Jouer aux échecs, un atout pour la réussite scolaire ?

Source: The Conversation – in French – By Fabien Groeninger, Maître de conférences, Faculté d’éducation, LIRDEF (Laboratoire interdisciplinaire de recherche en didactique, éducation et formation), Université de Montpellier

Jouer aux échecs favorise-t-il les apprentissages scolaires ? Si cette question remonte au XIXᵉ siècle, c’est dans les années 2000 que des dispositifs visant la pratique des échecs se développent véritablement dans les établissements scolaires. Quels sont les intérêts réels de cette démarche ? Qu’en disent les enseignants ?


Les échecs, qui ont longtemps souffert d’une image poussiéreuse dans la société, sont aujourd’hui en vogue dans la jeunesse à la suite des séries, comme The Queen’s Gambit (2020), du développement du e-sport ou encore des initiatives de la star française de la NBA Victor Wembanyama. Ce dernier proposait ainsi en juillet dernier de mêler basket-ball et échecs dans une même compétition en soulignant : « On a besoin d’une variété de choses pour pouvoir grandir. »

Ainsi, depuis les années 1970, les initiatives, d’abord isolées, se multiplient pour faire entrer les échecs dans les classes, avec la conviction que la pratique de ce jeu développerait chez les élèves de nombreuses compétences et favoriserait les apprentissages scolaires.

Les premiers retours de terrain le confirment-ils ? Quelle approche des savoirs le recours au jeu d’échecs permet-il ?

Des expérimentations locales avant la généralisation

L’intérêt des échecs pour les apprentissages scolaires ne date pas d’hier. Dès le XIXe siècle, on en retrouve des traces, comme ce courrier d’un lecteur à une revue spécialisée proposant d’occuper les élèves pendant les temps de récréation avec une « distraction noble ». Mais il faut attendre les années 1970-1980 pour que des initiatives concrètes voient le jour, souvent sous la forme de clubs scolaires.

Dans quelques « établissements pilotes », les échecs sont parfois intégrés dans l’emploi du temps des élèves avec des heures obligatoires. Ceci dit, une thèse soutenue en 1988 montre que les échecs restent encore souvent une activité périscolaire ou extrascolaire.

Lorsque les enseignants s’en emparent dans la classe, avec l’accord de leur hiérarchie, certains soulignent qu’ils ont le sentiment que les échecs développent des compétences comme l’intuition et le raisonnement spatial, mais qu’ils n’ont pas la certitude que les progrès des élèves dans ces domaines soient attribuables uniquement à l’apprentissage des échecs.

En 2007, alors qu’une étude américaine a montré les bénéfice des échecs pour les élèves en difficulté en mathématiques et en résolution de problèmes complexes, la Fédération française des échecs, qui est devenue une fédération sportive, signe une convention-cadre avec l’éducation nationale pour encadrer et autoriser officiellement la pratique des échecs en classe.

Ces projets restent cependant l’apanage d’enseignants férus d’échecs, souvent des joueurs de club, qui convertissent pédagogiquement en classe leur expérience échiquéenne.

Le programme Class’Échecs

Tout au long des années 2000, sur le plan international, de nombreuses études montrent les bienfaits de la pratique du jeu d’échecs pour les élèves. Certains pays en intègrent la pratique dans les programmes scolaires ou mettent en place d’importants dispositifs.

En France, en 2022, la Fédération française des échecs (FFE) a lancé le programme Class’Échecs et signé un avenant à la convention pour promouvoir son développement dans les écoles primaires. Quatre principes ont ainsi été mis en avant :

  • le programme s’adresse à tous les enseignants, quel que soit leur niveau aux échecs ;

  • le jeu d’échecs devient un moyen de développer des compétences scolaires et n’est pas une fin en soi ;

  • le programme est coopératif, pour favoriser le développement de compétences sociales et relationnelles ;

  • les contenus sont pensés sous un angle didactique, pour la classe, et tous les supports sont gratuitement mis à disposition des enseignants. La FFE propose aussi une vente de kits de jeux à prix réduits afin que les écoles s’équipent à moindre coût.

Le succès de l’opération est rapide, environ 2 000 enseignants participent dès la première année et ils sont désormais, en 2025, plus de 8 000, ce qui représente 160 000 élèves initiés aux échecs chaque année.

Reportage sur Class’Échecs (France 3 Provence-Alpes-Côte-d’Azur, 2023).

L’enquête menée en 2022-2023 auprès d’enseignants qui proposent Class’Échecs permet de mieux comprendre leur intérêt pour le projet. Ils y voient un moyen de travailler les mathématiques différemment. Ils constatent une forte implication et un grand intérêt des élèves et considèrent aussi que ces séances développent des compétences en enseignement moral et civique. Or 87 % de ces enseignants connaissent très peu les échecs voire pas du tout et proposent donc cet enseignement sans en maîtriser le contenu, alors que les échecs sont souvent considérés comme un jeu compliqué.

Les clés de la réussite : une forme d’éducation intégrale

Pourquoi des professeurs des écoles non formés à l’enseignement des échecs et n’en maîtrisant pas les fondements se lancent-ils dans cette aventure ? Quelques pistes de réponse sont évoquées dans l’enquête de 2022-2023 et renvoient à une forme d’éducation intégrale dont les racines remontent au XIXᵉ siècle.

Tout d’abord, la démarche de projet dépasse le cloisonnement des disciplines scolaires ce qui résonne d’autant plus dans le premier degré où les enseignants sont polyvalents. Elle présente pour les enseignants un intérêt indéniable parce qu’elle donne du sens aux apprentissages, apportant un engagement plus fort des élèves qui associent davantage l’école au plaisir d’apprendre.

C’est une vision plus globale de l’élève qui est prônée où différentes compétences reliant le corps et l’esprit sont travaillées sur un même temps pédagogique. Le jeu d’échecs en tant qu’outil pédagogique apparaît particulièrement bien adapté : la dimension ludique stimule l’intérêt et l’engagement et la manipulation des pièces facilite le passage de l’expérimentation à l’abstraction.

Les connaissances langagières ne sont pas un prérequis pour la réussite, car le caractère visuo-spatial des situations s’adresse directement aux fonctions cognitives, sans nécessiter la maîtrise du code linguistique, réel obstacle pour certains élèves. La possibilité de créer des problèmes ouverts permet par ailleurs aux échecs de s’ancrer dans les mathématiques, véritable nécessité institutionnelle, tout en interrogeant la conscience disciplinaire des élèves.

Enfin, à l’heure où IA et Internet rendent les connaissances accessibles à tous, le projet invite les enseignants à changer de posture pour favoriser les échanges et l’argumentation, incitant les élèves à construire collectivement les apprentissages.

The Conversation

Yves Léal a été membre de la commission scolaire de la FFE jusqu’en 2021 et a effectué des formations sur le programme Class’échecs qui ont été financées par la FFE.

Fabien Groeninger ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Jouer aux échecs, un atout pour la réussite scolaire ? – https://theconversation.com/jouer-aux-echecs-un-atout-pour-la-reussite-scolaire-270586

Asmodee, la pépite des jeux de société d’origine française a su contribuer au dynamisme du secteur

Source: The Conversation – France (in French) – By Gaël Gueguen, Professeur en Stratégie et en Entrepreneuriat, TBS Education

Les jeux de société rencontrent un succès croissant comme en témoigne la bonne santé de son leader : Asmodee, une vraie pépite cachée d’origine française. Focus sur ce marché et sur cette entreprise qui a contribué à développer dans son sillage tout un écosystème.


Les jeux de société constituent un secteur en pleine croissance. La France est un acteur important tant dans la production que dans la vente. Les chiffres en notre possession estiment un volume de vente, constamment en croissance, de 14 milliards de dollars (11,9 milliards d’euros) au niveau mondial et de 600 millions d’euros pour la France où 34 millions de boîtes de jeux sont vendues par an ce qui en fait le premier pays européen. Ce sont 150 éditeurs de jeux de société et plus de 800 boutiques spécialisées qui existent dans l’hexagone sans compter les ludothèques ou les bars à jeux.

Preuve du dynamisme, plus de 1 200 jeux sont lancés chaque année. Avec cette croissance, un écosystème s’est structuré depuis les années 2000. Le leader est une entreprise d’origine française : Asmodee.

Des jeux atemporels

Il est possible de distinguer les jeux « classiques » des jeux « modernes ». D’un côté, nous avons les biens connus Monopoly, Cluedo ou Risk qui correspondent à des blockbusters intemporels. Le Monopoly a été lancé en 1935, le Cluedo en 1949, le Risk, une invention française, en 1957. Ces classiques appartiennent aux Américains Mattel ou Hasbro et font l’objet de mises à jour régulières de forme. Ils demeurent des incontournables familiaux.




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De l’autre côté, Les Colons de Catane, Les Aventuriers du rail, Jungle speed, Dobble ou encore Les Loups-Garous de Thiercelieux ont émergé sur la scène européenne, initialement en Allemagne au milieu des années 1990. Par exemple, Les Colons de Catane y ont été lancés en 1995.

« French touch »

Une particularité des jeux modernes réside dans la durée des parties, plus réduites, mais aussi dans le fait qu’ils minimisent la part de la chance et favorisent l’interactivité plutôt que l’attente de son tour. Ces jeux mobilisent de nouvelles mécaniques (pose de tuiles, négociation, observation, coopération…). Ils se vendent dans des boutiques spécialisées. Les studios français se sont insérés avec réussite dans le paysage ludique et l’on parle d’une French touch qui associe la précision de la mécanique de jeu avec la présence d’un thème fort tout en s’appuyant sur des graphismes de qualité.

Les jeux modernes permettent de vivre de nouvelles expériences de jeu et de conquérir un nouveau public notamment après la période de confinement. Ils touchent de jeunes adultes en quête de moments de convivialité avec leurs amis. Le public familial est toujours présent, mais va s’intéresser à des nouveautés ludiques.

Les achats sont plus fréquents au gré des innovations, des thèmes voire des productions de certains auteurs ou de studios reconnus. Le besoin de se retrouver, de communiquer avec d’autres, notamment dans un cercle familial intergénérationnel (perturbé par la place du smartphone chez les jeunes) sont les raisons qui expliquent le succès des jeux de société devenus vecteurs de lien social.

Un écosystème d’affaires

Cette croissance des usages est à lier aux évolutions des attentes mais aussi aux pratiques du secteur. D’ailleurs, la multiplicité des acteurs à prendre en compte (éditeurs, distributeurs, auteurs, illustrateurs, clients, ludothèques, bars à jeux, festivals, sites Internet, boutiques spécialisées…) nous conduit à parler d’écosystème d’affaires plutôt que de secteur.

Un écosystème d’affaires correspond à un environnement économique complexe au sein duquel des acteurs hétérogènes vont interagir les uns avec les autres afin de créer ensemble de la valeur sous l’égide d’un leader. La littérature sur le sujet fait une distinction entre :

  • un leadership de type « keystone » (création et partage de valeur) ;

  • et un autre de type « dominator » (captation de la valeur et contrôle des acteurs externes).

Notre analyse nous entraîne à penser que l’entreprise Asmodee se trouve en situation de leadership de type dominator, mais avec un rôle peut-être plus positif que prévu.

Une aventure entrepreneuriale

Asmodee est une aventure entrepreneuriale commencée en 1995 en tant qu’éditeur de jeux. Pressentant les évolutions à venir, l’entreprise a rapidement adossé une activité de distributeur à celui de studio.

En d’autres termes, la société Asmodee a commencé à distribuer les jeux de la concurrence. C’est ce qu’on appelle une stratégie de coopétition, que l’entreprise continue de suivre aujourd’hui. Différentes opérations de capital investissement (Montefiore Investment puis Eurazeo puis PAI Partners) lui ont permis de se développer notamment en faisant l’acquisition de studios détenant des marques fortes ou de distributeurs stratégiquement implantés dans différents pays cibles.

En 2021, le groupe suédois Embracer group fait l’acquisition d’Asmodee pour 3 milliards d’euros, puis l’introduit à la bourse de Stockholm en 2025.

Près de 1,4 milliard de chiffre d’affaires

Aujourd’hui, Asmodee est considéré comme le leader mondial spécialisé dans l’édition et la distribution de jeux de société. Son chiffre d’affaires est de 1,4 milliard d’euros en mars 2025. Ce montant se constitue pour 60 % des ventes issues de la distribution des produits de « partenaires ». Bien que présente dans 27 pays, l’activité demeure centrée sur l’Europe avec 75 % des ventes malgré une présence significative aux États-Unis.

Le succès d’Asmodee s’explique par une stratégie de croissance externe qui a permis la modification de son business model. Tout d’abord, l’activité de distribution apparaît comme essentielle comme nous l’avons dit. Cela permet une meilleure connaissance des marchés et des circuits de distribution alors que le nombre de nouveaux jeux ne cesse d’augmenter.

Une quarantaine d’acquisitions

Tout en maintenant la créativité de ses studios, et donc en investissant dans sa croissance interne, Asmodee a racheté différents éditeurs détenant des jeux connus. Par exemple, en 2014, en faisant l’acquisition de Days of Wonder elle met la main sur Les Aventuriers du rail ; en 2019, avec les éditions Lui-même, les Loups-Garous de Thiercelieux tombent dans son giron.

Une quarantaine d’acquisitions permet d’accroître son portefeuille de propriété intellectuelle (les jeux) et de s’étendre géographiquement. Asmodee rachète des éditeurs qu’elle distribuait et des distributeurs étrangers qui vendaient ses jeux…

Ce renforcement dans la propriété intellectuelle (détention de jeux connus) lui permet de transposer ses jeux les plus célèbres vers de nouveaux contenus de divertissement. En 2024, Les Loups-Garous de Thiercelieux ont fait l’objet d’une adaptation en film sur Netflix et en jeu télévisé sur Canal+. En 2025, Netflix fait l’acquisition des droits des Colons de Catane pour les adapter au long métrage.

France 24, 2025.

Les évolutions numériques sont également considérées comme cruciales. En rachetant AD2G Studio, Asmodee met la main sur la plateforme en ligne Board Game Arena qui permet de jouer à des versions digitales des jeux de société provenant de tout type d’éditeurs. Les autres initiatives sont nombreuses (romans graphiques, intégration du digital dans les jeux physiques, jeux inclusifs…).

Un leader à l’action contestée

La stratégie d’intégration poursuivie fait qu’Asmodee tend vers un leadership de type dominator. En effet, elle se développe notamment en rachetant des studios concurrents et en se renforçant dans la distribution ou dans les « complémenteurs » (plateformes en ligne) mais, selon nous, dans la perspective d’un écosystème en croissance, ce leadership permet une proposition de valeur à partager plus large. En effet, par ses investissements, Asmodee contribue à une plus large diffusion des jeux de société sous des formes les plus diverses. Nous pouvons donc penser qu’en conséquence, les ventes des acteurs de l’écosystème se trouvent augmentées.

Ainsi, l’expansion vers de nouveaux univers narratifs permet de proposer de nouvelles façons de monétiser ou de faire connaître les jeux. Asmodee repousse les frontières de l’écosystème et contribue à diffuser une nouvelle façon de consommer les jeux destinés à un public plus large. L’évolution de son business model permet de contribuer à l’expansion de l’ensemble de l’écosystème et ceci peut être profitable à plus d’acteurs.

Bien évidemment, ce point de vue est à nuancer : la stratégie d’Asmodee est régulièrement critiquée (moins de créativité, rationalisation des coûts, risque de standardisation, fermeture de studios…), car transformant profondément la culture ludique dans un versant commercial. Néanmoins, nous émettons l’hypothèse qu’Asmodee peut aussi jouer un rôle moteur en structurant et en internationalisant l’écosystème tout en préservant une diversité qui se nourrit de la croissance.

The Conversation

Gaël Gueguen ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Asmodee, la pépite des jeux de société d’origine française a su contribuer au dynamisme du secteur – https://theconversation.com/asmodee-la-pepite-des-jeux-de-societe-dorigine-francaise-a-su-contribuer-au-dynamisme-du-secteur-271974

Le marché du carbone européen a-t-il vraiment réduit les émissions du secteur électrique ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Ethan Eslahi, Professeur de finance, spécialisé en économie et finance de l’énergie et de l’environnement, et en modélisation prédictive, IÉSEG School of Management

À l’heure où la Banque mondiale dresse un état des lieux 2025 de la tarification du carbone, une évaluation a posteriori du secteur électrique sur les trois périodes réglementaires du système d’échange de quotas d’émissions de l’Union européenne livre des résultats éclairants. S’il n’a pas eu d’effet net au démarrage, il a engendré ensuite des baisses d’émissions significatives et croissantes.


Depuis 2005, le système d’échange de quotas d’émissions de l’Union européenne (SEQE-UE) fait payer les émissions de gaz à effet de serre pour inciter à les réduire. C’est le premier grand marché du carbone multipays et un modèle que l’on observe désormais dans le monde entier.

Selon le rapport « État et tendances de la tarification du carbone 2025 » de la Banque mondiale, la tarification du carbone couvre aujourd’hui environ 28 % des émissions mondiales, avec 80 instruments en vigueur (taxes et marchés du carbone), générant depuis deux ans plus de 100 milliards de dollars de recettes publiques annuelles. À l’échelle mondiale, le secteur de l’électricité reste celui où la couverture par la tarification du carbone est la plus élevée : plus de la moitié de ses émissions sont déjà soumises à un prix du carbone.

Le rapport souligne également les tendances actuelles, comme l’extension des systèmes existants, mais également la montée en puissance des systèmes d’échange d’émissions (ETS) dans les grandes économies émergentes (Brésil, Inde, Turquie). En Europe, la création d’un « ETS 2 » couvrira dès 2027 les carburants, les bâtiments et le transport routier.

D’où une question simple mais décisive pour les décideurs : que nous apprend une analyse ex post rigoureuse du SEQE-UE sur sa capacité réelle à réduire les émissions, au moins là où il compte le plus : la production d’électricité ?

Ce que montre notre évaluation

Notre étude, parue récemment dans la revue Ecological Economics, évalue l’efficacité du SEQE-UE sur les émissions du secteur électrique au cours de ses trois premières périodes réglementaires complètes (2005–2020), à l’échelle des 24 États membres.

L’enjeu méthodologique est simple à formuler mais difficile à résoudre. En effet, nous n’avons accès qu’aux données historiques des émissions avec le SEQE en place, alors que pour mesurer son effet, il aurait fallu ce qu’elles auraient été sans celui-ci. Or, dans le secteur de l’électricité, beaucoup d’éléments évoluent en même temps : les politiques (soutien aux renouvelables, normes, etc.), la météo, la demande, les prix des énergies, etc.

Pour éviter une comparaison avec un « groupe témoin » arbitraire, nous avons construit un scénario de référence crédible. Il s’agit en pratique d’un « jumeau statistique interne » du secteur électrique européen, qui s’appuie uniquement sur des facteurs observables et non influencés par le SEQE. Par exemple : la température, le niveau de demande, la production éolienne/solaire, les indices internationaux des prix du pétrole, du gaz et du charbon.

Nous avons ensuite comparé les émissions historiques à celles prévues par ce scénario. L’écart entre les deux séries de données révèle l’effet du SEQE mois par mois et phase par phase.

Trois phases, trois résultats

Sur les trois phrases étudiées, nous observons des effets distincts.

  • La première, de 2005 à 2007, ne laisse pas voir d’effet statistiquement significatif sur les émissions du secteur électrique. Ce résultat s’explique notamment par une offre de quotas trop généreuse au démarrage, qui a affaibli le signal-prix.

  • Sur la deuxième phase, de 2008 à 2012, nous observons une réduction moyenne d’environ 12 % des émissions par rapport au scénario sans SEQE.

  • Enfin sur la phase de 2013 à 2020, la diminution constatée atteint environ 19 %. L’efficacité accrue coïncide avec des réformes de conception, en particulier l’abandon des allocations gratuites pour la production d’électricité et le resserrement du plafond.

En agrégeant la période 2005–2020 comme un seul et unique « choc politique », nous observons sur celle-ci une baisse significative (~15 %), cohérente avec l’analyse par phases.

Ces résultats tiennent compte des cycles économiques, contrôlent l’influence d’autres facteurs (comme les politiques nationales qui se superposent), et mettent ainsi en évidence qu’une fois ces éléments pris en considération, le marché du carbone a bien adhéré au système, et davantage au fur et à mesure qu’il est devenu plus exigeant.

L’électricité concentre à la fois des volumes d’émissions de gaz à effet de serre élevés et des interactions politiques qui compliquent l’évaluation de l’efficacité du marché carbone. Et cela, d’autant plus que la décarbonation de l’électricité démultiplie les effets en aval (industrie, mobilité) à mesure que l’économie s’électrifie – une dynamique soulignée par la Banque mondiale. C’est précisément pour cela que la robustesse de la méthodologie importe.

Des leçons pour les autres marchés du carbone

Ces enseignements dépassent largement l’Europe : alors que les grandes économies mettent en place ou renforcent leurs marchés carbone, la crédibilité du signal-prix et la qualité du cadre (plafond réellement contraignant, mécanismes anti-surallocation, mise aux enchères) apparaissent comme des conditions clés de réussite.

Notre lecture phase par phase souligne d’ailleurs que des réformes bien ciblées peuvent transformer un système initialement trop large en instrument efficace. À mesure que de nouveaux marchés émergent et s’interconnectent via des politiques comme les ajustements carbone aux frontières, ces repères peuvent guider les choix réglementaires.

Dans ce contexte d’extension rapide de la tarification du carbone – qui finance massivement la transition – de telles évaluations restent indispensables pour ancrer les prochaines étapes dans des preuves plutôt que des intentions.

L’Union européenne s’apprête en effet à étendre le principe du SEQE aux carburants des bâtiments et du transport routier à partir de 2027, dans une logique « amont » – c’est-à-dire en faisant porter l’obligation sur les fournisseurs de carburants, avant la consommation finale – déjà appliquée par certains systèmes d’échange de quotas carbone (Californie, Nouvelle-Zélande).

Notre étude complète les travaux réalisés sur d’autres secteurs et apporte une base empirique utile : évaluer après coup, secteur par secteur, ce qui fonctionne et pourquoi, reste la meilleure garantie d’un élargissement efficace et socialement acceptable des marchés du carbone.

The Conversation

Ethan Eslahi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le marché du carbone européen a-t-il vraiment réduit les émissions du secteur électrique ? – https://theconversation.com/le-marche-du-carbone-europeen-a-t-il-vraiment-reduit-les-emissions-du-secteur-electrique-268872

Budget 2026 : les conséquences de l’échec de la Commission mixte paritaire et du choix de l’option de la loi spéciale

Source: The Conversation – France in French (3) – By Alexandre Guigue, Professeur de droit public, Université Savoie Mont Blanc

L’échec de la Commission mixte paritaire sur le projet de loi de finances pour 2026 place le gouvernement face à un choix institutionnel délicat. Le premier ministre entend déposer un projet de loi de finances spéciale, comme en décembre 2024, après le renversement du gouvernement de Michel Barnier. Ce choix soulève d’importantes questions de conformité constitutionnelle et de portée juridique. Décryptage.

Après l’échec de la Commission mixte paritaire vendredi 19 décembre qui n’est pas parvenue à proposer un texte de compromis, le premier ministre se retrouvait avec trois options : tenter de forcer l’adoption par l’article 49, alinéa 3 de la Constitution, attendre l’expiration du délai de 70 jours pour mettre en œuvre le projet de loi de finances (PLF) par ordonnance ou déposer un projet de loi spéciale. C’est cette dernière voie qui a été choisie. Pourquoi ? Et est-ce conforme au droit ?

Les trois options qui s’offraient au premier ministre

L’option de l’article 49, alinéa 3 de la Constitution

Cette option pouvait être écartée assez facilement. D’abord, le premier ministre Sébastien Lecornu l’avait lui-même écartée en début de procédure. Ensuite, c’est une voie très risquée. C’est celle qui a fait chuter le gouvernement de Michel Barnier le 4 décembre 2024 sur l’adoption du projet de loi de financement de la Sécurité sociale pour 2025. Certes, contrairement à Michel Barnier, Sébastien Lecornu est parvenu à obtenir le vote du PLFSS 2026. Mais, au regard des débats tendus sur le projet de loi de finances, le premier ministre prendrait un très grand risque en recourant à cette procédure. De toute façon, en cas de renversement, il aurait été contraint, en tant que premier ministre démissionnaire, de procéder exactement comme l’a fait Michel Barnier en décembre 2024, c’est-à-dire de déposer un projet de loi spéciale.

L’option d’une mise en œuvre du projet par ordonnance

L’article 47, alinéa 3 de la Constitution prévoit que « si le Parlement ne s’est pas prononcé dans un délai de soixante-dix jours, les dispositions du projet peuvent être mises en vigueur par ordonnance ». Le PLF a été déposé à l’Assemblée nationale le 14 octobre 2025. La fin de la période de 70 jours calendaires est le 23 décembre, à minuit. En conséquence, si le Parlement « ne s’est pas prononcé », et seulement dans ce cas (ce qui exclut un rejet du PLF), le gouvernement peut se passer du Parlement complètement. Cela signifie que l’État fonctionnerait en 2026 sur la seule base du projet initial du gouvernement, en retenant éventuellement les amendements votés par les deux assemblées (ce point a prêté à discussion entre spécialistes. A priori, rien n’empêche le gouvernement d’admettre des amendements votés par les deux assemblées).

La possibilité d’une mise en œuvre par ordonnance dépend donc de deux conditions : l’écoulement du délai de 70 jours et l’absence de rejet définitif par l’Assemblée nationale.

Cependant, comme pour l’article 49, alinéa 3, Sébastien Lecornu a annoncé qu’il n’aurait pas recours aux ordonnances. Cette position, qui peut être critiquée dans la mesure où un premier ministre se prive ainsi de pouvoirs que la Constitution lui donne, a une certaine logique, puisque les deux procédures s’apparentent à un passage en force. En effet, dans les deux cas, le PLF est mis en œuvre sans vote formel du Parlement. Dans le premier, il est considéré comme adopté sauf si une motion de censure est votée ; dans le second, le PLF est mis en œuvre par ordonnance sans que le Parlement n’ait pu se prononcer. Sébastien Lecornu privilégie donc la concertation et l’approbation du Parlement, en excluant tout passage en force. Le vote positif du projet de loi de financement de la sécurité sociale (PLFSS) le conforte dans cette direction. Après l’échec de la Commission mixte paritaire, le premier ministre choisit donc de déposer un projet de loi spéciale.

L’option de la loi spéciale

Sans l’épisode mouvementé de 2024, cette option paraîtrait extraordinaire puisque deux situations seulement avaient donné lieu à des lois de finances spéciales. En 1962, après le renversement de son gouvernement, le premier ministre Georges Pompidou avait fait adopter le 22 décembre 1962 un projet de loi de finances partiel comportant la seule première partie du PLF. Un autre projet de loi de finances spéciale comportant la deuxième partie avait été adopté le 26 janvier 1963. La deuxième situation s’est produite en 1979. Par une décision du 24 décembre 1979, le Conseil constitutionnel a invalidé le PLF 1980 pourtant adopté par le Parlement. Pris au dépourvu, le gouvernement s’est alors inspiré des textes existants en faisant adopter une loi spéciale le 27 décembre 1979. Saisi une nouvelle fois, le Conseil constitutionnel avait validé ce choix en constatant que, comme les textes n’avaient pas prévu cette situation, « il appartenait, de toute évidence, au Parlement et au gouvernement, dans la sphère de leurs compétences respectives, de prendre toutes les mesures d’ordre financier nécessaires pour assurer la continuité de la vie nationale ; qu’ils devaient, pour ce faire, s’inspirer des règles prévues, en cas de dépôt tardif du projet de loi de finances, par la Constitution et par l’ordonnance portant loi organique, en ce qui concerne tant les ressources que la répartition des crédits et des autorisations relatifs aux services votés » (décision du 29 décembre 1979).

En 2024, après le renversement du gouvernement Barnier, le président de la République Emmanuel Macron avait annoncé le dépôt d’un projet de loi de finances spéciale. Après un vote à l’unanimité par les députés et les sénateurs, la loi spéciale a été promulguée onze jours avant la fin de l’année (20 décembre 2024). En décembre 2025, si la situation est comparable, elle présente tout de même quelques différences.

Les conditions sont-elles remplies pour le dépôt d’un projet de loi de finances spéciale ?

L’article 47 de la Constitution et l’article 45 de la LOLF posent chacun une condition pour une loi de finances spéciale. Aucune des deux n’est remplie par Sébastien Lecornu.

La condition de l’absence de dépôt « en temps utile » du PLF

L’article 47, alinéa 4 de la Constitution qui prévoit la possibilité d’une loi de finances spéciale pose la condition de l’absence d’un dépôt « en temps utile de la loi de finances pour être promulguée avant le début de l’exercice » (le 1er janvier 2026). Cela renvoie à la situation dans laquelle le PLF a été déposé avec un retard tel que le Parlement n’a pas pu disposer du temps d’examen prévu par la constitution, c’est-à-dire 70 jours. Or, si Sébastien Lecornu a déposé le PLF en retard, le 14 octobre 2025, le Parlement a bien, théoriquement, disposé de 70 jours calendaires, le délai s’achevant le 23 décembre à minuit. En conséquence, la condition n’est pas remplie pour déposer un projet de loi spécial (ce point a été confirmé par le rapporteur de la commission des Finances de l’Assemblée nationale dans son rapport sur le projet de loi spécial de 2024). Qu’à cela ne tienne, le premier ministre le fera quand même, comme Michel Barnier en décembre 2024. Cette petite entorse de la constitution semble implicitement assumée par le gouvernement. Il faut dire que, pour respecter la lettre du texte, le premier ministre devrait retirer le PLF qui est à l’assemblée, en redéposer un autre, constater que le dépôt n’a pas été fait en temps utile et déposer un projet de loi spécial. En 2024, Michel Barnier ne le pouvait pas, car étant démissionnaire, il n’en avait pas le pouvoir. En 2025, Sébastien Lecornu en a le pouvoir, mais le temps presse et, surtout, cela revient au même.

La condition d’un dépôt du projet de loi spéciale avant le 19 décembre

L’article 45 de la LOLF prévoit que le projet de loi de finances spéciale doit être déposé avant le 19 décembre. Or, l’échec de la Commission mixte paritaire est intervenu le 19 décembre, justement. Pour déposer un projet de loi spéciale, le gouvernement doit d’abord recueillir l’avis du Conseil d’État puis l’arrêter en Conseil des ministres. Sébastien Lecornu, même en allant très vite, n’est pas en mesure de respecter ce délai. Le dépôt intervient donc avec quelques jours de retard. Est-ce problématique ? La LOLF n’est pas respectée, mais de peu. Ce n’est problématique que si le Conseil constitutionnel est saisi et s’il applique strictement la règle du 19 décembre. Il y a des raisons pour le premier ministre de ne pas être inquiet. En décembre 2024, le projet de loi spéciale avait été adopté à l’unanimité et le Conseil n’avait pas été saisi. Même si le Conseil est saisi en 2025, il est fort probable qu’au regard de sa jurisprudence antérieure il considère que le premier ministre a bien tout mis en œuvre pour assurer la continuité de la vie nationale et, par surcroît, avec l’aval du Parlement.

Le contenu de la loi spéciale

En 1979, le gouvernement s’était contenté de prévoir le strict minimum prévu par l’article 47, alinéa 4 de la Constitution, c’est-à-dire la perception des impôts existants. En décembre 2025, le gouvernement s’est montré plus audacieux. Partant du principe que la Constitution se contente de prévoir ce contenu obligatoire, il a considéré que d’autres dispositions pouvaient être ajoutées. Le Conseil d’État a confirmé cette lecture dans son avis sur le projet de loi spéciale de 2024. La loi spéciale de 2024 comportait quatre articles. Le premier portait sur la perception des impôts existants. Le deuxième prévoyait le prélèvement sur recettes au profit des collectivités territoriales. Le troisième portait autorisation pour le gouvernement d’emprunter. Le quatrième a permis aux organismes de sécurité sociale de percevoir leurs ressources non permanentes.

En 2025, le gouvernement est parvenu à faire adopter le PLFSS. Par conséquent, il n’a pas besoin de prévoir le quatrième article. Comme il n’y a pas de raison qu’il en prévoit d’autres, le projet comportera sans doute les trois premiers articles.

Le Parlement devrait rapidement voter le projet de loi spéciale. Si, comme en 2024, il le fait à l’unanimité, il n’y aura vraisemblablement pas de saisine du Conseil constitutionnel. Le 1er janvier 2026, le gouvernement fonctionnera avec le minimum, comme début 2025. Il restera alors à faire à adopter par le Parlement un PLF complet. François Bayrou y était parvenu le 5 février 2025. La voie du compromis choisie par Sébastien Lecornu lui permettra-t-elle de le faire comme ce fut le cas pour le PLFSS ?

The Conversation

Alexandre Guigue est membre de membre de la Société française de finances publiques, association reconnue d’utilité publique réunissant universitaires et praticiens des finances publiques.

ref. Budget 2026 : les conséquences de l’échec de la Commission mixte paritaire et du choix de l’option de la loi spéciale – https://theconversation.com/budget-2026-les-consequences-de-lechec-de-la-commission-mixte-paritaire-et-du-choix-de-loption-de-la-loi-speciale-272501

Pourquoi les adultes demandent des jouets au Père Noël

Source: The Conversation – France (in French) – By Mathieu Alemany Oliver, Professeur en comportements et cultures de consommation – marketing, TBS Education

Au XVIII<sup>e</sup>&nbsp;siècle, la pensée des Lumières transforme l’enfance en une catégorie sociale à part, dont les jouets deviennent l’emblème. Stokkete/Shutterstock

À quelques jours du passage du Père Noël dans les foyers, la part des jouets vendus et destinés aux adultes ne cesse de progresser en France. Comment expliquer ce phénomène ? Que nous dit-il de notre époque ? Explication avec un détour historique de l’Antiquité à la révolution industrielle en passant par Léonard de Vinci.


Contrairement à une idée reçue, les jouets n’ont pas toujours été destinés aux enfants. La chercheuse Susan Stewart rappelle qu’au XVIIIe siècle, les poupées étaient des objets de luxe pour adultes.

La légitimation croissante du jouet chez l’adulte s’inscrit dans un contexte contemporain marqué par une crise de l’âge adulte et une polycrise.

Le grand gagnant de cet effritement de la frontière entre enfance et âge adulte, c’est bien le marketing. Pour fonctionner à plein régime, les marques ont besoin de notre enfant intérieur qui suit le principe de plaisir et se préoccupe peu du principe de réalité. Le jeu, l’imagination et la pensée magique, traditionnellement associés à l’enfance, sont les conditions mêmes d’existence du marketing, mais aussi les conditions d’acceptation par les consommateurs et consommatrices de leur existence finie.

Historiquement, les adultes avaient des jouets

Les jouets n’ont pas toujours été l’apanage des enfants. Leur exclusion progressive du monde adulte est directement liée à la construction progressive de l’enfance comme catégorie sociale distincte, à partir du XVIIIe siècle.

Poupée antique grecque en terre cuite (Fin Vᵉ siècle – début IVᵉ siècle avant Jésus-Christ).
Frank Tomio/Archäologische Sammlung der Universität Zürich

Dans l’Antiquité, une poupée articulée en terre cuite pouvait aussi bien divertir les enfants qu’accompagner l’adulte dans l’au-delà, en tant qu’objet funéraire. Plus tard, de la Renaissance au XVIIIe siècle, les objets mécaniques comme les tabatières à système, ou encore les automates comme le lion de Léonard de Vinci, étaient des jouets de prestige pour adultes. Exposés dans les cabinets de curiosité ou utilisés lors des réceptions, ces objets mécaniques servaient à amuser et émerveiller les personnes invitées, tout en affichant un statut social désirable.

Au XVIIIe siècle, la pensée des Lumières transforme l’enfance en une catégorie sociale à part, dont les jouets deviennent l’emblème. Comme le dira le bibliothécaire et historien Henry René d’Allemagne en 1902, « là où est l’enfant, là aussi est le jouet ». Ce statut particulier des enfants se traduit par une séparation physique avec les adultes : des vêtements spécifiques ou encore des espaces comme l’école, voire même une chambre, leur sont désormais réservés.

De leur côté, les adultes voient les pratiques ludiques stigmatisées. L’exception : s’inscrire dans une pratique à laquelle les enfants ne pourraient pas s’adonner, comme le collectionnisme, le modélisme, ou l’art. Il faut que le jouet de l’adulte soit l’objet d’une activité sérieuse qui nécessite de la technique et de la connaissance. L’adulte doit incarner l’idéal de raison, de travail et de maîtrise de soi.

Le jouet de l’enfant, lui, échappe à ces contraintes et aux exigences de productivité et de rationalité du monde adulte. Les enfants sont valorisés pour leur émotionnalité, son imagination débridée et son inutilité sociale temporaire.

Démocratisation des jouets auprès des classes moyennes

En démocratisant les jouets auprès des classes moyennes, la révolution industrielle de la fin XVIIIe au début du XIXe siècle renforce et institutionnalise l’association jouet-enfance.

Les plus belles poupées de Paris du Bon Marché à Noël en 1924, dans la droite ligne de la révolution industrielle.
Gallica

Les grands magasins, soutenus par les manufactures de jouets comme le fabricant de jouets mécaniques Fernand Martin, armés de catalogues d’étrennes, transforment Noël en une fête commerciale à destination des enfants. Apparaissent des rayons dédiés aux jouets d’enfants, comme le note Émile Zola.

La ou le « kidult », antithèse de l’adulte des Lumières

Environ cent cinquante ans plus tard, en 2025, les magasins français de jeux et jouets King Jouet ouvrent des magasins éphémères, rebaptisés King’Dultes. Ceux-ci s’adressent aux « kidults », un mot-valise proposé dans les années 1950 et repris par le marketing pour segmenter ces adultes attirés par des produits et activités traditionnellement réservés aux enfants.

Le néologisme « kidult », proposé dans les années 1950 par l’industrie audiovisuelle états-unienne, désigne d’abord les adultes qui regardent des émissions pour enfants.

Le terme est de nouveau utilisé dans les années 1970-1980 pour parler des adultes qui profitent des avantages de l’âge adulte tout en refusant de l’embrasser pleinement. Ces derniers et dernières rejettent les responsabilités et les obligations traditionnellement associées, tout comme le sérieux qui caractérise l’adulte moderne depuis les Lumières.

Repenser l’enfance et l’âge adulte

La médiatisation et la légitimation grandissantes de la figure du ou de la « kidult » reflète une crise plus large de la modernité, où les sociétés occidentales, devenues méfiantes envers les autorités et les grands récits, voient se dissoudre les repères traditionnels. Selon le philosophe Jean-François Lyotard ou le sociologue Zygmunt Bauman, nous sommes entrés dans une nouvelle ère appelée respectivement postmodernité, ou modernité liquide. Celle-ci affaiblirait les constructions intellectuelles et sociales binaires telles que le genre et amène à repenser des concepts comme la famille, le travail, la vérité, ou encore… l’enfant et l’adulte.

Symbole de ce changement de paradigme, Le Syndrome de Peter Pan du psychanalyste Dan Kiley, ou l’enfant qui ne veut pas grandir, connaît en 1983 un vif succès. Il y est question des difficultés de certains jeunes hommes à endosser le rôle moderne et prédéfini de l’adulte.

Le syndrome de Peter Pan fait référence à un garçon, un adolescent ou un adulte, refusant de grandir.
Photology1971/Shutterstock

Plus récemment, de nombreux chercheurs et chercheuses ont appelé à une réévaluation de la notion d’âge adulte. Compte tenu du temps nécessaire à la maturation cérébrale, du report du mariage et de la parentalité (quand ces étapes-là surviennent), de la poursuite d’études supérieures, ainsi que des difficultés croissantes d’accès au logement, l’autonomie sociale, économique et émotionnelle arrive plus tardivement qu’auparavant.

Ce que nous comprenons comme l’âge adulte dans nos sociétés occidentales ne commence plus qu’à partir de 25-30 ans. Dans ce contexte, le professeur de psychologie Jeffrey Arnett propose d’ajouter une phase de vie intermédiaire, « l’âge adulte émergent », située entre l’adolescence et l’âge adulte traditionnel. Cette théorie, sans faire l’unanimité, souligne néanmoins la difficulté actuelle à définir ce que nos sociétés entendent par âge adulte.

L’enfance comme refuge symbolique dans une ère de crise

Si la visibilité croissante des kidults s’explique en partie par cette érosion de l’âge adulte, elle s’explique également par la recherche d’un refuge symbolique dans un contexte de polycrise. Cette ère de modernité liquide est celle d’une ère de l’incertitude et du risque.

Parce que l’enfance s’est construite, siècle après siècle, en opposition à l’âge adulte, c’est naturellement vers elle que l’on se tourne quand le quotidien, associé à la vie d’adulte, devient trop pesant. L’enfance est réconfortante, car elle est symboliquement restée à l’écart du monde productiviste.

Elle est un refuge symbolique, dans lequel nous sommes tous et toutes autorisées à jouer sous une forme païdique, c’est-à-dire de manière libre, spontanée, pour le simple plaisir de jouer. Sans règle. Sans but. Sans compétition. Il s’agit d’un monde qui n’existe plus dans nos économies de marché où tout est quantifié, jusqu’à la course à pied qui se pare aujourd’hui d’objets connectés et s’apparente plus à une répétition de la vie active qu’à la course sans but de l’enfant.

The Conversation

Mathieu Alemany Oliver ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi les adultes demandent des jouets au Père Noël – https://theconversation.com/pourquoi-les-adultes-demandent-des-jouets-au-pere-noel-265605

Raz-de-marée démocrate dans les villes américaines : un avertissement pour Trump ?

Source: The Conversation – in French – By Frédéric Castel, Chargé de cours aux départements de Sciences des religions et d’Études urbaines et touristiques, Université du Québec à Montréal (UQAM)

La ronde des diverses courses électorales du mois de novembre, close en décembre, constituait un test depuis l’arrivée au pouvoir du président américain Donald Trump. Les démocrates ont marqué des avancées notables, sans contre-tendance favorable aux républicains à l’échelle nationale, régionale ou locale.

Les sondages de sorties des urnes permettent d’éclairer certains enjeux auxquels les électrices et les électeurs ont été particulièrement sensibles en fonction de leurs inclinaisons politiques et profils socioculturels. Ces sondages ont été menés par le SSRS pour le compte du consortium des grands réseaux médiatiques dont CNN et Fox News.

J’ai une formation de géographe, d’historien et de religiologue. Depuis 25 ans j’étudie l’évolution de la diversité ethnoreligieuse au Québec. Depuis 2016, je m’intéresse aux élections à diverses échelles (Montréal, Québec, Canada, États-Unis) afin de tracer les mouvements sociopolitiques à travers le temps et l’espace à l’aide de la cartographie des résultats électoraux.

Une « Gringa » démocrate à Miami

Il a fallu attendre le 2 décembre pour qu’un second tour établisse un gagnant à Jersey City, puis le 9 à Albuquerque et à Miami.

En Floride, l’État de résidence du président, l’élection de la démocrate Eileen Higgins à la mairie de Miami, première femme à obtenir ce poste, est particulière. La victoire de celle-ci (59,5 %) contre le républicain Emilio Gonzalez (40,5 %) met fin à 28 ans de règne républicain. La Magic City devient ainsi la seule des vingt grandes villes en élection cet automne à changer de couleur.

Parlant espagnol, La Gringa, comme elle s’amuse à se faire appeler, a mis l’accent sur le logement abordable tout en exprimant ses préoccupations concernant les opérations de contrôle de l’immigration par l’ICE, thèmes qui résonnent dans une ville à majorité latino-américaine.




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Un ilot rouge au milieu de beaucoup de maires bleus

Parmi les villes de plus de 220 000 habitants (au recensement de 2020), 20 élections pour la mairie ont été disputées en novembre.

À New York, Charlotte, Pittsburgh, Buffalo et La Nouvelle-Orléans, les élections se faisaient sur une base partisane, c’est-à-dire que les candidats se présentaient sous la bannière d’un parti, démocrate, républicain ou autre.

En 2024, alors que l’État pivot de la Pennsylvanie basculait en faveur de Donald Trump, Pittsburgh demeurait démocrate en préférant Harris (59,7 %). Cette année, le démocrate Corey O’Connor (85,6 %) rafle la mairie devant le républicain Tony Moreno.

Dans l’État de New York, le démocrate Sean Ryan (71,8 %) a remporté la mairie de Buffalo devant le républicain James Gardner. C’est toute une différence à comparer au scrutin présidentiel où la ville avait accordé 54,8 % de ses voix à Kamala Harris.




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Les 15 autres élections suivaient un mode non partisan. Bien que les candidates et les candidats se présentent sans étiquette politique, les affiliations politiques ne faisaient généralement pas de mystère.

À Minneapolis (Minnesota), malgré la kyrielle de candidats à la mairie, les quatre meneurs étaient tous démocrates. C’est au second tour d’un suffrage préférentiel que Jacob Frey obtient 50 % des voix pour son troisième mandat devant le démocrate socialiste Omar Fateh. Au Michigan, la démocrate Mary Sheffield (77 %) devient la première mairesse afro-américaine de Détroit en battant Solomon Kinloch jr, lui aussi démocrate.

En augmentant leurs marges de victoire, les démocrates Andre Dickens (85,8 %) et Aftab Pureval (78,3 %) ont été reconduits aux mairies d’Atlanta (Géorgie) et de Cincinnati (Ohio). Dans cette dernière lutte, le candidat défait était Cory Bowman, le demi-frère de J.D. Vance, vice-président et sénateur de l’État.

Des maires de filiation démocrate ont aussi été élus à Charlotte, Seattle, Boston, La Nouvelle-Orléans, Cleveland et Saint Paul.

La ville d’Hialeah, voisine de Miami, est la seule dont la mairie a été remportée par un républicain, Bryan Calvo devant deux adversaires du même parti.

C’est dire qu’au total, les 19 autres maires sont désormais associés plus ou moins directement au parti démocrate.




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Au-delà d’un pépin socialiste dans la grosse pomme

À New York, Zohran Mamdani marque l’histoire en devenant le premier maire musulman de la ville. Celui-ci a gagné l’appui de la moitié de la population (50,8 %) devant l’indépendant Andrew Cuomo (41,3 %) et le républicain Curtis Sliwa (7 %).

À l’échelle des arrondissements, Mamdani a obtenu la majorité des suffrages de Brooklyn (57,1 %), de Manhattan (52,7 %), du Bronx (51,8 %) et du Queens (47,9 %). Les soutiens à Cuomo sont majoritaires à Staten Island (55,2 %) tout en prédominant au sud de Brooklyn et à l’est du Queens.

Le NYC Election Atlas aide à trouver du sens à cette configuration. En recoupant le vote partisan et le profil des quartiers, on remarque que la moitié (50,8 %) des secteurs où les propriétaires sont majoritaires ont choisi Cuomo, alors que les secteurs où les ménages modestes prédominent ont penché du côté de Mamdani (52,4 %). Avec des nuances selon les quartiers et la proportion de propriétaires, les secteurs où les diplômés universitaires sont majoritaires ont préféré Mamdani (54,2 %).

La géographie des résultats confirme que le vote pro-Trump de 2024 s’est majoritairement acheminé vers Cuomo moyennant des pertes en faveur de Mamdani.

Selon les sondages, bien que dans des proportions moindres qu’en Virginie et au New Jersey, la majorité des électorats afro-américain (57 %) et hispanique (52 %) ont préféré Mamdani. L’électorat eurodescendant s’est divisé presque moitié-moitié entre Cuomo et Mamdani.

Alors que 67 % des partisans de Cuomo avaient le crime comme premier sujet de préoccupation, 66 % des partisans de Mamdani se souciaient d’abord du coût de la vie. Ce dernier enjeu prédominait (55 %) pour l’ensemble des New-Yorkais.


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La Virginie « mère des présidents » donne naissance à sa première gouverneure

La démocrate Abigail D. Spanberger s’est gagné l’appui de 57,6 % des électeurs contre sa rivale républicaine Winsome Earle-Sears (42,2 %), l’ancienne lieutenante-gouverneure élue en 2021. C’est un gain démocrate.

Quoique la cartographie réalisée par l’Associated Press soit similaire à celle du scrutin présidentiel de 2024, la marque démocrate a progressé partout dans l’État, y compris dans l’espace rural. Dans les villes et les banlieues de Charlottesville, Richmond, Norfolk et Fairfax le vote démocrate a franchi le cap des 70 % voire des 80 %.

L’économie était la préoccupation principale de 48 % des Virginiens.

Floraison démocrate au New Jersey

Pour le poste de gouverneur de l’État jardin, la démocrate Mikie Sherrill a gagné 56,9 % des suffrages devant son adversaire républicain Jack Ciattarelli (42,5 %). En 2021, son prédécesseur démocrate n’avait obtenu que trois points d’avance. Sherill est la première femme démocrate à remporter ce poste après la victoire de la républicaine Christine Todd Whitman en 1994.

En comparant la cartographie de l’Associated Press des résultats cette élection avec celle du scrutin présidentiel, on constate que les appuis démocrates ont connu des hausses allant de 5 à 16 points dans presque tous les comtés. À comparer au scrutin présidentiel, quelques majorités républicaines locales ont basculé en faveur du parti démocrate au nord et au sud de l’État. Sept personnes sur dix ont voté démocrate à Trenton et à Newark collé sur New York. Les taxes (35 %) et l’économie (32 %) constituaient les enjeux prédominants.




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Quand l’anxiété économique surfe sur une marée électorale

Au New Jersey et en Virginie, à comparer aux élections locales antérieures, les appuis au parti démocrate ont connu un bond important avec l’élection des deux nouvelles gouverneures.

Selon les sondages publiés par CNN et Fox News les taux d’approbation et de désapprobation du travail du président étaient de 42 % contre 56 % au New Jersey et de 39 % contre 59 % en Virginie.

La majorité des électeurs indépendants et des gens qui n’avaient pas voté au scrutin présidentiel ont voté démocrate. Les deux tiers des Hispaniques et neuf Afro-Américains sur dix ont suivi, ce qui indique un retour aux tendances prévalant avant 2024.

À l’échelle des mairies, le camp démocrate était souvent en terrain favorable. Au printemps 2026, on disposera d’un portrait plus complet des tendances alors que quelques courses auront lieu dans le Sun Belt. Le passage de la mairie de Miami des mains d’un républicain à celles d’une démocrate n’est toutefois pas pour rassurer le camp républicain.

Les revirements politiques repérables géographiquement et les sondages de sortie des urnes montrent que l’anxiété économique a surfé à travers le pays. Bien que l’immigration reste un enjeu majeur pour les électeurs républicains, l’économie s’est érigée en tête de liste des préoccupations populaires à New York, en Virginie et au New Jersey.

Au sortir des élections, la marque républicaine a perdu des plumes. Si la promesse de Donald Trump de maîtriser l’inflation a favorisé son élection à la présidence, l’actuelle montée de l’anxiété économique a alimenté le mouvent inverse.

En même temps que les sondages des dernières semaines rappellent que la crise de l’« abordabilité » se ressent de plus en plus sur le plan des dépenses quotidiennes, l’agrégateur de sondages RealClear Polling indique que le taux d’approbation de la gouvernance du président continue de diminuer.

Selon le sondage publié par Politico, une partie des électeurs de Trump commencent à le tenir responsable de la crise. Le dernier sondage de NBC fait voir que si la base MAGA approuve fortement la gestion du président, c’est au prix de la réduction de son poids numérique derrière la montée de ceux qui se disent « républicains traditionnels ».

La Conversation Canada

Frédéric Castel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Raz-de-marée démocrate dans les villes américaines : un avertissement pour Trump ? – https://theconversation.com/raz-de-maree-democrate-dans-les-villes-americaines-un-avertissement-pour-trump-271471

De TikTok aux bars à loutres au Japon, comment les réseaux sociaux profitent du mal-être des animaux sauvages

Source: The Conversation – France (in French) – By Margot Michaud, Enseignante-chercheuse en biologie évolutive et anatomie , UniLaSalle

En Asie, on peut cajoler des loutres cendrées (_Aonyx cinereus_) dans des cafés qui leur sont consacrés. Mais qu’en est-il du bien-être de ces animaux sauvages qui se voient piégés dans des environnements inadaptés à leurs besoins fondamentaux&nbsp;? Sara Hoummady/UniLaSalle, Fourni par l’auteur

Sur les réseaux sociaux, la popularité des animaux exotiques va de pair avec la banalisation de leur mauvais traitement. Ces plateformes monétisent la possession d’espèces sauvages tout en invisibilisant leur souffrance. Cette tendance nourrit une méprise courante selon laquelle l’apprivoisement serait comparable à la domestication. Il n’en est rien, comme le montre l’exemple des loutres de compagnie au Japon.


Singes nourris au biberon, perroquets dressés pour les selfies, félins obèses exhibés devant les caméras… Sur TikTok, Instagram ou YouTube, ces mises en scène présentent des espèces sauvages comme des animaux de compagnie, notamment via des hashtags tels que #exoticpetsoftiktok.

Cette tendance virale, favorisée par le fonctionnement même de ces plateformes, normalise l’idée selon laquelle un animal non domestiqué pourrait vivre comme un chat ou un chien, à nos côtés. Dans certains pays, posséder un animal exotique est même devenu un symbole ostentatoire de statut social pour une élite fortunée qui les met en scène lors de séances photo « glamour ».

Or, derrière les images attrayantes qui recueillent des milliers de « likes » se dissimule une réalité bien moins séduisante. Ces stars des réseaux sociaux sont des espèces avec des besoins écologiques, sociaux et comportementaux impossibles à satisfaire dans un foyer humain. En banalisant leur possession, ces contenus, d’une part, entretiennent des croyances erronées et, d’autre part, stimulent aussi le trafic illégal. En cela, ils participent à la souffrance de ces animaux et fragilisent la conservation d’espèces sauvages.




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Ne pas confondre domestique et apprivoisé

Pour comprendre les enjeux liés à la possession d’un animal exotique, il faut d’abord définir les termes : qu’est-ce qu’un animal domestique et qu’est-ce qu’un animal exotique  ?

Le manul, ou chat de Pallas, est un petit félin sauvage endémique de la Mongolie, du Kazakhstan, de la Russie, du sud de l’Iran, du Pakistan et du Népal. Malgré son adorable bouille, c’est un animal territorial et solitaire qui peut être agressif.
Sander van der Wel, CC BY-SA

Force est de constater que le terme « animal exotique » est particulièrement ambigu. Même si en France l’arrêté du 11 août 2006 fixe une liste claire des espèces considérées comme domestiques, sa version britannique dresse une liste d’animaux exotiques pour lesquels une licence est requise, à l’exclusion de tous les autres.

Une licence est ainsi requise pour posséder, par exemple, un serval (Leptailurus serval), mais pas pour un hybride de serval et de chat de deuxième génération au moins, ou encore pour détenir un manul, aussi appelé chat de Pallas (Otocolobus manul).

Ce flou sémantique entretient la confusion entre apprivoisement et domestication :

  • le premier consiste à habituer un animal sauvage à la présence humaine (comme des daims nourris en parc) ;

  • la seconde correspond à un long processus de sélection prenant place sur des générations et qui entraîne des changements génétiques, comportementaux et morphologiques.

Chat Savannah (croisement entre un chat domestique et un serval) de première génération.
Flickr Gottawildside, CC BY-NC-ND

Ce processus s’accompagne de ce que les scientifiques appellent le « syndrome de domestication », un ensemble de traits communs (oreilles tombantes, queue recourbée, etc.) déjà décrits par Darwin dès 1869, même si ce concept est désormais remis en question par la communauté scientifique.

Pour le dire plus simplement : un loup élevé par des humains reste un loup apprivoisé et ne devient pas un chien. Ses besoins et ses capacités physiologiques, son comportement et ses aptitudes cognitives restent fondamentalement les mêmes que celles de ces congénères sauvages. Il en va de même pour toutes les autres espèces non domestiques qui envahissent nos écrans.




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Des animaux stars au destin captif : le cas des loutres d’Asie

Les félins et les primates ont longtemps été les animaux préférés des réseaux sociaux, mais une nouvelle tendance a récemment émergé en Asie : la loutre dite de compagnie.

Parmi les différentes espèces concernées, la loutre cendrée (Aonyx cinereus), particulièrement prisée pour son apparence juvénile, représente la quasi-totalité des annonces de vente en ligne dans cette région. Cela en fait la première victime du commerce clandestin de cette partie du monde, malgré son inscription à l’Annexe I de la Convention sur le commerce international des espèces menacées depuis 2019.

Les cafés à loutres, particulièrement en vogue au Japon, ont largement participé à normaliser cette tendance en les exposant sur les réseaux sociaux comme animaux de compagnie, un phénomène documenté dans un rapport complet de l’ONG World Animal Protection publié en 2019. De même, le cas de Splash, loutre employée par la police pour rechercher des corps en Floride (États-Unis), montre que l’exploitation de ces animaux s’étend désormais au-delà du divertissement.

En milieu naturel, ces animaux passent la majorité de leurs journées à nager et à explorer un territoire qui mesure plus d’une dizaine de kilomètres au sein d’un groupe familial regroupant jusqu’à 12 individus. Recréer ces conditions à domicile est bien entendu impossible. En outre, leur régime, principalement composé de poissons frais, de crustacés et d’amphibiens, est à la fois extrêmement contraignant et coûteux pour leurs propriétaires. Leur métabolisme élevé les oblige en plus à consommer jusqu’à un quart de leur poids corporel chaque jour.

Privés de prédation et souvent nourris avec des aliments pour chats, de nombreux animaux exhibés sur les réseaux développent malnutrition et surpoids. Leur mal-être s’exprime aussi par des vocalisations et des troubles graves du comportement, allant jusqu’à de l’agressivité ou de l’automutilation, et des gestes répétitifs dénués de fonction, appelés « stéréotypies ». Ces comportements sont la conséquence d’un environnement inadapté, sans stimulations cognitives et sociales, quand elles ne sont pas tout simplement privées de lumière naturelle et d’espace aquatique.

Une existence déconnectée des besoins des animaux

Cette proximité n’est pas non plus sans risques pour les êtres humains. Les loutres, tout comme les autres animaux exotiques, peuvent être porteurs de maladies transmissibles à l’humain : salmonellose, parasites ou virus figurent parmi les pathogénies les plus fréquemment signalées. De plus, les soins vétérinaires spécialisés nécessaires pour ces espèces sont rarement accessibles et de ce fait extrêmement coûteux. Rappelons notamment qu’aucun vaccin antirabique n’est homologué pour la majorité des espèces exotiques.

Dans le débat public, on oppose souvent les risques pour l’humain au droit de posséder ces animaux. Mais on oublie l’essentiel : qu’est-ce qui est réellement bon pour l’animal  ? La légitimité des zoos reste débattue malgré leur rôle de conservation et de recherche, mais alors comment justifier des lieux comme les cafés à loutres, où l’on paie pour caresser une espèce sauvage  ?

Depuis 2018, le bien-être animal est défini par l’Union européenne et l’Anses comme :

« Le bien-être d’un animal est l’état mental et physique positif lié à la satisfaction de ses besoins physiologiques et comportementaux, ainsi que de ses attentes. Cet état varie en fonction de la perception de la situation par l’animal. ».

Dès lors, comment parler de bien-être pour un animal en surpoids, filmé dans des situations anxiogènes pour le plaisir de quelques clients ou pour quelques milliers de likes ?

Braconnés pour être exposés en ligne

Bien que la détention d’animaux exotiques soit soumise à une réglementation stricte en France, la fascination suscitée par ces espèces sur les réseaux ne connaît aucune limite géographique. Malgré les messages d’alerte mis en place par TikTok et Instagram sur certains hashtags, l’engagement du public, y compris en Europe, alimente encore la demande mondiale et favorise les captures illégales.

Une étude de 2025 révèle ainsi que la majorité des loutres captives au Japon proviennent de deux zones de braconnage en Thaïlande, mettant au jour un trafic important malgré la législation. En Thaïlande et au Vietnam, de jeunes loutres sont encore capturées et séparées de leurs mères souvent tuées lors du braconnage, en violation des conventions internationales.

Les réseaux sociaux facilitent la mise en relation entre vendeurs et acheteurs mal informés, conduisant fréquemment à l’abandon d’animaux ingérables, voire des évasions involontaires.

Photographie du serval qui a erré dans le département du Rhône pendant plus de six mois en 2025.
© Tonga Terre d’Accueil

Ce phénomène peut également avoir de graves impacts écologiques, comme la perturbation des écosystèmes locaux, la transmission de maladies infectieuses aux populations sauvages et la compétition avec les espèces autochtones pour les ressources.

Récemment en France, le cas d’un serval ayant erré plusieurs mois dans la région lyonnaise illustre cette réalité : l’animal, dont la détention est interdite, aurait probablement été relâché par un particulier.

Quand l’attention profite à la cause

Mais cette visibilité n’a pas que des effets délétères. Les réseaux sociaux offrent ainsi un nouveau levier pour analyser les tendances d’un marché illégal. D’autres initiatives produites par des centres de soins et de réhabilitation ont une vocation pédagogique : elles sensibilisent le public et permettent de financer des actions de protection et de lutte contre le trafic.

Il ne s’agit donc pas de rejeter en bloc la médiatisation autour de la question de ces animaux, mais d’apprendre à en décoder les intentions et les impacts. En définitive, le meilleur moyen d’aider ces espèces reste de soutenir les associations, les chercheurs et les programmes de réintroduction. Et gardons à l’esprit qu’un simple like peut avoir des conséquences, positives ou négatives, selon le contenu que l’on choisit d’encourager.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. De TikTok aux bars à loutres au Japon, comment les réseaux sociaux profitent du mal-être des animaux sauvages – https://theconversation.com/de-tiktok-aux-bars-a-loutres-au-japon-comment-les-reseaux-sociaux-profitent-du-mal-etre-des-animaux-sauvages-268683

Libération massive de prisonniers politiques au Bélarus : le deal de Loukachenko avec Washington

Source: The Conversation – in French – By Olga Gille-Belova, Maître de conférences au Département d’Études slaves, Université Bordeaux Montaigne

Plus de mille prisonniers politiques croupissent toujours dans les geôles d’Alexandre Loukachenko, au pouvoir sans discontinuer depuis 1994. Mais 123 d’entre eux, dont de nombreux responsables d’opposition de premier plan, viennent d’être libérés, en contrepartie de la levée de certaines sanctions américaines. Un « deal » qui s’inscrit dans le contexte plus large de l’implication de Minsk aux côtés de Moscou face à l’Ukraine.


La libération de 123 prisonniers politiques, le 13 décembre 2025, constitue un événement majeur pour le Bélarus, par son ampleur, par la notoriété de plusieurs détenus concernés, mais aussi par le contexte : cette vague s’inscrit dans une séquence de négociations et de marchandage diplomatique entre l’administration Trump et le régime d’Alexandre Loukachenko.

Selon Viasna, principale ONG bélarusse de défense des droits humains, il restait encore 1 110 prisonniers politiques au 15 décembre 2025. Depuis 2020 et la répression massive du mouvement de contestation né pour dénoncer le trucage par Alexandre Loukachenko de l’élection présidentielle tenue le 9 août de cette année-là, qui lui avait permis d’obtenir un sixième mandat consécutif, 4 288 personnes ont été condamnées à des peines de prison ferme pour des raisons politiques.

Une répression née en 2020 et devenue structurelle

En 2020, les arrestations ciblées avaient débuté dès le printemps, pendant la période préélectorale, dans une logique préventive visant à neutraliser des adversaires jugés dangereux – comme Viktor Babaryko ou Sergueï Tikhanovski, condamnés à respectivement 14 et 18 ans de prison en 2021.

Le pic correspond toutefois à l’après-élection présidentielle du 9 août 2020, période marquée par une mobilisation durable contre Alexandre Loukachenko, officiellement déclaré vainqueur – malgré les multiples preuves de fraude massive – avec 80 % des voix face à Svetlana Tikhanovskaïa, épouse de Sergueï et soutenue par l’ensemble de l’opposition démocratique.

Durant plusieurs mois, l’objectif du pouvoir est clair : étouffer une contestation perçue comme une menace pour la survie du régime. Arrestations, violences, condamnations : l’appareil coercitif est mobilisé pour briser la dynamique de rue et dissuader toute possibilité de protestation. Les années suivantes, la répression se poursuit, mais de manière plus diffuse : l’arbitraire et l’intimidation deviennent des instruments de contrôle, destinés à empêcher toute remobilisation.

Cette répression marque un durcissement du régime autoritaire bélarusse, qui se traduit également dans les modifications législatives : les infractions existantes voient leur définition élargie, et de nouvelles sont incluses dans le code pénal ; les peines sont alourdies ; des restrictions administratives et des outils de « labellisation » (extrémisme, terrorisme) permettant de criminaliser des actes ordinaires (reposts sur Internet, dons à des organisations indésirables, etc.) sont mis en place.

La répression ne vise plus seulement les personnes arrêtées à l’intérieur du pays. Depuis juillet 2022, une procédure pénale spéciale permet de juger un accusé en son absence, notamment lorsqu’il vit à l’étranger. Les procès par contumace deviennent ainsi un outil majeur de répression transnationale contre l’opposition en exil (responsables politiques, journalistes, activistes, chercheurs).

Dans ce cadre, 18 personnes – dont Svetlana Tikhanovskaïa (pour 14 ans) et son allié Pavel Latouchko (18 ans) – sont condamnées en 2023, et 114 autres en 2024.

Des libérations sous contrôle : de la mise en scène intérieure au marchandage externe

Les premières libérations significatives interviennent en 2023, avec un objectif d’abord tourné vers le public intérieur : montrer la « magnanimité » du bat’ka (« petit père », surnom de Loukachenko promu par la propagande), à l’égard de ceux qui acceptent de « se repentir ». Le régime met en scène ces séquences de manière spectaculaire, comme une véritable pédagogie de la soumission.

La libération, le 22 mai 2023, de Roman Protassevitch, qui avait été arrêté après l’atterrissage forcé d’un vol Ryanair en 2021, illustre cette logique : le détenu libéré a offert, face caméra, un récit de repentance, largement médiatisé, voué à servir d’exemple à tous ceux qui seraient tentés de se rebeller contre le régime.

Dans le même esprit, une « commission de retour » a été créée par le décret présidentiel n° 25 du 6 février 2023. Elle ne correspond pas à une commission de grâce au sens strict : il s’agit d’une structure interinstitutionnelle destinée à traiter les demandes des Bélarusses vivant à l’étranger (un demi-million de personnes ont émigré depuis 2020) et souhaitant rentrer, en particulier ceux qui reconnaissent avoir commis des infractions et demandent pardon. Parallèlement, des détenus arrêtés lors des manifestations commencent à être libérés progressivement, notamment parce qu’ils arrivent au terme de leur peine (plus de 50 libérations en septembre 2023).

En 2024, les libérations prennent la forme de « vagues de grâce » associées à des moments symboliques (commémorations du 9 mai, événements politiques). L’année 2024 consacre aussi une consolidation institutionnelle après la réforme constitutionnelle adoptée par référendum le 27 février 2022.

Dans une apparente normalité, un nouveau cycle électoral s’ouvre le 25 février 2024, par un « jour de vote unique » qui combine élections législatives (110 députés) et municipales (plus de 12 000 sièges). Les scrutins offrent une large victoire aux forces pro-gouvernementales, en particulier à Belaïa Rous’. Puis, les 24–25 avril 2024, la première réunion de l’Assemblée populaire pan-bélarusse (Vsebelorusskoe narodnoe sobranie, VNS), élevée au rang d’organe constitutionnel, se conclut par la désignation de Loukachenko à la tête de son présidium. Le 26 janvier 2025, l’élection présidentielle entérine sa reconduction pour un septième mandat, avec un score officiel proche de 87 % et une participation dépassant les 85 %.

En 2025, la logique change : les libérations s’inscrivent davantage dans une stratégie de marchandage externe, principalement avec l’administration de Washington, et traduisent la volonté de Minsk de tester une normalisation des relations avec les pays occidentaux sans susciter la désapprobation de Moscou.

Après la visite, le 12 février 2025, du diplomate américain Christopher Smith (chargé du dossier bélarusse au Département d’État), trois détenus sont libérés le même jour (dont un citoyen des États-Unis) et transférés vers la Lituanie. La visite de l’envoyé spécial Keith Kellogg, accompagné de son adjoint John Cole et de Christopher Smith, les 20–21 juin 2025, est suivie par la libération de 14 prisonniers, dont Sergueï Tikhanovski (époux de Svetlana Tikhanovskaïa).

Les 10–11 septembre 2025, une nouvelle visite permet la libération négociée de 52 prisonniers, transférés vers la Lituanie, en échange d’un assouplissement des sanctions américaines, notamment visant la compagnie aérienne Belavia. On note également la présence de militaires américains comme observateurs lors des exercices militaires russo-bélarusses Zapad-2025, organisés près de Borisov.

Finalement, le 12 décembre 2025, le retour de John Cole à Minsk se solde par la libération de 123 personnes, dont Ales Bialiatski (prix Nobel 2022, fondateur de Viasna), Viktor Babaryko, ou encore les éminents représentants de l’opposition Maria Kolesnikova et Maxim Znak.

Cent quatorze d’entre eux sont ensuite transférés vers l’Ukraine et reçus par le président Volodymyr Zelensky le 13 décembre.

Cette libération s’est faite en échange d’une levée des sanctions américaines sur la potasse. John Cole s’est dit confiant quant à la libération de milliers de prisonniers politiques restants dans les mois à venir.

Le troc libérations/sanctions : un mécanisme déjà éprouvé avec l’UE

Ce mécanisme n’est pas nouveau. Après l’élection du 19 décembre 2010, plus de 700 personnes avaient été arrêtées lors de la répression d’une manifestation de contestation, dont plusieurs candidats. Par la suite, au moins 40 avaient été condamnées à des peines de prison ferme. Elles seront libérées entre 2011 et 2015 via la grâce présidentielle, généralement à condition de reconnaître les faits, demander la grâce et promettre de cesser toute activité politique.

Après la répression de 2010–2011, l’UE lie explicitement toute amélioration durable des relations avec Minsk à des progrès en matière de droits fondamentaux – au premier rang desquels figure la libération des prisonniers politiques. Ces libérations conduisent à un assouplissement des sanctions de l’UE, puis à une relance à partir de 2015 d’une coopération (Partenariat oriental, discussions sur facilitation des visas et réadmission, etc.).

Plusieurs analyses soulignent toutefois qu’à l’époque l’UE privilégie une logique de stabilité régionale plutôt qu’un changement structurel du régime bélarusse.

Le retour américain : dividendes diplomatiques rapides et divers gains pour Minsk

Cette fois, ce n’est pas Bruxelles, mais Washington qui prend l’initiative. Ses démarches s’inscrivent dans un cadre plus large – celui des discussions autour d’un règlement de la guerre en Ukraine –, mais elles produisent des résultats rapides.

D’un côté, l’administration Trump peut revendiquer des « dividendes » visibles : des libérations, médiatisées, présentées comme des avancées en matière de droits humains. De l’autre, Loukachenko remporte une victoire diplomatique : l’accueil de délégations américaines le repositionne comme interlocuteur « fréquentable » et contribue à sa légitimation internationale après des années d’ostracisation.

Minsk gagne aussi sur le terrain économique, tant la potasse occupe une place structurante dans l’économie bélarusse. Pour rappel, le chlorure de potassium entre dans les engrais « potassiques » largement utilisés en agriculture. Sa disponibilité et ses prix ont une répercussion directe sur les coûts des produits agricoles au niveau mondial. Il est également utilisé en industrie chimique, notamment dans la fabrication de savons/détergents, et de manière plus marginale dans l’industrie alimentaire comme substitut de sel ou additif. En 2019, Belaruskaliï (monopole d’État) représentait près de 20 % de la production mondiale de potasse, environ 4 % du PIB et 7 % des exportations bélarusses, constituant une source majeure de recettes fiscales et de devises, aux côtés de la transformation du pétrole russe.

Les sanctions américaines (août 2021), puis européennes (2022), ont entraîné une chute importante de la production, une réorientation des exportations vers la Russie et la Chine à partir de 2023 et une pression sur les prix. En ce sens, la levée des sanctions sur la potasse peut améliorer les finances publiques et desserrer la dépendance accrue de Minsk vis-à-vis de Moscou.

La coopération américaine avec Minsk a déjà été perçue comme un moyen d’éloigner le Bélarus de la Russie. Durant le premier mandat Trump, la visite à Minsk de Mike Pompeo, alors secrétaire d’État, le 1er février 2020, s’inscrivait dans une tentative de normalisation après des années de gel diplomatique. Elle était intervenue à un moment de tensions entre Minsk et Moscou, notamment autour de l’énergie. Pompeo avait alors annoncé que les producteurs américains seraient prêts à fournir au Bélarus jusqu’à 100 % de ses besoins en pétrole à des prix « compétitifs », ce qui avait irrité la Russie. Ce rapprochement Washington-Minsk avait été mis à l’arrêt à partir de la répression à grande échelle déclenchée par Loukachenko à partir d’août 2020.

Une fracture possible entre Washington et Bruxelles ?

Commentant la levée partielle de sanctions, la cheffe de l’opposition en exil Svetlana Tikhanovskaïa a déclaré :

« Les sanctions américaines visent des personnes. Les sanctions européennes visent un changement systémique : mettre fin à la guerre, permettre une transition démocratique et garantir que les responsables rendent des comptes. Ces approches ne sont pas contradictoires ; elles se complètent mutuellement. »

Jusqu’ici, les positions américaine et européenne étaient globalement alignées (non-reconnaissance de la légitimité de Loukachenko, sanctions, soutien à l’opposition). Les initiatives de l’administration Trump ouvrent néanmoins une brèche : si Washington assouplit sa posture, combien de temps les Européens pourront-ils maintenir une ligne ferme – sanctions, soutien à l’opposition, refus de légitimation – dans un climat transatlantique plus incertain ?

Les responsables européens ont salué les libérations et la médiation américaine, tout en réaffirmant que les sanctions de l’UE relèvent de décisions européennes et qu’elles restent en place au regard des objectifs stratégiques de l’Union. Par ailleurs, d’après les informations publiques disponibles, l’UE ne semble pas avoir été associée aux négociations elles-mêmes ; elle aurait plutôt été informée et consultée en aval, notamment pour organiser l’accueil des personnes libérées.

De son côté, Loukachenko s’est empressé de dissiper tout doute quant à sa fidélité vis-à-vis de Moscou. Il a insisté publiquement sur le fait qu’un « gros deal » avec Washington ne se ferait « pas aux dépens de la Russie » et qu’il est « en plein accord » avec Vladimir Poutine. En l’absence de commentaire officiel du Kremlin, on peut supposer que les dirigeants russes ont été informés des négociations.

Quel impact sur le régime et sur l’opposition en exil ?

La rapidité des libérations interroge sur la perception que le régime a de l’opposition. Loukachenko semble suffisamment assuré de la solidité du système pour ne plus craindre une déstabilisation intérieure. À ses yeux, l’opposition en exil serait marginalisée, sans relais dans la société, et divisée par des rivalités internes. Le pouvoir n’a jamais cherché à emprisonner tous ses opposants : il leur a souvent laissé la possibilité de quitter le pays – ou l’a imposée (Maria Kolesnikova avait été emprisonnée après avoir déchiré son passeport à la frontière afin d’éviter une expulsion).

L’opposition s’est reconstituée à l’étranger, notamment entre Vilnius et Varsovie, avec des structures quasi gouvernementales : le bureau de Sviatlana Tikhanovskaïa, à la fois plate-forme de coordination des forces démocratiques, vitrine internationale et point de contact institutionnel ; le Cabinet transitoire unifié, conçu comme un « gouvernement en exil » préparant une éventuelle transition ; le Conseil de coordination, pensé comme une alternative au Parlement, malgré la difficulté à maintenir un lien organique avec la société restée au pays, comme l’a montré la faible mobilisation lors des élections qu’il a organisées en mai 2024. Dans ce contexte, l’action de l’opposition en exil se concentre sur le lobbying pour maintenir ou durcir les sanctions, la documentation des violations des droits humains et la préparation de scénarios de transition. Sa capacité à peser sur l’intérieur demeure limitée, faute de relais organisés et face au coût très élevé de l’engagement politique au Bélarus.

On peut toutefois se demander si Loukachenko n’est pas aveuglé par son opportunisme de court terme et s’il ne sous-estime pas les risques à long terme de ces libérations qui vont redynamiser l’opposition en exil. La diaspora bélarusse n’a jamais été aussi nombreuse (plus d’un demi-million de Bélarusses ont quitté le pays depuis 2020), l’opposition en exil n’a jamais été aussi bien structurée et institutionnalisée, et elle n’a jamais bénéficié d’un soutien aussi important de la part de la communauté internationale – ou, du moins, de l’UE.

Une nouveauté symbolique : l’Ukraine comme pays d’accueil

Si les prisonniers libérés lors des premières vagues ont été transférés vers la Lituanie, la majorité de ceux libérés en décembre 2025 a été, nous l’avons dit, accueillie par l’Ukraine – un fait symboliquement fort. Après 2020, de nombreux Bélarusses avaient fui vers l’Ukraine ; après le début de la guerre en février 2022, une partie a réémigré vers la Pologne et la Lituanie.

Jusqu’ici, l’attitude ukrainienne envers Minsk a été marquée par la prudence, afin d’éviter de pousser Loukachenko vers une implication plus active aux côtés de la Russie. Si Zelensky a condamné la répression de 2020, Kiev ne s’est pas engagé de manière systématique auprès de l’opposition bélarusse en exil. La séquence de décembre 2025 pourrait-elle ouvrir un changement ? Kiev pourrait-il devenir, aux côtés de Vilnius et Varsovie, un troisième pôle politique de l’opposition bélarusse ?

The Conversation

Olga Gille-Belova ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Libération massive de prisonniers politiques au Bélarus : le deal de Loukachenko avec Washington – https://theconversation.com/liberation-massive-de-prisonniers-politiques-au-belarus-le-deal-de-loukachenko-avec-washington-272185

Le loup mal-aimé, les ressorts de la pub d’Intermarché au succès planétaire

Source: The Conversation – France (in French) – By Frédéric Aubrun, Enseignant-chercheur en Marketing digital & Communication au BBA INSEEC – École de Commerce Européenne, INSEEC Grande École

*Le Mal-Aimé*, la publicité d’Intermarché, a rencontré un succès mondial aussi fulgurant qu’inattendu. Comment l’expliquer&nbsp;? Agence Romance pour Intermarché

En quelques jours, la publicité d’Intermarché a eu un succès viral époustouflant. Un milliard de personnes l’auront regardée. Un tel phénomène conduit à s’interroger sur les raisons de cette réussite, d’autant que l’enseigne, elle, n’est pas présente dans le monde entier ! Quels ressorts intimes ce film a-t-il mis en mouvement ? Il était une faim, ou le récit d’un conte ordinaire par Intermarché…


Le 6 décembre 2025, les chaînes françaises diffusent une publicité sous la forme d’un conte de Noël relatant l’histoire d’un loup rejeté par les habitants de la forêt. L’animation est accompagnée des paroles de Claude François le Mal-Aimé (1974), et se termine sur le logo de la grande enseigne de distribution française Intermarché avec la signature : « On a tous une bonne raison de commencer à mieux manger. » Le spectateur ne s’y trompe pas : il s’agit bien d’une publicité, doublée d’un discours moralisateur.

Si le format long (2 minutes 30) et le registre émotionnel constituent une formule habituelle de la part d’Intermarché et de son agence partenaire Romance, qui accompagne la marque depuis sept ans, le récit du Mal-Aimé surprend par son parti pris esthétique, alternant des plans en live et une partie animée en 3D, produite par la société montpelliéraine Illogic Studios, un format hybride qui tranche avec les publicités précédentes de l’enseigne.

Intermarché, Le Mal-Aimé.

Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que l’agence Romance signe un « conte de Noël » pour Intermarché. En 2017 déjà, elle racontait l’histoire d’un petit garçon qui, avec sa grande sœur, cherchait à sauver Noël en apportant des légumes au Père Noël pour que celui-ci puisse passer par la cheminée, le tout porté la chanson de Henri Salvador, J’ai tant rêvé (2003). L’agence Romance a confié qu’elle devait normalement tourner la suite de ce conte avant de finalement produire à la place le Mal-Aimé.

Intermarché, J’ai tant rêvé.

Un conte Made in France sans IA

Le conte du Mal-Aimé intervient dans un contexte bien particulier, marqué par une augmentation des images générées par l’intelligence artificielle (IA). Dernièrement, c’est Coca-Cola qui a sorti un nouveau film d’animation de Noël entièrement conçu par IA avec le studio américain Secret Level. Ce spot dure une minute et met en scène des animaux et les célèbres camions rouges de la marque pour un voyage à travers le monde. Le spot s’achève sur un père Noël inspiré des illustrations de Haddon Sundblom, figure emblématique de l’histoire de la marque.




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Le paysage audiovisuel et publicitaire tend à se modifier par le recours croissant aux images conçues par les intelligences artificielles génératives. Dans ce contexte, le choix d’Intermarché de conserver des techniques traditionnelles qui requièrent la participation d’une soixantaine de personnes est loué par les spectateurs en France comme à l’international.

Comme l’explique le cofondateur d’Illogic Studios Lucas Navarro :

« Pour le faire, c’était important de passer par de vrais artistes très talentueux et non pas de faire appel à l’IA donc, c’est vraiment un choix qu’on a fait. »

La logique du Père Noël en publicité

Ce conte auquel le public adhère va à l’encontre des théories qui présentent le public comme crédule et adhérant à tous les messages marketing. Le sociologue français Baudrillard présente la publicité comme une « logique de la fable et de l’adhésion », c’est-à-dire que les spectateurs veulent y croire, et cette acceptation reliée à l’émotion fait le succès de la publicité (au sens large).

En racontant l’histoire d’un loup mal-aimé qui apprend à manger sainement, Intermarché ne vend pas des légumes, mais propose un véritable conte de Noël aux spectateurs. La publicité en tant que « logique de la fable et de l’adhésion » telle qu’explicitée par Baudrillard bat ici son plein. Personne n’y croit vraiment, et pourtant nous y adhérons tous !

Comme l’explique le sociologue :

« C’est toute l’histoire du Père Noël : les enfants non plus ne s’interrogent guère sur son existence et ne procèdent jamais de cette existence aux cadeaux qu’ils reçoivent comme de la cause à l’effet – la croyance au Père Noël est une fabulation rationalisante. »

La publicité fonctionne en effet sur le même schéma : l’adulte accepte de redevenir un enfant à la vision de cette publicité qu’il reçoit comme un cadeau.

Le spectateur qui regarde le loup carnivore se transformer en loup végétarien pour se faire des amis devient également complice de cette fable. Et pour garder cette émotion intacte, Intermarché ne montre aucune trace de prix ou d’étiquette, relayant le discours commercial au second plan.

En effet, loin de la réalité quotidienne et des soucis économiques traversés par la France, ce conte de Noël se projette autour du vivre-ensemble. Les rires et les sourires parcourent les personnages différents de ce foyer français dans lequel le feu crépite, non loin d’une table autour de laquelle des adultes, dont une maman soucieuse de son fils qui s’ennuie et un oncle célibataire, apprécient les festivités dînatoires.

Quand le loup entre dans la bergerie

Le loup qui est un louvard (un loup adolescent) s’interroge sur son manque d’amis et les controverses qu’il soulève. Par sa personnalité en effet, le loup représente l’instinct sauvage, les pulsions qui guident le canidé à consommer de la viande et à menacer ses futurs amis jusqu’à les tuer, les sacrifier pour ses propres besoins alimentaires.




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Tel un serial killer infiltré dans la société qui doit apprendre à devenir végétarien pour être accepté. Bourdieu parlerait de la violence symbolique quand un changement d’identité est requis pour se fondre dans le groupe. Les spectateurs préfèrent y voir un sens de l’adaptation et le refus d’une violence qui pourrait détruire le groupe social et amical.

Mais le loup reste le malheureux anti-héros de l’histoire. Il est vrai que ce premier niveau de lecture sert à propager l’idée que la violence ne peut être admise dans un groupe social et qu’il est important durant ces festivités d’être soudé malgré les tempéraments de chacun et chacune.

La morale de cette histoire

L’utilisation du symbole de la restriction de la consommation de viande, sert-elle à déculpabiliser une clientèle qui économiquement ne pourra peut-être pas consommer de viande en ces périodes festives au profit du végétal ? Les motivations d’un changement de culture alimentaire peuvent aussi être écologiques (réduction d’eau, d’utilisation des terres, etc.), éthiques (protection animale…) ou exprimer la recherche d’être en meilleure santé.

Thierry Cotillard, le président du groupement Mousquetaires, qui détient les enseignes Intermarché, a tout de même tenu à clarifier son intention : « C’est pas ça le message. Le message, c’est “on n’exclut personne” […], c’est le vivre-ensemble », et non la promotion du végétarisme. Mais la démarche de l’enseigne est pourtant bien construite autour du « mieux manger », message que l’agence Romance parvient bien à mettre en scène depuis sept ans dans ses publicités.

En se positionnant comme accompagnatrice de ce changement de paradigme alimentaire, Intermarché endosse par là même un rôle de prescripteur moral qui dépasse sa dimension commerciale, rejoignant d’autres éthos de marques. La marque se présente en effet moins comme un distributeur que comme un garant éthique capable de guider ses consommateurs vers des choix plus responsables.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Le loup mal-aimé, les ressorts de la pub d’Intermarché au succès planétaire – https://theconversation.com/le-loup-mal-aime-les-ressorts-de-la-pub-dintermarche-au-succes-planetaire-272197

Pourquoi la hausse du prix des mémoires vives informatiques est une menace pour l’économie européenne

Source: The Conversation – France (in French) – By Julien Pillot, Enseignant-Chercheur en Economie, INSEEC Grande École

Les mémoires vives de type RAM sont des composants essentiels des produits électroniques et informatiques. Leur prix a fortement augmenté ces dernières semaines. Pour certains d’entre-eux, le prix a même été multiplié par quatre ou cinq en quelques semaines. Comment expliquer cette évolution ? Quel impact cela pourrait-il avoir sur le prix des ordinateurs, mais aussi sur l’inflation ou sur le développement de l’intelligence artificielle ? Les économies européennes seront-elles atteintes ? Julien Pillot répond à nos questions.


The Conversation : Pourquoi assiste-t-on depuis quelques semaines à une forte hausse du prix des mémoires vives ?

Julien Pillot : La hausse des prix concerne certains types de mémoires vives (RAM), qui constituent un ensemble beaucoup plus large. C’est l’évolution du prix de la DDR5 et la HBM3 qui inquiète de nombreux analystes actuellement. Pour comprendre les évolutions en cours, il faut avoir en tête que ces formats de mémoire vive sont essentiels à deux usages : la DDR5 est utilisée pour faire fonctionner l’ensemble de nos équipements informatiques et électroniques grand public, à des fins notamment de bureautique ou de gaming, quand la HBM est destinée aux supercalculateurs, essentiellement à des fins d’entraînement des intelligences artificielles (IA). Or, sur ce dernier point, nous observons une accélération sensible de la demande, en lien avec le vif engouement pour l’IA depuis deux ans et la construction de centres de données qui va de pair. Cette pression très forte de la demande explique le phénomène, suivant les canons de l’économie : quand la demande augmente et que l’offre ne suit pas, le prix croît. C’est d’autant plus vrai que cette croissance ne pouvait être que très imparfaitement anticipée, et que le secteur des composants informatiques connaît très souvent des cycles de surproduction/sous-production plus ou moins courts.

*Quel impact cela peut-il avoir ?

J. P. : L’augmentation des coûts de fourniture est une chose, mais il y a également un risque que les délais de production s’allongent, et que les prix des produits finis augmentent pour le grand public. Pour bien comprendre ce qui se passe, il faut avoir en tête que la production est principalement le fait de trois entreprises : les Coréens SK Hynix et Samsung d’une part, et l’Américain Micron d’autre part. Cet oligopole très concentré réalise près de 93 % de la production mondiale. Pour faire face à la croissance de la demande, ils doivent puiser dans leurs stocks, mais surtout augmenter leur capacité de production, ce qui veut dire très concrètement construire de nouveaux sites ou agrandir les sites existants. Outre que créer de nouvelles unités de production prend du temps, cela représente aussi un important investissement.

Ces acteurs sont donc placés devant un dilemme : la hausse de la demande sera-t-elle suffisamment durable pour justifier ces investissements ? Rien ne serait pire pour ces acteurs que de se retrouver, à terme, avec des surcapacités de production qui, non seulement s’avèreraient difficiles à amortir, mais en outre pourraient créer un choc déflationniste sur leur production, comme cela s’est vu en 2022-2023 avec le ralentissement de la demande. C’est un cas classique en économie industrielle qui explique aussi pourquoi les trois géants de la mémoire vive limitent leurs plans d’expansion.

Cet accroissement de la demande n’était-il pas du tout prévisible ?

J. P. : L’accélération exponentielle, depuis 2023-2024, et l’avènement de ChatGPT ont surpris beaucoup de monde. Cet « effet blast » a eu pour principale conséquence le fléchage d’une quantité colossale de fonds vers le développement de l’IA et, par conséquent, vers les composants critiques des architectures essentielles à leur entraînement. Ce qui explique autant la valorisation record d’une entreprise comme Nvidia qui fournit les GPU [processeurs graphiques], que la hausse de la demande, et donc des prix, de la mémoire vive.

Ce mouvement a été d’autant plus fort que, dans le même temps, les autres véhicules d’investissement, comme la blockchain ou le métavers, marquaient une pause, voire s’effondreraient.

Si la situation à court terme est favorable aux producteurs de RAM qui bénéficient à plein de l’effet-prix qui résulte de l’accélération de la demande (SK Hynix, le fournisseur de Nvidia, aurait même déjà écoulé la totalité de sa production prévue pour 2026), elle nécessite néanmoins de pouvoir offrir au marché ce qu’il demande, car une pénurie durable ne profite à personne. Raison pour laquelle ils ont réagi.

De quelle façon ?

J. P. : En adaptant leur outil de production. Ils se sont focalisés sur la production des mémoires vives les plus demandées, quitte à en délaisser d’autres. Mais à un moment, on arrive au bout des capacités d’adaptation des acteurs, ce qui explique les goulets d’étranglement, par exemple sur les DDR5, les producteurs favorisant les mémoires HBM qui offrent de meilleures marges. Mais, retour de bâton, le goulet d’étranglement sur la DDR5 est tel que les producteurs envisagent désormais de la privilégier. Il faut dire que les perspectives de profits sont très alléchantes.




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Cela veut-il dire que les biens électroniques et informatiques vont voir leur prix s’envoler à court terme ?

J. P. : C’est très très difficile à dire, car répondre à cette question revient à poser un problème avec beaucoup d’inconnues. Certains analystes tablent sur une augmentation de 20 % du prix des smartphones, mais ces conclusions me paraissent prématurées. Les facteurs d’incertitude sont bien trop nombreux pour être si catégorique.

L’impact va, en effet, dépendre des décisions prises par les entreprises, et des marges de manœuvre dont elles disposent… Nous avons déjà évoqué le dilemme qui concerne les producteurs de RAM. Leurs arbitrages à court terme seront déterminants dans les mécanismes de fixation des prix pour les différents types de RAM. Les autres inconnues concernent la demande, notamment celle qui émane des acteurs de l’électronique grand public.

À court terme, et à périmètre constant (stabilité de la demande et des prix des autres composants), la hausse du prix des mémoires vives augmente leurs coûts de production. Quant aux goulets d’étranglement, ils peuvent ralentir les cadences de livraison des composants, et donc allonger les délais de production et/ou réduire les quantités de produits finis produites. Avec des répercussions évidentes sur leur trésorerie.

Pour savoir l’impact sur le consommateur final, tout va dépendre de la capacité autant que la volonté des entreprises à répercuter ou non cette hausse sur leurs clients. Chaque entreprise va prendre sa décision en fonction de sa situation concurrentielle et financière propre, en arbitrant entre sa trésorerie et le risque de perdre des parts de marché. Une entreprise en position de force peut décider de répercuter la hausse. Une autre confrontée à une forte concurrence sera tentée de maintenir les prix actuels aussi longtemps que possible, et donc de rogner ses marges.

Autre facteur qui va jouer : l’évolution des prix des autres composants. Les produits électroniques sont complexes. Ils sont l’assemblage d’un tas de composants dont les prix varient indépendamment les uns des autres. Il est possible que, tandis que le prix de la RAM augmente, celui d’autres éléments baisse, ce qui peut permettre à un assembleur de faire une péréquation.

Enfin, la hauteur de gamme des produits finis va également jouer un rôle très important dans les arbitrages des producteurs. Sur les produits bas de gamme, il est probable que les producteurs soient peu incités à répercuter la hausse des coûts, car le consommateur est très sensible au prix. À l’inverse, pour du haut de gamme, l’entreprise retrouve des marges de manœuvre, car le prix n’est pas le critère de choix déterminant. Une entreprise, comme Samsung, qui couvre toutes les gammes de produits peut également jouer une péréquation en acceptant de réduire ses marges sur les produits d’entrée de gamme, et de « se rattraper » – au moins en partie – sur les produits haut de gamme.

Sans même évoquer les impacts imputables aux décisions de politique commerciale, ou d’éventuels chocs exogènes tels que celui qui avait frappé la production de disques durs en 2011-2012, tous ces éléments mis bout à bout font qu’il est déjà très difficile d’avoir une vue d’ensemble des répercussions macro-économiques de la hausse du prix, tant l’impact global dépend d’une infinité de décisions micro locales.

Ces mémoires vives sont utilisées pour les modèles d’IA. Faut-il craindre, dès lors, que cela pèse sur les entreprises du secteur alors que de nombreuses personnes évoquent une bulle financière ? En renchérissant les coûts de production de l’IA, la hausse du prix des mémoires vives ne va-t-elle pas déstabiliser l’équilibre financier des entreprises les plus fragiles du secteur ?

J. P. : Tout va dépendre des arbitrages des acteurs, et notamment des producteurs de mémoire vive. Vont-ils continuer ou non à favoriser la production des mémoires vives pour l’IA, les fameuses HBM ? Il pourrait aussi y avoir une bascule à moyen terme qui aboutirait à un ralentissement du rythme de développement de l’IA, le temps de digérer les investissements colossaux réalisés jusqu’ici. Pour quelles raisons ? Des pressions venant de la société ou des actionnaires. Ces derniers voient bien que la croissance de l’IA consomme beaucoup de cash, et s’inquiètent de perspectives de monétisation qui sont soit plus lointaines, soit moins importantes que celles promises par les acteurs de la tech.

Boursorama, 2025.

Certains investisseurs pourraient bien être tentés de pousser les entreprises à se réorienter vers des projets moins gourmands en capacité de calcul, qui nécessitent moins d’énergie et de cash. À moins que ce ne soit les dirigeants d’entreprise eux-mêmes qui fassent ce choix par volonté à la fois de préserver leur trésorerie et de trouver des modèles peut-être plus frugaux, plus spécialisés et mieux adaptés aux besoins réels des acteurs du marché. Dans un cas comme dans l’autre, cela aurait un effet sur la demande de RAM. Cela ne reste qu’un scénario. En revanche, il me semble raisonnable d’estimer que tôt ou tard les gros argentiers de l’IA vont réclamer des éléments de preuve d’un possible retour sur investissement, ce qui poussera les entreprises spécialisées à chercher à réduire leurs coûts.

Deux Coréens, un États-unien, quel impact pourrait avoir l’absence de l’Europe dans cette technologie ?

J. P. : Les Européens se retrouvent encore une fois dans une extrême dépendance pour des biens d’une importance cruciale, stratégique et même vitale. Nous ne sommes pas complètement absents de l’industrie des semi-conducteurs – l’Europe compte même deux champions, avec ASML pour la fabrication d’équipements, et STMicroelectronics pour la fabrication de puces –, mais pour ce qui concerne la mémoire vive, nos entreprises sont totalement dépendantes des exportations de la Corée du Sud ou des États-Unis, deux pays avec lesquels il vaut mieux avoir de bonnes relations. Le déficit commercial européen pour les semi-conducteurs atteint 10 milliards à 20 milliards de dollars (entre 8,5 milliards et 17 milliards d’euros) par an !

Nous commençons à prendre conscience de nos dépendances multiples. L’European Chips Act (ECA) a été une première réaction qui vise à couvrir 20 % de la production mondiale de semi-conducteurs. Une entreprise comme STMicroelectronics est bien placée, mais elle est absente du segment des mémoires vives. Il faudrait maintenant élargir le champ de l’ECA à ces composantes vitales de l’économie numérique. Le plus vite sera le mieux, car, vous l’aurez compris, ces composants électroniques ont acquis une dimension critique pour l’ensemble de l’économie qui se numérise à marche accélérée.

Propos recueillis par Christophe Bys.

The Conversation

Julien Pillot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi la hausse du prix des mémoires vives informatiques est une menace pour l’économie européenne – https://theconversation.com/pourquoi-la-hausse-du-prix-des-memoires-vives-informatiques-est-une-menace-pour-leconomie-europeenne-272389