Source: The Conversation – in French – By Fabrice Lollia, Docteur en sciences de l’information et de la communication, chercheur associé laboratoire DICEN Ile de France, Université Gustave Eiffel
À Madagascar, un fait criminel local peut rapidement être commenté sur Facebook comme le signe d’une insécurité généralisée. Comment s’opère ce basculement ?
Une étude que j’ai menée au sein de l’Observatoire des dynamiques stratégiques Afrique–Océan Indien (ODS-AOI), du 1er janvier au 15 septembre 2026, a analysé 81 publications de cinq médias malgaches et 7 476 contributions d’internautes.
Elle montre que l’intensité émotionnelle ne suffit pas à expliquer la construction du sentiment d’insécurité. Le mécanisme le plus fortement associé à son expression est la généralisation : le passage d’un événement particulier à un diagnostic beaucoup plus large sur la sécurité du pays.
L’étude ne mesure ni la criminalité réelle ni l’opinion de l’ensemble des Malgaches. Elle cherche à comprendre comment un fait circule, est reformulé et finit parfois par devenir le symbole d’une situation nationale.
Chercheur en sciences de l’information et de la communication (SIC), spécialisé dans les questions de gouvernance numérique, je propose ici d’expliquer comment le sentiment d’insécurité se construit et circule sur les réseaux sociaux, à partir du cas de Facebook à Madagascar.
De la circulation de l’information à la construction du problème public
Un fait divers ne reste pas identique lorsqu’il circule. La recherche en SIC parle de « trivialité » pour désigner la manière dont une information se transforme à mesure qu’elle est reprise, commentée et déplacée d’un contexte à l’autre.
Sur Facebook, un article peut ainsi être résumé, extrait de son contexte ou rapproché d’expériences personnelles ou d’affaires antérieures. Ses éléments factuels demeurent, en principe, vérifiables. Mais son cadrage, ses interprétations et ses usages sociaux évoluent au fil des publications, des commentaires et des partages puis investissent de nouvelles significations. La circulation de l’information constitue donc également une production collective de sens.
Dans le corpus étudié, le mécanisme le plus marqué est celui de la généralisation : on passe de « ce crime, à cet endroit » à l’idée que « plus personne n’est en sécurité dans le pays ».
Ce résultat est particulièrement net, au point que les chances relatives d’exprimer un sentiment d’insécurité sont environ trente fois plus élevées lorsqu’une forte généralisation apparaît dans une contribution.
Cette association ne démontre pas de causalité, mais souligne l’importance du changement d’échelle : un événement local devient la preuve supposée d’une situation nationale.
Facebook n’est pas seulement un outil de diffusion de contenu. Dans certaines séquences de discussion, il peut également constituer l’une des scènes d’une «arène publique», c’est-à-dire un espace où un trouble devient visible, fait l’objet d’interprétations et de controverses, où ses causes et ses responsabilités sont discutées et où il peut progressivement être constitué en problème public.
Les internautes ne se contentent alors pas de réagir à l’information. Par leurs commentaires, leurs récits et leurs prises de position, ils peuvent contribuer à définir les enjeux du problème, à en attribuer les causes et les responsabilités, à identifier les acteurs ou les institutions appelés à intervenir et à formuler des attentes en matière de réparation ou d’action publique.
Les commentaires peuvent ainsi prolonger ou transformer le cadrage initial proposé par les médias. Dans le corpus étudié, le périmètre du danger s’élargit fréquemment du quartier à la ville, puis au pays.
L’émotion intervient également, mais de façon plus nuancée. La peur et la colère sont associées au sentiment d’insécurité, mais beaucoup moins fortement que la généralisation. L’émotion attire donc l’attention et favorise la réaction ; elle n’explique pas, à elle seule, le passage à un diagnostic national.
Quand la défiance rencontre les logiques de la plateforme
La confiance accordée aux institutions joue également un rôle. Lorsque la défiance envers la police, la justice ou les autorités apparaît dans une contribution, les chances d’y observer un sentiment d’insécurité sont environ deux fois plus élevées.
La question n’est alors plus seulement « sommes-nous en sécurité ? », mais aussi « qui peut établir ce qui s’est réellement passé ? ».
Les internautes discutent les versions, les sources et la crédibilité des porte-parole. Cette dynamique explique pourquoi une communication simplement rassurante peut s’avérer insuffisante : affirmer qu’une situation est maîtrisée ne répond pas toujours à une demande de preuves.
Facebook contribue enfin à structurer cette circulation grâce à ses commentaires, ses réactions, ses notifications et ses métriques de visibilité. Mais notre étude ne permet pas d’isoler un effet d’amplification algorithmique qui aurait un impact sur la viralité des contenus.
L’amplification observée apparaît ainsi moins comme un simple effet de taille d’audience que comme un phénomène sociotechnique, c’est-à-dire un phénomène qui ne s’explique ni uniquement par la technologie ni uniquement par les comportements sociaux, mais par l’interaction entre les deux.
Elle résulte de l’articulation entre les caractéristiques du contenu, les dynamiques propres à la communauté qui s’en saisit et les possibilités d’interaction offertes par la plateforme — commenter, répondre, partager ou réagir.
Dans cette perspective, les fonctionnalités techniques ne déterminent pas à elles seules la circulation, mais elles offrent des prises que les utilisateurs et les collectifs activent de manière différenciée.
Les données étudiées montrent ainsi que des pages disposant d’une audience relativement limitée peuvent susciter des séquences de discussion particulièrement intenses. Le nombre d’abonnés ne suffit donc pas, à lui seul, à rendre compte de la capacité conversationnelle d’une publication dans la mesure où celle-ci dépend également de l’engagement du public, des interactions entre participants et de la configuration sociotechnique dans laquelle le contenu circule.
Communiquer autrement en situation de crise
Ces résultats ont des conséquences concrètes pour la communication de crise dans le contexte malgache. Face à la généralisation, il ne suffit pas de rassurer. Il serait opportun de recontextualiser les faits en précisant où, quand et dans quelles circonstances ils se sont produits.
Face à la défiance, l’autorité institutionnelle doit surtout devenir vérifiable. Publier une chronologie, distinguer les faits établis des hypothèses et expliquer ce qui reste à confirmer peut être plus efficace qu’un message affirmant simplement que « la situation est sous contrôle ».
L’enjeu n’est pas de faire taire les conversations, mais de comprendre le récit qui s’y construit.
Notre étude montre qu’entre un événement criminel et l’impression d’une insécurité généralisée, il intervient tout un processus de sélection, de reformulation, de généralisation et de mise en doute.
Comprendre cette construction informationnelle ne revient pas à nier la réalité de la violence. Cela permet d’identifier le moment où un fait local devient le symbole d’un pays entier — et d’intervenir sur le récit sans occulter les faits.
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Fabrice Lollia est fondateur de l’Observatoire des Dynamiques Stratégiques Afrique Océan Indien.
– ref. Madagascar : comment un fait divers devient par les réseaux sociaux le symptôme d’une insécurité nationale – https://theconversation.com/madagascar-comment-un-fait-divers-devient-par-les-reseaux-sociaux-le-symptome-dune-insecurite-nationale-293028
























