Homme « performatif » : la nouvelle masculinité des jeunes attire curiosité, ironie et jugement

Source: The Conversation – in French – By Jillian Sunderland, PhD candidate in Sociology, University of Toronto

Sur TikTok et les campus universitaires, les jeunes hommes redéfinissent aujourd’hui la masculinité, parfois avec des lattes au matcha, des Labubus, des appareils photo argentiques et des sacs fourre-tout achetés d’occasion.

À l’Université métropolitaine de Toronto, un concours intitulé « homme performatif » (performative male, en anglais) a récemment attiré une foule considérable en se moquant de ce nouvel archétype de la masculinité sur TikTok. Ce terme désigne les jeunes hommes qui se construisent délibérément une image douce, sensible et émotionnellement consciente, marquant leur rejet de la « masculinité toxique ».

Lors de ces concours, les participants rivalisent pour faire rire et attirer l’attention des femmes en récitant des poèmes, en exhibant des vêtements d’occasion ou en distribuant des produits d’hygiène féminine afin de montrer qu’ils font partie des « gentils ».

Des événements similaires ont eu lieu de San Francisco à Londres, reflétant un changement plus large dans la façon dont la génération Z aborde le genre. Des recherches montrent que les jeunes hommes expérimentent le genre en ligne, mais le public réagit souvent avec humour ou scepticisme.

Cela soulève une question importante : à l’heure où la « masculinité toxique » est dénoncée, pourquoi les réactions du public face à des versions plus douces de la masculinité oscillent-elles entre curiosité, ironie et jugement ?

Pourquoi la génération Z parle de « performatif »

La méfiance de la génération Z envers ces jeunes hommes peut s’expliquer en partie par des changements culturels plus larges.

Comme le montrent les recherches sur les réseaux sociaux, les jeunes attachent de l’importance à l’authenticité, qu’ils perçoivent comme un gage de confiance. Si la génération Y a perfectionné l’art de se mettre en scène via égoportraits et vidéos montrant ses meilleurs moments, la génération Z valorise la spontanéité et le naturel.

Des études sur TikTok révèlent que de nombreux utilisateurs partagent et consomment davantage de contenus émotionnellement « bruts », en contraste avec l’esthétique plus travaillée d’Instagram.

Dans ce contexte, « l’homme performatif » se distingue parce qu’il semble mettre trop d’efforts afin de paraître sincère. Le latte au matcha, l’appareil photo argentique, le sac fourre-tout : ce ne sont que des accessoires, pas des valeurs. Ainsi, ceux qui ont réellement intégré ces valeurs n’auraient pas besoin de le signaler en se promenant avec un carnet Moleskine ou un essai de la poétesse Sylvia Plath.

Mais comme l’explique la philosophe Judith Butler, tous les genres sont « performatifs » : ils se construisent par des actions répétées. Les sociologues Candace West et Don Zimmerman appellent cela « faire son genre » – le travail quotidien consistant à montrer que l’on est « homme » ou « femme ».

Ce cadre permet de comprendre pourquoi « l’homme performatif » peut sembler hypocrite : le genre est toujours performatif et contrôlé, destiné à paraître maladroit avant de sembler naturel.

À cet égard, la moquerie des « hommes performatifs » sert à maintenir les hommes dans la « boîte masculine », c’est-à-dire les limites étroites de la masculinité acceptée. Des études montrent que depuis l’école jusqu’au travail, les hommes sont jugés plus sévèrement que les femmes lorsqu’ils sortent des normes de genre. De cette manière, la moquerie envoie un message à tous les hommes, leur indiquant qu’il existe des limites à la manière dont ils peuvent s’exprimer.




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Quand le progrès reste un privilège

Cependant, de nombreux chercheurs mettent en garde contre le fait que ces nouveaux styles masculins pourraient encore renforcer certains privilèges.

Dans l’ère post-#MeToo, où la « masculinité toxique » est critiquée, de nombreux hommes revisitent leur identité. Les appels en faveur d’une « masculinité saine » et de modèles masculins positifs témoignent d’une culture en quête de nouvelles façons d’être un homme, encore incertaines.

Dans ce contexte, de nombreux commentateurs publics affirment que ces hommes se présentent comme conscients d’eux-mêmes, proches du féminisme et « différents des autres hommes » pour séduire plus facilement.

Les sociologues Tristan Bridges et C.J. Pascoe parlent de « masculinité hybride » : certains hommes privilégient une esthétique progressiste ou queer pour consolider leur statut tout en conservant leur autorité.

Une analyse de 2022 sur les créateurs masculins populaires de TikTok montre que plusieurs brouillent les frontières de genre par la mode et la présentation de soi, tout en renforçant certaines normes de blancheur, de musculature et de désirabilité hétérosexuelle.

Cela rejoint les critiques fréquentes des « hommes performatifs » : ils utilisent le langage du féminisme ou de la thérapie sans changer leur approche du partage de l’espace, de l’attention ou de l’autorité.

Ces petites expériences ont-elles de l’importance ?

Pourtant, comme l’affirme la sociologue Francine Deutsch dans sa théorie du « défaire le genre », le changement commence souvent par des actes partiels et imparfaits. Des études montrent que copier et expérimenter les genres sont des moyens essentiels pour apprendre de nouveaux rôles de genre.


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À première vue, il n’y a rien de fondamentalement néfaste à ce que les hommes s’adonnent à la tenue d’un journal intime, à la collection de disques vinyles ou à l’art du latte.

En fait, les recherches sur la jeunesse et la lutte contre la radicalisation suggèrent que ces activités pourraient constituer des outils pratiques pour contrer la radicalisation et l’isolement en ligne, un autre problème qui touche les jeunes hommes.




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À quoi ressemblerait le changement ?

En réalité, nous ne disposons peut-être pas encore des outils nécessaires pour reconnaître le changement. Une grande partie de notre monde est créée pour être partagée et consommée sur les réseaux sociaux. La domination masculine semble ainsi difficile à remettre en question.

Un signe positif est que, plutôt que d’être sur la défensive, de nombreux créateurs masculins se moquent de la situation et utilisent la parodie comme un moyen d’explorer à quoi pourrait ressembler un homme plus sensible.

Et peut-être que la tendance « homme performatif » nous renvoie l’image de nos propres contradictions. Nous exigeons de l’authenticité, mais nous consommons du spectacle ; nous supplions les hommes de changer, mais nous les critiquons lorsqu’ils essaient ; nous demandons de la vulnérabilité, mais nous reculons lorsqu’elle semble trop forcée.

L’« homme performatif » peut sembler ironique, mais il expérimente également ce que signifie être un homme aujourd’hui.

Il n’est pas encore certain que cette expérience mènera à un changement durable ou qu’elle ne sera qu’une autre mode en ligne, mais elle donne un aperçu de la manière dont la masculinité est en train d’être réécrite, latte après latte.

La Conversation Canada

Jillian Sunderland a précédemment reçu des financements du Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH) et de la Bourse d’études supérieures de l’Ontario (BESO).

ref. Homme « performatif » : la nouvelle masculinité des jeunes attire curiosité, ironie et jugement – https://theconversation.com/homme-performatif-la-nouvelle-masculinite-des-jeunes-attire-curiosite-ironie-et-jugement-270341

Cent quarante ans après sa pendaison, le métis Louis Riel divise encore

Source: The Conversation – in French – By Christophe Premat, Professor, Canadian and Cultural Studies, Stockholm University

Cent quarante ans après sa pendaison, Louis Riel divise encore. Rebelle, prophète, député, traître ou père du Manitoba, son héritage raconte un pays qui peine toujours à comprendre ses propres fondations.

Le 16 novembre marquait les 140 ans de l’exécution de Louis Riel (1844‑1885), chef politique et religieux des Métis, défenseur des droits territoriaux et culturels de son peuple dans les Prairies canadiennes. Jugé pour trahison à la suite de la Rébellion du Nord-Ouest de 1885, sa mort ne se réduit pas à un simple événement historique : elle permet de revisiter un moment fondateur du Canada moderne et d’évaluer la manière dont les enjeux soulevés par Riel, à savoir souveraineté, droits territoriaux, pluralisme culturel, restent profondément actuels. Loin d’être figé dans les archives ou dans les livres d’histoire, Riel revient régulièrement dans les débats politiques, dans les créations artistiques et dans les discussions sur l’identité canadienne.

En tant que directeur du Centre d’études canadiennes à l’Université de Stockholm, j’ai remarqué l’intérêt des étudiants pour les questions liées au multilinguisme au Canada et notamment pour la construction de la Confédération canadienne. L’un de mes domaines de recherche concerne la lutte pour la visibilité des cultures autochtones.

Riel, porte-voix d’un peuple métis en quête d’autonomie

Riel occupe en effet une place singulière dans la mémoire collective. Issu d’une communauté qui naît de l’entrelacement entre populations autochtones et colons européens, il devient le porte-parole d’un espace culturel distinct, attaché à ses terres, à ses traditions et à sa langue. Dans la Résistance de la Rivière Rouge en 1869 puis dans celle du Nord-Ouest en 1885, il défend la légitimité d’un peuple métis cherchant à préserver son autonomie dans un contexte d’expansion étatique vers l’Ouest.

Derrière le conflit militaire se cache une confrontation entre deux visions du pays. D’un côté, un projet de construction nationale centré sur un pouvoir fédéral fort et un modèle colonial de gestion du territoire. De l’autre, une conception enracinée dans la pluralité linguistique, la reconnaissance des peuples autochtones et la gouvernance locale.




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Une pensée politique portant sur la reconnaissance des droits culturels

Contrairement à d’autres grandes figures politiques, Riel n’a jamais publié de livre. En effet, il a laissé un ensemble impressionnant de manuscrits, de mémoires, de lettres, de réflexions religieuses et de textes politiques. Ses écrits de prison, le Mémoire sur les droits des Métis de 1885 ou encore les documents associés au mouvement de l’Exovedate témoignent d’une pensée riche et complexe. L’Exovedate était un conseil politique formé autour de Louis Riel en 1874, chargé de guider son action religieuse et nationale et de réfléchir à l’avenir politique des Métis.

Ces écrits dévoilent un homme convaincu que les Métis pouvaient participer pleinement à la création d’un Canada respectueux des différences culturelles, à condition que leurs droits soient reconnus de manière équitable. Ils montrent également un individu profondément marqué par l’isolement politique, souvent incompris par les autorités fédérales comme par certains de ses propres partisans.

L’héritage vivant des Métis aujourd’hui

Cet héritage textuel nourrit aujourd’hui la réflexion des Métis du Canada, dont la position politique a évolué de manière significative ces dernières décennies. La reconnaissance constitutionnelle, les avancées judiciaires en matière de droits territoriaux, la structuration d’organisations métisses provinciales, ou encore le renouveau linguistique autour du michif, donnent un nouveau relief aux aspirations portées par Riel au XIXe siècle.

Pour beaucoup, sa vie et son action rappellent que les droits métis sont une réalité historiquement ancrée dans les Prairies canadiennes. Les revendications contemporaines concernant les terres, les ressources naturelles, la gouvernance locale ou la représentation institutionnelle prolongent directement les débats dans lesquels Riel s’était engagé.

La figure de Riel dans la culture populaire

Ce retour de Riel dans la conversation nationale est également visible dans la culture populaire. Le cinéma, la littérature et les arts visuels réinterprètent régulièrement son image. Le film The Universal Language en offre un exemple récent et marquant. Ce film de Matthew Rankin tourné au Manitoba en farsi propose une fable politico-linguistique où l’histoire et la mémoire métisse deviennent les ressorts d’une réflexion inventive sur les langues minoritaires et la résistance culturelle. Riel y apparaît comme une figure de résistance culturelle, un symbole de la fragilité des langues minoritaires et de la résilience des communautés marginalisées. Le film capte la manière dont Riel est devenu un repère visuel et narratif pour réfléchir aux rapports entre langue, pouvoir et appartenance.

Dans d’autres œuvres, qu’il s’agisse de romans graphiques, de performances artistiques ou de pièces de théâtre, Riel est évoqué tour à tour comme visionnaire, martyr politique ou acteur incompris de son époque. Son exécution, longtemps présentée comme une sanction contre un rebelle armé, est aujourd’hui interprétée à la lumière des injustices structurelles qui ont marqué l’histoire des relations entre l’État canadien et les peuples autochtones.

Les droits territoriaux des Métis

Si Riel continue de fasciner, c’est aussi parce que les questions qu’il posait demeurent ouvertes. L’articulation entre souveraineté autochtone et cadre fédéral canadien reste au cœur des discussions contemporaines sur les traités modernes et l’autonomie gouvernementale. Les enjeux fonciers, qui avaient déclenché une partie des tensions dans les Prairies, reviennent dans les litiges actuels concernant les droits territoriaux des Métis.


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La question linguistique, qu’il s’agisse de la place du français ou des langues autochtones, s’inscrit dans une réflexion plus large sur la capacité du Canada à protéger la diversité culturelle qui le caractérise. Enfin, la place de Riel dans les commémorations publiques révèle à quel point le pays continue de débattre de son propre récit national.

Reconnaissance nationale tardive

Le Canada a mis du temps à reconnaître officiellement la contribution de Riel. Ce n’est qu’en 2019 que le Parlement a officiellement désigné le 16 novembre comme Journée Louis-Riel, marquant une relecture plus nuancée de son rôle politique ; la province du Manitoba, qui lui rend hommage depuis longtemps à travers une journée fériée provinciale et diverses commémorations officielles, avait déjà reconnu son apport historique essentiel. Cette reconnaissance s’inscrit dans un processus plus large de réévaluation du passé colonial et de prise en compte des injustices faites aux peuples autochtones. Dans ce contexte, Riel devient un médiateur entre mémoire et présent, un point de départ pour mieux comprendre comment le pays a été construit et comment il pourrait évoluer.

Commémorer les 140 ans de son exécution revient à interroger les fondements mêmes du Canada contemporain. Riel incarnait une conception du pays qui reposait sur le dialogue, la pluralité et la reconnaissance des entités politiques autochtones. Revisiter cette vision, c’est se demander si le Canada actuel est en mesure de donner une place réelle aux Métis, aux Premières Nations et aux Inuit dans la manière dont il se pense lui-même.

La Conversation Canada

Christophe Premat est directeur du Centre d’études canadiennes de l’Université de Stockholm depuis 2017. Il a fondé un cours d’été d’introduction aux études canadiennes dont la première édition a eu lieu en 2021 grâce au financement du Conseil Nordique des Ministres (NPHE-2020/10138). Il a récemment dirigé un ouvrage avec Sara Bédard-Goulet intitulé “Nordic and Baltic Perspectives in Canadian Studies” (https://stockholmuniversitypress.se/books/e/10.16993/bci).

ref. Cent quarante ans après sa pendaison, le métis Louis Riel divise encore – https://theconversation.com/cent-quarante-ans-apres-sa-pendaison-le-metis-louis-riel-divise-encore-269856

Combien de CO₂ votre voyage en avion a-t-il vraiment émis ? Comment vérifier les calculs d’empreinte carbone de l’aérien

Source: The Conversation – in French – By Finn McFall, KTP Associate, University of Surrey

La plupart des calculateurs d’empreinte carbone de l’aérien livrent des chiffres largement sous-estimés. Vladimir Sukhachev/Shutterstock

D’un outil à l’autre, l’empreinte carbone évaluée pour un vol en avion peut varier considérablement. Cela tient aux hypothèses de calcul, au périmètre exact de celui-ci et à la source des données, qui peuvent être à l’origine de nombreuses incertitudes. Pour un usage éclairé de ces calculateurs, utiles mais approximatifs, par les voyageurs aériens, il est indispensable de mieux en cerner les limites.


Lorsque deux personnes réservent le même vol, elles peuvent penser avoir une empreinte carbone très différente, si elles sont passées par deux calculateurs en ligne différents. En effet, de nombreux calculateurs d’empreinte carbone passent sous silence une large partie de l’impact climatique du transport aérien – ou encore, s’appuient sur des hypothèses trop simplifiées.

Le point sur leurs limites et pourquoi elles sont importantes. Malgré tout, quelques précautions de bon sens peuvent vous aider à évaluer les estimations fournies.

Le CO₂ ne suffit pas

Si un outil en ligne ne rend compte d’un résultat qu’en kilogramme de dioxyde de carbone (CO2), il omet deux autres groupes d’émissions importants.

En effet, l’équivalent CO2 est une unité de mesure qui convertit l’impact des autres gaz à effet de serre, tels que le méthane, en équivalent dioxyde de carbone à l’aide de données scientifiques qui montrent leur potentiel de réchauffement climatique. Si un calculateur n’affiche que le CO2, il sous-estime donc l’empreinte carbone.

Un calculateur qui fait référence à des émissions équivalent CO2 inclut ainsi le CO2 ainsi que les autres émissions de gaz à effet de serre, ce qui le rend plus complet. Les bonnes pratiques citent le chiffre utilisé et renvoient au tableau des métriques utilisées pour le calcul. (par exemple, la valeur retenue pour le potentiel de réchauffement global du gaz considéré, ou PRG, ndlr).

Les impacts non liés au CO2 doivent également être pris en compte. Concrètement, il s’agit de l’effet sur le climat des oxydes d’azote, de la vapeur d’eau et des traînées de condensation émis par les avions. Ceux-ci emprisonnent la chaleur et agissent comme une couverture qui réfléchit la chaleur de la Terre vers le sol. Des recherches montrent que ces effets non liés au CO2 peuvent être comparables, voire supérieurs à ceux du CO2 seul, sur des horizons temporels moyens.

Cela signifie qu’un calcul basé uniquement sur les émissions de CO2 sous-estime l’impact climatique total du transport aérien, car il ne tient pas compte de l’effet des oxydes d’azote, de la vapeur d’eau et des traînées de condensation. L’ampleur des impacts non liés au CO2 varie en fonction de l’altitude, de la latitude, des conditions météorologiques et de l’heure de la journée, mais elle est trop importante pour être ignorée.

Les calculateurs devraient les quantifier de manière plus transparente, quitte à fournir un résultat avec un niveau d’incertitude chiffré. Les meilleurs calculateurs réalisent à la fois un calcul en équivalent CO2, puis prennent en compte les effets non liés au CO2.




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Les avions ne volent pas vraiment en ligne droite

Une autre source de sous-estimation de l’empreinte carbone de l’aérien est le calcul des distances. De nombreux outils supposent un trajet dit « orthodromique » (c’est-à-dire, la distance la plus courte entre les aéroports de départ et d’arrivée compte tenu de la courbure de la Terre), auquel s’ajoute une petite distance fixe. Or, les vols réels sont influencés par les vents, les tempêtes, la congestion aérienne, les zones militaires à éviter et les fermetures d’espace aérien qui obligent à faire de longs détours. Même les itinéraires réguliers entre une ville A et une ville B peuvent changer quotidiennement en raison de ces variables.

Des études montrent que ces détours peuvent, en moyenne, atteindre un allongement de plus de 7,5 % de la distance totale, même en temps « normal » et sans parler de la situation géopolitique actuelle dans le monde. Or, une distance plus longue implique une consommation de carburant et des émissions plus importantes. Ainsi, si une calculatrice ne tient pas compte des déviations d’itinéraire, elle sous-estimera la consommation de carburant.

En utilisant les données historiques récentes observées sur un itinéraire donné, on peut ajuster ces estimations. De quoi mieux refléter la façon dont cet itinéraire est vraiment parcouru dans la pratique, et non pas dans des conditions idéales.

Quel périmètre les compagnies aériennes doivent-elles prendre en compte ?

Même lorsque la distance et les émissions de gaz à effet de serre sont correctement prises en compte, de nombreux outils éludent d’indiquer clairement le périmètre du calcul et ses limites, sans préciser ce qui est inclus ou exclus. Ainsi, de nombreux outils ne tiennent pas compte des émissions liées à l’extraction des matériaux pour construire les avions et aux activités pétrolières permettant de produire du carburant.

Une empreinte carbone complète et conforme aux normes en vigueur comprendrait les émissions « du puits au réservoir » (well-to-tank, ce qui intègre les étapes d’extraction, de raffinage et de transport du carburant), les services en vol et le cycle de vie des avions et même des aéroports.

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Certains calculateurs d’empreinte carbone pour le transport aérien se basent sur des hypothèses de calcul trop généreuses.
EamesBot/Shutterstock

La norme internationale ISO 14083 de 2023, qui porte sur la quantification et la déclaration des émissions de gaz à effet de serre provenant des chaînes de transport, établit pourtant des règles communes. Les bons calculateurs s’alignent sur cette norme afin de rendre leur champ d’application explicite et comparable.

Mais les meilleurs calculateurs vont au-delà de ces exigences et couvrent l’ensemble des émissions liées au vol. Si un calcul d’empreinte carbone exclut les émissions en amont ou celles liées aux infrastructures aériennes, on peut s’attendre à ce que le résultat soit inférieur à celui qu’une analyse complète du cycle de vie livrerait.

L’allocation des émissions de l’appareil au passager

Le calcul des émissions par passager consiste à répartir l’impact climatique de l’avion entre les sièges occupés par les passagers et le fret (transport en soute). Or, la classe de cabine et la densité des sièges modifient l’espace disponible par passager. Les sièges en classe affaires ou en première classe peuvent donc avoir un impact par passager plusieurs fois supérieur à celui de la classe économique dans le même avion.

Les coefficients de remplissage (c’est-à-dire, le taux d’occupation d’un avion) modifient également ce calcul. Les passagers d’un avion à moitié plein devraient se voir attribuer deux fois plus d’émissions.

Les bonnes méthodes de calcul devraient utiliser des coefficients de remplissage et les plans de sièges spécifiques à chaque trajet, en fonction de la compagnie aérienne et de la saison, plutôt que des hypothèses globales généralisées.

Bagages en soute et transport de fret

Du point de vue du voyageur, il semble injuste qu’un passager voyageant uniquement avec un bagage à main bénéficie se voit allouer la même empreinte carbone qu’une personne ayant enregistré 30 kg de bagages. De fait, la plupart des calculateurs se basent sur un poids moyen unique pour les bagages. Le calcul est donc surestimé pour les voyageurs légers et sous-estimé pour les voyageurs lourds.

De meilleures approches permettraient aux utilisateurs de déclarer leurs bagages lors du calcul, ou d’appliquer des facteurs spécifiques à leur itinéraire.

De plus, la plupart des vols passagers transportent également du fret en soute. Si un calculateur attribue toutes les émissions de l’avion aux passagers, il surestime les chiffres par passager. Une pratique plus équitable consisterait à répartir les émissions entre les passagers et le fret aérien.

Comment faire mieux ?

Sur la base de récents travaux de recherche évalués par les pairs, voici une liste de contrôle que vous pouvez appliquer à tout calculateur de vol.

La prochaine fois que vous lirez une estimation de l’empreinte carbone de votre vol, demandez-vous si elle est :

  • complète : inclut-elle uniquement le CO2, un équivalent CO2 et les émissions hors CO2 ? Est-elle conforme à la norme ISO 14083 ou supérieure et couvre-t-elle l’ensemble des émissions générées par un passager aérien ?

  • précise : utilise-t-elle des méthodes modernes basées sur des données réelles régulièrement actualisées pour prédire la trajectoire de vol et la consommation de carburant ? Prend-elle en compte toutes les variables, y compris les facteurs de charge de l’appareil et les configurations des sièges à bord ?

  • transparente : les méthodes et les sources de données utilisées sont-elles indiquées avec leurs limites ? Ont-elles fait l’objet d’une évaluation par des pairs ?

  • communiquée efficacement : fournit-elle une ventilation claire des sources d’émissions de votre vol ? Est-elle facile à comprendre et à utiliser pour prendre des décisions ciblées en matière de climat ?

Lorsque les calculateurs cochent toutes ces cases, on peut faire passer le débat de l’examen d’un seul chiffre à l’action sur les principales causes. C’est à cette condition que le calcul de l’empreinte carbone, plutôt que de simples chiffres sur un écran, peut devenir un outil de changement.




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The Conversation

Finn McFall travaille sur un partenariat de transfert de connaissances entre Therme Group et l’université du Surrey, cofinancé par UKRI via Innovate UK.

Xavier Font travaille pour l’université du Surrey. Il fait partie de l’équipe universitaire qui travaille sur un partenariat de transfert de connaissances entre Therme Group et l’université du Surrey, cofinancé par UKRI via Innovate UK.

ref. Combien de CO₂ votre voyage en avion a-t-il vraiment émis ? Comment vérifier les calculs d’empreinte carbone de l’aérien – https://theconversation.com/combien-de-co-votre-voyage-en-avion-a-t-il-vraiment-emis-comment-verifier-les-calculs-dempreinte-carbone-de-laerien-270582

Boissons au cannabis : comment une faille juridique a créé une industrie de plusieurs milliards de dollars que le Congrès veut maintenant interdire

Source: The Conversation – in French – By Magalie Dubois, Docteur en Economie du vin, Burgundy School of Business

Une disposition passée inaperçue dans le budget fédéral des États-Unis signé par le président Trump pourrait bouleverser une industrie florissante : celle des boissons au THC.


Le 12 novembre 2025, le Congrès américain a voté une loi limitant les produits à base de chanvre à 0,4 mg de delta-9-tétrahydrocannabinol, autrement dit THC, par contenant. Cette mesure, après une période de grâce d’un an, interdit de facto la plupart des nombreuses boissons, gommes et cigarettes électroniques (« vapes ») au THC actuellement vendues dans les stations-service, supermarchés et bars américains. Pour comprendre l’importance de cette nouvelle, il faut d’abord expliquer comment ce marché fonctionne, et pourquoi cette interdiction pourrait être appliquée… ou ignorée.

Cannabis, chanvre et THC : un peu d’histoire

La plante de cannabis contient plus de cent « cannabinoïdes », des composés chimiques qui interagissent avec le système endocannabinoïde humain. Le THC (tétrahydrocannabinol) est considéré principal responsable des effets psychoactifs. Légal aux États-Unis au XIXe siècle, le cannabis est progressivement interdit à partir de 1937, puis classé en 1970 comme narcotique de catégorie I – la plus strictement prohibée.

Depuis 1996, certains États américains ont commencé à légaliser le cannabis, d’abord à usage médical, puis récréatif à partir de 2012. Aujourd’hui, plus de 40 États l’autorisent sous une forme ou une autre, mais il reste illégal au niveau fédéral.

Dans ce contexte de contradictions entre lois fédérales et étatiques, une nouvelle distinction va tout changer : celle entre « cannabis » et « chanvre ».

Une industrie née d’un vide juridique

Vous n’en avez probablement jamais entendu parler, pourtant selon Fortune Business Insight le marché des boissons au THC génère déjà plus de 3 milliards de dollars (plus de 2,6 milliards d’euros) aux États-Unis.

Tout commence en 2018, lorsque le Farm Bill américain légalise le « chanvre » – défini comme du cannabis contenant 0,3 % ou moins de THC. L’objectif initial était de relancer l’industrie du chanvre industriel pour produire des textiles et des matériaux. Mais la loi contient une ambiguïté cruciale : ce seuil de 0,3 % s’applique au poids à sec de la plante, sans préciser de norme pour les produits transformés.

Des industriels américains ont rapidement identifié une opportunité. Pour une gomme typique de 5 grammes contenant 10 milligrammes de THC, soit une dose standard, le THC ne représente que 0,2 % du poids total. Pour une boisson de 355 grammes (12 onces) la même dose, le THC ne représente que 0,003 % du poids total. Techniquement, ces produits sont du « chanvre » légal, même s’ils produisent des effets psychoactifs identiques au cannabis.




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Résultat : dès 2021, des boissons et gommes au THC psychoactif ont commencé à apparaître dans les magasins et les bars des États où aucune loi sur le cannabis récréatif n’existait.

L’innovation qui change tout

Concernant les boissons, cette faille juridique n’aurait jamais créé une industrie de plusieurs milliards de dollars sans une percée technologique cruciale apparue au début des années 2020, la nano-émulsion.

Le THC est une molécule lipophile qui se sépare naturellement de l’eau. Pendant des années, les fabricants ont tenté de créer des boissons stables au THC. Les émulsions traditionnelles prenaient de soixante à cent vingt minutes pour produire leurs effets : vitesse bien trop lente pour concurrencer ceux de l’alcool.

La nano-émulsion change la donne. En réduisant les gouttelettes de THC à l’échelle nanométrique, cette technologie permet au THC de se dissoudre efficacement dans l’eau et d’être absorbé par l’organisme en vingt minutes environ : un délai comparable à celui d’une bière ou d’un cocktail.

Pour la première fois, les boissons au THC peuvent se positionner comme des substituts fonctionnels aux boissons alcoolisées.

Le paradoxe du marché

L’innovation technologique ne suffit pas à expliquer le succès commercial. Les mêmes boissons au THC affichent des résultats diamétralement opposés selon leur canal de distribution.

Dans les États où le cannabis récréatif est légal (en Californie ou à New York, par exemple), les boissons au THC ne sont vendues que dans des dispensaires (boutiques spécialisées dans la vente de cannabis), où elles représentent moins de 1 % des ventes totales de cannabis. En cause : les consommateurs habitués des dispensaires ne s’y rendent pas pour acheter leurs boissons quotidiennes comme ils achèteraient de la bière, par exemple, mais plutôt pour acquérir des produits plus forts comme la fleur de cannabis et les cigarettes électroniques. Une boisson au THC à 7 dollars (6 euros) offre une dose unique, alors qu’une recharge de cigarette électronique à 15 dollars (près de 13 euros) en fournit entre dix et vingt. De plus, les dispensaires doivent également composer avec des contraintes de réfrigération et d’espace qui pénalisent les produits volumineux comme les canettes.

Dans les États où le cannabis récréatif n’est pas légal comme le Texas, la Floride ou la Caroline du Nord par exemple, la situation est différente. Ces mêmes boissons au THC, étiquetées « chanvre », sont distribuées dans les supermarchés et les bars aux côtés des boissons alcoolisées. Elles sont proposées à un prix inférieur (4 ou 5 dollars, soit 3 ou 4 euros) que dans les dispensaires, en raison d’une réglementation plus souple et plus avantageuse fiscalement. Des enseignes, comme les stations-service Circle K, les grandes surfaces Target ou la chaîne de restaurants Applebee’s, ont intégré ces produits à leur offre. D’après des sources internes, les boissons au THC représenteraient 12 % du chiffre d’affaires texan de Total Wine la plus grande chaîne américaine de distribution de boissons alcoolisées.

Contexte concurrentiel

La différence réside dans le contexte concurrentiel. Dans les supermarchés et les bars, les boissons au THC se placent face à la bière, au vin et aux spiritueux, un marché en déclin aux États-Unis, notamment chez les jeunes consommateurs.

Mais certains acteurs de l’industrie des boissons alcoolisées y voient une opportunité commerciale pour la vente sur place et à emporter. Un client ne consommant pas d’alcool et qui commandait autrefois un verre d’eau au bar peut désormais acheter un cocktail au THC et générer du chiffre d’affaires pour l’établissement.

Slate, 2022.

L’interdiction sera-t-elle appliquée ?

L’interdiction votée le 12 novembre 2025 entrera en vigueur dans un an. Elle rendra illégaux au niveau fédéral la plupart des produits au chanvre psychoactif actuellement commercialisés. Mais le Texas et plusieurs autres États, souvent conservateurs, ont déjà légalisé ces produits en légiférant au niveau étatique.

Cette contradiction entre la loi fédérale et les lois étatiques n’a rien d’inédit. Plus de 40 États américains ont légalisé le cannabis médical ou récréatif alors qu’il reste interdit au niveau fédéral. Dans la pratique, les forces de l’ordre locales appliquent les lois étatiques, non les lois fédérales. Le Texas, dont l’industrie du chanvre pèse 4,5 milliards de dollars (soit 3,8 milliards d’euros), rejoint ainsi les nombreux États dont les législations entrent en conflit avec Washington.

Une distinction juridique technique (le seuil de 0,3 % de THC en poids sec établi par le Farm Bill de 2018) a créé en quelques années une industrie de plusieurs milliards de dollars qui concurrence directement le marché des boissons alcoolisées. Malgré la nouvelle tentative du Congrès pour l’empêcher, cette industrie pourrait suivre la trajectoire du cannabis récréatif : interdite au niveau fédéral, mais florissante dans les États qui choisissent de ne pas appliquer cette nouvelle mesure.

The Conversation

Robin Goldstein a reçu des financements de l’Université de Californie.

Magalie Dubois ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Boissons au cannabis : comment une faille juridique a créé une industrie de plusieurs milliards de dollars que le Congrès veut maintenant interdire – https://theconversation.com/boissons-au-cannabis-comment-une-faille-juridique-a-cree-une-industrie-de-plusieurs-milliards-de-dollars-que-le-congres-veut-maintenant-interdire-269748

Et si l’accent « neutre » n’existait pas ?

Source: The Conversation – in French – By Marc Chalier, Maître de conférences en linguistique française, Sorbonne Université

Croire que l’on n’a pas d’accent ou que l’on a un accent « neutre » revient bien souvent à ne pas s’apercevoir que l’on en effectivement a un. Pixabay, CC BY

À en croire un sondage récent, les accents régionaux seraient en train de s’effacer. Derrière cette inquiétude largement relayée se cachent deux réalités que nous connaissons tous mais que nous préférons souvent oublier : la prononciation, par nature éphémère, change constamment et le nivellement actuel des accents n’a rien d’exceptionnel. Quant à l’« accent neutre » auquel nous comparons ces accents régionaux, il n’a jamais existé ailleurs que dans nos imaginaires linguistiques.


Chaque année ou presque, un sondage annonce que les accents seraient « en voie de disparition ». La dernière étude en date, publiée en septembre 2025 par la plateforme Preply et largement propagée par le biais des réseaux sociaux, va dans ce sens : plus d’un Français sur deux (55 %) estimerait que les accents régionaux disparaissent. De manière assez remarquable, cette inquiétude serait surtout portée par les jeunes : près de 60 % des participants de 16 à 28 ans disent constater cette disparition. Cette crainte occulte pourtant deux réalités essentielles : un accent n’est jamais figé, et l’idée d’un accent « neutre » relève davantage du mythe que de la réalité.

L’accent « neutre » est une illusion

Dans les représentations de bon nombre de francophones, il existe une prononciation « neutre » sans marque régionale ou sociale que beaucoup considèrent aussi comme la « bonne prononciation ». Mais cette vision ne résiste pas à l’analyse. Tous les modèles de prononciation avancés jusqu’à aujourd’hui (par exemple, le roi et sa cour au XVIIe siècle, plus tard la bourgeoisie parisienne, et récemment les professionnels de la parole publique, notamment dans les médias audiovisuels) ont en commun un ancrage géographique bien précis : Paris et ses environs, et parfois aussi la Touraine où les rois de France avaient leurs résidences d’été.

L’accent dit « neutre » est donc avant tout un accent parisien. Et la plupart des locuteurs non parisiens le reconnaîtront comme tel. Il n’est pas dépourvu de traits caractéristiques qui nous permettent de le reconnaître, mais il est simplement l’accent du groupe social dominant. D’ailleurs, une enquête menée auprès de différentes communautés parisiennes dans les années 2000 le montrait déjà : les représentations de l’accent parisien varient fortement selon la perspective du locuteur, interne ou externe à la communauté parisienne.

Ainsi, hors de la capitale, de nombreux locuteurs associent Paris à un accent non pas « neutre », mais « dominant » et qu’ils associent implicitement au parler des couches sociales favorisées de la capitale. À Paris même, les perceptions du parler parisien sont beaucoup plus hétérogènes. Certains locuteurs affirment ne pas avoir d’accent, d’autres en reconnaissent plusieurs, comme l’« accent du 16e » (arrondissement) associé aux classes favorisées, « l’accent parigot » des anciens quartiers populaires, ou encore l’« accent des banlieues » socialement défavorisées. Cette pluralité confirme donc une chose : même à Paris, il n’existe pas de prononciation uniforme, encore moins neutre.

Les différentes formes de prestige d’un accent

Dans une large enquête sur la perception des accents du français menée avec mes collègues Elissa Pustka (Université de Vienne), Jean-David Bellonie (Université des Antilles) et Luise Jansen (Université de Vienne), nous avons étudié différents types de prestige des accents régionaux en France méridionale, au Québec et dans les Antilles. Nos résultats montrent tout d’abord à quel point cette domination de la région parisienne reste vivace dans nos représentations du « bon usage ». Dans les trois régions francophones, les scores liés à ce que l’on appelle le « prestige manifeste » de la prononciation parisienne sont particulièrement élevés. Il s’agit de ce prestige que l’on attribue implicitement aux positions d’autorité et que les locuteurs interrogés associent souvent à un usage « correct » ou « sérieux ». Mais les résultats montrent également l’existence d’un « prestige latent » tout aussi marqué. Il s’agit là d’un prestige que les accents locaux tirent de leur ancrage identitaire. Ce sont souvent les variétés régionales qui sont ainsi caractérisées comme étant « chaleureuses » ou « agréables à entendre », et elles semblent inspirer la sympathie, la confiance, voire une certaine fierté.

Ces deux axes expliquent aussi qu’on puisse, dans la même conversation, dire d’un accent qu’il « n’est pas très correct » tout en le trouvant « agréable à entendre ». Ce jeu de perceptions montre bien que la prétendue neutralité du français « standard » n’existe pas : elle est simplement le reflet d’un équilibre de pouvoirs symboliques continuellement renégocié au sein de la francophonie.

L’émancipation des accents « périphériques »

Notre étude montre également que cette association de l’accent parisien au prestige manifeste et des accents dits « périphériques » au prestige latent n’est pas fixée à tout jamais. Dans les trois espaces francophones étudiés, les accents autrefois perçus comme des écarts à la norme deviennent peu à peu porteurs d’un prestige plus manifeste. Ils commencent donc à s’imposer comme des modèles légitimes de prononciation dans de plus en plus de contextes institutionnels ou médiatiques autrefois réservés à la prononciation parisienne.

Ce mouvement s’observe notamment dans les médias audiovisuels. Au Québec, par exemple, les journalistes de Radio-Canada assument et revendiquent aujourd’hui une prononciation québécoise, alors qu’elle aurait été perçue comme trop locale il y a encore quelques décennies. Cette prononciation n’imite plus le français utilisé dans les médias audiovisuels parisiens comme elle l’aurait fait dans les années 1960-1970, mais elle intègre désormais ces traits de prononciation propres au français québécois qui étaient autrefois considérés comme des signes de relâchement ou de mauvaise diction.

Ces changements montrent que la hiérarchie traditionnelle des accents du français se redéfinit. L’accent parisien conserve une position largement dominante, mais son monopole symbolique s’effrite. D’autres formes de français acquièrent à leur tour des fonctions de prestige manifeste : elles deviennent acceptables, voire valorisées, dans des usages publics de plus en plus variés. Ce processus relève d’une lente réévaluation collective des modèles de légitimité linguistique.

Une dynamique normale du changement

Revenons à la question des changements perçus dans les accents régionaux évoquée en introduction. La langue est, par nature, en perpétuel mouvement, et la prononciation n’y échappe pas : certains traits s’atténuent, d’autres se diffusent sous l’effet de facteurs notamment sociaux. La mobilité des locuteurs, par exemple, favorise le contact entre des variétés de français autrefois plus isolées les unes des autres. Ce phénomène est particulièrement visible dans des métropoles comme Paris, Marseille ou Montréal, où se côtoient quotidiennement des profils linguistiques hétérogènes. À cela s’ajoute l’influence des médias, amorcée avec la radio et la télévision au début du XXe siècle et aujourd’hui démultipliée par les réseaux sociaux. Ces dynamiques expliquent en partie le nivellement actuel de certains accents, avec la raréfaction de certains traits locaux. Mais cela ne signifie pas pour autant la disparition de toute variation. Des mouvements parallèles de différenciation continuent d’exister et font émerger de nouveaux accents, qu’ils soient liés à l’origine géographique des locuteurs ou à leur appartenance à un groupe social.

À côté de ces changements « internes à la langue », les valeurs sociales que l’on associe à ces variétés évoluent elles aussi. Les frontières de ce qui paraît « correct », « populaire », « légitime » se déplacent avec les représentations collectives. Ainsi, aussi bien les accents que les hiérarchies qui les encadrent se reconfigurent régulièrement. Une observation qui distingue notre époque, cependant, c’est le fait que les normes langagières ne se redéfinissent plus seulement « par le haut » sous l’influence « normative » d’institutions comme l’Académie française, mais aussi « par le bas » sous l’effet des usages de la langue quotidienne qui s’imposent simplement par la pratique.

En somme, même si l’on redoute la disparition des accents, la variation continuera toujours de suivre son cours. Nul ne peut la figer. Et l’accent prétendument « neutre » n’a jamais existé autrement que dans nos représentations fantasmées. Ainsi, la prochaine fois que vous entendez quelqu’un vous dire qu’il ou elle ne pense pas avoir d’accent, souvenez-vous que ce n’est pas qu’il n’en a pas, mais que c’est simplement le sien qui (jusqu’ici) a dominé – pour reprendre les propos de Louis-Jean Calvet – dans la Guerre des langues et les politiques linguistiques (1987).

The Conversation

Marc Chalier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Et si l’accent « neutre » n’existait pas ? – https://theconversation.com/et-si-laccent-neutre-nexistait-pas-269987

Comment lutter contre le changement climatique sans creuser les inégalités entre Nords et Suds ?

Source: The Conversation – in French – By Rihi Yanis, Doctorant en économie politique du développement, Université Paris-Saclay

Alors qu’à Belém, la COP30 a échoué à accélérer la lutte contre le changement climatique, une question demeure, abyssale : peut-on lutter contre le changement climatique sans accroître les inégalités entre populations ? En d’autres termes, peut-on œuvrer à une transition juste ? Pour répondre à cette question, il faut tout à la fois revenir en arrière et ausculter les différentes dimensions de la justice climatique.


Peut-on légitimement demander au Mozambique ou au Sénégal de renoncer à leurs ressources fossiles alors qu’ils remboursent chaque année davantage en dette extérieure qu’ils ne reçoivent d’aide climatique ? Comment construire une transition mondiale juste tandis qu’une partie des pays les plus vulnérables doivent s’endetter pour financer leur propre adaptation ? Et comment imaginer une trajectoire commune alors que les responsabilités historiques liées à l’exploitation des ressources des Suds continuent d’être ignorées ?

Voici quelques-unes des interrogations qui émergent lorsqu’on pense à une réponse globale au changement climatique dans un monde profondément inégal. Elles ont pour toile de fond une tension de plus en plus visible au cœur des politiques climatiques : la transition vers des économies décarbonées peine encore à se déployer sans reproduire les déséquilibres historiques, tant à l’intérieur des pays qu’à l’échelle internationale.

Dans ce contexte, l’idée de « transitions justes » prend de l’ampleur. Elle propose d’articuler l’action climatique autour de principes de justice, d’équité et de responsabilité historique. Pour de nombreux pays, notamment dans les Suds, les récits qui s’y rattachent deviennent un horizon éthique et politique essentiel pour penser les transformations écologiques à partir des réalités locales, des vulnérabilités propres et des capacités d’action inégales.

Des luttes ouvrières à l’agenda climatique mondial

Cette idée d’une transition juste n’est pourtant pas nouvelle. Elle puise ses origines dans les mouvements syndicaux états-uniens des années 1970, au moment où l’écologie politique émerge. À cette époque, Tony Mazzocchi, alors vice-président du syndicat des travailleurs du pétrole, de la chimie et de l’atome (Oil, Chemical and Atomic Workers Union, OCAW) défend un principe simple : les protections environnementales sont nécessaires, certes, mais leurs coûts ne doivent pas être supportés exclusivement par les travailleurs dans les secteurs les plus exposés.

Il propose donc la création du Superfund for Workers, destiné à indemniser les travailleurs affectés par les nouvelles régulations environnementales. Le fonds voit le jour en 1993, puis est rebaptisé Just Transition Fund en 1995, faisant entrer l’expression dans le vocabulaire politique.

Par la suite, dans les années 1990, la Confédération syndicale internationale (CSI) internationalise le concept. En amont de la COP15 de Copenhague (2009), elle mobilise syndicats et ONG pour rappeler que la transition écologique ne peut se faire au détriment des plus vulnérables. La transition juste s’inscrit dès lors au croisement du développement durable et de la lutte contre le changement climatique. Elle vise une reconnaissance claire de la nécessité de garantir la justice sociale dans les processus de transition et les stratégies de résilience climatique.

Mais à mesure qu’il circule entre institutions, gouvernements et organisations internationales, le concept se transforme. Avec son inscription subséquente dans le préambule de l’accord de Paris (2015), il glisse vers des cadres plus technocratiques, au risque de s’éloigner de sa dimension contestataire initiale.

Une même transition pour tous ?

Dans les Nords, les transitions justes sont généralement envisagées comme des mécanismes d’accompagnement social : reconversion professionnelle, soutien aux territoires dépendants des énergies fossiles, garanties sociales. L’enjeu est essentiellement domestique, le concept servant à limiter les effets sociaux de la décarbonation, sans remettre en question les fondements extractivistes et énergivores du modèle économique actuel.

Dans les Suds, la signification tend à être radicalement différente. En Amérique latine, en Afrique ou en Asie du Sud-Est, universitaires, mouvements sociaux et représentants gouvernementaux s’en saississent comme d’un objet de discours critique, parfois explicitement décolonial, pour questionner les règles du jeu global. Ici, les transitions justes incluent les dimensions internationales : les injonctions extérieures, la cohérence des politiques climatiques globales, les impacts socio-économiques transnationaux, les conditionnalités financières et la répartition mondiale des coûts et des opportunités.

Selon cette dynamique, les transitions justes apparaissent alors comme une rupture possible avec le paradigme dominant actuel. Là où depuis les années 1990 le développement durable s’est construit dans des cadres descendants, les propositions issues des Suds s’appuient plutôt sur des démarches ascendantes, portées par des syndicats, des mouvements sociaux ou des collectifs comme la Pan African Climate Justice Alliance ou Climate Strategies. Certaines coalitions comme Just Transition Africa, revendiquent, à titre d’exemple, une réappropriation souveraine des trajectoires de développement, fondée sur les besoins locaux et affranchie des conditionnalités financières internationales.

Ces voix posent, en creux, une interrogation essentielle : à qui profite réellement la transition, et qui en définit les règles ?

Les pays des Suds doivent-ils choisir entre développement et climat ?

Ce débat met également au jour un dilemme d’éthique climatique majeur : comment concilier le droit au développement des pays des Suds avec les contraintes globales de la décarbonation ? Les pays industrialisés ont bâti leur croissance sur l’exploitation massive des ressources naturelles, notamment dans les Suds, au prix d’une importante dette carbone. Les Suds, eux, sont aujourd’hui invités à limiter leur industrialisation, alors même que beaucoup n’ont pas encore atteint des niveaux de développement humain fondamentaux. Une situation inégale qui, encore aujourd’hui, demeure un facteur majeur de sous-développement et d’accroissement des inégalités à l’échelle mondiale.

Cela nous renvoie d’ailleurs au principe des « responsabilités communes mais différenciées », inscrit dans la déclaration de Rio (1992). Mais aussi, plus clairement, au bagage normatif de la notion même de développement. Réduire celui-ci à la seule croissance économique revient en effet à occulter sa dimension sociale, politique et environnementale, et crée des tensions avec d’autres droits essentiels.

Comme le rappelle le philosophe camerounais Thierry Ngosso, un « droit au développement » compris dans une perspective strictement productiviste peut devenir paradoxal dans la mesure où il risque de nuire précisément aux populations qu’il prétend protéger, en sacrifiant leurs conditions de vie ou leur environnement au nom de la croissance.

Or ce sont les groupes les plus pauvres, aux Suds comme aux Nords, qui subissent déjà le plus fortement les impacts du dérèglement climatique. L’enjeu consiste donc à articuler justice sociale et soutenabilité écologique en concevant des trajectoires de développement adaptées à la pluralité de société des Suds, plutôt que de reproduire des modèles hérités et inadaptés.




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La finance climatique perpétue-t-elle l’injustice ?

Penser des transitions justes, c’est aussi se pencher sur le financement climatique, qui cristallise une grande partie des tensions internationales. À la COP29, les négociations ont abouti, dans le cadre du New Collective Quantified Goal on Climate Finance à un compromis non contraignant prévoyant de tripler les financements climatiques publics destinés aux pays en développement, pour atteindre 300 milliards de dollars (un peu moins de 260 milliards d’euros) d’ici 2035, par rapport à ceux fixés en 2009.

L’accord prévoit également de mobiliser jusqu’à 1 300 milliards de dollars (soit plus de 1 125 milliards d’euros) par an à la même échéance, en combinant ressources publiques et privées. En outre, l’absence d’engagements fermes, ainsi que l’élusion de la question des modalités d’application et de fonctionnement du Fonds de réponse aux pertes et préjudices (Fund for responding to Loss and Damage), élément pourtant central de la justice climatique, ont suscité de vives critiques, notamment de la part de négociateurs africains et d’organisations de la société civile.

Frise montrant l'évolution du concept de transition juste.
Frise montrant l’évolution du concept de « transition juste ».
Fourni par l’auteur

Mais au-delà des montants, c’est la nature même du financement qui pose problème. La majorité des fonds destinés aux pays en développement prennent la forme de prêts, souvent conditionnés à des projets d’atténuation jugés sur des critères de rentabilité. À l’inverse, l’adaptation, la résilience ou les réparations reçoivent des financements limités.

Cette logique entretient un cercle vicieux : en 2023, les pays en développement ont consacré plus de 1 400 milliards de dollars (soit plus de 1 210 milliards d’euros) au service de leur dette, bien davantage que les fonds reçus pour faire face à la crise climatique. Ainsi, loin de réduire les vulnérabilités, la finance climatique contribue souvent à les renforcer, limitant au passage leur marge de manœuvre pour investir dans des politiques écologiques transformatrices.

Dans la continuité, le Fund for responding to Loss and Damage créé à l’issue de la COP27, et temporairement géré par la Banque mondiale depuis 2024, est lui aussi illustratif de certaines tensions. Peut-on parler de justice climatique lorsque les créanciers, pour la plupart rattachés aux Nords, déterminent les modalités de financement des victimes du changement climatique ? Pour de nombreux acteurs des Suds, ces mécanismes perpétuent ainsi les logiques de dépendance et de domination, donnant lieu à des inégalités reproductives, tout en éludant les questions fondamentales d’équité et de responsabilité.

Penser les transitions à la lumière de quelques principes de justice

Au fil des dernières années, l’idée de transitions justes s’est progressivement élargie. Désormais pensée au pluriel, elle désigne moins un modèle clé en main qu’un ensemble de principes visant à garantir que les politiques climatiques engagent et protègent les personnes et les communautés les plus vulnérables.

Ainsi, mobiliser la notion de justice ne consiste pas à établir une norme singulière de ce que devrait être une « bonne » transition, mais plutôt à ouvrir une grille de lecture critique pour interroger les modalités concrètes du changement : les effets sociaux, économiques, territoriaux et politiques de la transition.

À ce titre, quatre dimensions de la justice permettent d’éclairer la profondeur, ou les limites, des transformations en cours :

  • La justice distributive : elle interroge la répartition équitable des coûts, opportunités et risques liés aux politiques climatiques et à leurs effets. Qui paie, qui bénéfice ? Dans de nombreux cas, les mesures climatiques produisent des impacts très inégaux, renforçant les déséquilibres existants.

  • La justice procédurale : elle concerne la capacité réelle des personnes affectées à participer aux décisions qui les touchent. Qui a voix au chapitre ? Qui décide, et selon quelles règles ? Dans la pratique, les politiques climatiques sont souvent élaborées par des experts ou des institutions éloignées du terrain, laissant de côté les communautés les plus concernées.

  • La justice corrective, restaurative ou réparatrice : elle met l’accent sur la reconnaissance et la réparation des dommages historiques liés au changement climatique et aux modèles de développement à l’origine de la crise écologique. Comment reconnaître et réparer les inégalités issues de l’exploitation, de la pollution, de la dette écologique ou de la dépossession foncière ?

  • La justice de reconnaissance : elle porte sur les formes de domination symbolique et sur la manière dont elles influencent les trajectoires de transition. Quels savoirs, quelles visions du monde sont prises en compte ? Lesquelles sont ignorées, minorées ou rendues invisibles ? Elle vise ainsi à ouvrir la voie à des transformations sociétales réellement inclusives.

Ces dimensions invitent à se pencher sur les conflits de valeurs, les asymétries de pouvoir, et les rapports de domination enracinés dans l’histoire coloniale et postcoloniale du capitalisme. Comme le montre une partie croissante de la recherche issue des Suds, ignorer ces registres de justice revient à passer sous silence les rapports de force qui structurent les transitions, au risque, parfois même, de reproduire des dynamiques extractivistes sous couvert d’écologie.

Plus clairement, appréhender les transitions à l’aune de ces quatre modalités relève moins d’une prescription normative que d’une invitation à questionner les conditions mêmes du changement.

Une transition est-elle possible sans justice ?

Dans les pays des Suds, les [transitions justes demeurent largement expérimentales]. Si le concept s’est installé dans les discours, il peine encore à se traduire en politiques publiques du fait de certaines réalités structurelles, comme l’informalité des marchés du travail, l’insécurité foncière, la précarité énergétique ou la dépendance aux financements extérieurs.

Des initiatives existent, mais elles rappellent surtout combien la justice reste une condition centrale de toute transformation durable dans l’espace et le temps. Qu’il s’agisse de partenariats Nords-Suds ou de coopérations Sud-Sud, leur réussite dépend moins des montants mobilisés que de leur capacité à renforcer la souveraineté des pays concernés et à inscrire les décisions dans les besoins sociaux et écologiques réels.

En définitive, les transitions justes ouvrent un espace où se confrontent tensions, contradictions et aspiration autour de la justice climatique. D’un côté, elles ont le mérite de mettre au jour les conflits entre impératifs climatiques, justice sociale et rapports de pouvoir internationaux. De l’autre, elles interrogent en profondeur notre conception même du développement, des responsabilités et des éthiques censées orienter les transformations à venir.

Reste alors une question ouverte, celle de savoir si la transition sera un projet réellement collectif, pensé aussi depuis les Suds, ou bien une nouvelle déclinaison des logiques qui ont façonné les inégalités passées ?

The Conversation

Rihi Yanis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment lutter contre le changement climatique sans creuser les inégalités entre Nords et Suds ? – https://theconversation.com/comment-lutter-contre-le-changement-climatique-sans-creuser-les-inegalites-entre-nords-et-suds-269725

Jean Baudrillard, le philosophe qui a prédit l’intelligence artificielle, trente ans avant ChatGPT

Source: The Conversation – France in French (3) – By Bran Nicol, Professor of English, University of Surrey

Visionnaire de la culture numérique, Jean Baudrillard pensait l’intelligence artificielle comme une prothèse mentale capable d’exorciser notre humanité, et un renoncement à notre liberté.


Certains penseurs semblent si précis dans leur compréhension du lieu vers lequel la société et la technique nous emportent qu’ils sont affublés du titre de « prophète ». C’est le cas de J. G. Ballard, Octavia E. Butler, ou encore Donna Haraway.

L’un des membres les plus importants de ce club est le penseur Jean Baudrillard (1929-2007) – bien que sa réputation se soit amoindrie depuis une vingtaine d’années, il est désormais vaguement associé à l’époque révolue où les théoriciens français tels que Roland Barthes et Jacques Derrida régnaient en maîtres.

Lorsque nous l’avons relu pour écrire la nouvelle biographie qui lui est consacrée, nous nous sommes toutefois souvenus à quel point ses prédictions sur la technologie contemporaine et ses effets se révélaient prémonitoires. Sa compréhension de la culture numérique et de l’intelligence artificielle (IA) s’avère particulièrement clairvoyante – d’autant que ses écrits l’ont présentée plus de trente ans avant le lancement de ChatGPT.

Un contexte de préhistoire numérique

Il faut bien se figurer que les technologies de communication de pointe des années 1980 nous paraissent désormais totalement obsolètes : Baudrillard écrit alors que l’entourent des répondeurs téléphoniques, des fax, et bien sûr, le Minitel, prélude médiatique franco-français au réseau Internet. Son génie résidait dans une aptitude à entrevoir au sein de ces dispositifs relativement rudimentaires une projection des usages probables de la technologie dans le futur.

À la fin des années 1970, il avait déjà commencé à développer une théorie originale de l’information et de la communication. Celle-ci s’est encore déployée à partir de la publication de Simulacres et Simulation en 1981 (l’ouvrage qui a influencé les sœurs Wachowski dans l’écriture du film Matrix, sorti en 1999).

Dès 1986, le philosophe observait :

« Aujourd’hui, plus de scène ni de miroir, mais un écran et un réseau. »

Il prédit alors l’usage généralisé du smartphone, en imaginant que chacun d’entre nous serait aux commandes d’une machine qui nous tiendrait isolés « en position de parfaite souveraineté », comme un « cosmonaute dans sa bulle ». Ces réflexions lui ont permis d’élaborer son concept le plus célèbre : la théorie d’après laquelle nous serions entrés dans l’ère de « l’hyperréalité ».

Matrix (1999), partiellement inspiré des travaux de Jean Baudrillard.

Dans les années 1990, Baudrillard a porté son attention sur les effets de l’IA, d’une manière qui nous aide à la fois à mieux comprendre son essor tentaculaire dans le monde contemporain et à mieux concevoir la disparition progressive de la réalité, disparition à laquelle nous faisons face chaque jour avec un peu plus d’acuité.

Les lecteurs avertis de Baudrillard n’ont probablement pas été surpris par l’émergence de l’actrice virtuelle Tilly Norwood, générée par IA. Il s’agit d’une étape tout à fait logique dans le développement des simulations et autres deepfake, qui semble conforme à sa vision du monde hyperréel.

« Le spectacle de la pensée »

Baudrillard envisageait l’IA comme une prothèse, un équivalent mental des membres artificiels, des valves cardiaques, des lentilles de contact ou encore des opérations de chirurgie esthétique. Son rôle serait de nous aider à mieux réfléchir, voire à réfléchir à notre place, ainsi que le conceptualisent ses ouvrages la Transparence du mal (1990) ou le Crime parfait (1995).

Mais il était convaincu qu’au fond, tout cela ne nous permettrait en réalité uniquement de vivre « le spectacle de la pensée », plutôt que nous engager vers la pensée elle-même. Autrement dit, cela signifie que nous pourrions alors repousser indéfiniment l’action de réfléchir. Et d’après Baudrillard, la conséquence était limpide : s’immerger dans l’IA équivaudrait à renoncer à notre liberté.

Voilà pourquoi Baudrillard pensait que la culture numérique précipiterait la « disparition » des êtres humains. Bien entendu, il ne parlait pas de disparition au sens littéral, ni ne supposait que nous serions un jour réduits à la servitude comme dans Matrix. Il envisageait plutôt cette externalisation de notre intelligence au sein de machines comme une manière « d’exorciser » notre humanité.

En définitive, il comprenait toutefois que le danger qui consiste à sacrifier notre humanité au profit d’une machine ne proviendrait pas de la technologie elle-même, mais bien que la manière dont nous nous lions à elle. Et de fait, nous nous reposons désormais prodigieusement sur de vastes modèles linguistiques comme ChatGPT. Nous les sollicitons pour prendre des décisions à notre place, comme si l’interface était un oracle ou bien notre conseiller personnel.

Ce type de dépendance peut mener aux pires conséquences, comme celles de tomber amoureux d’une IA, de développer des psychoses induites par l’IA, ou encore, d’être guidé dans son suicide par un chatbot.

Bien entendu, les représentations anthropomorphiques des chatbots, le choix de prénoms comme Claude ou encore le fait de les désigner comme des « compagnons » n’aide pas. Mais Baudrillard avait pressenti que le problème ne provenait pas de la technologie elle-même, mais plutôt de notre désir de lui céder la réalité.

Le fait de tomber amoureux d’une IA ou de s’en remettre à sa décision est un problème humain, non pas un problème propre à la machine. Encore que, le résultat demeure plus ou moins le même. Le comportement de plus en plus étrange de Grok – porté par Elon Musk – s’explique simplement par son accès en temps réels aux informations (opinions, assertions arbitraires, complots) qui circulent sur X, plateforme dans laquelle il est intégré.

« Suis-je un être humain ou une machine ? »

De la même manière que les êtres humains sont façonnés par leur interaction avec l’IA, l’IA est dressée par ses utilisateurs. D’après Baudrillard, les progrès technologiques des années 1990 rendaient déjà impossible la réponse à la question « Suis-je un être humain ou une machine ? »

Il semblait confiant malgré tout, puisqu’il pensait que la distinction entre l’homme et la machine demeurerait indéfectible. L’IA ne pourrait jamais prendre plaisir à ses propres opérations à la manière dont les humains apprécient leur propre humanité, par exemple en expérimentant l’amour, la musique ou le sport. Mais cette prédiction pourrait bien être contredite par Tilly Norwood qui a déclaré dans le post Facebook qui la révélait au public :

« Je suis peut-être générée par une IA, mais je ressens des émotions bien réelles. »

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Jean Baudrillard, le philosophe qui a prédit l’intelligence artificielle, trente ans avant ChatGPT – https://theconversation.com/jean-baudrillard-le-philosophe-qui-a-predit-lintelligence-artificielle-trente-ans-avant-chatgpt-269417

La justice restaurative aide-t-elle les femmes victimes de violences sexuelles ?

Source: The Conversation – in French – By Delphine Griveaud, Chargée de recherche au Fonds national de la recherche scientifique belge (FNRS), Université catholique de Louvain (UCLouvain)

Le film _Je verrai toujours vos visages_ (2023), de Jeanne Herry, restitue avec acuité la pratique de la justice restaurative en France. Christophe Brachet/Chifoumi Prod/Trésor Films/StudioCanal/France 3 Cinéma

La justice restaurative consiste à accompagner des victimes et des auteurs d’infractions qui souhaitent dialoguer. Ce type de rencontre ne prétend pas remplacer la justice pénale, mais offrir une option supplémentaire à celles et ceux qui y aspirent. Que sait-on aujourd’hui de ces mesures, de leurs effets, de leurs limites et des expériences de celles qui les vivent ?


Le film Je verrai toujours vos visages (2023), de Jeanne Herry, a permis au grand public de découvrir l’existence des mesures de justice restaurative prévues par le système judiciaire français. Fidèle à la réalité, cette fiction montre notamment le processus par lequel une jeune femme en vient à rencontrer son frère, qui l’a plusieurs fois violée enfant. Elle souhaite convenir avec lui d’une séparation des espaces de la ville dans laquelle elle et lui vont devoir cohabiter alors qu’il vient de sortir de prison. Ce cas a suscité des réactions critiques, soulignant les débats houleux qui entourent la justice restaurative dans le cas de violences de genre.

Peut-on traiter à égalité, dans le processus d’une médiation, les propos et attentes d’une victime d’inceste et de celui qui l’a violée ? Cela revient-il à minimiser les faits ? Ne serait-il pas dangereux, au moins psychiquement, pour une victime de violence sexuelle de rencontrer son agresseur ? Y a-t-il là un trop fort risque d’instrumentalisation du processus de la part de l’auteur des faits ?

Ces questions agitent les discussions sur la justice restaurative en cas de violences de genre, mais à l’aune de nos recherches en sciences sociales auprès des premières personnes concernées, elles tendent à réduire la complexité de la pratique.

Justice restaurative : de quoi parle-t-on ?

Depuis 2014, l’article 10-1 du Code de procédure pénale indique qu’une mesure de justice restaurative peut être proposée

« à l’occasion de toute procédure pénale et à tous les stades de la procédure, y compris lors de l’exécution de la peine, [à] la victime et l’auteur d’une infraction, sous réserve que les faits aient été reconnus ».

Ces mesures sont mises en place si victimes et auteurs le souhaitent. Elles développent une approche différente de la justice pénale : il s’agit moins de punir l’auteur des faits que de créer un dialogue entre victimes et auteurs pour réparer les victimes et responsabiliser les auteurs.

Différentes pratiques restauratives coexistent en France aujourd’hui. Les plus répandues sont les médiations restauratives : des processus, longs, menés par des animateurs et animatrices formées à cet effet, qui offrent un cadre sécurisant à une victime ou un auteur de délit/crime pour revenir sur ce qu’il s’est passé, et se préparer à une rencontre avec l’autre (son auteur, sa victime) s’ils le souhaitent.

Ces mesures reposent sur la libre participation de celles et ceux qui le souhaitent, elles ne peuvent en aucun cas être imposées. Étant donné le peu de moyens alloués et le manque d’information des justiciables, elles sont peu nombreuses. En 2023, l’Institut français pour la justice restaurative, l’association prenant en charge la majorité des mesures de justice restaurative sur le territoire dénombrait 89 mesures terminées et 158 en cours, dont plus de 90 % de médiations restauratives. En agrégeant à cela les mesures restauratives de toutes les autres organisations, à l’activité quantitativement plus restreinte, on ne dépasse pas les 200 mesures terminées sur l’année 2023. Selon les estimations les plus récentes, les deux tiers de ces mesures concernent des violences de genre, cette proportion ayant progressivement augmenté depuis 2014.

La justice restaurative : un danger pour les victimes de violences de genre ?

Parce qu’elle s’appuie sur une approche relationnelle qui tend à (ré)instaurer une communication entre eux par un processus qui propose autant d’écoute et de considération à l’un qu’à l’autre, on peut considérer que la justice restaurative tend à symétriser les positions de victime et d’auteur.

Cette démarche égalitariste peut entrer en conflit avec la perspective des associations de lutte contre les violences sexuelles (et/ou conjugales, incestueuses, etc.) qui mettent l’accent sur le rapport de pouvoir existant entre auteur et victime et sur les risques que cette asymétrie engendre en cas de face-à-face. Elles craignent que cela réinstaure l’« emprise » de l’auteur sur la victime et accroisse le risque de « revictimiser » la victime.

Reposant sur une compréhension individuelle des violences, qui emprunte à des savoirs psychologiques très diffusés actuellement, une telle approche amène à considérer le pouvoir que prennent les auteurs sur les victimes en matière de violences de genre moins comme le produit d’un contexte social inégalitaire que comme une faculté individuelle des auteurs, qui leur permet de prendre l’ascendant psychique sur leur victime pour les déposséder de leur libre arbitre. Dans cette perspective, la source du pouvoir n’est pas un ensemble de mécanismes sociaux mais la personnalité de l’auteur lui-même.

Par ailleurs, certaines associations féministes voient dans les « médiations restauratives » une manière déguisée de contourner l’interdiction pour une autorité publique d’imposer une médiation dans les situations de violences dans le couple ; celle-ci a justement été posée pour couper court aux risques d’emprise des hommes violents sur leurs victimes par la Convention d’Istanbul sur la lutte contre la violence à l’égard des femmes, ratifiée par la France en 2014.

Pourtant, la médiation restaurative n’est pas une médiation obligatoire telle qu’interdite dans la Convention, elle ne peut pas être imposée, elle n’est pas un acte de procédure pénale et n’a pas les mêmes objectifs que celle-ci. Mais ces distinctions semblent floues pour beaucoup, et les pouvoirs publics prennent donc de grandes précautions au sujet de la justice restaurative en cas de violence conjugale.

Ce sont alors d’autres types de pratiques restauratives qui sont privilégiées, des pratiques indirectes, qui accompagnent auteurs et victimes à des rencontres avec d’autres auteurs et victimes qui ont commis ou subi le même type de délit/crime, mais qui ne se connaissent pas au préalable. Ces dispositifs sont appelés « rencontres détenus-victimes ».

Les réticences sont moins grandes du côté des pouvoirs publics dans les cas de violences sexuelles extérieures au couple, mais elles ont pu émerger du côté des associations : en 2022, la Fédération des CIDFF (centres d’information sur les droits des femmes et des familles) s’est ainsi opposée à la justice restaurative au niveau national, tandis que le rapport de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Civiise) de 2023 la rejetait catégoriquement dans les cas de violences incestueuses.

Ce que les victimes de violences de genre font de la justice restaurative

Les débats sur la pertinence de la justice restaurative dans les cas de violences de genre sont souvent théoriques, et détachés de l’analyse de ce qu’il se passe réellement quand des mesures de justice restaurative sont mises en place. Surtout, ces débats sont menés au nom du bien-être et de la protection des victimes, sans connaissance réelle de la méthode de travail des associations spécialisées et sans qu’on entende les voix de celles qui ont bénéficié ou sont engagées dans une mesure de justice restaurative.

Entre 2022 et 2023, notre terrain d’enquête nous a amenées à rencontrer 14 d’entre elles : neuf victimes de violences sexuelles et cinq victimes de violences conjugales (dont les violences étaient à la fois psychologiques, physiques et sexuelles). Certaines se sont lancées dans la justice restaurative après une mauvaise expérience avec la justice pénale, au cours de laquelle elles ne s’étaient pas senties écoutées. D’autres sont dans des situations beaucoup plus rares en France, mais qui tendent à se développer : elles ont été prises en charge par des associations qui, contrairement à celles travaillant sous financement du ministère de la justice, acceptent d’accompagner des médiations restauratives hors de toute reconnaissance judiciaire. Elles n’ont donc jamais déposé plainte. Cinq ont fait l’expérience d’une rencontre entre détenus et victimes ; neuf d’une médiation restaurative. Ce nombre de victimes est trop peu élevé pour que nos observations puissent avoir un caractère représentatif, mais il nous donne un aperçu de ce que peut être la justice restaurative en cas de violences de genre.

Tout d’abord, les raisons qui ont amené ces personnes à s’engager dans la justice restaurative sont multiples : souvent, elles saisissent une main tendue et l’opportunité, rare, d’une écoute gratuite et inconditionnelle, elles espèrent que cela leur permettra d’aller mieux, mais elles peuvent aussi vouloir poser des questions à un ou à leur auteur ou espérer que la démarche pourra transformer l’auteur et ainsi protéger d’autres femmes ou enfants. Ensuite, elles s’approprient de manières disparates les dispositifs. À rebours de l’image de passivité prêtée aux victimes, l’une d’entre elles nous a raconté avoir parlé sans discontinuer pendant une heure lors de la rencontre avec son frère qui l’avait violée enfant. Elle lui a dit tout ce qu’elle n’avait jamais pu lui dire dans le cadre familial qui, contrairement au cadre créé par la justice restaurative, ne légitimait pas sa parole.

Enfin, toutes les personnes que nous avons rencontrées ont souligné l’importance d’avoir été reconnues et écoutées par les praticiennes de la justice restaurative, sans remise en cause de leur récit ni injonction à s’expliquer, se justifier.

Témoignages de praticiennes de la justice restaurative.

Cette considération est racontée comme étant en elle-même réparatrice, et ce, aussi parce qu’elle contraste avec le peu d’attention apportée aux victimes par leur entourage. Les personnes rencontrées qui sont, ou ont été, engagées dans une procédure judiciaire opposent par ailleurs une justice pénale froide, technique et pragmatique à une justice restaurative chaleureuse, empathique, et laissant place aux émotions.

En pratique donc, les victimes de violences de genre avec qui nous avons échangé ne se sentent pas vulnérabilisées par les mesures de justice restaurative. Au contraire, elles se disent renforcées par elles. Ces expériences sont produites, selon les cas, à la fois par la considération et la reconnaissance accompagnant l’entrée dans les mesures, par le travail émotionnel des praticiennes, par la resocialisation permise par la mesure (sortie de l’isolement que connaissent de nombreuses victimes à la suite des violences, formation d’amitiés avec d’autres victimes rencontrées pendant le parcours, et même avec des auteurs participant aux cercles de parole) et par la revalorisation de soi qu’elle permet bien souvent également.

Ces résultats indiquent sans doute l’importance du contexte que la justice restaurative produit pour la rencontre entre victime et auteur : considérant auteurs et victimes à parts égales, il peut donner de fait plus de pouvoir aux victimes qu’elles n’en avaient dans les relations violentes qui les liaient à leurs agresseurs, d’autant plus que ce cadre s’éloigne de la figure de passivité attribuée aux victimes pour ouvrir la possibilité d’une prise en main de leur histoire. En revanche, si le cadre créé par la justice restaurative établit une égalité entre auteur et victime au moment de leur rencontre, il ne change pas les inégalités sociales qui ont permis la violence. En cela, selon nous, la justice restaurative ne constitue pas tant un moyen de lutte contre les violences de genre que la rustine d’une société qui tolère, et favorise, ces violences.

The Conversation

Delphine Griveaud a reçu pour cette recherche des financements du Fonds national de la recherche scientifique belge (FNRS), de l’Institut Robert Badinter (CNRS – Ministère de la Justice), de la Direction et l’Ecole nationale de la protection judiciaire de la jeunesse, et du Service d’aide aux victimes et à l’aide juridictionnelle.

Emeline Fourment a reçu pour cette recherche des financements de l’Institut Robert Badinter (CNRS – Ministère de la Justice) et du Centre Rouennais d’Etudes Juridiques (CUREJ).

ref. La justice restaurative aide-t-elle les femmes victimes de violences sexuelles ? – https://theconversation.com/la-justice-restaurative-aide-t-elle-les-femmes-victimes-de-violences-sexuelles-260935

Bamako est sous pression, mais pas assiégée : la différence a toute son importance

Source: The Conversation – in French – By Lamine Doumbia, Research Associate – Dep. African History /Institute for Asian and African Studies, Humboldt University of Berlin

Depuis plus d’une décennie, le Mali peine à venir à bout des « djihadistes » autour de Gao, Kidal et Ségou. Le Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM), affilié à Al-Qaïda, est considéré comme le plus violent des groupes terroristes opérant dans la région, compte tenu de l’ampleur de ses attaques.

Le groupe veut imposer sa propre interprétation stricte de l’islam et de la charia. Il a récemment intensifié ses opérations dans certaines zones du Mali. Cela a mis à rude épreuve les routes commerciales et l’approvisionnement en produits de première nécessité, notamment en carburant.

Face à cela, plusieurs médias s’inquiètent d’une crise sécuritaire qui s’aggrave. Cependant, en tant que chercheurs maliens, nous pensons que certaines de leurs affirmations sont exagérées. Nous travaillons dans les domaines des études africaines, de l’anthropologie sociale, de l’histoire, de l’économie et des études en développement, et menons des travaux de terrain à Bamako depuis six mois. Notre analyse s’appuie aussi sur nos recherches sur les marchés urbains et la résilience sociale en Afrique de l’Ouest.

Nous estimons que ce qui est rapporté relève davantage de conjectures fondées sur certains signaux que sur des conclusions solides étayées par des preuves empiriques.

Par exemple, la crise du carburant à Bamako a été interprétée comme uniquement la conséquence directe d’activités terroristes. Mais les limites institutionnelles, structurelles et gouvernementales à bien organiser l’approvisionnement et le stockage du carburant ont dû jouer aussi un rôle important dans cette situation.

Les efforts du gouvernement n’ont pas encore permis de stabiliser durablement la situation. Mais cela ne signifie pas pour autant que la capitale est assiégée.

Nos observations de terrain montrent une réalité différente. Bamako est sous forte pression et certaines activités sont perturbées. Mais les marchés continuent de fonctionner et les habitants font preuve d’une solidarité et d’une capacité d’adaptation remarquables dans leur vie quotidienne.

La nuance est importante. Il ne s’agit pas de minimiser la crise, mais de la décrire avec précision, en tenant compte de sa complexité et des réalités locales.

Au-delà du récit de l’effondrement

Décrire Bamako comme « assiégée » risque d’occulter une réalité sociale complexe. Les routes sont certes moins sûres, mais la ville continue de fonctionner.

Les marchés continuent de fonctionner, même si les conditions sont difficiles. Les écoles, bien que fermées par intermittence, ont rouvert après deux semaines de fermeture. Beaucoup de communautés urbaines mobilisent des formes locales de résilience. Les analyses externes négligent trop souvent ces aspects.

Qualifier cette situation de « blocus » revient à confondre perturbation logistique et encerclement militaire. Un blocus impliquerait qu’aucun mouvement de personnes ou de marchandises n’est possible, ce qui n’est pas le cas. Ce à quoi nous assistons, c’est un étouffement progressif des artères économiques de la ville, et non un siège total.

Réalités quotidiennes : marchés et difficultés

Pour comprendre la crise actuelle autour de Bamako, il faut retracer son histoire. Comme l’explique l’anthropologue social émérite Georg Klute, les conflits dans la région du Sahara-Sahel ont longtemps pris la forme de « petites guerres » asymétriques et nomades.

Il ne s’agissait pas de guerres totales, mais de confrontations mobiles et négociées, fondées sur des stratégies d’autonomie et de survie dans des environnements marginaux. Ce que nous observons aujourd’hui s’inscrit dans la continuité de cette tradition de contestation localisée.

Ces « petites guerres» asymétriques ont évolué pour devenir des insurrections hybrides mêlant modes de résistance historiques, revendications politiques depuis les années 1990 et idéologie terroriste transnationale.

Cette trajectoire était déjà visible il y a plus de dix ans, lorsque le coup d’État de 2012 a été suivi par l’occupation du nord du Mali par des séparatistes touaregs et des groupes terroristes islamistes.

Autrefois célébré comme un modèle de démocratie, le Mali est entré dans un cycle prolongé de fragilité, marqué par des coups d’État militaires, une autorité fragmentée et l’effritement de la confiance publique.

Si Bamako est confrontée à des pénuries et à une hausse des prix, l’épicentre des difficultés économiques se situe plus au nord et à l’est, dans les régions de Mopti, Kayes et Ségou. Des études récentes montrent comment les groupes armés se sont immiscés dans la vie économique quotidienne. Ils contrôlent les marchés, taxent les routes commerciales et réglementent la mobilité.

À Mopti, des factions « djihadistes » ont mis en place des systèmes de gouvernance parallèles, collectant des impôts « zakat », appliquant leurs propres codes de justice et offrant une sécurité minimale en échange de la conformité.

À Ségou, les réseaux de transport sont étroitement surveillés. Les agriculteurs et les commerçants sont souvent contraints de payer des taxes informelles pour transporter des marchandises entre les villages. Ces mesures ont perturbé les économies locales, réorienté les chaînes de valeur et imposé de nouvelles hiérarchies de contrôle.

Ce qui avait commencé comme une insurrection localisée dans les périphéries nomades touche désormais le cœur urbain de la vie politique et économique du Mali.

Pourtant, comme nous l’avons observé lors de notre récente étude de terrain au Grand Marché de Bamako, il ne s’agit pas d’une guerre menée uniquement avec des armes, mais aussi d’une lutte pour la survie, la dignité et la souveraineté.

Résilience et solidarité

Au cours de nos récentes recherches sur le terrain consacrées à la dynamique des marchés urbains et aux contestations en Afrique de l’Ouest, nous avons pu constater à quel point la crise actuelle a bouleversé la vie quotidienne à Bamako.

Au Grand Marché, le cœur commercial de la ville, les commerçants et les consommateurs sont confrontés à des difficultés. La pénurie de carburant a perturbé la circulation des marchandises et des personnes, rendant les transports rares et coûteux.

Cette pénurie a déclenché une réaction en chaîne. Les prix des produits de base ont explosé et les coupures d’électricité se sont multipliées. Cela affecte le stockage frigorifique, les petites industries et les moyens de subsistance des ménages. Bien que nous ne disposions pas de données officielles, nous avons observé que les travailleurs « non déclarés » – qui constituent la majorité de la main-d’œuvre de Bamako – ont vu leurs sources de revenus s’effondrer.

Pourtant, la résilience et la solidarité restent frappantes. De nombreux commerçants continuent de parcourir de longues distances à pied pour se rendre au marché, souvent sans savoir si des clients viendront. Le samedi, lorsque le carburant est devenu un peu plus disponible, les marchés ont retrouvé leur ambiance et attiré de nombreux vendeurs et acheteurs.

Partout dans la ville, de longues files d’attente se forment devant les stations-service. Les habitants attendent patiemment et s’entraident en partageant de l’eau, des informations et en multipliant les petits gestes de solidarité.

De ces scènes se dégage une forte impression de solidarité, une volonté collective de tenir et de s’adapter. Face au manque de carburant, les habitants de Bamako réinventent leur vie quotidienne grâce à l’entraide, à la persévérance et à un sentiment d’appartenance à la communauté.

Dans ce contexte, la leçon est claire : une escalade militaire seule ne saurait pas résoudre une crise qui a pris racine dans le tissu social. Comme le montrent nos observations sur le terrain, constats et recherches à long terme, seule une négociation (ancrée dans les réalités locales et le sens de l’histoire) peut offrir une solution durable.

La négociation, pas la militarisation

A partir du cœur du Grand Marché, on aperçoit la véritable nature de la crise actuelle à Bamako. Il ne s’agit pas d’un effondrement imminent mais d’une lassitude accumulée. La résilience du peuple ne peut pas compenser indéfiniment la paralysie de la gouvernance.

La crise malienne a démontré à maintes reprises les limites d’une réponse strictement militaire. Le désespoir social et économique auquel nous assistons aujourd’hui renforce l’urgence d’un dialogue sociopolitique. Il ne s’agit pas, en l’occurrence, d’un signe de faiblesse, mais d’une reconnaissance pragmatique de la réalité.

La négociation doit dépasser la simple opposition entre « État et groupes armés ». Elle doit inclure des leaders religieux, des acteurs du marché, des organisations de la société civile, des chercheurs universitaires et des communautés locales.

Un tel processus s’annonce ardu, notamment compte tenu de l’engagement en faveur de la laïcité dans le cadre constitutionnel du Mali. Mais persister dans le refus du dialogue ne ferait qu’accroître l’isolement du pays, sur les plans politique, social et humanitaire.

Plutôt que de dépeindre la capitale malienne comme une cité assiégée, il faut y voir une métropole qui, sous une pression extrême, continue de lutter, de respirer et de s’adapter.

Plutôt que de présenter la capitale malienne comme une ville assiégée, nous devrions la reconnaître comme une ville qui lutte sous une pression immense, mais qui continue de respirer, de résister et de s’adapter. La négociation, et non la militarisation, reste la voie la plus crédible vers une paix durable à Bamako.

The Conversation

The authors do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Bamako est sous pression, mais pas assiégée : la différence a toute son importance – https://theconversation.com/bamako-est-sous-pression-mais-pas-assiegee-la-difference-a-toute-son-importance-270450

Syndrome du bébé secoué : seule une mère sur deux en France a reçu le plan de gestion des pleurs du nourrisson

Source: The Conversation – France in French (3) – By Luc Goethals, Chercheur en santé publique, Inserm; Université Paris Cité

Les plans de gestion des pleurs du nourrisson visent à prévenir les traumatismes crâniens non accidentels, également appelés syndrome du bébé secoué. Une étude nationale, menée par l’Université Paris Cité, l’Inserm, l’AP-HP, Santé publique France et le CHU de Nantes et publiée dans la revue « Child Abuse & Neglect », a révélé que le plan de gestion des pleurs du nourrisson est remis à seulement une mère sur deux en maternité en France.


Chaque année en France, des centaines de nourrissons sont hospitalisés pour des traumatismes crâniens infligés. Ces blessures ne doivent rien à des accidents et sont la conséquence d’un secouement violent du bébé, un geste grave qui peut provoquer des lésions cérébrales irréversibles, des lésions oculaires, voire la mort.

On parle alors de syndrome du bébé secoué ou, plus récemment, de traumatisme crânien non accidentel, car on sait maintenant que le secouement n’est pas le seul mécanisme en cause. Au-delà de la violence du geste et de ses conséquences légales, c’est un problème de santé publique majeur qui révèle la difficulté d’accompagner et de soutenir les parents dans cette période souvent difficile des premiers mois de vie du bébé.

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  • les jeudis : uniquement de 14 heures à 18 heures.

Les pleurs du nourrisson

Depuis une trentaine d’années, les pleurs du nourrisson sont rapportés dans la littérature scientifique comme le principal facteur déclencheur des traumatismes crâniens non accidentels. Il est important de noter que cela ne veut pas dire que les pleurs entraînent le secouement, mais plutôt que l’instant des pleurs du bébé coïncide souvent avec le moment où le secouement se produit.

Les bébés pleurent naturellement et cette activité atteint son pic entre la cinquième et la sixième semaine de leur existence avant de décroître. C’est une forme de communication associée à son développement neurologique et à la gestion de ses émotions.

L’intensité, la répétition et la durée de ces pleurs peuvent déstabiliser certains parents. Par ailleurs, la fatigue et l’exaspération des parents face à ces pleurs peuvent générer un sentiment d’impuissance. Lorsque ce contexte émotionnel spécifique n’est pas accompagné, en particulier par des outils pour le gérer, il peut engendrer des situations à risque de secouement pour les bébés.

Les plans de gestion des pleurs : un levier de prévention

Face à ces constats, plusieurs pays dont la France ont mis en place des recommandations concernant la diffusion des plans de gestions des pleurs, notamment durant la période périnatale et à destination des futurs parents. Ces plans de gestion des pleurs ont pour objectif d’informer tous les parents durant la période périnatale sur la normalité et la temporalité des pleurs, leur donner des stratégies et des outils pour y faire face et rappeler la dangerosité des secouements.

Ainsi, trois messages essentiels sont mis en avant :

  • les pleurs du nourrisson sont normaux, fréquents et transitoires ;

  • il est sûr de poser le bébé, toujours sur le dos, dans son lit et de s’accorder une pause en s’éloignant si la tension devient trop forte ;

  • en cas de détresse, il faut demander de l’aide à un proche ou à un professionnel.




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Une étude réalisée à partir des données de l’Enquête nationale périnatale

Si les recommandations internationales existent, leur diffusion reste inégale. C’est à partir de ce constat que des chercheurs de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), de l’Université Paris Cité, de l’Assistance publique–Hôpitaux de Paris (AP-HP), de Santé publique France, du Centre hospitalo-universitaire (CHU) de Nantes (Loire-Atlantique) et d’autres structures partenaires ont voulu évaluer la manière dont ces messages de prévention sont transmis aux parents en France et plus particulièrement aux mères. Ils se sont appuyés sur des données de l’Enquête nationale périnatale (ENP).

L’ENP est réalisée environ tous les cinq ans depuis 1995 afin de décrire les conditions de grossesse, d’accouchement et de naissance en France. L’édition 2021 s’est déroulée pendant une semaine, en mars, dans toutes les maternités de métropole et d’outre-mer. Ont été incluses environ 12 700 femmes, ces dernières ayant été suivies deux mois après la naissance.

Cette enquête est pilotée par l’Inserm et Santé publique France, sous l’égide du ministère de la santé (Direction générale de la santé, Direction générale de l’organisation des soins, Drees), et financée sur fonds publics. L’ENP fournit des données essentielles pour orienter les politiques de santé périnatale et évaluer les pratiques de soins. C’est à partir de ces données qu’a été menée notre étude.

Nous nous sommes intéressés à une question précise posée deux mois après la naissance :

« Durant la grossesse et depuis votre accouchement, avez-vous reçu des conseils pour calmer ou soulager les pleurs répétitifs ou prolongés de votre bébé ? »

Une mère sur deux déclare ne pas avoir eu cette information

Les résultats sont éloquents : parmi les plus de 7 000 mères ayant répondu à cette question, 50 % déclarent n’avoir reçu aucun conseil sur la gestion des pleurs des nourrissons. Parmi celles qui ont été informées, les principales sources citées étaient les médecins généralistes, les sages-femmes et les pédiatres (82 %), les équipes de maternité (63 %) et les services de protection maternelle et infantile (39 %).

L’étude révèle également de fortes disparités territoriales. En Nouvelle-Aquitaine, 44 % des mères n’ont pas reçu d’information, contre 56 % en Provence-Alpes-Côte d’Azur. Ces écarts s’expliquent sans doute par des différences d’organisation des réseaux périnataux plus que par le profil des mères.

Par ailleurs, certains groupes de mères apparaissent particulièrement peu informés :

  • les mères de plus de 30 ans ;

  • celles ayant déjà un ou plusieurs enfants ;

  • celles n’ayant pas suivi de séances de préparation à la naissance ;

  • et celles n’ayant pas bénéficié de visite postnatale à domicile.

Les auteurs interprètent les deux premiers facteurs comme pouvant refléter des biais implicites. Certaines mères plus âgées, ou ayant déjà des enfants, peuvent être perçues comme moins prioritaires par les soignants, ces derniers les considérant comme probablement déjà informées.

Plus généralement, les auteurs suggèrent que le constat de l’absence d’information d’une mère sur deux serait le signe d’un manque de structuration des contenus, lors des séances ou visites pré- et postnatales, qui ne sont pas standardisés au niveau national.

En effet, la France ne dispose pas encore d’un programme national structuré de diffusion des plans de gestion des pleurs disponibles en français. Des recommandations écrites figurent dans le carnet de santé, mais aucun protocole n’impose leur présentation systématique avant la sortie de maternité. Les parents souvent fatigués et parfois débordés après l’accouchement lisent peu les nombreuses documentations qui leur sont remises.

Pourtant, d’autres supports existent, notamment des vidéos en français, très bien faites et gratuites. La question d’une hiérarchisation des messages périnataux de prévention en fonction de la gravité des problèmes de santé ciblés se pose. Les messages les plus importants doivent probablement faire l’objet d’une délivrance à la fois pendant la grossesse, juste après l’accouchement et pendant les premières semaines de vie du nourrisson, pour optimiser leur bonne réception ou leur mémorisation par les deux parents.

Vers une prévention universelle

Les résultats de l’étude soulignent la nécessité d’une action de prévention structurée à l’échelle nationale. Les chercheurs plaident pour la mise en place d’un programme cohérent, reposant sur des outils existants et validés.

Plusieurs leviers d’action peuvent être mobilisés :

  • renforcer la formation des professionnels de santé et de la petite enfance afin qu’ils remettent et expliquent systématiquement les plans de gestion des pleurs aux parents ;

  • impliquer plus largement les réseaux périnataux dans la diffusion de ces messages ;

  • et envisager, à terme, une remise obligatoire ou le visionnage de ces documents et outils avant le retour à domicile.

Prévenir le syndrome du bébé secoué ne se limite pas à transmettre une information ponctuelle. Il s’agit de construire une culture commune de prévention autour du nourrisson, partagée par les professionnels, les institutions et les familles.


Cet article a été rédigé collectivement par Luc Goethals (Inserm), Flora Blangis (Inserm, CHU de Nantes), Sophie Brouard (Inserm, CHU de Nantes), Pauline Scherdel (Inserm, CHU de Nantes), Marianne Jacques (Inserm, CHU de Nantes), Marie Viaud (Inserm), Nolwenn Regnault (Santé publique France), Karine Chevreul (Inserm, Kastafiore), Camille Le Ray (Inserm, Université Paris Cité, AP-HP, Hôpital Cochin), Enora Le Roux (Inserm, Université Paris Cité, AP-HP, Hôpital Universitaire Robert-Debré), Martin Chalumeau (Inserm, Université Paris Cité, AP-HP, Hôpital Necker-Enfants malades) et le Groupe de travail ENP 2021(Inserm).

The Conversation

Flora Blangis a reçu des financements de la fondation Mustela, fondation Université Paris Cité, l’Oréal-UNESCO prix jeunes talents France, Hôpitaux du Grand-Ouest, prix de thèse de la Direction générale de la santé, prix de thèse de la Chancellerie des Universités de Paris

Martin Chalumeau a reçu des financements de : QIM VEAVE, la région Ile-de-France ; FHU VEAVE, APHP-Université Paris Cité- Inserm ; Projets VEAVE – Fondation AXA.

Luc Goethals ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Syndrome du bébé secoué : seule une mère sur deux en France a reçu le plan de gestion des pleurs du nourrisson – https://theconversation.com/syndrome-du-bebe-secoue-seule-une-mere-sur-deux-en-france-a-recu-le-plan-de-gestion-des-pleurs-du-nourrisson-270321