Pourquoi Tupac reste vivant au Cap, 30 ans après sa mort

Source: The Conversation – in French – By Dariusz Dziewanski, Honorary research affiliate, Centre of Criminology, University of Cape Town

Trente ans après que le rappeur américain de renommée mondiale Tupac Shakur a été abattu à l’âge de 25 ans, son héritage continue de marquer l’Afrique.

Au cours de mes nombreuses années de travail comme criminologue et chercheur, j’ai vu des jeunes, dans des pays aussi éloignés que la Guinée, le Soudan du Sud et le Zimbabwe, arpenter les rues vêtus de t-shirts à son effigie. J’ai également vu des fresques murales à sa mémoire peintes sur les murs de villages sierra-léonais et dans des townships sud-africains.

J’ai été tellement frappé par l’influence de Tupac en Afrique que la compréhension de ce phénomène s’est inscrite dans cinq années de recherche ethnographique pour un livre consacré à la culture de rue, aux pratiques violentes et à la sortie des gangs dans les communautés des Cape Flats, au Cap. Le travail de terrain a consisté en des centaines d’heures d’entretiens avec des personnes vivant dans des zones marquées par la pauvreté et l’insécurité, qui ont poussé environ 100 000 personnes à rejoindre quelque 130 gangs – qui s’affrontent quotidiennement dans une lutte pour l’identité et le contrôle du territoire.

Mon étude sur l’influence persistante de Tupac au Cap a été publiée dans un article de la revue Ethnography. Elle a révélé que pour les personnes marginalisées vivant dans les Cape Flats, Tupac Shakur est bien plus qu’un musicien : c’est un symbole dans lequel elles puisent dignité et courage pour faire face aux menaces physiques, à la précarité matérielle et à la marginalisation sociale et personnelle.

Ce sont les hommes – en particulier les jeunes hommes pauvres – qui, selon les stéréotypes, s’identifient le plus à la ferveur militante du gangsta rap de Tupac. Ils l’admirent en tant que hors-la-loi de la culture de rue qui acquiert pouvoir et richesse par le crime et la violence.

Mais la masculinité gangster n’est qu’une facette du tableau. Les femmes membres de gangs s’inspirent également de l’image de Shakur en tant que « soldat de la rue » et incarnent la culture de la rue pour bon nombre des mêmes raisons que les hommes – protection, revenus, statut social – ainsi qu’en raison des menaces de violence sexuelle auxquelles les femmes sont spécifiquement confrontées.

Pour celles qui résistent aux gangs, Tupac incarne un « prophète du ghetto » et un modèle de transformation positive. La juxtaposition du rap et de la religion est significative. Elle représente un autre aspect clé de sa propre mythologie ; on le qualifie souvent de « saint du ghetto » car il a donné une voix à la souffrance des communautés noires prises au piège de la pauvreté et de la violence.

La musique et la légende de Tupac offrent aux jeunes marginalisés des townships du Cap un langage symbolique commun pour résister à l’oppression et reprendre le contrôle de leur propre identité. Alors que sa musique résonne dans les haut-parleurs et les écouteurs à travers les Cape Flats, les fans de Tupac se reconnaissent dans ses paroles et imaginent une vie meilleure au-delà des frontières sociales qui les ont vus naître.

Les filles de gangs

Une fille de gang que j’ai interviewée, prénommée Kelly, a commencé à se faire appeler « Tupac » à l’âge de 14 ans, après avoir fui son père violent. Elle s’est coupé les cheveux, a commencé à porter un bandana et s’est fait percer le nez à la manière de son idole du rap – en provoquant des bagarres, en poignardant et en volant pour prouver qu’elle était une « badass bitch » et une « vraie west-sider » (terme désignant les rappeurs originaires de la Côte Ouest américaine comme Tupac). Elle a fini par se faire remarquer par le gang des 28s, qui régnait sur son quartier, et l’a rejoint.

L’héritage de Tupac en matière de genre est loin d’être univoque. Sa musique pouvait rendre hommage aux femmes dans un premier temps, avant de les rabaisser ensuite. Des chansons comme Keep Ya Head Up dénonçaient les mauvais traitements infligés aux femmes noires, tandis que Dear Mama rendait hommage à sa mère Afeni Shakur – une militante politique de premier plan et une figure de proue du Black Panther Party. Mais il utilisait également un langage péjoratif à l’égard des femmes et rabaissait ses ennemis en les présentant comme des femmes, en particulier ses rivaux rappeurs de la Côte Est.

Une autre femme, Meryl – qui n’a jamais rejoint de gang, mais a survécu à un père violent et alcoolique, puis à sa propre dépendance – m’a confié qu’elle voyait dans l’histoire de Shakur, marquée par les épreuves et la résilience, le reflet de sa propre histoire.

Sa musique fait écho à différentes périodes de ma vie, même aujourd’hui.

Sobre depuis plus d’une décennie et travaillant au sein de sa communauté en tant que conseillère, elle a expliqué que sa musique avait accompagné sa propre transformation, depuis Hit ‘Em Up durant ses années de fête jusqu’à Changes lorsqu’elle a retrouvé la sobriété et un sens plus profond à sa vie.

Le gospel du ghetto

Au début, Gavin pensait que Tupac était un personnage de dessin animé, après que son frère aîné lui a fait découvrir le clip animé de la chanson Do For Love. Ce frère faisait partie des gangs carcéraux « Mongrels » et « 28s » au Cap – deux groupes que Gavin finirait par rejoindre à son tour. Il se souvient :

Je voyais les grands gars, ils se déplaçaient toujours à la manière de Pac… Et moi, je n’étais qu’un petit enfoiré qui traînait avec mon frère et ses potes.

Alors qu’il purgeait une peine de 10 ans de prison pour un meurtre lié à un gang, Gavin s’est ensuite fait tatouer les mots « Life Goes On » – le titre d’une célèbre chanson de Tupac – pour se rappeler que « la vie devait continuer en prison ». Dans sa cellule, les gardiens ne lui autorisaient qu’un poster de Tupac et une bible.

Inspiré par le « ghetto gospel » de Tupac, Gavin a décidé de quitter les gangs pour se lancer dans une carrière de hip-hop :

C’était comme un prophète du ghetto… Je veux être le Pac des Cape Flats. Être une source d’inspiration comme Pac, pour un autre gamin comme moi, qui vient des bas-fonds.

Pour concrétiser cette vision, Gavin s’est tourné vers les aspects politiquement engagés de la discographie de Tupac et vers les chansons qui abordent des sujets tels que les grossesses précoces et le harcèlement policier au sein des communautés noires.

C’est cet aspect plus engagé de la musique de Tupac qui a contribué à consolider son statut de symbole du Black Power aux États-Unis, ainsi celui de vecteur des luttes panafricaines, au sens large.

Un héritage toujours vivant

L’héritage de Tupac revêt différentes significations selon les personnes et les époques. Il est à la fois gangster, prophète et révolutionnaire.

Mais le point commun est que, dans sa musique, les habitants des quartiers gangrenés par les gangs du Cap trouvent dans sa musique une expression commune de leur volonté de survivre et de leur fierté, faisant écho à leur propre défiance face au racisme, à la violence et à la pauvreté dans la voix de Tupac.




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Pour Kelly, Meryl, Gavin et d’autres, Tupac est la preuve qu’être jeune, marginalisé et noir ne signifie pas nécessairement être impuissant.

Tous les noms cités dans cet article ont été modifiés

The Conversation

Dariusz Dziewanski does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

– ref. Pourquoi Tupac reste vivant au Cap, 30 ans après sa mort – https://theconversation.com/pourquoi-tupac-reste-vivant-au-cap-30-ans-apres-sa-mort-291196

La pollution plastique, grande oubliée du bilan carbone

Source: The Conversation – in French – By Valérie Guillard, Professeur, Génie des procédés appliqué au domaine du vivant, Membre de l’Institut Universitaire de France, Université de Montpellier


L’ESSENTIEL

  • Un T-shirt « climatiquement vertueux » peut émettre des millions de microplastiques : c’est l’angle mort du bilan carbone.

  • Nous proposons un calcul systématique de l’empreinte plastique particulaire pour quantifier et contrer cette pollution ignorée par l’empreinte carbone.

  • Intégrer cet indicateur dans les décisions politiques évite que les efforts de réduction des émissions de gaz à effet de serre n’aggravent involontairement la crise de la pollution plastique.


Une bouteille d’eau en plastique recyclée, affichant un bilan carbone bas, passe pour un choix écologiquement raisonnable par rapport à son homologue en verre. Pourtant, cette même bouteille plastique figure parmi les objets qui libèrent le plus de particules de plastique dans l’environnement. Et plus des trois quarts de cette pollution surviendra lorsque nous n’utiliserons plus ces objets – dans des décennies, voire des siècles.

Ce paradoxe révèle un angle mort de nos décisions environnementales. Aujourd’hui, la pollution plastique s’évalue presque toujours sous le prisme du bilan carbone et des analyses de cycle de vie (ACV).




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Or, ces outils, utilisés faute de données et de méthodes suffisantes, ne peuvent comptabiliser ce qui fait la singulière dangerosité du plastique : sa fragmentation lente et inéluctable en micro- et nanoparticules persistantes particulièrement interactives avec le vivant. Ces débris envahissent l’air, les sols, l’océan et voyagent jusqu’à l’intérieur de nos organes. On en retrouve désormais dans le sang, le placenta et même le cerveau humain.

Pour combler cette lacune, notre équipe mixte, Université de Montpellier et Inrae, a développé un nouvel indicateur : l’empreinte plastique particulaire (EPP).

L’EPP estime, pour chaque objet, la masse totale de particules qu’il libérera au cours de son existence. Ces travaux, publiés dans Science Advances et Science of the Total Environment, bousculent plusieurs certitudes bien ancrées.

L’empreinte plastique particulaire, un indicateur pour mesurer l’invisible

Face à l’absence de certitudes sur l’innocuité des particules plastiques et devant un faisceau de preuves convergentes de leur dangerosité, la méthode de calcul de l’EPP s’appuie sur un principe de précaution robuste : sans destruction définitive à l’échelle moléculaire (par incinération ou biodégradation par exemple) tout plastique se fragmente inéluctablement en particules qui diffusent dans notre environnement et les organismes vivants.

L’EPP comptabilise ces émissions à chacune des quatre grandes étapes de la vie d’un objet en plastique :

  • sa production,
  • son usage,
  • le traitement de ses déchets,
  • et son devenir sur le très long terme, lorsqu’il est oublié sur un mur, dans une décharge ou dans un champ.

Surtout, cette comptabilité distingue deux temporalités :

  • les émissions « immédiates » qui surviennent pendant la vie active de l’objet, qui s’étale de quelques années à une dizaine d’années ;

  • et les émissions « différées » qui, elles, apparaissent des décennies, parfois des siècles plus tard.




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Appliquée à des objets du quotidien, la méthode renverse des conclusions que l’on croyait acquises.

Notre T-shirt en polyester émet par exemple un peu moins de CO₂ qu’un T-shirt en coton (7,9 contre 8,1 kg équivalent CO₂ : il apparaît donc comme le « bon » choix climatique, en apparence. Mais il génère en plus 184 grammes de particules plastiques, soit près de 57 % de sa masse.

Si l’on s’en tient à son seul bilan carbone, un T-shirt en polyester est plus vertueux qu’un T-shirt en coton. Mais celui-ci émet plus de la moitié de sa masse sous forme de particules plastiques tout au long de sa vie.
Keagan Henman/Unsplash

Autre exemple : notre cagette en plastique réutilisable économise 280 g de CO₂ face à son homologue en bois à usage unique. Mais au prix de 21 g de pollution plastique particulaire supplémentaire que le bilan carbone, seul, ne voit pas.

L’alerte sur cette faille structurelle des analyses du cycle de vie a été lancée dès 2022, dans Nature Sustainability et précisée en 2025. En considérant le plastique enfoui ou en usage comme inerte, les analyses du cycle de vie et leur « indicateur boussole » l’empreinte carbone, passent sous silence la dangerosité de la pollution plastique.

L’EPP transforme aujourd’hui cette alerte en outil de mesure opérationnel et propose de rectifier l’avantage comparatif injustifié actuellement conféré aux matériaux plastiques dans les ACV.

Les décharges, réservoirs empoisonnés légués à nos petits-enfants

Un des résultats les plus frappants de nos travaux tient à la temporalité de ces émissions de particules plastiques. Contrairement aux idées reçues, l’essentiel n’est pas libéré pendant la durée de la vie active d’un objet, mais continue bien après, et très longtemps après sa mise en décharge.

Les chiffres donnent le vertige. Pour une bouteille en PET, 83,8 % des émissions de particules sont différées. Pour un vêtement en polyester, ce taux atteint 87,6 %. Pour une peinture, dont la totalité de la masse finit en microparticules faute d’incinération, les émissions différées approchent 75 %.

Les décharges ne sont donc pas un lieu de stockage inerte : elles alimentent en continu les flux de particules plastiques qui contaminent notre environnement sans figurer dans aucun bilan environnemental officiel.

Depuis 1950, 10,5 milliards de tonnes de plastique se sont ainsi accumulées sans être incinérées. Les émissions avérées de particules dans les « jus » s’échappant des décharges sont déjà importants et ne feront que s’accroître dans les décennies et siècles à venir. Enfouir du plastique, c’est transmettre une dette de toxicité aux générations futures, avec intérêts.




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Quand recycler ne suffit pas : le piège du décyclage

Reste l’argument qui rassure, la pierre angulaire du plastique circulaire : le recyclage. Mais là encore, l’EPP nous invite à revisiter son efficacité. D’abord, en nous rappellant que la pollution plastique ne peut être réduite à une question de gestion des déchets plastiques puisqu’elle démarre dès la production de l’objet.

Ensuite, en distinguant le recyclage (en boucle fermée) du décyclage (en boucle ouverte).

Le recyclage en boucle fermée réutilise la matière plastique usagée pour refaire les mêmes objets : ainsi une bouteille redevient une bouteille. Mais cette boucle n’est possible qu’un nombre limité de fois : trois à quatre cycles et essentiellement pour le PET avec un tiers de perte en masse à chaque cycle. En Europe, elle ne concerne qu’environ 12 % des bouteilles, soit moins de 0,5 % de la totalité des plastiques que nous utilisons.

Tout le reste, c’est-à-dire la plus grande majorité de ce que l’on appelle recyclage, relève du décyclage : la bouteille devient textile, le textile devient isolant, le pneu devient gazon synthétique.

Or, cette transformation en matériau de moindre qualité n’arrête pas la fragmentation du plastique : bien au contraire, nos calculs démontrent qu’elle l’accélère. Un vêtement issu d’une bouteille en PET décyclé émet ainsi 50 % de microfibres en plus à l’usage.

Autrement dit, le décyclage ne réduit pas l’empreinte plastique globale ; il ne fait que la déplacer dans le temps en accélérant les émissions immédiates.

En Europe, 55 % des pneus usagés collectés sont recyclés en fibres de gazon synthétique, où le plastique se dégrade encore plus vite.
Florian Berger/Unsplash

Le pneu en offre une illustration parlante.

En Europe, 55 % des pneus usagés collectés sont décyclés en granulats de caoutchouc utilisés pour fabriquer du gazon synthétique, une pratique volontiers présentée comme « circulaire ». Or ce traitement fait bondir l’empreinte particulaire à court terme (pendant la phase de production et d’utilisation des produits) qui passe de 12,2 % de sa masse initiale (émis pendant leur usage) à 24,3 %.

Sur les terrains de sport où jouent nos enfants, ces granulats décyclés, exposés au soleil et aux frictions, se fragmentent encore plus vite qu’un plastique vierge.




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Bien évaluer pour mieux cibler un avenir durable

L’EPP ne prétend pas remplacer le bilan carbone, mais le compléter en éclairant son principal angle mort. Elle ne doit pas être considérée comme un substitut à l’évaluation des impacts, mais comme un pont nécessaire entre les connaissances actuelles et les futurs cadres d’évaluation. Elle ne quantifie pas la toxicité des particules émises, mais elle offre enfin un registre visible, transparent et immédiatement utilisable de ce que nos outils occultent : l’empreinte durable et omniprésente de nos objets sous la forme de micro- et nanoplastiques.

Cet éclairage ouvre, dès à présent, la voie à des arbitrages plus équilibrés entre stratégies « bas carbone » et « bas plastique », pour continuer à réduire nos émissions de gaz à effet de serre sans augmenter l’accumulation de particules plastiques.

Il conviendrait d’appliquer sans tarder ce raisonnement aux secteurs impliqués dans les transitions numérique, énergétique ou agroécologique, et fortement consommateurs de plastiques, comme le secteur agroalimentaire, premier consommateur mondial de plastique.

Cela permettrait d’aller au-delà des approches axées sur le « tout recyclable » pour donner la priorité nécessaire aux interventions en amont, c’est-à-dire à la réduction des usages de plastiques non essentiels, mais aussi en aval, comme la dépollution des décharges existantes. Sans EPP, cette priorisation reste impossible.

Parce qu’une évidence dérangeante s’impose : on ne peut pas réduire ce que l’on ne sait pas mesurer.

Tant que les particules de plastique resteront hors des radars et qu’elles ne seront pas quantifiées, nos acteurs politiques continueront de viser à côté de la cible.




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Margaux Escudier, master en politique environnementale de Sciences Po Paris, et assistante de projet Policy and Outreach Plastic Particle Footprint à l’Inrae, a participé à l’écriture de ce texte.

The Conversation

Cet article a bénéficié d’un financement dédié de l’Université de Montpellier (I-Site Muse).

Cet article a bénéficié d’un financement du programme de recherche et d’innovation « Horizon Europe » de l’Union européenne au titre de la convention de subvention n° 101081776, dans le cadre du projet AgriLoop, coordonné par Nathalie Gontard.

– ref. La pollution plastique, grande oubliée du bilan carbone – https://theconversation.com/la-pollution-plastique-grande-oubliee-du-bilan-carbone-289821

Pourquoi mesurer les microplastiques est un véritable casse-tête

Source: The Conversation – in French – By Jules Bellon, Chargé de projets scientifiques, UniLaSalle

Des fragments de plastique de très petite taille peuvent se mélanger aux grains de sable, aux matières organiques ou aux sédiments. Les repérer ne suffit pas toujours : il faut aussi confirmer leur nature chimique.
NOAA Marine Debris Program/Wikimedia Commons, domaine public, CC BY

L’ESSENTIEL

  • La taille des microplastiques et le fait qu’ils soient souvent mélangés à d’autres éléments les rendent difficiles à observer, à isoler et à identifier.

  • Selon la méthode utilisée, la quantité de microplastiques détectée dans un échantillon peut atteindre des niveaux multipliés par 15.

  • Cette grande variabilité rappelle la nécessité de bien comprendre ce qui est mesuré pour mieux appréhender les résultats.


Faites l’expérience : observez un film plastique supposément biodégradable dans une poignée de compost. Au bout de quelques mois, plus aucune trace visible, le matériau semble s’être évaporé. La conclusion est tentante : le matériau s’est sans doute dégradé.

Mais a-t-il vraiment disparu ? A-t-il été transformé en dioxyde de carbone ? A-t-il été incorporé par des microorganismes ou fragmenté en particules trop petites pour être vues ? C’est là que commence le vrai problème scientifique.

On entend beaucoup parler des microplastiques, mais beaucoup moins de la manière dont on les mesure. Or, les chiffres sur les microplastiques ne prennent sens que si l’on sait comment ils ont été obtenus. Dans certains sédiments, des travaux ont montré qu’un protocole d’extraction adapté pouvait récupérer plus de 15fois plus de particules qu’une méthode moins efficace. Autrement dit, selon la méthode utilisée, certaines particules seront détectées, tandis que d’autres resteront invisibles.

Pour vous aider à y voir plus clair, il faut donc commencer par comprendre ce que sont exactement les microplastiques et la façon dont on peut procéder pour suivre leur évolution.

Les microplastiques sont généralement définis comme des particules de plastique de moins de 5 millimètres. Leur taille les rend difficiles à observer, à isoler et à identifier, surtout lorsqu’ils sont mélangés à du sol, du compost, des boues d’épuration ou des déchets organiques.

Avant de chercher, il faut trier

La première étape pour les identifier est souvent la moins spectaculaire : extraire les particules de leur matrice.

Dans une bouteille d’eau filtrée, l’exercice est déjà délicat. Dans un sol ou un compost, il devient beaucoup plus compliqué, car un échantillon environnemental n’est jamais propre. Il contient des grains minéraux, des fibres végétales, des morceaux de matière organique, des microorganismes, parfois des biofilms, c’est-à-dire des couches vivantes formées par des communautés microbiennes. Tout cela peut masquer ou imiter des fragments de plastique.

Les protocoles combinent donc plusieurs opérations. L’échantillon peut d’abord être séché, puis tamisé afin de séparer les différentes fractions granulométriques. Une partie de la matière organique peut ensuite être éliminée ou dégradée sélectivement à l’aide de réactifs doux, avant de procéder à une séparation par densité.

Le principe est assez simple : certains plastiques flottent dans des solutions salines plus denses que l’eau tandis que beaucoup de particules minérales coulent. Les particules récupérées sont ensuite filtrées et observées. Cette étape de préparation est l’une des grandes difficultés de l’analyse des microplastiques dans les matrices complexes, comme le rappellent plusieurs revues méthodologiques sur les méthodes d’analyse des microplastiques.

La préparation de l’échantillon est donc une étape déterminante. Si le traitement utilisé pour éliminer la matière organique est trop agressif, il peut abîmer certains plastiques, surtout lorsqu’ils sont déjà vieillis ou biodégradables. Les particules peuvent alors se fragmenter, perdre une partie de leur matière ou voir leur surface modifiée, ce qui complique leur comptage et leur identification. À l’inverse, une préparation trop douce peut laisser passer d’autres biais : une solution de séparation trop peu dense peut ne pas récupérer les plastiques les plus lourds, et des résidus végétaux peuvent rester dans l’échantillon. Or, ces débris organiques, notamment les fibres ou les fragments colorés, peuvent ressembler à des microplastiques lorsqu’ils sont observés visuellement.

Il faut aussi éviter de contaminer l’échantillon au laboratoire. Une fibre textile tombée d’un vêtement, une poussière de plastique ou un filtre mal contrôlé peuvent fausser l’analyse. C’est pourquoi les laboratoires utilisent des « blancs » de contamination : des échantillons témoins, sans microplastiques attendus, qui suivent les mêmes étapes que les vrais échantillons afin de repérer d’éventuelles contaminations pendant la manipulation. Ils utilisent aussi de la verrerie rincée, des pinces propres et parfois des vêtements non synthétiques.

Voir une particule ne prouve pas tout

L’observation visuelle reste précieuse. Elle permet de repérer des fibres, des fragments, des films, des particules colorées. Elle donne accès à leur forme, à leur taille et, parfois, à leur histoire probable : fibre textile, morceau de sac, éclat de peinture ou fragment de matériau.

Mais voir une particule ne suffit pas toujours à prouver qu’il s’agit de plastique. Une fibre bleue peut venir d’un textile synthétique, mais aussi d’une contamination pendant la manipulation. Une particule brune peut être un fragment végétal, un agrégat organique ou un plastique très oxydé.

Pour éviter ces biais, les chercheurs utilisent donc souvent en complément des méthodes qui reconnaissent la signature chimique de la matière. La spectroscopie infrarouge et la spectroscopie Raman (du nom du physicien indien Chandrashekhara Venkata Râman, Prix Nobel en 1930) fonctionnent un peu comme une lecture d’empreinte digitale moléculaire.

Elles éclairent la particule et analysent la façon dont ses liaisons chimiques vibrent. Le polyéthylène, le PET, le PLA ou le PBAT ne donnent pas les mêmes signaux et peuvent ainsi être identifiés.

S’y retrouver derrière les sigles

  • Le polyéthylène, ou PE, est l’un des plastiques les plus courants : on le retrouve par exemple dans des films, des sacs ou des emballages souples.
  • Le polyéthylène téréphtalate, ou PET, est bien connu pour les bouteilles de boisson et certains textiles synthétiques.
  • L’acide polylactique, ou PLA, est un polyester biosourcé, utilisé notamment dans certains emballages, gobelets ou objets imprimés en 3D.
  • Le poly(succinate de butyle), ou PBS, et le polybutylène adipate téréphtalate, ou PBAT, sont aussi des polyesters, étudiés pour des applications biodégradables, par exemple dans des films ou des emballages souples.
  • Tous ces plastiques ne se comportent pas de la même manière dans l’environnement.

Ces méthodes ont un avantage important : elles permettent de faire le lien entre l’apparence d’une particule et sa nature chimique. On peut ainsi savoir non seulement qu’un fragment est présent, mais aussi s’il s’agit de polyéthylène, de polyéthylène téréphtalate (PET), d’acide polylactique (PLA) ou d’un autre plastique.

Elles sont donc très utiles pour cartographier les microplastiques, c’est-à-dire repérer où ils se trouvent, sous quelle forme et de quelle matière ils sont faits. Mais elles ont aussi des limites. Les particules très petites sont, par exemple, difficiles à analyser. Les pigments, les biofilms, la fluorescence ou les résidus de matrice peuvent brouiller le signal.

Pour les nanoplastiques, des particules encore plus petites, souvent inférieures au micromètre, la difficulté augmente encore : il ne s’agit plus seulement de voir un fragment, mais de détecter une matière dispersée dans un bruit de fond complexe.

Quand la chimie remplace le comptage

Une autre famille de méthodes change complètement de stratégie. Au lieu d’observer et de compter chaque particule une par une, elle analyse une fraction de l’échantillon pour y rechercher des molécules caractéristiques d’un polymère donné.

Ces molécules peuvent provenir de particules trop petites, trop nombreuses ou trop mélangées à la matrice pour être identifiées individuellement. C’est le domaine des méthodes chromatographiques couplées à la spectrométrie de masse.

Le principe peut être résumé simplement. On transforme le plastique en petites molécules caractéristiques, puis on les sépare et on les mesure. Dans certains cas, le matériau est chauffé jusqu’à se fragmenter : c’est la pyrolyse-GC/MS.

Dans d’autres, on le transforme chimiquement avant analyse. On peut alors utiliser de la chromatographie en phase gazeuse, ou GC/MS, ou de la chromatographie liquide couplée à la spectrométrie de masse, souvent appelée LC-MS.

Ces méthodes ne répondent donc pas directement à la question « combien y a-t-il de particules ? », mais plutôt à une autre : « Quelle quantité de tel polymère est présente dans l’échantillon ? » Autrement dit, elles ne donnent pas forcément le nombre, la forme ou la taille des fragments, mais elles peuvent mesurer une masse de matière plastique à partir de marqueurs chimiques caractéristiques. C’est très utile lorsque les fragments sont trop petits, trop nombreux ou trop mélangés à la matrice pour être comptés un par un.

Pour certains polyesters biodégradables, comme le poly(succinate de butyle) [PBS], ou le polybutylène adipate téréphtalate (PBAT), on peut également suivre des molécules issues de leurs briques de construction. Pour le PBS, on peut rechercher des dérivés de l’acide succinique. Pour le PBAT, certaines approches suivent notamment des marqueurs liés à l’acide téréphtalique après transformation du polymère. Une étude récente a, par exemple, développé une quantification du PBAT et de ses produits de dégradation dans le sol par spectrométrie de masse, après hydrolyse du polymère.

La résonance magnétique nucléaire (RMN) complète ce tableau. Elle ne sert pas principalement à compter des particules dans un échantillon brut. Elle permet plutôt de lire l’environnement chimique des atomes, par exemple l’hydrogène ou le carbone. Elle peut aider à identifier un polymère, vérifier une structure, suivre une dégradation ou quantifier certains mélanges après extraction.

Ces méthodes chimiques sont puissantes. Mais elles détruisent souvent l’échantillon : après chauffage ou transformation chimique, les particules ne peuvent plus être observées directement. On perd donc l’information sur leur forme, leur taille et leur nombre, même si l’on gagne une mesure plus précise de la matière plastique présente. Elles apportent ainsi une autre pièce de l’enquête.

Ce schéma résume les principales étapes de l’analyse des microplastiques dans des échantillons complexes (sols, composts, eaux, boues). Après extraction et préparation, plusieurs outils peuvent être mobilisés – observation visuelle, infrarouge/Raman, méthodes chromatographiques ou RMN – chacun apportant un type d’informations différent. Dans le cas des plastiques biodégradables, il rappelle qu’un matériau invisible à l’œil nu n’a pas forcément totalement disparu.
Jules Bellon, réalisé avec BioRender, Fourni par l’auteur

Disparu ne veut pas toujours dire dégradé

Ce décalage entre ce que l’on voit et ce qui reste réellement dans l’environnement est particulièrement important pour les plastiques biodégradables. Un fragment peut devenir invisible à l’œil nu, se disperser dans le milieu, sans que le matériau ait été entièrement transformé.

La vraie question n’est donc pas seulement « le plastique est-il encore visible ? », mais plutôt : « Où est passé le carbone qui le composait ? »

Les plastiques sont constitués en grande partie de carbone. Lorsqu’ils se biodégradent en présence d’oxygène, une fraction de ce carbone est convertie en dioxyde de carbone, ou CO₂. C’est ce que mesurent de nombreux essais de biodégradation. Mais ce CO₂ ne raconte qu’une partie de l’histoire.

La fraction qui n’est pas transformée en CO₂ peut, elle, suivre plusieurs chemins. Elle peut rester sous forme de résidus plastiques. Elle peut se fragmenter en particules plus petites. Elle peut aussi être utilisée par des microorganismes et se retrouver dans leurs cellules, dans des résidus biologiques ou des composés organiques produits pendant la dégradation.

Cette question est cruciale, car elle conditionne notre manière d’évaluer les plastiques dits biodégradables. Si un matériau disparaît visuellement, mais laisse derrière lui des fragments persistants, il peut contribuer à une pollution difficile à détecter. À l’inverse, si une partie de son carbone est réellement transformée en CO₂ ou incorporée temporairement dans la biomasse microbienne, son devenir environnemental n’est pas le même.

Comprendre ces différentes trajectoires permet donc d’éviter deux erreurs opposées : considérer trop vite qu’un plastique a disparu ou supposer que tout le carbone non transformé en CO₂ correspond forcément à des microplastiques persistants.

Dans nos travaux sur les polyesters biodégradables, nous cherchons justement à distinguer ces possibilités. Nous combinons la mesure du CO₂ produit (par la biodégradation), l’analyse du carbone organique total restant dans le milieu et des méthodes chromatographiques capables de quantifier des résidus de polymère.

Pour cela, nous avons étudié deux plastiques utilisés dans des applications biodégradables : le PBS, que l’on peut retrouver dans certains films ou emballages, et le PBAT, plus souple, souvent associé aux matériaux compostables. Ces matériaux ont été testés seuls ou mélangés à des matières végétales, comme de la peau d’orange ou de la drêche de brasserie (résidu solide, principalement de l’orge ou d’autres céréales, resté dans la cuve, ndlr), à température modérée, autour de 28 °C, dans des conditions proches du compostage de proximité, domestique ou collectif, et non du compostage industriel à haute température.

Nous avons aussi étudié l’effet de la bioaugmentation, c’est-à-dire l’ajout de microorganismes sélectionnés pour favoriser la biodégradation.

Ces travaux montrent que les plastiques biodégradables ne suivent pas tous la même trajectoire : certains produisent davantage de CO₂, d’autres se fragmentent ou laissent des résidus, et une partie du carbone peut aussi être incorporée temporairement dans la biomasse microbienne ou dans la matière organique du milieu.

Une absence de fragment visible ne signifie donc pas forcément une disparition complète. Mais ce qui ne se transforme pas en CO₂ ne reste pas toujours sous forme de plastique persistant.

Une partie peut avoir été incorporée dans la biomasse microbienne ou dans de la matière organique associée.

C’est pourquoi la détection des microplastiques et des nanoplastiques ressemble moins à une photographie qu’à une enquête. L’extraction prépare la scène. La microscopie donne des indices visuels. L’infrarouge et le Raman identifient des empreintes moléculaires. Les méthodes chromatographiques mesurent des signatures chimiques. La RMN éclaire certaines transformations.

Aucune méthode ne dit tout. Certaines voient les particules. D’autres mesurent une masse. D’autres suivent le devenir chimique du polymère. L’enjeu n’est donc pas seulement de détecter des petits morceaux de plastique, mais de poser la bonne question avant de choisir l’outil.

Dans un domaine où les chiffres circulent vite dans le débat public, cette prudence est essentielle. Les microplastiques ne sont pas seulement un problème de pollution. Ce sont aussi un problème de mesure.

The Conversation

Jules Bellon a reçu des financements de la région Normandie pour mener ses travaux de recherche .

Feriel Bacoup a reçu des financements de Région Normandie

Richard Gattin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Pourquoi mesurer les microplastiques est un véritable casse-tête – https://theconversation.com/pourquoi-mesurer-les-microplastiques-est-un-veritable-casse-tete-286201

Pourquoi certains réagissent mal aux piqûres de moustiques ? La réponse est dans la salive

Source: The Conversation – in French – By Khalid Beshir, Lecturer in Biomedical Science, University of East London

Deux personnes passent une soirée dans le même jardin et reçoivent à peu près le même nombre de piqûres de moustiques. Le lendemain matin, l’une d’elles ne les remarque presque pas, tandis que l’autre est couverte de grosses marques enflées qui démangent intensément et qui persistent pendant plusieurs jours.

La plupart d’entre nous ont déjà vécu cette expérience ou connaissent quelqu’un à qui cela est arrivé. Mais pourquoi les piqûres de moustiques ont-elles des effets si différents selon les personnes ? La réponse réside dans la façon dont la salive du moustique interagit avec notre système immunitaire unique.

Lorsqu’un moustique vous pique, il injecte de la salive dans votre peau. Le système immunitaire reconnaît cette salive comme un corps étranger et libère de l’histamine, une substance chimique produite par les cellules immunitaires qui provoque des symptômes allergiques tels que des rougeurs, de l’enflure et des démangeaisons.

Mais cela n’explique qu’en partie ce qui se passe. La salive d’un moustique contient également toute une série d’autres composés biologiquement actifs qui interagissent avec le système immunitaire de façons plus complexes qu’on ne le pensait auparavant.




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Par exemple, la salive d’un moustique contient également des protéines qui empêchent la coagulation du sang et maintiennent la circulation sanguine, ce qui lui permet de se nourrir sans être dérangé.

Ces mêmes protéines salivaires influencent la réponse immunitaire qui se produit au lieu de la piqûre. Plutôt que de servir uniquement à faciliter l’alimentation, la salive du moustique peut modifier l’environnement immunitaire local en quelques minutes après une piqûre.

En termes simples, la salive oriente le système immunitaire vers un type particulier de réponse (appelée « réponse Th2 ») qui est davantage associée à des réactions de type allergique qu’à la lutte contre les infections. Cela rend les vaisseaux sanguins voisins temporairement plus « perméables », ce qui contribue à attirer davantage de cellules immunitaires vers la zone touchée.

Dans le cas d’une simple piqûre, cela se traduit principalement par une rougeur, des démangeaisons et un gonflement plus importants. Mais les chercheurs pensent que ce même changement immunitaire pourrait également faciliter l’implantation des virus transportés par le moustique dans la peau et leur propagation dans l’organisme.

Pourquoi certaines personnes réagissent plus fortement

L’une des caractéristiques les plus frappantes des piqûres de moustiques est l’énorme variation dans la façon dont les gens y réagissent.

Une vaste étude génétique menée auprès de plus de 84 000 personnes confirme ce constat. Les participants ont rapporté avoir ressenti des réactions allant de petites bosses légères à de grosses bosses enflées. Même les réactions d’une même personne aux piqûres de moustiques variaient au fil du temps.

Les enfants réagissent souvent plus fortement que les adultes, et les personnes exposées à des espèces de moustiques qu’elles ne connaissent pas peuvent également réagir différemment, car la salive varie d’une espèce à l’autre. Cela s’explique en grande partie par l’exposition.

Les réactions ont tendance à être les plus fortes lors des premières expositions à une espèce particulière de moustique. Elles s’atténuent généralement au fil des expositions répétées, à mesure que le système immunitaire s’adapte — un peu comme si l’on développait progressivement une tolérance.

Comme les enfants n’ont tout simplement pas encore été piqués autant de fois, ils sont plus susceptibles de se trouver encore dans cette phase de réaction plus forte. La même logique explique l’effet « espèce inconnue » : un adulte qui réagit modérément aux moustiques de sa région peut réagir fortement lors d’un voyage dans un endroit où l’on trouve des espèces différentes de moustiques, puisque son système immunitaire n’a jamais été confronté auparavant à ces protéines salivaires particulières.

La génétique joue probablement aussi un rôle, les différences héréditaires dans la régulation immunitaire influençant l’intensité de la réaction d’une personne.

Mais la principale raison pour laquelle les gens réagissent si mal aux piqûres de moustiques tient à une légère hypersensibilité à la salive des moustiques.

Un tout-petit gratte une piqûre de moustique sur l’intérieur de son bras
Les enfants réagissent souvent plus vivement aux piqûres de moustiques.
(Shutterstock)

Certaines personnes, en nombre beaucoup plus restreint, présentent des réactions locales exagérées, parfois appelées « syndrome de Skeeter », où l’enflure s’étend bien au-delà de la piqûre elle-même et est souvent confondue avec une cellulite bactérienne (une infection cutanée provoquant des rougeurs et de l’enflure).

Il n’existe pas de cause unique connue à l’hypersensibilité. Cependant, on pense que le syndrome de Skeeter résulte d’une réponse immunitaire inhabituellement forte aux protéines présentes dans la salive du moustique, impliquant des anticorps spécifiques au moustique et d’autres réponses immunitaires inflammatoires.

On ne comprend pas encore tout à fait pourquoi certaines personnes développent cette réaction exagérée — bien que l’âge, une exposition antérieure aux moustiques et la susceptibilité individuelle puissent tous jouer un rôle. Heureusement, les réactions allergiques graves aux piqûres de moustiques sont extrêmement rares.

Si vous réagissez fortement aux piqûres de moustiques, l’application d’une compresse froide peu après la piqûre peut aider à réduire l’enflure. Les antihistaminiques oraux et les crèmes topiques à base de corticostéroïdes à faible concentration peuvent également soulager les démangeaisons et l’inflammation, surtout lorsqu’ils sont utilisés rapidement.




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Évitez de vous gratter, car cela peut prolonger l’inflammation, endommager la peau et augmenter le risque d’infection. Les personnes qui présentent des réactions inhabituellement importantes, une aggravation de la douleur ou de la fièvre devraient consulter un médecin.

La prévention des piqûres demeure la meilleure stratégie. L’utilisation de répulsifs contre les insectes, le fait de couvrir la peau exposée et de dormir sous des moustiquaires imprégnées d’insecticide dans les régions où sévissent des maladies transmises par les moustiques peuvent tous contribuer à réduire le risque de se faire piquer.

La salive des moustiques et les maladies

Les conséquences de la salive des moustiques vont bien au-delà des piqûres et des démangeaisons qu’ils laissent derrière eux.

Les chercheurs reconnaissent de plus en plus que ces protéines salivaires pourraient influencer le processus de transmission des agents pathogènes des moustiques aux humains.

Plus précisément, les mêmes modifications immunitaires qui provoquent les démangeaisons liées aux piqûres semblent aider les virus transmis par les moustiques, tels que la dengue, le virus Zika et le virus du Nil occidental, à établir une infection initiale plus forte et à se propager dans l’organisme plus rapidement que si le virus était injecté sans être accompagné de salive.


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Une autre découverte intrigante provient de la recherche sur le paludisme. Une étude marquante a révélé que les enfants infectés par Plasmodium falciparum, l’espèce de parasite responsable de la forme la plus grave du paludisme chez l’humain, produisaient des odeurs corporelles différentes de celles des enfants non infectés. Plusieurs composés chimiques étaient présents en plus grande quantité, et les moustiques étaient attirés par certaines de ces odeurs.

Ces résultats suggèrent que les parasites du paludisme pourraient modifier les odeurs de l’hôte de manière à attirer davantage les moustiques, ce qui pourrait accroître leurs chances de transmission.

C’est pour ces raisons que les scientifiques étudient actuellement des vaccins qui ciblent la salive des moustiques elle-même, et non pas seulement les agents pathogènes qu’elle transporte.

Une piqûre de moustique peut sembler n’être qu’un désagrément mineur de l’été, mais elle reflète une interaction complexe entre la salive du moustique et le système immunitaire.

La Conversation Canada

Khalid Beshir ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Pourquoi certains réagissent mal aux piqûres de moustiques ? La réponse est dans la salive – https://theconversation.com/pourquoi-certains-reagissent-mal-aux-piqures-de-moustiques-la-reponse-est-dans-la-salive-290984

Les professionnels de protection de l’enfance ne restent pas en poste. Voici pourquoi

Source: The Conversation – in French – By Thomas Saïas, Professeur de psychologie, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Depuis plus de vingt ans, les recherches menées en protection de l’enfance documentent une réalité préoccupante : les professionnels du secteur présentent des niveaux élevés de détresse psychologique, d’épuisement professionnel, de fatigue compassionnelle et de stress traumatique secondaire. Pour répondre à ces enjeux majeurs de santé mentale, les stratégies actuelles valorisent les réponses individuelles, notamment à travers la formation des professionnels. Très peu de recherches ou d’initiatives politiques ciblent le fonctionnement des institutions elles-mêmes.


Des travaux finlandais, norvégiens, ainsi que de nombreuses autres études internationales arrivent à des constats similaires : travailler auprès d’enfants en danger, de familles en crise et de situations marquées par la violence ou les traumatismes expose les intervenants à des risques psychologiques importants.

Rien de surprenant. Cependant, au Québec comme en France, nos institutions semblent toujours fonctionner en méconnaissance de cette réalité. Les indicateurs de santé des enfants « protégés » n’évoluent pas à la hausse, et les inégalités dont ils sont victimes par le système même chargé d’assurer leur développement augmentent.

Depuis 5 ans, un consortium entre l’Université du Québec à Montréal, où je suis professeur de psychologie, et l’Agence Kalía, en France, vise à identifier les meilleurs leviers institutionnels pour répondre aux besoins des professionnels sans leur faire porter de responsabilité supplémentaire. À travers des revues de littérature, des études d’étalonnage et des études qualitatives, notre équipe a pu identifier que, pour agir sur la qualité des services, il fallait s’adresser simultanément au fonctionnement institutionnel, au management et à la résilience professionnelle.

Les individus et les institutions

Les approches traditionnelles en psychologie du travail se sont longtemps attachées à comprendre pourquoi certains professionnels, exposés aux mêmes contraintes, tombent en épuisement professionnel ou développe de la détresse psychologique alors que d’autres semblaient mieux y faire face. Les recherches ont ainsi porté sur les caractéristiques individuelles, les stratégies d’adaptation, les compétences émotionnelles ou encore les interventions visant à renforcer la résilience et le soutien aux équipes.

Ces travaux ont permis de mieux comprendre les mécanismes individuels de l’épuisement. Ils n’ont toutefois pas suffi à enrayer les difficultés observées dans des secteurs particulièrement exigeants comme la protection de l’enfance.

Depuis une quinzaine d’années, la littérature a progressivement déplacé son regard. En 2015, les travaux d’Elizabeth L. Lizano, chercheuse américaine en travail social, et de Michàlle E. Mor Barak, professeure de travail social à l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA), ont montré que la santé mentale des professionnels dépend largement des conditions dans lesquelles ils exercent leur travail.




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La même année, la revue systématique de Paula McFadden, chercheuse nord-irlandaise spécialisée dans le bien-être des travailleurs sociaux, réalisée avec Andrew Campbell et Brian Taylor, de l’Université d’Ulster, aboutissait à des conclusions similaires. Charge de travail, soutien organisationnel, qualité de la supervision, stabilité des équipes et culture institutionnelle apparaissent ainsi comme des déterminants majeurs du bien-être psychologique des intervenants, et donc des conditions dans lesquelles les institutions sont en mesure d’exercer leur mission.

Autrement dit, les difficultés observées ne relèvent pas seulement de la capacité des individus à faire face à des situations complexes. Elles sont également liées à la manière dont les institutions organisent le travail de protection. Cela paraît normal. Qui veut voyager loin devrait ménager sa monture.

L’institution au service de ses professionnels

Mais cela étant dit, si l’on consulte les nombreux rapports gouvernementaux portant sur la qualité des services de protection de l’enfance, on ne peut que constater qu’une question fondamentale reste dans l’ombre : que se passe-t-il lorsque les professionnels vont mal ? Et que peuvent faire les institutions pour faire en sorte de prévenir ce mal-être ?

La protection de l’enfance repose largement sur des activités qui mobilisent le jugement humain : évaluer des situations ambiguës, construire des relations de confiance avec les familles, prendre des décisions dans l’incertitude, coordonner des partenaires ou maintenir une continuité relationnelle auprès des enfants. Dans un tel contexte, il paraît difficile de considérer l’état psychologique des professionnels comme une simple conséquence périphérique du système. Les données nous apprennent justement que la qualité de vie au travail est le principal facteur de réussite des interventions.


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Une profession technocratisée

Les travaux de notre équipe franco-québécoise auprès de professionnels français de la protection de l’enfance ont permis d’éclairer cette question sous un autre angle.

Les participants ne décrivaient pas seulement de la fatigue ou de la détresse. Ils et elles rapportaient une expérience marquée par l’urgence permanente, la difficulté à prioriser les situations, l’impression de « désamorcer des bombes » sans jamais résoudre les problèmes de fond, ainsi qu’une charge administrative qui concurrence directement le temps consacré aux enfants et aux familles. Plus encore, plusieurs évoquaient la difficulté croissante à disposer d’espaces permettant de réfléchir collectivement aux situations rencontrées.

Ces travaux convergent vers une idée simple : la qualité de l’intervention dépend en partie de la capacité des institutions à soutenir la capacité de penser de leurs professionnels.

Or cette question est rarement formulée ainsi. Lorsqu’une détresse psychologique est observée, la tentation est souvent de rechercher des solutions centrées sur les individus : soutien psychologique, gestion du stress, développement de la résilience ou formation. Ces réponses sont importantes. Elles peuvent cependant conduire à négliger une interrogation plus fondamentale : que nous apprend cette souffrance sur les organisations qui la produisent ?




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Cette question dépasse largement le seul champ de la protection de l’enfance. Elle renvoie à une difficulté récurrente dans les sciences humaines et dans les politiques publiques : celle de distinguer ce qui relève des personnes de ce qui relève des institutions. Lorsque des problèmes collectifs sont principalement observés à travers leurs manifestations individuelles, le risque est de psychologiser des phénomènes dont les déterminants sont en partie organisationnels, sociaux ou politiques.

Pour vraiment remettre les professionnels au centre de l’équation

Les recherches disponibles ne permettent pas encore d’affirmer que la détresse psychologique des professionnels affecte directement la qualité des décisions prises auprès des enfants et des familles. Elles montrent toutefois que cette détresse est associée au roulement de personnel, à l’absentéisme et au désengagement professionnel.

Le parcours des enfants confiés à la protection de l’enfance est d’emblée marqué par la discontinuité relationnelle. Comment penser traiter les effets de cette discontinuité par une autre forme de discontinuité. Comment le roulement de personnel ou le recours désormais courant aux agences de travail temporaire peut-il servir l’intérêt des enfants les plus vulnérables de nos sociétés ?

Il faut urgemment considérer la santé mentale des professionnels comme un facteur essentiel à la réussite de nos services. Il s’agit bien sûr d’un enjeu de bien-être au travail, mais également d’un indicateur de la capacité des institutions à remplir leur mission. Car lorsqu’un système chargé de protéger les enfants peine à protéger celles et ceux qui portent cette responsabilité au quotidien, ce n’est pas seulement un problème de santé mentale. C’est une information précieuse sur l’état du système lui-même.

La Conversation Canada

Thomas Saïas est associé et co-gérant de l’Agence Kalía.

– ref. Les professionnels de protection de l’enfance ne restent pas en poste. Voici pourquoi – https://theconversation.com/les-professionnels-de-protection-de-lenfance-ne-restent-pas-en-poste-voici-pourquoi-285408

Sur le terrain, les chercheuses face aux violences sexistes et sexuelles de leurs collègues

Source: The Conversation – France in French (2) – By Eve Afonso, Maître de conférences en écologie, Université Marie et Louis Pasteur (UMLP)

Selon une étude internationale, menée en 2014, 64 % des chercheuses rapportent avoir subi du harcèlement sexuel lors de missions de recherche sur le terrain. Kaab Empresa/Unsplash, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Les missions de terrain exposent les chercheuses à des risques spécifiques de violences sexistes et sexuelles de la part de leurs collègues.

  • Isolement géographique, dépendance au groupe et précarité économique rendent les violences difficiles à dénoncer.

  • En éloignant certaines femmes du terrain, ces violences peuvent aussi modifier les carrières et la production scientifiques.


Dans de nombreux domaines de la recherche, le travail de terrain est indissociable de la production des connaissances. C’est notamment sur le terrain que les jeunes chercheuses et chercheurs apprennent leur métier et construisent leur identité scientifique. C’est aussi une aventure humaine faite de découvertes et de collaborations qui marquent souvent toute une carrière.

Pourtant, le terrain est aussi un espace qui fabrique des vulnérabilités spécifiques. Une enquête internationale menée en 2014 sur plus de 600 scientifiques, issus de disciplines des sciences du vivant, des sciences physiques, de la Terre et des sciences sociales (l’étude SAFE), est venue exposer une réalité d’une ampleur insoupçonnée : près de 64 % des femmes y rapportent avoir subi du harcèlement sexuel sur le terrain et 20 % affirment y avoir été victimes d’agressions sexuelles.

Depuis une dizaine d’années, les alertes s’accumulent. En géosciences, dans la recherche polaire, en archéologie et en écologie, le constat est partagé. La question n’est désormais plus de savoir si les violences sexistes et sexuelles (VSS) ont lieu sur le terrain, mais pourquoi elles y restent si fréquentes.

Depuis l’élan #MeToo, les institutions de recherche ont multiplié les initiatives. Les programmes de sensibilisation et les plateformes de signalement sont maintenant largement répandus et clairement identifiés par la communauté universitaire. Pourtant, lorsqu’un incident survient, la réponse institutionnelle repose quasi systématiquement sur des procédures bureaucratiques qui traitent les VSS comme des conflits interpersonnels à gérer après les faits.

D’après mes recherches, récemment publiées, cette approche occulte les dimensions systémique et politique du problème : elle refuse de voir que c’est l’organisation elle-même du travail académique qui crée et renforce la vulnérabilité aux VSS.

Pourquoi le travail de terrain fragilise les chercheuses

D’emblée, le terrain opère un premier tri entre les hommes et les femmes. Partir loin et longtemps ou sauter sur une opportunité de mission à la dernière minute reste un privilège socialement plus accessible aux hommes. Pour les femmes, les responsabilités familiales et la charge de l’organisation domestique agissent comme un filtre, les forçant souvent à renoncer aux campagnes internationales et aux longs séjours in situ. À ce biais s’ajoute un effet de réseau : les équipes se formant souvent par cooptation, les opportunités circulent dans des cercles déjà établis, figeant les inégalités de genre dans le temps.

Paradoxalement, l’un des aspects les plus positifs du terrain, sa capacité à favoriser la camaraderie et la cohésion d’un groupe qui travaille, voyage et vit ensemble, expose aussi les femmes à une certaine forme de vulnérabilité. Dans ce huis clos, la frontière entre vie privée et professionnelle se brouille : on partage les repas ou l’hébergement, loin des codes du laboratoire. Lorsque les équipes sont majoritairement masculines, l’isolement géographique peut favoriser l’émergence de comportements transgressifs ou sexualisés, un relâchement des normes sociales et une consommation excessive d’alcool.

Ces attitudes finissent par être tolérées comme faisant partie de « l’exceptionnalisme du terrain » : la perception que le terrain constitue un espace régi par des règles différentes de celles du laboratoire, ce qui justifie une tolérance implicite à des comportements par ailleurs inacceptables. Ce qui se passe sur le terrain reste sur le terrain. Les collègues présents hésitent à intervenir ou à dénoncer les faits, de peur de fragiliser les relations au sein du groupe ou leurs propres intérêts professionnels. Le déséquilibre numérique produit alors un effet de spirale : les rares femmes présentes se retrouvent isolées, ce qui renforce leur vulnérabilité face à des dynamiques de groupe qui aggravent leur marginalisation.

Eve Afonso, maitresse de conférences, dans une cabane pastorale près de la station de recherche d’altitude de la réserve naturelle des Baimaxueshan (environ 3900m d’altitude), Yunnan, Chine
Eve Afonso, l’autrice, près de la station de recherche de la réserve naturelle des Baimaxueshan (3 900 mètres d’altitude), Yunnan, Chine.
Cécile Callou, Fourni par l’auteur

Dans le milieu de l’écologie, que j’ai particulièrement étudié, les récits de terrains difficiles sont souvent admirés. Marcher des heures en montagne, bivouaquer sous la pluie, vivre sans confort ni intimité ou travailler dans des conditions extrêmes deviennent autant de preuves de dévouement. L’endurance, la robustesse physique et la résistance à l’inconfort sont parfois plus valorisées que la recherche elle-même.

Pour les femmes, l’épreuve est double : perçues a priori comme moins aptes physiquement, elles doivent prouver qu’elles peuvent « tenir le choc » comme leurs collègues masculins. Exprimer un inconfort, demander des conditions plus sûres ou s’opposer à un comportement déplacé fait courir le risque d’être perçue comme une personne « difficile » ou peu fiable. Pour être acceptée comme une « vraie » scientifique de terrain, il faut savoir souffrir sans broncher. Dans ce contexte, beaucoup préfèrent se taire : si se plaindre de la fatigue suffit à vous discréditer, dénoncer le sexisme ou le harcèlement devient impensable.

À cette pression s’ajoute une forte dépendance vis-à-vis des collègues sur place. Sur le terrain, chacun dépend des autres pour transporter le matériel, collecter les données ou simplement rejoindre le lieu d’hébergement avec l’unique véhicule disponible.

Dans ces conditions, on ne peut pas simplement faire sa valise et rentrer chez soi. S’opposer à un collègue ou à un supérieur peut suffire à mettre la mission en difficulté ou, dans le cas des chercheuses en situation précaire, compromettre la poursuite d’une thèse ou d’un postdoctorat. Cette vulnérabilité est renforcée par le recours à des acteurs logistiques locaux (guides, chauffeurs), qui n’obéissent pas aux mêmes règles ni aux mêmes dispositifs de prévention que les équipes universitaires.

L’éloignement géographique, la barrière de la langue et l’accès limité à une aide extérieure peuvent tous contribuer à rendre les environnements de terrain particulièrement difficiles à appréhender pour les femmes. Lorsque des incidents surviennent sur le terrain, en particulier à l’étranger, les mécanismes de signalement habituels ne sont ni accessibles ni conçus pour l’urgence. Les victimes d’agression se retrouvent souvent seules, sans recours immédiat, sans soutien médical ni point de contact capable de répondre en temps réel.

La maîtresse de conférences Eve Afonso et la professeure Li Li (Université Normale de Leshan, Sichuan), sur le site de haute altitude de Nanjiluo au Yunnan, en Chine (3500-4000m), lors d’une recherche de terrain
Eve Afonso, maîtresse de conférences, et Li Li, professeure, à près de 4 000 mètres d’altitude, à Nanjiluo au Yunnan, en Chine, lors d’une recherche de terrain.
Cécile Callou, Fourni par l’auteur

Dans certains contextes, quitter le terrain n’est tout simplement pas logistiquement possible (stations polaires, navires océanographiques, expéditions en forêt tropicale ou en haute montagne, etc.). Une victime peut être contrainte de partager pendant plusieurs jours, voire plusieurs semaines, le même campement ou les mêmes lieux de travail que son agresseur.

Quels effets des VSS sur la production des savoirs ?

Les effets des VSS ne s’arrêtent pas au retour de mission. Une fois rentrées, les chercheuses continuent souvent à dépendre de leur agresseur ou de collègues qui ont assisté aux faits sans réagir. Ce qui s’est joué loin du laboratoire finit alors par envahir une grande partie de la vie professionnelle : collaborations, enseignement, encadrement, projets de recherche, etc. Dénoncer les faits, refuser de repartir sur le terrain avec certaines personnes ou simplement prendre ses distances avec une équipe peut faire perdre des opportunités de terrain, des projets, des responsabilités ou des financements, avec des conséquences durables sur la carrière des chercheuses. Face à ce dilemme, beaucoup de victimes choisissent de ne pas signaler les faits : le non-signalement reste d’ailleurs la réponse la plus fréquente au harcèlement sexuel dans le monde académique.

Au-delà des impacts individuels des VSS, leurs conséquences sur la production des connaissances scientifiques restent largement ignorées. Or, les femmes ont tendance à se désengager des terrains ou des équipes qu’elles jugent peu sûrs. Les chiffres alarmants de l’étude SAFE, combinés à la difficulté d’obtenir des sanctions à la hauteur des faits, voire des sanctions tout court, laissent penser que ce phénomène est loin d’être marginal.

Pendant que certaines femmes renoncent à ces terrains pour préserver leur sécurité, ceux qui ont créé, entretenu ou laissé perdurer ces environnements hostiles continuent d’y construire leur expérience et leur légitimité scientifique. Ils se retrouvent en position d’influencer qui participe aux campagnes de terrain, quels sites et quelles espèces seront étudiés ainsi que les questions scientifiques qui seront développées. Leur expertise devient une ressource stratégique pour les institutions, qui les sollicitent pour partager leur expérience ou définir les priorités scientifiques. Les connaissances produites sur le terrain peuvent alors être façonnées par des relations d’exclusion.

Or, plusieurs recherches ont montré qu’une communauté scientifique très homogène risque de produire des lacunes dans la couverture des terrains, des populations ou des phénomènes étudiés.

Vers une sécurité sur mesure pour le terrain

L’analyse de ces mécanismes m’amène à proposer un changement de perspective : le terrain doit être compris non pas simplement comme une recherche menée dans un autre lieu, mais comme un environnement de travail distinct qui crée des vulnérabilités spécifiques aux VSS et nécessite des formes de prévention et de réponse adaptées à ces conditions.

Avant de partir, les équipes de recherche passent des heures à préparer leurs missions : elles évaluent la météo, le relief, les itinéraires ou les risques sanitaires. Le risque de VSS devrait être anticipé avec la même rigueur.

Concrètement, cela suppose de penser autrement l’organisation des missions : composition des équipes, charte de comportement, sécurité des hébergements et des trajets, procédure d’alerte ou possibilité de s’extraire d’une situation à risque, encadrement de la consommation d’alcool lors des temps collectifs. Les moments de convivialité font eux aussi partie du travail de terrain et ne devraient jamais échapper aux règles professionnelles.

Prévenir les VSS suppose de concevoir des missions où chacun peut se mettre en sécurité sans compromettre la mission ni sa carrière. Garantir un terrain plus sûr, c’est aussi garantir que les connaissances sur la biodiversité reposent sur la diversité des personnes qui peuvent y contribuer.

The Conversation

Eve Afonso ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Sur le terrain, les chercheuses face aux violences sexistes et sexuelles de leurs collègues – https://theconversation.com/sur-le-terrain-les-chercheuses-face-aux-violences-sexistes-et-sexuelles-de-leurs-collegues-288631

Le Maghreb, un territoire à géométrie variable

Source: The Conversation – France in French (3) – By Benjamin Badier, Enseignant en histoire contemporaine, Université Bretagne Sud (UBS)

Si, en France, le terme « Maghreb » désigne communément l’ensemble formé par la Tunisie, le Maroc et l’Algérie, les délimitations et la dénomination même de cette région n’ont rien de défini. Les circulations et les différents peuplements qui se sont succédé au fil de son histoire invitent à la concevoir comme un espace à géographie variable.

Dans leur Atlas du Maghreb. Une mondialisation contrariée, qui vient de paraître aux éditions Autrement, l’historien Benjamin Badier et la géographe Anne-Adélaïde Lascaux, assistés du cartographe Guillaume Balavoine, reviennent sur la définition géographique et les fondements historiques de la région afin d’en appréhender les enjeux actuels. Extraits.


Le Maghreb est une construction régionale ancienne dont les limites ne font pas consensus. Il n’existe pas de définition qui fasse l’unanimité pour cette vaste portion de territoire qui s’étend entre la Méditerranée et le Sahara. Si le terme « Maghreb » renvoie couramment en français à l’ensemble formé par le Maroc, l’Algérie et la Tunisie, la notion de « Grand Maghreb » inclut pour sa part la Mauritanie et la Libye. Ces découpages variables résultent de constructions géohistoriques distinguant le Maghreb de ses espaces voisins, alors que cette région peut aussi être pensée au croisement de différents ensembles géographiques.

Un Maghreb, des Maghreb

En France, le Maghreb renvoie couramment à l’ensemble régional formé par le Maroc, l’Algérie et la Tunisie. Les Maghrébins seraient les habitants de ces pays, mais aussi les populations immigrées qui en sont originaires et leurs descendants en Europe. Cette définition restrictive du Maghreb vaut surtout pour le contexte français. Il existe également un « Grand Maghreb », non à trois mais à cinq pays — plus le Sahara occidental —, intégrant tout ou partie de la Libye et de la Mauritanie.

Ce double Maghreb est le fruit d’une longue construction géohistorique, qui entremêle représentations externes et internes à la région. Pour les Grecs anciens, l’Afrique du Nord à l’ouest de l’Égypte était la Libye. Les Romains parlaient de Maurétanie (le pays des Maures) pour la partie ouest, mais aussi d’Africa, centrée sur l’actuelle Tunisie — mot qui a fini par désigner le continent tout entier. Les populations locales ne parlant pas latin, elles ont été qualifiées de « Barbares », ce qui a donné barbar en arabe et Berbères en français. Les Européens nomment la région Berbérie à l’époque moderne.

Dans la géographie arabe médiévale, le Maghrib renvoie à tout ce qui est à l’ouest, par rapport au Machriq, l’est : le Maghreb est le couchant du monde arabo-musulman, pensé relativement à son centre en Orient. En son sein, plusieurs sous-ensembles étaient distingués : le Maghrib al-Aqsa (le Maghreb lointain, qui équivaut au Maroc actuel), le Maghrib al-Awsat (Maghreb central) et le Maghrib al-Adnâ (Maghreb proche), plus souvent nommé Ifriqiya (dérivé d’Africa) et qui correspond peu ou prou à la Tunisie actuelle.

Une construction coloniale ?

La réduction du Maghreb au Maroc, à l’Algérie et à la Tunisie est parfois considérée comme un héritage colonial : « l’invention du Maghreb » (Abdelmajid Hannoum) serait le processus par lequel les trois territoires ont été réunis dans un même ensemble jugé cohérent et distinct des zones géographiques voisines. L’exclusion de la Libye sous domination italienne permettait de dessiner un pré carré français, tandis que l’éviction de la future Mauritanie, intégrée à l’Afrique-Occidentale française, traçait une frontière politique et raciale entre une Afrique « blanche » et une Afrique « noire ».

Le mot « Maghreb » est cependant rare à l’époque coloniale : il est plutôt question d’« Afrique du Nord française » et de « Nord-Africains » — un gentilé aux connotations négatives, surtout en métropole. En arabe ou en français, c’est surtout lors de la décolonisation que le terme « Maghreb » a progressivement remplacé « Afrique du Nord », par le biais des revendications politiques.

Pour éviter la confusion avec le Maroc, qui se dit Maghrib en arabe, l’expression la plus courante est toutefois « Maghreb arabe » (al-Maghrib al-’arabi), elle reflète la force du nationalisme arabe à l’époque. L’expression renvoie aussi aux projets panmaghrébins nés dans les luttes communes des années 1940-1960. En 1989 une Union du Maghreb arabe (UMA) a été créée, mais cette institution réunissant les cinq pays du Grand Maghreb n’a jamais joué un grand rôle en faveur de l’unité régionale.

Quelles limites pour le Maghreb ?

Les délimitations du Maghreb ne vont donc pas de soi. Au nord, la Méditerranée fait office de frontière, bien qu’un géographe arabe comme Al-Idrissi (XIIe siècle) ait pu intégrer Al-Andalus au Maghreb. L’Atlantique est la limite ouest, même si la proximité et le passé berbère des Canaries espagnoles rapprochent cet archipel du Maghreb. À l’est, la séparation entre Maghreb et Machreq passe soit entre la Libye et l’Égypte, soit entre la Tripolitaine et la Cyrénaïque, voire exclut toute la Libye.

La limite sud est encore plus difficile à placer, sauf si l’on s’en tient aux seules frontières étatiques. Il est possible d’inclure la Mauritanie jusqu’au fleuve Sénégal, même si les différences sont grandes entre le nord et le sud du pays, ce dernier étant plus tourné vers l’Afrique subsaharienne. Le Sahara ne peut être considéré comme un obstacle aux circulations, tant les continuités transsahariennes sont nombreuses. Si l’on considère la présence de populations berbères comme un critère, alors le nord du Mali et du Niger pourraient être rattachés au Maghreb. Toute cette zone sud est souvent qualifiée de Sahel — ou de bande sahélo-saharienne — et pensée comme un espace de contact et de transition entre l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne.

La difficile délimitation du Maghreb invite donc à renoncer à toute définition fermée de cette région, et à privilégier une vision souple du territoire, selon l’époque ou la thématique, tout comme l’envisageait déjà l’intellectuel marocain Abdallah Laroui dans son Histoire du Maghreb (1970).

Les circulations régionales, anciennes comme plus récentes, offrent un miroir de l’aire d’influence du Maghreb sur les espaces voisins, brouillant les frontières. Un exemple en est la diffusion du couscous depuis le Maroc, l’Algérie, la Tunisie et la Mauritanie — conjointement inscrits sur la liste du patrimoine immatériel de l’Unesco depuis 2020 au titre de leurs savoirs, savoir-faire et pratiques liés à sa production et à sa consommation — et sa réinterprétation via des recettes locales en Europe, au Moyen-Orient et en Afrique de l’Ouest.

Un espace carrefour

Il est difficile de définir le Maghreb avec des critères intrinsèques, qu’ils soient environnementaux ou culturels. La région ne se singularise ni par l’importance de l’islam ni par l’usage de la langue arabe. Seule l’importance de l’amazighité — berbérité — en tant que peuple, langue et culture la distingue vraiment ; d’où l’usage par les militants berbères du mot « Tamazgha » pour faire de la région le « territoire amazigh », en opposition au « Maghreb arabe ». Dans les deux cas, cela revient à ignorer les nombreuses hybridations qu’a connues ce territoire à travers l’histoire, du fait des peuplements berbères, puniques, romains, juifs, arabes et européens.

La géographie arabe traditionnelle aimait à penser la région comme une île enclavée — djazirat al-Maghrib. Les débats sur la dénomination et la délimitation du Maghreb montrent pourtant que tout se joue dans la question de son rapport au reste du monde : le monde arabe et le monde musulman, mais aussi l’Europe, l’aire méditerranéenne, ou encore le continent africain, ce qui permet de réfléchir au Maghreb dans une africanité souvent occultée.

The Conversation

Anne-Adélaïde Lascaux a reçu des financements du Centre Jacques Berque (Rabat).

Benjamin Badier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Le Maghreb, un territoire à géométrie variable – https://theconversation.com/le-maghreb-un-territoire-a-geometrie-variable-290265

Pourquoi la transition écologique est-elle si difficile à gouverner ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Guy Richard, Directeur de l’expertise scientifique collective, de la prospective et des études à l’Institut national de la recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE), Inrae


L’ESSENTIEL

  • Les actions mises en place pour faire face au changement climatique et à l’effondrement de la biodiversité sont aujourd’hui insuffisantes.

  • Il est facile de pointer le manque de volonté politique pour l’expliquer, mais ce n’est pas suffisant.

  • La nature des transformations à conduire et les conditions dans lesquelles les démocraties contemporaines doivent les organiser sont aussi à prendre en compte. Comprendre ces contraintes permet de saisir la raison pour laquelle la transition écologique appelle de nouvelles façons de gouverner.


Les alertes environnementales sont aujourd’hui largement relayées par les institutions scientifiques internationales. Mais reconnaître un problème ne suffit pas à le résoudre.

Au cours des trois dernières décennies, de nombreux pays ont adopté des politiques destinées à lutter contre le changement climatique ou l’érosion de la biodiversité. Les évaluations conduites aussi bien au niveau international – notamment dans le cadre du premier Global Stocktake (bilan mondial quinquennal) de l’accord de Paris (art. 14) – qu’au niveau national par des institutions indépendantes, comme le Haut Conseil pour le climat en France ou le Climate Change Committee au Royaume-Uni, dressent un constat convergent : malgré des progrès réels, les politiques mises en œuvre demeurent insuffisantes pour atteindre les objectifs affichés.

Ce décalage est souvent attribué à un manque de volonté voire de courage politique. Séduisante ; l’explication n’en reste pas moins incomplète.

Des politiques de transformation plus que de correction

Les premières politiques environnementales visaient principalement des pollutions localisées (rejets industriels dans l’eau ou dans l’air) ou des usages techniques bien circonscrits, comme le plomb dans l’essence ou les chlorofluorocarbures (CFC) longtemps utilisés dans les climatiseurs, bombes aérosols ou réfrigérateurs et responsables de la destruction de la couche d’ozone. Les solutions existaient souvent déjà : dispositifs de dépollution, matériaux ou molécules de substitution.

L’action publique consistait alors principalement à en organiser l’adoption par un nombre limité d’acteurs – industriels, producteurs d’énergie ou fabricants d’équipements – en combinant réglementation, fiscalité et, parfois, aides publiques. Au-delà de ces secteurs, les impacts économiques et sociaux demeuraient limités et les changements indolores pour la grande majorité de la population.

Les défis contemporains sont d’une autre nature. Réduire les émissions de gaz à effet de serre, enrayer l’effondrement de la biodiversité ou limiter l’artificialisation des sols ne consiste pas à corriger quelques défaillances. Les travaux sur les « transitions sociotechniques » décrivent précisément ce type de reconfiguration simultanée des technologies, des marchés, des institutions et des pratiques sociales.

Décarboner une économie implique de faire évoluer les infrastructures énergétiques, les bâtiments, les transports, l’industrie et l’agriculture. Ces mutations sont interdépendantes. Elles supposent aussi de faire évoluer les compétences professionnelles, les décisions d’investissement, les choix d’aménagement, les modèles d’affaires, les règles qui organisent les marchés et, parfois, les modes de vie.

Ce changement modifie profondément la nature de l’action publique : il ne s’agit plus seulement de corriger des externalités environnementales (c’est-à-dire des nuisances que les marchés ne prennent pas en compte), mais de transformer les systèmes techniques, économiques et sociaux qui les produisent.

Des trajectoires difficiles à infléchir

Les transformations à conduire sont largement contraintes par les choix du passé.

Les infrastructures énergétiques, les réseaux de transport, les villes, les équipements industriels ou les pratiques agricoles résultent d’investissements réalisés depuis plusieurs décennies. Ces choix produisent ce que les économistes appellent des « dépendances de trajectoire ». Plus une technologie ou une organisation s’est imposée, plus elle devient difficile à remplacer. Le couple pétrole–moteur à explosion, qui structure encore aujourd’hui l’économie de l’automobile, en offre une illustration.

Il ne s’agit pas seulement d’une inertie technique. Des emplois, des compétences, des chaînes d’approvisionnement, des réglementations et des intérêts économiques se sont progressivement organisés autour de ces filières. Les décideurs publics doivent ainsi arbitrer entre deux exigences légitimes : engager les transformations nécessaires tout en préservant la stabilité des systèmes économiques et sociaux dont dépend encore une grande partie de l’activité.

Des États confrontés à de nouvelles contraintes

Cette difficulté est accentuée par l’évolution de l’économie mondiale. Depuis les années 1980, l’ouverture des marchés, l’internationalisation des chaînes de valeur et la mobilité croissante des capitaux ont profondément transformé les conditions d’exercice des politiques publiques. Les gouvernements disposent toujours d’importants leviers d’action, mais ils doivent désormais tenir davantage compte de la compétitivité des entreprises, des équilibres budgétaires, des règles internationales et des risques de délocalisation.

Dans les décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, les États disposaient souvent d’une capacité beaucoup plus forte à orienter les investissements, à coordonner les grands acteurs économiques et à imposer des choix industriels de long terme. Cette capacité n’a pas disparu, mais elle s’exerce désormais dans des économies plus ouvertes, plus décentralisées et beaucoup plus interdépendantes. Il ne s’agit donc pas de renouer avec une planification centralisée, mais de retrouver une capacité de coordination adaptée à des sociétés plus ouvertes et interdépendantes.

À ces contraintes internes s’ajoute une difficulté propre aux enjeux globaux. Chaque pays a intérêt à ce que la transition réussisse, mais les gouvernants redoutent que les efforts engagés ne pénalisent l’économie de leur pays si les autres avancent moins rapidement. Les traités internationaux, comme l’accord de Paris de 2015, encourageaient une action collective mieux coordonnée, mais ils sont aujourd’hui fragilisés par l’affaiblissement du multilatéralisme.

Des compromis plus difficiles à construire

L’action publique a longtemps pu s’appuyer sur des compromis relativement favorables à l’ensemble des acteurs. Durant les décennies de forte croissance, les gains de productivité permettaient souvent d’améliorer simultanément les revenus, la protection sociale et les investissements publics. Le principal enjeu était distributif : comment répartir les fruits d’une croissance soutenue ?

Or, la transition écologique change profondément les termes de ce compromis. Elle conduit à remettre en question des infrastructures encore fonctionnelles, des investissements parfois récents, des compétences professionnelles, des territoires spécialisés et des secteurs économiques qui demeurent essentiels à l’activité.

Les bénéfices attendus – un climat plus stable, des écosystèmes préservés ou une moindre exposition aux risques futurs – sont largement collectifs, diffus et se manifestent souvent à long terme. Les coûts, eux, sont immédiats et concentrés sur certains acteurs.

Les économistes parlent d’« actifs échoués » (stranded assets) pour désigner les infrastructures, les équipements ou les réserves d’énergies fossiles qui ne pourront être exploités jusqu’à leur terme économique si les objectifs climatiques sont respectés. À l’inverse, les investissements nécessaires pour construire une économie décarbonée peuvent, par leur ampleur, peser à court terme sur la compétitivité et entrer en concurrence avec d’autres priorités budgétaires.

Les politiques de transition écologique créent ainsi des tensions distributives inévitables. Autrement dit, les compromis politiques ne portent plus principalement sur la répartition des gains de la croissance, mais visent à organiser une transformation dont les coûts et les avantages sont a priori répartis de manière très inégale selon les secteurs, les territoires ou les générations.

Les institutions démocratiques face au long terme

À ces contraintes économiques s’ajoute une difficulté plus profonde encore. Les institutions démocratiques – quelles que soient leurs imperfections – ont été conçues pour arbitrer entre des intérêts présents, exprimés par des citoyens, des entreprises ou des collectivités.

Les politiques environnementales doivent, pour leur part, intégrer des intérêts beaucoup plus difficiles à représenter : ceux des générations futures, des écosystèmes ou des risques encore largement invisibles. Cette asymétrie temporelle complique la décision publique.

Le sociologue Anthony Giddens l’a résumée dans ce qui est devenu le « paradoxe de Giddens » : tant que les conséquences du changement climatique restent peu perceptibles dans l’expérience quotidienne, elles peinent à susciter des transformations politiques ambitieuses ; mais lorsqu’elles deviennent pleinement visibles, une partie des changements est déjà engagée et les marges d’action se sont réduites.

Les pouvoirs publics sont ainsi confrontés à une difficulté assez spécifique : agir suffisamment tôt face à des risques encore imparfaitement perceptibles, tout en assumant des coûts immédiats dont les bénéfices ne seront souvent visibles que plusieurs décennies plus tard. Cette difficulté ne concerne pas seulement la définition des objectifs, puisqu’elle se retrouve dans la mise en œuvre concrète des politiques de transition.

Gouverner des transformations systémiques

Conduire en quelques décennies une transformation de cette ampleur provoque mécaniquement des désajustements dont les conséquences économiques et sociales peuvent se propager à l’ensemble de l’économie.

L’électrification des véhicules modifie les usages, mais elle affecte aussi l’accès des plus modestes à la mobilité, l’emploi dans les activités de sous-traitance et de maintenance, la compétitivité industrielle et la géopolitique des dépendances d’approvisionnement. De même, le développement de l’agroécologie est contraint par les acteurs de l’amont (semences, engrais, pesticides, machinisme, finance) et de l’aval (stockage, transformation, commercialisation et échanges internationaux), alors que le secteur agricole est déjà fragilisé par des crises majeures, en particulier en lien avec le changement climatique.

Les difficultés rencontrées récemment par la taxe carbone, la régulation des pesticides ou les zones à faibles émissions (ZFE) témoignent moins d’un rejet de l’écologie que du désarroi de certaines populations face à des injonctions au changement qu’elles n’ont pas les moyens de satisfaire.

Mais l’instrumentalisation de ces inquiétudes légitimes constitue aujourd’hui, dans de nombreux pays, un facteur majeur de la timidité voire du recul des politiques de transition écologique. Il ne suffit plus d’imposer ces transformations par la réglementation ou la fiscalité ; il faut anticiper les conditions de leur efficacité, donc aussi de leur acceptabilité, et travailler à les réunir. La transition écologique ne constitue pas seulement un nouveau domaine de l’action publique. Elle modifie la manière même de gouverner.

Faire de la transition un projet partagé

Il ne suffit donc plus de réduire ou d’interdire certains usages ; il faut également organiser l’émergence des alternatives et créer les conditions de leur adoption.

S’il est illusoire, au vu des contraintes mentionnées plus haut, que l’État puisse compenser tous les coûts de la transition, il peut néanmoins veiller à ce que les acteurs les plus vulnérables ne soient pas exclus de ses bénéfices ou empêchés d’y participer, conformément aux principes de « la transition juste ».

En Espagne, le gouvernement a contractualisé un accord de reconversion avec les syndicats avant de décréter la fermeture des centrales à charbon. En France, le leasing social de voitures électriques apporte une première réponse au déficit d’offre accessible sur le marché de l’occasion. La commande publique peut également permettre à des collectivités territoriales de relayer l’initiative de la société civile et d’offrir un débouché local rémunérateur et fiable à des agriculteurs en transition (loi Egalim).

La pratique de l’action publique, qu’elle soit centrale ou territoriale, évolue : plus stratégique et transversale, plus souvent « cheffe d’orchestre » que simplement réglementaire, plus contractuelle que strictement normative, elle devient aussi, ce faisant, moins spectaculaire.

De nouvelles capacités de gouvernance à construire

Ces défis posés par la transition écologique expliquent en partie pourquoi les politiques environnementales se révèlent souvent plus timides ou plus lentes que ce que semblent impliquer les constats de la communauté scientifique. Il ne s’agit pas uniquement de faire reconnaître la réalité des risques, mais d’organiser collectivement des transformations capables d’y répondre. Cela suppose de construire des compromis nouveaux, articulant justice sociale, compétitivité économique et soutenabilité écologique.

Les compromis qu’exige la transition mettent en tension l’ensemble de nos économies, interrogent l’organisation de nos sociétés et conduisent à arbitrer entre des priorités parfois contradictoires, du niveau local jusqu’à l’échelle internationale. Conduire cette transition avec la société n’est donc pas seulement une question d’expertise technique. C’est instruire un ensemble de choix qui mobilisent, bien au-delà de la seule sphère environnementale, des arbitrages de nature politique.

Si l’urgence des alertes scientifiques conduit à penser que tout projet politique doit sérieusement traiter de la question environnementale, la transition écologique ne peut se construire qu’au sein d’un projet politique plus global, capable d’articuler les objectifs environnementaux avec les autres finalités collectives qu’il poursuit.

Pourtant, le pragmatisme nous invite bien à répondre aux alertes par l’action et à concevoir cette action, dans son ambition comme son calendrier, de manière à ce qu’elle apporte une réponse effective aux risques identifiés.

L’enjeu n’est donc pas de retrouver les formes de planification du passé ni de s’en remettre aux seules dynamiques du marché. Il est de construire des modes de gouvernance capables de coordonner durablement des acteurs publics et privés, des échelles locales, nationales et internationales, et d’inscrire les décisions présentes dans des horizons de temps beaucoup plus longs. C’est peut-être là le véritable défi de la transition écologique.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Pourquoi la transition écologique est-elle si difficile à gouverner ? – https://theconversation.com/pourquoi-la-transition-ecologique-est-elle-si-difficile-a-gouverner-288778

Pourboire : pourquoi continuеr à récompenser un service déjà réglé alors que rien ne nous y oblige ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Céline Jacob, Professeure des Universités en Gestion, marketing et influence sociale, Université Bretagne Sud (UBS)


L’ESSENTIEL

  • Le pourboire paraît être un petit geste banal de fin de repas au restaurant. Il révèle pourtant des mécanismes sociaux complexes.

  • La recherche en psychologie sociale met en lumière le poids prépondérant des émotions dans cette transaction commerciale.

  • L’avènement du terminal de paiement laisse entrevoir un avenir peu radieux pour le pourboire.


Un sourire, un soleil ou un smiley pour quelques euros de plus. En terrasse, un client termine son café. Le serveur apporte l’addition. En bas du reçu, un petit soleil est dessiné à la main. Le client sourit, paie… et laisse un pourboire un peu plus élevé que prévu.

Cette scène paraît anodine. Pourtant, elle intéresse depuis longtemps les chercheurs en psychologie sociale, en économie et en gestion hôtelière. Pourquoi laisse-t-on un pourboire ? Récompense-t-on vraiment la qualité du service ? Ou bien d’autres mécanismes, plus discrets, influencent-ils notre comportement ?

Nos recherches montrent que le pourboire ne dépend pas seulement de la qualité du repas ou de l’efficacité du serveur. Il révèle le poids des émotions, des normes sociales et du travail relationnel réalisé dans les métiers du service.

Mythe du client rationnel

Le pourboire apparaît en Europe au XVIIIᵉ siècle avant de se diffuser dans les cafés, les auberges et les restaurants. Aux États-Unis, il devient progressivement un élément essentiel du salaire des serveurs.

Les économistes Örn Bodvarsson et William Gibson ont considéré le pourboire comme une forme d’évaluation du travail effectué. Le client récompenserait un bon service et pénaliserait une mauvaise prestation. L’idée semble simple : un bon service mérite une récompense. Le client serait capable d’évaluer objectivement la qualité de la prestation. Un serveur attentif, rapide et aimable recevrait davantage de pourboire.

Pourtant, les études menées depuis les années 1970 montrent une réalité plus complexe. Les consommateurs ne prennent pas leurs décisions de façon totalement rationnelle. L’Homo œcоnomicus est, une fois encore, remis en cause.

Autrement dit, le pourboire ne dépend pas uniquement de la prestation reçue. Ce constat remet en question l’image du consommateur parfaitement rationnel, capable d’évaluer objectivement une expérience. L’humeur du client, le contexte social ou l’ambiance du moment comptent aussi.

Une pratique très culturelle

Le pourboire dépend fortement des normes sociales. Il reflète des règles collectives implicites, selon les environnements culturels et territoriaux.

Les clients donnent souvent cette gratification parce qu’ils considèrent que c’est ce qu’il faut faire. Le geste permet de respecter les attentes sociales et de préserver une image positive de soi.

Aux États-Unis ou au Canada, ne pas laisser de pourboire peut être perçu comme un comportement impoli, voire moralement répréhensible. Au Japon, au contraire, cette pratique reste rare, voire franchement malvenue, selon les codes établis.

Dessiner un soleil en bas de l’addition

De nombreuses expériences ont étudié les facteurs qui influencent le montant du pourboire.

Des éléments propres au serveur et à son action peuvent augmenter les chances de recevoir un pourboire, mais également son montant, comme dessiner un soleil au bas de l’addition, écrire « merci » sur la note, sourire davantage, donner son prénom, toucher brièvement le client, adopter une posture plus proche, être maquillé quand il s’agit d’une femme ou encore porter une fleur dans les cheveux.

Des éléments extérieurs peuvent jouer un rôle dans la décision de laisser ou non un pourboire. Les clients se montrent souvent plus généreux lorsqu’il fait beau, quand une musique romantique est diffusée en fond sonore ou encore lorsque des messages évoquant l’altruisme sont imprimés sur la note.

Ces effets paraissent minimes. Ils sont pourtant observés dans les restaurants, les hôtels, les cafés ou les commerces. Surtout, ces facteurs influencent davantage le montant laissé que la qualité réelle du service.

Travail relationnel des serveurs

La proximité sociale joue également un rôle important.

Quand un serveur se présente par son prénom, regarde le client dans les yeux ou personnalise l’échange, la relation paraît plus humaine. Même si la qualité technique du service et du repas ne change pas, le client peut avoir l’impression d’une expérience plus chaleureuse. Il récompense moins la performance objective que la qualité de l’interaction avec le serveur.

Ces résultats rejoignent les travaux de psychologie sociale montrant que nos décisions quotidiennes sont souvent influencées par des signaux subtils dont nous n’avons pas conscience. Le pourboire apparaît moins comme une décision strictement rationnelle que comme un comportement socialement situé.

Dans un restaurant, le serveur ne fournit pas uniquement une prestation technique. Il doit créer une expérience agréable. Sourire, maintenir le contact visuel, personnaliser la relation ou adopter une attitude chaleureuse font partie du travail attendu. La compétence relationnelle devient parfois aussi importante que l’efficacité de la prestation elle-même.

Le pourboire à l’ère numérique

Les paiements électroniques transforment cette pratique ancienne.

Avec les terminaux numériques, les clients voient apparaître directement des montants suggérés : 10 %, 15 % ou 20 %. Ne pas gratifier le service devient un geste délibéré, une démarche volontaire qui rompt avec l’automatisme proposé par la machine. La dématérialisation du pourboire réduit l’écart psусhologiquе ressenti lors du paiement. Lorsqu’une option est proposée par défaut, beaucoup de personnes ont tendance à l’accepter.

Ce mécanisme peut générer des effets délétères. Le client peut se sentir contraint de laisser un pourboire, car il doit le faire sous le regard direct du serveur pendant la transaction, transformant ce qui était auparavant une décision intime en аctе public.

Ce sentiment de jugement et d’obligation peut induire un sentiment de mal-être et ne pas inciter le client à revenir dans ce restaurant.

Relations sociales du quotidien

Dans un environnement en constante évolution, les mécanismes sociaux conservent leur importance. Le pourboire révèle quelque chose de fondamental : nous chérissons l’illusion que nos choix découlent d’une raison pure et d’une volonté souveraine, alors qu’ils sont perméables aux circonstances ambiantes et aux conventions partagées par le groupe.

Avec l’essor de la « Gig Economy » (économie de la tâche ou économie des petits boulots, ndlr) et l’avènement des commandes en ligne, les serveurs et les livreurs voient leurs revenus stagner.

De plus en plus de points de vente proposent de régler à la commande et imposent de sélectionner l’option de laisser un pourboire avant même que la prestation ait été réalisée. Cela induit un sentiment d’injustice.

Nos décisions ne reposent pas uniquement sur une évaluation rationnelle de la qualité du service. Elles dépendent également de notre humeur, du contexte, des normes culturelles et des interactions humaines. C’est sans doute ce qui rend cette pratique si intéressante pour les sciences humaines et sociales. Derrière quelques pièces laissées sur une table se cachent des émotions, des conventions collectives et toute la complexité des relations sociales du quotidien.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Pourboire : pourquoi continuеr à récompenser un service déjà réglé alors que rien ne nous y oblige ? – https://theconversation.com/pourboire-pourquoi-continu-r-a-recompenser-un-service-deja-regle-alors-que-rien-ne-nous-y-oblige-280528

L’humour, botte secrète de Dolly Parton pour contrer le sexisme

Source: The Conversation – France (in French) – By Stephanie Vander Wel, Associate Professor of Music, University at Buffalo

« Ça coûte cher d’avoir l’air aussi vulgaire », disait Dolly Parton. Paul Natkin/Getty Images

L’ESSENTIEL

  • Disparue le 25 août 2026, Dolly Parton est connue pour ses tubes, comme Jolene, mais au-delà de son talent musical, elle était aussi redoutablement drôle.

  • Les artistes country féminines, du milieu du XXᵉ siècle jusqu’aux années 2010, ont utilisé l’humour pour se frayer un chemin dans une industrie qui s’est souvent montrée hostile aux femmes.

  • Loin d’être superficielle, la façon dont Dolly Parton travaillait son apparence extravagante était aussi une forme de subversion pleine d’esprit.


Parmi tous les moments qui illustrent le talent musical, l’intelligence redoutable et l’ambition dévorante de Dolly Parton, je repense souvent à un duo télévisé en direct, un peu maladroit et improvisé, dans The Porter Wagoner Show.

Nous étions en 1973. Parton se produisait aux côtés du chanteur de country Porter Wagoner dans cette émission de variétés diffusée depuis 1967. Bien que la participation à ce show ait marqué un tournant pour elle, Parton se sentait bridée par le fait de jouer les seconds rôles derrière Wagoner qui, en tant que producteur, prenait souvent le contrôle des arrangements musicaux de ses chansons. Malgré le succès commercial de Parton, il se montrait souvent dédaigneux envers sa vision créative.

Alors que Parton et Wagoner s’apprêtent à interpréter Run That By Me One More Time – une chanson écrite par Parton en 1970, qui traite d’une dispute conjugale –, Wagoner commence par dire : « Ma copine vient de me donner un coup de pied dans les côtes. » Dolly rétorque : « Pas encore, mais je pense que je vais le faire juste après. »

Après que les deux ont chanté les premières lignes, Parton se lance dans son couplet :

« Eh bien, tu es encore en retard, je vois.

Quelle est ton excuse cette fois-ci ?

N’essaie pas de m’embrasser pour te faire pardonner

Alors que tu empestes le vin. »

Au moment même où Wagoner s’apprête à chanter son excuse pour son retour tardif, Parton l’interrompt de manière inattendue en chantant longuement « Eh bien, je… », comme si elle allait entonner une autre phrase. Porter, pris au dépourvu, marque une pause. Parton rit : « J’ai pensé que j’allais glisser ça là-dedans. » Wagoner, déconcerté, demande à Parton où ils en sont dans la chanson.

De retour dans le rythme, Wagoner entame le couplet suivant, exigeant de savoir ce que Parton a fait de l’argent du loyer. Elle improvise son explication :

« Tu m’as vue mettre cet argent dans ce pot à biscuits le jour même où tu l’as ramené à la maison et, un jour, en rentrant des courses, j’ai regardé, et chaque centime de cet argent avait disparu, mais je ne l’ai pas pris, et tu sais bien que je ne l’ai pas pris. »

Elle a largement dépassé le temps qui lui était imparti, et Wagoner commence à chanter la réplique qu’il avait prévue. Mais Parton ne lâche rien et se met à parler par-dessus lui :

« Je ne l’ai pas pris. Je ne sais pas qui l’a pris, mais je ne veux plus que tu me fasses porter le chapeau. »

Des éclats de rire se font entendre dans le public. Tout ce que Wagoner peut faire, c’est rire maladroitement en disant :

« Tu veux bien me répéter ça encore une fois ? »

Dolly Parton et Porter Wagoner interprètent Run That By Me One More Time, dans un épisode de 1973 du Porter Wagoner Show.

Wagoner finit par se reprendre et tous deux terminent joyeusement la chanson sous les applaudissements. Mais pour tous ceux qui regardent, on voit très bien qui mène la danse et à qui appartient la chanson.

Un an plus tard, Parton a cessé de participer à l’émission après avoir écrit les tubes « Jolene » et « I Will Always Love You ». Son album de 1976, All I Can Do, a été nominé aux Grammy Awards dans la catégorie « Meilleure performance vocale country féminine ».

Le reste – 25 singles country n° 1, 10 Grammy Awards, 44 albums country classés dans le Top 10 – appartient désormais à l’histoire.

Renverser la situation

Parton, décédée le 25 août 2026, ne se contentait pas de raconter des blagues pour provoquer des rires faciles.

Dans le cadre de mes travaux de chercheuse spécialisée dans la musique country, j’ai écrit sur la manière dont les artistes country féminines, du milieu du XXᵉ siècle jusqu’aux années 2010, ont utilisé l’humour pour se frayer un chemin dans une industrie qui s’est souvent montrée hostile aux femmes.

Tout au long de l’histoire de ce genre musical, les artistes féminines de country pouvaient être considérées comme de simples faire-valoir des têtes d’affiche masculines. Et lorsque des femmes parvenaient à percer, l’industrie n’hésitait pas à les dépeindre comme des arrivistes ayant abandonné leurs racines country au profit d’une carrière de star de la pop.

Les femmes ont également toujours eu plus de mal à décrocher des contrats d’enregistrement et à passer à la radio. Pas plus tard qu’en 2015, le consultant radio Keith Hill a tenu des propos controversés en affirmant que les stations de country devraient diffuser principalement des artistes masculins, décrivant les hommes comme la « laitue » et les femmes comme les « tomates » d’une salade.

Comment les artistes féminines ont-elles riposté ? En utilisant l’humour pour bouleverser les attentes quant à la manière dont les femmes devraient se comporter.

Dans la chanson humoristique de Lulu Belle sur le mariage, I Wish I Was a Single Girl Again, sortie en 1939, elle incarne le rôle de la campagnarde naïve. En endossant la caricature de la paysanne, elle a pu faire ou dire des choses qu’un personnage féminin conventionnellement respectable n’aurait pas pu se permettre.

De la même manière, June Carter incarnait souvent la campagnarde indisciplinée qui destinait ses répliques cinglantes aux animateurs masculins et à ses partenaires de duo, notamment Johnny Cash. Et dans l’hilarante chanson Got My Name Changed Back, le trio contemporain Pistol Annies utilise l’humour pour transformer la douleur du divorce en une célébration de l’émancipation féminine.

Mais rares sont celles qui ont su manier l’humour avec autant d’habileté que Parton. Elle utilisait des répliques pleines d’esprit et d’autodérision pour désarmer le public et mettre en lumière les doubles standards et les préjugés de genre.

Une jeune femme aux cheveux blonds sourit en serrant dans ses bras un jeune homme portant une casquette de baseball bleue
Dolly Parton serre dans ses bras l’humoriste John Belushi au Windows on the World, à New York, en mai 1977.
Art Zelin/Getty Images

Elle y parvenait souvent en faisant des hommes la cible de ses blagues.

Prenons deux des premiers succès commerciaux de Parton : Dumb Blonde, écrite par Curly Putman, et Something Fishy, qu’elle a elle-même composée.

Dans Dumb Blonde, Parton raconte l’histoire d’un homme infidèle qui, lorsqu’elle le confronte, l’accuse avec colère d’être une « blonde idiote ». Après avoir annoncé que « cette blonde idiote n’est pas dupe », la narratrice de la chanson déclare triomphalement : « S’il y a bien une chose que cette blonde a apprise, c’est que les blondes s’amusent plus », avant de mettre fin à la relation selon ses propres conditions.

Something Fishy est une autre chanson sur un homme infidèle. Les paroles de Parton opposent les mensonges de l’homme, qui prétend « partir à la pêche », à ses soupçons d’infidélité. « Il se passe quelque chose de louche », dit-elle avec ironie (« louche » se dit fishy en anglais, ndlr). Le public se joint à la moquerie envers cet homme stupide, dont l’épouse perspicace ne fait qu’une bouchée.

L’univers de Dolly

Une jeune femme aux cheveux blonds ondulants lève les yeux au ciel tout en chantant dans un micro, une main sur la hanche
Dolly Parton au Wembley Empire Pool, à Londres, en avril 1976.
Andrew Putler/Redferns via Getty Images

Tout comme Parton avait volé la vedette à Wagoner lors de ce duo télévisé en 1973
– et fait clairement comprendre qui tenait les rênes, elle a également pris le contrôle du récit de sa carrière. Lorsque les critiques ont remis en question son engagement envers la musique country, elle a démontré que la célébrité populaire et l’authenticité country n’étaient pas incompatibles. Lorsqu’ils ont condamné son ambition, elle n’a pas cherché à s’excuser de vouloir plus. Lorsqu’ils ont tenté de ridiculiser son look, elle s’est approprié son image avec un trait d’esprit.

Comme Parton le disait souvent :

« Ça coûte très cher d’avoir l’air aussi vulgaire. »

Cette phrase en dit long. D’une part, elle est hilarante. Mais elle montre aussi qu’elle a délibérément façonné son personnage excentrique, et que son apparence soigneusement calculée a également contribué à son immense succès.

C’était ça, Dolly : autodépréciative, lucide, sûre d’elle et, oui, d’un humour malicieux.

The Conversation

Stephanie Vander Wel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. L’humour, botte secrète de Dolly Parton pour contrer le sexisme – https://theconversation.com/lhumour-botte-secrete-de-dolly-parton-pour-contrer-le-sexisme-290953