Voici comment un camp d’été a transformé l’éducation physique au Québec

Source: The Conversation – in French – By Florent Lefèvre, Stagiaire postdoctoral en histoire du sport, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Au début des années 1950, le Canada français manque cruellement de spécialistes en éducation physique. Dans les écoles, les collèges et les centres de loisirs, l’enseignement repose encore largement sur des enseignants peu formés ou sur des initiatives locales. C’est dans ce contexte que l’Institut d’éducation physique de l’Université d’Ottawa, créé en 1949, inaugure, en juillet 1951, une école d’été sur les rives du Petit lac Poisson-Blanc, dans la vallée de la Gatineau.


Organisée sous la forme d’une session intensive d’un mois, cette formation combine enseignements théoriques, exercices pratiques et évaluations, le tout en plein air. Elle répond directement aux demandes de la Fédération des collèges et séminaires classiques du Québec, soucieuse d’améliorer la formation de son personnel.




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Un camp d’été pour répondre à un besoin de formation

Pour accueillir cette école d’été, l’Université d’Ottawa acquiert en 1950 le Donnacona Lodge, un domaine de huit acres comprenant une vingtaine de bâtiments, pour la somme de 16 000 dollars. Les candidats doivent être âgés d’au moins seize ans, présenter un certificat médical et posséder un diplôme d’immatriculation junior. Les frais d’inscription couvrent l’hébergement, la pension, les cours et le matériel pédagogique.

Dès ses débuts, le camp s’adresse principalement aux enseignants, aux responsables de loisirs, aux prêtres, aux religieux et aux laïcs francophones appelés à promouvoir l’éducation physique dans leurs communautés.

Le succès de l’initiative est rapide. Dès 1954, quarante-trois directeurs de collèges et de séminaires demandent officiellement au gouvernement du Québec de soutenir cette formation. Le ministère de la Jeunesse répond favorablement en accordant des subventions au camp, en offrant des bourses à des étudiants québécois et, dans certains cas, en cosignant les certificats délivrés aux participants.

Cette reconnaissance officielle confirme que le Petit lac Poisson-Blanc est devenu bien plus qu’une simple école d’été : il constitue l’un des premiers centres de formation des éducateurs physiques francophones et annonce la professionnalisation de l’éducation physique au Québec.

Une formation moderne pour les premiers éducateurs physiques

Derrière le camp du Petit lac Poisson-Blanc se trouve une véritable ambition pédagogique. Pour le père Médéric Montpetit, fondateur de l’Institut d’éducation physique de l’Université d’Ottawa, il ne s’agit pas simplement d’apprendre à pratiquer un sport, mais bien de former des éducateurs capables de promouvoir le développement harmonieux de la personne. L’éducation physique est pensée comme une discipline scientifique et éducative, fondée sur la connaissance du corps humain, la pédagogie et l’organisation des loisirs.

Page de journal de 1951 parlant du camp du Petit lac Poisson-Blanc
Page de journal de 1951 parlant du camp du Petit lac Poisson-Blanc.
(Le droit, 1951-06-09, Collections de BAn)

Le corps professoral réunit plusieurs pionniers de l’éducation physique francophone, dont le père Montpetit, Yvan Coutu, Fernand Landry, Roger Dion et Roch Roy. À leurs côtés, des spécialistes invités animent régulièrement des conférences portant sur les loisirs, la santé, les méthodes pédagogiques ou encore l’administration des activités physiques. Tous les enseignements sont dispensés en français, faisant du camp un lieu privilégié de formation pour les éducateurs du Canada français.

Une formation en continuelle évolution

Le programme reflète cette volonté de professionnalisation. La première année comprend des cours de physiologie, de gymnastique, de natation, de secourisme, d’hygiène alimentaire, d’athlétisme et de jeux de groupe. Les années suivantes approfondissent ces apprentissages par l’étude des tests en éducation physique, de l’organisation des loisirs et du perfectionnement technique sur les appareils de gymnastique.

Les étudiants qui terminent les trois années obtiennent un diplôme en hygiène, éducation physique et organisation des loisirs, auquel s’ajoutent des certificats d’instructeur en natation et de premiers secours de la Croix-Rouge canadienne. Les cours sont également reconnus par l’Université d’Ottawa, qui accorde des crédits universitaires permettant d’intégrer directement la deuxième année du baccalauréat.




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Au fil des années, la formation continue d’évoluer. Dès 1953, le camp propose des stages spécialisés en natation, en judo, en éducation physique générale ainsi qu’un programme de remise en forme destiné aux jeunes prêtres. En 1959, une première session est ouverte aux religieuses et aux éducatrices laïques des collèges, orphelinats et institutions spécialisées du Québec. Cette initiative témoigne de l’élargissement progressif du public visé et de la volonté de diffuser les principes de l’éducation physique dans l’ensemble des milieux éducatifs.

Plus qu’un simple camp d’été, le Petit lac Poisson-Blanc devient ainsi un véritable laboratoire pédagogique où se construisent les fondements de la profession d’éducateur physique au Canada français.

Photo en noir et blanc d’un enseignant écrivant à la craie au tableau devant un groupe de jeunes hommes
Le camp d’été le Petit lac Poisson-Blanc en 1954.
(Archives Université d’Ottawa)

Un laboratoire qui prépare la Révolution tranquille

Le camp du Petit lac Poisson-Blanc connaît une croissance rapide tout au long des années 1950. Les inscriptions passent de 44 participants en 1957 à 55 en 1958, avant d’atteindre près de 70 étudiants en 1963. La majorité provient du Québec, mais le camp accueille également des participants de l’Ontario et de la Saskatchewan. Enseignants, directeurs de centres de loisirs, prêtres, religieux et laïcs s’y côtoient, illustrant la diversité des milieux qui s’intéressent désormais à l’éducation physique.

Les retombées dépassent largement les rives du Petit lac Poisson-Blanc. À la fin des années 1950, on estime que plus de 10 000 jeunes Québécois bénéficient indirectement de l’enseignement reçu par les éducateurs formés au camp. En moins de dix ans, près de 200 candidats, pour la plupart originaires du Québec et souvent déjà titulaires d’un diplôme universitaire, suivent cette formation. Plusieurs deviennent professeurs d’éducation physique dans les collèges, les écoles secondaires ou les centres de loisirs, contribuant à diffuser des méthodes d’enseignement modernes dans l’ensemble du Canada français.


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Le père Montpetit résume lui-même la philosophie de cette initiative lorsqu’il affirme que le camp est « un plaidoyer vivant en faveur de l’équilibre humain », où la théorie et la pratique sont réunies afin de former des éducateurs capables d’assurer le développement moral, psychique et physique de la personne. Cette conception humaniste de l’éducation physique annonce les profondes transformations qui accompagneront la Révolution tranquille.




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L’influence du camp ne cesse d’ailleurs de s’élargir. À partir de 1968, plusieurs autres départements de l’Université d’Ottawa – géographie, sciences religieuses, beaux-arts ou encore langues – utilisent à leur tour les installations du Petit lac Poisson-Blanc. Bien avant la création des grands programmes universitaires d’éducation physique au Québec, ce camp d’été s’impose ainsi comme l’un des principaux laboratoires de formation des éducateurs physiques francophones. Il contribue à professionnaliser une discipline encore émergente et à préparer une génération d’enseignants qui jouera un rôle déterminant dans la structuration du mouvement sportif québécois des années 1960 et 1970.

Photo en noir et blanc d’une promotion de jeunes hommes
Le camp d’été du Petit lac Poisson-Blanc en 1962.
(Archives Université d’Ottawa)

En quelques années, le camp d’été du Petit lac Poisson-Blanc s’impose comme bien plus qu’un simple lieu de formation saisonnière. Il contribue à structurer les premiers réseaux d’éducateurs physiques francophones, à diffuser des méthodes d’enseignement modernes et à légitimer l’éducation physique comme une véritable discipline éducative. À bien des égards, cette initiative pionnière prépare les profondes transformations de la Révolution tranquille et annonce l’émergence d’un système québécois de formation en éducation physique qui prendra son essor au cours des années 1960.

La Conversation Canada

Tegwen Gadais est professeur à l’UQAM et directeur de la chaire UNESCO Sport pour le développement, la paix et l’environnement. Il a reçu des financements du ministère de l’éducation du Québec.

Florent Lefèvre ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Voici comment un camp d’été a transformé l’éducation physique au Québec – https://theconversation.com/voici-comment-un-camp-dete-a-transforme-leducation-physique-au-quebec-289434

Un prix Nobel pour les neutrinos, ces messagers invisibles qui nous viennent du cosmos

Source: The Conversation – in French – By Françoise Combes, Astrophysicienne à l’Observatoire de Paris – PSL, Sorbonne Université


L’ESSENTIEL

– Le prix Nobel de physique 2026 a été remis à Francis Halzen pour ses travaux sur les neutrinos, les particules les plus énigmatiques et les plus furtives de la physique.

– Certains de ces neutrinos ont une énergie folle et pourtant ils traversent la planète – et chacun d’entre nous – très discrètement.

– Grâce à IceCube, un détecteur monumental caché dans la glace de l’Antarctique et pensé par Francis Halzen, nous commençons à détecter ces neutrinos d’extrêmement haute énergie, et à comprendre d’où ils viennent. Rendez-vous auprès d’une des entités les plus lumineuses de l’Univers.


Le prix Nobel de physique 2026 a été décerné au physicien des particules belge Francis Halzen, créateur et responsable du projet IceCube, le plus grand télescope à neutrinos de la planète, implanté au cœur des glaces du pôle Sud. Après ses études et son doctorat à l’université de Louvain, suivis d’un passage de deux ans au CERN, Francis Halzen s’installe dès 1972 à l’université du Wisconsin à Madison, où il dirige aujourd’hui l’institut de physique des particules.

À 82 ans, le chercheur voit ainsi consacrée son intuition pionnière : avoir conçu cet immense détecteur antarctique capable de capturer les tout premiers neutrinos de très haute énergie, issus des phénomènes les plus violents de l’Univers lointain. La détection de ces particules ouvre une fenêtre inédite sur le cosmos profond, éclairant d’un jour nouveau des mécanismes encore mystérieux comme la fusion d’étoiles à neutrons ou la formation des trous noirs supermassifs.

Le neutrino demeure l’une des entités les plus énigmatiques de la physique. Sa masse est si infime qu’elle n’a encore jamais pu être mesurée directement. On sait en revanche qu’il se décline en trois types ou « saveurs », pour utiliser le terme consacré (électronique, muonique et tauique) capables d’osciller de l’une à l’autre au cours de leur trajet. D’une insaisissable furtivité, ces particules traversent la matière quasi sans interagir : la Terre entière ne constitue pas pour elles un obstacle. Dès les années 1980, Francis Halzen pressent pourtant qu’un immense volume de glace naturelle pourrait servir à tracer leur passage.

Comment détecter l’invisible ?

Bien qu’ils fendent l’espace presque à la vitesse de la lumière dans le vide, les neutrinos ralentissent lorsqu’ils pénètrent un milieu dense comme l’eau ou la glace, dont l’indice de réfraction n est supérieur à 1. La vitesse de la lumière y est alors divisée par n. Lors de la rarissime collision d’un neutrino avec un noyau atomique, ce choc engendre une particule chargée, un électron ou un muon (particule élémentaire qui possède une charge électrique et des propriétés semblables à celles de l’électron, mais avec une masse 207 fois plus grande). Le muon, plus massif, est plus facile à détecter. Ultra-rapide, cette nouvelle particule se déplace alors plus vite que la lumière dans ce milieu, provoquant une onde de choc lumineuse analogue au « bang » d’un avion franchissant le mur du son. Flash bleuâtre caractéristique, cette lumière est enregistrée par des milliers de photomultiplicateurs immergés en grille dans les profondeurs de la glace, permettant de reconstituer avec précision la trajectoire du neutrino original.

L’idée d’écouter ces murmures cosmiques s’inscrit dans une longue filiation. Dans les années 1980, alors que Francis Halzen ébauchait son projet, les chercheurs japonais mettaient en service l’expérience Kamiokande (Kamioka Nucleon Decay Experiment). Initialement conçu pour observer la désintégration, jamais constatée, du proton, l’instrument fut reconverti sous la direction de Masatoshi Koshiba en un télescope à neutrinos hors pair. Cette avancée vaudra à Koshiba le prix Nobel en 2002, avec Raymond Davis et Riccardo Giacconi. En 1987, l’explosion de la supernova SN1987A dans le Grand Nuage de Magellan en offrit la démonstration éclatante : Kamiokande enregistra la première bouffée de neutrinos extrasolaires de l’histoire, arrivée trois heures avant le signal lumineux.

Plus tard, grâce à l’instrument Super-Kamiokande, Takaaki Kajita et Arthur McDonald démontrèrent en 1998 le phénomène d’oscillation des neutrinos, prouvant de fait que ces particules possèdent une masse non nulle, une découverte couronnée par le Nobel 2015.

Toutefois, la question de l’origine des neutrinos d’énergie extrême demeurait entière. Si les réactions nucléaires au cœur du Soleil ou les explosions de supernovae génèrent des neutrinos, leur énergie reste modeste. En 2017, IceCube repère des neutrinos atteignant des énergies colossales, mesurées en plusieurs centaines de péta-électronvolts (PeV), soit près d’un milliard de milliards d’eV. Par comparaison, l’énergie de masse (mc2) du proton est de 1 GeV, et l’énergie maximale du collisionneur de protons du CERN est de 14 TeV. Quelle forge cosmique peut libérer une telle puissance ?

La réponse est venue des quasars (les entités les plus lumineuses de l’Univers), et plus particulièrement des blazars. Au centre de certaines galaxies lointaines, des trous noirs supermassifs accrètent de la matière. Une partie de cette matière tourbillonnante est expulsée le long de l’axe de rotation sous forme de jets relativistes, où les particules sont lancées à une vitesse proche de celle de la lumière. Une particule qui voyage à de telles vitesses émet de la lumière fortement amplifiée, de plusieurs ordres de grandeur, dans sa direction de propagation. Lorsque l’un de ces jets se trouve pointé exactement dans l’axe de la Terre, la source prend le nom de blazar. Son rayonnement de photons gamma, protons, et neutrinos, se trouve alors prodigieusement amplifié par effet relativiste.




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Lever le voile sur les ultimes secrets du cosmos

L’observatoire IceCube, constitué d’un kilomètre cube de glace zébré de 86 lignes de détecteurs enfouis à plus de 1 000 mètres de profondeur, a pu identifier ces monstres cosmiques en croisant ses détections de neutrinos avec les observations de rayons gamma. Plus récemment, en 2025, le détecteur sous-marin KM3NeT a confirmé ces mesures exceptionnelles. KM3NeT est constitué d’un kilomètre cube d’eau de mer déployé en Méditerranée. C’est un projet en train de compléter sa construction, par une collaboration internationale de 21 pays, menée par la France et l’Italie,

L’observation conjointe d’un rayonnement gamma et la détection de neutrinos de très haute énergie au même moment et dans la même direction renforcent l’hypothèse des blazars comme sources de ces neutrinos. C’est là tout l’intérêt des observations conjointes.

Cette synergie marque l’avènement de l’astronomie multimessager, qui croise la lumière (photons), les neutrinos et les ondes gravitationnelles pour scruter les événements les plus violents de l’Univers. Aujourd’hui, épaulés par le télescope géant Vera-Rubin au Chili, dont les algorithmes d’intelligence artificielle trient chaque nuit des millions d’alertes cosmiques (astéroïdes, supernovae, quasars, etc.) les astronomes peuvent pointer leurs instruments dans la bonne direction en quelques secondes et lever le voile sur les ultimes secrets du cosmos.

The Conversation

Françoise Combes ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Un prix Nobel pour les neutrinos, ces messagers invisibles qui nous viennent du cosmos – https://theconversation.com/un-prix-nobel-pour-les-neutrinos-ces-messagers-invisibles-qui-nous-viennent-du-cosmos-293986

De l’autre côté du miroir : le Nobel de chimie récompense des travaux sur des molécules reflets l’une de l’autre

Source: The Conversation – France in French (2) – By Matthew Addicoat, Senior Lecturer in Functional Materials, Nottingham Trent University

Certaines molécules existent sous deux formes, qui sont des images miroir l’une de l’autre. Shutterstock AI generator

L’ESSENTIEL

  • Le prix Nobel de chimie 2026 a été décerné au Français Henri Kagan et au Japonais Kensō Soai pour leurs travaux sur les molécules « chirales ». Celles-ci existant en deux versions, reflets l’une de l’autre, comme notre main gauche semble être le reflet de notre main droite. On parle aussi d’image miroir, ou d’énantiomères.

  • De nombreuses molécules biologiques sont chirales, à l’instar des acides aminés qui constituent les éléments de base des protéines chez les êtres vivants. Cette propriété affecte leur capacité à réagir avec d’autres molécules, comme une main droite rentre mal dans un gant gauche.

  • Pour comprendre le vivant et pour concevoir des médicaments, la maîtrise de la chiralité est très importante… d’où l’attribution du Nobel !


Les lauréats du prix Nobel de chimie 2026 ont été annoncés mercredi 7 octobre à Stockholm.

Henri Kagan est né à Boulogne-Billancourt, en 1930. Il est professeur émérite à l’Université Paris-Saclay. Kensō Soai est né à Hiroshima, au Japon, en 1950. Il est maître de conférences à l’Université des sciences de Tokyo.

Kagan et Soai ont mis au point des réactions permettant de produire une seule des deux formes de ces molécules chirales. Leurs travaux ont été décisifs pour les chimistes qui fabriquent des médicaments, car parfois, seule une des deux formes (droite ou gauche) de la molécule a l’effet souhaité dans l’organisme.

Les molécules en image miroir sont extrêmement courantes, et leurs formes « droite » et « gauche » peuvent avoir des effets très différents. Par exemple, la forme droite du limonène a une odeur d’orange, tandis que l’autre a plutôt une odeur de citron. De même, l’une des formes de la molécule de carvone est responsable de l’odeur des graines de carvi et sert à empêcher les pommes de terre de pourrir (gauche), tandis que la molécule en image miroir (droite) a une odeur de menthe et est utilisée pour repousser les moustiques.

Nous pouvons facilement distinguer ces différentes molécules en image miroir, car les récepteurs de notre nez sont constitués d’acides aminés qui sont tous « gauchers ».

De la même façon qu’une main gauche rentre mal dans un gant droit, en biologie, une molécule « gauche » se lie différemment à un récepteur constitué d’acides aminés gauches qu’une molécule « droite ».

Deux questions se posent autour des molécules chirales. Premièrement, lors d’une réaction chimique, on obtient souvent un mélange des deux images miroirs, ou énantiomères. Cela peut poser problème lors du développement de médicaments, pour les raisons que nous avons déjà évoquées. Comment produire une seule des deux formes, de façon exclusive ?

Deuxième question, d’importance car elle constitue un des mystères de l’apparition de la vie : les acides aminés n’existent naturellement que sous leur forme gauche (lévogyre) — en d’autres termes, la vie est chirale et cela a d’importantes répercussions en biologie. Mais comment cette préférence pour la forme lévogyre est-elle apparue sur Terre ?

Trouver des solutions

Henri Kagan a fait un grand pas en avant en 1986, lorsqu’il a découvert une nouvelle façon de manipuler les réactions chimiques. Kagan est parti d’un catalyseur qui était lui-même chiral. Un catalyseur est une substance qui accélère une réaction chimique sans être consommée au cours du processus.

Kagan a ensuite montré comment un mélange des versions « gauche » et « droite » du catalyseur pouvait augmenter le pourcentage de la forme « gauche » ou « droite » du produit.

En 2003, Soai s’est penché sur la deuxième question : comment partir d’une situation sans chiralité préférentielle et aboutir exclusivement à la variante « gauche » ou « droite » d’une molécule ?

Réaction de Soai
La réaction mise au point par Kensō Soai produit, presque exclusivement, une seule version d’une molécule chirale à partir d’une molécule non-chirale. Schéma du haut, la réaction de Soai : 1. Le solution contient des réactifs non-chiraux ; 2. La réaction forme des catalyseurs chiraux qui favorisent leur propre formation. 3. Quand le substrat et les réactifs sont épuisés, on peut en ajouter. Schéma du bas, un processus autoentretenu : en commençant avec un léger excès d’un des deux catalyseurs chiraux, celui-ci domine rapidement la réaction.
Johan Jarnestad/Académie royale des sciences de Suède

Pour ce faire, il a utilisé une réaction chimique autocatalytique, c’est-à-dire que le produit de la réaction sert également de catalyseur à celle-ci.

Une fois que le produit chiral se forme, il favorise la formation d’une des deux versions (ou énantiomères). Dans ce cas, si les versions gauche et droite du produit se forment initialement toutes les deux, un tout petit déséquilibre entre les deux s’autorenforce au fur et à mesure de la réaction.

Cela permet à une seule version de la molécule de s’imposer, jusqu’à pouvoir représenter 99,99 % du produit final.

Nous ne connaissons pas les conditions qui régnaient sur Terre il y a quatre milliards d’années, et qui ont conduit à la formation naturelle exclusive d’acides aminés lévogyres. Mais Soai a montré qu’il est bel et bien possible de former quasi exclusivement une seule des deux versions d’une molécule chirale.

The Conversation

Matthew Addicoat a reçu des financements du Leverhulme Trust et de ARIA. Il a reçu par le passé des financements de l’EPSRC et de la Royal Society.

– ref. De l’autre côté du miroir : le Nobel de chimie récompense des travaux sur des molécules reflets l’une de l’autre – https://theconversation.com/de-lautre-cote-du-miroir-le-nobel-de-chimie-recompense-des-travaux-sur-des-molecules-reflets-lune-de-lautre-293967

Premio Nobel de Literatura: cómo Anne Carson descubrió nuevas posibilidades en el lenguaje

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Laura Jansen, Associate Professor in Classics & Comparative Literature, University of Bristol

Anne Carson en 2024. Princeton Legacy Library/Penguin/New Directions Publishing Corporation/Jay Dixit, CC BY-ND

Durante más de cuatro décadas, Anne Carson ha ido redefiniendo discretamente el panorama de la literatura contemporánea. Poeta, traductora, clasicista, ensayista, intérprete y artista plástica, ha creado una obra que se resiste a cualquier categorización sencilla.

Sin embargo, lo más llamativo de Carson, ganadora del Premio Nobel de Literatura en 2026, no es su originalidad formal, por extraordinaria que sea, sino su capacidad para convertir el pensamiento en sí mismo en un acontecimiento literario.

En una época en la que la investigación académica y la escritura creativa suelen tratarse como actividades separadas, Carson ha demostrado hasta qué punto están íntimamente unidas. Su obra nos recuerda que el pensamiento y la imaginación no compiten entre sí, sino que se enriquecen mutuamente de forma continua. El resultado es una obra literaria que es a la vez intelectualmente exigente y creativamente audaz.

Carson se mueve con naturalidad entre el mundo antiguo y el moderno, no suprimiendo la diferencia histórica, sino habitándola. En sus manos, la Antigüedad nunca es un depósito de autoridad cultural ni un almacén de textos ejemplares. Es un terreno vivo e inestable de voces, fragmentos, silencios y ausencias.

Esto quizá resulte más evidente en su tratamiento de la literatura griega antigua. La Safo, el Simónides, el Sófocles y el Eurípides de Carson no aparecen como objetos de reconstrucción académica. Son interlocutores. Sus palabras atraviesan los siglos para iluminar experiencias que siguen eludiéndonos: el deseo, el dolor, la nostalgia, el distanciamiento, la mortalidad. El diálogo de Carson con la Antigüedad revela que el mundo antiguo sobrevive no porque se conserve, sino porque sigue generando nuevos significados.

Una y otra vez, su obra vuelve a las cuestiones de la distancia. Entre amantes. Entre lenguas. Entre los vivos y los muertos. Entre lo que se puede conocer y lo que debe seguir siendo inalcanzable. El deseo en Carson rara vez es un movimiento hacia la posesión; es un encuentro con la ausencia. Su escritura se adentra en los huecos y los intervalos que estructuran la experiencia humana, encontrando allí tanto dolor como posibilidad. Pocos autores contemporáneos han escrito con tanta perspicacia sobre el anhelo y las múltiples formas que adopta.

Esta preocupación por la distancia es inseparable de su experimentación radical con la forma. La fragmentación, la cita, la interrupción y el collage se convierten en formas de reflexionar sobre la memoria, el deseo y la pérdida. Publicaciones como Eros dulce y amargo (1986), Autobiografía de Rojo (1998), La belleza del marido (2001), Nox (2010) y Flota (2016) desafían continuamente las expectativas de los lectores sobre lo que puede ser un poema, un ensayo, una traducción o un libro.

Sin embargo, las innovaciones formales de Carson nunca parecen meramente innovadoras. Surgen de las exigencias de los temas que explora. La forma nunca es mera decoración; es indagación.

La influencia de Carson

Lo que distingue a Anne Carson de muchos de sus contemporáneos es la combinación de audacia intelectual y moderación emocional. Aborda el lenguaje, la literatura y la experiencia humana con una osadía poco común. Sin embargo, su obra sigue caracterizándose por una profunda atención a la ausencia, la incertidumbre y lo que no se puede expresar plenamente. Ingeniosa, a veces devastadora y casi siempre impredecible, su escritura exige mucho a sus lectores, pero recompensa esa atención con una intensidad poco común. Al leer a Carson, los lectores tienen la sensación de encontrarse ante una autora que descubre nuevas posibilidades dentro del lenguaje sin dejar de ser plenamente consciente de sus límites.

La influencia de la obra de Carson ya es evidente en una generación más joven de escritores y estudiosos que se mueven con soltura entre la crítica, la traducción, la poesía y la prosa creativa. Muchos, yo incluida, hemos aprendido de su ejemplo que estas actividades no tienen por qué estar separadas unas de otras. Lo que Carson nos ha legado no es un método que imitar, sino un sentido de libertad intelectual: la voluntad de experimentar, de aceptar la incertidumbre y de confiar en que el pensamiento riguroso puede convertirse en sí mismo en un acto de creación literaria.

El Premio Nobel ha reconocido a menudo a escritores que amplían nuestra comprensión de lo que puede ser la literatura. Anne Carson pertenece sin lugar a dudas a ese grupo. Su obra ha transformado la relación entre la poesía y la erudición, la antigüedad y la modernidad, el pensamiento y el sentimiento. Y lo que es más importante, ha demostrado a innumerables lectores que la literatura sigue siendo una de las formas más poderosas de acercarse a lo lejano, lo difícil y lo ajeno.


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The Conversation

Laura Jansen no recibe salario, ni ejerce labores de consultoría, ni posee acciones, ni recibe financiación de ninguna compañía u organización que pueda obtener beneficio de este artículo, y ha declarado carecer de vínculos relevantes más allá del cargo académico citado.

– ref. Premio Nobel de Literatura: cómo Anne Carson descubrió nuevas posibilidades en el lenguaje – https://theconversation.com/premio-nobel-de-literatura-como-anne-carson-descubrio-nuevas-posibilidades-en-el-lenguaje-293984

Madagascar : comment un fait divers devient par les réseaux sociaux le symptôme d’une insécurité nationale

Source: The Conversation – in French – By Fabrice Lollia, Docteur en sciences de l’information et de la communication, chercheur associé laboratoire DICEN Ile de France, Université Gustave Eiffel

À Madagascar, un fait criminel local peut rapidement être commenté sur Facebook comme le signe d’une insécurité généralisée. Comment s’opère ce basculement ?
Une étude que j’ai menée au sein de l’Observatoire des dynamiques stratégiques Afrique–Océan Indien (ODS-AOI), du 1er janvier au 15 septembre 2026, a analysé 81 publications de cinq médias malgaches et 7 476 contributions d’internautes.

Elle montre que l’intensité émotionnelle ne suffit pas à expliquer la construction du sentiment d’insécurité. Le mécanisme le plus fortement associé à son expression est la généralisation : le passage d’un événement particulier à un diagnostic beaucoup plus large sur la sécurité du pays.

L’étude ne mesure ni la criminalité réelle ni l’opinion de l’ensemble des Malgaches. Elle cherche à comprendre comment un fait circule, est reformulé et finit parfois par devenir le symbole d’une situation nationale.

Chercheur en sciences de l’information et de la communication (SIC), spécialisé dans les questions de gouvernance numérique, je propose ici d’expliquer comment le sentiment d’insécurité se construit et circule sur les réseaux sociaux, à partir du cas de Facebook à Madagascar.

De la circulation de l’information à la construction du problème public

Un fait divers ne reste pas identique lorsqu’il circule. La recherche en SIC parle de « trivialité » pour désigner la manière dont une information se transforme à mesure qu’elle est reprise, commentée et déplacée d’un contexte à l’autre.

Sur Facebook, un article peut ainsi être résumé, extrait de son contexte ou rapproché d’expériences personnelles ou d’affaires antérieures. Ses éléments factuels demeurent, en principe, vérifiables. Mais son cadrage, ses interprétations et ses usages sociaux évoluent au fil des publications, des commentaires et des partages puis investissent de nouvelles significations. La circulation de l’information constitue donc également une production collective de sens.

Dans le corpus étudié, le mécanisme le plus marqué est celui de la généralisation : on passe de « ce crime, à cet endroit » à l’idée que « plus personne n’est en sécurité dans le pays ».

Ce résultat est particulièrement net, au point que les chances relatives d’exprimer un sentiment d’insécurité sont environ trente fois plus élevées lorsqu’une forte généralisation apparaît dans une contribution.

Cette association ne démontre pas de causalité, mais souligne l’importance du changement d’échelle : un événement local devient la preuve supposée d’une situation nationale.

Facebook n’est pas seulement un outil de diffusion de contenu. Dans certaines séquences de discussion, il peut également constituer l’une des scènes d’une «arène publique», c’est-à-dire un espace où un trouble devient visible, fait l’objet d’interprétations et de controverses, où ses causes et ses responsabilités sont discutées et où il peut progressivement être constitué en problème public.

Les internautes ne se contentent alors pas de réagir à l’information. Par leurs commentaires, leurs récits et leurs prises de position, ils peuvent contribuer à définir les enjeux du problème, à en attribuer les causes et les responsabilités, à identifier les acteurs ou les institutions appelés à intervenir et à formuler des attentes en matière de réparation ou d’action publique.

Les commentaires peuvent ainsi prolonger ou transformer le cadrage initial proposé par les médias. Dans le corpus étudié, le périmètre du danger s’élargit fréquemment du quartier à la ville, puis au pays.

L’émotion intervient également, mais de façon plus nuancée. La peur et la colère sont associées au sentiment d’insécurité, mais beaucoup moins fortement que la généralisation. L’émotion attire donc l’attention et favorise la réaction ; elle n’explique pas, à elle seule, le passage à un diagnostic national.

Quand la défiance rencontre les logiques de la plateforme

La confiance accordée aux institutions joue également un rôle. Lorsque la défiance envers la police, la justice ou les autorités apparaît dans une contribution, les chances d’y observer un sentiment d’insécurité sont environ deux fois plus élevées.

La question n’est alors plus seulement « sommes-nous en sécurité ? », mais aussi « qui peut établir ce qui s’est réellement passé ? ».

Les internautes discutent les versions, les sources et la crédibilité des porte-parole. Cette dynamique explique pourquoi une communication simplement rassurante peut s’avérer insuffisante : affirmer qu’une situation est maîtrisée ne répond pas toujours à une demande de preuves.

Facebook contribue enfin à structurer cette circulation grâce à ses commentaires, ses réactions, ses notifications et ses métriques de visibilité. Mais notre étude ne permet pas d’isoler un effet d’amplification algorithmique qui aurait un impact sur la viralité des contenus.

L’amplification observée apparaît ainsi moins comme un simple effet de taille d’audience que comme un phénomène sociotechnique, c’est-à-dire un phénomène qui ne s’explique ni uniquement par la technologie ni uniquement par les comportements sociaux, mais par l’interaction entre les deux.

Elle résulte de l’articulation entre les caractéristiques du contenu, les dynamiques propres à la communauté qui s’en saisit et les possibilités d’interaction offertes par la plateforme — commenter, répondre, partager ou réagir.

Dans cette perspective, les fonctionnalités techniques ne déterminent pas à elles seules la circulation, mais elles offrent des prises que les utilisateurs et les collectifs activent de manière différenciée.

Les données étudiées montrent ainsi que des pages disposant d’une audience relativement limitée peuvent susciter des séquences de discussion particulièrement intenses. Le nombre d’abonnés ne suffit donc pas, à lui seul, à rendre compte de la capacité conversationnelle d’une publication dans la mesure où celle-ci dépend également de l’engagement du public, des interactions entre participants et de la configuration sociotechnique dans laquelle le contenu circule.

Communiquer autrement en situation de crise

Ces résultats ont des conséquences concrètes pour la communication de crise dans le contexte malgache. Face à la généralisation, il ne suffit pas de rassurer. Il serait opportun de recontextualiser les faits en précisant où, quand et dans quelles circonstances ils se sont produits.

Face à la défiance, l’autorité institutionnelle doit surtout devenir vérifiable. Publier une chronologie, distinguer les faits établis des hypothèses et expliquer ce qui reste à confirmer peut être plus efficace qu’un message affirmant simplement que « la situation est sous contrôle ».

L’enjeu n’est pas de faire taire les conversations, mais de comprendre le récit qui s’y construit.

Notre étude montre qu’entre un événement criminel et l’impression d’une insécurité généralisée, il intervient tout un processus de sélection, de reformulation, de généralisation et de mise en doute.

Comprendre cette construction informationnelle ne revient pas à nier la réalité de la violence. Cela permet d’identifier le moment où un fait local devient le symbole d’un pays entier — et d’intervenir sur le récit sans occulter les faits.

The Conversation

Fabrice Lollia est fondateur de l’Observatoire des Dynamiques Stratégiques Afrique Océan Indien.

– ref. Madagascar : comment un fait divers devient par les réseaux sociaux le symptôme d’une insécurité nationale – https://theconversation.com/madagascar-comment-un-fait-divers-devient-par-les-reseaux-sociaux-le-symptome-dune-insecurite-nationale-293028

Vaut-il mieux manger de petits poissons ou de grands poissons ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Gauthier Schaal, Maître de Conférences en biologie marine, Université de Bretagne occidentale

Parmi les centaines d’espèces consommées dans le monde, les petits poissons pélagiques (sardines, maquereaux, anchois, harengs) sont ceux qui procurent le plus d’avantages nutritifs et qui renforcent de cette manière la sécurité nutritionnelle. Sue Winston/Unsplash, Fourni par l’auteur

L’ESSENTIEL

  • On a tendance à manger plus de grands poissons que de petits poissons.

  • Pourtant privilégier les petits poissons a plus d’un intérêt pour la santé humaine.

  • La pêche des petits poissons impacte également moins les écosystèmes.


La consommation de poisson bénéficie d’une image très positive auprès des consommateurs européens, surfant notamment sur la vague de ce qu’on appelle la Healthy Food et de la mode de la cuisine japonaise.

Le poisson est perçu comme une nourriture nutritive, peu grasse, riche en micronutriments, et dont l’impact environnemental associé à sa production est relativement faible en comparaison de la viande.

Le succès des gros poissons

Alors que les consommateurs différencient généralement très précisément les espèces à l’origine de la viande qu’ils consomment (poulet, bœuf, porc…), le poisson est généralement considéré dans sa globalité, indépendamment des espèces concernées.

Or, là où moins d’une dizaine d’espèces animales terrestres sont communément consommées pour leur viande, les poissons dits « communs » regroupent plusieurs dizaines d’espèces.

Parmi les poissons les plus consommés en Europe, les grosses espèces, comme le saumon, le cabillaud (nom alimentaire de la morue) ou le thon (il s’agit en réalité de plusieurs espèces regroupées sous cette appellation générique), se taillent la part du lion (de mer), représentant plus d’un quart de la quantité totale consommée.

À l’inverse, les petites espèces, regroupées sous le terme de « petits poissons pélagiques » (sardines, anchois, maquereaux, harengs…) représentent une quantité bien plus faible. Là où les gros poissons bénéficient généralement auprès du consommateur d’une image de nourriture nutritive, saine et naturelle, la perception des petits poissons pélagiques est plutôt celle d’une nourriture certes goûteuse, mais globalement plus traditionnelle, et pour tout dire, un peu vieillotte.

Alors a-t-on raison de privilégier les gros aux petits poissons ?

Plus d’avantages nutritifs chez les petits poissons

De manière générale, tous les poissons sont d’excellentes sources nutritives, et bien que leur composition en nutriments varie d’une espèce à une autre, tous sont de bonnes sources de macro et micronutriments, parmi lesquels le fer, le zinc, le calcium, le sélénium ainsi que les acides gras poly-insaturés oméga-3.

Ces derniers composés sont essentiels au bon fonctionnement de l’organisme (système immunitaire, développement nerveux, échanges cellulaires), et les carences peuvent induire des dysfonctionnements graves au plan nerveux, pouvant aller jusqu’au développement de maladies neurodégénératives ou de cancers. Parmi les oméga-3 les plus intéressants d’un point de vue métabolique, l’acide docosahéxaénoïque (DHA) et l’acide eicosapentaénoïque (EPA) sont quasiment exclusifs aux produits de la mer.

Synthétisés par les microalgues puis transférés le long de la chaîne alimentaire par le biais des organismes aquatiques, les humains dépendent presque exclusivement des produits de la mer pour acquérir ces composés.

Si tous les poissons marins en contiennent en quantités notables, les poissons de l’ordre des Clupéiformes, qui incluent sardines, anchois et harengs, sont connus pour être les plus riches en EPA et en DHA de tous les poissons ainsi qu’en calcium et en zinc.

Ainsi, parmi les centaines d’espèces de poissons consommées à l’échelle mondiale, les petits poissons pélagiques sont certainement ceux qui procurent le plus d’avantages nutritifs. Ils contribuent ainsi pleinement à la sécurité nutritionnelle.

Cette problématique est particulièrement prégnante dans les régions intertropicales, où une part importante de la population demeure exposée à l’insécurité alimentaire. En Afrique de l’Ouest, par exemple, on estime que celle-ci concernait 61,6 % de la population sur la période 2022-2024.

Dans ce contexte, la consommation de poisson, et plus généralement de produits de la mer, représente un potentiel important pour atteindre l’objectif de sécurité alimentaire énoncé par les Nations unies en 2015 comme l’un des 17 grands objectifs de développement durable à l’échelle planétaire.

Quid des polluants ?

En dépit de leur forte valeur nutritive, les poissons sont également soumis aux différentes pollutions qui affectent le milieu marin et qui peuvent s’accumuler dans leur chair, représentant in fine un risque potentiel associé à leur consommation. Deux mécanismes expliquent cette accumulation :

  • la bioaccumulation, phénomène par lequel les polluants que les organismes ne sont pas capables d’éliminer s’accumulent dans leurs tissus ;

  • la bioamplification, phénomène par lequel un prédateur accumule les polluants contenus dans la chair de ses proies.

Ainsi, à la fois du fait de la bioamplification et de la bioaccumulation, les gros poissons, qui vivent plus longtemps et sont généralement situés au sommet des chaînes alimentaires, sont théoriquement les plus susceptibles de présenter des niveaux de contamination associés à des risques sanitaires pour les polluants capables de se bioamplifier.

L’exemple le plus marquant est celui du mercure, soumis à ces deux mécanismes. On a ainsi pu observer chez certains grands prédateurs marins des concentrations en mercure dépassant toutes les normes internationales. Dans l’estuaire du Saint-Laurent au Québec (Canada), les carcasses de bélugas échouées sont ainsi traitées comme des déchets toxiques, en dehors des circuits classiques d’équarrissage.

Ce schéma général, qui décrit bien comment certains polluants comme le mercure s’accumulent plus chez les gros poissons que chez les petits, n’est cependant pas valable pour tous les polluants. Les poissons, comme tous les organismes marins, sont en effet soumis à un cocktail de polluants (métaux lourds, polluants organiques persistants, micro et nano-plastiques), qui ont des origines et des voies de contamination diverses, et face auxquels les poissons disposent des capacités de détoxification qui varient en fonction du polluant, et surtout de l’espèce concernée.

L’importance du contexte local

Au-delà de ces mécanismes généraux, il reste néanmoins important de mentionner que l’un des principaux facteurs contrôlant les niveaux de contamination des poissons en divers polluants reste le contexte local. Ainsi, indépendamment de la taille de l’organisme et de la nature du polluant considéré, s’il provient d’un milieu fortement contaminé, il sera plus susceptible de présenter lui-même des niveaux de contamination importants.

Dans une étude comparative des niveaux de contamination en divers polluants parmi plusieurs espèces de poissons marins des trois grandes façades maritimes de France hexagonale, il a ainsi pu être montré que les petites roussettes (Scyliorhinus canuicula) présentaient des niveaux de contamination en arsenic et en mercure entre trois et cinq fois plus élevés en Manche orientale que dans le golfe de Gascogne.

À l’inverse, le merlan (Merluccius merluccius) était huit fois plus contaminé au mercure dans le golfe du Lion, en Méditerranée, que dans le golfe de Gascogne. De même, la pêche des sardines en baie de Seine a été suspendue pendant près de douze ans en raison de leurs niveaux en polluant organique d’origine industrielle (ou PCB) et n’est de nouveau ouverte que depuis 2022, pour les mois d’avril à juin.

Au-delà du choix entre petit et gros poissons, l’origine géographique revêt donc une importance fondamentale en matière de risque sanitaire potentiel.

Quels impacts sur les écosystèmes ?

Enfin, au-delà des bénéfices nutritionnels et des risques potentiels associés à la présence de différents contaminants dans les poissons, un dernier point à considérer concerne les effets associés à leur capture ou à leur production.

La demande mondiale en saumon a conduit à la multiplication des fermes aquacoles intensives, dont les impacts sur l’environnement sont documentés :eutrophisation à proximité des installations, dissémination de pathogènes vers les populations sauvages, échappement d’individus qui viennent s’hybrider avec les populations sauvages.

Par ailleurs, l’alimentation de ces saumons d’élevage est essentiellement basée sur des farines animales produites à partir de petits poissons pélagiques dont la pêche industrielle entre en compétition avec la pêche artisanale de subsistance dans de nombreux pays qui en dépendent pour assurer leur sécurité alimentaire.

Enfin, les densités de poissons dans ces installations aquacoles, qui peuvent atteindre plusieurs dizaines de kilogrammes par mètre cube, posent également des questions fondamentales en matière de bien-être animal.

Les pêcheries thonières en milieu tropical, qui sont à l’origine de l’essentiel des conserves retrouvées en grande surface, ont également des conséquences importantes sur l’environnement, notamment en lien avec les captures accessoires qu’elles engendrent.

Dans le Pacifique oriental, on estime ainsi que, entre 1993 et 2009, en moyenne plus de 45 000 requins, 3 600 raies Manta et plusieurs dizaines de tortues marines sont capturés chaque année. Si les pêcheries thonières n’en sont pas les uniques responsables, elle joue un rôle incontestable dans le déclin de plus de 70 % des populations de requins à l’échelle mondiale de 1970 à 2018.

À l’inverse, du fait de leur durée de vie plus courte, leur maturité précoce et leurs forts taux de reproduction, les petits poissons pélagiques sont relativement moins sensibles à la pression de pêche. Si de nombreuses populations sont néanmoins surexploitées dans le monde, l’atteinte de niveaux d’exploitation cohérents avec un renouvellement naturel des stocks représente un objectif plus réaliste.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Gauthier Schaal a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche, de l’Union Européenne (programmes Biodiversa, FEAMPA).

Alice Guillot a reçu des financements de l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD), de ISblue (ANR17-EURE-0015), de l’Union Européenne (Biodiversa), et de l’Université de Bretagne Occidentale (UBO).

– ref. Vaut-il mieux manger de petits poissons ou de grands poissons ? – https://theconversation.com/vaut-il-mieux-manger-de-petits-poissons-ou-de-grands-poissons-291616

Quand le régime de Mussolini faisait espionner un opposant par son propre frère

Source: The Conversation – in French – By Agnès De Féo, Sociologue, chercheuse associée Iremam, Aix-Marseille Université (AMU)

Attilio De Feo (1894-1982), peintre et photographe italien, antifasciste exilé en France.

L’ESSENTIEL

  • En accueillant son frère et son neveu chez lui, Attilio De Feo, antifasciste exilé à Paris, ignorait qu’il abritait deux mouchards à la solde de la police politique fasciste.

  • De Feo n’a cessé de dénoncer le nationalisme fasciste et l’impérialisme colonial et de contester l’« italianité » mise en avant par le Duce.

  • Paradoxalement, l’espionnage familial qu’il a subi a permis de préserver sa pensée : les rapports de renseignement documentent ses analyses politiques, notamment sa prédiction de la chute de Mussolini.


Cette histoire est celle de mon grand-père.

L’historiographie du fascisme italien s’est longtemps consacrée aux manifestations visibles du régime de Benito Mussolini. Aujourd’hui, l’étude des trajectoires individuelles des exilés antifascistes (fuorusciti) permet de comprendre comment les régimes totalitaires corrompent les liens sociaux et familiaux pour annihiler toute forme de dissidence, en traquant les opposants où qu’ils se trouvent, jusque dans leur exil.

L’exhumation des archives policières par l’historien italien Giuseppe Galzerano révèle la mécanique de cet espionnage domestique.

L’appareil policier et la trahison fraternelle

La trajectoire d’Attilio De Feo (1894-1982) incarne cette dynamique de la persécution. Né dans le Cilento (province de Salerne), cet artiste peintre et photographe diplômé de l’Académie des beaux-arts de Naples arrive en France en juillet 1932 avec un passeport officiel, justifiant son départ par des impératifs professionnels. Son installation à Paris le plonge dans le monde cosmopolite et intellectuel de l’antifascisme italien.

Autoportrait, Attilio De Feo (huile sur toile).

Rapidement devenu un opposant au régime du Duce, il se livre à une activité militante par voie postale. Il expédie à ses proches en Italie des lettres et des journaux hostiles à la dictature, afin d’éveiller leur conscience politique et de les convaincre de la nocivité du fascisme.

Dès juin 1933, un dossier individuel est ouvert au nom d’Attilio De Feo au sein du Casellario Politico Centrale (CPC) du ministère de l’intérieur fasciste, l’organisme chargé de ficher les éléments subversifs à l’étranger ainsi que les membres de l’opposition restés en Italie. Dans ce dossier sont archivés sa correspondance interceptée, les rapports d’espions et les documents officiels qui décrivent ses moindres faits et gestes.

Fiche d’Attilio De Feo dans le Casellario Politico Centrale (CPC). Le casier politique central est le fichier de la police politique du régime fasciste de Mussolini pour enregistrer et surveiller tous les opposants politiques, qualifiés de subversifs.

En 1934, il devient un membre actif du groupe antifasciste Giustizia e Libertà, fondé à Paris par Carlo Rosselli. Quelques années plus tard, son frère aîné, Francesco Paolo De Feo, s’installe chez lui à Paris.

Ce que mon grand-père ignore, c’est que ce frère a été enrôlé comme informateur aux ordres de l’Organisation de la surveillance et de la répression de l’antifascisme (OVRA), la police politique secrète de Mussolini. Francesco Paolo entraîne son propre fils, Domenico, dans cette entreprise de délation.

Le 30 janvier 1937, Domenico De Feo (neveu d’Attilio) écrit à Benito Mussolini pour dénoncer l’antifascisme de son oncle qu’il qualifie de reptile.

Pendant des années, profitant de l’hospitalité et de la confiance d’Attilio, le frère et le neveu vont fouiller ses papiers personnels, surveiller ses fréquentations amicales et politiques, et envoyer des rapports réguliers à Rome contre rémunération.

Déconstruire l’« italianité »

Depuis son logement parisien du XVIIᵉ arrondissement, l’artiste élabore une critique radicale de l’appareil idéologique mussolinien. Alors que le régime exalte une « italianité pure, indéfectible, incommensurable », mon grand-père en dénonce le vide dans une lettre cinglante, datée de février 1937, à Catello Tarallo, frère de son épouse, avocat resté au pays :

« Quels grands mots ! Mais qui, pour moi, ne signifient absolument rien. (…) Si tu es fier de tels sentiments, moi, lorsque je pense à l’Italie d’aujourd’hui, à l’Italie de Mussolini, j’ai honte d’être italien. »

Face au repli nationaliste des Chemises noires, l’artiste revendique une identité internationaliste :

« Je suis un internationaliste, c’est-à-dire un homme qui aime son pays autant que les autres pays, qui aime les Italiens autant que les autres peuples (…). Ce n’est pas le bon Dieu, mais des voleurs qui créent les frontières. »

Cet internationalisme se traduit par une condamnation absolue de l’impérialisme colonial. Neuf mois après la victoire italienne sur l’Éthiopie par la prise d’Addis-Abeba en mai 1936, Attilio écrit à Catello pour prendre le contre-pied du discours officiel, qualifiant cette campagne de « plus honteuse victoire de l’histoire d’Italie ».

Le 22 mai 1937, l’espion Pietro Francolini, informé par Francesco Paolo De Feo, rapporte un appel téléphonique entre Giustizia e Libertà et Attilio De Feo, dont il transmet la photo.

Il dénonce les milliards engloutis en Afrique qui auraient dû être dépensés en Italie « pour construire des routes, des écoles, des fontaines, installer l’électricité, le gaz ». Pour lui, l’agression d’un peuple souverain relève de « la loi de la jungle ». Il prophétise que, dans l’histoire, la figure du dictateur de Rome sera celle d’un « barbare », tandis que celle du Négus, l’empereur d’Éthiopie défendant sa patrie, « brillera comme celle du défenseur des droits humains les plus élevés et les plus sacrés ».

L’intuition prophétique saisie par l’espionnage

L’analyse des rapports de l’OVRA met au jour la capacité d’Attilio à anticiper l’évolution politique de son pays.

Le 11 mai 1937, l’espion Pietro Francolini transmet à Rome un rapport officiel. Il y indique que Francesco Paolo a rapporté une affirmation de son frère : la chute de Mussolini est inéluctable et imminente, et au régime fasciste succédera une dictature militaire de transition ayant à sa tête le maréchal Badoglio.

Cette intuition se réalisera six ans plus tard, le 25 juillet 1943, lorsque le roi Victor-Emmanuel III destituera le Duce et chargera Pietro Badoglio de diriger le nouveau gouvernement.

Le photographe de la mémoire antifasciste

L’action de mon grand-père dépasse le cadre épistolaire pour s’inscrire dans l’histoire visuelle de la résistance antifasciste. En juin 1937, il devient le photographe officiel des funérailles nationales des frères Carlo et Nello Rosselli, leaders du mouvement Giustizia e Libertà assassinés en France par la Cagoule sur ordre direct de Rome.

Début du cortège à la Maison des syndicats (33 rue de la Grange-aux-Belles, Paris Xᵉ). Aldo Garosci tient un coussin avec les vêtements de Carlo Rosselli durant la guerre civile espagnole. Avec Renato Pierleoni, Lionello Venturi, Alberto Cianca, Olga Levi Treves, Paolo Treves, Marion Cave Rosselli, Piero Treves, Emilio Lussu et Alberto Tarchiani.
Attilio De Feo/Archivio Istoreto, Turin

Ce rassemblement réunit plus de 100 000 personnes à Paris. Les clichés pris par De Feo, sur lesquelles on reconnaît les figures de proue de l’exil (Emilio Lussu, Francesco Fausto Nitti, Silvio Trentin), capturent le deuil collectif et formalisent la légitimité politique de la résistance.


Attilio De Feo/Archivio Istoreto, Turin
Une marée humaine de manifestants et de citoyens, estimés à plus de 100 000 personnes, est venue rendre un dernier hommage aux deux icônes de la lutte antifasciste. Les frères Rosselli n’étaient pas seulement des dissidents en exil, mais aussi des figures majeures pour l’ensemble de la gauche européenne et pour la résistance intellectuelle. La foule se dirige vers le cimetière du Père-Lachaise en suivant les deux corbillards, occupant entièrement la chaussée et les trottoirs.
Attilio De Feo/Archivio Istoreto, Turin

Cette activité militante représentait un grand risque. Apparaître dans ces cortèges exposait les exilés à une inscription immédiate au fichier des subversifs à Rome et à des représailles de l’OVRA sur le sol français. L’assassinat des Rosselli venait de prouver que le bras armé de Mussolini pouvait frapper en plein cœur de la France. En mobilisant les droits démocratiques de leur pays d’accueil, mon grand-père et ses camarades ont structuré la mémoire de leur combat.

L’épreuve de la guerre et la sentence définitive

Le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale accentue la radicalité d’Attilio De Feo. En octobre 1939, dans une lettre à sa belle-sœur Giovanna, épouse de Catello, il conserve une confiance absolue dans l’effondrement des dictatures totalitaires :

« Quoi qu’il en soit, la France et l’Angleterre vaincront certainement, et l’on pourra enfin respirer un peu d’air pur et libre. Une chose est sûre : l’heure a sonné. La fin des brigands est certaine. »

Attilio constate la faillite de ses proches restés en Italie, qu’il attribue directement à leur soumission au fascisme. S’en prenant à son beau-frère Catello, il assimile la parole du fasciste local à celle du dictateur allemand :

« Ton mari est comme une monnaie qui n’a plus cours. Sa parole vaut celle d’Hitler, elle n’a plus aucune valeur. »

C’est dans cette même lettre qu’il livre sa sentence sur ceux qui servent l’idéologie totalitaire :

« Je hais les fascistes parce qu’ils sont malhonnêtes, faux, menteurs et, surtout, lâches. »

Après l’Occupation, Attilio De Feo a poursuivi son engagement militant au sein des réseaux de résistance d’immigrés italiens autour de Toulouse, en Haute-Garonne. À la Libération, il a participé à la prise d’assaut du consulat d’Italie à Toulouse, qui est alors devenu un quartier général pour épurer les réseaux fascistes.

Réunion du comité de libération de Toulouse, 1944. Attilio De Feo est assis, en costume blanc. Il sera nommé consul provisoire d’Italie à Toulouse à la Libération.

Francesco Paolo et son fils Domenico ont tous deux été démasqués en Italie, voyant leurs noms figurer sur la liste noire des informateurs et des espions de l’OVRA, publiée le 2 juillet 1946.

En déployant une surveillance considérable et en rétribuant le propre frère et le neveu d’Attilio De Feo pour le trahir, la machine totalitaire a involontairement sauvegardé le témoignage d’une pensée humaniste, intègre et visionnaire. C’est là que réside le paradoxe de cette oppression : en documentant minutieusement chacun de ses pas, les archives de la police politique ont échoué à le faire disparaître. Éclairés aujourd’hui par le travail de l’historien Giuseppe Galzerano, ces dossiers secrets nous donnent enfin un accès direct à la vie et à la pensée d’Attilio De Feo.

The Conversation

Agnès De Féo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Quand le régime de Mussolini faisait espionner un opposant par son propre frère – https://theconversation.com/quand-le-regime-de-mussolini-faisait-espionner-un-opposant-par-son-propre-frere-292259

De la grossesse à l’accouchement, les pères s’impliquaient déjà dans la naissance des enfants aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles

Source: The Conversation – in French – By Emmanuelle Berthiaud, Maîtresse de conférences en histoire moderne et contemporaine, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)

*La Visite à la nourrice* (vers 1775), par Jean-Honoré Fragonard. Wikimedia Commons

L’ESSENTIEL

  • L’investissement dans la paternité n’est pas une invention contemporaine.

  • Déjà, aux XVIIIᵉ et au XIXᵉ siècles, des hommes s’engageaient avec leurs épouses dans les préparatifs de naissance.

  • Cette expérience intime peut s’assortir d’un certain paternalisme et, parfois, suscite des tensions conjugales.


Aujourd’hui, plus de 90 % des pères en France assistent à la naissance de leur bébé, une présence souvent associée à l’émergence, depuis les années 1970, de « nouveaux pères », très tôt investis auprès de leur enfant.

Les périodes antérieures sont volontiers réduites à l’image d’un accouchement exclusivement féminin, dont le père serait absent – à l’exception des naissances royales – et le médecin la seule présence masculine. Cette opposition mérite d’être nuancée. Aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles, dans un contexte de transformation des modèles familiaux, la mise au monde, le plus souvent réalisée à domicile, n’exclut pas nécessairement les pères ni ne les laisse indifférents.

Variable selon les milieux, les configurations conjugales et les circonstances, leur implication dans la grossesse et l’accouchement est plus ancienne qu’on ne le suppose souvent. À partir d’une recherche publiée dans les Annales de démographie historique, on se concentrera ici sur les pères des élites, pour lesquels la documentation (lettres, sources autobiographiques, images) est la plus abondante et permet de saisir au plus près les formes de cet investissement.

Entre émotions et participation aux préparatifs

Dans une société où la procréation reste une finalité essentielle du mariage, la paternité assure à l’homme une pleine reconnaissance sociale et atteste sa virilité. Dès les premiers signes de grossesse, certains futurs pères s’y investissent : parfois premiers confidents de leur épouse, ils veillent à sa santé et se projettent dans l’arrivée de l’enfant.

Les correspondances du XVIIIᵉ siècle révèlent souvent leur émotion et leurs inquiétudes. Marc de Bombelles, diplomate au service de Louis XVI, se réjouit ainsi en 1778 dans une lettre à son épouse Angélique du « fruit de [leur] amour » qu’elle pourrait porter, tout en redoutant les dangers d’une éventuelle grossesse.

En 1850, Pierre-Joseph Proudhon exprime lui aussi une vive exaltation à l’annonce de sa future paternité :

« Cette nouvelle m’a été bien douce. Le célibataire ne peut imaginer (…) ce qu’est l’amour conjugal et paternel. »

La Tendresse conjugale, par Louis-Leopold Boilly (autour de 1810)
La Tendresse conjugale (autour de 1810), par Louis-Léopold Boilly.
Wikimédia

Cette implication ne se réduit pas aux sentiments. Les futurs pères prennent souvent part aux préparatifs de la naissance : choix du prénom, des parrains et marraines, du lieu de naissance, du mode d’allaitement ou du praticien ; ils financent les dépenses et peuvent aider à préparer le trousseau de l’enfant.

Cette participation reste toutefois inégalitaire : l’autorité masculine peut imposer le choix du lieu des couches ou de l’accoucheur, contre les souhaits de l’épouse et au détriment de ses liens familiaux.

Paternalisme et tensions conjugales

La grossesse est aussi un temps de surveillance et de conseils. Dans les élites instruites, notamment au siècle des Lumières, alors que la santé des femmes et des enfants devient un enjeu social majeur, les hommes s’informent et prescrivent parfois la conduite à tenir.

Fort d’une expérience antérieure et de ses lectures, Gabriel-Honoré Riquetti, comte de Mirabeau, prodigue ainsi à Sophie de Monnier, enceinte de ses œuvres en 1777, de nombreux conseils sur son alimentation, son habillement et ses activités. Balzac, Proudhon ou encore Michelet adoptent au XIXᵉ siècle une attitude comparable, à la fois protectrice et directive.

Cette sollicitude témoigne d’un investissement réel, mais aussi d’un paternalisme qui confère à l’homme savoir, autorité et responsabilité envers une compagne jugée vulnérable, surtout si elle est plus jeune. Dans les couples très unis, l’attention portée au corps enceint favorise toutefois une intimité accrue.

Le Mariage a la ville -- L’accouchement, par Abraham Bosse
Le Mariage à la ville – L’Accouchement (1633), par Abraham Bosse.
Wikimédia

Cette proximité cependant est loin d’être générale. La grossesse peut au contraire révéler ou exacerber les tensions conjugales. Certains maris se montrent indifférents aux maux de leur femme, jalousent l’enfant à venir, s’opposent aux dépenses ou à l’influence de la belle-famille. D’autres supportent mal une maternité qui transforme le corps de leur compagne et modifie les rapports conjugaux. Certains personnages de Guy de Maupassant, aux fortes résonances autobiographiques, l’illustrent : dans Une vie (1883) comme dans Mont-Oriol (1887), la reproduction suscite désintérêt, dégoût, voire fuite devant la paternité.

L’investissement masculin n’obéit donc à aucune évolution linéaire : l’arrivée de l’enfant peut renforcer les liens du couple, comme révéler une distance, voire libérer une violence masculine nouvelle.

Les angoisses de l’accouchement

L’accouchement porte cette expérience à son paroxysme. Dans un contexte de forte mortalité maternelle (de 1 à 3 % des accouchements au XVIIIᵉ siècle) et où la douleur est réputée inévitable, la naissance suscite une angoisse considérable, particulièrement lors des premières couches.

Les pères cherchent souvent à rejoindre leur compagne à l’approche du terme ; lorsqu’ils sont éloignés, ils réclament des nouvelles immédiates, d’abord de la mère, puis de l’enfant. Mirabeau veut ainsi savoir au plus vite que Sophie « vit » et « ne souffre plus ». La joie de devenir père ne dissipe donc jamais complètement la peur de perdre la mère ou le nouveau-né.

Contrairement à une idée reçue, les pères des élites assistent assez fréquemment à tout ou partie de l’accouchement à cette époque. Leur exclusion systématique de la salle de naissance est liée au passage à l’accouchement hospitalier dans la première moitié du XXᵉ siècle. À domicile, leur présence peut revêtir plusieurs formes : encourager leur épouse, lui tenir la main ou soutenir son corps pendant les efforts.

Dans la gravure d’Abraham Bosse, l’Accouchement (1633), le mari rassure la parturiente et partage l’espoir que le danger est passé. Dans une Scène de naissance anonyme (v. 1800), il semble maintenir son dos au moment de l’expulsion. Sans faire du père un acteur central de l’accouchement, ces gestes donnent à la naissance une dimension conjugale.

Accouchement, peinture française anonyme vers 1800
Scène de naissance (vers 1800), peinture française anonyme.
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La présence masculine est aussi une expérience de dépossession. Face à la douleur, les pères ne peuvent guère agir ; ils voient leur épouse affronter une épreuve dont ils ne partagent ni les sensations ni les risques. Les normes de genre s’en trouvent souvent inversées : la femme manifeste endurance et courage tandis que l’homme apparaît inquiet, passif, parfois effondré.

Dans l’Amour (1859), Michelet évoque ces pères « défaits, pâles, anéantis », incapables de maîtriser le cours de l’événement. L’intervention d’un accoucheur peut encore accentuer ce sentiment d’impuissance, le mari devant confier la femme aimée aux soins et au regard d’un autre homme.

Reconnaissance et normes de genre

Tous les pères ne réagissent pas de la même manière. Si certains restent pendant tout l’accouchement, d’autres quittent la pièce lors de l’expulsion, parfois à la demande de l’épouse, soucieuse de les épargner. Marie-Thérèse Ollivier écrit ainsi à propos de son mari, ancien ministre de Napoléon III :

« Les douleurs devenant plus fortes, j’allai enfin me coucher, et j’obtins enfin d’Émile qu’il me laissât. Le pauvre ami alla se promener dans le jardin. »

D’autres pères se signalent par leur absence, qui ne signifie pas nécessairement le désintérêt : elle peut tenir aux obligations professionnelles, aux usages familiaux ou à l’incapacité à supporter le spectacle de la souffrance. Elle peut cependant révéler une faible implication dans la grossesse et la vie conjugale, comme chez le poète Paul Verlaine, absent toute la journée de la naissance de son fils en 1871 et déclarant que « les femmes et les enfants, c’était dégoûtant ; qu’on était bien assez bête de se marier ».

Après la naissance, les récits masculins de la découverte de l’enfant oscillent entre fierté, soulagement et fascination. La formule récurrente « ma femme m’a donné un fils » exprime la reconnaissance, souvent admirative, envers l’épouse, qui a surmonté douleurs et danger de mort. Si la préférence pour le garçon demeure forte, l’essor de l’idéal du mariage d’amour favorise une valorisation plus sensible de l’enfant, fille ou garçon, comme prolongement de l’être aimé.

Bien avant l’époque actuelle, des pères ont donc pu s’impliquer dès la grossesse et pendant l’accouchement comme soutien affectif, témoin inquiet et parent en devenir. Cette expérience montre que l’engagement précoce envers l’enfant n’est ni une invention contemporaine ni une spécificité féminine.

The Conversation

Emmanuelle Berthiaud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. De la grossesse à l’accouchement, les pères s’impliquaient déjà dans la naissance des enfants aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles – https://theconversation.com/de-la-grossesse-a-laccouchement-les-peres-simpliquaient-deja-dans-la-naissance-des-enfants-aux-xviii-et-xix-siecles-291741

¿Deberían separarse las campañas de vacunación de gripe y covid-19?

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Ángela Domínguez García, Catedrática Medicina Preventiva y Salud Pública, Departamento de Medicina, CIBER Epidemiología y Salud Pública, Universitat de Barcelona

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Con la llegada del otoño y el descenso de las temperaturas, las campañas de vacunación frente a los virus respiratorios vuelven a situarse en el centro del debate de salud pública. La inmunización no solo constituye la herramienta más efectiva para prevenir formas graves de infección y evitar ingresos hospitalarios: también evita la sobrecarga asistencial en la atención primaria y los servicios de urgencias durante los picos de mayor circulación epidémica.

La recomendación de vacunarse cada temporada responde a una necesidad epidemiológica por la constante evolución de patógenos como el SARS-CoV-2 y el virus de la gripe, unida a la pérdida progresiva de la inmunidad adquirida con el paso del tiempo.

Las vacunas empleadas en cada campaña se formulan cada año de manera específica y adaptada para responder a las variantes y cepas circulantes más recientes que han sido identificadas por las redes globales de vigilancia coordinadas por la Organización Mundial de la Salud.

El objetivo primordial de los programas de vacunación no es prevenir la infección, como comúnmente se cree, sino reducir la gravedad de la enfermedad, el riesgo de la hospitalización, el ingreso en Unidades de Cuidados Intensivos y el fallecimiento en aquellas personas que presentan un mayor riesgo de complicaciones.

En el caso de la covid-19, a diferencia de lo que ocurría en el momento de pandemia, en que la vacunación era masiva, la estrategia ha cambiado: ahora se centra en la protección específica de la población vulnerable y la optimización de los recursos del sistema sanitario. Pero ¿coincide con la población a la que se protege frente a la gripe? No exactamente.

¿Podrían escindirse las campañas?

Aunque ambas infecciones son de origen respiratorio, sus metas y las poblaciones a las que se dirigen no son idénticas.

En España, la vacunación contra la covid-19 se enfoca, sobre todo, en la prevención de cuadros graves. Está recomendada para mayores de 70 años, personas institucionalizadas en residencias y cuidadoras, embarazadas, población con condiciones de riesgo a partir de 12 años de edad y de alto riesgo o inmunodepresión a partir de 6 o más meses.

Para la covid-19 se recomienda una dosis de vacuna en la población diana independientemente del número de dosis recibidas con anterioridad (incluso ninguna dosis previa) y del número y gravedad de infecciones previas. Y se respeta un intervalo mínimo de 3 meses desde la dosis previa o infección documentada. Las personas inmunodeprimidas y mayores de 6 meses pueden requerir dosis adicionales

La vacunación antigripal persigue tanto la protección individual frente a formas graves como la reducción de la transmisión comunitaria. Por ello, amplía el umbral de edad a partir de los 60 años e incluye colectivos no contemplados en la vacunación general de covid-19, como la población infantil (de 6 a 59 meses) y el personal de servicios esenciales. Comparte con la covid-19 la indicación en personas con condiciones de riesgo, embarazadas y personal sanitario.

En los grupos de población diana se administra una sola dosis de vacuna de gripe, excepto en prematuros e inmunodeprimidos, que pueden requerir pautas especiales.

Por todo ello, una cuestión a debate es si las campañas de vacunación frente a la gripe y la covid-19 deben permanecer unificadas o si convendrá separar sus calendarios en el futuro.

La covid-19 no es tan estacional como la gripe

Otro factor a tener en cuenta es que, a diferencia de la gripe, que presenta una estacionalidad invernal más marcada con ondas epidémicas habitualmente entre noviembre y febrero, el SARS-CoV-2 muestra un comportamiento estacional incierto y errático.

El virus que ocasiona la covid-19 intercala repuntes epidémicos fuera del periodo invernal debido a la aparición de variantes emergentes y a la pérdida paulatina de la inmunidad colectiva. Por eso no resulta extraño que irrumpa en pleno verano.

Coadministración: ventajas y seguridad

A pesar de las diferencias en el comportamiento de ambos virus, la coadministración de las vacunas frente a la gripe y la covid-19 en una misma cita se mantiene como la opción preferente por distintas razones.

La primera es pura eficiencia: la administración simultánea en el centro de salud simplifica la logística, optimiza el tiempo de los profesionales y evita múltiples desplazamientos por parte de las personas usuarias. Esto es especialmente importante en aquellas personas que tienen más dificultad para el acceso a los sistemas sanitarios, como son las mujeres mayores, las cuidadoras o las personas con discapacidad.

Además, administrarlas de forma conjunta garantiza una mayor tasa de vacunación en aquellos grupos en los que coinciden ambas recomendaciones (especialmente personas mayores de 70 años y residentes en centros sociosanitarios).

Por supuesto, también se elige esta opción porque la seguridad de la coadministración está más que demostrada: la evidencia avala que la administración de ambas vacunas de forma conjunta en brazos distintos es segura y no disminuye la respuesta inmunitaria ni de la vacuna antigripal ni de la vacuna contra la covid-19.

Se vacunan unos pocos, pero ganamos todos

Aunque las nuevas variantes del virus logren escapar parcialmente nuestras defensas, lo que permite que sigan produciéndose infecciones leves o reinfecciones en personas vacunadas, la protección frente al riesgo de ingreso hospitalario sigue siendo alta. Mantener coberturas de vacunación elevadas en las personas en situación de mayor vulnerabilidad es la intervención de mayor impacto para proteger la salud de quien se vacuna y de las personas que le rodean y para evitar el tensionamiento de los servicios sanitarios.

Así también se protege al Sistema Nacional de Salud y le permite continuar con la actividad asistencial durante los meses de máxima intensidad epidémica.

La vacunación debe acompañarse de recordatorios y citación activa, de la recomendación de los profesionales sanitarios y de una comunicación transparente sobre beneficios y efectos adversos.

Se deben eliminar las barreras y facilitar la vacunación a todos los grupos diana de la campaña de vacunación. Todo ello contribuirá a reforzar la confianza en la vacunación y la probabilidad de que las personas con mayor riesgo reciban la vacuna, sin duda una de las medidas más importantes para minimizar el efecto de los virus respiratorios.


Artículo escrito con el asesoramiento de la Sociedad Española de Epidemiología.


The Conversation

Ángela Domínguez García es investigadora del proyecto financiado PI24/00692 del Instituto de Salud Carlos III e investigadora col·laboradora de proyectos europeos: Grant Agreement 101233259-SHIELD y 101233394-HEP-HOP. Es miembro del Consell Assessor en Vacunacions de l’Agència de Salut Pública de Catalunya. Es Coordinadora del Grupo de Trabajo de Vacunas e Inmunización de la Sociedad Española de Epidemiología (SEE) y miembro de la Comisión Asesora de Comunicación de la SEE.

Isabel Aguilar Palacio recibe fondos del Instituto de Salud Carlos III y del Gobierno de Aragón para proyectos de investigación y de la Comisión Europea y de la Innovative Health Initiative como experta. Es miembro de la Junta Directiva de la Sociedad Española de Epidemiología (SEE).

Pere Godoy es catedrático de Medicina Preventiva y Salud Publica en la Universidad de Lleida e investigador principal de proyectos financiados por el Instituto de Salud Carlos III. Es miembro del Consell Assessor en Vacunacions de l’Agència de Salut Pública de Catalunya. Es miembreo del grupo de Vigilancia de la Salud Pública y de Vacunas e Inmunización de la Sociedad Española de Epidemiología (SEE) y miembro de la Comisión Asesora de Comunicación de la SEE. Ha sido presidente de la SEE.

– ref. ¿Deberían separarse las campañas de vacunación de gripe y covid-19? – https://theconversation.com/deberian-separarse-las-campanas-de-vacunacion-de-gripe-y-covid-19-293713

Trois cartes pour comprendre les annonces d’investissements industriels en France

Source: The Conversation – France (in French) – By Nathan Gouin, Chercheur en géographie politique et économique, Université Le Havre Normandie


L’ESSENTIEL

  • Avec sa troisième Stratégie nationale bas carbone, la France impose aux entreprises de réduire leurs émissions de gaz à effet de serre de 50 % d’ici à 2030.

  • Une analyse souligne que la géographie de la décarbonation de l’industrie et celle de la réindustrialisation « verte » sont les deux faces d’une même pièce.

  • D’anciens bastions industriels attirent les investissements, de Dunkerque à Fos-sur-Mer.


Depuis 2021, la France connaît une vague d’investissements dans de nouveaux secteurs industriels – hydrogène ou batteries électriques – et dans la décarbonation des anciennes industries sidérurgiques et pétrochimiques. Cette dynamique est soutenue par plusieurs politiques industrielles, comme la Stratégie nationale pour le développement de l’hydrogène décarboné et la Stratégie nationale sur les batteries.

Pour analyser cette tendance, nous avons constitué une base de données réalisée dans le cadre du projet « Réindustrialisation, Transitions et Logistique dans la Vallée de la Seine ». Notre découverte ? Les investissements industriels annoncés en France sont concentrés dans les ports et les anciens bastions industriels, qui ont connu depuis des décennies des vagues de désindustrialisation.

Cette situation n’est pas propre à la France ; ils concernent d’autres pays comme le Royaume-Uni.

L’objectif de cet article est de dépasser une lecture simpliste en termes de « dépendance au sentier » qui consisterait à conclure que cette concentration a lieu là où sont présentes les industries à décarboner.

Car il faut considérer plusieurs facteurs : les effets de masse critique, que ce soit des fournisseurs et des clients, l’existence préalable d’infrastructures, ainsi que l’action publique à différentes échelles – de l’Union européenne, aux État en passant par les opérateurs de réseaux.

Zones industrialo-portuaires

Si la réalité de la réindustrialisation de la France fait l’objet de débats, nous pouvons affirmer que :

  • des mutations industrielles de grande ampleur sont en cours, en lien avec la décarbonation de l’économie ;

  • les investissements liés à la décarbonation ne sont pas uniformes et se concentrent notamment dans quelques territoires maritimes.

Depuis 2022, les territoires maritimes de quatre grands ports captent 25 % des montants d’investissements annoncés en France : Haropa, fruit de la fusion des ports du Havre, Rouen et Paris, Dunkerque, Marseille-Fos et Nantes-Saint-Nazaire. En 2023, 43 % des montants annoncés pour toute la France, soit 12 milliards d’euros d’investissement, concernent ces quatre zones industrialo-portuaires.

Ces anciennes zones industrielles bénéficient d’un savoir-faire industriel et surtout d’infrastructures telles que des terminaux portuaires spécifiques, ou des réseaux de pipelines. Ces atouts facilitent l’arrivée de ces investissements massifs.

Montants des investissements industriels annoncés par commune, entre 2008 et 2025.
Projet « Réindustrialisation, Transitions et Logistique dans la Vallée de la Seine », Fourni par l’auteur

À Dunkerque (Nord), les projets de gigafactories côtoient la transformation de la sidérurgie d’ArcelorMittal. À Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône), les investissements annoncés concernent aussi bien l’hydrogène que les carburants de synthèse ou la production de panneaux photovoltaïques. Dans la vallée de la Seine, les projets portent notamment sur l’hydrogène, le recyclage et les carburants de synthèse.

Un observateur attentif notera que certains de ces projets annoncés sont à l’arrêt, ou abandonnés, comme la giga-usine de panneaux solaires de Carbon à Fos-sur-Mer ou la plus grande usine de recyclage moléculaire des plastiques Eastman à Port-Jérôme-sur-Seine (Seine-Maritime).

L’existence d’une masse critique

Sans surprise, les investissements dans la décarbonation se situent dans les espaces fortement carbonés. La carte des émissions de CO₂ en France est très proche de la carte des investissements. Depuis 2020, le coefficient de corrélation entre les émissions de CO₂ et les montants investis – agrégés par commune – est de 0,77 ; ce qui indique une forte corrélation.

Émissions de gaz à effet de serre en France.
Cédric Rossi, 2026

En revanche, les mécanismes sous-jacents sont moins connus et tout aussi importants. L’analyse des motivations des industriels dans le cadre du projet « Réindustrialisation, Transitions et Logistique » montre que les investissements dans les zones les plus carbonées sont en partie motivés par l’existence d’une masse critique.

Masse critique de clients, par exemple pour les usines d’hydrogène qui trouvent à proximité d’importants clients souhaitant décarboner leur process industriel. Masse critique de fournisseurs de CO₂, concernant par exemple les projets de captage de CO₂ pour l’incorporer dans des carburants de synthèse – e-SAF pour l’aviation, e-methanol.

Le fait de disposer d’émetteurs importants de CO2 devient paradoxalement un atout !

Du rôle des politiques publiques

Un autre facteur déterminant concerne les politiques publiques déployées à plusieurs échelles. Ces dernières priorisent la décarbonation des activités industrielles les plus émettrices de CO₂, la création de nouveaux secteurs énergétiques et des infrastructures permettant de les déployer.

Au niveau européen, on retrouve ainsi le Green Deal ou le package Fit for 55. Ces mesures ne ciblent pas directement les anciens territoires industriels français ; toutefois, en identifiant les industries qui y sont implantées, elles les priorisent indirectement.




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Au niveau hexagonal France 2030 se focalise explicitement les projets de décarbonation de l’industrie, d’hydrogène, de recyclage ou de batteries, avec le support de l’Ademe. Les subventions sont décisives, comme à Dunkerque où le projet Prologium a bénéficié de 1,5 milliard d’euros d’aides de l’État et où le four électrique d’Arcelor est financé à hauteur de 50 % par l’État.

Carte des zones industrielles bas-carbone.
Réalisée par les auteurs, d’après les données de l’Ademe, CC BY

L’exemple des Zones industrielles bas carbone, programme piloté par l’Ademe visant au déploiement de solutions innovantes pour atteindre la neutralité carbone en 2050, identifie les territoires les plus émetteurs (Figure 3), dans les grands ports maritimes et dans les anciens bastions industriels de l’est de la France et du Rhône.

Les opérateurs d’infrastructure – électricité avec RTE, gaz avec Natran – conforte cette géographie en priorisant le déploiement de capacité électrique et de transport de nouvelles molécules, comme l’hydrogène ou le CO₂, dans les anciennes zones industrielles.

Zones prioritaires de déploiement des capacités électriques pour RTE et projet de réseau de distribution d’hydrogène de Natran.
RTE, 2025 ; Natran, 2025, CC BY

Incertitudes d’une réindustrialisation durable

Une question demeure : ces nouveaux investissements vont-ils permettre de compenser les crises passées et les fermetures annoncées dans des entreprises de l’ère du carbone ?

Malgré les promesses, les incertitudes entourant les projets de gigafactories dans les Hauts-de-France, les arrêts des projets Carbon à Fos-sur-Mer ou Eastman à Port-Jérôme-sur-Seine, en raison des atermoiements des réglementations européennes, laissent planer le doute. La concentration actuelle des investissements ne garantit pas encore une réindustrialisation durable, mais expose ces territoires aux incertitudes des transformations en cours.

The Conversation

Nathan Gouin a reçu des financements de Délégation Interministérielle au Développement de Vallée de la Seine, dans le cadre du projet “Réindustrialisation, Transitions et Logistique”

Marie-Laure Baron a reçu des financements de Délégation Interministérielle au Développement de Vallée de la Seine, dans le cadre du projet “Réindustrialisation, Transitions et Logistique”.

– ref. Trois cartes pour comprendre les annonces d’investissements industriels en France – https://theconversation.com/trois-cartes-pour-comprendre-les-annonces-dinvestissements-industriels-en-france-291592