces tensions ne se déplacent vers l’espace public. Dans le même temps, les entreprises doivent professionnaliser leurs processus de départ.

L’offboarding mérite autant d’attention que le recrutement, car c’est souvent dans ces moments sensibles que se joue la perception finale de l’organisation. Former les managers à gérer ces échanges avec justesse, en intégrant le fait que toute interaction peut désormais être exposée, est devenu incontournable. Plus largement, il est nécessaire d’adapter la culture d’entreprise aux attentes actuelles : flexibilité, autonomie, qualité de vie et sens au travail ne relèvent plus du plus, mais du socle attendu. Cette évolution suppose également de clarifier les règles du jeu, notamment sur les réseaux sociaux, en définissant un cadre clair, équilibré et juridiquement solide, sans nier les enjeux de liberté d’expression.

Anomalie ou symptôme ?

Enfin, plutôt que de percevoir le quittoking comme une menace, les organisations gagneraient à y voir un signal. L’analyse de ces prises de parole constitue un indicateur précieux, presque en temps réel, des tensions internes. Bien utilisées, elles peuvent devenir un levier d’amélioration continue, offrant une forme d’audit informel mais puissant des pratiques managériales et de la culture d’entreprise.

Par conséquent, le quittoking n’est pas un simple phénomène de réseaux sociaux : il révèle un désengagement plus profond, une remise en question de l’autorité et une exigence accrue de cohérence et de transparence au travail. Dans un contexte où tout peut devenir public, les entreprises ne peuvent plus se cacher. Le quittoking n’est pas une anomalie, mais le symptôme d’un changement structurel du rapport au travail.

The Conversation

Élodie Gentina ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Démissionner à l’ère de TikTok : le phénomène du « quittoking » – https://theconversation.com/demissionner-a-lere-de-tiktok-le-phenomene-du-quittoking-283320

Chaque brevet de start-up contribue à créer des emplois

Source: The Conversation – in French – By Stephane Brosia, Chercheur associé au Centre d’Etudes et de Recherche en Gestion d’Aix-Marseille (CERGAM), Aix-Marseille Université (AMU)

Le brevet, en tant qu’indicateur mesurable de l’innovation, permet à la recherche d’étudier ses effets sur la création d’emploi. Hjbc/Shutterstock

Une étude menée auprès 2  697 entreprises ayant obtenu un brevet en région Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA) met en lumière le lien entre le dépôt d’un brevet et la création d’emploi. Les moteurs de cette dynamique : les petites entreprises de moins de dix salariés.


Avec son ouvrage Théorie de l’évolution économique, Joseph Schumpeter a rendu la relation entre innovation et emplois un sujet central en économie. S’il perçoit l’innovation comme un moteur de croissance, son impact précisément sur l’emploi est débattu dans une logique de « destruction créatrice » – grâce au progrès technique, les activités productives obsolètes sont remplacées par de nouvelles activités.

Depuis, peu d’articles de recherche ont tenté d’établir un lien purement quantitatif entre création d’emplois et brevet, indicateur tangible de l’innovation. C’est pourquoi dans notre étude portant sur 2 697 entreprises ayant obtenu au moins un brevet en région Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA) entre 2000 et 2020, nous montrons que seules les entreprises de moins de dix salariés ont créé de l’emploi grâce à un brevet.

Notre objectif est double : déterminer si un tel lien existe, mais aussi identifier les conditions dans lesquelles ce lien se manifeste. Nous cherchons notamment à savoir s’il est possible de prédire la création d’emplois dans les start-up françaises sur les années à venir, venant donner crédit à la notion d’inflexion du chômage par l’innovation (et pas « inversion »).

Une relation complexe entre innovation et emploi

Des études menées dans différents pays mettent en évidence un effet positif de l’innovation sur la création d’emplois. En 2019, les chercheurs Stefano Bianchini et Gabriele Pellegrino ont analysé 2 000 entreprises espagnoles où la création d’emplois est parallèle au processus de création de produits innovants – créer un produit nécessitant des ressources humaines. Aux États-Unis, l’histoire d’Apple parle d’elle-même : depuis le lancement de l’iPod en 2001, l’entreprise à la pomme est passée de 1 500 à 22 000 emplois.

D’autres études, comme celle de Younes Ferdj et Abdelkader Hamadi réalisée en Algérie entre 2000 et 2015, soulignent au contraire les effets potentiellement négatifs dans le temps des innovations de procédé. Ces dernières peuvent conduire à des gains de productivité et à des réductions d’effectifs. Meta a annoncé le licenciement de 8 000 collaborateurs en parallèle de ses investissements dans l’intelligence artificielle.

Le brevet, un indicateur de l’innovation

Le brevet, en tant qu’indicateur tangible et mesurable de l’innovation, offre une opportunité unique d’analyse. Il matérialise l’aboutissement d’un processus et peut être utilisé comme point de départ pour observer ses effets sur l’emploi.
Concrètement, le brevet protège une innovation technique. Il est traditionnellement défini par l’Institut national de la propriété industrielle (Inpi) comme un droit de propriété industrielle conférant à son titulaire un monopole d’exploitation temporaire sur une invention.

Il ne faut pas confondre invention et brevet. « L’invention pour laquelle un brevet pourra être obtenu doit également être nouvelle, impliquer une activité inventive et être susceptible d’application industrielle », une idée d’invention seule ne pouvant devenir un brevet !

Notre étude repose sur une base de données totale de 6 246 brevets. Elle a été enrichie par les informations relatives aux mouvements des effectifs sur la période de 2000 à 2020 ; ces dernières permettant de mesurer précisément créations ou destructions d’emplois.

Les entreprises ont été ensuite classées en fonction de leur taille, afin d’identifier d’éventuelles différences de comportement. Enfin, une analyse statistique a été réalisée pour tester l’existence de relations entre les variables brevets, emplois, et entreprises (identifiées par leur numéro Siren).

Des résultats contrastés selon la taille des entreprises

Nos résultats révèlent que le lien entre brevet et emploi n’est pas uniforme. Il dépend fortement de la taille des entreprises. En calculant les évolutions des effectifs des entreprises ayant eu un brevet délivré, nous trouvons que celles de moins de 10 salariés et celles de plus de 1 000 salariés créent de l’emploi. Mais uniquement les moins de 10 grâce à la présence d’au moins un brevet.

Grâce à des tests spécifiques et à des équations mathématiques issues d’analyses statistiques qui matérialisent ce lien, nos résultats mettent en lumière le rôle clé des très petites entreprises dans la transformation de l’innovation en emplois.

Qu’en conclure ?

  • Pour les entreprises de moins de dix salariés ayant eu un brevet délivré, le brevet est un facteur impactant pour créer des emplois.

  • Pour les entreprises de plus de 1 000 salariés ayant eu un brevet délivré, le brevet n’est pas un facteur impactant pour créer des emplois.

  • Pour les entreprises au-delà de 10 salariés et en dessous de 1 000 salariés, il y a eu destruction d’emploi.

Nota : la présence d’un brevet n’est probablement pas le seul élément à prendre en compte dans les vingt années concernées en ce qui concerne la destruction d’emplois. Par exemple on peut légitimement se poser la question de l’impact de la crise de 2008.

Prédire l’avenir

Nos simulations macroéconomiques suggèrent qu’une augmentation significative du nombre de brevets déposés par les start-up pourrait entraîner une inflexion de la courbe du chômage. Par exemple, un dépôt de 7 400 brevets chaque année permettrait l’inflexion du chômage dès la première année en région Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA).

Bien que ces projections reposent encore sur des hypothèses, elles mettent en évidence le potentiel du brevet comme levier de politiques économiques.

Implications économiques et sociétales

Si le dépôt de brevet favorise la création d’emplois dans les petites entreprises (concept de « start-up nation » du président Emmanuel Macron), alors les politiques publiques devraient encourager davantage cette pratique. Cela pourrait passer par une réduction des coûts de dépôt, un accompagnement renforcé des entrepreneurs ou encore des incitations fiscales fortes.

Par exemple, le crédit d’impôt recherche (CIR) et le statut de jeune entreprise innovante (JEI) sont des mécanismes fiscaux très puissants que toute start-up innovante devrait obtenir sans aucune démarche, à partir du moment où un brevet leur serait délivré. Voire réserver ces mécanismes fiscaux uniquement à cette catégorie d’entreprise ?

Au-delà des apports théoriques, nous proposons une vision prospective : celle d’une économie dans laquelle une innovation structurée et mesurée pourrait contribuer de manière significative à la réduction du chômage. Si notre étude a été réalisée à l’échelle d’une région de France, la reproduire à l’échelle nationale permettra de solidifier les résultats.

The Conversation

Stephane Brosia ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Chaque brevet de start-up contribue à créer des emplois – https://theconversation.com/chaque-brevet-de-start-up-contribue-a-creer-des-emplois-281242

Fin du marketing et passage au « societing »

Source: The Conversation – in French – By Bernard Cova, Enseignant-chercheur en marketing et sociologie de la consommation, ESCE International Business School

Le marketing s’articule autour de deux fondements : le marché, qui en définit le périmètre d’action, et le diktat du client roi, qui en constitue le noyau dur. Or, ces deux fondements sont aujourd’hui largement critiqués pour leur inadéquation face aux enjeux contemporains. Dans un monde en crise, le passage au « societing » peut aider à réajuster le rôle joué par les organisations dans nos sociétés.


Marketing durable, marketing soutenable, marketing responsable, marketing post-croissance… les panacées marketing se multiplient pour tenter d’adapter le marketing aux changements climatiques, sociaux, technologiques et géopolitiques. En s’appropriant des qualificatifs reflétant les préoccupations actuelles, le marketing s’efforce de se transformer pour répondre aux nouvelles exigences auxquelles les organisations sont confrontées.

Pourtant, rien n’y fait et le marketing semble dans l’impasse. En dépit de ses nombreuses tentatives de transformation, le marketing doit aujourd’hui envisager sa propre disparition  : jadis fonction centrale des organisations, il ne parvient plus à assurer son rôle d’interface et de liaison avec l’environnement externe. Deux raisons principales à cela : d’abord, son périmètre d’action – le marché – est devenu plus qu’incertain, ensuite, son noyau dur – la souveraineté du client – est en voie de décomposition.

Enchâssement dans une réalité sociale : au-delà de l’économique

Étymologiquement, le marketing désigne l’ensemble des actions visant à intervenir sur le marché (market-ing) et, pour cela, il se concentre sur les échanges entre fournisseurs et consommateurs. Cependant, ces échanges marchands n’existent pas de manière autonome ; ils sont enchâssés dans une réalité sociale bien plus large. La porosité croissante entre le marché et la société fait que toute action marketing a un impact sur la société et qu’elle ne peut donc pas être pensée en dehors de la société.

Le marketing de Tesla et de ses voitures électriques novatrices a, par exemple, profondément transformé le marché automobile, tout en exerçant une influence notable sur l’ensemble de la société. D’une part, on observe un phénomène de reconnaissance sociale qui favorise l’inclusion des adeptes des véhicules de cette marque, renforçant leur sentiment d’appartenance communautaire. D’autre part, on constate une dynamique d’exclusion sociale chez les conducteurs de voitures thermiques, contraints de renoncer à certains espaces urbains désormais interdits à leurs véhicules.

Plus largement, le sens du mot « marché » a changé de polarité : auparavant associé à la liberté et à un horizon à atteindre (« le marché commun » par exemple), il est aujourd’hui synonyme d’aliénation de la vie individuelle et surtout collective.

Le monde comme ressource à exploiter : un idéal difficilement tenable

L’idéal de souveraineté du client repose sur le postulat selon lequel les besoins du consommateur orientent la nature des biens et services que les organisations doivent produire pour assurer sa satisfaction. Le noyau dur du client roi renferme toutes les obsessions d’indépendance de l’être humain détaché du reste du monde qui l’entoure. Les autres vivants (animaux ou plantes) ou non vivants (objets ou infrastructures) ne sont considérés que comme des ressources à exploiter et à convertir en marchandises par et pour les humains avec pour lourde conséquence une pollution de notre planète par une prolifération d’offres sensées satisfaire ce consommateur souverain.

Les marques chinoises de mode ultraéphémère exploitent ainsi le besoin du consommateur de se démarquer pour commercialiser de la « mode jetable ». Pourtant, tous les jours maintenant, le consommateur fait l’expérience de sa vulnérabilité et de sa dépendance au reste du monde et plus spécialement aux animaux et plantes en voie de disparition à cause des objets jetables ainsi produits. Face aux exigences socioécologiques, il n’est plus pensable de laisser à ce consommateur souverain le pouvoir ultime de déterminer comment transformer le monde qui nous entoure pour le mettre à sa disposition.

Il est temps de dépasser toutes les approches plus ou moins réformatrices du marketing pour produire un changement radical qui fasse à la fois exploser les frontières du marché et vaciller de son trône le client roi. Pour ce faire, la perspective du societing est fertile.

La primauté du faire société

Le vocable societing met en évidence le fait que toute organisation, tout à la fois, met en marché, mais aussi met en société un produit, un service, une marque, une expérience. En mettant l’accent, d’un côté, sur le rôle sociétal de l’organisation – notamment par l’entremise de ses marques, grandes pourvoyeuses de récits et symboles dans le monde actuel –, le vocable societing insiste sur la primauté du « faire société » porté par l’organisation : ce qui est premier c’est l’action dans la société (societ-ing) et non l’action sur le marché (market-ing).

En reconnaissant, de l’autre côté, le rôle marchand d’ensembles sociaux, tels les réseaux solidaires et les communautés d’entraide, le societing dépasse le cadre des seules organisations commerciales en intégrant dans sa perspective l’action de collectifs non marchands ainsi que celle de divers mouvements sociaux.

Sortie de l’anthropocentrisme

À l’opposé de l’idée que l’humain consommateur est l’acteur central autour duquel tout doit tourner, le societing promeut des modes d’action fondés sur une conscience profonde de l’interdépendance fondamentale de tout ce qui existe. La réalité est, en effet, faite de codépendances et d’hybridations entre les humains et les non-humains.

Le societing s’écarte ainsi de la vision anthropocentrique qui a dominé les organisations jusqu’aujourd’hui et adopte comme noyau dur les correspondances entre humains et non-humains. Ces correspondances se manifestent, par exemple, lorsque le jardinier accepte que certaines plantes refusent de pousser, sans pour autant recourir à des engrais chimiques. Il n’exerce pas un contrôle absolu sur son jardin et doit apprendre à coexister avec la volonté propre des plantes. Plutôt qu’un droit souverain de vie ou de mort sur les non-humains, le societing cultive le souci de la régénération des non humains qui nous font vivre, nous les humains, dans une société plus qu’humaine. C’est la relation équilibrée entre ces entités qui est au cœur du societing.

Si l’on adhère aux conventions majeures du societing qui redéfinissent le périmètre et le noyau de l’interaction de l’organisation avec son extérieur et, en particulier, avec le milieu naturel, il reste à faire advenir ce societing par une approche « performative ». Les concepts et les théories créent le monde qu’elles prédisent en promouvant un langage et des hypothèses qui deviennent largement acceptés et utilisés, façonnant ainsi les conceptions institutionnelles, les pratiques de gestion, les normes sociales et les attentes comportementales.

Le rôle de la recherche en gestion dans ce processus est loin d’être négligeable. Elle devra s’engager et mobiliser les mouvements sociaux et activistes, les organisations de consommateurs, les groupes de réflexion et les décideurs politiques afin de pousser à l’adoption du societing. C’est à ce prix que les décisions marketing des organisations deviendront des décisions societing. Le passage du marketing au societing conduira les organisations à considérer l’ensemble de la société plus qu’humaine comme périmètre d’action et à placer au cœur de leurs actions les correspondances entre humains et non-humains.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Fin du marketing et passage au « societing » – https://theconversation.com/fin-du-marketing-et-passage-au-societing-283155