Routes, stations de ski, permis de construire : quand les décideurs publics apprennent à dire stop

Source: The Conversation – France in French (3) – By Alexandre Monnin, Responsable scientifique redirection écologique et soutenabilité forte, Centrale Méditerranée

Fermée depuis novembre 2019, la piscine municipale Vaucanson à Grenoble a été choisie pour devenir le siège de la future Cit’Écobat, cité des métiers du bâtiment sobre, durable, connecté. Greta de Grenoble, Fourni par l’auteur

L’ESSENTIEL

  • Longtemps, l’action publique s’est pensée comme un art de construire, d’aménager et d’étendre les infrastructures.

  • Face au changement climatique, une autre compétence émerge : décider de ce qui ne peut plus être maintenu, financé ou développé.

  • Routes abandonnées, permis suspendus, stations démontées : l’analyse de 74 cas de renoncement montre que cette transformation est déjà à l’œuvre dans les territoires.


À Caen (Calvados), un projet d’écoquartier a été suspendu après dix années de travail lorsque la montée des eaux attendue d’ici la fin du siècle s’est imposée au regard de l’actualisation des données scientifiques, annonçant des épisodes d’inondations récurrents et non plus exceptionnels. Dans le Pays de Fayence (Var), la délivrance de nouveaux permis de construire s’est heurtée au manque d’eau potable. En Ille-et-Vilaine, plusieurs contournements routiers ont été retirés de la programmation départementale.

Ici, une activité perd ses conditions matérielles d’existence. Ailleurs, le projet reste réalisable à court terme, mais dégrade les conditions d’habitabilité futures : une route supplémentaire, davantage d’artificialisation, un équipement de plus à entretenir. Le renoncement entre alors dans l’action publique. Il ne relève pas d’une injonction morale ou idéologique, mais d’un constat pragmatique.

À Caen, Thibaud Tiercelet, directeur général de la société publique locale d’aménagement, résume le basculement en expliquant que « la réalité a changé ». Les nouvelles données ont rendu obsolète le monde de référence dans lequel le quartier avait été conçu.

Le nouveau régime climatique rend ainsi caduc le cadre de référence dans lequel nombre de projets ont été et demeurent réglementairement possibles, alors même que les conditions de leur viabilité disparaissent à l’échelle de leur durée de vie. Dans certains cas, l’eau manque, la neige se raréfie, le trait de côte recule ou le risque d’inondation change de fréquence. On ne parle plus de risques ici (même si ceux-ci s’intensifient en parallèle), mais d’une réalité déjà transformée, qui rend dépassés les postulats à partir desquels certains projets, infrastructures et usages avaient été conçus.

Renoncer consiste alors à déterminer ce qui doit cesser, à réviser ce qui peut encore être promis, construit et maintenu, puis à préserver autrement les fonctions attendues ou réalisées.

Des renoncements dispersés, une même transformation

Dans le cadre de notre recherche, nous avons documenté ce mouvement de soustraction, en recensant les renoncements, comme autant de décisions prises en amont, pour éviter que la catastrophe impose des arbitrages brutaux et privés d’alternatives. Ce travail constitue une première étape. Il sera prolongé par une enquête consacrée aux conditions qui permettent aux acteurs publics de prendre de telles décisions.

Nous avons, à ce jour, recensé 74 cas de renoncement.

A Céüze (Hautes-Alpes), le modèle économique de la station de ski ne tient plus ; à Grenoble (Isère), la non-reconstruction de la piscine Vaucanson se discute sur fond de coûts énergétiques et de maintenance ; en Ille-et-Vilaine, la crise financière des départements sert de déclencheur pour renoncer à de nouvelles routes, etc.

La carte des 74 renoncements
La carte des 74 cas de renoncement.
Enquête sur les renoncements territoriaux. Cliquez pour voir la carte détaillée

Le corpus rassemble plusieurs gestes : empêcher un projet de voir le jour, cesser de maintenir un équipement existant, organiser le retrait ou la transformation d’un héritage matériel. Il va de l’abandon d’une route au gel de permis, de la fermeture d’une station de ski à la déconstruction d’un parking.

Pris séparément, ces décisions paraissent hétérogènes. Ensemble, elles signalent l’émergence d’une tendance de fond qui devrait s’amplifier dans les années à venir. Peu d’acteurs revendiquent le vocabulaire de la redirection écologique. Leurs décisions traduisent pourtant l’un de ses diagnostics : maintenir des conditions d’habitabilité exige de savoir fermer ou empêcher certaines trajectoires.

L’abandon historique du projet immobilier de la presqu’île de Caen.

Des décisions à contre-courant

Ces initiatives restent fragiles, car les règles qui organisent aujourd’hui l’action publique favorisent encore l’expansion plutôt que le retrait. Les politiques d’attractivité visent à attirer de nouveaux habitants, des entreprises, des investissements ou des touristes, notamment par le développement de l’offre foncière, immobilière et infrastructurelle. Lorsqu’elles sont évaluées au nombre d’implantations, de constructions ou de visiteurs supplémentaires, elles entretiennent un impératif de croissance. Cette orientation se retrouve dans des modèles économiques dont l’équilibre dépend du maintien, voire de l’augmentation, des volumes vendus : mètres carrés construits, déplacements, nuitées touristiques, eau et énergie consommées.

Une ligne budgétaire supprimée est bien visible. Le bilan complet d’un renoncement l’est beaucoup moins : économies futures d’entretien et de fonctionnement, artificialisation ou émissions évitées, ressources préservées. « Budgétiser » certaines de ces économies permettrait de les identifier et de les réaffecter à des investissements climatiques.

Enfin, les dispositifs de financement sont plus facilement mobilisés pour créer un équipement que pour prendre en charge sa fermeture, sa dépollution, sa renaturation ou la réorganisation des usages qui en dépendent.

Cette dynamique tient aussi au poids des capitaux fixes. Une infrastructure doit être utilisée afin d’amortir l’investissement consenti. L’économiste Henri Chevalier a montré comment, dans le cas de l’aviation commerciale ou de l’agriculture, cette logique produit des verrouillages et alimente la croissance. Une route nouvelle réorganise les déplacements et les implantations commerciales ou résidentielles qui se développent autour d’elle ainsi que les milieux qu’elle traverse. Une station de ski engage des flux touristiques, des emplois et des investissements immobiliers. Un quartier nouveau suscite des attentes de valorisation foncière, de recettes fiscales et de nouveaux équipements publics. Ces interdépendances compliquent ensuite leur remise en cause.

La difficulté de la décision tient aussi au fait qu’un arrêt entraîne des coûts : démonter un télésiège, signaler une route fermée, traiter les droits engagés sur un terrain devenu inconstructible… Le caractère juste du renoncement dépend de questions concrètes : qui perd un usage ou un revenu, qui est protégé, qui supporte le coût de la sortie et qui participe à la décision ? Sans financement du retrait et de l’après, l’économie immédiate reporte les coûts vers d’autres acteurs, les milieux ou le futur.

Renoncer sans abandonner : construire les conditions de l’après

Toute fermeture ne constitue pas obligatoirement un progrès écologique. Pour en juger, il faut examiner ce que produit le renoncement : ce que la décision permet de préserver, les activités qu’elle risque de fragiliser et les équipements ou les pollutions qu’elle laisse derrière elle.

Utiliser des critères de soutenabilité et de durabilité aide à évaluer les situations au cas par cas. La soutenabilité interroge leur compatibilité avec les conditions d’habitabilité. La durabilité désigne leur capacité à être maintenue grâce à des infrastructures, des financements, des règles et des soutiens politiques. Leur croisement fait apparaître quatre situations.

À Lamballe-Armor (Côtes-d’Armor), la circulation automobile sur la D28 constituait un verrou : malgré la forte mortalité des amphibiens, la route continuait d’être utilisée parce que les déplacements étaient organisés autour d’elle. Sa fermeture a été accompagnée d’un itinéraire alternatif, du maintien des accès agricoles et de sa transformation en voie verte. L’usage dommageable cesse tandis que les fonctions utiles sont réorganisées.

Dans le Pays de Fayence, limiter les constructions pour préserver l’eau était une mesure soutenable, au sens où elle protégeait une ressource indispensable. Elle restait toutefois fragile tant qu’elle reposait sur une simple consigne politique. Son inscription dans le schéma de cohérence territoriale et dans la politique de gestion de l’eau lui donne davantage de chances de durer. Elle passe ainsi d’une « fragilité soutenable » à une « continuité soutenable ».

À Céüze, l’arrêt du ski a laissé des remontées mécaniques et des bâtiments sans usage. Tant que ces passifs ne sont ni démontés ni réaffectés, la fermeture produit un héritage négatif. Le démontage des remontées constitue donc une étape nécessaire pour organiser réellement la sortie.

Le renoncement ouvre un chantier qui dépasse la décision d’arrêt. Une route fermée conserve son bitume, une station de ski ses pylônes. Il faut financer la sortie, traiter ces héritages, répartir équitablement les coûts et organiser autrement les fonctions jugées utiles. C’est ce travail que désigne ici la redirection écologique. C’est là qu’émerge une compétence publique nouvelle : organiser ce qui doit cesser, être réduit, déplacé, démantelé, réparé ou réaffecté, puis suivre dans le temps les effets de ces transformations.

Notre étude révèle un manque sur ce dernier point : peu de renoncements font l’objet d’un suivi. Un gel des permis protège-t-il réellement l’eau ? Une route fermée réduit-elle la dépendance à l’automobile ou déplace-t-elle les flux ?

L’action publique locale a longtemps été équipée pour ajouter. Elle apprend désormais à renoncer, sans abandonner.


Alexandre Monnin a conduit, avec Claire Deligant, Émile Hooge, Oscar Hooge et Romain Barrallon, l’enquête sur les renoncements territoriaux présentée dans cet article.

The Conversation

Alexandre Monnin a reçu des financements de l’Institut pour la recherche de la Caisse des dépôts, de la MAIF et de la Ville de Grenoble.

– ref. Routes, stations de ski, permis de construire : quand les décideurs publics apprennent à dire stop – https://theconversation.com/routes-stations-de-ski-permis-de-construire-quand-les-decideurs-publics-apprennent-a-dire-stop-285115

Trancher ou broyer ? Un compromis qui a orienté l’évolution des dents chez les mammifères

Source: The Conversation – in French – By Margot Michaud, Enseignante-chercheuse en biologie évolutive et anatomie , UniLaSalle

Au cours des 66 derniers millions d’années, plusieurs lignées de mammifères ont développé indépendamment des dents carnassières, des molaires spécialisées dans la découpe de la viande. Aujourd’hui, cette caractéristique ne se retrouve que chez les *Carnivora*, qui comprennent notamment les félins (comme ici, un guépard), les chiens et les ours. Olga Ernst/Wikimédia, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Les dents sont l’interface primordiale entre un animal et sa nourriture.

  • La molaire « tribosphénique » permet de trancher et de broyer. Comment allier ces deux fonctions opposées ?

  • Une nouvelle étude nous apprend comment ces dents ont évolué pour trouver le bon équilibre selon le régime alimentaire de chaque animal.


Pourriez-vous découper un steak et casser une noix avec un seul et même outil ? Une lame fine pénètre facilement dans une matière souple, mais résiste mal à une forte charge. Un broyeur doit au contraire être large et robuste, mais coupe peu.

Au cours de leur évolution, la grande majorité des mammifères actuels ont pourtant réuni ces deux fonctions en une seule structure : une molaire spécialisée. Mais jusqu’où une même dent peut-elle concilier deux fonctions opposées ?

Pour le découvrir, notre équipe a comparé ces molaires chez des mammifères actuels et fossiles, puis testé la capacité à broyer et à découper de leurs reproductions imprimées en 3D. En combinant des scans de haute précision, l’impression 3D et des essais mécaniques, notre nouvelle étude, récemment publiée dans la revue Science, met en lumière les contraintes qui pèsent sur la dentition des mammifères.

Une dent à double fonction

Les dents constituent une interface primordiale entre un animal et sa nourriture. Leur forme conditionne ainsi en partie la manière dont les aliments peuvent être traités avant d’être avalés ainsi que les forces physiques qu’elles peuvent supporter.

Comme elles se fossilisent très bien, ces structures documentent aussi le régime et la biomécanique des espèces disparues permettant notamment de retracer certaines étapes majeures de l’évolution des mammifères, parmi lesquelles l’apparition de la molaire « tribosphénique ».

Cette dent à la morphologie particulière réunit une région haute et coupante, le trigonide, et une zone plus basse servant au broyage, le talonide. Lors de la fermeture de la mâchoire, ces régions travaillent avec les dents supérieures pour cisailler et écraser les aliments en un seul mouvement.

La molaire tribosphénique réunit deux régions fonctionnelles : le trigonide, principalement associé au tranchage, et le talonide, associé au broyage.
Margot Michaud, Fourni par l’auteur

En permettant de trancher et de broyer les aliments au cours d’une même morsure, cette architecture a élargi la gamme de ressources accessibles aux mammifères et aurait ainsi favorisé leur diversification écologique. Pourtant, ces deux fonctions sont favorisées par des morphologies dentaires en grande partie contradictoires : trancher favorise des pointes hautes et aiguës ainsi que des crêtes bien alignées, tandis que broyer demande une large surface de contact et une structure résistante. Reste alors à comprendre comment cette incompatibilité géométrique a orienté l’évolution des molaires chez les mammifères.

La carnassière sous toutes ses formes

Toutes les molaires des mammifères ne sont pas identiques. Au cours des 66 derniers millions d’années, les carnassières, des molaires spécialisées dans la découpe de la chair, sont apparues indépendamment dans plusieurs groupes de mammifères.

À l’heure actuelle, les Carnivora (groupe incluant les félins, les chiens et les ours, entre autres) représentent les seuls véritables détenteurs de dents carnassières. Malgré leur nom, les Carnivora rassemblent aussi bien des prédateurs spécialisés que des espèces omnivores et même des espèces strictement herbivores, comme le panda géant. Cette diversité alimentaire s’accompagne d’une remarquable variété de formes dentaires. Chez les félins, la carnassière est une lame pure, au talonide réduit ou absent. Chiens, ours et ratons laveurs, eux, gardent au contraire des surfaces de broyage utiles à un régime varié, jusqu’au bambou du panda géant.

Notre équipe a ainsi numérisé en 3D la carnassière inférieure de 250 espèces actuelles et fossiles. Deux grandes formes récurrentes se dégagent : des dents hautes à deux cuspides, au talonide réduit ou absent, typiques des prédateurs spécialisés comme les félins ; et des dents au talonide développé, associées à une plus grande diversité alimentaire.

Les carnassières étudiées se répartissent entre deux grandes tendances : une forme en lame, associée au tranchage, et une forme dotée d’un talonide développé, associée au broyage et à des régimes plus variés.
Margot Michaud, Fourni par l’auteur

À vos marques. Prêts ? Mordez !

Une sélection de dents a été reproduite par impression 3D, puis testée dans deux dispositifs reposant sur des matériaux conçus pour imiter les propriétés de tissus biologiques. Pour évaluer le tranchage, les modèles ont été enfoncés dans des couches de gélatine imitant les tissus souples, comme la peau et les muscles. Nous avons ainsi mesuré la force nécessaire pour pénétrer le gel ainsi que la taille des lacérations selon la morphologie de chaque dent. Pour le broyage, les mêmes formes ont été soumises à un matériau imprimé, spécialement conçu pour avoir des propriétés et une résistance proches de celles de l’os.

Des dents imprimées en 3D ont été testées sur un matériau souple pour mesurer le tranchage et sur un matériau dur pour mesurer le broyage. Ces essais ont permis de relier directement la forme de chaque dent à ses performances.
Narimane Chatar, Fourni par l’auteur

Nos tests montrent que peu de morphologies découpent efficacement les tissus mous, et toutes partagent la même morphologie : deux cuspides hautes reliées par des crêtes acérées, double lame qui concentre la pression sur une surface minime et pénètre profondément la gélatine à faible force. Chez les hypercarnivores (qui se nourrissent quasi exclusivement de viande), la carnassière frôle même l’optimum théorique, signe que la marge de variation est étroite : pour couper efficacement, la hauteur et l’orientation des cuspides ainsi que l’alignement des crêtes doivent être combinés avec précision.

À l’inverse, de nombreuses morphologies dentaires permettent de broyer efficacement. Un talonide développé aide généralement la dent à supporter de fortes charges, mais ce n’est pas la seule solution possible. Chez certaines dents en forme de lame, une petite encoche située entre les deux cuspides répartit les contraintes et limite le risque de fracture, exactement comme les ouvertures présentes sur une lame de scie circulaire.

Les formes qui concilient au mieux ces deux performances restent cependant exceptionnelles : moins de 1 % des formes étudiées se rapprochent du meilleur compromis entre les deux performances. Le compromis n’oppose donc pas deux fonctions à parts égales. Il met en regard une fonction très exigeante, le tranchage, qui n’admet qu’un petit nombre de formes optimales, à une fonction plus flexible, le broyage, que plusieurs architectures peuvent assurer. Il existe ainsi beaucoup plus de façons de fabriquer un bon broyeur qu’un bon trancheur.

Quand la spécialisation referme certaines portes

À l’échelle de millions d’années, ce déséquilibre pourrait avoir des conséquences profondes. Le développement d’un talonide plus important multiplie les possibilités de broyage et peut permettre l’exploitation d’aliments plus variés. À l’inverse, l’évolution d’une carnassière en forme de lame est associée à une spécialisation plus étroite.

Cette spécialisation peut ainsi produire un « effet de cliquet évolutif » : une fois le talonide fortement réduit et la dent spécialisée dans la découpe de la chair, le retour vers une dent plus polyvalente devient difficile. Ainsi, les hyaenodontes et les oxyaenodontes, proches parents des mammifères Carnivora, qui ont des dents très spécialisées, ont fini par disparaître. Sans y voir la cause de leur extinction, notre étude suggère qu’une spécialisation poussée peut limiter l’accès à de nouvelles ressources.

L’évolution ne cherche pas l’outil parfait

Alors, peut-on découper un steak et casser une noix avec un seul outil ? Chez les mammifères, la réponse est oui, mais rarement avec la même efficacité. La molaire tribosphénique a rendu possible ces deux fonctions, tout en favorisant la spécialisation vers l’une ou l’autre.

Ce résultat nous rappelle ainsi que, en évolution, une innovation n’est jamais synonyme de perfection : elle ouvre de nouvelles possibilités tout en imposant certaines contraintes, et les compromis qui en découlent contribuent à façonner la diversité du vivant.

The Conversation

Margot Michaud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Trancher ou broyer ? Un compromis qui a orienté l’évolution des dents chez les mammifères – https://theconversation.com/trancher-ou-broyer-un-compromis-qui-a-oriente-levolution-des-dents-chez-les-mammiferes-288437

Le père Armand David, l’homme qui « découvrit » le panda et le fit entrer dans la science

Source: The Conversation – in French – By Romain Garrouste, Chercheur à l’Institut de systématique, évolution, biodiversité (ISYEB), Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)


L’ESSENTIEL

  • Si le panda était déjà connu en Chine, le père Armand David a permis de le faire découvrir à la science européenne au XIXᵉ siècle.

  • L’apport scientifique de ce grand naturaliste ne se résume pas au panda, de nombreux animaux et plantes portent son nom.

  • Découvrez comment son travail fait toujours écho à la science moderne.


En 2026, deux anniversaires se croisent d’une manière presque parfaite : les quatre cents ans du Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) et le bicentenaire de la naissance du père Armand David, né à Espelette (Pyrénées-Atlantiques) en 1826 et mort à Paris en 1900. Missionnaire lazariste, naturaliste, botaniste, zoologiste et explorateur de la Chine du XIXᵉ siècle, Armand David est surtout connu pour avoir révélé au monde scientifique européen un animal devenu universel : le grand panda.

Mais son importance dépasse largement cette seule découverte. Son parcours raconte une époque où la science naturaliste se construisait par les voyages, les collectes, les collections, les descriptions, les planches illustrées et les échanges entre savants et avant l’usage généralisé de la photographie, dont on fête aussi le bicentenaire en 2026 !

Armand David appartient à cette génération d’explorateurs-naturalistes qui ont fait entrer des pans entiers de la biodiversité asiatique dans les collections européennes (comme Alfred Russel Wallace, Philipp Franz von Siebold, Nikolaï Przewalski ou Paul Farges, un autre missionnaire) avec une certaine compétition entre musées européens.

En 1862, le zoologiste Henri Milne-Edwards, alors figure majeure du Muséum, sollicite les missionnaires présents en Chine pour inventorier une faune et une flore encore très incomplètement connues des savants occidentaux. David est alors envoyé à Pékin, puis mène jusqu’en 1874 plusieurs expéditions dans différentes provinces chinoises. Les chiffres comptabilisés par le Muséum donnent la mesure de son activité : 2 919 plantes, 9 569 insectes, (oui, presque 10 000 insectes !) arachnides et crustacés, 1 332 oiseaux et 595 mammifères envoyés à Paris. Ces nombres ne disent pas seulement l’ampleur d’une collecte, ils témoignent d’une manière de produire de la connaissance par l’accumulation et surtout du manque de connaissances en Europe sur ces territoires.

Quand un animal devient un fait scientifique

Le cas du grand panda est exemplaire. En 1869, dans la région de Moupin, aujourd’hui Baoxing dans le Sichuan, Armand David observe et obtient des spécimens d’un animal noir et blanc alors inconnu de la zoologie occidentale. Ces spécimens (naturalisés ou non) sont envoyés au Muséum national d’histoire naturelle, à Paris, où ils permettent la description scientifique de l’espèce, aujourd’hui nommée Ailuropoda melanoleuca.

Le Muséum rappelle que ces pandas historiques sont devenus des objets patrimoniaux majeurs, associés à l’entrée du grand panda dans les collections nationales.

Le père Armand David en tenue chinoise.
CC BY

Cette histoire peut sembler simple : un explorateur « découvre » un animal (ou plus précisément, identifie un animal encore inconnu pour la science occidentale), l’envoie à Paris, la science le nomme. En réalité, elle est plus profonde.

Au XIXᵉ siècle, un animal « nouveau » n’existe pas scientifiquement parce qu’il a seulement été vu. Il ne devient un fait zoologique que lorsqu’il est inscrit dans une chaîne de preuves : un lieu, une date, un collecteur, un spécimen, une collection, une description, puis une publication. C’est cette chaîne qui permet à d’autres naturalistes de vérifier, comparer, discuter et réutiliser l’information.

Autrement dit, le panda ne devient pas célèbre parce qu’il est seulement spectaculaire ; il devient un objet de science parce qu’il est archivé, décrit et rendu comparable. C’est toujours en vigueur aujourd’hui, même avec la photographie.

Avant la photographie : le spécimen et la planche

Cette histoire permet aussi de comprendre ce qu’était une preuve visuelle avant l’âge de la photographie de terrain. La photographie existe déjà au XIXᵉ siècle, mais elle reste difficile à utiliser en expédition : matériel encombrant, temps de pose, fragilité des procédés, problèmes de reproduction imprimée.

Pour les naturalistes, la preuve repose alors surtout sur deux supports complémentaires : le spécimen conservé dans les collections et l’image imprimée.

Exemple de planche tirée de l’ouvrage d’Armand David les Oiseaux de la Chine.
Armand David/Gallica, CC BY

Armand David en offre un très bon exemple avec les Oiseaux de la Chine, publié avec Émile Oustalet. L’ouvrage est accompagné d’un atlas de 124 planches lithographiées, disponible aujourd’hui sur Gallica. Ces planches n’étaient pas de simples ornements. Elles permettaient de stabiliser visuellement les formes, les plumages, les proportions, les attitudes et les caractères diagnostiques (les indices précis qui servent à reconnaître un être vivant). Elles donnaient accès, à distance, à des oiseaux que la plupart des lecteurs ne verraient jamais vivants.

Dans la science naturaliste du XIXᵉ siècle, l’image imprimée est donc déjà un dispositif de preuve, mais une preuve attachée à un objet : le spécimen.

Cette articulation entre objet, image et texte reste très actuelle. Dans un monde saturé d’images numériques, facilement modifiables ou générées artificiellement, les collections scientifiques rappellent une règle fondamentale : une image seule ne suffit pas. Sa valeur dépend du protocole, du contexte, de la traçabilité et de l’archive (et, surtout, du spécimen) à laquelle elle est associée. Le père David, bien avant l’ère de la photographie naturaliste moderne, illustre cette chaîne de confiance entre terrain, collection, publication et image, essentielle pour les sciences naturalistes.

Un explorateur dans une Chine en mutation

Il faut bien sûr replacer Armand David dans son époque. Missionnaire français en Chine, au XIXᵉ siècle, il travaille dans un contexte marqué par les grandes explorations naturalistes, mais aussi par les rapports asymétriques entre puissances européennes et sociétés asiatiques. Son œuvre est, aujourd’hui, lue à la fois comme un apport majeur à la connaissance de la biodiversité chinoise et comme un épisode d’une histoire impériale plus complexe.

Cette ambivalence ne diminue pas l’intérêt scientifique et patrimonial de ses collections. Elle oblige au contraire à les regarder avec plus de précision. Les spécimens envoyés à Paris ne sont pas seulement des objets biologiques ; ils sont aussi des témoins de relations historiques, de réseaux missionnaires, de circulations matérielles et de collaborations locales souvent peu visibles dans les récits européens.

Dans la région de Baoxing, la mémoire d’Armand David reste forte : plusieurs commémorations et lieux patrimoniaux rappellent son rôle dans la « découverte scientifique » du panda. Cette mémoire partagée pourrait être l’un des enjeux du bicentenaire : raconter non seulement l’histoire d’un naturaliste français, mais aussi celle d’un patrimoine scientifique franco-chinois, fait d’objets, de lieux, d’archives, d’espèces emblématiques, de collaborations locales et de récits multiples.

Le cerf du Père David : une autre histoire de conservation

Le panda n’est pas le seul animal associé à Armand David. Le cerf du Père David, ou Elaphurus davidianus, occupe une place particulière dans l’histoire de la conservation. David l’observe dans le parc impérial de Nanhaizi, près de Pékin.

L’espèce disparaît ensuite de Chine à l’état sauvage, tandis que des individus conservés en Europe permettent sa survie en captivité puis sa réintroduction. Le Muséum rappelle que la Réserve zoologique de la Haute-Touche (Indre) conserve aujourd’hui des individus de cette espèce, encore classée avec prudence tant que les populations réintroduites ne sont pas durablement stabilisées.

Ici encore, les collections et les parcs zoologiques ne sont pas seulement des lieux d’exposition. Ils peuvent devenir des réserves de mémoire biologique. Le cas du cerf du Père David montre comment une espèce connue par quelques individus captifs peut être sauvée de l’extinction, même si son histoire reste marquée par une disparition dramatique dans son milieu d’origine.

Une biodiversité chinoise révélée par les collections

L’héritage d’Armand David est également visible dans les noms d’espèces qui lui ont été dédiés. De nombreux animaux et plantes portent son nom, rappelant l’ampleur de ses collectes. Par exemple deux coléoptères conservés dans les collections du MNHN : Carabus (Apotomopterus) davidi davidi Deyrolle & Fairmaire, 1878, et Trictenotoma davidi Deyrolle, 1875. Ces insectes montrent que l’héritage légué par Armand David ne se limite pas aux grands mammifères charismatiques. Il traverse également l’entomologie, mais aussi la botanique, l’ornithologie et l’histoire des collections.

Cette diversité est importante. Le grand public retient souvent le panda, mais le travail d’Armand David est celui d’un collecteur généraliste, attentif aux oiseaux, aux mammifères, aux plantes, aux insectes et autres arthropodes. Dans une époque de crise de la biodiversité, cette dimension prend une valeur nouvelle.

Les collections anciennes permettent de documenter la présence passée d’espèces, leur distribution, leur variabilité morphologique, parfois leur ADN, leurs parasites ou contaminants (pensons aux virus et aux bactéries qui nous intéressent aujourd’hui) ou leur environnement historique. Un spécimen collecté il y a cent cinquante ans peut donc répondre aujourd’hui à des questions que son collecteur ne pouvait pas imaginer, dues au contexte de modifications parfois drastiques de nos écosystèmes, dont les conséquences de la démographie.

Pourquoi commémorer Armand David en 2026 ?

Commémorer Armand David en 2026 ne devrait pas consister seulement à célébrer un « découvreur ». Le mot lui-même doit être manié avec prudence : les espèces existaient, étaient souvent connues localement, parfois nommées et intégrées à des savoirs autochtones ou régionaux, c’est souvent le cas et l’enquête ethnobiologique est toujours importante. Ce que David accomplit, c’est de permettre leur entrée dans un système scientifique international fondé sur la collection, la description et la publication à partir du MNHN.

Son bicentenaire permet donc de raconter plusieurs histoires à la fois. Une histoire de la Chine au XIXᵉ siècle. Une histoire du Muséum comme institution de collecte, de comparaison et de conservation. Une histoire des images scientifiques avant la photographie de terrain. Une histoire du panda et du cerf du Père David. Mais aussi une histoire plus actuelle : celle de la traçabilité des preuves, du rôle des collections dans la crise de la biodiversité, et de la manière dont les objets scientifiques relient des pays, des époques et des cultures.

Les collections d’histoire naturelle sont donc un carrefour culturel et scientifique d’intérêt majeur, et nous devons penser à ceux qui les ont constituées. Le panda géant est devenu l’un des symboles mondiaux de la conservation. Mais son entrée dans l’histoire scientifique est aussi celle d’une peau, d’ossements, d’une collection, d’une description et d’un réseau d’hommes (qui commence souvent avec un chasseur local ou un tradipraticien) et d’institutions.

C’est cette chaîne, autant que l’animal lui-même, que le bicentenaire du père Armand David invite à redécouvrir, à travers les commémorations du MNHN ou celle de la photographie, comme une référence d’une époque en pleine mutation.

The Conversation


Romain Garrouste a reçu des financements de MNHN, CNRS, Sorbonne Université, ANR, Labex BCdiv et CEBA, WWF, National Geographic, MRES, MRETE, MRAE, MITI CNRS, Institut de la Transition Écologique et de l’Ocean de Sorbonne Université

– ref. Le père Armand David, l’homme qui « découvrit » le panda et le fit entrer dans la science – https://theconversation.com/le-pere-armand-david-lhomme-qui-decouvrit-le-panda-et-le-fit-entrer-dans-la-science-287803

Santé des pompiers : pourquoi il faut poursuivre les recherches

Source: The Conversation – in French – By Alexis Descatha, Professeur de santé au travail, Université Angers, CHU d’Angers, Inserm, U1085 Irset, équipe Ester, Université d’Angers


L’ESSENTIEL

– L’activité des pompiers les expose, tout au long de leur carrière, à de nombreux facteurs de risque, qu’ils soient chimiques, physiques ou psychiques

– Ces expositions multiples sont très intriquées les unes avec les autres, ce qui complique l’évaluation de leurs effets sur la santé

– Des recherches complémentaires sont encore nécessaires pour dresser un panorama plus complet des risques auxquels font face les pompiers et améliorer la prévention


Le changement climatique entraîne des étés plus longs, plus chauds et plus secs, qui alimentent des incendies de végétation d’une ampleur et d’une durée sans précédent. Des « mégafeux » frappent désormais régulièrement l’Amérique du Nord ou l’Australie. Ils se déclarent aussi de plus en plus souvent en Europe, et notamment en France.

Ces feux de grande ampleur mobilisent les sapeurs-pompiers sur des périodes d’engagement historiquement longues. Or, on sait qu’une exposition, même de court terme, aux particules fines PM 2,5 provenant des feux de végétation est associée à une surmortalité substantielle à l’échelle mondiale.

Mais ces particules ne sont pas le seul facteur de risque pour la santé auquel les soldats du feu sont exposés. Outre les autres composés toxiques présents dans les fumées, les pompiers sont aussi susceptibles de se retrouver en contact avec de nombreuses autres substances délétères. La dangerosité de leur métier les expose aussi aux accidents du travail, au stress, ainsi qu’aux traumatismes psychologiques.

Cette grande diversité de facteurs de risques complique les études qui tentent d’en déterminer les effets sur la santé des pompiers. Nous avons récemment publié une synthèse destinée à faire le point sur les connaissances disponibles. Voici ce qu’il faut en retenir.

La mortalité des pompiers

La mortalité globale des pompiers semble comparable à celle d’autres professions, ce qui peut paraître contre-intuitif. L’effet dit « du travailleur sain » explique en partie ce constat : les personnes en emploi sont en moyenne en meilleure santé que la population générale, si bien que les études comparant des travailleurs à la population générale sous-estiment systématiquement les risques liés au travail. Ce risque de sous-estimation concerne particulièrement les métiers à forte demande physique et mentale, comme celui des pompiers.

Lorsque l’on s’intéresse en revanche à l’âge moyen au moment du décès, on constate que celui-ci est significativement plus faible chez les pompiers que dans la population générale, en particulier chez les hommes occupant des fonctions opérationnelles. Une étude menée entre 2013 et 2023 sur le territoire de la Seine-Maritime a mis en évidence que les [sapeurs-pompiers décédés l’ont été à un âge moyen de 72,3 ans], ce qui est significativement plus jeune que dans la population générale, où l’âge moyen au décès était de 74,4 ans. Cet écart se retrouvait principalement chez les opérationnels (71,8 ans) et chez les professionnels. En revanche, il n’était pas significatif chez les officiers (74 ans), ni chez les volontaires (72,7 ans).

Par ailleurs, certains cancers, en particulier, présentent une surmortalité notable chez les pompiers. C’est par exemple le cas de ceux de la thyroïde, du rein, de la vessie et du cerveau.

Des expositions multiples, tout au long de la carrière

Dès lors qu’il s’agit d’évaluer la santé des pompiers, le problème de fond tient à ce que l’approche classique – « une exposition, une maladie, une valeur limite d’exposition » – convient mal à leur activité. En effet, en raison de la nature de leur travail, les sapeurs-pompiers font face à une multitude d’expositions aiguës et chroniques.

En 2021, l’Organisation mondiale de la santé et l’Organisation internationale du travail ont publié leur première estimation conjointe de la part des maladies imputable au travail dans le monde. En tête de liste figuraient les longues durées de travail, suivies des particules, gaz et fumées en suspension dans l’air, puis des accidents du travail, de l’amiante, de la silice et des agents provoquant de l’asthme (asthmogènes).

On constate que les sapeurs-pompiers sont susceptibles d’être exposés à l’ensemble de ces facteurs, souvent au cours d’une même garde.

Le problème est que toutes ces expositions sont tellement intriquées qu’il n’est pas, en l’état actuel des connaissances, possible de relier directement un effet sur la santé à un type d’exposition en particulier.

Pour cette raison, la meilleure façon de rendre compte de ce que le corps d’un pompier en exercice accumule est de s’appuyer sur concept d’exposome. Ce terme désigne la totalité de ce qu’un organisme rencontre au cours d’une vie, en tenant compte de la chronologie des expositions, de leur variabilité et de leurs interactions.

L’exposome professionnel des pompiers

Notre revue de littérature établit que l’exposome professionnel est multiple. Il est de nature chimique, puisque la fumée contient des hydrocarbures aromatiques polycycliques, du benzène, des aldéhydes, des métaux et des particules. Ces substances toxiques, dont certaines peuvent être à l’origine de cancers, sont absorbées à la fois par inhalation, mais aussi par la peau. On sait, par exemple, que la zone située au niveau du cou constitue une voie d’absorption notable, ce qui est possiblement lié au port des équipements de protection.

Par ailleurs, la température centrale du corps des pompiers augmente sous l’effet de la chaleur, de l’activité physique et des équipements de protection, comme l’illustrent la fréquence cardiaque et les besoins métaboliques liée à cette activité physique intense. Les charges sont soulevées dans des postures contraignantes, sur une courte période, tandis que le bruit est constant. Enfin, la scène du théâtre d’opération peut être traumatisante, tant sur le plan physique que mental.

Tout cela se déroule dans le temps imparti à une seule intervention, y compris la formation et le retour du lieu d’intervention. Élargissons maintenant ce cadre à l’ensemble d’une carrière (pour laquelle les données sont plus rares).

On sait que les pompiers sont exposés à du travail posté et de nuit, à de longues heures de travail, à des gaz d’échappement diesel et à divers contaminants présents dans la caserne, aux retardateurs de flamme et substances per – et polyfluoroalkylées (PFAS), aux substances émises lors des entraînements répétés au feu réel (caissons de feu), etc.

Le caisson « Fire Flash » permet aux pompiers de s’entraîner en situation de feu réel.

À cela s’ajoutent les pressions psychosociales spécifiques à chaque service, à la hiérarchie, à la disponibilité et à l’équilibre entre la lutte contre les incendies et les interventions médicales d’urgence (équilibre qui diffère considérablement d’un pays à l’autre).

Enfin, pour chaque pompier, l’exposition varie en fonction de la tâche, du type de contrat et de son poste, ainsi que de son ancienneté, de son équipement et de ses habitudes de vie.

Évaluer les effets sur la santé

Étant donné que les expositions des pompiers s’étendent sur différentes échelles de temps, il en va de même pour leurs effets.

Certains sont immédiats : coup de chaleur, déshydratation, exposition aiguë au monoxyde de carbone, douleurs et brûlures, ainsi que traumatismes physiques et psychologiques.

D’autres apparaissent au fil des mois et des années : des troubles musculo-squelettiques dégénératifs, touchant surtout le bas du dos et les épaules ; des troubles du sommeil (signalés chez environ un tiers des pompiers) ; le syndrome métabolique (ensemble d’anomalies à risque cardiovasculaire élevé) ; des troubles de santé mentale (le syndrome de stress post-traumatique étant plusieurs fois plus fréquent que dans la population générale). Ces conséquences s’ajoutent à l’usure plus insidieuse liée au stress opérationnel quotidien.

Par ailleurs, en 2023, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) a reclassé l’exposition professionnelle des pompiers comme cancérigène pour l’homme, sur la base de preuves suffisantes concernant le mésothéliome (cancer de la plèvre, la membrane qui entoure les poumons) et le cancer de la vessie, tandis que d’autres données indiquent des risques pour d’autres cancers (mélanome et autres cancers de la peau, cancer de la prostate et certains cancers du sang).

Enfin, ces preuves solides ne doivent pas occulter les troubles cardiovasculaires (maladie coronarienne, accident vasculaire cérébral) et les troubles respiratoires, comme l’asthme et les bronchopneumopathies chroniques, pour lesquels des recherches supplémentaires sont nécessaires.

Mieux cerner les risques grâce à la recherche

Au-delà de la confirmation des signaux évoqués plus haut, les travaux de recherche sur la santé au travail des pompiers s’articulent autour de plusieurs axes.

Il s’agit tout d’abord de mener des études dans des contextes variés, afin de prendre en compte les différences potentielles entre environnements ou sous-populations : type de pompier, de statut, d’activités ou de sexe, par exemple.

Ensuite, il s’avère nécessaire d’évaluer de façon exhaustive les effets d’agents délétères agissant en synergie, afin de déterminer s’ils sont additifs, multiplicatifs ou interactifs (on parle d’« effet cocktail »). Les effets étudiés pourront inclure les atteintes endocriniennes (autrement dit, les conséquences pour le système hormonal) et reproductives, les sous-types de cancers rares ou propres à un sexe ou à l’autre, et les maladies neurodégénératives (la maladie de Parkinson ou les démences sont évoquées).

Jusqu’à présent, ces effets n’ont pas été suffisamment évalués, pas plus que les questions d’effets de sélection et de confusion. Répondre à ces questions exigera soit de recruter de nouvelles cohortes de plus grandes tailles, soit de réutiliser des données existantes (pour, par exemple, les réanalyser grâce à des outils d’intelligence artificielle).

Enfin, des études spécifiques portent sur les interventions et la prévention (y compris l’éducation et la promotion de la santé). Cette recherche mobilise un large éventail de disciplines : sciences de la santé (épidémiologie, recherche clinique, toxicologie…), sciences humaines et sociales (ergonomie, psychologie, économie, sciences de gestion, sociologie…) et ingénierie (conception de matériaux, modélisation de la sécurité et des risques, science des données, intelligence artificielle et informatique…).

La question de la prévention est particulièrement complexe. En effet, pour être efficace et durable, elle doit embrasser l’ensemble de l’exposome.

Soulignons que la recherche collaborative entre pays se développe désormais au sein d’organisations internationales, et en France à travers le groupe RE3SC, le consortium scientifique consacré à l’intelligence artificielle et aux sciences de l’urgence et des risques, ainsi que des travaux sur la réparation juridique (Association de la Francophonie pour la Santé des Pompiers), y compris la normalisation internationale pour la protection des pompiers.

De la recherche au terrain

Canada, États-Unis, Australie, Royaume-Uni… Plusieurs pays ont développé le transfert des connaissances de la recherche vers les parties prenantes et les pompiers. La France offre elle aussi un exemple concret instructif avec l’ENSOSP, l’École nationale supérieure des officiers de sapeurs-pompiers, qui développe des programmes de formation et gère une base de ressources en ligne (le PNRS).

Citons également l’Observatoire national de santé des agents des services d’incendie et de secours (ONSAS), organisé par la Direction générale de la sécurité civile et de la gestion des crises, qui réunit désormais l’ensemble des parties prenantes (directions et organisations syndicales, professionnels de santé et universitaires, agences concernées) autour de trois objectifs affichés : prévenir, protéger, réparer.

Unique en son genre, cette initiative translationnelle collaborative a mené à l’élaboration d’une nouvelle réglementation sur la réparation des maladies professionnelles des pompiers (à la suite du rapport du CIRC de 2023), ainsi qu’à des recommandations sur les entraînements répétés au feu réel, des ateliers scientifiques annuels et des études sur la toxicité des fumées et le traumatisme psychique.

Au-delà de ces avancées, la route est encore longue. Il s’agira notamment d’aboutir à une meilleure indemnisation, non seulement des victimes des incendies et des activités de lutte contre le feu et soutien (sur le modèle de l’amiante ou des pesticides, de manière à couvrir la population générale touchée par les feux survenant à l’interface habitat-forêt), mais aussi de l’ensemble des « travaillant·e·s » (autrement dit des salariés et volontaires, personnels de soutien et militaires), afin d’améliorer la prévention dans son ensemble. Il sera également nécessaire de consolider la recherche, en créant, par exemple, une institution de recherche visible, dotée de financements dédiés.

The Conversation

Alexis Descatha est membre de l’Observatoire National de la Santé des agents des Services Incendies et Secours (en tant scientifique). Il participe au nom de la France dans les évaluations de normalisation pour les équipements de protections des pompiers. Il est également Professeur Clinicien à Hofstra/Northwell et Professeur Associé à IUSP (USA) et est rédacteur en chef des archives des maladies professionnelles et de l’environnement (Elsevier). Il a des projets financés par l’ANR/ l’ANSES/ MNH DREES. La DPI complète est disponible sur le site https://dpi.sante.gouv.fr/dpi-public-webapp/app/consultation/accueil

– ref. Santé des pompiers : pourquoi il faut poursuivre les recherches – https://theconversation.com/sante-des-pompiers-pourquoi-il-faut-poursuivre-les-recherches-290926

Crise climatique : jusqu’où la population tolère-t-elle la contestation ?

Source: The Conversation – in French – By Alexis Bibeau-Gagnon, Chercheur postdoctoral, Department of Political Science, McGill University, McGill University

Face à la crise climatique, les manifestations qu’on voit se multiplier comprennent de plus en plus d’actions radicales. Mais ont-elles l’adhésion de la population ?


Les dernières années ont été le théâtre d’une intensification à la fois de la crise climatique et de l’activisme écologiste. Dans une situation marquée par l’aggravation de plus en plus visible des catastrophes environnementales, une frange du mouvement écologiste, au Canada comme ailleurs en Occident, a recours à de nouveaux moyens souvent dérangeants, perturbateurs et radicaux pour faire pression contre l’inaction des gouvernements.

Il y a plusieurs exemples récents de tels gestes. En février 2020, des manifestants autochtones ont bloqué des voies ferrées un peu partout au pays, en solidarité avec l’opposition du peuple Wet’suwet’en au pipeline Coastal GasLink. En octobre 2024, des membres du collectif Antigone ont bloqué le pont Jacques-Cartier, à Montréal, afin d’alerter la population à l’urgence climatique et de provoquer un débat public. Et, autant à Nanaimo et Vancouver en 2022 qu’à Montréal en juillet 2024 et juin 2025, des militants ont stoppé le trafic automobile en se collant à la route, dans l’espoir de forcer l’attention du public sur la crise écologique.




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Cette tendance s’accompagne d’un débat de fond sur le rôle de la contestation en démocratie et sur la justification de telles actions dérangeantes. Mais cette question, essentielle, en contient une autre, dont la portée démocratique est tout aussi cruciale : la population canadienne tolère-t-elle ces formes d’activisme plus radicales comme moyens de pression politique ?

Un seuil clair : la violence

La réponse à cette question, que j’analyse, avec des collègues, dans une étude menée auprès de 1500 Canadiens, repose sur trois points.

Premièrement, une ligne de distinction nette sépare, dans l’opinion publique, les actions pacifiques des actions qui impliquent de la destruction ou de la violence. Les citoyens tolèrent en effet largement les actions pacifiques (boycott, manifestation), mais rejettent de façon presque unanime toutes celles qui infligent des dommages matériels (vandalisme, sabotage) ou des violences interpersonnelles (affrontement avec les forces de l’ordre, ciblage des élus).

Il existe ainsi quelque chose comme un seuil : la tolérance du public ne décline pas graduellement à mesure que l’action se radicalise, mais bascule plutôt d’un coup dès qu’il est question de destruction ou de violence. Le public semble opérer une catégorisation morale, distinguant nettement ce qui est tolérable de ce qui ne l’est pas.

Sous ce seuil de tolérance, cependant, il existe une catégorie intermédiaire regroupant les tactiques perturbatrices mais non violentes, envers lesquelles l’opinion publique est plus partagée. L’occupation d’un lieu public, le blocage d’un pont ou l’entrave à un chantier de construction, par exemple, bénéficient tous d’une certaine tolérance, qui varie notamment selon l’âge et le niveau d’éducation.

Plus inquiets n’égale pas plus radicaux

On pourrait toutefois s’attendre à ce que l’inquiétude face aux changements climatiques fasse fléchir ce seuil de tolérance envers les actions politiques plus radicales. En effet, on pourrait croire que les personnes plus préoccupées, ressentant une certaine urgence, tolèrent des mesures plus « robustes ». Or, ce n’est pas le cas : ces personnes sont effectivement plus tolérantes, mais seulement à l’égard des actions pacifiques et des actions perturbatrices non violentes.

Ceux qui craignent le plus la catastrophe climatique n’apparaissent pas davantage disposés à cautionner le sabotage, le vandalisme ou les actions de violence ciblées que le reste de la population.

La préoccupation environnementale n’agit donc pas comme un facteur de radicalisation. Certes, le fait d’être préoccupé élargit le répertoire des moyens jugés acceptables parmi les actions pacifiques et perturbatrices. Mais cela n’élimine pas la frontière qui sépare ces formes de contestation de la destruction et de la violence. Même si la question environnementale est vécue comme une préoccupation sérieuse, la norme sociale de non-violence demeure solide.

Plus tolérable de cibler les responsables

De quoi, alors, dépend la tolérance de la population envers les formes d’activisme qui dérangent ? Notre enquête identifie un facteur nouveau : l’attribution de la responsabilité pour les changements climatiques. Selon qu’on tient les gouvernements, les entreprises ou les individus pour responsables de la situation, on ne juge pas les tactiques contestataires de la même manière.




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Ceux qui imputent la responsabilité aux gouvernements ou aux entreprises tolèrent davantage les actions perturbatrices qui visent précisément ces acteurs. Bloquer un pont ou s’attacher à un arbre semble alors être perçu comme une réponse proportionnée à certaines défaillances précises : influence des industries sur les décisions politiques, contournement des évaluations environnementales, etc. À l’inverse, ceux qui tiennent les individus pour responsables des changements climatiques sont plus réfractaires aux contestations, y compris dans leurs formes conventionnelles.

Autrement dit, une action peut sembler plus tolérable lorsqu’elle cible ceux qu’on juge responsables. C’est cette logique morale – « qui est responsable peut être légitimement ciblé » – qui éclaire en partie pourquoi certains épisodes provoquent des condamnations publiques alors que d’autres engendrent une forme de sympathie (ou, plus souvent, d’indifférence).

Une nouvelle tension démocratique

En somme, la montée de l’inquiétude environnementale n’a pas rendu la population plus ouverte aux moyens radicaux. Les franges les plus offensives du mouvement écologiste se heurtent à un plafond de tolérance que même l’urgence de la situation ne fait pas céder.


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Plus globalement, ces résultats génèrent un constat démocratique double. D’une part, ce constat est rassurant. La norme qui proscrit la violence comme instrument de transformation politique reste robuste. La non-violence demeure un pilier de la culture politique canadienne. Cependant, ce même constat a aussi quelque chose de troublant. Quand les institutions sont incapables d’agir à la hauteur de la crise et que la population rejette les moyens de pression plus « agressifs », que reste-t-il ?

On voit ici naître une nouvelle tension démocratique entre les transformations sociales requises par l’urgence écologique et limites imposées à la contestation par le public. Il s’agit là d’un des terrains difficiles sur lesquels se jouera, dans les prochaines années, la réaction de notre société à l’intensification de la crise environnementale.

La Conversation Canada

Alexis Bibeau-Gagnon a reçu du financement du Fonds de recherche du Québec – Société et culture

– ref. Crise climatique : jusqu’où la population tolère-t-elle la contestation ? – https://theconversation.com/crise-climatique-jusquou-la-population-tolere-t-elle-la-contestation-289114

Le musée sur ordonnance : comment nos pratiques culturelles deviennent un enjeu de santé publique

Source: The Conversation – in French – By Maria Elena Buslacchi, socio-anthropologue, chercheuse post-doc à L’Observatoire des publics et pratiques de la culture, MESOPOLHIS UMR 7064, Sciences Po / CNRS / Aix-Marseille Université, Aix-Marseille Université (AMU)

Loic Manegarium/Pexels, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Le 18 juin dernier, les instances européennes ont déclaré la culture priorité stratégique de l’Union européenne.

  • Il est désormais admis que les pratiques culturelles produisent des réponses psychologiques, physiologiques, sociales et comportementales concrètes et positives pour la santé.

  • La « muséothérapie » se développe, et les premières prescriptions muséales ont déjà vu le jour.


Le 18 juin 2026, en marge du Conseil européen à Bruxelles, pour la première fois, le Parlement européen, la Commission européenne et le Conseil de l’Union européenne ont signé une déclaration commune faisant de la culture une priorité stratégique.

Ce texte, « L’Europe pour la culture – La culture pour l’Europe », affirme douze principes clés qui sont censés inspirer, sinon orienter, les politiques culturelles des pays membres. Parmi ces principes, celui de la culture comme enjeu de santé. La Commission reprend explicitement les conclusions d’un rapport d’experts des États membres, Culture for Health, qui met en avant les effets bénéfiques de la culture pour la santé et le bien-être.

La culture n’y est plus seulement défendue comme patrimoine, soit source d’attachement et d’appartenance pour les individus, ou comme levier économique, dans le secteur de l’industrie créative. Elle devient une ressource pour la santé publique et la cohésion sociale.

La culture comme soin

Ce déplacement s’inscrit dans un mouvement plus large, qui inspire des initiatives pilotes et des orientations politiques à plusieurs niveaux, en attribuant une nouvelle priorité à la recherche en neurosciences sur les effets des pratiques culturelles sur le cerveau et le bien-être. Le réseau européen Culture Next vient d’ailleurs de publier un rapport, « Culture as Care: Participation, Health and Collective Well-Being in European Cities », qui prolonge directement les termes de la déclaration.

La culture y est décrite non comme un substitut aux politiques sociales, sanitaires ou éducatives, mais comme ce qui crée du soin par la participation elle-même – à travers les espaces de rencontre, de reconnaissance mutuelle et d’action collective qu’elle rend possibles.

Le rapport insiste en particulier sur la jeunesse, appelant à dépasser une approche de l’accès (faire venir les jeunes vers les institutions culturelles, comme le veut le cadre théorico-politique français de la démocratisation culturelle) pour reconnaître le rôle déjà actif de créateurs et d’organisateurs, souvent en dehors des cadres institutionnels (selon une perspective qui se rapproche davantage à celle des droits culturels).

Un écosystème de santé

Le rapport de la Commission européenne Culture and Health – Time to Act (2025) préconise le développement d’un ecosystème de santé pour faire face à une série de phénomènes sociosanitaires qui caractérisent le continent européen aujourd’hui et qui contribuent à une détérioration progressive des conditions générales de santé tant physique que mentale des individus : le burn out post-pandémique, le vieillissement de la population, l’augmentation de l’isolement social, les conflits armés et la croissance des inégalités.

La notion d’écosystème de santé avait été initialement proposée dans le rapport de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) paru en 2019, intitulé « What is the evidence on the role of the arts in improving health and well-being ? » (« Quels sont les effets bénéfiques réels de la pratique des arts sur la santé et le bien-être ? ». Selon ce rapport, les activités artistiques mobilisent simultanément l’engagement esthétique, l’imagination, l’activation sensorielle, l’évocation émotionnelle et la stimulation cognitive qui déclenchent des réponses psychologiques, physiologiques, sociales et comportementales concrètes et positives pour la santé.

Des initiatives pionnières

Ces rapports, en réalité, ne font qu’institutionnaliser un mouvement déjà amorcé à l’échelle de quelques institutions culturelles pionnières. Le Museum of Modern Art à New York (MoMa) est l’un des premiers musées à avoir formalisé, avec le concours de professionnels de santé, une offre culturelle adaptée à un public cliniquement défini : celui des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer.

Dès 2006, le programme Meet Me at MoMA propose tous les mois des visites interactives et commentées des collections pendant les heures de fermeture au public. L’objectif est de ménager un espace d’expression et d’échange pour des personnes aux stades précoce et intermédiaire de la maladie, en s’appuyant sur des œuvres emblématiques de l’art moderne. C’est un premier pas vers la reconnaissance du rôle que l’espace muséal peut jouer en matière de bien-être.

En 2018, l’historienne de l’art Nathalie Bondil, alors directrice du Musée des beaux-arts de Montréal, lance, avec le concours de médecins francophones canadiens, le dispositif de « prescription muséale » : un médecin partenaire peut orienter un patient vers une visite au musée lorsqu’il en anticipe un bénéfice pour sa santé.

Devenue depuis directrice du musée et des expositions de l’Institut du monde arabe à Paris, Nathalie Bondil a contribué à diffuser ce modèle en Europe, notamment à travers le concept de « muséothérapie », désormais admis et transmis par des institutions publiques en France, telles que l’Institut national du patrimoine (INP) ou l’École du Louvre, lors de leurs formations aux professionnel·les et futur·es professionnel·les des musées.

En France, le programme « Culture à l’hôpital » avait été formalisé dès 1999 par une première convention nationale interministérielle. Régulièrement renouvelé (en 2010, puis en juillet 2025), ce cadre partenarial entre les ministères de la culture et de la santé explicite l’intention de dépasser la logique de présence artistique en milieu hospitalier pour embrasser une ambition plus large de promotion de la santé et de prévention par la culture.

Prescriptions muséales

Les expérimentations au musée se multiplient. Le MoCo Montpellier Contemporain se lie au service d’urgences et de post-urgences psychiatriques du CHU dans le dispositif L’art sur ordonnance, ancrant le dispositif dans une logique de soin psychiatrique ; à Rennes, depuis 2022, une prescription médicale permet d’accéder gratuitement à des lieux culturels, tels que La Criée, 40mcube, le Musée des beaux-arts de Rennes, le Musée de Bretagne, Les Champs Libres ou encore l’Écomusée de la Bintinais ; le Louvre-Lens a inscrit la lutte contre les inégalités de santé parmi les engagements qu’il mentionne dans son projet scientifique et culturel et, en 2023, le musée a lancé un programme de séances gratuites de « Louvre-Lens-Thérapie » sur ordonnance médicale.

Dans les Yvelines, un programme départemental permet aux soignants et aux travailleurs sociaux de prescrire des visites muséales à travers un carnet de chèques pour des pathologies liées au stress, des troubles de la personnalité, ou comme alternative non médicamenteuse à la douleur.

Cette circulation de pratiques s’accompagne aussi d’une tentative de légitimation par la formation. Depuis 2024, l’Université Claude-Bernard Lyon 1 propose un diplôme universitaire, Prescriptions culturelles : arts et santé, coordonné par Nathalie Bondil elle-même aux côtés de Pierre Lemarquis, neurologue, et de Laure Mayoud, psychologue clinicienne.

Cette étape marque le passage d’une phase expérimentale de la prescription muséale à l’étape où l’on cherche désormais à l’inscrire dans un cadre théorique et pédagogique transmissible, à la croisée de la muséologie, des neurosciences et des sciences sociales. Mais, pour ce faire, des évidences scientifiques sur les effets doivent encore être produites, au-delà des études pionnières.

Des résultats concluants mais nuancés

À Caen, une étude de l’Inserm visant à mesurer les bienfaits de la fréquentation muséale sur différentes catégories de personnes est l’un des rendez-vous du Millénaire de la ville de Caen 2025. Une étude similaire en contexte européen a été portée par le projet ASBA (Anxiety, Stress, Brain-friendly museum Approach) sous la direction d’Annalisa Banzi, chercheuse au Centre d’études sur l’histoire de la pensée biomédicale de l’Université de Milano-Bicocca, en collaboration avec l’Università Statale di Milano.

Les niveaux d’anxiété et de stress de 350 citoyens et des dizaines d’agents d’accueil et de médiation des musées ont été mesurés par l’enregistrement de l’activité électro-corticale et par questionnaire avant et après leur participation à différentes activités culturelles au musée. Les résultats quantifient la réduction des niveaux d’anxiété et de stress perçus, qui peuvent diminuer d’un quart, et l’amélioration du bien-être psychophysique des participants.

La densification des moments de réflexion collective sur le sujet – par exemple, la conférence Who Cares ? Museums, Wellbeing and Resilience, organisée par le Network of European Museum Organisations (NEMO) à Horsens, au Danemark, en octobre 2025 – atteste à la fois son actualité et le besoin de prendre du recul face à un phénomène en plein essor, mais sans gommer les frontières et les tensions entre champ artistique et champ thérapeutique. Du point de vue des sciences sociales, le cadre de socialisation est, par exemple, un aspect saillant encore peu exploré dans les études.

Des enquêtes récentes montrent que l’influence des représentations et des pratiques du musée transmises dans le cadre familial dès le plus jeune âge ont aussi un impact majeur sur la conversion de l’expérience de visite en bien-être, conversion qui varie sensiblement selon les profils sociodémographiques.

La rencontre avec l’institution muséale, mais aussi avec les professionnel·les et les autres publics ainsi que tout ce qu’il y a « autour » de la visite mérite aussi d’être étudié. Le trajet, les pauses, le goûter pris au café du musée, l’achat d’un marque-page dans la boutique du musée, tout ce qui accompagne l’expérience esthétique de l’œuvre ne peut pas être oublié dans l’analyse. Ce qui n’invalide pas le rôle social de l’espace du musée et, bien au contraire, invite à poursuivre la réflexion pour le repenser dans ces termes.


Cet article a été rédigé en collaboration avec Andrea Esposito, expert en neuroesthétique, titulaire d’un M2 en Histoire de l’art à l’Université Ca’ Foscari Venezia et visiting researcher à l’Université degli studi Milano-Bicocca (projet ASBA) et à la Faculty of Behavioural and Social Sciences de l’Université de Groeningen.

The Conversation

Maria Elena Buslacchi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Le musée sur ordonnance : comment nos pratiques culturelles deviennent un enjeu de santé publique – https://theconversation.com/le-musee-sur-ordonnance-comment-nos-pratiques-culturelles-deviennent-un-enjeu-de-sante-publique-287007

Prendre plus de protéines au petit-déjeuner sans faire d’exercice ne vous fera pas gagner en masse musculaire – il faut distinguer la science du marketing

Source: The Conversation – in French – By Linda M. Boland, Professor of Biology, University of Richmond


L’ESSENTIEL

  • Aux États-Unis comme en France, les aliments enrichis en protéines ont envahi les rayons des supermarchés.

  • Les protéines sont essentielles à l’organisme. Mais leur apport est généralement suffisant avec des aliments classiques.

  • Les industriels tirent bénéfice de l’engouement pour leurs aliments, poudres et compléments alimentaires « surprotéinés ». Et les consommateurs ?


Quand nous étions enfants, mes frères étaient fascinés par le premier film « Rocky ». Ils cherchaient à devenir plus forts et à exceller dans le sport, et une scène les marquait presque autant que celle de Rocky en train de monter les marches du musée en sprintant. C’est celle pendant laquelle, avant le lever du soleil, Rocky cassait des œufs crus dans un verre et les buvait.

Pour un adolescent, cela soulevait un certain nombre de questions. Pourquoi des œufs crus ? Était-ce vraiment ce dont on a besoin pour se muscler et devenir plus fort ? La curiosité a fini par l’emporter, mais une gorgée a suffi. La boisson était aussi dégoûtante qu’elle en avait l’air. Cette scène visait autant à montrer la ténacité de Rocky qu’à préparer une boisson riche en protéines qui permettrait de devenir plus fort.

Aujourd’hui, les œufs crus de Rocky ont cédé la place aux boissons et barres protéinées ainsi qu’à toute une gamme de produits enrichis en protéines. Les rayons des supermarchés regorgent de céréales, de pâtes, de chips, de café, de pain et même de Pop-Tarts enrichies en protéines (les Pop-Tarts, ou grillardises au Québec, sont des pâtisseries plates de forme rectangulaire, prisées en Amérique du Nord, ndlr).

Lorsqu’une viennoiserie du petit-déjeuner, principalement connue pour son goût sucré et son côté pratique est commercialisée comme source de protéines, il est évident que les entreprises agroalimentaires capitalisent sur l’intérêt croissant des consommateurs pour les protéines.

En tant que chercheuse spécialisée dans l’étude des protéines essentielles au fonctionnement des cellules nerveuses et musculaires, j’ai l’habitude de m’interroger sur ce que démontrent réellement les données scientifiques. Une grande partie de l’engouement actuel pour les protéines repose sur des données scientifiques solides. Cependant, de nombreuses personnes consomment déjà des quantités suffisantes de protéines dans leur alimentation.

En France, l’Agence nationale de sécurité sanitaire – Anses – fait le point sur le rôle des protéines, les aliments qui en contiennent ainsi que les apports recommandés dans la population, ndlr.

En tant que personne qui aborde elle aussi cet engouement pour les protéines comme une consommatrice soucieuse de sa santé, je pense qu’il est également important de faire la distinction entre le marketing qui pousse à ajouter des protéines dans tout, et ce qui est réellement nécessaire pour être en bonne santé.

Quelle définition des protéines ?

Avec les glucides et les lipides, les protéines font partie des trois macronutriments que vous devez consommer en quantités suffisantes pour assurer le bon fonctionnement de votre organisme. Les glucides et les lipides constituent vos principales sources d’énergie. Si les protéines peuvent également servir de source d’énergie, leur rôle principal est de construire et de réparer l’organisme.

Les protéines sont indispensables à la formation et au maintien des muscles. Cela inclut les muscles squelettiques que Rocky utilise pour sprinter et boxer, les muscles qui permettent à votre cœur de battre, ceux qui font passer les aliments dans votre estomac et vos intestins, ainsi que ceux qui ouvrent vos voies respiratoires pour vous permettre de respirer.

Mais les muscles ne sont pas la seule partie du corps qui a besoin de protéines. Les protéines sont également essentielles au bon fonctionnement de votre système nerveux, de votre système immunitaire, de votre peau, de vos hormones et d’autres éléments essentiels.

Les protéines ne sont donc pas seulement « la nourriture des muscles ». Elles sont nécessaires à l’ensemble de votre organisme, même si le marketing autour des aliments riches en protéines met l’accent sur les muscles.

Quelle définition des acides aminés

Les protéines sont constituées d’acides aminés, dont il existe 20 types. C’est la combinaison et le nombre d’acides aminés, ainsi que les formes que prennent les protéines qui se créent, qui leur confèrent leurs différents rôles dans l’organisme.

Votre organisme obtient des acides aminés en digérant les protéines que vous consommez et en les décomposant en ces éléments constitutifs individuels. La capacité de votre organisme à absorber les acides aminés et à les rendre disponibles pour être utilisés dépend de nombreux facteurs, notamment la source des protéines et le mode de cuisson.

Les protéines animales sont généralement plus digestes que les protéines végétales, et la cuisson améliore généralement la digestibilité des protéines. Ainsi, même si les œufs crus de Rocky constituaient une source de protéines, il faut savoir que les œufs brouillés sont plus faciles à digérer et auraient peut-être constitué un meilleur choix.

UN GUIDE DES 20 ACIDES AMINÉS COMMUNS

Les acides aminés sont les éléments de base des protéines des organismes vivants. Il existe plus de 500 acides aminés dans la nature. Cependant, seulement 20 d’entre eux sont utilisés pour la fabrication des protéines chez l’humain. Les acides aminés essentiels (que l’organisme humain ne peut pas produire) doivent être apportés par l’alimentation ; les acides aminés non essentiels peuvent être synthétisés par l’organisme, ndlt.

Tableau présentant les structures chimiques des 20 acides aminés
Les 20 acides aminés constituent les éléments de base des protéines.
Andy Brunning/Compound Interest, CC BY-NC-ND

Sur les 20 acides aminés différents présents dans les protéines, neuf sont considérés comme essentiels, car l’organisme humain ne peut pas les synthétiser directement et doit les puiser dans l’alimentation. La plupart des aliments riches en protéines contiennent la majorité de ces acides aminés essentiels, mais certains sont pauvres en un ou plusieurs d’entre eux. Les protéines d’origine animale, telles que les œufs, les produits laitiers, le poisson, la volaille et les viandes maigres, constituent de bonnes sources d’acides aminés essentiels.

La plupart des aliments végétaux riches en protéines, tels que la plupart des légumineuses, des fruits à coque et du riz, sont pauvres en un ou plusieurs acides aminés essentiels. Le soja fait exception, car il apporte une composition complète d’acides aminés essentiels.




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Les professionnels de santé recommandent de consommer des sources de protéines variées, notamment des protéines complètes, afin de s’assurer d’absorber tous les acides aminés essentiels. La consommation d’un mélange d’aliments végétaux riches en protéines permet de pallier les carences d’un aliment végétal en particulier. (À lire aussi : les principaux repères alimentaires pour les végétariens adultes de l’Agence française de sécurité sanitaire, ndlr).

Les protéines en poudre, souvent utilisées comme compléments alimentaires, varient en termes de teneur en acides aminés essentiels et de composition. Par rapport aux poudres d’origine animale, les poudres d’origine végétale ont généralement des teneurs plus faibles en un ou plusieurs acides aminés essentiels et une teneur totale en protéines plus faible.

De quelle quantité de protéines avez-vous besoin ?

Il ne fait pratiquement aucun doute, d’un point de vue scientifique, que les protéines alimentaires sont essentielles à une bonne santé. Ce qui est plus difficile à déterminer, c’est la quantité de protéines dont vous avez besoin.

Une norme souvent citée est l’[apport nutritionnel recommandé (ANR)] fédéral des États-Unis. En janvier 2026, le gouvernement états-unien a relevé l’apport journalier recommandé (AJR) en protéines alimentaires pour les adultes, en le faisant passer de 0,8 gramme par kilogramme de poids corporel à 1,2 à 1,6 gramme par kilogramme. Pour une personne de 150 livres (75 kg, ndlr), cela revient presque à doubler la recommandation, qui passe de 54 grammes à une fourchette comprise entre 80 et 110 grammes par jour.

En France, l’apport journalier recommandé en protéines pour un adulte en bonne santé est de 0,83 g/kg/j, précise l’Anses, ndlr.

Certains experts ont interprété cette mise à jour comme une volonté de mettre l’accent sur l’optimisation de la santé plutôt que sur la garantie d’un apport protéique adéquat pour éviter toute carence.

Ces nouvelles recommandations fédérales ne sont toutefois pas sans susciter la controverse. La quantité de protéines dont une personne a besoin est une question complexe qui dépend des objectifs de santé individuels, de l’âge, du sexe, du niveau d’activité physique, des antécédents médicaux et d’autres facteurs. Consulter un professionnel de santé ou un nutritionniste agréé peut aider à définir des objectifs alimentaires personnalisés en matière de protéines.

De nombreux experts s’accordent à dire qu’aux États-Unis, en moyenne, un adulte en bonne santé consomme déjà une quantité suffisante de protéines. Si la plupart des adultes en bonne santé peuvent tolérer un apport modérément élevé en protéines, une surconsommation de protéines pourrait entraîner des problèmes de santé, tels que des lésions rénales et des troubles digestifs.

Des entreprises commercialisent des régimes riches en protéines pour favoriser la perte de poids, car une consommation accrue de protéines tend à augmenter la sensation de satiété). Une étude publiée en 2026 a ainsi mis en évidence un lien entre la leucine, un acide aminé, et la suppression de l’appétit, via une connexion entre l’intestin et le cerveau.

Cela dit, si la réduction de l’appétit peut favoriser la perte de poids, elle peut également diminuer l’apport calorique provenant des fruits, des légumes, des légumineuses et des céréales complètes qui apportent des fibres, des vitamines et d’autres nutriments essentiels.

Qu’en est-il des protéines en poudre et des compléments alimentaires ?

Les protéines en poudre représentent un secteur d’activité de 20 milliards de dollars US (soit 17,2 milliards d’euros, ndlr) , et leur popularité reflète à la fois l’idée selon laquelle les protéines alimentaires peuvent favoriser la croissance musculaire et réduire la perte musculaire, mais aussi à quel point les compléments protéinés peuvent être lucratifs.

Pour les personnes ayant peu d’appétit, ou pour celles qui rencontrent des difficultés pour respecter les apports protéiques recommandés, les aliments enrichis en protéines peuvent constituer un moyen utile d’augmenter l’apport en protéines. Cela pourrait concerner les personnes prenant des médicaments amaigrissants à base de GLP-1 (appelés aussi médicaments antiobésité par injections, ndlr), car ces spécialités pharmaceutiques peuvent réduire l’appétit et rendre plus difficile la consommation d’une quantité suffisante de protéines et d’autres nutriments.




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Mais si une boisson protéinée peut apporter des acides aminés essentiels, elle n’offre pas la valeur nutritionnelle globale des aliments riches en protéines, tels que le poisson, les légumineuses, les fruits à coque, le yaourt et les produits à base de soja. De plus, les aliments industriels enrichis en protéines peuvent contenir davantage de sucre, de sel ou de graisses saturées. Une barre protéinée peut davantage s’apparenter à une barre chocolatée à laquelle est adossée une meilleure image de marque.

Pour ces raisons, des organisations liées à la santé recommandent de consommer des associations de sources de protéines qui proviennent d’aliments non industriels.

Pour développer sa masse musculaire, consommer des protéines ne suffit pas

Au-delà du culturisme, la science a permis à la société de mieux comprendre l’importance des protéines alimentaires dans la lutte contre la perte musculaire liée au vieillissement, à la perte de poids ou à une blessure.

Certains experts estiment que doubler son apport en protéines n’est pas aussi important pour développer la masse musculaire que l’entraînement en résistance, un type d’exercice qui exerce une force et une contrainte sur les muscles afin de signaler à l’organisme de les réparer et d’en développer davantage. Cela diffère de l’entraînement d’endurance, qui améliore la capacité aérobie.

Un essai clinique publié en 2021 a montré que ce n’est que lorsque l’apport en protéines alimentaires était associé à un entraînement intensif de musculation que les personnes âgées constataient une amélioration de leur masse musculaire, de leur force et de leurs capacités fonctionnelles.

Le simple fait de consommer davantage de protéines ne suffit pas à développer la masse musculaire, car les voies moléculaires essentielles à la croissance et à la force musculaires nécessitent d’exercer de manière répétée des forces importantes sur le muscle. Solliciter vos muscles par un entraînement répété et des charges rendues progressivement de plus en plus lourdes stimule leur adaptation : ils gagnent en volume et deviennent plus aptes à produire de la force. Le système nerveux s’adapte lui aussi, en devenant plus apte à activer et coordonner les mouvements musculaires.

La musculation est également essentielle pour prévenir la perte musculaire qui accompagne la perte de poids liée aux médicaments à base de GLP-1, au vieillissement et à la récupération après une blessure. Le point essentiel à retenir est que les protéines alimentaires et la musculation agissent en synergie pour favoriser la croissance musculaire et maintenir la force.

Rocky savait que boire des œufs ne suffisait pas : il devait également solliciter ses muscles pour gagner en masse musculaire et en force.

Des protéines partout : science ou argumentaire commercial ?

Alors, cet engouement pour les protéines repose-t-il sur des données scientifiques réelles, ou s’agit-il d’une mode passagère ?

Les deux. Les données scientifiques sont claires : les protéines alimentaires favorisent le maintien et la croissance musculaires, la réparation et la récupération après une blessure, la sensation de satiété et la régulation du poids, ainsi qu’un vieillissement en bonne santé. La mode, quant à elle, réside dans l’idée que tout aliment enrichi en protéines est automatiquement meilleur – et qu’on a toujours intérêt à consommer davantage de protéines.

Les protéines méritent qu’on s’y intéresse. Mais la commercialisation de produits alimentaires enrichis en protéines ne facilite pas l’accès à une alimentation de qualité, qui apporte une source complète d’acides aminés issus d’aliments nutritifs.

The Conversation

Linda M. Boland ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Prendre plus de protéines au petit-déjeuner sans faire d’exercice ne vous fera pas gagner en masse musculaire – il faut distinguer la science du marketing – https://theconversation.com/prendre-plus-de-proteines-au-petit-dejeuner-sans-faire-dexercice-ne-vous-fera-pas-gagner-en-masse-musculaire-il-faut-distinguer-la-science-du-marketing-290645

« Et clic, l’argent est là » : les usages du crédit digital en Côte d’Ivoire

Source: The Conversation – in French – By Hélène Ducourant, Sociologue, Laboratoire Territoires Techniques et Sociétés, CNRS, Ecole des ponts, Université Gustave Eiffel


L’ESSENTIEL

  • Accessible en quelques clics, le crédit digital connaît un essor rapide en Afrique, et notamment en Côte d’Ivoire.

  • Ces petits crédits servent surtout à répondre aux situations urgentes.

  • Loin de discipliner ou de transformer profondément les budgets, le crédit digital apparaît surtout comme un outil supplémentaire pour gérer des situations financières fragiles.


Paiements fractionnés et mini-crédits font partie des nouvelles pratiques financières des consommateurs dans les pays du Nord. Ils sont souvent décrits comme brouillant les frontières entre paiement et crédit, en raison de modalités d’octroi rapides, automatisées et fondées sur un contrôle limité de la solvabilité.

Dans les pays du Sud, une forme proche connaît également un succès important : le crédit digital. Comment fonctionne-t-il ? Et quels effets cette facilité d’endettement produit-elle sur les pratiques budgétaires des ménages dans les Suds ?

Un univers bancaire alternatif

Le crédit digital désigne une offre de crédit automatisée, accessible directement depuis un téléphone mobile. Il s’est développé dans le prolongement du mobile money, c’est-à-dire des services de paiement, de transfert et de dépôt d’argent associés à un numéro de téléphone, largement diffusés en Afrique subsaharienne comme alternative à la bancarisation. Environ 40 % de la population dispose de tels comptes de mobile money associés à leur téléphone en 2025.

Publicité diffusée par Orange Money sur Facebook, 29 juin 2026. Cliquer pour zoomer.
Orange Bank/Facebook

Les premières offres de crédit digital sont apparues au Kenya au début des années 2010 avant de se diffuser dans d’autres pays africains faiblement bancarisés. Ces crédits portent sur de petits montants et sur des durées courtes, généralement comprises entre un et trois mois. Les frais et intérêts sont extrêmement variables d’un pays à l’autre. EN 2026, l’une des offres en Côte d’Ivoire affiche un taux de 1,15 % par mois, auquel s’ajoutent des frais de fonctionnement. Au Kenya, en 2021, les taux annuels étaient compris entre 49 % pour KCB M-Pesa, et 442 % pour KopaCash.

La décision d’octroi est impersonnelle, sans vendeur ni guichet. Elle repose sur un algorithme qui s’appuie sur deux types de données : les usages du compte de mobile money du client et son historique éventuel de remboursement de crédits antérieurs.

Le succès de ces offres s’accompagne de niveaux élevés de défauts ou de retards de paiement (par exemple en Côte d’Ivoire, au Kenya, au Nigeria, au Malawi, ou encore au Mexique). Cette ambivalence en fait un objet particulièrement intéressant pour comprendre les transformations contemporaines du crédit : le caractère automatisé et l’accès permanent au service poussent-ils à la surconsommation de crédit et à l’endettement ?

Pour le savoir, nous avons mené en mai 2025 une étude qualitative auprès d’usagers de ces crédits en Côte d’Ivoire, à Abidjan, où deux offres coexistent : Tik Tak d’Orange et MoMo Kash de la compagnie sud-africaine Mobile Telephone Networks (MTN).

Recours au crédit digital et ordinaire budgétaire

Notre enquête montre en premier lieu que le recours au crédit digital s’inscrit le plus souvent dans des quotidiens budgétaires marqués par l’irrégularité des revenus, la pluriactivité et une forte exposition aux aléas.

« Quand je suis coincée, j’ai les factures à payer. Je n’ai pas d’argent. Je prends, je règle les factures. Quand c’est bon, je travaille, je les rembourse. »

– H., 21 ans, stagiaire en centre d’appels

Les montants empruntés s’accordent avec cet usage de dépannage (transport, factures, achats alimentaires), visant moins à transformer les situations économiques qu’à en contenir la fragilité.

Publicité pour MTN Côte d’Ivoire, juillet 2023.

Autre résultat de l’enquête, le recours au crédit digital ne signifie pas que les usagers n’épargnent pas ni qu’ils seraient incapables d’anticiper leurs dépenses. Au contraire, le crédit digital, le crédit entre proches et l’épargne coexistent souvent dans les mêmes budgets. Les personnes interrogées composent avec deux horizons : les besoins immédiats du quotidien et des situations plus lointaines qui supposent de mettre de l’argent de côté. Pour cela, elles mobilisent différents supports d’épargne : associations, tontines, épargne bancaire, « coffres-forts » de mobile money, argent confié à un proche, ou liquide mis de côté.

Comprendre les règles d’octroi des crédits

L’enquête visait également à comprendre comment les personnes interrogées se représentent les mécanismes d’octroi du crédit digital. Cette question est d’autant plus importante que la plupart d’entre elles n’ont jamais eu accès au crédit bancaire classique ni aux prêts proposés par les institutions de microfinance.

Le principe général de l’octroi est relativement simple : bien rembourser permet d’augmenter progressivement le montant empruntable ; à l’inverse, un retard entraîne une baisse du plafond et une suspension temporaire de l’accès au crédit.

« Pour moi, si tu rembourses vite, peut-être qu’ils te donneront plus encore. »

– H, 21 ans, petit commerçant

Le corollaire de cette « justice comportementale » — la fermeture temporaire de l’accès au crédit ou sa restriction en cas de mauvais remboursement — est peu contesté. Il est même souvent interprété comme une sanction d’autant plus compréhensible qu’elle apparaît réversible :

« Pour me punir un peu parce que je suis un mauvais payeur, je suis obligé de redescendre, de redescendre et puis, bon, peut-être après, si je fais un peu les paiements réguliers, il n’y a pas de souci. »

– H, 35 ans, agent commercial indépendant

Aux États-Unis, le modèle du credit score universel, qui évalue la solvabilité de tous les consommateurs à partir de l’ensemble des données financières et de consommation connues, est très critiqué, car il tend à renforcer l’exclusion sociale, contraignant par exemple l’accès au logement, à l’assurance et à l’emploi. Le crédit digital, lui, demeure un produit financier clos sur lui-même. Ses effets sont circonscrits à l’accès futur au crédit, sans s’étendre plus largement aux autres dimensions de la vie économique et sociale des emprunteurs.

En cas de défaut ou retard de paiement

Les retards et défauts de paiement sont fréquents. Bien des enquêtés énoncent que, face à des urgences budgétaires, ils ne priorisent pas le remboursement du crédit. Dans ces situations, l’opérateur engage des actions de recouvrement, d’abord par SMS, puis par téléphone. Mais il dispose aussi d’un autre levier : prélever directement les sommes disponibles, ou celles qui transitent ensuite par le compte de mobile money associé à la ligne du débiteur.

Il revient alors à ce dernier d’éviter de recevoir de l’argent sur ce compte s’il ne souhaite pas qu’il soit ponctionné. Le multi-équipement en téléphones, puces et comptes de mobile money auprès de différents opérateurs permet alors, au prix d’une certaine charge mentale, de maîtriser le remboursement : alimenter le compte de mobile money Orange/MTN au moment où l’on est prêt à payer le crédit, et utiliser un autre compte le reste du temps.

« Par exemple, si moi je dois à Orange 10 000 et que vous devez me donner 5 000, je ne vous donnerai pas mon numéro Orange. Je dis “Laisse ça sur MTN, pour que je puisse récupérer”. »

– H, 42, chauffeur de VTC

Financiarisation de la vie quotidienne ?

En sociologie de la finance, la notion de « financiarisation de la vie quotidienne » rend compte de la place croissante prise par les produits financiers dans la vie ordinaire des ménages. Elle décrit comment les façons de gérer son argent, de prévoir, d’arbitrer ou de prendre des risques sont de plus en plus façonnées par l’offre bancaire et financière, par les règles qui l’encadrent, mais aussi par les outils numériques, qui enregistrent les traces des usagers et individualisent les services.

Notre enquête sur le crédit digital menée à Abidjan ne va pas dans ce sens. Certes, les enquêtés sont généralement soucieux d’adopter des pratiques budgétaires qui leur permettent de maintenir leur accès au crédit. Mais ce crédit digital ne discipline pas complètement les budgets, ni ne transforme en profondeur leurs pratiques budgétaires.


Cet article a été co-écrit avec Thomas Beauvisage et Fabienne Gire (Orange Research, laboratoire Sociology and Economics of Networks and Services, SENSE).

The Conversation

Hélène Ducourant a reçu des financements de Orange Innovation.

– ref. « Et clic, l’argent est là » : les usages du crédit digital en Côte d’Ivoire – https://theconversation.com/et-clic-largent-est-la-les-usages-du-credit-digital-en-cote-divoire-290006

Vagues de chaleur à l’école : pourquoi rénover les murs ne suffira pas

Source: The Conversation – France (in French) – By Sonia Vermeulen Steyaert, Senior researcher, Université de Lausanne; Université Libre de Bruxelles (ULB)


L’ESSENTIEL

  • Fin mai 2026, le ministère de l’éducation nationale publiait son premier plan « vagues de chaleur » pour les écoles, qui charge les collectivités de repérer les bâtiments les plus exposés et de lancer les chantiers prioritaires.

  • Mais la fraîcheur d’une classe ne dépend pas seulement de la rénovation thermique des bâtiments : elle dépend aussi de la matière dont ils sont faits et de la façon dont on les habite.

  • Ces deux points constituent les angles morts du plan de l’éducation nationale. Leur prise en compte conditionne pourtant l’efficacité des vastes budgets annoncés, tant en matière de rénovation que de climatisation.


Lors de la canicule de juin 2026, de nombreux élèves ont passé les épreuves du brevet et du baccalauréat dans des salles de classe où les températures relevées franchissaient les seuils au-delà desquels l’attention et les fonctions cognitives déclinent. Quelques jours plus tôt, l’éducation nationale avait publié son premier plan de gestion des vagues de chaleur.

La circulaire du 27 mai 2026 demande ainsi aux communes de cartographier la vulnérabilité thermique du bâti scolaire, étape préalable aux travaux de rénovation, soutenus par ÉduRénov et le Fonds vert. La facture s’annonce lourde. Un rapport remis au gouvernement en 2020, repris par le Sénat, chiffre à environ 40 milliards d’euros sur dix ans la rénovation énergétique du parc scolaire, très au-delà des financements engagés.

Mais un diagnostic conduit bâtiment par bâtiment présente des limites. En effet, au sein d’une même école et d’un même bâtiment, deux classes peuvent connaître des températures très différentes selon leur étage et l’orientation de leurs fenêtres. Une salle sous les toits restera plus chaude qu’une salle de plain-pied, que le bâtiment soit neuf, rénové ou ancien.

La position de la classe dans l’édifice pèse ainsi autant que sa construction, ce qui invite à se demander quelles pièces méritent de devenir des salles de classe.

Or, la circulaire de l’éducation nationale ne répond pas entièrement à cette question. Elle élude deux réalités d’ordre matériel et social : ce que la matière des bâtiments fait de la chaleur et ce que leurs occupants en font.




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Les deux angles morts du diagnostic thermique

Le plan invite à mesurer l’orientation, l’année de construction, l’état de la ventilation et la présence de protections solaires. Ces indicateurs saisissent le bâtiment tel que l’ont dessiné les concepteurs et livré les maîtres d’ouvrage. Il en découle une première limite : ces indicateurs portent sur l’édifice livré davantage que sur l’édifice habité, une fois investi par les élèves et les routines scolaires.

La sociologie de l’espace donne un nom à cet écart. À la suite du chercheur Henri Lefebvre, on distingue l’espace conçu par les décideurs, l’espace perçu par celles et ceux qui l’habitent et l’espace vécu dans les gestes ordinaires. La psychologie environnementale a repris cette distinction pour étudier les écoles comme les lieux de travail.

Or, le confort d’été se fabrique dans le passage du plan à la réalité, quand le diagnostic ministériel s’arrête au premier.

Deux zones d’ombre pèsent particulièrement lourd.

  • La seconde zone d’ombre concerne les usages. La circulaire accorde peu de place à la marge de manœuvre des équipes. Peuvent-elles ouvrir la nuit, occulter au bon moment, déplacer le mobilier, changer une classe de salle, décaler les activités intenses vers les heures fraîches… ? La formation à ces gestes mériterait, elle aussi, de figurer dans le diagnostic. Ce sont pourtant ces pratiques qui activent (ou neutralisent) la performance thermique du bâti.



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Quand la matière et les usages travaillent ensemble

Quelques réalisations récentes donnent à voir ce que la matière permet. À Paris, par exemple, la médiathèque James-Baldwin, livrée au printemps 2025 par l’atelier de Philippe Madec, occupe l’ancienne école hôtelière Jean-Quarré.

Médiathèque James-Baldwin, place des Fêtes, Paris XIXᵉ.
Clément Dorval/Ville de Paris

Les volumes existants ont été isolés par l’extérieur en fibre de bois et reliés par une construction neuve à ossature bois, dont un mur intérieur en terre crue coulée, façonné avec les terres excavées du Grand Paris Express, régule l’humidité. Grâce aux toitures végétalisées, à la ventilation naturelle et aux protections solaires, ce lieu très fréquenté traverse l’été sans recourir systématiquement à la climatisation.




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Le monde scolaire offre aussi ses propres exemples. En Wallonie, l’école communale d’Outre-Meuse à Huy se construit avec 300 mètres cubes (m3) de blocs de terre crue compressée produits localement, un matériau qui tempère l’air intérieur et amortit le bruit sans consommer d’énergie.

Plan 3D de la nouvelle école communale d’Outre-Meuse, en Belgique.
Ville de Huy

En Suisse, plusieurs agrandissements d’écoles associent ossature bois et murs de terre crue pour stabiliser température et hygrométrie. Ces cas restent minoritaires, mais ils prouvent qu’un établissement scolaire peut rester frais l’été avec des moyens sobres.

L’efficacité de ces dispositifs matériels dépend toutefois de ceux qui les habitent. La médiathèque parisienne doit ainsi son confort à un personnel qui connaît le comportement du bâtiment et l’ajuste au fil des heures. Le même principe vaut à l’école.

Une étude menée auprès de 230 enseignants du primaire montre que la configuration des salles et leur adaptabilité figurent parmi les caractéristiques les plus liées au sentiment d’efficacité et au bien-être au travail. Là où les équipes disposent d’une réelle latitude pour transformer leur espace, elles s’en saisissent, y compris pour affronter la chaleur. Là où tout est verrouillé, fenêtres bloquées pour raisons de sécurité ou consignes imposées par une gestion technique centralisée, cette intelligence pratique s’éteint.

La conception ouvre un potentiel de fraîcheur, que l’appropriation quotidienne transforme en climat réellement vécu. Le confort d’été naît de leur rencontre.




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Trois leviers que le plan laisse de côté

Si l’on prend au sérieux ce couplage entre matière et usages, trois leviers mériteraient de rejoindre le diagnostic thermique dans les plans d’adaptation.

  • Le premier est la connaissance des usages réels, dans toute l’école et pas seulement dans les salles de classe. En cas de forte chaleur, les couloirs, la cantine, la salle des maîtres, la cour ou le préau pourraient se transformer en refuges improvisés, alors que le plan de l’établissement les destinait à d’autres fonctions. Les travaux des chercheurs en psychologie scolaire Zoe Moody, Frédéric Darbellay et leurs collègues sur les espaces que les enfants investissent en marge des lieux d’enseignement rappellent que l’usage réel s’éloigne souvent de l’usage prévu. Le rapport du Centre national d’étude des systèmes scolaires (Cnesco) sur la qualité de vie à l’école confirme que la qualité d’ensemble de ces environnements pèse sur le bien-être et la réussite.

  • Le deuxième levier est la marge d’appropriation, indissociable du choix des matériaux. Un mur à forte inertie se rafraîchit pleinement lorsqu’une main ouvre la fenêtre qu’il supporte la nuit et le referme le jour. Une salle pilotée par une gestion centralisée retire ce geste aux occupants, quand bien même le bâtiment s’y prêtait. Matériaux et manières de faire relèvent d’un seul et même levier. La politique du bâti gagnerait à s’appuyer sur le réemploi. Des chercheurs comme Michaël Ghyoot et ses collaborateurs ont déjà documenté les pratiques, qui existent depuis longtemps et qui permettent d’abaisser le coût des matériaux à faible impact et préserver, lors des rénovations, les composants qui rendaient déjà performants certains bâtiments anciens, comme les menuiseries épaisses, les briques pleines ou les planchers massifs.

  • Le troisième levier est la compétence d’habiter, autrement dit ce que les enseignants, les agents et les élèves savent faire de leur bâtiment. Or, cette compétence se forme, mais la formation initiale des enseignants s’en préoccupe encore peu, voire pas du tout. À propos de la végétalisation des cours, l’historien de l’éducation Sylvain Wagnon met en garde contre la tentation de « repeindre l’école en vert » sans toucher aux structures profondes. Le confort d’été appelle la même vigilance. La transformation effective des usages suppose formation et latitude d’action ; à ce prix, une rénovation modifie réellement les manières d’habiter le bâtiment.

Ce qui se joue pendant les vagues de chaleur dépasse la seule question du thermomètre. L’articulation entre ce qu’un bâtiment permet et ce que ses occupants peuvent en faire gouverne aussi la qualité de l’air, le niveau sonore, l’accueil des élèves à besoins particuliers ou l’arrivée du numérique. Elle éclaire la lenteur avec laquelle l’école transforme ses murs quand ses missions, elles, évoluent vite.

La rénovation d’un bâtiment prend tout son sens lorsqu’on réapprend, dans le même mouvement, à l’habiter. La rentrée 2026 offre l’occasion d’adresser enfin la question à celles et ceux qui vivent l’école, et pas seulement à ses façades.




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The Conversation

Sonia Vermeulen Steyaert a reçu des financements du Fonds National Suisse.

– ref. Vagues de chaleur à l’école : pourquoi rénover les murs ne suffira pas – https://theconversation.com/vagues-de-chaleur-a-lecole-pourquoi-renover-les-murs-ne-suffira-pas-289415

Pourquoi est-ce que nous nous envoyons des messages à nous-même ? Ou comment nous nous approprions les technologies

Source: The Conversation – France in French (2) – By Pierre Tchounikine, Professeur en informatique, Université Grenoble Alpes (UGA)

S’envoyer un message permet de mieux éclairer sa journée. Rui Silvestre/Unsplash, CC BY

Détourner la fonction première d’une technologie pour mieux se l’approprier révèle que nous la percevons comme un moyen de répondre à certains de nos besoins – que ces derniers soient ou non ceux que ses concepteurs ont anticipés.


Les travaux qui étudient comment et pourquoi nous utilisons les outils de communication numérique ont mis à jour un phénomène surprenant mais extrêmement fréquent : l’envoi de messages à soi-même. Cette pratique est apparue avec les e-mails, notamment dans un contexte professionnel. On la retrouve maintenant avec les outils de messagerie instantanée, au point que des plateformes comme WhatsApp ont introduit une fonctionnalité qui facilite l’envoi et la visualisation de ces messages.

La raison pour laquelle nous nous envoyons des messages à nous-même relève d’un mécanisme général : l’appropriation des technologies. Comprendre ce phénomène peut nous aider, tant individuellement que collectivement, à mieux contrôler notre vie numérique.

Comment nous nous approprions les technologies

L’appropriation est le processus par lequel nous transformons un moyen en un support de nos activités que nous mobilisons et utilisons sans vraiment y penser. Depuis notre enfance, nous nous sommes approprié de nombreux objets ou technologies : lorsque nous voulons enfoncer un clou, nous attrapons un marteau, et lorsque nous voulons connaître l’heure nous jetons un œil sur notre montre.

La généralisation des ordinateurs et des smartphones nous conduit maintenant à nous approprier différentes applications informatiques. Ainsi, lorsque nous cherchons une information, le premier réflexe de bon nombre d’entre nous est maintenant de lancer une recherche Google (avant, c’était d’ouvrir le dictionnaire). Partager un événement avec ses amis est souvent devenu synonyme d’attraper le smartphone, d’appuyer sur l’icône de Facebook ou de WhatsApp et d’envoyer un message ou une photo. Nous faisons cela sans vraiment y réfléchir, la technologie est en quelque sorte devenue transparente : notre attention est focalisée sur ce que nous cherchons ou ce que nous voulons dire, pas sur les moyens que nous utilisons.

Mais que veut dire « utiliser une technologie sans y penser » ? Quels sont les phénomènes qui nous permettent de réaliser des tâches complexes (trouver une information, parler à un ami, consulter son compte en banque…) de façon aussi fluide ?

Une partie de l’explication tient à notre capacité à automatiser certaines séquences d’actions. La première fois que nous utilisons une application (par exemple, un outil de messagerie) nous sommes obligés de réfléchir à ce que nous devons faire puis à la façon de le faire : indiquer à qui nous voulons envoyer un message et donc trouver comment taper un numéro de téléphone ou accéder à la liste de nos contacts ; identifier la zone de l’écran où il faut taper le message ; etc. Si nous utilisons régulièrement cette application, nous allons cependant internaliser cette combinaison d’actions récurrentes et être capables de l’effectuer machinalement, comme c’est le cas lorsque nous changeons les vitesses de notre voiture.

Associer un besoin à une technologie

Le phénomène clé de l’appropriation est cependant que nous avons associé un besoin (connaître la réponse à une question, contacter un ami) à une technologie (un moteur de recherche, un réseau social ou un outil de messagerie). C’est cette association qui nous fait lancer telle ou telle application sans y penser puis, de façon plus ou moins automatisée, l’utiliser.

Le développement des constructions psychologiques que sont ces associations besoin/moyen et ces séquences d’actions automatisées vient du fait que l’activité humaine est à la fois productive (nous réalisons des tâches, dans notre vie personnelle et professionnelle) et constructive (nous développons des moyens – matériels, organisationnels, psychologiques – de réaliser ces tâches). Lorsque nous découvrons une nouvelle façon de réaliser une tâche et qu’elle nous semble efficace, nous lui donnons de l’importance et elle tend à remplacer ou modifier notre ancienne façon de faire. C’est ce qui nous permet de nous développer, tant individuellement que collectivement.

Si nous nous approprions généralement les objets et les technologies d’une façon cohérente avec ce qui était prévu par leurs concepteurs, ce n’est pas toujours le cas. Lorsque nous devons enfoncer un clou et n’avons pas de marteau, nous allons généralement fouiller la caisse à outils pour trouver une alternative et, par exemple, attraper une clé anglaise. C’est une appropriation ponctuelle, et nous utiliserons le marteau dès que nous l’aurons retrouvé. Mais une appropriation ponctuelle peut se révéler productive et devenir récurrente. C’est le cas de ce pot de confiture posé sur notre bureau pour rassembler nos stylos, de ce crayon devenu une façon habituelle de tenir un chignon ou de cette caméra de smartphone devenu miroir de poche.

Détournement de technologies

La façon dont fonctionne l’appropriation des technologies met en évidence que pour comprendre les usages réels d’une technologie il faut se focaliser sur les gens et leurs besoins. Une technologie est une proposition technique. Ce qui définit l’usage, c’est la façon dont nous percevons cette technologie comme un moyen de répondre à certains de nos besoins, que ces derniers soient ceux anticipés par les concepteurs de cette technologie ou pas. Ainsi, le succès des plateformes dites « réseaux sociaux » ne s’explique pas par le fait qu’elles permettent d’échanger des textes, des images et des vidéos. Leur succès tient à ce que, pour beaucoup d’entre nous, elles sont des moyens conscients ou inconscients de répondre à des besoins cruciaux comme le fait d’être en contact avec les autres (un besoin fondamental des humains), de partager sa vision du monde (une façon de se rassurer) ou encore, malheureusement, d’assouvir son narcissisme ou sa violence.

Alors, pourquoi est-ce que nous nous envoyons des messages à nous-même ? La raison la plus fréquente est liée à un besoin basique, mais important, de nos vies professionnelles et personnelles : nous souvenir de ce que nous devons faire. Ce besoin a toujours existé, et nous l’avions auparavant associé à différents moyens conçus pour y répondre (agendas papiers, post-it) ou qui se sont révélés efficaces (pour les plus anciens, faire un nœud à son mouchoir).

La généralisation des smartphones a conduit de nombreuses personnes à adopter un nouveau moyen explicitement conçu pour répondre à ce besoin : les agendas électroniques. Comme beaucoup de nos activités professionnelles ou privées passent par le mail ou les messageries instantanées et que nous avons toujours un œil sur notre boîte de réception, garder ces mails et ces messages est cependant un bon moyen de ne pas oublier les tâches qui y sont associées. Si ce comportement s’avère fructueux, il tend à s’autorenforcer et la boîte de réception devient, petit à petit, une « to-do list » (en d’autres termes : nous nous approprions la boîte de réception comme un pense-bête). Lorsque nous voulons nous souvenir de quelque chose qui n’est pas lié à un message, il est alors assez logique et, en fait, nécessaire de créer un message ad hoc et de nous l’envoyer à nous-même.

N.B. technique : Plutôt que de s’envoyer le mail via un serveur distant, il suffit de le copier du dossier brouillon au dossier boîte de réception : cela économisera un peu de CO₂.

The Conversation

Pierre Tchounikine ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Pourquoi est-ce que nous nous envoyons des messages à nous-même ? Ou comment nous nous approprions les technologies – https://theconversation.com/pourquoi-est-ce-que-nous-nous-envoyons-des-messages-a-nous-meme-ou-comment-nous-nous-approprions-les-technologies-272404