Le monde du football s’est emparé de la question de la diversité, non sans que quelques tensions soient observées. Mais comment est accueillie cette démarche ? Une analyse de plusieurs milliers de publications en ligne révèle une réalité subtile. Où l’on révèle que pour le public, toutes les formes de diversité ne se valent pas !
Nelson Mandela affirmait que « le sport a le pouvoir d’unir les gens comme peu d’autres choses le font ». Cet idéal est au cœur du message de la FIFA pour la Coupe du monde 2026, présentée comme une célébration de l’unité, de la diversité et de l’inclusion.
Mais cette symbolique s’accompagne de tensions. Dans un contexte mondial marqué par les débats sur l’immigration, l’identité nationale et les droits des personnes LGBTQ+, la Coupe du monde continue de susciter des controverses autour du visa d’un arbitre somalien, des déplacements des supporters et de la participation de l’Iran. Comme lors du débat autour du brassard « OneLove » en 2022, le football reste un espace central où se cristallisent des enjeux sociétaux plus larges et souvent polarisés.
Ces discussions ne s’arrêtent pas aux stades. Elles se prolongent sur les réseaux sociaux, où, chaque publication, campagne ou prise de position est immédiatement amplifiée, commentée et débattue à grande vitesse. Dans cet environnement, les fédérations, sponsors et marques doivent composer avec une forte visibilité mais aussi une exposition accrue aux réactions publiques. Une question centrale émerge alors : comment communiquer efficacement sur la diversité et l’inclusion dans un espace aussi fragmenté et polarisé ?
Une diversité pénalisante ?
Pour répondre à cette question, nous avons analysé plus de 6 000 publications Facebook et Instagram issues de neuf fédérations européennes de football. En nous appuyant sur des entretiens avec des experts du secteur, nous avons distingué sept dimensions de la diversité : le genre, la race et l’origine ethnique, l’âge, le handicap, la religion et la culture, l’orientation sexuelle et la classe sociale.
Pris dans leur ensemble, les contenus liés à la diversité semblent générer en moyenne moins d’engagements que les autres publications. Ce résultat, cohérent avec certaines études antérieures, peut facilement conduire à une lecture simpliste selon laquelle la diversité serait « pénalisante » sur les réseaux sociaux. Une telle interprétation serait toutefois trompeuse.
En réalité, l’analyse par dimension révèle une structure beaucoup plus fine des réactions du public. Les publications mettant en avant la diversité de genre ou d’âge suscitent en moyenne moins d’engagements. À l’inverse, celles illustrant la diversité raciale génèrent davantage de réactions positives sur Facebook comme sur Instagram. Ces différences importantes expliquent en partie pourquoi la littérature scientifique est souvent contradictoire : certaines recherches isolent une seule dimension de la diversité, tandis que d’autres les agrègent en un indicateur unique. Nos résultats montrent que la diversité et l’inclusion ne forment pas un concept homogène, mais un ensemble de dimensions distinctes, susceptibles de déclencher des réponses sociales, émotionnelles et culturelles très différentes selon les publics.
Un enjeu de communication
Ces résultats déplacent la question centrale, puisqu’il ne s’agit pas de savoir si les organisations doivent communiquer sur la diversité et l’inclusion, mais comment elles doivent le faire de manière pertinente et contextualisée.
Premièrement, les organisations doivent aller au-delà des messages génériques sur l’inclusion et identifier précisément quelles dimensions de la diversité elles mettent en avant dans leur communication. Les réactions des publics dépendent fortement du contexte culturel, du secteur d’activité, mais aussi des normes implicites propres à chaque communauté en ligne. Une marque de grande consommation, une entreprise technologique ou une université peuvent ainsi observer des dynamiques très différentes, voire opposées. L’enjeu n’est donc pas de suivre une recette universelle, mais de comprendre les attentes et sensibilités de sa propre audience.
Deuxièmement, il est essentiel de distinguer communication et impact. Les contenus où la diversité est intégrée de manière naturelle dans la communication quotidienne tendent à générer des performances plus solides que ceux reposant principalement sur des campagnes explicites, des slogans ou des hashtags dédiés. Cela ne remet pas en cause la légitimité des prises de position publiques, mais suggère que leur efficacité dépend fortement de leur cohérence avec l’ensemble du discours de marque et de leur intégration dans des contenus perçus comme authentiques.
L’équipe TV 2026.
Des effets discrets à ne pas ignorer
Troisièmement, il faut dépasser une lecture strictement quantitative de l’engagement. Si certains contenus liés à la diversité génèrent moins de « j’aime » ou de commentaires, ils peuvent néanmoins avoir un effet plus discret mais stratégique : celui de modifier la composition de l’audience engagée. Nos analyses exploratoires suggèrent en effet que certains types de contenus attirent des publics plus diversifiés selon différentes dimensions identitaires. Autrement dit, la valeur de ces communications ne réside pas uniquement dans le volume d’interactions, mais également dans la capacité à élargir et diversifier la base sociale de l’engagement, ce qui constitue un enjeu croissant pour les organisations.
À mesure que la Coupe du monde 2026 se déroule, le football continuera de générer des débats sur l’identité, l’appartenance et la représentation, bien au-delà des terrains. Ces discussions se joueront autant sur les réseaux sociaux que dans les stades, et chaque prise de position y sera immédiatement interprétée et discutée dans des environnements souvent polarisés.
Pour les organisations sportives comme pour les marques, l’enjeu n’est plus de déterminer si la diversité a sa place dans la communication. Il s’agit désormais de reconnaître qu’elle est multidimensionnelle, que les publics sont hétérogènes, et que la performance d’une stratégie de communication ne peut être réduite aux seuls indicateurs d’engagement à court terme.
Les auteurs ont reçu une subvention de l’Union des associations européennes de football (UEFA).
Arno De Caigny et Kristof Coussement ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
Le footballeur Kylian Mbappé est parfois critiqué pour son jeu insuffisamment défensif. Or, ces propos se basent sur ce qu’ils voient en ignorant les consignes qui lui ont été données. Au-delà du football, cette attitude se retrouve souvent dans le monde professionnel. Elle révèle surtout un dysfonctionnement de l’entreprise.
Kylian Mbappé ne revient pas toujours défendre. Tout le monde l’a vu. Tout le monde a un avis. Mais avant de conclure qu’il ne fait pas son travail, une question mérite d’être posée : savons-nous réellement ce que Didier Deschamps lui demande de faire ?
Il ne revient pas. Il marche parfois. Il laisse ses coéquipiers défendre sans lui. À l’approche du Mondial 2026, les critiques s’étaient accumulées. Des statistiques sur le faible volume d’actions défensives de Kylian Mbappé ont circulé. Le verdict est rapidement tombé ! « Il ne fait pas assez d’efforts », « il joue pour lui », « il n’est pas assez collectif ». Pourtant, peu d’observateurs connaissent précisément la consigne.
Déviation par rapport au comportement attendu
On entend régulièrement dans le football actuel que « tout le monde doit défendre ». À force d’être répétée, cette affirmation finit par devenir une norme implicite : celui qui ne défend pas semble dévier du comportement attendu. Or cette norme suppose que le même comportement est attendu de tous les joueurs, indépendamment du rôle que leur attribue leur sélectionneur. C’est précisément cette hypothèse que le débat sur Mbappé invite à interroger.
Didier Deschamps l’a placé dans l’axe et lui a confié le brassard de capitaine. Mbappé lui-même rappelle que l’efficacité de l’attaque dépend de la coordination, des mouvements, du positionnement et des rotations entre les joueurs. Autrement dit, son rôle ne peut pas être compris isolément. On juge donc un comportement visible sans connaître ce qui était demandé.
Une erreur de raisonnement courante
C’est une erreur de raisonnement très courante. Nous observons ce qu’un individu fait ou ne fait pas et nous en déduisons ce qu’il vaut. Mais un comportement ne dit rien par lui-même. Il ne prend son sens qu’au regard de ce qu’on attendait de la personne. Sans cette information, le jugement est aveugle.
Nous commettons exactement la même erreur au travail, tous les jours. C’est peut-être même l’une des sources fréquentes du sentiment d’injustice au travail. Nous avons parfois l’impression d’être évalués sur ce qui se voit, plutôt que sur ce qui nous était réellement demandé.
Un commercial passe ses journées au téléphone, en rendez-vous ou à déjeuner avec des clients. Pour ses collègues qui ne voient pas directement son activité, il peut donner l’impression d’être peu présent, voire peu impliqué. Derrière ce jugement, une norme implicite : un bon salarié serait d’abord un salarié visible à son poste. Mais prospecter, négocier et entretenir des relations font précisément partie de son métier.
Des exemples dans la vie professionnelle
Un salarié quitte systématiquement le bureau à 17 heures. Certains collègues y voient un manque d’investissement. Là encore, une norme culturelle implicite agit. La personne qui reste tard serait plus engagée que celle qui part à l’heure. Pourtant, il a peut-être simplement terminé ce qu’on lui demandait, tandis que celui qui reste jusqu’à 20 heures compense une mauvaise organisation.
Un manager passe ses journées en réunion. On peut avoir l’impression qu’il ne produit rien. La norme implicite : travailler c’est produire quelque chose de directement observable. Pourtant, si son rôle consiste à coordonner des équipes, ces réunions sont précisément son travail.
L’activité visible ou l’objectif ?
Dans chaque cas, l’erreur est la même ; on juge l’activité visible sans connaître l’objectif assigné. Cette erreur est d’autant plus tentante que l’effort visible rassure. Quelqu’un qui court, qui reste tard, qui répond vite ou qui enchaîne les réunions, donne des signes immédiatement lisibles d’engagement. À l’inverse, celui qui marche, part à l’heure ou travaille loin du regard collectif, paraît plus suspect. Mais ces signes disent parfois peu de la contribution réelle. Ils disent surtout ce qui est facile à observer.
M6 Infos 2026.
Pourquoi cette erreur est-elle si fréquente ? Parce que, contrairement aux objectifs, les comportements sont toujours visibles. On voit Mbappé marcher mais on ne voit pas les consignes de Deschamps. On voit le salarié partir à 17 heures mais on ne voit pas ce qu’il avait à accomplir dans sa journée.
Quelle définition du « bon » travail ?
Le problème n’est donc pas seulement individuel. Quand une organisation laisse ses attentes implicites, elle pousse chacun à interpréter les comportements à partir de ses propres critères. Certains valorisent la présence, d’autres la réactivité, d’autres encore la disponibilité permanente. Faute de cadre partagé, chacun fabrique sa propre définition du « bon travail ».
C’est cette asymétrie qui explique un sentiment que beaucoup connaissent. Celui d’être jugé sur de mauvais critères. D’être évalué sur ce qu’on voit de nous plutôt que sur ce qu’on nous a demandé d’accomplir. Ce sentiment n’est pas toujours une illusion. Il reflète souvent une réalité. Les attentes n’ont pas été rendues suffisamment lisibles, ni pour la personne évaluée, ni pour ceux qui l’observent. Quand les rôles restent flous, chacun finit par juger avec les critères qu’il voit.
Alors, Mbappé doit-il défendre ? Peut-être. Peut-être pas. La réponse dépend du rôle que Didier Deschamps lui a confié, et c’est précisément ce que nous ignorons. Pour que le débat soit bien posé, avant de juger un collaborateur, un collègue… ou un joueur de foot et avant de dire que son comportement est acceptable ou non, interrogeons-nous d’abord sur les objectifs qui lui ont été réellement assignés.
Laurent Modolo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Les années 1960 constituent une période charnière dans l’histoire d’Abdullah Ibrahim. C’est à cette époque que le maître sud-africain s’est progressivement imposé sur la scène internationale comme pianiste de jazz. Il y a posé les bases du style qui fait aujourd’hui sa renommée, alors même que son œuvre continue d’être célébrée
On se souvient surtout de lui pour avoir su créer des paysages sonores typiquement sud-africains : des harmonisations d’hymnes religieux, les rythmes ghoema du Cap et les appels islamiques à la prière. Son interprétation sur scène se caractérisait par une simplicité raffinée et une grande grande respiration musicale.
Ce tournant musical s’est accompagné d’un cheminement spirituel qui a conduit à sa conversion à l’islam et à son changement de nom : il est passé de Dollar Brand à Abdullah Ibrahim en 1968.
The World of Dollar Brand est une série d’articles qu’Abdullah Ibrahim a écrits et publiés dans le journal Cape Herald en 1968 et 1969. Ces textes éclairent les épreuves qu’il a traversées ainsi que son évolution musicale après son départ d’Afrique du Sud pour l’Europe en 1962.
Comme je l’explique dans mon étude consacrée aux artistes de jazz sud-africains et à l’exil, il est peut-être impropre de qualifier cette période d’« exil » dans le cas d’Abdullah Ibrahim. Lui et son épouse, la jazziste et militante Sathima Bea Benjamin, sont revenus en Afrique du Sud de juillet 1968 à mai 1969, puis de nouveau en 1970 et en 1974.
Cependant, à mesure que l’Afrique du Sud s’éloignait physiquement, elle gagnait en présence dans la poétique du son et du discours d’Ibrahim. Ces premières années d’absence d’Afrique du Sud révèlent les facettes les moins connues de sa carrière musicale.
Pourtant, à travers sa musique, ses écrits et ses interviews de cette époque, nous pouvons retracer la manière dont Ibrahim imaginait et construisait l’Afrique musicalement. Il cherchait à exprimer une identité ancrée dans ses racines africaines.
Les années d’« exil »
Né au Cap en 1934, Adolph Johannes (Dollar) Brand était un pianiste prolifique sur la scène des boîtes de nuit sud-africaines depuis l’âge de 17 ans.
Lorsqu’il quitta l’Afrique du Sud avec Benjamin en 1962, il jouissait déjà d’une solide réputation. Il avait collaboré au premier disque de bebop sud-africain, Verse 1 des Jazz Epistles, aux côtés de figures de proue du jazz sud-africain telles que Kippie Moeketsi, Hugh Masekela et Jonas Gwangwa.
Dans sa biographie, Benjamin se souvient que le couple « mourait littéralement de faim faute d’opportunités » à l’époque du régime de la minorité blanche et de l’apartheid. L’état d’urgence déclaré après le massacre de Sharpeville de 1960 a étouffé la scène du jazz sud-africain. Avec l’aide d’un ami proche, Paul Meyer, Ibrahim et Benjamin sont partis pour Zurich.
Ils sont arrivés dans le froid glacial de l’hiver suisse, dans une chambre infestée de punaises de lit, et ont eu du mal à trouver du travail. Ibrahim a écrit dans le Cape Herald que son premier point de contact à Zurich était le Club Africana, mais que les responsables y avaient trouvé sa musique «trop moderne». Il a finalement « réussi à trouver le ton juste » auprès des gérants du club – ce qui laisse entendre qu’il a dû faire un certain compromis musical de son côté – et a décroché un contrat de quatre mois et demi par an avec ses compatriotes sud-africains Johnny Gertze à la basse et Makaya Ntshoko à la batterie.
Malgré ces difficultés, cette période a marqué une évolution majeure de sa musique. Il s’est consacré à d’intenses heures de pratique au piano, allant même jusqu’à faire de l’exercice physique pour « soutenir une longue période de jeu à deux mains ». Il a perfectionné ses compétences de soliste et a fait évoluer sa manière de composer.
Il écrit :
Beaucoup des formes musicales, principalement inspirées des modèles américains, avec lesquelles je travaillais en Afrique du Sud étaient devenues contraignantes. J’ai créé de nouvelles pièces qui m’offraient une liberté totale et la possibilité d’improviser… avec de nombreux schémas rythmiques s’appuyant sur la pulsation… comme fondement.
L’accent mis sur la pulsation – les plus petites unités de temps régulières en musique – plutôt que sur la mesure (généralement organisée en groupes de deux, trois ou quatre temps formant un motif régulier et répétitif, par exemple : UN deux trois, UN deux trois) montre qu’Abdullah Ibrahim s’inspire des traditions musicales africaines.
De courtes lignes de basse répétées en boucle structurent les morceaux, pendant que la main droit improvise librement dessus. Ce cycle court est une marque de fabrique de nombreuses traditions musicales africaines.
La rencontre avec Duke Ellington
Un événement marquant du séjour d’Ibrahim à Zurich fut sa rencontre avec la star américaine du jazz Duke Ellington en 1963. L’histoire est bien connue. Ellington se produisait à Zurich et Benjamin le convainquit de venir écouter un set du Dollar Brand Trio. Visiblement impressionné, Ellington invita Benjamin et Brand à enregistrer avec lui à Paris, quelques semaines plus tard.
Cela donne lieu à deux albums : Duke Ellington presents the Dollar Brand Trio (1964), et A Morning in Paris de Benjamin (sorti seulement en 1997). Le soutien d’Ellington a sans aucun doute ouvert des portes à Ibrahim, même si sa carrière attendra plusieurs années avant de décoller.
Les voyages d’Ibrahim entre 1962 et 1965 témoignent des difficultés qu’il rencontrait pour gagner sa vie. Il se produisait dans des festivals européens et multipliait les contrats. Ses passages, de 1963 à 1965, au Jazzhus Montmartre de Copenhague ont donné lieu à l’enregistrement live publié sous le titre Anatomy of a South African Village (1965) et Round Midnight at the Montmartre (sorti seulement en 1988).
On peut y entendre certaines de ses « nouvelles formes ». Après un séjour à Londres, Ibrahim et Benjamin s’installèrent à New York en 1965. La ville devint leur port d’attache pour les quatre décennies suivantes.
Le concert en solo
Ibrahim donne son premier concert en solo au célèbre Carnegie Hall le 10 octobre 1965, ce qui le propulsa sur la scène jazz new-yorkaise de manière hautement symbolique.
Le concert était en grande partie organisé par lui-même, ce qui lui rappelle les débuts de sa carrière en Afrique du Sud.
Dans ce concert, sa préférence pour le piano solo est déjà perceptible. Dans le Cape Herald, il déclarait :
La formation habituelle avec basse et batterie devenait trop restrictive et il était assez difficile de trouver un bassiste capable de jouer les passages rapides que je souhaitais.
Ce furent des années difficiles pour Ibrahim. Malgré l’aide généreuse des Ellington, il ne trouvait pas de travail. Il se consacra corps et âme à la pratique et à l’étude des partitions, déclarant :
La forme du piano solo commençait à prendre forme.
La conversion à l’islam
Ibrahim et Benjamin sont retournés en Afrique du Sud pendant dix mois en 1968 et 1969. C’est à cette époque que Dollar Brand s’est converti à l’islam. Ibrahim décrit cette période comme un temps de purification et de quête spirituelle qui a conduit à sa conversion.
Cette période reflétait l’évolution technique de sa pratique musicale, qu’Ibrahim a décrite dans une interview à la radio BBC comme étant liée à évolution personnelle.
Selon une critique parue dans le Cape Herald à propos de son premier concert à Kensington, au Cap, son public avait du mal à suivre cette nouvelle direction.
Bien que la silhouette montée sur scène « fût bel et bien le bon vieux Dollar, débraillé mais très apprécié », le critique rapporte que « Dollar s’est mis à jouer pour lui-même, et des morceaux complètement déjantés ont commencé à planer bien au-dessus des têtes du public ». Les spectateurs murmuraient, s’agitaient, puis finirent par crier : « Retourne en Amérique ! ».
Si Ibrahim avait perdu son public du Cap dès 1968, sa musique a su le reconquérir à son retour en 1974. Avec le producteur Rashid Vally, il a enregistré l’un de ses albums les plus connus, Mannenberg – is where it’s happening (1974).
Dans le morceau « Mannenberg », le cycle musical court refait son apparition, mais cette fois sous la forme familière du motif marabi, pilier du jazz sud-africain depuis les années 1920, qui constitue la colonne vertébrale de cette pièce.
Associés aux timbres distinctifs des saxophones des musiciens du Cap Robbie Jansen et Basil Coetzee, ces sons sont devenus synonymes d’un foyer auquel Ibrahim n’avait accès que par l’imagination et par le son, après avoir quitté le pays en 1974 pour un exil qui allait devenir définitif.
Ces mélodies résonneront lors du concert-hommage gratuit organisé en son honneur au Cap le 29 juin.
Cet article fait référence aux écrits d’Ibrahim publiés dans le Cape Herald. Ce journal anti-apartheid a cessé de paraître en 1986 et, bien que ces articles soient disponibles dans les archives, il n’existe pas de lien vers ceux-ci en ligne.
Stephanie Vos travaille à l’université de Stellenbosch.
Source: The Conversation – in French – By Guy Richard, Directeur de l’expertise scientifique collective, de la prospective et des études à l’Institut national de la recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE), Inrae
« Notre maison brûle, et nous regardons ailleurs », s’alarmait, en 2002, Jacques Chirac en utilisant la formule du physicien Jean-Paul Deléage, disparu en 2023.Joey Senft/Unsplash, CC BY
Les dernières canicules en Europe ont pris de court les populations et les pouvoirs publics, mais pas les scientifiques qui alertent depuis des décennies sur le réchauffement climatique. Pourquoi, dès lors, n’ont-ils pas été plus écoutés ?
L’histoire contemporaine des alertes environnementales trouve l’un de ses moments fondateurs dans la publication, en 1962, de Silent Spring (Printemps silencieux) par Rachel Carson (1907-1964). En révélant les effets délétères des pesticides sur la santé humaine et les écosystèmes, la biologiste américaine inaugure une forme moderne d’alerte fondée sur l’expertise scientifique. Son ouvrage a contribué à transformer les politiques environnementales, mais a également suscité de vives réactions de la part des industriels concernés. Ceux-ci ont contesté à la fois ses conclusions et sa crédibilité.
Rachel Carson, pionnière de la lutte contre les pesticides.
Depuis lors, les alertes se sont multipliées : pluies acides, destruction de la couche d’ozone, changement climatique, désertification, érosion de la biodiversité ou pollutions chimiques. Pourtant, malgré l’accumulation des connaissances scientifiques, elles demeurent souvent remises en cause, ignorées ou accueillies avec scepticisme.
Les alertes ne restent pas nécessairement lettre morte. Printemps silencieux, par exemple, a débouché sur une large interdiction du DDT. Les travaux des chimistes Mario Molina et Frank Rowland ont conduit à une interdiction progressive des CFC, principales substances appauvrissant la couche d’ozone. Dans ces deux cas, des solutions de substitution assez simples à mettre en œuvre ont rapidement émergé ; ce qui a pu limiter le coût du changement tout en faisant émerger des acteurs économiques favorables à cette transition.
Mais même ces changements ne se sont pas faits sans résistances. Dans la plupart des cas, on doit s’interroger sur les raisons qui rendent si difficile de faire entendre ces alertes.
Des risques que nous percevons de moins en moins
Les premières alertes environnementales portaient souvent sur des nuisances locales : fumées industrielles, rivières polluées, déchets toxiques ou intoxications chimiques. Elles étaient fréquemment relayées par les populations directement concernées – riverains, pêcheurs, agriculteurs ou associations de victimes. Les populations éloignées des zones concernées percevaient rarement le problème, comme nous sous-estimons souvent les pollutions engendrées dans les pays en développement par notre consommation.
Aujourd’hui, les principaux enjeux environnementaux présentent une difficulté supplémentaire. Le changement climatique, l’érosion de la biodiversité ou la perturbation des grands cycles biogéochimiques résultent de l’accumulation de millions de décisions individuelles et collectives. Leurs effets apparaissent parfois à l’autre bout du monde et souvent plusieurs décennies après leurs causes.
Plus les problèmes deviennent globaux, moins ils sont directement perceptibles. La plupart d’entre nous ne voient ni l’augmentation de la concentration atmosphérique en CO₂, ni l’érosion de la diversité génétique des espèces, ni l’acidification progressive des océans.
La disparition des insectes pollinisateurs ou le déclin des populations d’oiseaux communs passent largement inaperçus pour les non-spécialistes, a fortiori avec une population massivement urbanisée. Ce n’est qu’à travers des suivis scientifiques réalisés sur plusieurs décennies que ces tendances deviennent visibles.
Une amnésie générationnelle
Prenons l’exemple des oiseaux communs. Beaucoup ont le sentiment d’en voir encore dans leur jardin. C’est ce qu’on appelle l’« amnésie écologique ».
En France, la mesure du déclin des populations d’oiseaux n’apparaît clairement qu’en réunissant les observations recueillies depuis plus de trente ans par des milliers d’observateurs bénévoles. Ces derniers ont suivi un protocole identique dans toute la France, à travers le Suivi temporel des oiseaux communs (STOC), coordonné par la Ligue de protection des oiseaux et le Muséum national d’histoire naturelle.
Sans cet effort de long terme, cette érosion resterait largement invisible. Nous savons, grâce à ce travail minutieux, que les populations d’oiseaux ont décliné de 57 % depuis 1980 dans les plaines agricoles.
Le suivi temporel des oiseaux communs dans les Pyrénées.
Les alertes environnementales contemporaines reposent ainsi de moins en moins sur l’observation d’événements intelligibles et de plus en plus sur l’interprétation de séries de données accumulées au cours de plusieurs décennies.
De même, personne ne perçoit directement une hausse moyenne de la température mondiale d’environ 1,3 °C. Celle-ci n’apparaît qu’à travers l’accumulation de millions de mesures réalisées sur l’ensemble de la planète. Inversement, les épisodes de 1976 ou de 2003 sont toujours dans les mémoires et alimentent l’idée que « [la canicule,] ce n’est pas nouveau ».
Le « paradoxe de l’environnementaliste »
Un paradoxe supplémentaire complique la situation. Malgré la multiplication des alertes, une grande partie de l’humanité a connu au cours des dernières décennies une amélioration de ses conditions de vie : allongement de l’espérance de vie, recul de certaines formes de pauvreté, accès accru à l’éducation, à l’énergie ou aux soins. Cette situation correspond à ce que certains chercheurs ont appelé le « paradoxe de l’environnementaliste ».
Les alertes décrivent ainsi des dégradations peu ou pas perceptibles par la population. À l’inverse, les bénéfices des activités qui les provoquent demeurent largement visibles dans l’expérience quotidienne.
Face à ces phénomènes, l’expérience personnelle ne suffit donc plus. Les alertes environnementales reposent de plus en plus sur la médiation de la science.
De fait, les scientifiques ont appris à détecter des dégradations invisibles à l’échelle individuelle, à identifier les causes, à anticiper les conséquences futures et à explorer les réponses possibles. Sans les mesures atmosphériques, les suivis de biodiversité, les modèles climatiques ou les études épidémiologiques, une grande partie des atteintes environnementales contemporaines resterait encore imperceptible.
Cette situation crée cependant une difficulté. La science parle un langage qui n’est pas celui du débat public. Elle raisonne en probabilités, en scénarios, en marge d’erreur et en niveaux de confiance. Elle expose ses controverses et ses incertitudes. Cette prudence constitue une force, du point de vue de la connaissance. Mais elle peut devenir une faiblesse dans l’espace médiatique ou politique, où les messages simples et catégoriques circulent souvent plus facilement.
Par exemple, les travaux du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) n’annoncent pas un futur unique, mais explorent plusieurs trajectoires possibles en fonction de différents scénarios d’émissions. Les conclusions sont exprimées sous forme de probabilités ou de niveaux de confiance. Cette manière de raisonner est indispensable à la démarche scientifique, mais contraste avec l’attente fréquente de réponses simples et définitives.
Pour la plupart des citoyens, il est impossible de vérifier personnellement ces résultats. L’adhésion repose donc largement sur la confiance accordée aux institutions scientifiques et à leur méthode. Or, cette confiance n’est plus aussi évidente qu’elle a pu l’être.
Cette dépendance à l’expertise scientifique rend également les individus plus sensibles à certains mécanismes psychologiques bien identifiés. De nombreux travaux en sciences comportementales, notamment ceux du psychologue et économiste Daniel Kahneman ou de la psychologue Elke Weber, montrent que nous avons tendance à privilégier les bénéfices immédiats, les situations familières et les informations compatibles avec nos valeurs ou nos intérêts.
Or, les alertes environnementales demandent souvent l’inverse. Elles invitent à prendre au sérieux des risques futurs, à envisager des transformations profondes et à accepter des messages complexes ou anxiogènes.
Dans le même temps, les environnements numériques facilitent la circulation de récits concurrents qui proposent des explications plus simples du monde. Ces récits offrent souvent davantage de certitudes, désignent clairement des responsables et procurent un sentiment d’appartenance à une communauté partageant les mêmes convictions.
La recherche (par exemple, les travaux du chercheur en sciences cognitives Stephan Lewandowsky) montre que leur attractivité ne dépend pas seulement du niveau d’éducation ou d’information. Elle répond également à des besoins psychologiques et sociaux : réduire l’incertitude, préserver une identité collective ou maintenir un sentiment de contrôle sur les événements. La difficulté des alertes environnementales tient donc aussi à la concurrence entre différents récits du réel.
Quand les alertes semblent remettre en cause la prospérité
Une autre singularité des alertes environnementales est qu’elles concernent souvent des activités qui ont largement contribué à l’amélioration du bien-être humain. L’industrialisation, l’exploitation des énergies fossiles, l’intensification agricole ou le développement des transports ont permis des progrès considérables en matière de santé, d’alimentation, de mobilité ou de richesse matérielle.
Cette situation distingue les alertes environnementales de nombreuses autres alertes sanitaires ou techniques. Ces dernières portent souvent sur des produits ou des pratiques dont les bénéfices apparaissent limités au regard des dommages qu’ils provoquent. Ainsi, l’interdiction des chlorofluorocarbures (CFC), responsables de la destruction de la couche d’ozone et utilisés notamment dans le fonctionnement de réfrigérateurs et de climatiseurs, a été facilitée par l’existence de substituts techniques rapidement disponibles.
Cette situation distingue les grands enjeux environnementaux contemporains d’alertes sanitaires plus anciennes qui ont pu être résolues sans remettre en cause l’organisation générale de l’économie. Ainsi, l’interdiction progressive de l’amiante ou la suppression de l’essence plombée ont porté sur des produits clairement identifiés, pour lesquels des solutions de remplacement ont progressivement été développées.
À l’inverse, réduire la dépendance aux combustibles fossiles suppose de transformer simultanément les systèmes énergétiques, les transports, une partie de l’industrie, l’agriculture ou encore l’aménagement des territoires. Les alertes environnementales contemporaines mettent ainsi en question des activités qui restent associées, dans l’expérience collective, au progrès matériel et à l’amélioration des conditions de vie.
Les scientifiques qui identifient les causes des dégradations environnementales sont ainsi conduits à interroger des technologies, des secteurs économiques et des modes de vie qui demeurent étroitement liés à notre prospérité.
Le « biais de statu quo »
Cette difficulté est renforcée par ce que les psychologues et les économistes comportementaux appellent le « biais de statu quo » : face à l’incertitude, nous avons spontanément tendance à préférer les situations existantes, même lorsqu’elles comportent des risques à plus long terme.
Même lorsque des alternatives existent, elles apparaissent souvent comme des promesses futures, alors que les coûts du changement semblent immédiats : investissements, transformations industrielles, modifications des habitudes de consommation ou craintes pour l’emploi.
L’alerte environnementale ne demande donc pas seulement de reconnaître un risque. Elle invite aussi à réévaluer certains fondements matériels du développement contemporain.
Depuis plusieurs décennies, enfin, de nombreux travaux ont documenté les stratégies mises en œuvre par certains secteurs économiques pour retarder ou affaiblir les régulations. Par exemple : financement de recherches destinées à entretenir la controverse, campagnes de communication, lobbying politique ou mise en avant systématique des incertitudes résiduelles.
Les historiens des sciences Naomi Oreskes et Erik M. Conway ont montré comment certains acteurs industriels ont développé des stratégies visant moins à réfuter les résultats scientifiques qu’à maintenir l’impression d’une controverse permanente. Ceci notamment en finançant des recherches ou des expertises mettant en avant des explications alternatives susceptibles de détourner l’attention des causes les mieux établies. Ces pratiques ont été documentées dans les domaines du tabac, des pluies acides, des pesticides – où de multiples facteurs alternatifs ont été invoqués pour relativiser la responsabilité des néonicotinoïdes dans le déclin des pollinisateurs – et, surtout, du changement climatique.
Les stratégies ont cependant évolué. Pendant longtemps, il s’agissait principalement de contester certains résultats scientifiques. Aujourd’hui, les attaques visent plus largement la crédibilité des scientifiques, des institutions de recherche ou de la démarche scientifique elle-même, comme le montrent Olivier Berné, Emmanuelle Perez Tisserant et Tamara Ben Ari.
Cette évolution intervient dans un contexte où la confiance envers les institutions est fragilisée et où la diffusion de récits concurrents est devenue plus rapide et plus massive.
Faire reconnaître des connaissances dérangeantes
Les alertes environnementales ne sont pas les seules à rencontrer des résistances. L’histoire des lanceurs d’alerte, des controverses sanitaires ou des révélations politiques montre que les sociétés n’accueillent pas sans résistance les informations qui remettent en cause des intérêts établis ou des représentations dominantes. Depuis le mythe de Cassandre, condamnée à annoncer des catastrophes sans jamais être crue, jusqu’aux débats contemporains sur le climat ou la biodiversité, le problème n’est donc pas seulement de produire des connaissances, mais de faire accepter des informations dérangeantes.
Les alertes environnementales ne posent donc pas seulement la question des connaissances scientifiques. Elles révèlent une transformation plus profonde : à mesure que les risques deviennent globaux, diffus et différés, l’expérience individuelle ne suffit plus à les appréhender. Les alertes environnementales reposent désormais largement sur des connaissances auxquelles le public doit faire confiance, sans pouvoir les vérifier directement.
Cette situation ouvre aussi un espace particulièrement favorable aux stratégies de manipulation : lorsque les faits ne peuvent plus être directement éprouvés, la confiance accordée à ceux qui les établissent devient elle-même un enjeu du débat public, voire un objet de confrontation politique ou économique. L’enjeu n’est donc pas seulement de produire des savoirs, mais de préserver les conditions qui permettent à une expertise indépendante d’être reconnue comme suffisamment crédible pour éclairer les choix collectifs.
Jean-Michel Salles a reçu des financements de l”ANR au cours de sa carrière, mais pas directement sur cette thématique..
Guy Richard et Michel Colombier ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
Les catastrophes climatiques deviennent de plus en plus fréquentes et intenses dans toute l’Afrique subsaharienne. Les inondations, les sécheresses, les vagues de chaleur et les tempêtes ne sont plus de simples phénomènes environnementaux isolés. Elles influent sur les moyens de subsistance, les inégalités, la confiance du public ainsi que les relations entre les citoyens et l’État.
Les gouvernements comptent sur les impôts pour financer les écoles, les soins de santé, les infrastructures et les politiques d’adaptation au changement climatique. Cependant, la fiscalité ne repose pas uniquement sur l’application de la loi : elle dépend aussi de la confiance que les citoyens accordent à la capacité de l’État à agir efficacement, équitablement et avec réactivité en temps de crise.
Nos recherches portent sur la fiscalité, les inégalités, les finances publiques et les effets des chocs climatiques en Afrique subsaharienne. Dans une étude récente, nous avons examiné une conséquence encore peu étudiée des catastrophes climatiques en Afrique : leur impact sur la morale fiscale, c’est-à-dire la volonté des citoyens de s’acquitter volontairement de leurs impôts.
Le civisme fiscal est important, car de nombreux pays africains peinent à mobiliser suffisamment de recettes fiscales nationales. Or, les citoyens sont plus enclins à payer leurs impôts lorsqu’ils ont confiance à leurs autorités perçues comme justes, efficaces et réactives.
Nous avons analysé des données portant sur 25 pays d’Afrique subsaharienne entre 2011 et 2021. Nous avons croisé les données d’enquête d’Afrobarometer avec les registres de catastrophes climatiques issus de la Base de données internationale sur les catastrophes (EM-DAT), qui recense les événements d’urgence à travers le monde. Notre étude a porté sur cinq types de catastrophes : les sécheresses, les inondations, les températures extrêmes, les tempêtes et les feux de forêt.
Nous avons associé les catastrophes avec les personnes les personnes interrogées en fonction de leur lieu de résidence et de la date de l’entretien. Nous avons ensuite utilisé des modèles statistiques pour examiner le lien entre l’exposition aux catastrophes et la morale fiscale. L’analyse s’est également penchée sur le rôle des inégalités et de la confiance dans les institutions publiques.
Les résultats révèlent une situation complexe. Ils montrent que les catastrophes n’affectent pas toutes la morale fiscale de la même manière. Les sécheresses et les températures extrêmes sont associées à une baisse du civisme fiscal. Les inondations, en revanche, s’accompagnent d’un civisme fiscal légèrement plus élevé. Une exposition répétée à de multiples catastrophes liées au climat est associée à un déclin global de la morale fiscale.
Nous avons également constaté que les catastrophes sont associées à une augmentation des inégalités économiques. Lorsque les inégalités augmentent, la confiance dans les institutions publiques diminue. Le respect des obligations fiscales s’affaiblit aussi. Les résultats de notre analyse viennent étayer cet argument en intégrant la dimension des catastrophes climatiques. Les catastrophes liées au climat exacerbent les inégalités. Cela réduit, à son tour, la confiance dans les institutions publiques et, en fin de compte, le respect des obligations fiscales.
Bien que les catastrophes climatiques aient tendance à réduire le respect des obligations fiscales, notre analyse montre que l’environnement institutionnel peut en atténuer les effets. Nous nous sommes penchés plus particulièrement sur le Kenya, le Bénin et l’Afrique du Sud. Ces trois pays sont très vulnérables aux catastrophes liées au climat et ont adopté, au cours des dernières décennies, une législation en matière de gestion des catastrophes et de lutte contre le changement climatique.
Cette analyse complémentaire nous a permis d’examiner si les cadres institutionnels de gestion des catastrophes peuvent atténuer les effets de celles-ci sur les attitudes fiscales des citoyens. Les résultats indiquent que ces dispositifs institutionnels ont considérablement réduit, voire, dans certains cas, complètement neutralisé les effets négatifs des catastrophes naturelles sur la morale fiscale.
Ces conclusions suggèrent que les citoyens réagissent à la manière dont les gouvernements gèrent les catastrophes et y répondent. Lorsque les pouvoirs publics apportent une réponse efficace, les effets négatifs des catastrophes sur la morale fiscale sont nettement atténués.
Pourquoi les catastrophes climatiques influencent les attitudes à l’égard de la fiscalité
La fiscalité n’est pas seulement une question économique. C’est aussi un contrat social. Les citoyens sont plus disposés à s’acquitter de leurs impôts lorsqu’ils estiment que les gouvernements utilisent les ressources publiques de manière équitable et assurent leur protection en cas de crise.
Des données provenant de pays africains suggèrent que la confiance joue un rôle déterminant dans le civisme fiscal. Plus les citoyens ont confiance dans les institutions publiques, plus ils ont la volonté de payer leurs impôts. Cela vaut particulièrement pour les collectivités locales et les organismes publics.
Premièrement, les catastrophes détruisent les moyens de subsistance et réduisent les revenus. Ce qui rend plus difficile pour les ménages de subvenir à leurs besoins fondamentaux. Lorsque les familles peinent à subvenir à leurs besoins essentiels, la survie passe avant tout et le paiement des impôts devient moins important.
Deuxièmement, les catastrophes peuvent réduire la confiance dans les pouvoirs publics lorsque les interventions sont perçues comme lentes, inégales ou politisées. La volonté de s’acquitter de ses impôts diminue — même chez les contribuables aux revenus les plus élevés — si les citoyens estiment que l’aide d’urgence ne profite qu’à certains groupes, ou si la corruption affecte la distribution de l’aide.
Troisièmement, les chocs climatiques exercent une pression supplémentaire sur les finances publiques. Les gouvernements peuvent voir leurs recettes diminuer tout en devant faire face à une hausse des dépenses consacrées à la reconstruction et à l’aide d’urgence.
Ce qui influe sur la volonté de payer
Notre étude a montré que les effets négatifs les plus marqués sur le civisme fiscal provenaient des sécheresses et des températures extrêmes. Cela n’a rien de surprenant. Les sécheresses affectent directement la production agricole, la sécurité alimentaire et les moyens de subsistance en milieu rural. Les vagues de chaleur réduisent également la productivité du travail et augmentent les coûts de santé, en particulier pour les populations vulnérables.
Les inondations ont donné des résultats différents. Dans certains cas, elles ont été associées à un civisme fiscal légèrement plus élevé. Une explication possible est que les interventions visibles et efficaces des pouvoirs publics lors des inondations, telles que l’aide d’urgence et la remise en état des infrastructures, peuvent renforcer la perception d’un État réactif.
Nos recherches suggèrent également que les effets des catastrophes climatiques varient selon les pays et les communautés. L’effet négatif sur le civisme fiscal est plus marqué dans les pays les plus pauvres et dans les zones rurales. Dans ces régions, les moyens de subsistance dépendent davantage d’activités sensibles au climat, telles que l’agriculture. De plus, les ménages ruraux sont souvent plus exposés aux inondations et aux sécheresses. Ils ont également un accès plus limité aux services publics, à la protection financière et au soutien de l’État.
Dans ces contextes, des chocs climatiques répétés peuvent renforcer l’impression que les gouvernements sont incapables ou peu disposés à protéger les populations vulnérables.
Le rôle de la politique climatique
Les politiques d’adaptation au changement climatique doivent s’attaquer aux inégalités et renforcer la confiance des citoyens dans les institutions publiques. À défaut, la répétition des chocs climatiques risque d’effriter leur volonté de contribuer aux finances publiques.
Une protection sociale ciblée, une aide d’urgence équitable en cas de catastrophe et des dépenses publiques transparentes sont essentielles. Il en va de même pour les investissements dans la résilience climatique des communautés vulnérables.
Nos conclusions suggèrent que les catastrophes climatiques ne menacent pas seulement les économies et les moyens de subsistance. Elles peuvent également nuire à la relation fiscale entre les gouvernements et les citoyens là où les inégalités sont fortes et la confiance institutionnelle faible.
Abrams Tagem, spécialiste de la recherche fiscale, a contribué à cet article.
Enrico Nichelatti does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.
On nous promet une révolution. L’intelligence artificielle rendrait le travail à la fois plus productif et plus agréable en nous libérant des tâches pénibles et en nous permettant d’investir plus de temps dans ce qui compte vraiment. C’est le récit du « travail augmenté ». Mais que vivent réellement les personnes qui travaillent déjà avec l’IA ?
Pour le savoir, notre équipe de recherche chapeautée par l’Observatoire international sur les impacts sociaux de l’IA et du numérique (Obvia), en partenariat avec onze organisations syndicales représentant plus de 1,4 million de membres, a interrogé 4 595 personnes syndiquées au Québec en 2025. Nos résultats invitent à revisiter sérieusement le mythe d’un travail universellement amélioré par la machine.
Des gains de productivité moins évidents qu’annoncé
Commençons par la promesse-phare : la productivité. Si l’IA tient ses promesses, ses utilisateurs et utilisatrices devraient travailler plus efficacement. Or, parmi les personnes qui s’en servent quotidiennement, seulement 44 % rapportent un réel gain de productivité. Plus surprenant encore, 26 % déclarent au contraire une perte d’efficacité à cause de la technologie.
Ces pertes de productivité découleraient notamment de la prolifération de travail « vite fait mal fait » avec l’IA (‘AI slope’ en anglais) dont la piètre qualité entraîne des pertes de temps parfois significatives. Ce peut être un rapport qu’il faut reprendre, car il ne répond pas aux normes de qualité, des informations qu’il faut vérifier, car jugées peu viables, une chaîne de courriels devenue incompréhensible et qui nécessite d’être clarifiée entre collègues, etc.
Adopter l’IA ne garantit donc pas de bénéfices concrets. Tout dépend des tâches, des contextes et du profil des personnes. D’ailleurs, l’IA reste pour l’instant cantonnée à des tâches jugées mineures : 75 % des utilisateurs et utilisatrices l’emploient pour un soutien ou un rôle accessoire, et seulement 3 % en font un élément central de leur travail.
Charge de travail et stress : autant de gagnants que de perdants
L’allègement de la charge constitue la deuxième promesse du « travail augmenté » par l’IA. Là encore, le portrait est en demi-teinte. L’IA allège effectivement le fardeau de 46 % des personnes répondantes. Mais elle l’alourdit pour près d’une personne sur cinq (17 %), et ne change rien pour le tiers restant. Par exemple, une parajuriste peut gagner en efficacité grâce à l’IA, mais au final se voir confier davantage de dossiers ou de tâches, ce qui se solde par un alourdissement de sa charge de travail.
Nos données montrent la même ambivalence quant au stress au travail. Dans une proportion égale, l’IA peut soit réduire le stress (28 % des répondants) ou l’augmenter (28 %). Une enseignante du collégial résume cette tension : « Les outils évoluent tellement vite que nous n’avons pas le temps de suivre les changements. Cela est anxiogène et décourageant. »
Autrement dit, l’IA n’améliore pas le travail de façon uniforme : elle le reconfigure. Et selon le secteur, le métier ou l’âge, cette reconfiguration penche vers le mieux… ou vers le pire.
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Travail augmenté, ça dépend pour qui
C’est sans doute le constat le plus important de notre étude : les bénéfices de l’IA ne sont pas distribués au hasard, ils suivent les lignes de fracture déjà existantes du marché du travail.
Les professionnels et les personnes diplômées de l’université figurent parmi les principaux gagnants. Ils disent utiliser l’IA de façon autonome, gagnent en productivité et participer pleinement aux décisions. À l’autre bout, le personnel technique, industriel ou des services se fait plus souvent imposer l’IA. Il rapporte subir davantage la surveillance algorithmique et moins profiter de ses avantages.
La perception de gagner en productivité illustre bien ce clivage : 55 % des personnes diplômées des cycles supérieurs s’estiment plus productives grâce à l’IA, contre seulement 22 % des personnes diplômées du secondaire.
Déficit d’encadrement et de communication
Là où tous, ou presque, s’entendent, c’est pour déplorer deux choses.
D’abord, un manque d’encadrement dans les organisations, alors que seulement 24 % des personnes interrogées observent la présence de politique relative à l’usage de l’IA ou d’un autre mécanisme de régulation.
Ensuite, le déploiement est tout sauf transparent et démocratique : à peine 12 % disent avoir été consultés avant le déploiement, et seuls 26 % estiment que leur organisation est transparente en matière d’IA.
Résultat, seulement 35 % ont confiance en leur employeur concernant ses projets d’IA.
Une peur du remplacement à contre-courant des prédictions
Près d’une personne sur cinq (18 %) craint pour son emploi à cause de l’IA. Cette inquiétude grimpe avec l’âge, et elle est nettement plus marquée chez les personnes travaillant dans l’industrie et les services, et chez les moins diplômées.
Ce décalage entre les prédictions des modèles et les craintes vécues sur le terrain mérite qu’on s’y attarde : il rappelle que l’angoisse technologique se loge souvent là où les personnes se sentent déjà les plus vulnérables.
Que retenir ? Que le « travail augmenté » n’est pas un mensonge, mais un récit incomplet.
Pour une partie des travailleurs et travailleuses, souvent les plus qualifiés, l’IA est effectivement un outil de soutien bienvenu et utilisé de leur propre chef. Pour beaucoup d’autres, elle est source de pression, de baisse d’autonomie, de surveillance ou d’insécurité.
À l’heure où les organisations doivent faire face à des enjeux de compétences, de qualification, de pénurie de personnel et d’innovation, les questions soulevées par l’IA au travail doivent être remises au cœur des décisions : l’IA seule ne peut être la solution.
Prendre le temps de discuter de l’IA avec l’ensemble du personnel concerné peut mener beaucoup plus loin : plus les personnes sont formées, impliquées et réellement parties prenantes, plus les bénéfices deviennent concrets et plus on évite que l’IA, faute de réflexion collective, ne finisse par détériorer le travail qu’elle prétend améliorer.
Xavier Parent-Rocheleau a reçu des financements de l’Obvia.
Julie (M.É) Garneau est membre du Centre de recherche interuniversitaire sur la mondialisation du travail (CRIMT) et de l’Observatoire international sur les impacts sociétaux du numérique et de l’IA (Obvia). Elle a reçu des financements du FQRSC, du CRIMT et de l’Obvia.
Vincent Pasquier a reçu des financements de l’Obvia et du FRQ.
Les maladies neurodégénératives liées au vieillissement, telles que la maladie d’Alzheimer ou le Parkinson, posent des défis majeurs dans le contexte de nos sociétés vieillissantes. Pour les personnes âgées aux prises avec des troubles cognitifs, les outils technologiques de soutien mental constituent une piste encourageante pour préserver leur autonomie au quotidien.
Selon les données les plus récentes, environ 8,7 % des personnes de 65 ans et plus sont atteintes de démence, et ce chiffre pourrait atteindre les 131,5 millions d’individus d’ici 2050. Cette progression rapide accentue la vulnérabilité des personnes concernées, augmentant les risques de perte d’autonomie, d’isolement social et de déclin fonctionnel, ce qui représente de véritables défis qui affectent leur quotidien.
Dès les premiers stades de la maladie, les personnes atteintes éprouvent des difficultés cognitives affectant la mémoire, la planification et la résolution de problèmes. Ces difficultés se manifestent surtout dans les activités complexes, c’est-à-dire celles qui requièrent la gestion simultanée de plusieurs étapes ou l’adaptation à des situations imprévues. Par exemple, préparer un repas nécessite de planifier les ingrédients, de gérer le temps de cuisson et de réaliser plusieurs tâches en parallèle, ce qui peut devenir un véritable défi pour ces personnes.
Face à ces enjeux, le développement de solutions innovantes est essentiel pour préserver leur dignité, leur sécurité et leur inclusion sociale.
Candidates au doctorat en sciences de la réadaptation à l’Université de Montréal, nos recherches portent respectivement sur l’utilisation des technologies d’assistance à la cognition pour soutenir l’autonomie et la sécurité à domicile, ainsi que sur l’implantation des technologies pouvant venir soutenir le système de santé dans l’offre de service à domicile pour les personnes âgées.
Cet article fait partie de notre série La Révolution grise. La Conversation vous propose d’analyser sous toutes ses facettes l’impact du vieillissement de l’imposante cohorte des boomers sur notre société, qu’ils transforment depuis leur venue au monde. Manières de se loger, de travailler, de consommer la culture, de s’alimenter, de voyager, de se soigner, de vivre… découvrez avec nous les bouleversements en cours, et à venir.
Une solution innovante
Les technologies d’assistance à la cognition constituent une réponse prometteuse pour soutenir l’autonomie des aînés vivant avec des troubles cognitifs.
Ces outils technologiques, conçus pour compenser les difficultés cognitives et favoriser l’autonomie fonctionnelle, incluent par exemple les applications de gestion des médicaments, comme les piluliers intelligents qui envoient des rappels automatisés, les systèmes d’alerte permettant de prévenir les oublis et d’assurer la sécurité, les agendas électroniques facilitant l’organisation des activités quotidiennes, ainsi que les objets connectés.
Au-delà de l’autonomie fonctionnelle, ces technologies jouent un rôle essentiel dans la lutte contre l’isolement social. Des applications de communication adaptées sur tablette électronique permettent par exemple aux aînés de rester connectés à leurs proches, même lorsqu’ils éprouvent des difficultés avec les outils numériques classiques. Des dispositifs favorisant l’engagement communautaire, comme les plates-formes numériques de participation à des événements virtuels, renforcent pour leur part le sentiment d’appartenance et contribuent à prévenir la dépression.
Malgré leur potentiel, ces technologies font face à plusieurs obstacles importants. Outre les enjeux liés à l’accessibilité financière, l’utilisabilité et l’acceptabilité représentent également des défis majeurs. Pour être réellement bénéfiques, ces technologies doivent être faciles à utiliser, intuitives et surtout adaptées aux besoins réels des aînés, notamment ceux vivant avec des troubles cognitifs.
Des méthodes d’apprentissage adaptées
Contrairement à certaines croyances répandues selon lesquelles les personnes âgées atteintes de troubles cognitifs seraient incapables d’apprendre à se servir de nouvelles technologies, les données scientifiques démontrent qu’un apprentissage demeure tout à fait possible, particulièrement dans les stades précoces de la maladie.
L’apprentissage sans-erreur est particulièrement efficace pour permettre aux personnes âgées d’apprendre à utiliser une technologie, car il utilise les capacités préservées, comme les automatismes de la personne – dite mémoire procédurale. Cette méthode ne requiert donc pas de mobiliser les capacités d’encodage classiques liées à la concentration, souvent atteintes dans la maladie d’Alzheimer.
Les études démontrent que cette méthode favorise la rétention des apprentissages de tâches simples, augmente la confiance des utilisateurs et peut améliorer leur autonomie dans l’utilisation de nouvelles technologies.
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Un domaine en pleine explosion
Le domaine du développement technologique pour soutenir le vieillissement est en pleine explosion.
Toutefois, il est important de rappeler que les technologies d’assistance à la cognition demeurent des outils et ne remplacent pas les interactions humaines et l’accompagnement professionnel. En soutenant l’autonomie et en facilitant l’inclusion sociale, elles répondent aux besoins des aînés vivant avec des troubles cognitifs lorsqu’elles sont enseignées adéquatement. Néanmoins, pour maximiser leur impact, des investissements dans la recherche et le déploiement de ces technologies sont indispensables.
Heureusement, beaucoup de chercheurs travaillent activement sur les problématiques entourant l’évaluation rigoureuse de ces technologies, pour évaluer leurs efficacités, leur adoption, leur utilisabilité et leur acceptabilité en vue d’optimiser leur déploiement et leur pérennisation.
Bien que le Ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) et le gouvernement fédéral soutiennent des initiatives pour le vieillissement en santé dans la communauté (Le plan d’action gouvernemental 2024-2029 « La fierté de vieillir » du MSSS : et l’intiative fédérale de subvention « Bien vieillir chez soi », il reste beaucoup des politiques publiques a approfondir pour une utilisation éthique et équitable de ces solutions. Ces efforts permettront de lever les barrières actuelles et de faire des technologies d’assistance à la cognition un levier pour un vieillissement sain et digne.
Dans un monde en constante évolution, ces technologies représentent une véritable promesse : celle d’un avenir où les aînés peuvent continuer à vivre de manière autonome, malgré les défis posés par le vieillissement et les troubles cognitifs.
Amel Yaddaden a reçu des financements des Fonds de recherche du Québec et de AGE-WELL
Aline Aboujaoude est membre de la coopérative de solidarité IXIA. Elle a reçu des financements des Fonds de Recherche du Québec et de AGE-WELL.
Née de l’opposition au projet immobilier de Jared Kushner et d’Ivanka Trump sur le littoral albanais, la mobilisation, qui se déroule depuis le début du mois de juin, révèle des tensions politiques plus profondes. Elle met en lumière le rejet de la corruption et du mode de gouvernance du premier ministre Edi Rama.
Depuis plusieurs semaines, des milliers d’Albanais descendent dans les rues de leur capitale, Tirana, pour s’opposer au projet de luxueux complexe touristique porté par le gendre de Donald Trump, Jared Kushner. Celui-ci prévoit d’investir près de 4 milliards d’euros dans la construction d’infrastructures immobilières sur le littoral préservé de Zvërnec (sud de l’Albanie) et dans les zones humides environnantes.
À la tête de l’Albanie depuis 2013, le premier ministre Edi Rama vante ce projet qu’il présente comme un levier de transformation de l’économie albanaise et spécialement de son secteur touristique. Mais les riverains et les organisations environnementales y voient au contraire une menace pour des écosystèmes fragiles et dénoncent des litiges fonciers jamais résolus.
La contestation a pris de l’ampleur à la fin du mois de mai, après la diffusion d’une vidéo montrant un manifestant traîné au bord d’une falaise par des agents de sécurité sur le site du projet. Devenue virale, elle a déclenché les plus importantes manifestations qu’ait connues l’Albanie depuis plusieurs décennies — des manifestations qui ont rassemblé une société longtemps divisée autour de clivages partisans et de visions divergentes de l’héritage du communisme.
Les mobilisations se sont progressivement muées en un vaste mouvement antigouvernemental désormais connu sous le nom de « révolution des flamants roses », en référence aux oiseaux emblématiques des zones humides menacées à Zvërnec. À Tirana comme dans plusieurs villes européennes où la diaspora se mobilise, les contestataires appellent à la démission d’Edi Rama.
Une contestation qui dépasse le projet de Kushner
La colère exprimée aujourd’hui traduit un rejet de la corruption systémique qui gangrène le pays. Elle est alimentée par une succession d’affaires ayant conduit à l’incarcération de plusieurs ministres pour abus de pouvoir et faits de corruption.
Alors que la lutte contre la corruption et le crime organisé constitue l’une des principales conditions de l’adhésion du pays à l’Union européenne – les négociations ont officiellement débuté en 2024 –, Rama est accusé d’affaiblir sans cesse les mécanismes de transparence et de contrôle.
Malaise économique au cœur de la crise
Ces dernières années, le coût de la vie s’est envolé. Les prix des carburants figuraient déjà parmi les plus élevés des Balkans avant même les chocs énergétiques provoqués par les guerres en Ukraine et en Iran. Les critiques pointent la concentration du marché énergétique entre les mains de personnalités proches du pouvoir, au détriment de la concurrence. Les investisseurs étrangers peinent depuis longtemps à s’implanter en Albanie, freinés par une concurrence faussée, un système d’attribution des marchés publics empreint de corruption et une application défaillante des contrats.
Dans le même temps, la flambée des prix de l’immobilier a aggravé les difficultés d’accès au logement. Le contrôle insuffisant des transactions a favorisé l’expansion rapide du secteur immobilier. Un rapport de l’ONU suggère que la hausse des prix est alimentée par le blanchiment d’argent illégal, notamment à Tirana et sur le littoral.
Le tourisme, qui attire chaque année plusieurs millions de visiteurs, demeure l’un des principaux moteurs de la croissance du pays. Toutefois, le sous-développement de l’industrie agroalimentaire, conjugué aux défaillances des réseaux routiers et ferroviaires, prive une grande partie de la population des retombées de cette réussite.
Les jeunes se sentent particulièrement touchés par ce décalage. Ils dénoncent leur mise à l’écart des processus politiques et des opportunités économiques, dans un contexte de gouvernance jugée opaque. Plus d’un demi-million d’Albanais ont émigré vers l’Union européenne au cours de la dernière décennie, en quête de meilleures opportunités.
Quelle issue politique ?
Alors que les mobilisations se poursuivent, l’issue de la crise demeure incertaine. Les manifestants réclament non seulement la démission du gouvernement, mais aussi des réformes institutionnelles, à commencer par une refonte du système électoral. Certains demandent la mise en place d’un gouvernement de transition chargé d’engager des réformes constitutionnelles et de relancer la lutte contre la corruption et le crime organisé.
Mais le Parti socialiste dispose d’une confortable majorité parlementaire et Rama a jusqu’à présent rejeté l’éventualité d’une démission. Il a également accusé les manifestants d’agir sous l’influence de puissances étrangères, notamment de l’Iran, sans présenter d’éléments à l’appui de cette affirmation.
Pourtant, la pression sur son gouvernement s’intensifie. Le 17 juin, le Parlement européen a appelé les autorités albanaises à suspendre les travaux dans les zones protégées. Le parquet, quant à lui, a engagé de nouvelles poursuites visant des personnes soupçonnées de blanchiment d’argent dans le secteur de la construction, longtemps considéré comme un pilier du pouvoir du gouvernement.
Le mouvement de protestation, idéologiquement hétérogène, peine à trouver une traduction électorale. Il n’en constitue pas moins un défi pour l’autorité de Rama. Par son ampleur, la mobilisation populaire révèle une profonde crise de légitimité du pouvoir et une aspiration à un renouvellement de la classe dirigeante.
Le premier ministre, qui refuse de démissionner, mise sur l’essoufflement du mouvement. Mais les manifestations ont renforcé le sentiment dans la population qu’un changement politique d’envergure était désormais envisageable.
Altin Gjeta ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Aujourd’hui, les médias en ligne peuvent suivre en temps réel les audiences de leurs articles et les réseaux sociaux analysent ce que vous lisez pour vous proposer d’autres contenus censés être plus en phase avec vos centres d’intérêt. Regard sur cette « mécanique de la donnée », à travers une enquête ethnographique au sein de deux groupes de presse belges.
Chaque matin, vous ouvrez l’infolettre de votre journal. Souvent, elle est la même pour tous les abonnés : une sélection et une hiérarchie d’articles décidées par la rédaction. Mais de plus en plus de journaux proposent des infolettres personnalisées, dont les articles semblent avoir été choisis à votre attention, en fonction de vos goûts et de vos habitudes.
Ce second type de sélection repose sur un algorithme qui analyse vos clics, votre temps de lecture et vos centres d’intérêt pour vous proposer les contenus jugés les plus « pertinents ».
Mais attention, cette personnalisation n’en est pas vraiment une. Un système de recommandation ne part pas de vous : il vous représente à travers des lecteurs jugés « similaires ». Vos clics et votre temps de lecture sont comparés à ceux d’autres milliers d’abonnés, puis l’algorithme vous range parmi des profils aux comportements proches.
Ce qu’il produit n’est pas le reflet de vos préférences singulières, mais une projection construite à partir de ces régularités collectives : ce que des lecteurs « comme vous » ont tendance à lire. Autrement dit, l’algorithme ne vous connaît pas : il vous classe.
C’est ce que j’appelle la « mécanique de la donnée ». Il ne s’agit pas seulement de la présence de chiffres dans les rédactions, déjà bien étudiée par des chercheuses comme Angèle Christin ou Caitlin Petre. Il s’agit de la manière dont la donnée se met à agir comme si elle parlait d’elle-même, telle une mécanique : elle automatise des tâches, quantifie ce qui ne l’était pas et fait converger des métiers longtemps tenus séparés : le marketing, la rédaction et la technique. Ce faisant, elle circule dans toute l’organisation et façonne, de proche en proche, l’information que vous recevez.
Mesurer l’audience n’est pas nouveau : la presse certifie sa diffusion depuis des décennies. Mais ses instruments restaient cantonnés à une opération bien délimitée : segmenter des profils de lecteurs pour vendre l’audience aux annonceurs.
La mécanique de la donnée, elle, ne procède plus par sondage : elle enregistre en continu le comportement de chaque lecteur et, surtout, elle change de place. La donnée circule. Elle ne se contente plus de compter les lecteurs une fois l’article publié, elle entre dans les réunions, les tableaux de bord, les décisions, et se met à peser sur ce qui sera produit, sur ce qui compte et ne compte pas. Mesure et production, longtemps distinctes, tendent à converger.
Ce que j’ai découvert, ce n’est ni le remplacement du journaliste par la machine ni un statu quo rassurant. C’est une redistribution des rôles, notamment en matière d’éditorial.
Quand un article reçoit une « note »
Lors de mon terrain, ces dispositifs n’étaient pas tous déployés : j’ai observé des mécanismes en train de s’installer. Et c’est précisément à ce stade qu’on voit affleurer les choix qui, plus tard, deviendront invisibles.
Dans l’un des groupes de presse que j’ai étudiés, un projet visait à attribuer un score à chaque article publié en ligne. Le principe (croiser la durée de consultation avec la taille de l’article) part de l’idée qu’un lecteur qui va au bout d’un long format est un lecteur engagé, donc plus susceptible de s’abonner et de rester exposé aux publicités. De cet engagement présumé, on tire une « valeur » chiffrée par article. Présenté comme un outil objectif, ce score devient un instrument de gestion.
Mais ce calcul repose sur des choix. Quelles variables retenir pour mesurer « l’engagement » ? L’équipe data et le marketing les définissent ensemble, au fil de réunions où l’on ajuste les « paramètres » : les mots du titre, sa longueur, la présence de chiffres, certains « mots forts ». Par exemple, le mot « coulisses » dans un titre appelle à cliquer ; celui-là même, vous l’aurez noté, qui ouvre cet article.
Le directeur du département data insiste pour que la rédaction soit, elle aussi, de la partie. Mais dans les faits, elle n’est représentée que par une personne, et de son propre aveu, ce qu’on lui présente reste trop abstrait pour qu’elle sache « quelles cartes [elle aurait] en main pour discuter avec les équipes ».
Reste l’usage qu’on en projette. Lors d’une réunion que j’ai observée, le directeur général reformule l’objectif : il ne s’agit plus seulement de mesurer, mais de pouvoir tenir aux rédactions un discours du type « Vous êtes censés faire autant d’articles engageants ; ce mois-ci vous en avez fait 35, vous deviez en faire 50, merci de rectifier le tir ». La donnée, censée décrire le réel, se met à prescrire ce que les journalistes doivent produire.
Au moment de mon enquête, le modèle n’était pas encore déployé : ce dialogue mensuel avec les chefs d’édition restait un horizon. Mais la mécanique était déjà inscrite dans les mots : c’est désormais au modèle de « déterminer les critères » d’un bon article, et aux rédactions de les valider.
L’infolettre de la machine et du journaliste
Un second projet, observé sur plusieurs années, portait sur l’automatisation d’une infolettre quotidienne. L’idée : remplacer la sélection manuelle des articles par un algorithme de recommandation, nourri par les traces de lecture de chaque abonné.
L’enjeu est considérable. Sélectionner et hiérarchiser l’information constitue historiquement le cœur du métier de journaliste. Confier cette tâche, ne serait-ce que partiellement, à une machine, c’est toucher à ce cœur de métier. Une analyste de la donnée résume la tension avec lucidité : « On automatise des choses qui normalement devraient être dans la main, dans le pouvoir des journalistes. Ça touche un peu à leur ligne éditoriale ».
Face à cette tension, les équipes cherchent des compromis. Le rédacteur en chef adjoint accepte l’algorithme, mais à une condition claire : la rédaction garde la main sur la hiérarchie de l’information. L’algorithme peut suggérer (« ceci devrait aussi vous intéresser »), mais ne décide pas de la structure d’ensemble. Le journaliste reste l’expert de l’actualité ; la machine gère le trafic.
Ce partage des rôles dessine deux registres de personnalisation : l’un « curatorial », fondé sur le jugement humain et la signature éditoriale ; l’autre « prédictif », fondé sur les données comportementales. Les deux coexistent, mais leur frontière est constamment négociée.
Dépossession ou redéfinition des rôles ?
Ce qui change en profondeur, c’est la nature de l’autorité éditoriale. Celle-ci ne réside plus seulement dans la personne du rédacteur en chef, mais se distribue entre des acteurs humains et des dispositifs techniques (algorithmes, métriques, tableaux de bord) qui participent tous, à leur manière, à décider de ce que vous lirez demain.
Il serait tentant de raconter cette histoire comme celle d’une dépossession, où les algorithmes remplaceraient les journalistes. La réalité est plus nuancée, sans être pour autant symétrique. Les journalistes ne disparaissent pas, mais ils négocient depuis une position de faiblesse : dans les dispositifs que j’ai observés, l’éditorial n’était souvent représenté que par une voix, face à des équipes de la donnée et marketing qui maîtrisent, elles, les paramètres du calcul.
Les professionnels de la donnée, de leur côté, ne sont pas des envahisseurs : ils se retrouvent dans un rôle de médiateur entre la rédaction et la machine, cherchant les bons réglages pour que le système fonctionne sans trahir l’esprit du journal.
Pour les travailleurs dont on automatise les tâches, l’enjeu dépasse la technique. L’un des scientifiques de la donnée que j’ai interrogés observe deux réactions chez ses collègues :
« Il y en a qui veulent se défaire des tâches monotones. Et il y en a d’autres qui avaient un peu leur fierté d’avoir ça à faire. Genre “C’est moi qui gère ça”. »
Perdre la tâche, c’est parfois perdre une part de soi dans l’organisation.
Ces transformations ne concernent pas que les rédactions. Elles touchent directement la qualité et la diversité de l’information que nous recevons. Si les algorithmes optimisent l’engagement (le clic, le temps passé), ils ne sont pas conçus pour garantir le pluralisme. Or certains sujets performent mal par construction : l’enquête locale au long cours, les matières arides mais nécessaires (un budget communal, une réforme administrative), certaines formes d’art, tout ce qui demande au lecteur un effort avant la récompense. Ce sont précisément ces angles-là qui risquent de glisser hors des radars dès lors qu’on hiérarchise l’information sur ce qui retient l’attention.
La question n’est donc pas tant de savoir si les données ont leur place dans les médias mais plutôt qui décide de ce qu’elles mesurent, valorisent et laissent dans l’ombre.
Cassandre Burnier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
À chaque Coupe du monde, ce ne sont pas seulement les performances des Bleus qui sont scrutées, mais l’identité des joueurs et leurs origines. Leur présence sur le terrain ravive un débat ancien sur l’immigration, l’identité nationale et la manière dont la France se pense elle-même. Derrière la composition de l’équipe se rejoue, à chaque tournoi, la question inachevée de l’identité postcoloniale du pays et de ce que signifie être français au XXIᵉ siècle.
Lorsque le sélectionneur Didier Deschamps a dévoilé la liste des joueurs retenus pour représenter la France lors de la Coupe du monde 2026, l’une des premières questions qui lui a été posée portait sur la présence de joueurs originaires des outre-mer au sein de l’équipe. En réponse, Deschamps a souligné que la sélection nationale reflétait à la fois la société française et son histoire.
Cette déclaration a rapidement suscité de nombreux débats, notamment sur les réseaux sociaux, où il est apparu que la composition de l’équipe ne correspondait pas, pour beaucoup, à leur vision de la France. Comme nombres de ses prédécesseurs, Didier Deschamps venait en effet de constituer une sélection majoritairement composée de joueurs issus de l’immigration. Et, comme eux, il s’est retrouvé confronté à une question qui accompagne depuis longtemps l’équipe de France : les Bleus représentent-ils réellement la France et la société française ?
Lorsque la France remporte sa première Coupe du monde en 1998, les célébrations sont largement interprétées à travers le prisme de l’identité nationale. Le slogan « Black-Blanc-Beur » s’impose alors comme symbole d’une France multiculturelle. À l’inverse, lorsque les choses tournent mal pour les Bleus, comme lors du scandale de la Coupe du monde 2010 en Afrique du Sud, marqué par la grève des joueurs, les critiques sont également formulées en termes d’identité, de valeurs françaises et de ce qui constitue une représentation authentique de la nation.
Si cette question revient à chaque Coupe du monde, c’est qu’elle dépasse largement le football. Pourquoi une équipe dont la plupart des joueurs sont nés en France continue-t-elle d’être interrogée sur sa capacité à représenter la nation ? Pour répondre à cette question, il faut revenir à l’histoire longue de la France, de son empire colonial à son modèle de formation sportive.
Une équipe façonnée par l’histoire
Pourquoi les Bleus comptent-ils autant de joueurs issus de l’immigration ? La réponse réside notamment dans la rencontre entre plusieurs dynamiques historiques.
Parallèlement, l’État et la Fédération française de football ont développé, notamment à partir des années 1980 et 1990, des infrastructures sportives dans ces territoires afin d’offrir aux jeunes des activités structurantes et de lutter contre une marginalisation qui prenait parfois la forme de la délinquance chez les jeunes de ces quartiers. Le football est alors devenu un loisir accessible pour les enfants des quartiers populaires, dont beaucoup étaient originaires de familles immigrées venues des anciennes colonies.
Plus qu’un simple loisir, il est devenu pour beaucoup une voie d’émancipation, offrant une possibilité d’échapper à la pauvreté, à l’exclusion sociale et à la marginalisation. Pour de nombreux jeunes, il a constitué un espace d’intégration sociale, mais également une opportunité de mobilité économique et de sortie de la pauvreté. Il n’est donc pas surprenant que le principal vivier du football français soit aujourd’hui largement concentré dans ces territoires.
Cette réalité se reflète dans la composition de l’équipe nationale et dans de nombreux autres pays européens au passé colonial, tels que l’Angleterre et les Pays-Bas. Cependant, au sein de l’équipe de France, des questions liées à l’identité et à la représentation semblent demeurer irrésolues. La France produit aujourd’hui un nombre exceptionnel de joueurs de classe mondiale dans les banlieues françaises.
Avec 99 joueurs nés et formés sur son sol parmi les 1 248 participants à la Coupe du monde 2026, la France est le premier pays exportateur de talents du tournoi. Si 23 d’entre eux portent le maillot des Bleus, les 76 autres représentent d’autres sélections, parmi lesquelles Haïti, le Sénégal, le Maroc ou encore l’Algérie.
Le poids de l’imaginaire national
Ensemble, l’héritage colonial français, les dynamiques migratoires et les politiques de formation mises en œuvre par la Fédération française de football depuis les années 1990 ont contribué à créer l’un des systèmes de production de talents footballistiques les plus performants du monde.
Ces facteurs permettent d’expliquer pourquoi l’équipe de France présente aujourd’hui ce visage. Ils n’expliquent pas, en revanche, pourquoi cette composition continue d’être contestée. Pour répondre à cette question, il faut déplacer le regard du terrain vers les représentations de la nation.
D’un côté subsiste une vision précoloniale ou nostalgique de la nation, selon laquelle une représentation symboliquement « correcte » de la France serait celle d’une France essentiellement blanche sur le plan ethnique. De l’autre, une vision qui considère que l’histoire impériale de la France a contribué à façonner une nation multiculturelle et pluralisée par les migrations, tout en restant fondée sur les principes universalistes de la République. Ces deux visions continuent de coexister et parfois de s’opposer. Cette tension, restée largement irrésolue, resurgit à l’occasion d’événements comme la Coupe du monde, lorsque revient la question sensible de savoir qui peut véritablement prétendre représenter la France.
La compréhension des identités contemporaines nécessite de reconnaître les formes d’hybridité culturelle produites par l’expérience coloniale. La France est une société hybride : une nation façonnée par son histoire coloniale, mais qui demeure parfois mal à l’aise avec des représentations de la nation qui s’éloignent d’une image traditionnellement blanche de la France.
Ainsi, le problème semble moins résider dans l’équipe de France que dans l’imaginaire national. Celui-ci paraît parfois figé dans une représentation d’une « France blanche » précoloniale, sans pleinement reconnaître que la France contemporaine est le produit d’une histoire complexe et métissée.
Les Bleus sont-ils français ? Sans aucun doute. Représentent-ils une France marquée par son histoire coloniale ? Oui. Représentent-ils, en revanche, l’image idéalisée que certains continuent d’associer à la nation française ? Sans doute pas.
En définitive, le débat récurrent sur la représentativité des Bleus en dit peut-être moins sur ceux qui portent le maillot de l’équipe de France que sur les tensions persistantes qui opposent l’héritage colonial de la France à la persistance d’un imaginaire national fondé sur une identité blanche.
Tapiwa Seremani ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.