Source: The Conversation – in French – By Amélie Chalivet, Candidate au doctorat et chargée de cours en Relations internationales, Université du Québec à Montréal (UQAM)
En mai 2025, une brève flambée de violence entre l’Inde et le Pakistan ramène le Cachemire au centre de l’attention internationale.
Le président américain Donald Trump s’en saisit pour annoncer un cessez-le-feu qu’il présente comme « médié » par Washington. Pour New Delhi, c’est un revers diplomatique.
Pour comprendre cette réaction, il importe de tenir compte à la fois de l’histoire du conflit indo-pakistanais et des spécificités de l’approche américaine sous Donald Trump.
Le Cachemire et l’enjeu de l’internationalisation
Depuis la Partition des Indes britanniques en 1947, qui a créé deux États autonomes, l’Inde et le Pakistan, le Cachemire (région himalayenne à la jonction des deux pays) est un enjeu central source de tensions. Les deux pays se sont livré une guerre à ce sujet dès 1947. Une médiation de l’ONU, à la demande de l’Inde, avait alors permis d’aboutir à un cessez-le-feu en 1948.
En 1972, les accords de Simla marquent une rupture avec cette politique de médiation externe, en précisant que les différends seront désormais résolus par des négociations bilatérales directes. Le gouvernement indien a donc cherché, à partir de cette date, et encore davantage depuis 2019, à rejeter l’idée qu’un acteur tiers, qu’il s’agisse d’un État ou des Nations unies, puisse intervenir dans les négociations autour du Cachemire. Les accords de Simla ont depuis été utilisés comme un bouclier contre l’ingérence des grandes puissances.
Le 5 août 2019, le gouvernement indien de Narendra Modi abroge néanmoins l’Article 370 de la Constitution. Cet Article conférait à l’ancien État du Jammu-et-Cachemire un statut spécial et un certain niveau d’autonomie, ancrés dans la Constitution depuis son adhésion à l’Inde en 1947. L’abrogation de l’Article a pour conséquence de transformer le Jammu-et-Cachemire en deux territoires (Jammu-et-Cachemire d’un côté, et Ladakh de l’autre) directement administrés par le pouvoir central, dans un contexte de durcissement du contrôle étatique.
Le Cachemire a longtemps été traité comme un conflit international, ce qui légitimait par exemple l’implication de l’ONU. En supprimant le statut spécial du Jammu-et-Cachemire, New Delhi souhaitait le recadrer comme une affaire relevant strictement de l’autorité indienne.
Le Pakistan a opéré le mouvement inverse et a cherché à internationaliser encore davantage cet enjeu en faisant régulièrement référence au Cachemire dans ses discours aux Nations unies et en menaçant de suspendre les accords de Simla. C’est dans ce contexte d’opposition fondamentale sur la question de la médiation extérieure qu’entrent en jeu les événements de mai 2025.
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La guerre des quatre jours et la médiation américaine
À la suite d’un violent conflit de quatre jours qui s’est déroulé dans un épais brouillard médiatique, les hostilités entre les deux États prennent fin le 10 mai 2025 avec l’annonce d’un cessez-le-feu par le président américain. Celui-ci attribue cette réussite à sa propre intervention et à son talent diplomatique.
Au-delà de cette annonce, Donald Trump se propose d’agir en tant que médiateur entre les deux pays dans le cadre de négociations sur le sujet précis du Cachemire, en invoquant un conflit « vieux d’un millier d’années » qu’il serait capable de résoudre. Or, dans la perspective indienne, cette mention de négociations internationales au sujet du Cachemire brise un tabou complet et remet en cause sa souveraineté sur ce territoire.
La médiation a fréquemment servi de voie de sortie pour des gouvernants qui ne parvenaient pas à désescalader un conflit. L’attitude du président américain, qui insiste sur son rôle personnel et multiplie les déclarations publiques, a néanmoins contribué à créer un important sentiment de malaise à New Delhi. En effet, cette médiation a été particulièrement mal reçue en Inde, perçue comme imposée et comme relevant d’une tentative d’internationalisation.
Dans les discours officiels, New Delhi a insisté sur le fait que la désescalade avait été décidée bilatéralement, que « la date, l’heure et la formulation précises de l’accord » avaient été déterminées par les directeurs généraux des opérations militaires des deux pays. Les dirigeants indiens ont continué à nier l’implication américaine tout au long de l’année, tandis que Trump aurait mentionné son rôle de « faiseur de paix » en Asie du Sud plus de soixante fois. De son côté, le premier ministre pakistanais, Shehbaz Sharif, a ouvertement remercié le président américain pour son implication et son « rôle proactif » dans la région.
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Parallèlement à cette divergence complète des narratifs, un rapprochement entre les États-Unis et le Pakistan s’est opéré, comme l’a illustré l’invitation du chef d’État-major pakistanais, Asim Munir, à la Maison-Blanche en juin 2025. Cette visite s’est accompagnée d’un soutien pakistanais à la candidature de Trump au prix Nobel de la paix, puis, plus récemment, de la mise en avant du rôle du Pakistan dans les négociations relatives au conflit au Moyen-Orient.
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La question de la médiation remise en perspective
La comparaison historique révèle une constante : la médiation internationale n’est jamais neutre. En 1966 (avant les accords de Simla), la médiation soviétique à Tachkent a permis de rétablir le statu quo ante bellum à la suite de la guerre indopakistanaise de 1965 et a donné l’opportunité à l’URSS « d’affirmer son rôle de leader dans la région ».
À la suite de la guerre de Kargil en 1999, les États-Unis ont exigé le retrait pakistanais sans se positionner en tant que médiateurs officiels, une posture alors perçue positivement par New Delhi.
Depuis, la conception qu’a l’Inde de son propre statut sur la scène internationale a évolué. Pour New Delhi, la médiation de 2025 implique une « rehyphenation » (rassemblement par un trait d’union) qui la place sur un pied d’égalité avec Islamabad. Cette évolution est ainsi perçue par l’Inde comme une remise en question de son statut, qui se perçoit plutôt comme la rivale à l’échelle de la Chine dans la région.
Par ailleurs, la forme de la médiation a compté : une médiation discrète peut permettre aux parties de « sauver la face », mais une médiation performative et médiatisée, comme celle que l’administration Trump s’est félicitée d’avoir menée en 2025, réduit l’Inde à un acteur passif. En proposant une négociation autour d’un conflit « de mille ans » et en revendiquant le prix Nobel de la paix pour ce rôle de médiateur, les États-Unis, par la voix de Trump, ont été perçus par New Delhi comme niant la capacité du pays à gérer ses propres crises.
Cette médiation n’est donc pas neutre et révèle une asymétrie structurelle ainsi qu’une compréhension mutuelle limitée entre les deux partenaires. Si le partenariat indo-américain est loin d’être rompu, cet inconfort lié à la médiation de 2025 pèse sur les relations entre les deux États, alors qu’ils tentent de conclure un accord commercial dans la foulée des tarifs imposés par Washington. Cela incite l’Inde à poursuivre la diversification de ses partenariats, aux premiers rangs desquels figurent l’Union européenne et le Canada.
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Amélie Chalivet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Conflit Inde-Pakistan : la médiation impromptue de Trump embarrasse New Delhi – https://theconversation.com/conflit-inde-pakistan-la-mediation-impromptue-de-trump-embarrasse-new-delhi-278286








