Cancer du pancréas : un médicament cible une protéine réputée « impossible à bloquer » et double la survie

Source: The Conversation – in French – By Christopher Lieu, Professor of Medical Oncology, University of Colorado Anschutz

Le cancer du pancréas est notoirement extrêmement difficile à traiter. Steve Gschmeissner/Science Photo Library via Getty Images

Le cancer du pancréas est l’un des cancers dont les taux de mortalité sont les plus élevés. Jusqu’à présent, les options thérapeutiques pour lutter contre la maladie étaient très limitées. Un médicament innovant génère de nouveaux espoirs : il est parvenu à doubler la survie médiane des patients qui l’ont reçu. Un premier pas vers de la mise au point de molécules plus efficaces ?


Depuis des décennies, le pronostic du cancer du pancréas est extrêmement sombre. Parmi les patients atteints d’un cancer du pancréas métastatique entre 2015 et 2021, environ 97 % sont décédés dans les cinq ans qui ont suivi le diagnostic.

(La France est particulièrement touchée par l’augmentation du nombre de cas de cancers du pancréas : de 1990 à 2023, son taux d’incidence n’a fait qu’augmenter, selon Santé publique France qui précise que les facteurs de risque de la maladie sont encore mal connus et que la France figure parmi les pays avec des taux standardisés parmi les plus élevés du monde. Les facteurs de risque demeurent quant à eux encore mal connus, NdT.)

Parmi les raisons pour lesquelles cette maladie est si meurtrière figurent le fait qu’il n’existe pas de test de dépistage réellement efficace et que, durant les stades les plus précoces, elle évolue généralement sans symptômes perceptibles. Lorsqu’un patient présente des signes cliniques tels qu’un jaunissement de la peau (aussi appelé ictère, NdT) ou des douleurs abdominales, le cancer s’est souvent déjà disséminé à d’autres organes.

Oncologue digestif et chercheur spécialisé dans les essais cliniques de phase précoce (c’est-à-dire essais de première administration chez l’être humain ainsi qu’essais cliniques permettant de renforcer la connaissance initiale, toujours chez l’humain, des profils de tolérance, sécurité, pharmacocinétique et pharmacodynamique, NdT), j’ai pu mesurer à quel point nous manquons de thérapies efficaces pour prendre en charge les patients atteints de cancer du pancréas.

Pendant des décennies, on a considéré qu’il était impossible de cibler avec succès le mécanisme central à l’origine de la très grande majorité des cancers du pancréas. Ce constat est désormais en train d’évoluer radicalement.

En effet, un nouveau médicament s’est avéré capable de bloquer la protéine clé à l’origine du cancer du pancréas. Les patients au stade avancé de la maladie qui ont eu accès à ce traitement ont vu leur durée de survie quasiment multipliée par deux.

Des tumeurs longtemps « intraitables »

Historiquement, le traitement de référence des stades avancés de cancer du pancréas était une chimiothérapie faisant intervenir des médicaments puissants, conçus pour détruire les cellules en division rapide. Si une telle approche peut ralentir la progression de la maladie, son efficacité est souvent limitée. En effet, les cellules cancéreuses pancréatiques ont la capacité de développer une résistance à ces traitements.

Les raisons pour lesquelles le cancer du pancréas est particulièrement agressif sont à chercher du côté génétique. Plus de 90 % des tumeurs pancréatiques sont causées par des mutations du gène Kras. Ce gène code pour des protéines qui fonctionnent comme des interrupteurs commandant l’activation et la désactivation de la croissance cellulaire.

Lorsque le gène KRAS est muté, l’interrupteur se bloque en position « marche » et ordonne aux cellules, ainsi devenues cancéreuses, de se multiplier indéfiniment.

Pendant des décennies, les scientifiques ont considéré la protéine KRAS comme étant impossible à traiter grâce à des médicaments (« undruggable », en anglais) : sa surface, exceptionnellement lisse, ne présente pas les cavités moléculaires dont les médicaments classiques ont besoin pour s’y fixer et bloquer l’interrupteur.

Faute de médicaments capables de cibler cette protéine, la prise en charge du cancer du pancréas s’est donc principalement appuyée sur des agents cytotoxiques. Ceux-ci agissent davantage comme des outils grossiers que comme des instruments de précision. Avec la chimiothérapie, on tente de contrôler la maladie en mettant en œuvre une destruction cellulaire à large échelle. Ce faisant, des dommages collatéraux importants sont causés aux tissus sains, ce qui s’accompagne d’effets indésirables significatifs.

Mais les choses pourraient changer, grâce à un nouveau médicament, le daraxonrasib.

Qu’est-ce que le daraxonrasib ?

Le daraxonrasib constitue une avancée décisive dans le traitement du cancer du pancréas métastatique.

Au lieu de se lier directement à la protéine KRAS, ce médicament se fixe à une autre protéine présente dans les cellules, la cyclophiline A. Cette dernière contribue à replier les protéines dans leur structure tridimensionnelle définitive. Le complexe protéique daraxonrasib-cyclophiline A peut alors se lier à la protéine KRAS active et inhiber sa capacité à transmettre aux cellules cancéreuses le signal de prolifération.

Le laboratoire états-unien qui développe ce médicament, Revolution Medicines, a présenté le 31 mai 2026 les résultats de son essai clinique randomisé de phase 3 portant sur 500 patients atteints d’un cancer du pancréas métastatique ayant déjà reçu un traitement antérieur. Comparativement à la chimiothérapie standard, le daraxonrasib a presque doublé la survie globale, qui est passée de 6,7 mois à 13,2 mois après le diagnostic. Dans l’ensemble, le daraxonrasib a réduit de 60 % le risque de décès chez les patients atteints d’un cancer du pancréas métastatique.

L’effet indésirable le plus fréquent a été une éruption cutanée marquée, observée chez plus de 86 % des patients de l’étude. Les patients ont également souvent présenté une stomatite – une inflammation de la muqueuse buccale se traduisant par des œdèmes (gonflements) et des lésions (aphtes) – ainsi que des diarrhées, des nausées et des vomissements.

Durant l’essai, les patients traités par daraxonrasib se sont cependant avérés beaucoup moins susceptibles d’interrompre le traitement en raison d’effets indésirables sévères que ceux sous chimiothérapie. Leur qualité de vie était aussi meilleure, et la douleur moins intense.

Prochaines étapes

Les chercheurs ont démontré qu’en ciblant la mutation génétique spécifique qui sous-tend la très grande majorité des cancers du pancréas, il est possible de lutter contre cette maladie longtemps jugée impossible à traiter de façon médicamenteuse.

La prochaine étape est désormais réglementaire : il s’agira de déterminer si ce médicament peut être prescrit en pratique clinique. Les données étant désormais officiellement publiées, Revolution Medicines, le laboratoire qui a mis au point le daraxonrasib, va solliciter l’approbation formelle de la Food and Drug Administration aux États-Unis ainsi que d’autres instances réglementaires ailleurs dans le monde.

La disponibilité du daraxonrasib pour les patients dépendra de la durée d’instruction du dossier. Cependant, étant donné que les stades avancés du cancer du pancréas sont notoirement très difficiles à traiter, les thérapies innovantes qui démontrent un bénéfice de survie aussi significatif que ce médicament bénéficient souvent d’une procédure d’examen accéléré ou prioritaire. Si celle-ci aboutit à un résultat favorable, le daraxonrasib pourrait être disponible dans les mois qui suivent l’obtention de l’autorisation de mise sur le marché.

En matière de développement de médicaments, cette étape marque probablement un tournant dans la prise en charge du cancer du pancréas. Je m’attends à ce que de nouveaux essais cliniques soient mis en place, afin d’explorer l’efficacité de thérapies combinées qui associeraient les inhibiteurs de KRAS à d’autres agents thérapeutiques, afin de prévenir l’acquisition par les tumeurs d’une résistance au traitement.

Si le daraxonrasib confirme son efficacité, il pourrait ouvrir la voie, dans les années à venir, à des traitements toujours plus précis, personnalisés et performants contre le cancer du pancréas.

The Conversation

Christopher Lieu ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Cancer du pancréas : un médicament cible une protéine réputée « impossible à bloquer » et double la survie – https://theconversation.com/cancer-du-pancreas-un-medicament-cible-une-proteine-reputee-impossible-a-bloquer-et-double-la-survie-284775

Les préjugés culturels dans les examens de fin d’études en Afrique de l’Ouest pénalisent de nombreux élèves

Source: The Conversation – in French – By David Baidoo-Anu, Assistant Professor, Frazer Faculty of Education, Ontario Tech University

Emmanuel Ikwuegbu/Unsplash, CC BY

Le West African Senior School Certificate (WASSCE) est un examen décisif. Depuis des décennies, il constitue la porte d’entrée vers l’enseignement supérieur dans cinq pays : le Ghana, le Nigeria, la Sierra Leone, le Libéria et la Gambie. Mais est-il équitable ?

David Baidoo-Anu et Monsurat Raji affirment que leur recherche montre que les préjugés culturels dans les questions d’examen peuvent pénaliser les étudiants. Ces biais apparaissent à travers la langue, les contextes et les exemples utilisés. Cela soulève une question de fond : que mesure réellement une évaluation standardisée lorsqu’elle prétend évaluer les « aptitudes » des élèves.


Pourquoi les élèves des cinq pays passent-ils le même examen ?

L’examen est organisé par le West African Examinations Council. Celui-ci a été créé en 1952, pendant l’ère coloniale pour superviser les examens standardisés dans les pays d’Afrique de l’Ouest qui étaient sous domination britannique.

L’objectif initial était de coordonner les évaluations dans toute la région. Les universités et les employeurs pouvaient ainsi interpréter et comparer les diplômes de manière cohérente. De leur côté, les étudiants pouvaient saisir des opportunités qui s’offraient à eux au-delà des frontières.

Bien que le système d’examens ait évolué au fil du temps, il conserve sa structure régionale. Il continue de jouer un rôle central dans l’accès à l’université, dans le recrutement professionnel et la reconnaissance des diplômes entre pays.

En quoi cela pose-t-il un problème ?

Le problème ne réside pas simplement dans le fait que les élèves de cinq pays passent un examen similaire. La véritable préoccupation est que certaines questions ne sont pas adaptées aux réalités culturelles. En d’autres termes, elles ne reflètent pas toujours le bagage linguistique, les références culturelles ou les expériences quotidiennes des élèves. Les élèves ne sont pas tous familiers avec certains exemples.

Les questions d’examen utilisent un langage, des noms, des lieux, des récits, des images, des objets et des exemples pour aider les élèves à comprendre ce qui leur est demandé. Ce sont là des éléments importants d’une évaluation à la fois équitable et de qualité. Lorsque les élèves ne comprennent pas ces références, la question peut devenir plus difficile à comprendre. Ce n’est pas que les élèves manquent de capacités, mais le contexte de la question ne reflète pas leurs expériences.

Notre recherche soutient que les systèmes d’évaluation doivent prêter davantage attention à ces aspects. Le langage, les exemples, les images et les scénarios utilisés dans les questions d’examen doivent être pertinents, équitables et adaptés aux réalités des apprenants.

En nous appuyant sur un cadre de conception des tests tenant compte de l’expérience culturelle, nous avons analysé les questions d’examen disponibles en mathématiques, en anglais et en sciences de 2019 à 2021 au Ghana et au Nigeria.

Nous avons examiné dans quelle mesure le langage, les contextes, les noms, les images, les exemples et les représentations utilisés dans les items d’examen reflétaient les sociétés et les cultures des apprenants. L’analyse portait sur les personnages, les lieux, les situations, les événements et les récits utilisés dans les questions.

Quelles sont les différences qui comptent ?

Les élèves n’interprètent pas les questions en vase clos. Ils donnent un sens aux tâches d’évaluation à travers leurs propres expériences vécues, leurs langues, leurs connaissances culturelles et leurs modes d’apprentissage.

Notre analyse des questions d’examen a révélé plusieurs sujets de préoccupation. Certaines questions supposaient une familiarité avec des références culturelles, des exemples et des expériences qui ne sont peut-être pas partagés par tous dans la région. L’une des principales conclusions était que de nombreux contextes d’examen et noms de personnages reflétaient principalement des expériences et des identités occidentales, plutôt qu’africaines. Certaines questions en anglais, par exemple, utilisaient des noms, des cadres et des contextes littéraires occidentaux peu familiers.

L’étude a également révélé que certaines questions de mathématiques et de sciences s’appuyaient fortement sur un langage technique complexe. Il n’y avait pas suffisamment de support visuel. Cela pourrait poser un problème aux élèves qui, bien qu’ils comprennent le contenu, ont du mal à interpréter le langage utilisé.

Dans plusieurs cas, les questions renvoyaient à des objets, des situations ou des expériences qui n’étaient peut-être pas familiers ou culturellement pertinents pour les apprenants africains. Cette situation pouvait affecter leur interprétation et leurs réponses.

Autre constat important : des images, des schémas et des représentations abstraites étaient parfois utilisés sans explications suffisantes. Dans certains cas, il n’y avait aucun support visuel qui aurait pu améliorer la compréhension des questions par les élèves. Dans d’autres cas, les schémas manquaient d’explications contextuelles suffisantes.

Pourquoi cet examen est-il si important ?

Les résultats de l’examen déterminent l’accès à l’université, aux bourses, à l’emploi et à la mobilité sociale future.

Au Ghana, par exemple, les élèves qui n’obtiennent pas les notes requises ne peuvent pas poursuivre leurs études dans l’enseignement supérieur. Certains passent des années à repasser l’examen. Des institutions telles que le Service de l’immigration du Ghana, les services de police du Ghana et les forces armées ghanéennes exigent des candidats à un emploi qu’ils réussissent des matières fondamentales telles que l’anglais et les mathématiques. L’examen n’est pas seulement un diplôme de fin d’études, c’est aussi une porte d’entrée vers l’emploi formel et les carrières dans la fonction publique.

Des rapports du Bureau national des statistiques du Nigeria indiquent que les résultats des candidats à l’examen sont généralement médiocres. En 2020, seuls 36,4 % des candidats du Nord-Est ont réussi. En 2019, seuls 47,4 % des candidats du Nord-Ouest ont réussi.

Les enjeux élevés de ces examens ont également des conséquences sur l’enseignement et l’apprentissage. Les enseignants se sentent obligés de préparer les élèves avant tout à réussir l’examen, plutôt qu’à développer une compréhension approfondie des matières.

Des examens qui ne tiennent pas compte des spécificités socioculturelles peuvent accentuer encore davantage les inégalités existantes.

Quelle solution proposez-vous ?

Nous ne soutenons pas que l’Afrique de l’Ouest doive abandonner complètement les examens régionaux ou les évaluations standardisées. Nous soutenons plutôt que les systèmes d’évaluation devraient mieux tenir compte des sociétés et des cultures des élèves. Ils doivent être plus équitables.

Un examen équitable ne consiste pas simplement à faire passer exactement le même examen à tous les élèves. Il doit offrir à tous les élèves des chances équitables de comprendre ce qu’on attend d’eux et de démontrer leurs connaissances.

Nous proposons que les concepteurs d’examens accordent une plus grande attention aux langues des élèves, à leurs expériences vécues, à leurs contextes culturels et à leurs façons de donner du sens.

Concrètement, cela implique de :

  • utiliser un langage plus clair et plus accessible dans les questions

  • inclure des supports visuels et des représentations

  • utiliser des exemples culturellement pertinents et significatifs au niveau local

  • examiner les sujets d’examen pour détecter tout biais culturel

  • impliquer des éducateurs, des élèves, des linguistes et des communautés locales de différentes régions dans la conception et la révision des épreuves.

Cette approche n’affaiblit pas les normes. Au contraire, elle renforce la validité et l’équité de l’évaluation. Elle permettrait de mesurer les connaissances et les capacités réelles des élèves plutôt que leur familiarité avec les normes culturelles dominantes ou les conventions linguistiques.

Nous proposons également que les organismes qui supervisent les examens impliquent les communautés dans l’ensemble du processus d’élaboration des épreuves.

Comment votre solution tient-elle compte des différences entre les pays de la région ?

Cette approche conserve le système d’examen régional tout en étant plus sensible aux réalités nationales et locales. Les pays participants partagent une histoire éducative commune, mais ils diffèrent en matière d’usage de la langue, de pratiques culturelles, de ressources scolaires, d’expériences rurales et urbaines, ainsi que d’exemples quotidiens familiers aux élèves.

Une approche socioculturelle adaptée exige que les organisateurs de l’examen s’assurent que les mots, les images, les exemples et les scénarios utilisés conviennent à tous les élèves, quel que soit le contexte.

The Conversation

The authors do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Les préjugés culturels dans les examens de fin d’études en Afrique de l’Ouest pénalisent de nombreux élèves – https://theconversation.com/les-prejuges-culturels-dans-les-examens-de-fin-detudes-en-afrique-de-louest-penalisent-de-nombreux-eleves-284489

L’IA au secours des enseignants débordés ? Oui, mais à conditions

Source: The Conversation – in French – By Alice Fomen, Professeure adjointe – Faculté des sciences de l’éducation, Université de l’Ontario français

L’inclusion scolaire est devenue une priorité dans les systèmes éducatifs. Pourtant, sur le terrain, le personnel enseignant manque souvent de temps et d’outils pour la mettre en œuvre. De nouvelles approches, notamment basées sur l’intelligence artificielle générative (IAG), pourraient contribuer à réduire cet écart.


Professeure adjointe en enseignement et apprentissage, mes travaux portent sur la fracture numérique, l’inclusion scolaire et l’intégration de l’intelligence artificielle en éducation.

Une ambition forte… mais des moyens limités

L’école d’aujourd’hui porte une ambition explicite : permettre à tous les élèves de réussir, quels que soient leurs besoins, leurs capacités ou leurs parcours. L’inclusion scolaire dans les écoles élémentaires et secondaires n’est plus une option, mais une exigence reconnue à l’échelle internationale.

Si cette inclusion est évidemment louable, elle a complexifié le travail du personnel enseignant. Une question se pose alors : quels sont les moyens donnés aux enseignants pour développer des pratiques pédagogiques réellement inclusives ?

Une exigence de plus dans un quotidien déjà saturé

Différencier l’enseignement, adapter les supports, varier les modalités d’évaluation, soutenir l’engagement de tous les élèves : ces attentes sont désormais au cœur du métier d’enseignant. Elles s’appuient notamment sur des approches reconnues comme la conception universelle de l’apprentissage (CUA), qui propose d’anticiper les manières de rejoindre la diversité des profils d’apprenants dès la planification pédagogique.

En théorie, le principe est convaincant. Dans la pratique, il se heurte à une réalité bien connue : le manque de temps.

Planifier une séquence, par exemple une série de séances portant sur une notion précise comme les fractions, demande déjà un investissement important. Y intégrer des variantes pour répondre à des besoins diversifiés (sans multiplier indéfiniment les activités) représente une charge supplémentaire considérable. Finalement, l’inclusion scolaire, bien que souhaitée, devient difficile à mettre en œuvre de manière systématique.

Ce décalage entre les intentions et les conditions réelles du travail enseignant crée une tension professionnelle souvent silencieuse. On attend beaucoup, sans toujours offrir les ressources correspondantes.




À lire aussi :
Inclusion scolaire : des enseignants engagés, mais confrontés aux limites du terrain


Une difficulté moins liée à la volonté qu’aux outils

Contrairement à certaines idées reçues, le principal obstacle à l’inclusion n’est pas le manque d’engagement du personnel enseignant. De nombreuses recherches montrent plutôt que les défis sont organisationnels et structurels.

La difficulté réside surtout dans la traduction de principes pédagogiques en actions concrètes, notamment dans la capacité du personnel enseignant à varier les façons de présenter un contenu, à offrir plusieurs moyens d’expression tout en maintenant des exigences communes, et à soutenir l’engagement de tous sans fragmenter l’activité.

Ceci révèle un enjeu central, souvent sous-estimé : la disponibilité des outils pour planifier des leçons qui tiennent compte de la diversité des profils d’élèves.

Dans ce contexte, les enseignants réclament depuis longtemps des conditions favorisant réellement l’inclusion scolaire : réduction de la taille des classes, présence accrue de personnel spécialisé, ressources adaptées, accroissement des ressources financières. Ces revendications demeurent essentielles et aucune technologie ne peut s’y substituer.

Au milieu de ces diverses contraintes, certaines équipes explorent la manière dont des outils numériques pourraient soutenir concrètement certaines dimensions du travail pédagogique.




À lire aussi :
Enseignement virtuel : la technologie ne doit pas prendre le dessus sur les apprentissages


Offrir du soutien aux enseignants pour une inclusion scolaire réelle

L’enjeu n’est donc pas seulement de former le personnel enseignant à l’inclusion scolaire, mais aussi de leur fournir des outils capables de soutenir concrètement cette ambition. C’est dans cette perspective que certains travaux examinent le potentiel de l’IAG en éducation

Au sein du Adopt-IA Lab de l’Université de l’Ontario français (UOF), nous avons par exemple développé un outil d’IAG nommé Movari, conçu pour accompagner la planification pédagogique à partir des principes de la CUA.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


Son fonctionnement repose sur une idée simple : à partir d’une activité proposée par le personnel enseignant, l’outil génère des pistes pour en élargir l’accessibilité et la flexibilité, sans en modifier les objectifs. Par exemple, une activité de compréhension de texte telle qu’une lecture suivie de questions peut être enrichie rapidement par l’ajout d’une version audio ou l’intégration des discussions en petits groupes.

L’intelligence artificielle comme levier… sous conditions

Les IAG ne constituent pas des solutions miracles en éducation. Leur usage soulève des enjeux importants : fiabilité des suggestions, risque de dépendance, protection des données et nécessité de formation du personnel enseignant.

Aussi, un risque est celui du solutionnisme technologique : investir massivement dans des outils numériques en laissant croire que la technologie peut, à elle seule, résoudre des problèmes avant tout humains et organisationnels.

Les IAG risquent-elles donc de servir à justifier des classes toujours plus chargées, sous prétexte que la technologie pourrait « compenser » le manque de ressources humaines ? Toutes les écoles auront-elles le même accès à ces outils, aux infrastructures numériques et à la formation nécessaire ? Si leur implantation dépend fortement des moyens financiers des établissements, le risque est réel de voir s’accentuer les écarts entre écoles privées et publiques, ou encore entre milieux favorisés et défavorisés.

Ces préoccupations n’impliquent toutefois pas qu’il faille rejeter entièrement les IAG en éducation. Elles invitent plutôt à réfléchir aux conditions de leur intégration, aux finalités poursuivies et aux garde-fous nécessaires pour éviter que ces outils ne viennent remplacer des investissements humains essentiels.

Repenser l’inclusion scolaire à partir du réel

L’enjeu dépasse la seule question de l’usage des outils numériques et de l’IAG en particulier. Il concerne plus largement la manière dont les systèmes éducatifs accompagnent concrètement les transformations qu’ils appellent de leurs vœux.

Promouvoir l’inclusion scolaire sans agir sur les conditions de sa mise en œuvre revient à déplacer la responsabilité vers le personnel enseignant, sans toujours leur donner les moyens d’agir. De plus, les réponses à ces défis ne peuvent être uniquement technologiques. Les besoins exprimés depuis longtemps par le personnel enseignant, au rang desquels la réduction des effectifs dans les classes, l’accès à des ressources spécialisées et le soutien institutionnel demeurent essentiels.

Toutefois, dans un contexte où ces transformations structurelles sont souvent lentes à mettre en place, certains outils numériques peuvent offrir un soutien concret à leur pratique pédagogique.

La Conversation Canada

Je dirige actuellement le Adopt-IA Lab basé à l’université de l’Ontario français.

ref. L’IA au secours des enseignants débordés ? Oui, mais à conditions – https://theconversation.com/lia-au-secours-des-enseignants-debordes-oui-mais-a-conditions-282120

L’itinérance des femmes commence souvent avant la rue

Source: The Conversation – in French – By Mélanie Fournier, Doctorante en psychologie, itinérance féminine et expérience de l’habiter, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Nous reconnaissons l’itinérance lorsqu’elle se donne à voir dans la rue : un corps dehors, exposé, sans adresse fixe. Cette image nous arrange presque autant qu’elle nous inquiète. Elle permet de croire que le problème commence là où le domicile s’arrête. Or les trajectoires des femmes déjouent ce scénario. Elles se logent souvent dans des espaces privés, derrière des formes de stabilité apparente, là où le danger se retire du regard sans disparaître.

Pour plusieurs, le dedans n’a jamais été ce sanctuaire que célèbrent nos fictions domestiques. Il a parfois été le lieu même où la menace s’installe et devient ordinaire. Avoir un toit, dans ces conditions, ne suffit pas à être en sécurité ; encore faut-il que ce lieu puisse être habité sans reconduire ce dont il devait protéger.

Dans mes recherches doctorales en psychologie, menées auprès de femmes ayant connu l’itinérance et le relogement, j’étudie cet écart entre être logée et pouvoir habiter. Il invite à penser l’itinérance féminine au-delà de l’absence de logement, à partir d’une fragilisation du rapport au refuge lui-même.

Hors de la rue, mais pas à l’abri

Elle passe d’un divan à l’autre, accepte une chambre provisoire, reste parfois dans une relation violente ou compose avec une hospitalité qui exige quelque chose en retour. Elle n’est pas dehors. Elle n’est pourtant nulle part chez elle.

C’est ce qu’on appelle l’itinérance cachée : non pas l’absence complète de toit, mais l’impossibilité de disposer d’un lieu à soi. Cette forme d’itinérance tient souvent à une présence tolérée chez les autres, révocable, conditionnelle. Et puisqu’elle se déroule dans des espaces privés, elle demeure plus difficile à reconnaître.

Ce retrait tient aussi à une stratégie de survie. Si plusieurs femmes évitent la rue, ce n’est pas parce que leur situation serait moins grave, mais parce que l’espace public et certains refuges peuvent devenir des lieux d’exposition accrue. Les recherches documentent des risques importants de victimisation, de harcèlement et d’agression dans ces contextes. La fuite vers des espaces privés fragiles constitue alors moins une solution qu’un déplacement de l’insécurité.

Dans une étude sur la spirale de l’itinérance au féminin, une participante résumait brutalement ce choix piégé : devoir aller « chez un [homme] qui te maltraite, qui te fait tous les temps, pour avoir une adresse ». La formule est dure, mais elle dit ce que les catégories administratives peinent à saisir : l’adresse peut parfois être obtenue au prix de sa propre sécurité.

Un tiers des sans-abris recensés sont des femmes

Cette invisibilité a des effets très concrets. Les femmes apparaissent moins nombreuses dans les dénombrements de l’itinérance visible, mais elles sont fortement présentes dans ses formes cachées. Ce qui échappe au regard public échappe aussi plus facilement aux mécanismes de reconnaissance et d’intervention.

L’invisibilité devient alors une forme de preuve contre celles qu’elle efface.

Un angle mort d’autant plus préoccupant que même la part visible de l’itinérance féminine augmente. À Montréal, la proportion de femmes recensées en situation d’itinérance visible est passée de 23 % à 29 % en quatre ans. Si ce chiffre ne rend pas compte de tout le phénomène, il suffit pourtant à rappeler que cette réalité n’a rien de marginal.

Dépendance et dette implicite

Cette sous-reconnaissance tient aussi à une attente sociale persistante : une femme devrait pouvoir être accueillie quelque part. Comme si les liens familiaux, amoureux ou amicaux formaient naturellement autour d’elle un filet de protection. Tant qu’elle peut dormir chez quelqu’un, sa situation reste difficile à nommer. Or cette aide apparente peut masquer une dépendance fragile, une dette implicite, une impossibilité de choisir vraiment où rester.

Ces trajectoires correspondent rarement à une rupture nette. Elles prennent plutôt la forme d’arrangements qui semblent provisoirement tenir, jusqu’à ce qu’ils cèdent. L’itinérance féminine se loge souvent dans ce délai : avant la rue, avant l’urgence visible, au moment même où la survie dépend encore du maintien de liens parfois coûteux.

Violence dans l’enfance, départ précoce

Bien avant la rue, certaines violences s’installent dans l’espace même qui aurait dû faire abri. Une femme rencontrée dans une recherche sur le sens du chez-soi résume cette fracture précoce : « Aucun des endroits où j’ai vécu avec mes parents ne ressemblait à un chez-moi ». Elle évoque ensuite une intervention policière dans sa chambre d’enfant, au milieu de ses jouets. Ce type de récit montre que la maison peut cesser très tôt d’être associée à la protection, pour devenir un lieu d’intrusion, d’alerte ou d’exposition.

Les données québécoises vont dans le même sens : environ une personne sur 13 déclare avoir subi de la violence sexuelle de la part d’un adulte avant l’âge de 15 ans. Dans près de 9 cas sur 10, l’incident le plus grave avait été commis par une personne connue de la victime. Les départs précoces du domicile prennent alors un autre sens. Certaines filles ne quittent pas la maison par désir d’autonomie, mais parce que rester devient impossible.

La maison, censée protéger, devient le lieu du danger

Cette exposition ne disparaît pas à l’âge adulte. Après l’âge de 15 ans, une femme sur quatre rapporte avoir subi au moins une agression sexuelle — sans compter les agressions commises par un partenaire intime, qui sont comptabilisées séparément. Au Québec, 40 % des femmes de 18 ans et plus ayant déjà été dans une relation intime ou amoureuse rapportent avoir subi au moins une forme de violence par un partenaire intime au cours de leur vie. La violence conjugale et familiale devient ainsi l’un des chemins par lesquels l’espace domestique peut précipiter vers l’itinérance.

Le problème n’est pas seulement que certaines femmes subissent de la violence à la maison. C’est que cette violence vient précisément brouiller la fonction symbolique du domicile : le lieu censé protéger devient celui dont il faut se protéger.

L’itinérance féminine apparaît alors moins comme une sortie brutale hors du domicile que comme la conséquence d’un abri progressivement retourné contre celles qu’il devait protéger.

Avant l’appartement autonome, il faut des lieux de transitions

Ces réalités obligent à penser l’itinérance des femmes comme un continuum, et non comme un simple passage de la rue au logement. Avant même l’accès à un appartement autonome, il faut multiplier les lieux de transition, les centres de jour et les espaces non mixtes où les femmes peuvent retrouver un minimum d’apaisement. Ces lieux ne sont pas des solutions de second ordre : ils représentent parfois le premier espace où le corps n’a plus à demeurer continuellement en alerte.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


Mais la réponse ne peut pas s’arrêter au seuil de l’appartement. Pour plusieurs femmes, l’accès à un lieu à soi ne met pas fin à l’insécurité ; il exige un accompagnement capable de reconnaître ce que l’espace domestique peut réveiller. Le logement social avec soutien communautaire, les suivis à long terme et les approches fondées sur la santé relationnelle ne sont donc pas des ajouts périphériques aux politiques d’habitation. Ils conditionnent souvent la possibilité même de rester quelque part.

Autrement dit, il ne suffit pas de demander si une femme est logée. Il faut aussi se demander ce que ce lieu rend possible — ou impossible. Peut-elle y demeurer sans peur, sans emprise, sans disparaître à nouveau du regard social ? La rue n’est pas toujours le point de départ du danger : elle en est parfois la forme la plus visible.

La Conversation Canada

Mélanie Fournier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’itinérance des femmes commence souvent avant la rue – https://theconversation.com/litinerance-des-femmes-commence-souvent-avant-la-rue-282652

Cancer du pancréas : un médicament cible une protéine réputée « impossible à bloquer » et double les taux de survie

Source: The Conversation – in French – By Christopher Lieu, Professor of Medical Oncology, University of Colorado Anschutz

Le cancer du pancréas est notoirement extrêmement difficile à traiter. Steve Gschmeissner/Science Photo Library via Getty Images

Le cancer du pancréas est l’un des cancers dont les taux de mortalité sont les plus élevés. Jusqu’à présent, les options thérapeutiques pour lutter contre la maladie étaient très limitées. Un médicament innovant génère de nouveaux espoirs : il est parvenu à doubler la survie médiane des patients qui l’ont reçu. Un premier pas vers de la mise au point de molécules plus efficaces ?


Depuis des décennies, le pronostic du cancer du pancréas est extrêmement sombre. Parmi les patients atteints d’un cancer du pancréas métastatique entre 2015 et 2021, environ 97 % sont décédés dans les cinq ans qui ont suivi le diagnostic.

(La France est particulièrement touchée par l’augmentation du nombre de cas de cancers du pancréas : de 1990 à 2023, son taux d’incidence n’a fait qu’augmenter, selon Santé publique France qui précise que les facteurs de risque de la maladie sont encore mal connus et que la France figure parmi les pays avec des taux standardisés parmi les plus élevés du monde. Les facteurs de risque demeurent quant à eux encore mal connus, NdT.)

Parmi les raisons pour lesquelles cette maladie est si meurtrière figurent le fait qu’il n’existe pas de test de dépistage réellement efficace et que, durant les stades les plus précoces, elle évolue généralement sans symptômes perceptibles. Lorsqu’un patient présente des signes cliniques tels qu’un jaunissement de la peau (aussi appelé ictère, NdT) ou des douleurs abdominales, le cancer s’est souvent déjà disséminé à d’autres organes.

Oncologue digestif et chercheur spécialisé dans les essais cliniques de phase précoce (c’est-à-dire essais de première administration chez l’être humain ainsi qu’essais cliniques permettant de renforcer la connaissance initiale, toujours chez l’humain, des profils de tolérance, sécurité, pharmacocinétique et pharmacodynamique, NdT), j’ai pu mesurer à quel point nous manquons de thérapies efficaces pour prendre en charge les patients atteints de cancer du pancréas.

Pendant des décennies, on a considéré qu’il était impossible de cibler avec succès le mécanisme central à l’origine de la très grande majorité des cancers du pancréas. Ce constat est désormais en train d’évoluer radicalement.

En effet, un nouveau médicament s’est avéré capable de bloquer la protéine clé à l’origine du cancer du pancréas. Les patients au stade avancé de la maladie qui ont eu accès à ce traitement ont vu leur durée de survie quasiment multipliée par deux.

Des tumeurs longtemps « intraitables »

Historiquement, le traitement de référence des stades avancés de cancer du pancréas était une chimiothérapie faisant intervenir des médicaments puissants, conçus pour détruire les cellules en division rapide. Si une telle approche peut ralentir la progression de la maladie, son efficacité est souvent limitée. En effet, les cellules cancéreuses pancréatiques ont la capacité de développer une résistance à ces traitements.

Les raisons pour lesquelles le cancer du pancréas est particulièrement agressif sont à chercher du côté génétique. Plus de 90 % des tumeurs pancréatiques sont causées par des mutations du gène Kras. Ce gène code pour des protéines qui fonctionnent comme des interrupteurs commandant l’activation et la désactivation de la croissance cellulaire.

Lorsque le gène KRAS est muté, l’interrupteur se bloque en position « marche » et ordonne aux cellules, ainsi devenues cancéreuses, de se multiplier indéfiniment.

Pendant des décennies, les scientifiques ont considéré la protéine KRAS comme étant impossible à traiter grâce à des médicaments (« undruggable », en anglais) : sa surface, exceptionnellement lisse, ne présente pas les cavités moléculaires dont les médicaments classiques ont besoin pour s’y fixer et bloquer l’interrupteur.

Faute de médicaments capables de cibler cette protéine, la prise en charge du cancer du pancréas s’est donc principalement appuyée sur des agents cytotoxiques. Ceux-ci agissent davantage comme des outils grossiers que comme des instruments de précision. Avec la chimiothérapie, on tente de contrôler la maladie en mettant en œuvre une destruction cellulaire à large échelle. Ce faisant, des dommages collatéraux importants sont causés aux tissus sains, ce qui s’accompagne d’effets indésirables significatifs.

Mais les choses pourraient changer, grâce à un nouveau médicament, le daraxonrasib.

Qu’est-ce que le daraxonrasib ?

Le daraxonrasib constitue une avancée décisive dans le traitement du cancer du pancréas métastatique.

Au lieu de se lier directement à la protéine KRAS, ce médicament se fixe à une autre protéine présente dans les cellules, la cyclophiline A. Cette dernière contribue à replier les protéines dans leur structure tridimensionnelle définitive. Le complexe protéique daraxonrasib-cyclophiline A peut alors se lier à la protéine KRAS active et inhiber sa capacité à transmettre aux cellules cancéreuses le signal de prolifération.

Le laboratoire états-unien qui développe ce médicament, Revolution Medicines, a présenté le 31 mai 2026 les résultats de son essai clinique randomisé de phase 3 portant sur 500 patients atteints d’un cancer du pancréas métastatique ayant déjà reçu un traitement antérieur. Comparativement à la chimiothérapie standard, le daraxonrasib a presque doublé la survie globale, qui est passée de 6,7 mois à 13,2 mois après le diagnostic. Dans l’ensemble, le daraxonrasib a réduit de 60 % le risque de décès chez les patients atteints d’un cancer du pancréas métastatique.

L’effet indésirable le plus fréquent a été une éruption cutanée marquée, observée chez plus de 86 % des patients de l’étude. Les patients ont également souvent présenté une stomatite – une inflammation de la muqueuse buccale se traduisant par des œdèmes (gonflements) et des lésions (aphtes) – ainsi que des diarrhées, des nausées et des vomissements.

Durant l’essai, les patients traités par daraxonrasib se sont cependant avérés beaucoup moins susceptibles d’interrompre le traitement en raison d’effets indésirables sévères que ceux sous chimiothérapie. Leur qualité de vie était aussi meilleure, et la douleur moins intense.

Prochaines étapes

Les chercheurs ont démontré qu’en ciblant la mutation génétique spécifique qui sous-tend la très grande majorité des cancers du pancréas, il est possible de lutter contre cette maladie longtemps jugée impossible à traiter de façon médicamenteuse.

La prochaine étape est désormais réglementaire : il s’agira de déterminer si ce médicament peut être prescrit en pratique clinique. Les données étant désormais officiellement publiées, Revolution Medicines, le laboratoire qui a mis au point le daraxonrasib, va solliciter l’approbation formelle de la Food and Drug Administration aux États-Unis ainsi que d’autres instances réglementaires ailleurs dans le monde.

La disponibilité du daraxonrasib pour les patients dépendra de la durée d’instruction du dossier. Cependant, étant donné que les stades avancés du cancer du pancréas sont notoirement très difficiles à traiter, les thérapies innovantes qui démontrent un bénéfice de survie aussi significatif que ce médicament bénéficient souvent d’une procédure d’examen accéléré ou prioritaire. Si celle-ci aboutit à un résultat favorable, le daraxonrasib pourrait être disponible dans les mois qui suivent l’obtention de l’autorisation de mise sur le marché.

En matière de développement de médicaments, cette étape marque probablement un tournant dans la prise en charge du cancer du pancréas. Je m’attends à ce que de nouveaux essais cliniques soient mis en place, afin d’explorer l’efficacité de thérapies combinées qui associeraient les inhibiteurs de KRAS à d’autres agents thérapeutiques, afin de prévenir l’acquisition par les tumeurs d’une résistance au traitement.

Si le daraxonrasib confirme son efficacité, il pourrait ouvrir la voie, dans les années à venir, à des traitements toujours plus précis, personnalisés et performants contre le cancer du pancréas.

The Conversation

Christopher Lieu ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Cancer du pancréas : un médicament cible une protéine réputée « impossible à bloquer » et double les taux de survie – https://theconversation.com/cancer-du-pancreas-un-medicament-cible-une-proteine-reputee-impossible-a-bloquer-et-double-les-taux-de-survie-284775

Cancer de la prostate : les activateurs de lymphocytes T « masqués », une immunothérapie prometteuse

Source: The Conversation – in French – By Sheena Cruickshank, Professor in Immunology, University of Manchester

Les lymphocytes T, un type de cellules immunitaires, peuvent s’attaquer aux cellules tumorales. Lightspring/Shutterstock

Les premiers essais cliniques faisant appel à des immunothérapies appelées « activateurs de lymphocytes T masqués » ont fait preuve d’une efficacité encourageante. Si ces résultats préliminaires restent encore à confirmer, ils font naître cependant de véritables espoirs, et pas uniquement dans le domaine de la lutte contre le cancer de la prostate.


Le VIR-5500 (développé par le laboratoire états-unien Vir Biotechnology, NdT) est un activateur de lymphocytes T « masqué » (« masked T-cell engager »).

Il a été administré (dans un essai clinique toujours en cours et non encore soumis à évaluation par les pairs) à des patients atteints d’un cancer de la prostate à un stade avancé, qui n’avait pas répondu aux autres traitements.

Les résultats initiaux (présentés en début d’année, lors du symposium 2026 sur les cancers génito-urinaires organisé par la Société américaine d’oncologie clinique, NdT) interpellent : parmi les patients ayant reçu les doses les plus élevées, 82 % ont présenté une diminution de leur taux de PSA (Prostate Specific Antigen, antigène prostatique spécifique), un marqueur couramment utilisé dans le suivi du cancer de la prostate.

Autre résultat frappant : chez près de la moitié des patients de ce groupe, une régression tumorale a également été constatée, tant au niveau du foyer primitif qu’au niveau des tumeurs métastatiques (tumeurs ayant essaimé depuis la prostate vers d’autres organes).

Les activateurs de lymphocytes T

Les cellules cancéreuses disposent de mécanismes leur permettant d’échapper à l’élimination par le système immunitaire. L’objectif des immunothérapies est de booster les capacités anticancéreuses de ce dernier pour mieux lutter contre la maladie. Elles visent tout particulièrement à contrecarrer ces stratégies d’évasion.

Diverses immunothérapies ont obtenu des succès spectaculaires ces dernières années. Cependant, de nombreux cancers, comme celui de la prostate, restent difficiles à traiter, ce qui plaide en faveur du développement d’immunothérapies plus efficaces.

Les activateurs de lymphocytes T appartiennent à une famille d’immunothérapies dont l’action consiste à rapprocher physiquement certaines cellules immunitaires (les lymphocytes T) des cellules cancéreuses. Ces médicaments agissent en se fixant à des molécules présentes à la surface de ces deux types de cellules.

Cette proximité forcée amène les lymphocytes T à libérer des substances toxiques capables de détruire les cellules cancéreuses et à déclencher une cascade de processus inflammatoires, qui favorisent l’élimination tumorale.

Il existe désormais plus de 200 activateurs de lymphocytes T différents, dont beaucoup font l’objet d’essais cliniques afin d’évaluer leur efficacité dans le traitement de toute une gamme de tumeurs, allant du myélome multiple à la leucémie, en passant par le cancer du poumon.

Les activateurs de lymphocytes T ne sont pas seulement testés contre le cancer. Ils pourraient également s’avérer utiles dans le traitement d’autres affections virales, comme l’hépatite B, qui est susceptible de provoquer une infection chronique à vie. À l’instar du cancer, le virus responsable de cette maladie peut échapper à la réponse immunitaire de l’organisme. Cependant, les activateurs de lymphocytes T favorisent une élimination plus efficace des cellules infectées.

Masquer les activateurs de lymphocyte T pour réduire leur toxicité

Les activateurs de lymphocytes T semblent très prometteurs, mais toute médaille a son revers, et ces thérapies ne font pas exception. En effet, dans certains cas, la puissante réaction inflammatoire qu’elles déclenchent peut provoquer un syndrome inflammatoire grave appelé « syndrome de libération de cytokines ».

Les cytokines sont des messagers protéiques libérés par les cellules, capables de déclencher l’inflammation. Normalement, leur sécrétion est étroitement régulée – mais dans le syndrome de libération de cytokines, elle devient excessive et incontrôlée. Cette situation peut conduire à une défaillance multiviscérale aux conséquences potentiellement mortelles.

Vue d’artiste de la libération de cytokine endommageant des cellules.
Les activateurs de lymphocytes T peuvent parfois entraîner une réponse immunitaire incontrôlée.
Mohammed Elamine Alioui/Shutterstock

Des effets indésirables inflammatoires similaires ont été observés avec d’autres immunothérapies. Cette complication est vraisemblablement liée à l’activation aiguë et intense de la réponse immunitaire.

C’est la raison pour laquelle les activateurs de lymphocytes T – et d’autres immunothérapies – doivent encore être perfectionnés, afin de diminuer leur toxicité.

Pour y parvenir, une approche consiste à concevoir des versions de ces immunothérapies initialement inactives, mais peuvent être activées une fois à l’intérieur des tumeurs.

Pour ce faire, le médicament est recouvert d’un « masque » qui l’empêche d’interagir à la fois avec les lymphocytes T et avec les cellules cancéreuses. Lorsque le médicament pénètre dans la tumeur, ce masque est dégradé par certaines molécules abondamment présentes dans les tissus cancéreux, ce qui permet au médicament d’atteindre ses cellules cibles.

Le VIR-5500, utilisé dans ce récent essai prometteur sur le cancer de la prostate, fait partie des nombreux activateurs de lymphocytes T « masqués » de cette nouvelle génération d’immunothérapies.

Le masquage permet d’obtenir un médicament non seulement efficace, mais qui pourrait aussi s’avérer plus sûr. Le fait que son activation se produise spécifiquement au sein de la tumeur devrait circonscrire la réponse anticancéreuse inflammatoire au microenvironnement tumoral, prévenant ainsi une inflammation généralisée.

Des résultats cliniques préliminaires prometteurs

Cette approche permettrait également aux activateurs de lymphocytes T d’être plus sélectifs vis-à-vis des cellules cancéreuses. En effet, certaines de leurs cibles sont susceptibles d’être exprimées par des cellules saines normales. Cette sélectivité pourrait à la fois réduire la toxicité et améliorer l’efficacité anticancéreuse de ces médicaments.

Par ailleurs, le masquage présente un avantage supplémentaire : dans l’organisme, la conversion du médicament de la forme inactive à la forme active prend du temps, ce qui a des implications concernant la dose de médicament délivrée aux patients.

Généralement, lors de l’administration d’activateurs de lymphocytes T, les patients reçoivent de faibles doses initiales, qui sont ensuite progressivement augmentées, afin de prévenir toute suractivation immunitaire aiguë. En revanche, lors de l’utilisation d’activateurs de lymphocytes T masqués, le masque permet une libération plus lente du médicament, ce qui simplifie et sécurise l’administration.

Enfin, le masque est également susceptible de protéger les molécules thérapeutiques d’une dégradation dans l’organisme, et donc de prolonger leur durée d’action.

Autre résultat notable de cet essai sur le cancer de la prostate : la grande majorité des patients ayant reçu les doses les plus élevées de VIR-5500 n’ont présenté que de légers effets indésirables inflammatoires. Au vu de la toxicité connue des activateurs de lymphocytes T, il s’agit là d’une découverte encourageante, qui laisse supposer que le masquage remplit bien son rôle de protection contre l’inflammation excessive.

Si des recherches complémentaires confirment que le masquage des activateurs de lymphocytes T permet d’obtenir des médicaments à la fois plus sûrs et plus efficaces, il deviendra possible d’élargir leur champ d’application. Ces immunothérapies pourront être combinées à des thérapies anticancéreuses plus classiques, telles que la chimiothérapie ou la radiothérapie, ce qui pourrait s’avérer encore plus efficace pour éliminer le cancer.

Des résultats cliniques préliminaires prometteurs ont aussi été obtenus avec d’autres activateurs de lymphocytes T masqués (toujours dans le contexte de la lutte contre le cancer de la prostate).

Des essais cliniques ont, par ailleurs, débuté pour tester de tels médicaments contre de nombreux autres cancers, notamment le cancer du pancréas, le cancer colorectal et le cancer du poumon. Ces essais étant tous toujours en cours, il est encore trop tôt pour mesurer pleinement l’ampleur des succès cliniques qu’ils pourraient permettre de remporter. Il faut aussi souligner que de tels essais de phase précoce portent sur un nombre limité de patients.

Enfin, il faut garder à l’esprit que ces données n’ont pas encore été soumises à l’évaluation par les pairs ; elles ont pour l’heure seulement fait l’objet de communications au cours de congrès d’oncologie. Néanmoins, si préliminaires soient-ils, ces résultats constituent un véritable espoir en matière de traitement de cancers qui résistaient jusqu’à présent aux autres immunothérapies.

The Conversation

Jonathan Worboys reçoit des financements de Wellcome et du BBSRC (Biotechnology and Biological Sciences Research Council).

Sheena Cruickshank ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Cancer de la prostate : les activateurs de lymphocytes T « masqués », une immunothérapie prometteuse – https://theconversation.com/cancer-de-la-prostate-les-activateurs-de-lymphocytes-t-masques-une-immunotherapie-prometteuse-284810

Sexisme parlementaire en RDC : pourquoi les femmes élues restent des cibles

Source: The Conversation – in French – By Marie-Rose Tshite, PHD Student, University of Cincinnati

Le 15 mai 2026, des propos sexistes et misogynes prononcés depuis le sommet du perchoir de l’Assemblée nationale ont marqué l’actualité congolaise. Dans une vidéo largement partagée sur les réseaux sociaux, on voit Micheline Mpundu, députée nationale, finissant de lire sa motion d’information avant de quitter le perchoir après son intervention. Le deuxième vice-président, Christophe Mboso, présidant exceptionnellement la séance plénière, commente publiquement son physique et sa beauté depuis sa tribune : “Merci collègue, elle est très belle… hein.”

Puis, il poursuit en lingala : “Regardez-la par vous-mêmes” et rit de plus belle, en soulevant ses mains pour mimer les formes du corps de l’élue en ajoutant : “Dieu l’a créée” et “ce sont les choses (les biens) d’un autre”, sous les rires et les applaudissements visiblement nourris de l’hémicycle. Et la séance s’est poursuivie, comme si de rien n’était.

Ce n’est qu’après l’indignation de certaines figures politiques, d’acteurs sociaux et d’activistes des droits humains, ainsi qu’après des pressions internes de sa hiérarchie, que le député Mboso a fini par présenter des excuses plusieurs jours après. Sans faire l’objet d’aucune sanction.

Ce récent cas de sexisme et de violence verbale impose de se poser une fois de plus une question importante : quand les parlements africains, et congolais en particulier, cesseront-ils d’être des espaces hostiles aux femmes qu’ils sont censés représenter ?

Mes recherches doctorales en science politique explorent également les questions de masculinité au sein des organes législatifs congolais. C’est sous un angle comparatif africain que j’analyse ce que révèle cette vidéo. Je ne la vois pas simplement comme un écart de conduite isolé, mais comme un problème structurel. Dans cet article, j’interroge ainsi l’écart entre ce que les autorités de la RDC se sont engagées à garantir sur papier et ce que vivent concrètement les femmes élues.




Read more:
Accords de paix sur la RD Congo : où sont passées les femmes congolaises ?


Analyse comparative d’un phénomène pas exclusif à la RDC

Les violences parlementaires font partie du registre étendu des violences que les femmes subissent en politique, tant en RDC qu’ailleurs. Bien avant que la vidéo mettant en cause le député Mboso ne commence à circuler à Kinshasa, d’autres scènes de sexisme dans le passé avaient déjà été documentés. Ces faits mettent en lumière la gravité du phénomène qui entrave la pleine participation des femmes en politique à tous les niveaux de prise de décision.

Cette participation féminine a connu un afflux au début des années 1990, avec les vagues de démocratisation qui avaient suscité un espoir réel, ont propulsé un nombre sans précédent de femmes dans les hémicycles africains. Le nombre de femmes législatrices avait triplé entre 1990 et 2010. Je me souviens avoir lu ces chiffres avec étonnement la première fois. On a longtemps cru, avec l’illusion tenace, que l’accès au mandat électif suffirait à transformer la culture des institutions. Cette illusion a volé en éclats, très vite. Car cette présence, et c’est là que réside le paradoxe, a été vécue comme un défi lancé au système en place.

Elle s’est ainsi heurtée à de profondes résistances structurelles, souvent émanant des collègues masculins de ces femmes, qu’ils appartiennent à l’opposition ou au même parti politique. Certains estiment en effet, et l’affirment parfois ouvertement, que la politique est un domaine réservé aux hommes, que les femmes n’y sont pas les bienvenues ou qu’elles n’y ont pas leur place.

L’Union interparlementaire, organisation mondiale réunissant tous les parlementaires nationaux, créée en 1889, l’a rigoureusement documenté. Dans son enquête mondiale de 2016, menée auprès de femmes parlementaires de 39 pays sur cinq continents, plus de 65,5 % des élues déclarent avoir subi des agressions verbales et des insultes de manière répétée au cours de leur mandat. Ces chiffres sont statistiquement inquiétants. Pourtant, ils en disent long sur les réalités parlementaires.

Ces violences, en grande partie, émanent des collègues masculins. Ce qui est intéressant avec cette étude, c’est aussi le fait qu’elle met en lumière le regard particulier que la société pose sur les femmes élues. Ce n’est pas leur bilan politique qu’on interroge, c’est leur droit même d’être là qui est questionné et débattu dans les médias. Elles ne sont pas évaluées sur leurs contributions politiques mais plutôt sur leur apparence, leur situation matrimoniale, leur conformité aux rôles traditionnels d’éducatrice ou de mère.

Et le sexisme ne s’arrête pas aux portes du Parlement. Il y entre avec les élus, s’y installe et parfois s’y exhibe depuis le perchoir lui-même, comme nous venons de le voir en RDC. L’étude régionale menée conjointement par l’UIP et l’Union parlementaire africaine (UPA) sur les parlements africains (datant de novembre 2021) confirmait que cette réalité persistait, avec des progrès insuffisants en matière de participation politique effective des femmes.




Read more:
Les combats dans l’est de la République démocratique du Congo aggravent la violence sexiste à l’égard des femmes


Les applaudissements qu’on entend dans la vidéo ne sont pas anodins. Ils révèlent que le problème n’est pas M. Mboso, c’est le système qui produit et tolère ces comportements, celui-là même que la philosophe australienne Kate Manne analyse comme un mécanisme de contrôle qui maintient les femmes en position subordonnée, y compris dans les institutions dites démocratiques. Et ce contrôle ne passe pas toujours par la violence physique. Les gestes, les mots, le rire du perchoir – ce que Mona Lena Krook, spécialiste de la violence contre les femmes en politique nomme violence sémiotique – suffisent à rappeler aux femmes élues qu’elles restent, aux yeux de certains collègues, des corps avant d’être des législatrices. Une réalité illustrée par Mboso qui soulève ses mains pour reproduire le corps de sa collègue Mpundu.

La colonialité du genre, concept développé par la féministe María Lugones, explique cette naturalisation de la hiérarchie entre les sexes comme un héritage colonial et cela permet d’éclairer cette contradiction, où ont voit que les femmes parlementaires sont élues par les mêmes électeurs, dans les mêmes urnes, sous les mêmes textes constitutionnels que leurs collègues masculins. Cependant, elles restent soumises à des systèmes de contrôle patriarcal qui les réduisent, y compris depuis le perchoir, à autre chose qu’à des législatrices. Elles ont des droits égaux sur le papier, mais inégaux dans la salle.

Des cas africains

En regardant la vidéo de Mboso, beaucoup doivent avoir pensé à d’autres pays africains dont le Sénégal avec la députée Amy Ndiaye, enceinte, qui s’est fait gifler et a reçu un coup de pied au ventre en 2022, en plein hémicycle, devant des caméras. En 2025, la sénatrice Nigériane Natasha Akpoti-Uduagha s’est faite suspendre non pas a cause d’une faute professionnelle, mais pour avoir osé nommer le harcèlement sexuel qu’elle subissait de la part du président du Sénat.

Ce n’est pas un hasard du tout, si Ndiaye, Akboti-Uduaga et Mpundu qui sont trois femmes originaires de trois pays différents ont expérimentées ces cas de violences. Ce sont des faits qui démontrent que si les parlements africains tolèrent la voix des femmes, leur dignité n’est pas encore pleinement respectée.

Les cas congolais

Le 30 avril 2020, Thambwe Mwamba, ancien président du Sénat Congolais, a rabaissé une femme en pleine séance plénière, une scène diffusée sur la chaîne nationale. Il a révélé toutes les réunions secrètes qu’ils avaient eues, affirmant que la sénatrice Bijoux Ngoya l’avait approché pour solliciter son appui à sa candidature au poste de questeur du Bureau du Sénat. Il l’a subtilement accusée de lui avoir fait des avances. La séance plénière prit fin, dans le chaos, avec les indignations de plusieurs élus.

Le 15 juillet 2021, alors que la députée Christelle Vuanga démolissait les arguments d’un collègue lors d’un débat constitutionnel, Nsingi Pululu l’a interrompue par ces seuls mots en lingala : « Vous êtes une femme ». Une façon de diminuer sa capacité à s’exprimer publiquement sur cette question sensible simplement parce qu’elle est une femme.

L’affaire Mboso n’a rien de surprenant. La RDC a ratifié les conventions, adopté les lois, signé les engagements et pourtant, dans l’hémicycle, rien n’a changé. L’écart entre le texte et la pratique n’est pas nouveau et a été documenté. Ce qui est nouveau, c’est qu’on continue de faire semblant de ne pas le voir.

Une réflexion qui continue

La militante féministe française Simone de Beauvoir écrivait en 1949 que les femmes étaient définies comme « les autres ». En 2026, cette altérité persiste au Parlement congolais : les députées élues continuent d’être réduites à leur corps plutôt qu’à leurs prises de parole politiques.

Ces incidents signalent que le système patriarcal sape la démocratie de l’intérieur. Tant que les comportements sexistes resteront impunis, comme le montrent les applaudissements entendus dans la vidéo, sans aucune sanction à l’encontre de M. Mboso, le Parlement congolais restera un lieu misogyne, alors qu’il est censé représenter les femmes qui y siègent soit 65 femmes sur 477 députés, soit à peine 13 % de l’hémicycle dans un pays où elles représentent près de 51 % de la population. Le fait qu’elles ne soient pas assez représentées ne justifie en rien que l’on puisse tolérer ce genre de comportement.

D’autres parlements ont trouvé des pistes de solutions avec des campagnes #NotTheCost (NDI), #NotInMyParliament (Parlement européen) qui prouvent qu’on peut changer une culture par des sanctions concrètes et la protection des victimes. La RDC a de belles lois. Le projet sur les violences faites aux femmes examiné au Sénat en octobre 2025 en est un exemple, mais une loi sans mise en œuvre reste un vœu. Le silence n’est plus une option. Ne pas avoir sanctionné M. Mboso envoie un signal clair à toutes les femmes congolaises qui envisagent une carrière politique.

The Conversation

Marie-Rose Tshite does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Sexisme parlementaire en RDC : pourquoi les femmes élues restent des cibles – https://theconversation.com/sexisme-parlementaire-en-rdc-pourquoi-les-femmes-elues-restent-des-cibles-284574

Lire sur papier permet-il de mieux assimiler des informations que la lecture sur écran ?

Source: The Conversation – in French – By Erik D Reichle, Professor of cognitive psychology, Macquarie University

Quand nous lisons, nos yeux effectuent une série de mouvements rapides, appelés saccades. Michal Parzuchowski/Unsplash

La lecture est l’une des compétences les plus difficiles à acquérir. Les supports numériques rendent-ils ce processus encore plus complexe ? Que nous dit la recherche des différences entre lecture sur écran et lecture sur papier ?


Le gouvernement suédois a récemment annoncé qu’il renonçait à l’utilisation d’appareils numériques en classe pour revenir aux livres papier. Il a évoqué des inquiétudes liées à la baisse des résultats scolaires et à l’augmentation du temps passé devant les écrans.

Ces inquiétudes sont-elles fondées ? Et que dit la science des conséquences possibles des appareils numériques sur la lecture, en comparaison de la lecture sur papier ?

Pour répondre à ces questions, il convient de rappeler que, même si la lecture peut sembler une tâche facile, cette impression est trompeuse. La lecture est sans doute la compétence la plus difficile à acquérir : elle nécessite des années d’éducation formelle et de pratique pour être maîtrisée. Contrairement au langage oral, il s’agit d’une compétence à laquelle nous ne sommes pas biologiquement prédisposés.

Pourquoi lire est-il si difficile ?

Il faut d’abord en comprendre la physiologie de la lecture pour comprendre pourquoi cette tâche est si complexe.

Pendant que vous lisez cette phrase, vos yeux effectuent une série de mouvements rapides, appelés saccades, d’un mot à l’autre. Pendant ces saccades, le traitement de l’information visuelle est suspendu et n’est possible que pendant de brefs intervalles, appelés fixations, lorsque les yeux sont immobiles.

Des expériences visant à mesurer les mouvements oculaires pendant la lecture ont montré que nous fixons la plupart des mots, car notre capacité à extraire des informations visuelles lors de chaque fixation est extrêmement limitée.

Dans les langues, comme l’anglais ou le français, qui se lisent de gauche à droite, notre capacité à percevoir les caractéristiques qui distinguent les lettres est limitée à une petite zone du champ visuel appelée « champ de perception ». Ce champ s’étend de 2 à 3 espaces de lettres à gauche du point de fixation à 8 à 12 espaces de lettres à droite de celui-ci.

L’asymétrie de cette zone reflète le parcours du regard à travers le texte. Elle s’étend vers la gauche dans les langues comme l’arabe, qui se lisent de droite à gauche. La taille de cette zone est plus réduite pour les systèmes d’écriture denses, comme le chinois.

Nous savons également, grâce à des expériences d’oculométrie et d’imagerie cérébrale, que l’identification des mots prend du temps. Selon nos meilleures estimations, les informations visuelles mettent 60 millisecondes pour se propager des yeux au cerveau, et l’identification des mots nécessite ensuite 100 à 300 millisecondes supplémentaires (une milliseconde équivaut à un millième de seconde).

Ces contraintes limitent la vitesse maximale de lecture à 300-400 mots par minute, selon la difficulté du texte et le niveau de compréhension de chacun.

Le processus de lecture est complexe et suppose un grand niveau de coordination.
Jess Morgan/Unsplash, CC BY

Les promoteurs de la lecture rapide, qui promettent à tort des vitesses de lecture plus élevées, vous apprennent à parcourir un texte en diagonale. La compréhension diminue dans une mesure inversement proportionnelle au gain de vitesse.

Il est important de noter que la vitesse de lecture maximale ne s’acquiert qu’au bout de plusieurs années de pratique, car elle exige que les systèmes cérébraux chargés de la vision, de l’attention, de la reconnaissance des mots, du traitement du langage et des mouvements oculaires fonctionnent de manière parfaitement coordonnée. Tout ce qui entrave cette coordination réduit donc la compréhension.

Les conséquences de la lecture sur écran

Quelles sont donc les conséquences probables de la lecture numérique ?

Avec certains appareils, comme les liseuses électroniques, il n’y a guère de raisons de penser que la lecture numérique diffère de la lecture sur papier, car ces deux formats favorisent les processus mentaux nécessaires à une lecture efficace.

Les dispositifs les plus discutables sont ceux qui introduisent des distractions (comme les sites d’actualités parsemés de publicités) ou qui présentent une mise en page peu optimale, comme un texte justifié au centre avec des espaces importants ou inégaux entre les mots. Ce dernier cas est rarement le fait des textes sur papier.

Bien que les conséquences de ces deux facteurs aient été peu étudiées, nos connaissances sur la cognition humaine sont désormais suffisantes pour formuler des prévisions éclairées.

Par exemple, des images et des sons sans rapport avec un texte, comme les publicités intempestives, peuvent capter l’attention. Si la plupart des adultes ont développé un niveau de contrôle exécutif suffisant pour ignorer de telles distractions, ce n’est pas le cas des jeunes enfants.

Les conséquences pour un enfant qui a du mal à saisir le sens d’un texte sont évidentes. Sa compréhension s’en trouvera affectée dans la mesure où il devra fournir un effort supplémentaire pour faire fi des distractions, ou s’il ne dispose pas encore de la coordination mentale nécessaire pour se rendre compte que la lecture du texte a été interrompue.

Des études fondées sur l’oculométrie montrent également que de nombreux environnements numériques, tels que les pages web, peuvent inciter à adopter des stratégies de lecture spécifiques, comme la lecture rapide, pour saisir l’essentiel ou la recherche d’informations.

La lecture sur smartphones est source de distraction.
Ra Dragon/Unsplash, CC BY

Même si de telles stratégies peuvent s’avérer adaptées dans certains contextes, elles nuisent à la compréhension globale. Cette situation devrait être particulièrement préoccupante pour les enfants, car il faut des années de pratique pour coordonner les processus mentaux qui permettent d’atteindre un niveau de lecture équivalent à celui des adultes.

Ces préoccupations ont récemment fait l’objet d’une attention accrue, car le début de la pandémie de Covid-19 a entraîné un passage à l’enseignement en ligne et une augmentation sensible de la lecture numérique. Bien que ces changements aient été motivés par des impératifs pratiques, leurs conséquences à long terme restent incertaines.

Jusqu’à présent, les recherches sur l’oculométrie ont été menées sur des écrans d’ordinateur. De nouvelles technologies font leur apparition, qui nous permettront de comparer directement les mouvements oculaires et la compréhension entre les appareils numériques et le papier. Cela devrait nous aider à mieux cerner les avantages et les inconvénients des appareils numériques.

Étant donné que la capacité de lecture est un indicateur prédictif du niveau d’éducation, du statut socioéconomique et du bien-être d’une personne, on ne saurait trop insister sur l’importance d’évaluer les conséquences à long terme de la lecture numérique.

The Conversation

Erik D Reichle a reçu des financements de l’US National Institute of Health, l’US Institute of Education Sciences, le UK Economic and Social Research Council, et l’Australian Research Council.

Lili Yu ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Lire sur papier permet-il de mieux assimiler des informations que la lecture sur écran ? – https://theconversation.com/lire-sur-papier-permet-il-de-mieux-assimiler-des-informations-que-la-lecture-sur-ecran-284166

La Russie est-elle un État colonial  ?

Source: The Conversation – in French – By Clémentine Fauconnier, Maîtresse de conférences, Université de Haute-Alsace (UHA)

*La conquête de la Sibérie par Ermak*, tableau de Vassili Sourikov peint en 1895, représente une bataille en 1582 entre les forces russes conduites par Ermak, un chef cosaque au service d’Ivan le Terrible, et l’armée du khanat de Sibérie.
Musée Russe (Saint-Pétersbourg)

Si la Fédération de Russie est aujourd’hui l’État le plus étendu de la planète, c’est parce que, des siècles durant, l’empire russe dont elle est la descendante directe n’a cessé de s’agrandir à force de conquêtes vers l’Est et vers le Sud. Pour autant, si cette dimension impériale est bien connue et documentée, l’aspect colonial de l’État russe est longtemps demeuré un impensé. Or, impérialisme et colonialisme ne sont pas synonymes. Dans son ouvrage la Russie de Poutine. Du tournant autoritaire à la guerre, qui vient de paraître aux éditions Le Cavalier Bleu, la politiste Clémentine Fauconnier, maîtresse de conférences à l’Université de Haute-Alsace, chercheuse à l’UMR Sociétés, acteurs, gouvernement en Europe et cofondatrice du Collectif de recherche sur la Russie contemporaine pour l’analyse de ses nouvelles trajectoires, CORUSCANT, met en lumière les tensions internes à la Russie – où vivent de nombreux peuples non russes qui, souvent, conservent un sentiment national spécifique – et participe au débat en cours sur le caractère colonial de la guerre que le Kremlin livre actuellement à l’Ukraine. Extraits.


« Nous, les représentants des peuples autochtones et des régions colonisées de la Fédération de Russie, déclarons ouvert le processus de décolonisation complète et générale de la Russie. » Déclaration du Forum des peuples libres de la post-Russie, le 17 juillet 2022.

Fondé le 8 mai 2022 quelques semaines après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie, le Forum des peuples libres de la post-Russie s’est fait connaître par la diffusion d’une carte intitulée « L’Eurasie du nord en 2030 » représentant le territoire actuel de la Fédération de Russie morcelé en 41 États.

« L’Eurasie du Nord en 2030 » (cliquer pour zoomer).
Forum des peuples libres de la post-Russie

Aussi radicale dans ses aspirations que controversée dans sa réception, l’initiative a cependant bénéficié d’un certain écho en multipliant les interventions en Europe, y compris au Parlement européen, en Amérique du Nord mais aussi au Japon ou encore à Taiwan. Fondé par l’entrepreneur ukrainien Oleg Magaletskyi, fervent soutien des révolutions orange et du Maïdan, les activités de ce forum sont emblématiques des enjeux de la mise à l’agenda de la dimension coloniale de la politique conduite par l’État russe, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de ses frontières.

Un processus constitutif de la construction de l’État russe : de la grille impériale à la grille coloniale

S’il y a aujourd’hui consensus pour considérer le poids de l’histoire impériale de la Russie dans sa politique intérieure et extérieure actuelle, la dimension coloniale fait en revanche l’objet de débats bien plus marqués (Colin Lebedev, 2022).

Fondé en 1721 par le tsar Pierre le Grand, l’État russe a officiellement été un Empire pendant près de deux siècles, jusqu’à la révolution bolchévique. Pour autant, les siècles précédents ont été très fortement marqués par la politique d’expansion territoriale des dirigeants de la Grande principauté de Moscou (1263-1547). De même, la création du Tsarat de Russie (1547-1721) fait explicitement référence aux empereurs romains et byzantins : le terme de tsar constituant une version russifiée de César – titre des empereurs romains – tandis que la qualification par Ivan le Terrible de Moscou comme une « troisième Rome » marque la continuité avec les centres impériaux de Rome et de Constantinople. Officiellement anti-impérialiste, l’État soviétique n’en présente pas moins un certain nombre de caractéristiques impériales : expansion territoriale, centralisation du pouvoir et reconnaissance du caractère plurinational de sa population tout en octroyant une prééminence à la langue et la culture russes.

Auto-désignée comme « État multinational » selon la Constitution de 1993, la Fédération de Russie a conservé une structuration du territoire reconnaissant un petit degré d’autonomie aux régions historiquement peuplées de minorités – dites « nationalités » dans la terminologie russe : les républiques, les okroug et oblast autonomes. De même, elle a introduit la distinction entre citoyenneté et nationalité russe. L’adjectif rossiiskiï – parfois traduit « russien » en français – désigne, en effet l’ensemble des citoyens de la Fédération, là où celui de rousskiï désigne les Russes au sens ethnique du terme. S’il n’y a pas de discrimination formelle entre les différentes composantes de la population, il y a bien la mise en place d’un processus de différenciation et de hiérarchisation associé à un statut particulier accordé à la langue russe, dont la réforme constitutionnelle de 2020 précise qu’elle est « la langue du peuple constitutif de l’État » (art. 68).

Alimentée par les tentatives plus ou moins fructueuses de la Fédération de Russie de maintenir une emprise sur les anciennes républiques soviétiques devenues États indépendants, l’apposition d’une grille de lecture coloniale à l’histoire de la Russie émerge à partir des années 2000 sans cependant réellement pénétrer le champ intellectuel russe lui-même. L’invasion à grande échelle de l’Ukraine a modifié la donne. L’envoi massif de représentants des minorités ethniques, demeurant bien souvent dans les régions les plus éloignées et les plus pauvres, sur le front ukrainien agit comme un révélateur et suscite un mouvement de protestation d’une vigueur significative dans un paysage par ailleurs fortement marqué par la répression et le musellement de toute voix dissidente. En parallèle, on note l’apparition de différents médias en ligne – académiques, politiques ou culturels – et chaînes Telegram à destination du lectorat russe qui abordent désormais frontalement les enjeux liés au colonialisme (Vokuev, 2024).

Nier l’existence de la nation ukrainienne : l’invasion russe au prisme de la domination coloniale

Ne se recoupant que partiellement, les logiques impériale et coloniale supposent toutes les deux des processus de contrôle de la part d’un État sur un territoire et une population qui ne sont jamais totalement assimilés en restant dans une situation d’infériorité et d’altérité.

Si la domination impériale peut passer par la force et la conquête militaire, elle suppose néanmoins une certaine tolérance vis-à-vis des minorités, ainsi que des échanges entre cultures majoritaire et subordonnées. L’empire désigne un processus de formation de l’État, où le pouvoir est centralisé de façon autoritaire, bien souvent personnelle, mais où cette autorité s’exerce de façon hétérogène en incluant, de façon certes hiérarchique et différentielle, l’ensemble de ses composantes.

L’entreprise coloniale est, à l’inverse, davantage le fait d’une unité stabilisée – dont le régime politique interne peut-être autoritaire ou démocratique – qui s’engage dans une démarche de peuplement et d’exploitation unilatérale d’un territoire, éventuellement situé outre-mer, ainsi que de ses ressources. La frontière entre colons et colonisés est bien plus grande, la domination des premiers sur les seconds bien plus violente et systématique.

Comme le notent Adam Lenton et ses co-auteurs, le terme russe d’osvoienie (appropriation) utilisé par les autorités de la Grande principauté de Moscou au sujet de la conquête de la Sibérie au XVIᵉ siècle présente quelques points communs avec celui de colonisation tout en indiquant bien la volonté des dirigeants de se démarquer, en tout cas dans la terminologie, des entreprises menées en parallèle par les puissances européennes. C’est en revanche lors de la conquête de la Transcaucasie et de l’Asie centrale au XIXᵉ siècle que les vocables de koloniia et kolonizatsia font leur apparition, avec une connotation positive avant que le pouvoir soviétique n’inverse la donne en se réclamant anti-impérial et anti-colonial, deux syndromes alors exclusivement associés au bloc de l’Ouest (Lenton et al., 2025).

Néo-impériale, irrédentiste, coloniale : les différentes approches visant à mettre en perspective la guerre que la Russie fait à l’Ukraine ne sont pas mutuellement exclusives, mais elles permettent, chacune, d’insister sur des enjeux et des aspects particuliers. En affirmant que la guerre en Ukraine est coloniale, l’historien Timothy Snyder insiste particulièrement sur la volonté manifestée par Vladimir Poutine de nier l’existence même d’une nation ukrainienne et de qualifier son État d’artificiel. De même, la référence au colonialisme lui permet de dénoncer le peu de cas fait du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes dans les échanges russo-américains depuis le début du second mandat de Donald Trump qui évoquent un possible découpage pérenne du territoire sans associer de représentants ukrainiens.

De la violence impériale à la violence coloniale, il n’y a pas qu’une différence de degré mais aussi de nature. Qu’il soit tsariste, soviétique ou post-soviétique, l’appropriation brutale par l’État russe de territoires, accompagnée de l’exploitation de leurs ressources et leur population avait fait l’objet d’un retour réflexif et donné lieu à l’émergence d’une grille de lecture coloniale de l’histoire du pays.

L’invasion de l’Ukraine a considérablement accru et politisé des critiques venant aussi bien du peuple ukrainien que des minorités vivant sur le sol de la Fédération de Russie et qui dénoncent autant le pillage des ressources naturelles pratiquées par l’État central sur leur territoire que la sur-représentation de leurs ressortissants parmi les combattants envoyés au front parfois contre leur gré. Dans ce contexte, le prisme de la décolonisation permet d’inscrire les préoccupations liées à l’espace historiquement dominé par la Russie dans le cadre comparatif plus large des études et des revendications décoloniales ou postcoloniales, même si cela suppose un travail d’adaptation et de redéfinition dans la mesure où ces théories ont, pour l’essentiel, visé à comprendre la domination historique et multiforme des pays du Nord vis-à-vis des Suds.

The Conversation

Clémentine Fauconnier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La Russie est-elle un État colonial  ? – https://theconversation.com/la-russie-est-elle-un-etat-colonial-283996

Drogues : malgré des saisies record, un trafic et une consommation en forte croissance

Source: The Conversation – in French – By Christian Ben Lakhdar, Professeur d’économie, spé, Université de Lille

Les quantités de drogue saisies par les forces de l’ordre françaises sont toujours plus importantes. Pourtant, ces saisies ne signifient pas que la lutte contre le narcotrafic est un succès. En effet, la consommation est, elle aussi, en forte croissance.


Chaque année, les autorités françaises annoncent des saisies record de drogues. Cannabis, cocaïne, ecstasy : les volumes interceptés atteignent année après année des niveaux historiques. Pour 2024, ce sont ainsi près de 84 tonnes de cocaïne qui ont été saisies : un niveau jamais égalé ! Ces chiffres sont souvent présentés comme la preuve de l’efficacité de la lutte contre les trafics. Ainsi, président de la République, ministres de l’intérieur et de la justice se félicitent souvent des opérations mêlant interpellations et saisies de stupéfiants.

De fait, ces saisies témoignent d’un travail considérable des forces de l’ordre. Police, gendarmerie et douanes interceptent des flux massifs, parfois au prix d’opérations complexes, notamment sur les routes internationales du trafic.

Mais une question essentielle reste rarement posée : que nous disent ces chiffres de l’état et de la dynamique des marchés des drogues ?

Nos travaux récents invitent à penser qu’ils en disent très peu.

Des saisies impressionnantes… face à des marchés encore plus vastes

Pour comprendre ce que représentent les saisies, il faut les comparer à l’ampleur réelle des marchés.

Nous avons fait un travail de reconstitution des volumes consommés en France à partir d’enquêtes en population générale, pour trois années : 2010, 2017 et 2023. Pour cette dernière année, nous estimons par exemple que ce sont environ 400 tonnes de cannabis qui ont été consommées, 47 tonnes de cocaïne, 8 tonnes d’héroïne, ainsi que des dizaines de millions de comprimés d’ecstasy.

Ces estimations, périodiquement réalisées à la demande de la Mission interministérielle de lutte contre les conduites addictives (Mildeca) et de l’Observatoire français des drogues et tendances addictives (OFDT), reposent sur un cadre théorique relativement simple où l’on cherche à reconstituer, pour une année donnée, les quantités consommées et les dépenses engagées par les usagers de stupéfiants pour assouvir leur consommation. Nous nous appuyons pour cela sur les réponses obtenues dans une série d’enquêtes, l’Enquête sur les représentations, opinions et perceptions sur les psychotropes (Eropp) de l’OFDT et le Baromètre de Santé publique France, permettant de documenter différents indicateurs de consommation (fréquence, intensité, prix, mode de consommation, etc.).

De fortes hypothèses sont toutefois nécessaires pour pouvoir travailler nos estimations. Par exemple, les traitements de substitution aux opiacés diminuent certainement la consommation d’héroïne des usagers, reste à savoir de combien ? Ou encore, à ce jour, on ne sait que peu de choses sur les fréquences et l’intensité de consommation des personnes utilisant du crack.

Malgré ces difficultés méthodologiques, ces estimations sont intégrées dans le calcul du produit intérieur brut (PIB) par les services de l’Insee, comme le recommande Eurostat.

Lorsque l’on rapporte les saisies opérées aux estimations de consommation, elles représentent, selon les années, de 20 à 30 % du marché pour le cannabis, de 13 à 16 % pour l’héroïne et souvent moins de 10 % pour l’ecstasy.

Autrement dit, la majorité des produits circule malgré les efforts d’interception.

Le paradoxe de la cocaïne : quand les saisies dépassent le marché

Le cas de la cocaïne est particulièrement révélateur. En 2017 et en 2023, les quantités saisies en France ont pu dépasser les volumes estimés comme consommés dans le pays. Dit autrement, nous avons estimé que les saisies de cocaïne pourraient représenter plus de 100 % du marché de la cocaïne en France pour ces deux années (c’est notamment ce qu’indique la borne supérieure d’estimation sur le graphique ci-dessus). Ce résultat peut sembler contre-intuitif, mais s’explique par au moins deux facteurs. D’une part, les trafiquants anticipent les saisies et leur production est en mesure de compenser les pertes, sans impacter les quantités consommées. D’autre part, la France tient un rôle particulier dans les routes du trafic international impliquant qu’une partie importante de la cocaïne saisie sur le territoire n’était pas destinée au marché français.

Du fait de sa position géographique – notamment via les Antilles et la Guyane –, la France constitue une porte d’entrée vers l’Europe. Les forces de l’ordre françaises interceptent ainsi des flux destinés à d’autres pays européens. Une part des saisies réalisées en France bénéficie en réalité à l’ensemble de notre continent.

Des marchés qui s’adaptent en permanence

Si les saisies avaient un effet durable sur les marchés, on devrait observer des signes de tension : hausse des prix de détail, baisse de la pureté, raréfaction des produits. Or, les résultats issus de nos travaux et d’autres montrent l’inverse.

Entre 2010 et 2023, les prix de détail tels que monitorés par l’Ofast ou l’OFDT sont restés globalement stables, voire ils ont baissé. Dans le même temps, la pureté des produits, entendue comme la concentration en molécule psychoactive pure retrouvée dans les saisies, a augmenté. Combinées à une forte inflation au cours de la période, ces évolutions conduisent finalement à constater une diminution des prix relatifs du gramme pur de stupéfiants.

Ces éléments suggèrent non seulement que les volumes de production agricole ou synthétique sont énormes, mais également que l’offre s’adapte rapidement aux pertes liées aux saisies. Les organisations criminelles diversifient leurs routes, multiplient les points d’entrée et ajustent leurs stratégies logistiques. Lorsqu’un flux est intercepté, d’autres prennent le relais.

Repenser les indicateurs de la politique antidrogue

Dans ce contexte, les saisies apparaissent comme un indicateur ambigu. Elles témoignent sans nul doute de l’intensité de l’action des forces de l’ordre. Mais elles renseignent beaucoup moins sur la disponibilité réelle des drogues. Dit autrement, des saisies élevées peuvent coexister avec des marchés en expansion, comme c’est le cas pour la cocaïne.

Ce décalage tient à la nature même des marchés illicites, qui fonctionnent comme des systèmes adaptatifs. Les pertes liées aux interceptions sont intégrées comme un coût du trafic, au même titre que les risques judiciaires. Les organisations criminelles anticipent les risques, diversifient leurs stratégies et exploitent les opportunités logistiques à l’échelle européenne (bien sûr les ports, mais pas uniquement).

En se focalisant sur les volumes saisis, on peut donner l’impression d’un contrôle croissant, alors même que les indicateurs de marché racontent une autre histoire : disponibilité élevée, prix stables, qualité en hausse.

Il ne s’agit pas de dire que les saisies sont inutiles. Elles doivent en effet jouer un rôle important, notamment pour perturber certains réseaux ou intercepter des flux massifs. Mais elles ne suffisent pas, à elles seules, à réduire durablement l’offre.

Ces résultats invitent à élargir la manière dont on évalue les politiques publiques. Plutôt que de s’appuyer principalement sur les saisies, il serait nécessaire de considérer conjointement une batterie d’indicateurs composée des prix, de la pureté des produits circulant en France, de leur disponibilité et finalement des dynamiques de consommation.

Enfin, ces résultats rappellent que les marchés des drogues dépassent largement les frontières nationales. Les saisies réalisées par les forces de l’ordre françaises – en particulier pour la cocaïne – s’inscrivent dans une dynamique européenne. Elles contribuent à limiter l’approvisionnement de plusieurs pays, même si leur impact sur le marché français reste limité. Cela souligne l’importance d’une approche coordonnée à l’échelle européenne, plutôt que strictement nationale. La récente création d’une Agence de l’Union européenne sur les drogues et de la future Autorité douanière de l’Union européenne sont le signe d’une évolution nécessaire – mais peut-être pas suffisante.

The Conversation

Christian Ben Lakhdar a reçu des financements issus du programme PIRALAD de la MILDECA.

Sophie Massin a reçu des financements issus du programme PIRALAD de la MILDECA.

ref. Drogues : malgré des saisies record, un trafic et une consommation en forte croissance – https://theconversation.com/drogues-malgre-des-saisies-record-un-trafic-et-une-consommation-en-forte-croissance-281814