Mode durable : Pourquoi les vêtements recyclés peinent encore à convaincre

Source: The Conversation – France (in French) – By Hanene Oueslati, Maître de conférences en Marketing, Université Bourgogne Europe

Le recyclage reste un phénomène marginal dans l’industrie de la mode. Jarmoluk, CC BY

Sensibles à l’écologie, les consommateurs achètent pourtant peu de vêtements recyclés. Pour comprendre cet apparent paradoxe, il faut s’intéresser à l’image du « recyclé » qui reste floue pour un grand nombre de personnes. Pourtant, ces produits possèdent d’incontestables atouts à même de séduire un large public.

Notre étude se penche sur les doutes de la clientèle et met en lumière des solutions pour promouvoir une industrie de la mode plus durable. Un chantier important pour compenser l’impact néfaste de la fast-fashion sur l’environnement.


Recycler ses vêtements, ou en acheter issus de matériaux recyclés, semble, à première vue, une solution évidente face aux dérives de la mode actuelle. L’industrie textile, tirée par la fast-fashion, produit toujours plus vite, moins cher, et au prix d’un impact environnemental considérable : émissions de dioxyde de carbone (CO2), consommation d’eau et accumulation de déchets.

Selon la Fondation Ellen-MacArthur, moins de 1 % des textiles sont aujourd’hui recyclés en nouveaux vêtements, ce qui illustre l’ampleur du défi. Dans ce contexte, les vêtements recyclés apparaissent comme une alternative prometteuse. Mais leur adoption reste encore marginale. Pourquoi ?

Dans la tête des consommateurs

Pour répondre à cette question, notre recherche s’appuie sur la théorie des représentations sociales. L’idée est simple : au-delà de nos opinions individuelles, nous partageons collectivement des images, des croyances et des associations d’idées qui influencent nos comportements. Dans le cas des vêtements recyclés, plusieurs éléments ressortent fortement. Les consommateurs comprennent globalement le principe : il s’agit de vêtements fabriqués à partir de matières ayant déjà eu une première vie. Ils associent aussi spontanément ces produits à l’écologie.




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Mais une autre image s’impose tout autant, celle du plastique recyclé. Pour beaucoup de consommateurs, les vêtements recyclés sont avant tout des produits issus de bouteilles plastiques transformées en fibres textiles. Cette représentation, largement diffusée par les marques et les médias, est devenue centrale. Or, cette association est ambivalente. Si elle valorise l’innovation, elle suscite aussi des réticences.

Entre bonnes intentions et inquiétudes persistantes

Les résultats de notre étude montrent que les consommateurs perçoivent les vêtements recyclés comme globalement bénéfiques pour l’environnement. Mais cette perception positive est fragilisée par plusieurs types de craintes.

D’abord, il y a des doutes sur la qualité : ces vêtements sont-ils aussi résistants et aussi confortables que des habits conventionnels ? Ensuite, il y a des interrogations sur la santé, notamment liées à l’utilisation de matériaux recyclés comme le plastique. Enfin, il y une préoccupation de représentation sociale : porter du « recyclé » est-il perçu comme tendance ou au contraire comme un choix marginal ?

Ces freins sont bien identifiés dans les analyses du secteur. Des cabinets comme McKinsey & Company soulignent que la perception de qualité reste un facteur décisif dans l’achat de vêtements durables.

Entre convictions et comportements, un grand écart

Un autre enseignement clé de notre recherche concerne le décalage entre les intentions et les pratiques. La majorité des consommateurs se disent préoccupés par l’environnement. Pourtant, ils continuent massivement à acheter des vêtements issus de la fast-fashion, voire de l’ultrafast-fashion.

Ce paradoxe, bien connu dans la littérature et chez les professionnels, s’explique par des arbitrages très concrets liés au prix, au style, à la disponibilité ou encore aux habitudes d’achat. Comme le souligne le cabinet de conseil Deloitte dans ses études sur la consommation responsable, les critères traditionnels (prix, qualité et image) restent dominants, même chez les consommateurs engagés.




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Une image floue qui entretient l’hésitation des consommateurs

Autrement dit l’argument écologique, à lui seul, ne suffit pas. Fait intéressant, notre analyse montre que les défauts souvent attribués aux vêtements recyclés (mauvaise qualité, manque de style et inconfort) ne font pas réellement l’unanimité, car ils ne sont pas au cœur des représentations partagées. Et leurs qualités potentielles (durabilité, éthique de production et aspect tendance) ne sont pas non plus clairement identifiées. Résultat : les vêtements recyclés souffrent moins d’une mauvaise image… que d’une image incomplète ou incertaine. Ce flou entretient l’hésitation des consommateurs.

Face à ce constat, un levier apparaît central : la communication. Les entreprises ont un rôle clé à jouer pour clarifier ce que sont réellement les vêtements recyclés, et surtout ce qu’ils ne sont pas. Plusieurs pistes concrètes émergent :

  • expliquer les procédés de recyclage de manière simple et transparente ;

  • diversifier les imaginaires, en montrant que le recyclage ne se limite pas au plastique mais concerne aussi le coton et d’autres fibres naturelles ;

  • rassurer sur la qualité et la sécurité, en s’appuyant sur des certifications ;

  • mettre en scène les produits, en magasin et en ligne, pour valoriser leur esthétique et leur durabilité.

Ces recommandations rejoignent celles du site spécialisé Business of Fashion et du Forum économique mondial, qui insistent sur l’importance d’une pédagogie active pour accompagner la transition vers une mode circulaire.

Decathlon Sustainability, 2020.

Vers une nouvelle norme de consommation

Au-delà du marketing, l’enjeu est plus large. Il s’agit de faire évoluer les représentations collectives pour que le recyclé ne soit plus perçu comme une option possible, mais comme une norme crédible et désirable. Autrement dit, passer d’un choix engagé, réservé à quelques consommateurs convaincus, à une pratique ordinaire, intégrée aux habitudes de consommation.

Cette transformation suppose une action coordonnée entre les marques, les pouvoirs publics et l’ensemble des acteurs de la filière textile. Il revient aux entreprises de rendre ces produits visibles, désirables et compréhensibles. Les pouvoirs publics, de leur côté, peuvent soutenir la structuration de la filière via des politiques de collecte, des incitations ou des normes. Quant aux acteurs du recyclage, ils participent à rendre concrète cette économie circulaire en assurant le tri, la transformation et la réintroduction des matières dans de nouveaux vêtements.




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Un levier économique pour les territoires

Car le développement du recyclage textile ne se limite pas à une question d’image. Il constitue aussi un levier économique et social. Une économie textile plus circulaire pourrait réduire significativement la pression sur les ressources naturelles tout en créant de nouvelles activités, notamment dans la collecte, le tri et le recyclage des fibres. Ces activités, souvent localisées, peuvent contribuer à la création d’emplois non délocalisables, à la revitalisation des centres-villes et au dynamisme des territoires.

Pour que cette transition prenne réellement de l’ampleur, un autre défi doit être relevé, celui de la confiance. Les consommateurs doivent non seulement comprendre ce qu’est un vêtement recyclé, mais aussi être convaincus de sa qualité, de sa sécurité et de sa valeur. Cela implique de rendre les processus de fabrication plus transparents, mais aussi de proposer des produits capables de rivaliser, en termes de style et de performance, avec les vêtements conventionnels.

En somme, les vêtements recyclés ne souffrent pas d’un manque d’intérêt… mais d’un manque de compréhension et de lisibilité. Et c’est sans doute là que se joue leur avenir : dans la capacité des acteurs à transformer une innovation technique en évidence culturelle.

The Conversation

Yohan Bernard a reçu des financements de l’ANR.

Hanene Oueslati et Patricia Niglis ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Mode durable : Pourquoi les vêtements recyclés peinent encore à convaincre – https://theconversation.com/mode-durable-pourquoi-les-vetements-recycles-peinent-encore-a-convaincre-279003

Êtes-vous certain de travailler pour le bien commun ? Une lecture de Thomas d’Aquin

Source: The Conversation – France (in French) – By Sandrine Frémeaux, Professeur, Audencia

Comment les dirigeants peuvent-ils poursuivre le bien commun ? Thomas d’Aquin, philosophe italien du XIIIᵉ siècle, dévoile les caractéristiques de ce concept.


Dans un article précédent, nous avions déjà précisé les particularités des communautés de travail, tournées vers le bien commun. La question restait de savoir comment les individus au sein des organisations peuvent avoir la certitude qu’ils poursuivent un véritable bien commun.

Notre nouvelle étude est fondée sur une relecture des écrits de Thomas d’Aquin (1225-1274), religieux italien de l’ordre dominicain, en particulier de la Somme théologique. L’ambition de ses écrits était de réconcilier la philosophie aristotélicienne orientée vers le développement des vertus et les principes chrétiens orientés vers la charité et l’amour.

Cette relecture a été entreprise à la lumière d’un examen approfondi des textes de l’un de ses interprètes, Charles De Koninck (1906-1965), philosophe canadien du XXᵉ siècle. Son ouvrage intitulé Primauté du bien commun, en 1943, met en évidence deux caractéristiques du bien commun : indivisible et diffusif de soi. Appliqué à l’entreprise, cela implique de s’accorder sur un projet à la fois unique et facilement communicable.

La question qui peut être posée pour savoir si le bien commun poursuivi est véritable est donc la suivante : le bien commun est-il indivisible et diffusif de soi ?

Un projet unique

Qu’est-ce que ce bien commun indivisible dont nous parlent Thomas d’Aquin et son interprète Charles de Koninck ? A la différence des communs divisibles, c’est-à-dire des communs que chacun poursuit à sa façon – mon bien-être au travail se décline différemment de celui de mon collègue –, le commun indivisible est unique, constituant la cause commune des efforts fournis par un collectif.

Thomas d’Aquin explique l’indivisibilité par l’existence d’une seule et même cause qui unit les participants dans la poursuite d’un même projet :

« Une chose est dite commune à la manière d’une cause ; c’est-à-dire qu’elle ressemble à une cause qui, tout en restant une numériquement, s’étend à plusieurs effets. »

Concrètement, le bien visé par un comité de direction est-il un amas de réussites et de bonheurs individuels, ou bien un projet unique et unifiant ?

Par exemple, dans une entreprise argentine de construction dans laquelle nous avions conduit 56 entretiens, il est apparu que les efforts fournis par les équipes ont une fin unique : la résolution des problèmes sociaux du territoire. Pareil objectif est indivisible dans la mesure où il a rassemblé un grand nombre de personnes autour de réalisations concrètes, telles que la construction d’écoles, d’orphelinats ou de centres de formation.

« La poursuite du bien commun est rendue possible à partir de projets matérialisables », rappelle l’entrepreneur de l’entreprise étudiée.

Cette organisation est loin d’être ordinaire, car elle est explicitement orientée vers le bien commun. Relevant de l’économie de communion – économie inspirée par Chiara Lubich, fondatrice du mouvement chrétien des Focolari –, elle s’efforce de développer la logique de don et de l’entraide mutuelle au cœur même de sa mission économique.

Les entreprises qui ne poursuivent pas une telle mission sociale peuvent également viser un bien commun indivisible. Pour prendre un exemple courant, une enseigne de chaussures qui s’efforce de réaliser des biens de qualité, durables, répondant à des besoins réels, peut bel et bien rechercher un bien commun. Le projet unique pourrait être par exemple de promouvoir des chaussures de qualité et de confort, conçues pour permettre une marche prolongée.

« Plus un être est bon, plus il diffuse sa bonté »

Thomas d’Aquin et son interprète Charles de Koninck identifient une seconde particularité du bien commun : le caractère diffusif de soi.




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Le bien commun est diffusif de soi lorsqu’il se communique aux personnes qui participent au projet. Dans son ouvrage Primauté du bien commun, Charles De Koninck affirme que

« ce n’est pas sans raison que le bien en tant que tel est dit diffusif, car plus un être est bon, plus il diffuse sa bonté vers des êtres qui lui sont plus éloignés ».

Chacun des participants au projet peut se sentir attiré par ce bien. Les partenaires tout comme les membres de l’entreprise du bâtiment précitée témoignent en ce sens :

« La pauvreté sur le territoire n’est pas seulement le problème de quelqu’un d’autre, c’est le problème de chacun », relate un bénévole d’un centre social soutenu par l’entreprise étudiée.

C’est dans la nature même du bien commun de se diffuser de la sorte :

« Ceux qui reçoivent redonnent à d’autres le bien [à la fois matériel et symbolique] qu’ils ont reçu », souligne un employé.

C’est ainsi que le développement du projet profite à tous les participants en permettant à chacun d’entre eux d’être plus accompli. Thomas d’Aquin écrit pour cette raison que

« celui qui cherche le bien commun cherche par voie de conséquence son bien propre ».

Par exemple, l’entrepreneur interviewé dans le cadre de notre recherche, abattu par la maladie de son enfant, relève la tête grâce à ce bien qu’il recherche :

« La poursuite de ce bien est pour moi le meilleur rempart contre l’inquiétude et la souffrance », rappelle-t-il.

Pour reprendre l’exemple de l’enseigne de chaussures, l’objectif est également de diffuser les vertus liées à la marche. En participant à cette culture éthique de la marche, les clients comme les salariés en retirent les bénéfices.

Le bien commun comme expérience

La poursuite du bien commun n’est pas seulement liée à des conditions organisationnelles ; elle est également une réalité expérientielle.

Il se peut que les dirigeants, et à leur suite, les participants au projet, poursuivent le bien commun au moment où ils font l’expérience d’un projet unique qui se communique aisément.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Êtes-vous certain de travailler pour le bien commun ? Une lecture de Thomas d’Aquin – https://theconversation.com/etes-vous-certain-de-travailler-pour-le-bien-commun-une-lecture-de-thomas-daquin-275605

Les salariés après 45 ans n’auraient plus de potentiel ? Pourquoi un plafond de verre freine encore la carrière des seniors

Source: The Conversation – France in French (3) – By Giverny De Boeck, Associate professor in Talent Management & Work Design, LEM – Lille Economie Management, UMR 9221, IÉSEG School of Management, IÉSEG School of Management

On connaît tous le plafond de verre qui empêche les femmes de progresser dans les entreprises. Un obstacle similaire existe pour les travailleurs plus âgés : le silver ceiling. Ce plafond fait référence aux barrières invisibles qui entravent injustement la mobilité ascendante des travailleurs plus âgés dans les entreprises.


Dans les années à venir, la France va devoir gérer un nombre croissant de travailleurs plus âgés. Les projections sur la population active montrent que le taux d’activité des travailleurs âgés de 55 à 64 ans devrait grimper à 68,9 % d’ici 2032 (contre 60,4 % en 2024), en partie à cause des discussions et débats sur la réforme des retraites.

Sans surprise, la gestion de carrière des travailleurs plus âgés est devenue une priorité pour le gouvernement français.

Notre étude souligne que ces travailleurs plus âgés risquent de se heurter à ce qu’on appelle le silver ceiling, ou plafond d’argent, une métaphore utilisée pour décrire le plafond qui bloque leur avancement dans les entreprises.

Ce plafond d’argent touche déjà les employés à partir de 45 ans. Or, à cet âge, la plupart des travailleurs ont encore près de 20 ans de carrière devant eux.

Moins de promotion

De nombreuses entreprises dans des secteurs comme la finance et le conseil déclarent suivre le principe de la méritocratie dans leurs décisions en matière de personnel et ressources humaines. Elles cherchent à distribuer des avantages et récompenses telles que des augmentations de salaire et des promotions en fonction des efforts, des compétences et des performances des employés.

Les chercheurs s’intéressent généralement aux différences dans les évaluations de performance pour expliquer les barrières structurelles auxquelles se heurtent les travailleurs plus âgés, les femmes et les minorités ethniques dans leur carrière. Souvent, les performances ne permettent pas d’expliquer (entièrement) pourquoi ces groupes ont systématiquement moins d’opportunités de carrière dans les organisations.

Nos données recueillies auprès de 842 personnes travaillant dans une grande organisation financière ont montré que, malgré des performances égales ou même supérieures, les travailleurs plus âgés avaient toujours moins de chances d’être promus l’année suivante.

Piège du potentiel

Pour repérer les futurs leaders, les grandes entreprises utilisent souvent des outils comme la « matrice à neuf cases » qui évalue les performances et le potentiel des travailleurs sur deux axes. Sur le premier, les managers évaluent les performances des travailleurs dans leur rôle actuel au cours de l’année écoulée ; sur l’autre axe, ils évaluent le potentiel des travailleurs à réussir dans des rôles de plus haut niveau, généralement sur une période future de un à cinq ans.

La différence de perspective temporelle (passé vs futur) est essentielle pour comprendre pourquoi les évaluations du potentiel créent un plafond de verre pour les travailleurs plus âgés, plus encore que les évaluations de performance. Contrairement à la performance, qui se base sur des activités concrètes passées, le potentiel est une prédiction de l’avenir qui est intrinsèquement incertain. Pour évaluer le potentiel, les managers doivent prendre des décisions avec des informations incomplètes.

Comment les stéréotypes s’installent

La théorie psychologique explique que, face à l’incertitude, le cerveau humain utilise des « heuristiques ». Il s’agit de raccourcis mentaux qui aident les gens à prendre des décisions rapides. Dans le contexte des évaluations du potentiel, l’âge sert de raccourci aux managers, ce qui permet aux stéréotypes liés à l’âge dans le monde du travail de s’installer.




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Les managers associent souvent implicitement les jeunes travailleurs à des traits de caractère potentiels tels que l’ambition professionnelle et la capacité d’adaptation. À l’inverse, ils risquent de se fier à des stéréotypes négatifs liés à l’âge présentant (à tort) les travailleurs plus âgés comme moins ambitieux, moins disposés à s’adapter et à apprendre, et plus résistants au changement.

Nos expériences menées auprès de 627 travailleurs confirment ce biais. Lorsqu’on leur a présenté deux travailleurs identiques, l’un âgé de 28 ans et l’autre de 48 ans, les managers qui avaient des stéréotypes négatifs liés à l’âge ont systématiquement attribué des notes de potentiel plus faibles au travailleur de 48 ans. Cela s’est produit même si les performances et les traits liés au potentiel étaient les mêmes pour les deux travailleurs.

Effet boule de neige

Les notes de potentiel biaisées ont un effet boule de neige sur les systèmes de ressources humaines (RH). Lorsque les travailleurs plus âgés sont injustement étiquetés comme ayant un faible potentiel, ils risquent non seulement de se voir refuser l’accès à des promotions, mais aussi à d’autres opportunités de carrière telles que les programmes de développement des talents.

Ne pas reconnaître le potentiel des travailleurs plus âgés est une erreur stratégique. La main-d’œuvre vieillit partout dans le monde et beaucoup d’entreprises sont actuellement confrontées à une pénurie critique de talents. En écartant les travailleurs plus âgés des décisions relatives à leur carrière, les entreprises réduisent non seulement leur propre réserve de talents, mais risquent aussi de perdre l’engagement de leur personnel le plus expérimenté.

De plus, elles cèdent un avantage stratégique à leurs concurrents qui, eux, reconnaissent le potentiel inexploité des travailleurs plus âgés.

Comment briser ce plafond ?

Les préjugés à l’égard des travailleurs plus âgés dans les décisions de carrière ne sont pas inévitables. Nos recherches suggèrent que les entreprises peuvent libérer le potentiel des travailleurs plus âgés en apportant des changements à leurs systèmes d’évaluation.

Ce plafond a disparu dans nos expériences lorsque nous avons rendu les managers responsables de leurs évaluations. Lorsqu’ils ont su qu’ils devaient préciser comment ils évaluaient le potentiel des travailleurs, ils sont passés d’une réflexion heuristique (stéréotypée) à un traitement plus délibéré et systématique.

Sur la base de nos recherches, nous recommandons quatre pratiques pour briser ce plafond :

Intégrer la responsabilité

Demander aux managers de fournir des justifications (écrites) pour les évaluations de potentiel. Par exemple, leur demander d’expliquer exactement quelles informations ils ont utilisées pour juger le potentiel des travailleurs, comment celles-ci ont été pondérées et pourquoi.

Définir « le potentiel »

Éviter les définitions vagues du potentiel, et préciser le poste et l’horizon temporel que les managers doivent prendre en compte dans les évaluations. Par exemple, l’accent est-il mis sur les postes de direction, les postes techniques plus élevés ou les postes axés sur l’innovation stratégique ? Et le potentiel est-il évalué pour occuper un tel poste l’année suivante ou seulement dans les cinq ans ?

Utiliser des indicateurs concrets du potentiel

Au lieu d’utiliser un seul score (par exemple, comme dans la matrice à neuf cases), concentrez-vous sur la mesure des comportements observables. Par exemple, demandez aux managers d’évaluer la manière dont les employés réagissent aux nouveaux défis ou dont ils tirent les leçons de leurs échecs.

Surveiller les données

Vérifiez si les évaluations du potentiel diffèrent systématiquement selon les groupes d’âge afin de détecter les biais cachés.

En suivant ces recommandations, les organisations peuvent s’assurer que le potentiel n’est plus déterminé par l’âge et qu’il inclut toutes les générations.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Les salariés après 45 ans n’auraient plus de potentiel ? Pourquoi un plafond de verre freine encore la carrière des seniors – https://theconversation.com/les-salaries-apres-45-ans-nauraient-plus-de-potentiel-pourquoi-un-plafond-de-verre-freine-encore-la-carriere-des-seniors-274757

Ebola : comment expliquer cette nouvelle flambée, malgré les vaccins qui ont amélioré la lutte contre les épidémies

Source: The Conversation – France in French (3) – By Jean-Daniel Lelièvre, PU-PH Professeur d’immunologie, directeur du département clinique du VRI – Expert vaccin HAS, OMS, EMA, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

Une épidémie préoccupante du virus Ebola sévit depuis avril 2026 en République démocratique du Congo et en Ouganda. Alors qu’il existe aujourd’hui un vaccin recommandé par l’Organisation mondiale de la santé en cas d’épidémie, comment expliquer cette nouvelle flambée ? On fait le point.


L’épidémie actuelle d’Ebola rappelle à quel point le virus responsable de cette infection reste une menace sanitaire majeure. Ainsi, une nouvelle flambée majeure liée au virus Ebola Bundibugyo (BDBV) est en cours depuis avril 2026 dans l’est de la République démocratique du Congo et en Ouganda.

Selon les derniers chiffres disponibles au 19 mai 2026, plus de 500 cas suspects ont été recensés et au moins 131 décès rapportés.

Une flambée favorisée par plusieurs facteurs

Un retard initial au diagnostic semble avoir joué un rôle important dans la flambée actuelle. Les premières techniques utilisées – qui procèdent par séquençage du matériel génétique du virus (techniques PCR) – sont optimisées pour la détection du virus Ebola Zaïre (EBOV), historiquement responsable de la majorité des grandes épidémies, et se révèlent moins performantes pour identifier rapidement l’espèce BDBV responsable de cette nouvelle épidémie. Ce délai diagnostique a probablement favorisé une circulation silencieuse du virus pendant plusieurs semaines avant la confirmation officielle des premiers cas.

La maîtrise de l’épidémie est également rendue compliquée par le contexte sécuritaire extrêmement dégradé dans l’est de la République démocratique du Congo. Les provinces concernées sont marquées depuis plusieurs années par des conflits armés impliquant de nombreux groupes rebelles, des déplacements massifs de populations, une forte défiance envers les autorités et les acteurs internationaux, ainsi qu’un accès limité aux structures de soins.




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Cette situation n’est pas nouvelle et rappelle les importantes difficultés rencontrées lors des précédentes épidémies d’Ebola dans les régions du Nord-Kivu et de l’Ituri, entre 2018 et 2020, où les violences armées avaient considérablement entravé les efforts de contrôle de l’épidémie.

Depuis la découverte du virus en 1976 au Zaïre, Ebola reste associé à des images d’épidémies fulgurantes, d’isolement des patients et de mortalité très élevée. Il existe pourtant plusieurs vaccins contre le virus Ebola et il semblerait licite de penser que la vaccination pourrait contrôler ces épidémies. La réalité est plus complexe…

Plusieurs virus Ebola avec des impacts différents

Il est important tout d’abord de rappeler qu’il n’existe pas « un » virus Ebola, mais plusieurs espèces différentes, dont la gravité et la capacité à provoquer des épidémies humaines varient fortement, comme l’indique le Tableau 1 ci-dessous « Épidémiologie et mortalité des virus Ebola chez l’humain »).

Les filovirus responsables d’Ebola comprennent ainsi cinq espèces : Ebola Zaïre (EBOV), Sudan (SUDV), Bundibugyo (BDBV), Taï Forest (TAFV) et Reston (RESTV). Ces différentes espèces sont capables d’infecter l’humain. Toutefois, seules trois d’entre elles – EBOV, SUDV et BDBV – ont été responsables d’épidémies plus ou moins importantes.

Si la transmission interhumaine de ces trois espèces est globalement identique, leur létalité, qui reste élevée dans tous les cas, peut varier considérablement (Tableau 1).

Le virus Reston représente un cas particulier. Il a d’abord été identifié chez des singes macaques puis chez des personnes exposées à ces animaux, mais sans provoquer chez l’humain de fièvre hémorragique ni de maladie sévère documentée.

Enfin, le virus Bombali, récemment identifié chez des chauves-souris en Afrique, n’a à ce jour été associé à aucun cas humain, même si son potentiel zoonotique fait l’objet d’une surveillance attentive.

L’épidémie de 2013-2016, un accélérateur du développement vaccinal

Avant 2014, plusieurs vaccins anti-Ebola existaient déjà en laboratoire, mais aucun n’avait été développé à grande échelle. La violence de l’épidémie en Afrique de l’Ouest de 2013-2016, liée à l’espèce Zaïre du virus d’Ebola, avec 28 000 cas et plus de 11 000 décès a profondément modifié la situation.

Les recherches menées chez l’animal et chez l’humain ont montré que les anticorps dirigés contre une protéine située à la surface du virus (la glycoprotéine d’enveloppe) jouent un rôle central dans la protection contre Ebola. Plus le taux d’anticorps neutralisants est élevé, plus la probabilité de survie augmente dans les modèles expérimentaux. Ces anticorps empêchent le virus d’entrer dans les cellules. C’est sur cette base qu’a été développée le vaccin Erbevo.

Le vaccin qui a finalement transformé la lutte contre Ebola est le rVSV-ZEBOV, Ervebo, qui est un vecteur viral qui a été modifié pour exprimer la glycoprotéine de surface du virus Ebola Zaïre (cf. Tableau 2 « Principaux vaccins et candidats vaccins contre les virus Ebola »). (Un vaccin à vecteur viral utilise un virus non pathogène pour déclencher la réponse immunitaire qui permet à l’organisme de se défendre contre la maladie ciblée par le vaccin, ndlr).

D’autres vecteurs viraux ont reçus également des autorisations. Le vaccin Zabdeno est le deuxième vaccin homologué par l’OMS contre le virus Ebola. Toutefois, son autorisation de mise sur le marché repose sur une utilisation combinée avec un autre vaccin – Mvabea. Cette stratégie qui repose sur l’utilisation de deux vaccins administrés de manière séquentielle (56 jours d’écart). A noter que cette combinaison vaccinale est dirigée contre différentes espèce de virus Ebola (Zaïre, Soudan et Thaï Forest) ainsi que celles d’un virus proche, celui de Marburg (le tableau ci-dessous n’indique que sa protection contre le virus Zaïre d’Ebola, ndlr).

Un vaccin recommandé pour réagir vite en cas d’épidémie

Pour pouvoir être utilisés lors d’une épidémie, ces candidats vaccins devaient répondre à des critères contenus dans des documents appelés « Preferred Product Characteristics » (PPC) and « Target Product Profiles » (TPP).

Ceux-ci incluent notamment :

  1. le délai d’obtention d’une réponse qui dans le cas d’Ebola doit être idéalement de moins de 7 jours et en tout cas inférieur à quatorze jours ;

  2. un régime vaccinal ne comportant qu’une seule dose de vaccin.

L’efficacité du vaccin Erbevo, qui répond à ces critères, a été démontrée avec l’essai « Ebola, Ça Suffit », mené en Guinée, comportant une stratégie dite de « vaccination en anneau » : lorsqu’un cas était diagnostiqué, les contacts du patient et les contacts des contacts étaient vaccinés rapidement afin de bloquer la transmission. L’utilisation de ce vaccin a contribué au contrôle des flambées épidémiques survenues ultérieurement en RDC. La combinaison Zabedno/Mvabea, elle, ne peut être utilisée dans ce contexte.

Il est important ici de signaler qu’il existe des différences génétiques importantes entre les différentes espèces de virus Ebola. Ces différences expliquent qu’un vaccin dirigé contre les souches Zaïre protège mal contre les souches Soudan ou Bundibugyo. C’est pourquoi les mêmes types de plateformes ont été utilisés pour développer des vaccins espèces spécifiques (Tableau 2). Le niveau de développement de ces derniers n’est toutefois pas aussi avancé que celui des vaccins contre la souche Zaïre (Tableau 2).

Ainsi, si des stocks internationaux de plusieurs centaines de milliers de doses d’Ervebo existent aujourd’hui sous coordination internationale, avec un stockage centralisé pour permettre un déploiement rapide lors des épidémies. Aucun vaccin homologué n’est actuellement disponible contre les souches Soudan d’Ebola SUDV – même si plusieurs candidats vaccinaux (rVSV-SUDV ou cAd3-SUDV) existent sous forme de lots cliniques potentiellement mobilisables dans un contexte épidémique sous coordination de l’OMS. Quant aux vaccins contre BDBV, ils n’ont pas dépassé le stade de la recherche chez l’animal.

Les vaccins contre Ebola : un défi politique plutôt que scientifique ?

Mais le principal défi des vaccins contre Ebola n’est probablement plus aujourd’hui scientifique mais politique et stratégique. Les vaccins actuellement disponibles contre l’espèce Ebola Zaïre ont démontré leur efficacité, y compris en situation d’épidémie active. Le vaccin recombinant Ervebo induit rapidement une protection après une seule injection, ce qui le rend particulièrement adapté aux stratégies de vaccination en anneau.

L’étude PREVAC a par ailleurs montré des réponses immunitaires détectables dès J14 (quatorze jours après la vaccination) et maintenu au moins jusqu’à douze mois, avec des données suggérant une protection au long cours (mémoire immunitaire cellulaire persistante) notamment chez l’enfant, que ce soit avec le vaccin Ervebo ou la combinaison Zabdeno + Mvabea.

La principale limite de ces vaccins reste logistique. Le vaccin Ervebo nécessite une conservation entre – 80 °C et – 60 °C, ce qui impose une chaîne du froid complexe dans des régions souvent caractérisées par des infrastructures sanitaires fragiles. La combinaison vaccinale Zabdeno + Mvabea présente des contraintes un peu moins importantes, mais reste également difficile à déployer à grande échelle dans certaines zones rurales.

L’histoire récente d’Ebola souligne surtout le retard des investissements internationaux. Alors que les premières épidémies ont été décrites dès 1976, il a fallu attendre la crise majeure de 2014–2016 pour accélérer le développement vaccinal. Pourtant, le candidat rVSV-ZEBOV existait déjà depuis le début des années 2000. Comme souvent pour les maladies émergentes, l’absence de marché stable et le caractère imprévisible des épidémies ont freiné les investissements avec des coûts de développement pouvant atteindre plusieurs centaines de millions de dollars, voire approcher le milliard.

Prévenir demain de nouvelles flambées

La question centrale est désormais celle de l’anticipation. Les vaccins disponibles ciblent les souches Zaïre d’Ebola (EBOV), alors que d’autres souches pathogènes comme les souches Soudan (SUDV) ou Bundibugyo (BDBV) continuent de provoquer des flambées sans vaccin homologué disponible. Il devient donc nécessaire de réfléchir au développement de vaccins couvrant l’ensemble des espèces pathogènes d’Ebolavirus, mais aussi de mettre en place une vaccination hors périodes épidémiques dans certaines zones d’endémie ou chez des populations particulièrement exposées, ce que permet a priori la durée de protection observable avec les vaccins actuels.

L’histoire récente d’Ebola montre néanmoins qu’une maladie longtemps considérée comme quasiment incontrôlable dispose désormais d’outils capables de modifier concrètement le cours des épidémies humaines.

Prévenir demain de nouvelles flambées majeures nécessitera une volonté politique durable, un engagement coordonné de la communauté internationale pour financer la recherche, produire et stocker des vaccins en quantité suffisante, mais également renforcer les systèmes de santé locaux, améliorer les capacités diagnostiques et maintenir une surveillance épidémiologique optimale avant de prévenir les épidémies ou les contrôler rapidement.


Le Pr Lelièvre a été co-investigateur coordonnateur d’un essai clinique visant à étudier les vaccins Ad26.ZEBOV/MVA-BN-Filo en Europe.

The Conversation

Le Pr Lelièvre a été co-investigateur coordonnateur d’un essai clinique visant à étudier les vaccins Ad26.ZEBOV/MVA-BN-Filo en Europe._

ref. Ebola : comment expliquer cette nouvelle flambée, malgré les vaccins qui ont amélioré la lutte contre les épidémies – https://theconversation.com/ebola-comment-expliquer-cette-nouvelle-flambee-malgre-les-vaccins-qui-ont-ameliore-la-lutte-contre-les-epidemies-283700

À la tête du Conseil d’État, Marc Guillaume saura-t-il protéger nos droits et libertés ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Antoine Vauchez, professeur, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne; Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Avant son départ de l’Élysée, Emmanuel Macron place aux plus hauts sommets de l’État ses fidèles soutiens. Parmi eux, Marc Guillaume, ancien préfet de Paris, parfois critiqué pour avoir mis en place des actions restrictives à l’encontre des libertés publiques, vient d’être nommé vice-président du Conseil d’État. Or ce poste est crucial dans l’architecture de notre État de droit, rappellent la juriste Stéphanie Hennette-Vauchez et le politiste Antoine Vauchez.


C’est là un des attributs les plus décisifs de notre régime hyperprésidentialiste que de donner au chef de l’État le pouvoir de nomination de tous les sommets militaires, administratifs, juridictionnels et politiques de l’État.

Parmi celles récemment prononcées ou proposées, au sein de cette longue liste, à la présidence du Conseil constitutionnel (Richard Ferrand) et de la Cour des comptes (Amélie de Montchalin) ou au poste de gouverneur de la Banque de France (Emmanuel Moulin), on serait tenté de distinguer celle du vice-président du Conseil d’État (qui dirige cette institution puisqu’il n’existe pas de président), qui vient d’échoir à Marc Guillaume, jusqu’ici préfet de Paris.

Étonnamment, de toutes ces nominations, c’est celle qui semble avoir le moins frappé les esprits : la presse et les commentaires politiques louent sans ciller un « serviteur de l’État et du droit » hors pair, qui aurait à de multiples reprises démontré ses capacités de « gouvernant » – depuis la mise en place de la réforme de la question prioritaire de constitutionnalité (QPC) à sa contribution à la réussite de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques (impressionnant jusque dans sa capacité à calculer la vitesse de croisière des péniches naviguant sur la Seine pour le défilé) !

Un poste au carrefour de toutes les politiques publiques

Or, tout indique que la position de vice-président du Conseil d’État n’est comparable à aucune autre. Elle se situe au carrefour de toutes les politiques publiques – là où se joue l’équilibre toujours précaire entre efficacité de l’action administrative et gouvernementale et respect – voire, garantie – de nos droits et libertés individuels et collectifs.

Cette position en ce lieu géométrique si sensible pour notre État de droit, le vice-président du Conseil d’État la tient d’abord du fait que c’est lui qui préside l’Assemblée du contentieux du Conseil d’État, la formation de jugement la plus solennelle de cette cour suprême de l’ordre administratif, celle-là même où se décident les plus « grands arrêts », ceux qui donnent le la des principales orientations de la jurisprudence du Palais-Royal.

Mais, bien au-delà des grandes orientations de la justice administrative, cette centralité de la fonction vice-présidentielle se lit aussi dans le rôle clé du Conseil d’État comme conseil du gouvernement. À ce titre, son rôle est de rappeler l’action gouvernementale et administrative au respect de la légalité, des engagements européens et internationaux et de la Constitution, au moyen des avis nombreux qu’il rend lorsqu’il est (obligatoirement) saisi de tous les projets de lois et de nombreux décrets.

À cela, s’ajoute une fonction d’orientation qui tient au fait que, par son rapport annuel comme par des études et des rapports thématiques, il produit « le grand récit de l’État » où l’institution, sous l’autorité de son vice-président, analyse ou appelle de ses vœux les grandes mutations de l’action publique, ses points cardinaux, ses nouveaux horizons et raisons d’être.

Reste une dernière clé, essentielle : le pouvoir de nomination du vice-président, appelé à disséminer les membres du Conseil d’État aux quatre coins de l’État.

On pense d’abord aux autorités administratives et qui, comme l’Arcom, la Cnil, le ou la défenseure des droits où sont toujours désignés, pour siéger dans les conseils et collèges, par le vice-président, des membres du Conseil d’État, et qui ont directement la garde du pluralisme, de nos données privées, ou du respect des droits fondamentaux.

On pense aussi aux nominations, nombreuses, dans tout cet espace d’autorités qui ont pour mission essentielle de « raisonner la raison d’État » : la Commission d’accès aux documents administratifs, la Commission nationale de contrôle des techniques de renseignement, la Commission du secret de la défense nationale, le référent national sur le traitement de données à caractère personnel…

On pense enfin à ces instances garantes du bon fonctionnement de notre démocratie, qu’il s’agisse de la probité de nos élus et des hauts fonctionnaires (Haute autorité pour la transparence de la vie publique, Agence française anticorruption) ou de la sincérité et de l’égalité des chances électorales (Commission des campagnes de campagne, Commission des sondages). Autant d’institutions et de commissions qui sont à l’origine de notre capacité à être et à demeurer une démocratie libérale (droits des usagers face à l’État, droits et libertés, sincérité des processus démocratiques).

Le caractère sensible de la position de vice-président du Conseil d’État se situe donc au point névralgique de l’État où se joue l’efficacité de toute l’action publique tout autant que la solidité et le niveau de protection de nos droits et des libertés.

Marc Guillaume, un parcours qui ressemble à celui de ses prédécesseurs

On pourra dire que le parcours du vice-président choisi par Emmanuel Macron ne dépareille en rien de ses prédécesseurs. Comme eux, il n’a en définitive qu’une très courte expérience de juge administratif de trois courtes années. Comme eux, il est avant tout un légiste d’État doté d’une solide expérience de la production de normes et de la sécurisation par le droit de la « force de gouverner ». Comme eux, il a épousé les grands moments de la vie administrative et politique de l’État au fil des deux décennies qui ont précédé sa nomination.

Pendant ses six années comme préfet de Paris, Marc Guillaume a ainsi assuré le suivi des Jeux olympiques et paralympiques de 2024, placés sous le signe du déploiement sans précédent des technologies de surveillance et des restrictions inédites à la liberté de circulation et au droit de manifester (loi du 13 mai 2023). Comme secrétaire général du gouvernement, entre 2015 et 2020, il aura accompagné la mise en œuvre de l’état d’urgence antiterroriste et la loi de sécurité intérieure et de lutte contre le terrorisme du 30 octobre 2017, prenant ainsi sa part à une dilatation inédite des pouvoirs de police administrative. Il aurait également soutenu l’hypothèse de la constitutionnalisation de la déchéance de nationalité qui a largement déstabilisé la présidence Hollande.

Au-delà de cette culture d’État à laquelle Marc Guillaume a été étroitement associé, il y a aussi un certain rapport à l’exercice du pouvoir d’un homme du sérail dont les comportements sont apparus problématiques. On mentionnera notamment la répétition de propos misogynes et sexistes dans ses fonctions de secrétaire général, qui a été pointée en 2018 par l’ensemble des conseillères de l’Élysée dans un courrier au secrétaire général de l’Élysée.

D’autres choix étaient-ils possibles ?

L’histoire longue des hommes ayant été nommés au poste de vice-président du Conseil d’État révèle que l’expérience de l’État compte parmi les critères essentiels de nomination. Mais cette expérience est plurielle, et celle de Marc Guillaume ne saurait être tenue pour la seule possible ou disponible. Le corps des conseillers d’État (environ 300 membres) est riche et divers ; et nombre d’entre eux ont ajouté à leur expérience de juge administratif suprême celle, souvent répétée, de diverses fonctions dans l’État.

À cet égard, il est possible de soulever la question des parcours alternatifs. On pense notamment à l’expérience de cet « État des droits » (Défenseur des droits, Commission information et libertés, etc.) chargé de faire vivre et de garantir l’effectivité des droits individuels et collectifs et d’une manière générale la qualité de notre État de droit.

Par ailleurs, il aurait certainement été possible de nommer une femme alors que la fonction de vice-président du Conseil d’État n’a jamais été confiée à une femme. Or, parmi les membres du Conseil d’État, plusieurs femmes pouvaient légitimement prétendre – en matière d’avancement dans la carrière, d’expérience et de responsabilités exercées – à une telle nomination.

En somme, ce n’est pas faire injure aux compétences de Marc Guillaume que de relever que son parcours est marqué par une capacité à faire marcher droit l’État plutôt que de jouer les contre-pouvoirs par un programme fort de garantie de nos droits et libertés ; ou encore d’incarner les nouveaux modèles d’exemplarité désormais attendus aux sommets de l’État.

Dans un contexte où nos droits et libertés sont particulièrement fragilisés, et alors même que se profile le risque d’une présidence Rassemblement national dont tout indique qu’elle s’appuiera à plein et amplifiera les pouvoirs de direction d’un exécutif déjà hypertrophié, on peut s’interroger sur les garanties et les risques que comporte le choix à ce point hypersensible de notre État de droit d’un conseiller d’État plus pétri de culture de gouvernement que de culture des droits.


La version longue de cet article est disponible sur le blog de Stéphanie Hennette-Vauchez et Antoine Vauchez.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. À la tête du Conseil d’État, Marc Guillaume saura-t-il protéger nos droits et libertés ? – https://theconversation.com/a-la-tete-du-conseil-detat-marc-guillaume-saura-t-il-proteger-nos-droits-et-libertes-283668

Quand Donald Trump tente sans succès d’associer de nouveaux États aux accords d’Abraham

Source: The Conversation – France in French (3) – By Michelle Burgis-Kasthala, Professor of International Law, La Trobe University

L’exigence du président américain, qui lie tout accord avec l’Iran à une normalisation avec Israël, s’est heurtée au silence des pays sollicité. Signe que l’influence américaine dans la région n’est plus ce qu’elle était.


Alors que les États-Unis et l’Iran tentent de s’entendre sur un accord de paix pour mettre un terme à leur conflit, le président Trump a ajouté une condition inattendue ce 25 mai : que de nombreux pays musulmans (il cite nommément l’Arabie saoudite, le Qatar, le Pakistan, la Turquie, l’Égypte et la Jordanie) adhèrent aux accords d’Abraham, ce qui signifierait qu’ils normalisent leurs relations avec Israël.

Cette exigence s’explique par le contexte actuel. Les États-Unis et Israël sont aujourd’hui plus vulnérables, sur les plans militaire comme économique, qu’avant leur offensive conjointe lancée contre Téhéran fin février. Leurs alliances minutieusement élaborées avec les monarchies du Golfe ont été mises à mal par les frappes iraniennes, car elles n’ont pas empêché ces pays d’être frappés par Téhéran. Et l’Iran, bien que décapité de plusieurs de ses dirigeants et ayant subi des mois d’attaques dévastatrices, semble paradoxalement plus puissant qu’auparavant.

En outre, Donald Trump et Benyamin Nétanyahou se préparent l’un comme l’autre à des élections qu’ils pourraient très bien perdre (les midterms pour le premier, les législatives pour le second). Ils ont donc besoin d’une victoire symbolique dont ils pourront se prévaloir auprès de leurs électorats respectifs.

Cette préoccupation est sans doute, au moins en partie, la raison pour laquelle Trump tente de redynamiser les accords d’Abraham, dont il affirme depuis longtemps qu’ils ont été l’un des « plus grands succès de sa politique étrangère au cours de son premier mandat ».

Dans un échange téléphonique avec les dirigeants des pays cités ci-dessus, il a insisté sur le fait que s’ils souhaitaient être partie prenante d’un accord de paix avec l’Iran, ils devaient au préalable adhérer à ces accords, et donc procéder à la reconnaissance diplomatique d’Israël.

Que sont les accords d’Abraham ?

Les accords d’Abraham s’inscrivent dans une série d’initiatives diplomatiques supervisées par Jared Kushner, le gendre de Trump, au cours du premier mandat de ce dernier. Ils visaient à une normalisation générale entre Israël et les pays arabes, dont devait couler l’instauration de la paix entre Israël et la Palestine.

Depuis la première guerre israélo-arabe et la proclamation de l’État d’Israël à la fin des années 1940, la question palestinienne tourmente le monde arabe. Elle constitue aujourd’hui encore la préoccupation politique majeure de l’opinion publique dans les pays arabes, malgré le désintérêt croissant de bon nombre de dirigeants de ces pays.

Avec l’aide des États-Unis, Israël a, au fil des décennies, lentement érodé l’opposition collective du monde arabe à sa présence illégale dans les territoires palestiniens occupés. Ce processus a débuté avec les accords de paix conclus avec l’Égypte en 1979 et la Jordanie en 1994, et s’est poursuivi avec les accords d’Abraham.

Avant la signature des accords en 2020, l’administration Trump avait transféré l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem, fermé le bureau de l’Organisation de libération de la Palestine à Washington et déclaré que les États-Unis ne considéraient plus les colonies israéliennes de Cisjordanie comme illégales.

Puis, en janvier 2020, Trump et Nétanyahou ont lancé le plan « Paix pour la prospérité ». Alors que les efforts de paix passés avaient tous, dans une certaine mesure, affiché le souhait que les Palestiniens en soient partie prenante, celui-ci promettait le développement économique au détriment de la création d’un État palestinien.

Les Émirats arabes unis et Bahreïn ont signé les accords d’Abraham en septembre 2020, suivis par le Maroc en décembre 2020, le Soudan en janvier 2021, puis le Kazakhstan en novembre 2025.

De nombreuses incitations ont été proposées à ces pays en échange de la reconnaissance d’Israël, principalement sous forme d’accords économiques, militaires et diplomatiques. Par exemple, les Émirats arabes unis ont obtenu des armes de pointe et des technologies militaires des États-Unis. Et la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental a été reconnue par les États-Unis et Israël.

De nouveaux pays pourraient-ils s’ajouter à la liste aujourd’hui ?

Le joyau de la couronne, cependant, a toujours été l’Arabie saoudite. Prévenir l’adhésion du royaume aux accords d’Abraham aurait d’ailleurs été un facteur déterminant du timing de l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023 : le groupe était prêt à tout pour faire échouer les pourparlers de normalisation entre Riyad et Tel-Aviv.

Depuis le début de la guerre de représailles dévastatrice menée par Israël contre Gaza, l’Arabie saoudite s’est posée en fervente défenseure de la création d’un État palestinien. Elle a publiquement refusé de signer les accords sans garanties fermes quant à l’autodétermination palestinienne.

Les autres puissances régionales, telles que le Pakistan, le Qatar et la Turquie, doivent tenir compte des sentiments de leurs citoyens, qui soutiennent massivement l’autodétermination palestinienne. Les États-Unis devraient exercer une pression considérable et proposer des incitations importantes pour convaincre l’un d’entre eux de changer de cap.

Le Pakistan, d’ailleurs, a déjà rejeté les exigences de Trump, et l’Arabie saoudite devrait suivre.

Ainsi, s’il peut sembler logique de lier les dossiers iranien et palestinien par le biais d’un accord de paix régional, les accords d’Abraham sont tout simplement trop toxiques dans leur forme actuelle pour que la plupart des pays puissent les envisager.

La région cherche ses propres solutions

Mais cela n’empêchera pas Trump et Nétanyahou de tenter de faire valoir leur point de vue.

Si Israël parvient à rallier d’autres nations à sa cause, Nétanyahou pourra construire un discours autour du renforcement des liens régionaux tout en poursuivant la destruction et l’occupation du Sud-Liban dans sa lutte contre le Hezbollah.

Ce serait tout de même une maigre récompense comparée à son objectif de longue date : éliminer complètement la menace iranienne. Et cela ne suffirait peut-être pas à atténuer la pression croissante à laquelle il est confronté de la part d’une armée de plus en plus surmenée.

Le resserrement des liens avec les pays arabes ne compenserait pas non plus la dégradation de l’image d’Israël auprès des opinions publiques des pays de la région, et d’ailleurs : même parmi la base MAGA de Trump, l’image d’Israël est en chute libre.

L’administration Trump a elle aussi besoin d’une victoire. À ce stade, ses stocks d’armes sont considérablement réduits, le choc énergétique mondial alimente le mécontentement intérieur, ses alliés du Golfe s’interrogent sur la solidité du parapluie de sécurité américain, et elle se heurte à la réticence d’Israël face à tout accord de paix avec l’Iran.

Mais dans une région en pleine reconfiguration stratégique, les accords d’Abraham sont de plus en plus perçus comme un cadre imposé par les États-Unis. Dès lors, certains pays tentent de redessiner la région d’une manière qui leur serait plus favorable.

Ainsi, l’Arabie saoudite aurait récemment proposé un pacte régional de non-agression (incluant l’Iran) sur le modèle des accords d’Helsinki, qui visaient en 1975 à apaiser les tensions de la guerre froide en Europe.

Il n’est pas impossible que Trump tente de redynamiser les accords d’Abraham précisément afin de contrer l’initiative saoudienne. Il cherche sans aucun doute également à apaiser Nétanyahou. Le silence qui a accueilli sa demande pourrait toutefois indiquer que la région n’est plus réceptive à la persuasion américaine, quelle que soit l’importance des incitations proposées.

The Conversation

Michelle Burgis-Kasthala ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Quand Donald Trump tente sans succès d’associer de nouveaux États aux accords d’Abraham – https://theconversation.com/quand-donald-trump-tente-sans-succes-dassocier-de-nouveaux-etats-aux-accords-dabraham-283919

Faut-il se fier aux accréditations et aux classements pour évaluer la qualité d’un établissement ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Laurent Mériade, Professeur des universités en sciences de gestion – Agrégé des facultés – IAE – CleRMa, Université Clermont Auvergne (UCA)

Avant de s’inscrire dans un établissement, les étudiants sont à l’affût d’indicateurs de qualité. Mais les labels, les accréditations ou les classements peuvent-ils renseigner sur les atouts pédagogiques d’un cursus ? Et en mesurant la conformité à des procédures, que disent-ils des performances réelles d’une école ou d’une université ?


Chaque année, des milliers de futurs étudiants scrutent les sites des grandes écoles et des universités à la recherche d’un sésame : le bon label, la bonne accréditation, la bonne place dans un classement. AACSB, EQUIS, classement de Shanghai, Times Higher Education – autant de sigles qui promettent l’excellence. Mais que mesurent-ils réellement ?

La réponse est moins rassurante qu’il n’y paraît. L’accréditation, c’est la reconnaissance officielle qu’un établissement respecte un ensemble de normes et de procédures définies par avance. La labellisation, c’est l’attestation de conformité à des critères de qualité dans des domaines précis (internationalisation, insertion professionnelle, innovation…).

Ces dispositifs évaluent donc avant tout le respect de règles, non la performance effective de l’établissement. Un glissement qui n’est pas anodin.

Le « paradoxe de la conformité »

Conforme et performant : ces deux qualificatifs ne sont pas synonymes. Un établissement peut afficher des résultats médiocres tout en respectant à la lettre toutes les procédures d’une accréditation ou d’un label – par exemple, à l’université, le label « HR Excellence in Research » (HSR4R) de la Commission européenne qui valorise les établissements signataires de la « Charte européenne des chercheurs » et du « Code de conduite de recrutement des chercheurs », ou encore le Label Développement durable et responsabilité sociale DD&RS, lancé en 2015 par un collectif coordonné par France Universités et la Conférence des grandes écoles.

À l’inverse, un établissement innovant peut s’éloigner des standards requis sans pour autant offrir un enseignement de moindre qualité ou un impact sociétal insatisfaisant.

La conformité déterminerait la performance : voilà le raccourci trompeur que nos recherches mettent en lumière.

Ce que nous appelons le « paradoxe de la conformité » désigne ce phénomène troublant : plus un établissement accumule les labels et les accréditations, moins sa performance réelle – mesurée par la réussite des étudiants, la qualité des enseignements ou l’impact de la recherche – tend à progresser.

Par exemple, les établissements accrédités AACSB optimisent leur conformité, pas forcément leurs services aux étudiants et à la société. Selon une étude portant sur plus de 2 300 étudiants dans vingt-quatre business school accrédités, 45 % des étudiants interrogés ne signalent aucune amélioration significative de leurs compétences clés – pensée critique, raisonnement complexe et rédaction – au cours de leurs deux premières années et 36 % après 4 ans.

Des risques d’uniformisation et de mésusages

Les classements universitaires – qu’il s’agisse du classement de Shanghai, du Times Higher Education ou du QS World University Rankings – amplifient ce paradoxe en lui ajoutant plusieurs risques spécifiques, que nous documentons dans une publication scientifique récente.

Premier risque : une hiérarchisation souvent infondée. Ces classements reposent sur un nombre limité d’indicateurs – nombre de publications scientifiques, réputation académique, ratio étudiants/enseignants – qui favorisent mécaniquement les grandes universités anglo-saxonnes, richement dotées. Les universités françaises, essentiellement financées par l’État et de taille régionale, s’y retrouvent structurellement pénalisées.

Paradoxalement, beaucoup d’entre elles continuent de prendre ces classements pour boussole, alors qu’elles n’ont objectivement que peu de chances dans cette compétition. Elles se retrouvent à courir une course dont les règles ont été écrites pour d’autres. La League of European Research Universities (LERU), qui regroupe les meilleures universités européennes, se positionne d’ailleurs clairement contre ces classements.

Deuxième risque : l’uniformisation. En imposant les mêmes critères à toutes les universités du monde, ces accréditations et classements poussent les établissements à se ressembler, au détriment de leurs spécificités. Ce phénomène conduit à l’émergence d’un « idéal unique d’université » qui ne correspond à la réalité que d’une poignée d’établissements mondiaux.

Les universités de proximité (nombreuses en France et dans le monde), investies dans la réussite étudiante et le développement régional, n’ont guère intérêt à sacrifier leurs missions fondamentales pour grimper quelques places dans un palmarès mondial ou obtenir une accréditation internationale.

Troisième risque : les déviances et les mésusages. Lorsqu’un indicateur devient un objectif stratégique, les comportements s’adaptent pour l’optimiser – pas toujours de manière éthique. Des organismes d’accréditation proposent des prestations de conseil aux établissements qu’ils évaluent, créant un conflit d’intérêts manifeste.

Aller au-delà des apparences de performance ?

Derrière la vitrine des accréditations et des classements, la réalité est souvent moins reluisante. Les évaluations scolaires et universitaires nationales et internationales – comme le programme PISA de l’OCDE ou les enquêtes du Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (HCERES) suggèrent que la performance réelle des élèves ou étudiants stagne, voire recule dans des établissements pourtant couverts de distinctions.

Les accréditations produisent des « apparences de performance » : l’établissement semble performant parce qu’il est conforme, non parce que ses étudiants progressent davantage ou que sa recherche impacte la société. Cela correspond à un « découplage » entre conformité et performance souvent permis par le « cérémonialisme » des accréditations et classements.

Or, l’« effet établissement » sur les salaires à la sortie de l’université, voire des grandes écoles, se réduit sensiblement : c’est d’abord le profil individuel de l’étudiant et le contexte du marché du travail qui déterminent son insertion. La réputation de l’établissement, construite sur des classements, des accréditations et des labels, perd beaucoup de sa substance à ce niveau d’analyse.

Critiquer les classements ou les accréditations ne revient pas pourtant à plaider contre l’évaluation des universités. Bien au contraire : les organisations publiques se doivent de rendre compte de leurs activités à leurs parties prenantes. Des dispositifs comme le HCERES, l’ANR ou les accréditations institutionnelles participent déjà utilement à ces évaluations. Mais une évaluation pertinente devrait être spécifique aux objectifs de chaque établissement, et non uniformément appliquée à des organisations de nature, de taille et de missions très différentes.

Le « paradoxe de la conformité » décrit ici ne concerne d’ailleurs pas que l’enseignement supérieur. Dans de nombreuses organisations publiques – hôpitaux, lycées, collèges, administrations, collectivités locales – la multiplication des normes et des procédures d’accréditation ou de classement est devenue un objectif en soi, parfois au détriment de la qualité effective du service rendu. La leçon est simple mais essentielle : être conforme, ce n’est pas être nécessairement bon. Avant de choisir un établissement – ou de lui faire confiance – cela vaut la peine de regarder derrière l’arbre des accréditations et des classements pour observer la forêt de la réalité.

The Conversation

Laurent Mériade ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Faut-il se fier aux accréditations et aux classements pour évaluer la qualité d’un établissement ? – https://theconversation.com/faut-il-se-fier-aux-accreditations-et-aux-classements-pour-evaluer-la-qualite-dun-etablissement-282625

Taxe sur les petits colis : anatomie d’un fiasco français

Source: The Conversation – France (in French) – By Éric Pichet, Professeur et directeur du Mastère Spécialisé Patrimoine et Immobilier, Kedge Business School

La taxe sur les petits colis, entrée en vigueur le 1<sup>er</sup>&nbsp;mars 2026, n’a un rendement que de 2,3&nbsp;millions d’euros par mois, contre les 50&nbsp;millions d’euros attendus. Azrinaziri/Shutterstock

Pour lutter contre la déferlante de l’importation de produits chinois à bas prix, le Parlement a établi une taxe sur les petits colis. Cette dernière est entrée en vigueur le 1er mars 2026 pour un rendement mensuel attendu de 50 millions d’euros. L’ennui ? La manœuvre législative a très vite tourné au fiasco budgétaire et économique. Analyse.


La France, tout comme les autres pays de l’Union européenne, fait face ces dernières années à une envolée des importations de petits colis, ces envois de marchandises d’une valeur intrinsèque de moins de 150 euros (hors TVA, frais de port et d’assurance) en provenance de pays tiers à l’Union européenne.

Les douanes françaises ont recensé 170 millions d’articles importés pour un montant total de 1,9 milliard d’euros en 2022 et 773 millions pour 5,3 milliards d’euros en 2024, la Chine représentant 97 % des articles en volume et 89 % en valeur. Dans le même temps, le prix moyen par article passait de 11,3 euros en 2022 à 6,4 euros en 2025.

Prérogative de Bruxelles

Dans tous les pays européens, cet afflux de paquets importés sans aucune taxe douanière est régulièrement dénoncé comme une forme de concurrence déloyale. Elle l’est en particulier dans le commerce et l’industrie de l’habillement en France, sur fond d’aberration environnementale et sociale.

Or, le commerce extracommunautaire (en dehors de l’Union européenne) est une prérogative de Bruxelles depuis la création de l’Union douanière en 1968. Cette dernière organise à la fois la libre circulation des marchandises à l’intérieur de l’espace douanier européen et l’application de règles communes aux frontières extérieures, caractérisées par un tarif douanier unique vis-à-vis des pays tiers.

Pour répondre aux inquiétudes des agents économiques, gérer et maîtriser ces flux croissants, la Commission européenne, organe exécutif permanent et force de proposition de l’Union européenne, a suggéré, le 5 février 2025, la mise en place d’un mécanisme de frais de traitement pour les envois de petits colis en provenance de pays tiers. Sur cette base, le Conseil de l’Union européenne, qui représente les États membres et fait modifier le droit européen, a autorisé le 12 décembre 2025 le prélèvement d’une redevance de gestion forfaitaire de 3 euros par catégorie d’articles dès le 1er juillet 2026.

Ainsi, un paquet comprenant 3 T-shirts identiques subira une taxe de 3 euros, mais un colis contenant un T-shirt, un jean et une paire de chaussettes subira une taxe de 9 euros.

Modalités de la taxe française

Parallèlement, le gouvernement français introduisait dans le projet de loi de finances pour 2026 du 14 octobre 2025 une taxe de 2 euros pour les petits colis en provenance d’un pays extra-européen. Le gouvernement envisageait bien une baisse de 60 % du trafic, mais estimait son rendement à 600 millions d’euros par an. Ces recettes devaient financer l’achat de scanners pour contrôler les colis et l’embauche de douaniers.

Cette dérogation aux prérogatives de Bruxelles relatives aux importations en provenance de pays tiers se fondait sur l’article 52 du Code des douanes de l’Union européenne. Ce dernier autorise les États membres à exiger le paiement de frais, à récupérer les coûts de services spécifiques ou à mettre en œuvre de mesures exceptionnelles de contrôle – au vu de la nature des marchandises ou d’un risque.

C’est dans ce contexte déjà tendu qu’a éclaté, en France, l’affaire des poupées pédopornographiques sur la place de marché de Shein, le 31 octobre 2025. Ce scandale a mis le feu aux poudres, la classe politique exigeant une riposte ferme et immédiate juste avant les débats en première lecture du budget de l’État, les 19 et 20 novembre 2025.

Aussitôt, les professionnels, comme La Fédération du e-commerce et de la vente à distance (Fevad) ou la Poste, ont signalé à l’unisson que la taxe n’aurait aucun impact sur le volume de colis expédiés sur le territoire français. Au contraire, elle détournerait à coup sûr les flux vers nos voisins.

Malgré cette mise en garde, les députés ont massivement suivi les exhortations d’Amélie de Monchalin, alors ministre du budget :

« Ceux qui, ce soir, ne voteront pas cette taxe […] n’ont pas choisi la France, ils n’ont pas choisi nos commerçants, ils auront choisi la Chine et sa submersion. »

Lors de l’examen en première lecture du budget de l’État, 208 députés ont voté pour. Seuls les 87 députés du Rassemblement national (RN) ont voté contre, non par clairvoyance sur le destin de la taxe, mais au nom du pouvoir d’achat de leurs électeurs.

Cette taxe applicable au 1er mars 2026 est en vigueur jusqu’à ce que l’Union européenne supprime totalement la franchise douanière, soit au plus tôt en novembre 2026. Ces effets ne se sont pas fait attendre…

Près de 2,3 millions euros par mois

Comme annoncé par les professionnels, les grandes plateformes visées par cette taxe, comme Temu, Shein et AliExpress, ont fait preuve d’une redoutable réactivité. Elles ont immédiatement détourné les petits paquets vers des hubs européens, comme Liège ou Amsterdam, pour les acheminer ensuite par la route vers la France ; d’autant que les quelques pays qui envisageaient de suivre cette initiative française, comme l’Italie, la Belgique et les Pays-Bas, ont prudemment préféré temporiser en attendant l’entrée en vigueur de la taxe européenne commune le 1er juillet 2026.

« Le déport de volume » découlant de cette stratégie est « de l’ordre de 90 % depuis le 1er mars », a déclaré le directeur général des douanes, le 13 mai 2026, devant les députés, le rendement de la taxe se limitant à seulement 2,3 millions euros par mois.

La demande étant restée stable, les colis arrivent toujours en France, mais ils sont moins contrôlés puisque les hubs étrangers sont débordés. L’aéroport de Vatry (à 150 kilomètres de Paris, dans la Marne) est l’incarnation de ce désastre économique : son activité, concentrée à 75 % sur le fret, dont 80 % par le commerce en ligne, est passée de 1 000 tonnes de fret en février à 200 tonnes en mars. Son propriétaire, le Département de la Marne, s’interroge même sur sa fermeture et la disparition de 120 emplois directs. Le risque est bien celui d’un détournement pérenne des flux d’autant que la redevance européenne de 3 euros par catégories d’articles du 1er juillet 2026 s’ajoutera à la taxe française.

Comme pour l’impôt sur la fortune français (ISF), imposition très minoritaire dans l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) qui a généré des pertes de recettes fiscales a minima du double de son rendement, cette nouvelle taxe improvisée et sans étude d’impact sérieuse constitue un cas d’école.

Dans un espace de libre circulation des marchandises des personnes et des capitaux, le fisc français ne peut, sans effets pervers, faire cavalier seul. Toute mesure fiscale doit prendre en compte la compétitivité fiscale d’un pays. C’est pourquoi le Parlement serait bien avisé de l’abroger au plus tard le 1er juillet 2026, date d’entrée en vigueur de la redevance de l’Union européenne de 3 euros par article qui, en s’ajoutant à la taxe française, aggravera la situation.

The Conversation

Éric Pichet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Taxe sur les petits colis : anatomie d’un fiasco français – https://theconversation.com/taxe-sur-les-petits-colis-anatomie-dun-fiasco-francais-283836

L’IA marchande, nouvel objet transitionnel et instrument de prolétarisation des consommateurs

Source: The Conversation – France (in French) – By Benoît Heilbrunn, Professeur de marketing, ESCP Business School

Pour rassurer et guider le consommateur, la marque a eu un rôle de repère cognitif. C’est d’ailleurs l’un des dispositifs « inventé » par le capitalisme pour stimuler la consommation. En mobilisant des outils d’intelligence artificielle, il ne s’agit pas seulement d’une puissance décuplée, mais d’un changement de nature qui, très rapidement, rejaillit sur le consommateur. Bienvenue (ou pas) dans l’ère de l’empathie artificielle au service de la médiation marchande.


Les outils d’intelligence artificielle ne se contentent plus d’orienter nos achats. Ils répondent, accompagnent et… peuvent même rassurer. À mesure que les interfaces marchandes deviennent conversationnelles, une question se pose : sont-elles en train d’occuper, pour des consommateurs fragilisés, une place psychique, à savoir une fonction de réassurance, de stabilisation identitaire et de médiation affective face à l’incertitude du monde autrefois assumée par certains objets, notamment les marques ?

Longtemps, les dispositifs marchands ont surtout cherché à capter l’attention, orienter le choix et accélérer la décision d’achat. Avec l’essor des interfaces conversationnelles et des outils d’intelligence artificielle, un déplacement s’opère. Il ne s’agit plus seulement de rendre la transaction plus efficace, mais de produire les formes d’une présence attentive et rassurante. L’interface ne se contente plus d’informer : elle reformule, accompagne et rassure. Cette évolution prend place dans un contexte de fragilité psychologique croissante des individus.

Ce qui se transforme ici n’est pas seulement la technique de vente, mais la nature même de la médiation marchande. L’acte d’achat prend alors la forme d’une interaction continuelle, plus fluide, et plus enveloppante. Les recherches récentes sur les compagnons numériques montrent d’ailleurs que les interfaces d’IA sont de plus en plus présentées comme des amis, des conseillers ou des partenaires émotionnels.




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Au-delà du doudou

Pour comprendre ce qui se joue, la notion d’objet transitionnel élaborée par le psychanalyste Donald Winnicott s’avère précieuse. Encore faut-il ne pas la réduire à l’image un peu rapide du doudou rassurant. Chez Winnicott, l’objet transitionnel apparaît dans un moment très précis du développement : lorsque l’enfant commence à faire l’expérience que la mère n’est pas la prolongation immédiate de son désir, qu’elle ne coïncide pas parfaitement avec lui, qu’elle est extérieure, intermittente, séparée. L’objet transitionnel (morceau de tissu, peluche) l’aide alors à traverser cette première épreuve de l’absence.

Mais sa fonction ne consiste pas simplement à calmer l’angoisse. Ce que Winnicott met au jour est plus profond. L’existence d’une aire transitionnelle est une aire intermédiaire d’expérience qui n’est ni purement subjective ni purement objective. L’objet transitionnel appartient à cette zone paradoxale où le sujet commence à supporter l’écart entre sa réalité intérieure et le monde extérieur. Il est ce par quoi l’enfant peut jouer, symboliser, supporter l’absence, entrer progressivement dans le réel partagé sans être brutalement précipité dans la séparation. En ce sens, l’objet transitionnel ne vaut pas par ses qualités propres, mais par la fonction psychique qu’il remplit : il médie le passage entre dépendance et autonomie.

Du produit à la marque

C’est pourquoi la bonne question est de savoir où se loge, à un moment donné, la fonction transitionnelle. Sous cet angle, une partie de l’histoire de la consommation peut être appréhendée comme un déplacement de cette fonction. Certains produits ont pu l’héberger affectivement : un vêtement, un parfum, un téléphone peuvent devenir des supports de mémoire et de réassurance. Les marques ont ensuite cherché à capter cette fonction sur un plan symbolique, en proposant des univers familiers et des récits identitaires. D’où la fameuse théorie du produit ou de la marque comme extension du soi que l’on doit à Russel Belk.

Mais avec l’IA, quelque chose change de nature. La médiation ne passe plus seulement par un objet possédé ni par un imaginaire de marque auquel s’identifier. Elle passe par une interface qui répond. Ce n’est plus seulement un support mais une présence interactive. L’IA reformule, anticipe, accompagne, suggère. Elle s’insinue dans l’espace même de l’hésitation, là où le sujet cherche à se repérer dans un réel complexe, fatigant ou anxiogène.

C’est ici que le travail du psychiatre et psychanalyste Serge Tisseron permet d’aller plus loin. Dans Le jour où mon robot m’aimera, il ne décrit pas seulement des machines utiles ou performantes. Il décrit des objets connectés qui détectent nos réactions, s’adaptent à nous, orientent parfois nos choix à notre insu, et pourraient demain déchiffrer nos émotions, nous parler et nous manifester de l’affection, voire de l’amour. Son point n’est pas seulement technique ; il est anthropologique. La technologie ne s’avance plus seulement comme instrument et tend à prendre la forme d’un partenaire émotionnel apparent.

Une empathie artificielle

Dès lors, l’IA marchande ne doit plus être pensée comme un simple perfectionnement de la recommandation commerciale. Elle relève d’une empathie artificielle mise au service de la médiation marchande. L’interface ne propose pas seulement un choix plus rapide ou plus pertinent ; elle donne aussi l’impression d’une écoute et d’une disponibilité sans faille. Elle se présente comme une présence douce, presque caressante qui allège le poids psychique de la décision.

Cette hypothèse est étayée par une étude selon laquelle les individus les plus affectés par la solitude expriment une préférence plus marquée pour une compagnie humaine virtuelle plutôt que réelle, l’anxiété sociale jouant un rôle de médiation. Cela ne signifie évidemment pas que toute interaction artificielle remplace la relation humaine. Mais cela suggère clairement qu’une interface artificielle peut être psychiquement préférée lorsqu’elle paraît plus contrôlable.

C’est pourquoi il serait insuffisant de ne voir dans ces dispositifs qu’une amélioration de la fluidité du parcours marchand. Ce qui se joue ici touche à l’économie psychique même de la consommation. Plus une interface prend en charge nos hésitations, plus elle risque de devenir le lieu où nous déposons une part de notre vulnérabilité. Le problème advient lorsque la fonction d’allègement des tâches devient inséparable d’une fonction de captation.

RTS, 2017.

Une médiation qui organise la dépendance

Une interface qui peut anticiper mes préférences ne se borne pas à fluidifier une décision : elle contribue à configurer la manière même dont cette décision se forme. L’aide n’est jamais neutre lorsqu’elle intervient au plus près de l’hésitation. Tisseron le suggère très bien : le danger n’est pas seulement celui d’une machine qui calcule, mais celui d’une machine qui paraît nous aimer. La question n’est donc pas de dénoncer naïvement toute technologie d’accompagnement. Il serait absurde de nier que ces outils puissent rendre des services réels. La vraie question est de savoir comment distinguer une médiation qui aide à l’autonomie d’une médiation qui organise la dépendance.

Chez Winnicott, l’aire transitionnelle aide le sujet à entrer dans le monde commun. Elle ne remplace pas le réel : elle permet d’y accéder sans être écrasé par lui. Toute la question est donc de savoir si les interfaces contemporaines remplissent encore une telle fonction d’autonomisation, ou si elles deviennent au contraire un milieu protecteur qui dispense d’affronter pleinement le monde tout en organisant une nouvelle forme de dépendance douce.

Le lieu du véritable basculement

Peut-être est-ce là le véritable basculement. Le produit pouvait autrefois consoler. La marque pouvait offrir une familiarité symbolique. L’IA propose désormais une présence interactive à laquelle on s’adresse pour être guidé, rassuré, parfois presque reconnu. Et c’est précisément pour cela qu’elle ne peut pas être pensée comme un simple outil. Car une société dans laquelle les fonctions les plus intimes de médiation sont progressivement prises en charge par des interfaces marchandes est une société où la vulnérabilité risque de devenir, plus que jamais, un marché.

Cette évolution rejoint très directement les analyses du philosophe Bernard Stiegler sur la fragilisation du consommateur. Pour lui, le problème du marketing ne tient pas seulement à son pouvoir de persuasion, mais à son emprise sur les capacités psychiques elles-mêmes. Ce que Stiegler appelle la « prolétarisation du consommateur », c’est le fait que le sujet ne produit plus ses propres modes d’existence : ceux-ci lui sont de plus en plus prescrits par des dispositifs industriels de captation de l’attention et d’orientation du désir.

L’interface marchande s’inscrit dans ce que Stiegler appelle un « psychopouvoir » : il ne s’agit plus seulement d’agir sur les comportements de l’extérieur, par la publicité ou par l’incitation visible, mais d’investir les circuits psychiques eux-mêmes, c’est-à-dire l’attention, le désir, les habitudes perceptives, la capacité de juger et, plus largement, ce que Stiegler nomme parfois les savoir-vivre.

Avec le psychopouvoir, le marché ne s’adresse plus seulement à un sujet déjà constitué ; il contribue à configurer les conditions mêmes de sa disponibilité. Ce qui est capté n’est pas seulement le temps de cerveau disponible, mais la faculté d’orienter son attention, de différer une impulsion, de relier un désir à une histoire personnelle, de faire la différence entre ce que l’on veut, ce que l’on croit vouloir et ce qui est induit.

C’est en ce sens que l’IA marchande peut accentuer la fragilisation du consommateur. Non parce qu’elle l’empêcherait mécaniquement de penser, mais parce qu’elle risque de le déposséder d’une part de son autonomie psychique en le déshabituant à exercer par lui-même certaines opérations de tri, de jugement, de mise à distance et d’élaboration du désir.

The Conversation

Benoît Heilbrunn ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’IA marchande, nouvel objet transitionnel et instrument de prolétarisation des consommateurs – https://theconversation.com/lia-marchande-nouvel-objet-transitionnel-et-instrument-de-proletarisation-des-consommateurs-281771

Martha and the Vandellas, les divas engagées de la Motown

Source: The Conversation – France (in French) – By Austin McCoy, Assistant Professor of History, West Virginia University

Martha and the Vandellas, du label Motown, ont inspiré les générations suivantes de groupes de filles dans la musique pop, notamment En Vogue, SWV et Destiny’s Child. Michael Ochs Archives/Getty Images

Formant le groupe emblématique du label Motown devenu symbole de l’« empowerment » féminin, Martha and the Vandellas ont interprété bon nombre de tubes, dont « Dancing in the street », titre qui incarnait parfaitement l’esprit de la lutte pour les droits civiques des Afro-Américains aux États-Unis, sorti en juillet 1964.


Le 28 juin 1965, l’émission télévisée de CBS « It’s What’s Happening Baby » diffusait un clip vidéo mettant en scène Martha and the Vandellas interprétant leur tube « Nowhere to Run » pour lancer son émission nationale consacrée à Détroit.

Dans la vidéo, le trio originaire de la ville chantait l’incapacité à oublier un ancien amant après une rupture, assis dans une Mustang blanche avançant lentement sur la chaîne de montage de l’usine Ford River Rouge.

En 1965, CBS diffuse le clip de Martha and the Vandellas pour leur chanson « Nowhere to Run », tourné à l’intérieur d’une usine d’assemblage Ford.

En tant qu’historien de la culture et du travail, je considère le clip de « Nowhere to Run » comme un témoignage emblématique de la réputation de Détroit en tant que « Motor Town » et du rôle de l’ouvrier de l’automobile dans l’imaginaire américain.

Le fondateur et PDG de la Motown, Berry Gordy Jr, a travaillé sur la chaîne de montage de Ford et s’en est inspiré pour créer Hitsville U.S.A., le célèbre siège social et studio d’enregistrement qui servait à former les artistes et perfectionner le « son Motown » destiné au grand public. Le nom Motown est la contraction de Motor Town, « la ville des moteurs », le surnom de Détroit qui était alors la capitale de la production automobile.

Martha and the Vandellas faisaient partie de l’illustre liste d’artistes de la Motown dans les années 1960. Initialement composées de Martha Reeves, Rosalind Ashford et Annette Beard, et avec des changements de membres au cours des trois décennies suivantes, elles ont contribué à établir le girl group noir. Elles se présentaient comme issues de la classe ouvrière dans des clips comme « Nowhere to Run ».

Leur hymne classique « Dancing in the Street » reflétait l’esprit révolutionnaire des manifestants pour les droits civiques, en particulier des Afro-Américains des années 1960. En tant que chanteuse principale, Reeves s’est également imposée comme une « diva » pionnière du R&B, contribuant à ouvrir la voie à des chanteuses noires qui ont fait une carrière en solo telles que Whitney Houston, Janet Jackson, Mary J. Blige et Beyoncé.

Un parcours patient vers la célébrité

Martha Reeves est née à Eufaula, en Alabama, le 18 juillet 1941. Peu après, sa famille s’installa dans l’est de Détroit (Michigan). La musique occupait une place centrale dans sa vie depuis son enfance.

Dans ses mémoires publiées en 1994, Dancing in the Street: Confessions of a Motown Diva, Martha Reeves raconte que son père chantait des sérénades à sa mère avec sa guitare alors qu’elle était enceinte d’elle. Sa mère, Ruby, chantait également. Les parents de Reeves lui ont transmis leur amour de la musique ; elle chantait dans la chorale de son église et aspirait à monter sur scène.

« À cet âge, j’étais déjà accro à l’idée de ravir le public avec mon chant », écrit-elle dans ses mémoires.

Reeves était titulaire d’un diplôme à la Northeastern High School. Adolescente, elle utilisait de fausses cartes d’identité pour entrer dans des boîtes de nuit et voir des chanteurs se produire, et elle chantait lors de scènes ouvertes et de concours de talents. Elle a décroché sa première opportunité après avoir décroché trois soirées de concert au 20 Grand, une boîte de nuit populaire de Détroit située au croisement de la 14e Rue et de Warren Avenue.

C’est après l’une de ces représentations qu’elle rencontra William Stevenson, le responsable de la découverte de nouveaux talents chez Motown Records. Stevenson l’a invitée au siège du label.

Reeves s’est rendue au studio, mais elle n’a pas passé d’audition, pour des raisons qui ne sont pas tout à fait claires aujourd’hui. Au lieu de cela, Stevenson lui a proposé de répondre au téléphone. C’est ainsi qu’elle a décroché un poste au département A&R (Artists and Repertoire, la division d’un label discographique responsable de la découverte de nouveaux artistes ou de groupes à qui proposer un contrat, NDLR) et a commencé à travailler avec d’autres artistes de la Motown.

Une résidence de construction solide arbore une enseigne indiquant « Hitsville USA » sur sa façade
Le célèbre studio d’enregistrement et siège social de Motown, situé au 2648 W. Grand Blvd. à Détroit (Michigan).
Leni Sinclair/Getty Images

En 1957, Reeves a rejoint son premier groupe, les Del-Phis. Formé par Edward « Pops » Larkins, le groupe comprenait également la leader Gloria Jean Williamson, Rosalind Ashford et Annette Beard.

Reeves a rapidement eu une autre chance de se distinguer. En septembre 1962, Stevenson l’a appelée pour remplacer Mary Wells lors d’une session d’enregistrement avec Marvin Gaye. Reeves a fait appel aux autres membres des Del-Phis, et elles ont si bien chanté qu’elles sont devenues le groupe vocal d’accompagnement de Gaye.

Après que les Del-Phis eurent tourné avec Gaye et enregistré « I’ll Have to Let Him Go », Gordy proposa un contrat d’enregistrement à Reeves, Beard et Ashford. Le groupe prit également un nouveau nom, Martha and the Vandellas.

Martha and the Vandellas a rapidement connu le succès commercial, avec des chansons comme « Come and Get These Memories « , « Quicksand » et « Heatwave ».

Un hymne à la révolution sur un rythme entraînant

« Dancing in the Street », écrit par Gaye, Stevenson et Ivy Jo Hunter, sort à l’été 1964 et devient un tube emblématique de Martha and the Vandellas.

Reeves a écrit dans son autobiographie qu’elle n’aimait pas « Dancing in the Street ». Cependant, elle se l’est appropriée, et elle a reconnu plus tard que la chanson incarnait l’esprit des manifestations pour les droits civiques.

« Elle est devenue l’hymne de la décennie », a écrit Reeves.

Elle avait raison.

Au moment de la sortie de la chanson, le mouvement des droits civiques battait son plein. Les Afro-Américains de Harlem (New York) sont descendus dans la rue pour protester contre le meurtre de James Powell, 15 ans par un policier new-yorkais en dehors de ses heures de service.

Les années 1960 ont marqué le début d’une série de « longs et chauds étés », alors que les tensions raciales s’intensifiaient. Les Noirs du quartier de Watts à Los Angeles (Californie) en 1965 ont manifesté dans les rues pour dénoncer les violences policières.

Plus de 100 manifestations ont été organisées en réaction à l’assassinat de Martin Luther King en 1968, de Chicago à Washington et Baltimore.

The Conversation

Austin McCoy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Martha and the Vandellas, les divas engagées de la Motown – https://theconversation.com/martha-and-the-vandellas-les-divas-engagees-de-la-motown-284099