Alors que le trafic aérien mondial a retrouvé, voire dépassé, ses niveaux d’avant-Covid, les personnels de la recherche français auxquels nous sous sommes intéressés font exception : leurs déplacements en avion ont été divisés par deux par rapport à 2019, et cette baisse se maintient dans le temps.
Nos récentes analyses montrent que ces scientifiques, toutes disciplines confondues, se déplacent aux mêmes endroits et pour les mêmes raisons, mais deux fois moins qu’auparavant. Résultat : les émissions de gaz à effet de serre (GES) liées aux déplacements professionnels ont, elles aussi, été divisées par deux, sans qu’aucune contrainte réglementaire ne l’ai imposé.
Comment ces résultats ont-ils été obtenus ?
Nous avons analysé la plus grande base de données existante sur l’empreinte carbone de la recherche, construite par le groupement de recherche (GDR) Labos 1point5 grâce à l’outil libre et open source GES 1point5.
La base de données ainsi constituée regroupe près d’un million de déplacements professionnels réalisés entre 2019 et 2024 dans environ un tiers des laboratoires de recherche français. Cette base, construite grâce au travail collaboratif de centaines de laboratoires de recherche volontaires, permet de suivre l’évolution du nombre de déplacements, des distances parcourues, des modes de transport utilisés (avion, train) et des émissions de gaz à effet de serre associées. Elle est basée sur les listings de voyages financés par les laboratoires. Le nombre de déplacements, vérifiés et corrigés ligne à ligne peut enfin être normalisé par le nombre de personnels du laboratoire.
Nous avons « décomposé » les émissions de GES annuelles de façon à répondre à trois questions simples :
• Voyage-t-on moins souvent ?
• Voyage-t-on moins loin ?
• Utilise-t-on des modes de transport moins carbonés ?
Nous montrons que la diminution de la fréquence des déplacements, tous modes confondus, explique à elle seule environ la moitié de la réduction totale des émissions observée depuis 2019. Ensuite, la distance moyenne parcourue par déplacement diminue d’environ 17 %, et l’intensité carbone moyenne par kilomètre parcouru diminue d’environ 20 %. Cette évolution de la baisse de l’intensité carbone tient avant tout à la montée en proportion du ferroviaire, nettement moins émetteur que l’aérien.
En quoi est-ce important ?
Les déplacements professionnels représentent une part importante de l’empreinte carbone de la recherche (environ 25 % en 2019). Montrer qu’il est possible de diviser ces émissions par deux remet en cause l’idée selon laquelle la mobilité aérienne serait incompressible dans les métiers compétitifs, collaboratifs ou fortement internationalisés.
Le contraste entre la recherche et d’autres secteurs professionnels, où le trafic aérien semble repartir à la hausse, malgré des informations fragmentaires, suggère que cette transformation est à relier à une certaine autonomie organisationnelle du champ scientifique ainsi, éventuellement, au consensus scientifique autour des enjeux climatiques.
Cette réduction drastique des émissions de GES invite à nuancer l’idée que l’absence de régulation contraignante généralisée – qu’elle soit imposée par le haut au niveau national ou par le bas dans les laboratoires – signifie une incapacité à dépasser la seule quantification des émissions de GES. Nos résultats suggèrent au contraire que des transformations importantes ont eu lieu, en l’absence de politiques climatiques ambitieuses. L’appropriation de la question climatique au sein des laboratoires, accompagnée par des initiatives dédiées telles que Labos 1point5, a pu y contribuer.
Nos résultats plaident enfin pour un « verrouillage vertueux », qui permettrait d’éviter un retour progressif aux niveaux d’émissions de gaz à effet de serre antérieur au Covid.
Quelles suites à cette recherche ?
Il reste à comprendre plus finement pourquoi cette transformation s’est maintenue dans le temps, et si elle est parfaitement représentative de l’ensemble de l’enseignement supérieur et de la recherche. Plusieurs facteurs peuvent être en jeu pour expliquer nos observations : les effets durables de la pandémie sur l’offre et la demande en déplacements, la généralisation et la diversification des usages de la visioconférence, la hausse du prix des billets d’avion et de train, mais aussi la diffusion progressive de nouvelles normes de sobriété dans le monde académique.
La question devient alors celle d’une possible écologisation du monde académique : assiste-t-on à une redéfinition progressive de ce qui est considéré comme une mobilité légitime ou nécessaire dans la recherche ? Répondre à cette question est crucial pour comprendre si les évolutions observées sont conjoncturelles ou le signe d’une transformation plus profonde du secteur, ainsi que leur possible diffusion à d’autres secteurs. Des études similaires conduites dans d’autres pays seront nécessaires pour mieux comprendre les déterminants et la stabilité des changements observés en France.
Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches, commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui les ont menées, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.
Tamara Ben Ari est co-fondatrice de Labos 1point5
Léa Marquet et Philippe-e. Roche ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
Ils sont 500 hommes et femmes répartis un peu partout sur les côtes françaises. Tout au long de l’année, on les appelle lorsqu’un mammifère marin s’échoue sur une plage, que ce soit un phoque ou bien un cachalot, en passant par des dauphins et même des lamantins ou des éléphants de mer en outre-mer.
Les informations qu’ils ont pu recueillir lors des quelque 35 000 examens réalisés à ce jour sont précieuses pour la science. Elles permettent de mieux comprendre ces mammifères encore très mystérieux et d’étudier les effets des activités humaines en mer.
Olivier Van Canneyt, ingénieur de recherche à La Rochelle Université et directeur adjoint de l’unité d’appui et de recherche Pelagis (CNRS – La Rochelle Université), coordonne ce réseau. Il nous raconte ce travail particulier, ses défis logistiques comme ses évolutions, depuis les années 1970 jusqu’aux récents échouages d’un rorqual boréal à l’île de Ré, en Charente-Maritime, et d’un très méconnu Mesoplodon de True, à Capbreton dans les Landes.
The Conversation : Comment est né le Réseau national d’échouage (RNE) ?
Olivier Van Canneyt : C’est une longue histoire. Elle commence dans les années 1970. Un docteur en médecine, du nom de Raymond Duguy, était conservateur au Muséum national d’histoire naturelle de La Rochelle et il a commencé à s’intéresser aux mammifères marins qui vivaient le long des côtes françaises.
À cette époque, il y avait encore très peu de données disponibles à leur sujet. En 1963, un échouage de masse était survenu sur l’île d’Yeu : tout un groupe de globicéphales noirs sont morts sur la plage. Le Dr Duguy a alors été sollicité pour venir faire des observations sur ces animaux. Il a, comme cela, réalisé que les échouages permettaient d’acquérir des informations sur la présence des animaux au large de nos côtes.
Raymond Duguy a alors commencé à réfléchir à la façon dont ce genre d’informations pouvait être recueilli efficacement et, au début des années 1970, s’est mis en place le réseau Échouage, avec des associations, des muséums, des laboratoires. Il y avait déjà des correspondants du réseau du nord de la France jusqu’en Méditerranée.
Le docteur Duguy. Pelagis, Fourni par l’auteur
Comment a évolué, depuis, le réseau ?
O. V. C. : Au début, l’objectif était très naturaliste. On voulait répondre à des questions comme « Quelles sont les espèces ? », « Où peut-on les retrouver ? », « À quelle saison ? ».
Dans les années 1980, on s’est intéressé également à la biologie des animaux, et on s’est rendu compte qu’il y avait aussi un intérêt à faire des prélèvements sur ces animaux pour pouvoir répondre à des questions, telles que « Que mangent ces espèces ? », « Combien de temps vivent-elles ? », « Comment se reproduisent-elles ? ».
Dans les années 1980 ont également eu lieu les premières thèses fondées sur les données du réseau Échouage.
Dans les années 1990, ensuite, les causes de mortalité ont commencé à constituer un nouvel intérêt, du fait de pics d’échouages de dauphins sur la côte atlantique. On a alors voulu répondre à des questions sur les origines et les saisonnalités de ces phénomènes. Le lien a été rapidement fait avec les captures accidentelles dans les engins de pêche.
Il y a donc eu un intérêt inédit portant sur l’identification des causes de mortalité de manière précise pour comprendre les pressions que subissent ces animaux vis-à-vis des activités humaines. Chez d’autres grands cétacés, il y avait aussi des problèmes de collision. Les échouages pouvaient alors être utilisés comme un indicateur des menaces, d’autant plus que, entre temps, le réseau Échouage s’était alors largement étoffé, en matière de maillage géographique, de nombre de participants. Il devenait aussi de plus en plus connu des communes, des services de secours.
Depuis d’autres questions sont advenues. En plus de l’étude des mammifères marins, de la structure des populations, ont émergé des enjeux, comme les contaminants, l’impact des changements environnementaux.
Nous avons également pu constituer une des plus importantes banques de données de prélèvements de tissu et d’organes en Europe. De nombreux laboratoires viennent d’ailleurs la consulter. Nous avons aussi pu intégrer les départements et collectivités d’outre-mer à notre réseau.
Et enfin, nous avons ajouté une compétence supplémentaire à notre réseau : celle des vétérinaires qui peuvent faire de vraies nécropsies légales, pouvant être entendues devant un tribunal. Une nécropsie est une autopsie réalisée sur un animal mort.
Les vétérinaires permettent également d’ajouter leur compétence sanitaire à notre réseau. Concrètement, on regarde désormais également s’il y a des maladies émergentes chez les mammifères marins.
Examen d’un rorqual échoué à Verdon-sur-Mer, en Gironde, en 2017. Fourni par l’auteur
Aujourd’hui, vous avez 500 correspondants partout en France, mobilisables pour un échouage de phoque comme d’un rorqual de plus de 15 tonnes. Logistiquement, comment est-ce que cela se passe ?
O. V. C. : On assure une permanence sept jours sur sept, tous les jours de l’année, avec un numéro unique. Dès qu’un mammifère marin échoue sur une plage, on nous appelle. Ce sont parfois des particuliers qui font une rapide recherche Internet, tapent « Que faire si un dauphin échoue », par exemple, et tombent directement sur nous. Ce sont sinon les communes qui nous appellent, car elles connaissent la procédure, qui a été très efficacement relayée au fil des années par les ministères et les préfectures.
Une fois qu’on est prévenus, tout dépend du cas de figure. Est-ce un animal vivant ? un animal mort ? un petit ? un gros ? La plupart du temps, on a affaire à des animaux morts de petites tailles, donc facilement manipulables avec les moyens d’une commune. On va alors évacuer l’animal du domaine public maritime et, avec le correspondant mobilisé, décider de ce qu’on va faire de l’animal en fonction de son état de décomposition.
Rorqual échoué à Ars-en-Ré, sur l’île de Ré, en Charente-Maritime, en 2017. Fourni par l’auteur
Si l’état de décomposition permet de faire une nécropsie très poussée, on va transporter l’animal dans un laboratoire vétérinaire ou une autre structure permettant de le faire. Si l’état de décomposition ne le permet pas, l’examen va se faire directement sur le terrain par le ou la correspondante qui a une formation. Cet examen sera avant tout externe. On va vérifier l’espèce, le sexe, faire des mesures, regarder s’il y a des indices sur la cause de la mort.
Ensuite, le ou la correspondante peut éventuellement ouvrir l’animal pour un examen partiel qui permet de collecter quelques prélèvements, documenter l’état de santé de l’animal sans forcément aboutir véritablement à une conclusion sur la cause de la mort. C’est ce qu’il se passe pour les petits animaux qui échouent morts sur nos côtes, soit 90 % des cas.
Pour les grandes espèces, la logistique devient tout de suite un défi. Chaque cas est particulier, mais, généralement, ce sont les préfectures qui prennent en main la logistique en suivant nos conseils, qui varient en fonction du site d’échouage, de l’espèce, de sa taille… Selon nos indications, les préfectures vont alors réquisitionner les moyens nécessaires. Cela peut être des pelleteuses ou des grues, par exemple. L’animal peut parfois être transporté d’un seul bloc. Si ce n’est pas le cas, on fera l’examen directement sur la plage et ensuite on le découpera avec des engins de BTP pour faire les prélèvements.
J’imagine qu’un cétacé qui échoue sur une plage, cela attire les curieux. Est-ce quelque chose qui entrave votre travail ?
O. V. C. : En général, il y a très vite un périmètre de sécurité établi par la préfecture. C’est important pour la sécurité de tout le monde, de l’animal, s’il est toujours vivant, des promeneurs et celle des éventuels animaux de compagnie. Il est primordial d’éloigner les chiens, par exemple, pour éviter de possibles transmissions de pathogènes.
Une fois ce périmètre dressé, nous ne sommes pas pour interdire aux gens de venir observer. Quand on est assez nombreux, on tâche même en général de faire en sorte que quelqu’un puisse aller à la rencontre du public pour répondre à leurs éventuelles questions, potentiellement faire de la sensibilisation au passage, éviter le possible partage de fausses informations.
Pendant que certains regardent, vos correspondants s’affairent donc à l’examen qui tâche d’élucider les causes de la mort. Comment peut-on les déterminer ?
O. V. C. : Cet examen, réalisé par un correspondant vétérinaire ou non, permet d’aboutir à une probabilité de cause de la mort. Parfois, les causes de la mort paraissent évidentes : quand l’animal présente des traumatismes importants, des blessures liées à une collision, à une capture accidentelle, des morsures liées à une compétition avec une autre espèce ou une prédation. Ce genre de choses est assez facile à détecter, il n’y a pas forcément besoin d’être vétérinaire pour voir ces indices-là.
Mais savoir si ces marques ont été infligées avant la mort on non, si elles ont pu provoquer la mort, ce sont des choses, qui sont plus complexes, auxquelles on forme nos correspondants.
S’il n’y a pas d’indices très marqués, la nécropsie vétérinaire permettra en général de donner d’autres clés de compréhension. Cet examen va aboutir à un tableau clinique permettant d’évaluer l’état de santé de l’animal. Les prélèvements effectués vont être envoyés en laboratoire et permettre de nous donner certaines informations au-delà de l’âge de l’animal et de ce qu’il a mangé.
Ce sont, par exemple, des données virologiques, bactériologiques, histologiques, c’est-à-dire la structure microscopique des tissus et des organes. Ces examens sont très complémentaires de ceux effectués par les vétérinaires et permettent d’identifier, par exemple, les agents infectieux, si l’origine de la mort est pathologique.
Récemment, deux cétacés sont morts sur nos côtes : un très rare Mesoplodon de True, d’une tonne environ, à Capbreton et un rorqual boréal de 14,5 mètres et de 15 tonnes sur l’île de Ré, les 28 et 29 mai 2026. Est-ce difficile de réagir quand il y a une telle simultanéité entre deux échouages ?
O. V. C. : Le mésoplodon s’est échoué un jeudi. C’est un animal qui se transporte facilement, et on a pu faire l’autopsie le vendredi. Le rorqual s’est lui échoué vendredi soir. Il a ensuite été gruté et mis dans un grand camion. Il a malheureusement dû être coupé pour cela, car il était impossible de le faire entrer avec sa nageoire caudale, qui a donc été sectionnée. Il a ensuite été transporté jusqu’au port de commerce de La Rochelle, sur un site fermé au public, où on a pu faire les opérations de découpe pour l’examen.
Dans les deux cas, c’est l’équipe de La Rochelle qui a été mobilisée, et c’est la même vétérinaire qui a donc examiné les deux cétacés.
Une fois l’examen et les prélèvements faits, que devient la carcasse d’un animal qui fait 15 tonnes ?
O. V. C. : Par le passé, les carcasses pouvaient servir pour l’alimentation animale, mais plus maintenant, car il est désormais interdit de recycler les carcasses d’animaux sauvages. Ces animaux partent donc à l’équarrissage puis sont incinérés. Nos prélèvements, eux, rejoignent la banque de prélèvements de tissus et d’organe.
Rorqual boréal échoué sur l’île de Ré, le 29 mai 2026. Fourni par l’auteur
Que sait-on aujourd’hui sur la cause de la mort de ces deux animaux ?
O. V. C. : Dans les deux cas, il faut commencer par regarder les commémoratifs, c’est-à-dire les circonstances de l’échouage. Dans ces deux cas, les animaux se sont échoués vivants. C’est quelque chose qui interroge toujours : est-ce accidentel, comme c’est le cas souvent avec les dauphins quand ils viennent chasser dans des eaux peu profondes ?
Dans ces deux cas récents, on a affaire à des animaux qui sont plutôt océaniques. Ils vivent très au large, à de grandes profondeurs. Ces deux cas étaient donc assez exceptionnels et ne peuvent pas être accidentels. Il y a forcément une cause initiale à ces échouages.
Mésoplodon de True échoué à Capbreton, le 28 mai 2026. Fourni par l’auteur
Nous n’avons pas vu de traumatismes, de blessures sur ces animaux. Pour le mésoplodon, il y a eu un concours de circonstances, qui a pu nous interroger, avec des travaux qui ont lieu en mer à ce moment pour poser une ligne de haute tension sous l’eau. Rien ne nous dit qu’il y a un lien, mais rien ne nous dit non plus le contraire.
Ce qui est plus flagrant, au regard des premiers examens qui ont été faits, c’est que c’étaient deux animaux qui n’étaient pas en très bonne condition physique, même si les manipulations sont très difficiles sur des animaux de cette taille. On attend désormais les retours d’analyse des prélèvements, mais, d’après notre vétérinaire, on est plutôt sur la piste de pathologies.
Ces deux animaux se sont échoués lors d’un pic de chaleur très anormal pour un mois de mai en Europe. Est-ce que cela peut avoir une incidence sur les échouages de ces mammifères marins ?
O. V. C. : Nous n’avons pas noté jusqu’ici d’influence des épisodes aigus de forte température. Les changements environnementaux ont probablement une incidence, mais d’un autre ordre : on note, par exemple, un changement des aires de répartition des animaux, probablement lié à la disponibilité de leurs proies qui peut être modifiée du fait du changement de températures entre autres. C’est ce que l’on suspecte notamment pour certaines espèces de cétacés qui sont de plus en plus souvent observées dans les eaux côtières, comme le dauphin commun, mais aussi, certaines années, des espèces plus océaniques comme le rorqual commun.
Plus généralement, y a-t-il des saisonnalités dans les échouages ?
O. V C. : Il y a effectivement des saisons d’échouage, qui diffèrent en fonction des espèces. Donc toute l’année, on a des échouages, mais certaines périodes sont généralement plus calmes. C’est le cas du printemps. On sort de l’hiver où on a des pics d’échouages de petits cétacés, car il y a une forte densité de petits cétacés en Atlantique et en Manche, qui viennent notamment hiverner dans le golfe de Gascogne, par exemple. En été, on va retrouver ces animaux en Bretagne et, donc, on aura alors un pic d’échouage en Bretagne.
Pour ce qui concerne les phoques, les échouages sont souvent en lien avec la période de reproduction, qui a lieu à l’automne pour les phoques gris et en été pour les phoques veau-marin. Néanmoins, des phoques sont signalés tout au long de l’année, quasiment tous les jours, notamment sur les côtes de Manche, parfois sur des plages où l’on ne s’attend pas à les trouver. Mais, le plus souvent, ce sont simplement des individus venus se reposer. Dans ce cas, c’est souvent aussi un défi que de distinguer à distance un phoque en « détresse » qui nécessite une intervention d’une présence normale.
Année après année, les échouages sont-ils en hausse ?
O. V. C. : Sur les côtes françaises, les échouages présentent des effectifs élevés, mais sont relativement stables depuis quelques années, cela dépend des espèces.
Entre 2016 et 2023, on a observé des hausses par rapport à la normale, notamment pour le dauphin commun. Les échouages de phoques sont en augmentation, ceux de marsouins communs ou de globicéphales noirs, par exemple, diminuent. Pour les grands cétacés, comme les rorquals, on a eu des années avec des pics également et avec des animaux qui étaient plutôt amaigris, qui semblaient dénutris. Cela nous a quelque peu interpellés.
Surtout quand on regarde ce qui se passe ailleurs, ce que l’on tâche de faire régulièrement. Or, on sait que, sur la côte ouest des États-Unis, il y a de fortes mortalités de grandes baleines en lien justement avec la disponibilité des ressources. Il y a des années chaudes où la disponibilité des ressources est moindre et où les animaux ont du mal à se nourrir. C’est quelque chose que l’on pourrait aussi voir dans nos eaux, mais les rorquals se maintiennent très loin des côtes et les échouages sont aussi dépendants des conditions de dérive de ces années.
Les échouages sont toujours une occasion d’améliorer nos connaissances, mais dans quelles mesures sont-ils parfois évitables ?
O. V. C. : La plupart des animaux qui échouent sur nos côtes sont morts en mer, c’est donc difficile d’éviter un échouage, sauf à éviter la mort en mer. Si celle-ci est naturelle, comme c’est le cas souvent, rien n’est possible. Si, par contre, elle est d’origine humaine, on peut bien sûr travailler sur des mesures visant à éviter cela. C’est justement ce que l’on tâche de faire avec les pêcheurs, ou bien, en Méditerranée, avec les grands navires qui peuvent entrer en collision avec les baleines.
Concernant les animaux vivants, dans les cas d’échouages accidentels, une intervention humaine peut parfois permettre de remettre les animaux à l’eau, et peut les sauver. Mais pour cela, comme pour les animaux morts, il ne faut rien faire soi-même. Il faut toujours rester à distance, nous appeler au plus vite et suivre les consignes que l’on pourra donner en fonction de la situation.
Olivier Van Canneyt ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
L’historien et résistant français Marc Bloch en 1944. Spécialiste d’histoire médiévale, cofondateur de la revue _Annales d’histoire économique et sociale_, l’universitaire fut aussi cadre dirigeant des Mouvements unis de la Résistance (MUR). Marc Bloch a été exécuté par la Gestapo, le 16 juin 1944.Wikimédia
Marc Bloch (1886-1944), historien et résistant, entre au Panthéon ce 23 juin. Quel fut son apport scientifique ? On peut citer son ambition de faire dialoguer histoire et sciences sociales (économie, sociologie, anthropologie), son approche comparatiste de l’étude des sociétés et son refus de s’enfermer dans une histoire nationale, la mobilisation de matériaux très divers (outre les textes, les images, les objets, les paysages…) ou encore la volonté de s’adresser au grand public comme aux savants.
Marc Bloch semble être l’archétype de l’universitaire respectable. C’est ainsi qu’il apparut à Georges Altman, alors un des principaux rédacteurs du journal Franc-Tireur, à l’automne 1942, au moment de son entrée dans la clandestinité, à Lyon :
Mais on se trompe souvent en jugeant les gens sur leur apparence. À cette date, il avait déjà révolutionné bien plus que l’histoire du Moyen Âge. Il n’aimait en effet pas se penser comme un médiéviste et il avait raison car, plus de quatre-vingts ans après sa mort, il continue à inspirer des historiens spécialistes de toutes les périodes.
De quelle révolution son œuvre était-elle porteuse, et pourquoi continue-t-elle à avoir de tels effets sur ses lectrices et ses lecteurs d’aujourd’hui ?
Donnant toujours la première place à l’analyse des pratiques sociales, il rêvait d’étendre le questionnaire de l’histoire à toutes les échelles et à toutes les dimensions de l’expérience humaine. Comme il le rappelait dans Apologie pour l’histoire ou métier d’historien,
l’histoire « n’interdit, à l’avance, aucune direction d’enquête, qu’elle doive se tourner de préférence vers l’individu ou la société, vers la description des crises momentanées ou la poursuite des éléments les plus durables ».
Mais, pour ce faire, la science historique doit toujours partir d’une question et s’efforcer d’y répondre en mobilisant tous les types de matériaux disponibles (textes, images, objets, paysages, témoignages pour les périodes les plus contemporaines, etc.) et en les passant au crible d’une analyse critique.
Là où ces historiens s’arrêtaient, estimant avoir accompli leur tâche une fois qu’ils avaient extrait de leur matériau ce que l’on appellerait aujourd’hui des données fiables, Marc Bloch considérait que le travail de l’historien pouvait tout juste commencer, en posant au matériau ainsi rassemblé de nouvelles questions susceptibles de nous permettre d’approfondir notre compréhension des modes de fonctionnement et de pensée des sociétés du passé.
Pour comprendre ce qu’avait pu être le servage, et, tout particulièrement ce qui le distinguait de l’esclavage antique, il partit du XIIIᵉ siècle, lorsque les sources devenaient plus abondantes à l’occasion d’affranchissements collectifs de serfs du domaine royal. Il montra en outre que ces affranchissements avaient été, pour la monarchie, le moyen de garder le contrôle sur des communautés rurales en voie d’enrichissement. Ils transformaient une dépendance juridique désormais mal acceptée en une dépendance économique, les serfs ayant accepté d’acheter leur liberté. La monarchie avait ainsi du même coup trouvé un moyen de remplir des caisses toujours plus vides à mesure que son champ d’action se développait.
Cette manière de renouveler à la fois l’histoire politique et l’histoire sociale, en abordant une question au prisme non pas du droit mais des pratiques sociales, suscita des incompréhensions de longue durée, comme en témoigne un célèbre article de Léo Verriest paru dans la Revue du Nord en 1939. Ce dernier considérait en effet qu’il ne faisait aucun doute que les serfs appartenaient à « une classe juridique nettement distincte de toutes les autres » quand Bloch soulignait, pour sa part, le caractère tardif de la formalisation juridique et insistait sur le fait que, pendant longtemps, une personne était serve non en vertu de textes normatifs, mais parce qu’elle était considérée comme telle par les autres.
C’est finalement en allant encore plus loin, c’est-à-dire en publiant, en 1924, les Rois thaumaturges, un livre consacré à la croyance, largement partagée du Moyen Âge, en la capacité des rois de France et d’Angleterre à guérir les écrouelles par imposition des mains, qu’il fit lui aussi un miracle en impressionnant même ceux que sa méthode laissait dubitatifs, qu’ils soient décontenancés par la difficulté à classer le livre dans un champ disciplinaire bien identifié, qu’ils en contestent certains concepts, comme celui de représentation collective, ou qu’ils en soulignent les erreurs, inévitables dans un livre brassant autant de sources et de périodes. Mais il fallut encore bien des années pour que l’ouvrage soit tenu, a posteriori, comme une œuvre d’avant-garde pour toute l’histoire des mentalités et l’anthropologie historique, avant de devenir un classique.
Ainsi, la dimension révolutionnaire de Marc Bloch tint à sa capacité à maîtriser l’érudition médiévale tout en la confrontant à la sociologie, à l’économie ou à l’anthropologie. Mais même s’il fut considéré comme un des historiens les plus prometteurs de sa génération, ce choix avait un prix. Il fut parfois jugé trop classique par les modernes de son temps, y compris parfois par son complice des Annales Lucien Febvre, et trop moderne par les plus classiques de ses collègues. Il n’en reste pas moins que la plupart de ses collègues furent marqués par la manière dont il ouvrit, plus largement que jamais, le champ des problèmes que les historiens pouvaient s’autoriser à explorer, jusqu’aux « façons de sentir et de penser » des hommes et femmes du Moyen Âge.
Refusant de s’enfermer dans l’érudition dont se contentaient nombre de ses collègues médiévistes, Bloch parvint à éclairer de manière inédite les logiques de fonctionnement des sociétés médiévales et à en mettre en lumière les profondes transformations au cours des quelque mille années qu’il dura. La fécondité de ses travaux et de certaines de ses intuitions mit cependant longtemps à sortir du cercle restreint des spécialistes, dont certains, comme le grand historien italien Carlo Ginzburg, rappelèrent régulièrement ce que leur orientation vers l’histoire, ou leur méthode, devait à Marc Bloch.
Comment, des décennies après sa mort, et en dépit de ce qu’Olivier Lévy-Dumoulin, a qualifié de procès en béatification – ce processus de transformation de l’homme et de l’historien en un modèle, qui commença dès la fin de la guerre sous la plume de Lucien Febvre – Marc Bloch a-t-il pu garder une dimension suffisamment novatrice pour que sa profession continue à le considérer comme l’une de ses références ?
Comme on l’a vu, la méthode de Bloch et son ambition pour l’histoire restent évidemment au cœur de la réponse, mais elles ne doivent cependant pas faire oublier l’importance de son style, qui se distingue nettement de la plupart de ceux de ses collègues.
Le style est l’homme même
La célèbre phrase d’Apologie pour l’histoire ou métier d’historien, dans laquelle il affirmait : « Je n’imagine pas, pour un écrivain, de plus belle louange que de savoir parler, du même ton, aux doctes et aux écoliers », a pu contribuer à construire l’image d’une sorte d’instituteur national un peu désuet. Mais tout, dans la manière dont Marc Bloch s’adresse à ses lecteurs et ses lectrices, dément cette impression.
Dans les Rois thaumaturges, il invite, à la manière d’un enseignant en train de faire cours à ses élèves, à le suivre dans son investigation au gré d’innombrables questions. Et lorsqu’il donne des conseils de méthode pour aborder la recherche historique lors de son premier cours à Clermont-Ferrand, en octobre 1940, il le fait toujours de manière très concrète en montrant, avec une grande économie de moyens, la diversité des sources mobilisables, le milieu social qui les a produites, les raisons pour lesquelles elles ont été conservées et ce pourquoi l’interprétation en est à la fois si cruciale et si complexe, aucune d’entre elles n’ayant été, à l’origine, produite pour qu’un historien en fasse le matériau d’une enquête scientifique :
« Voici un bail de terre, une charte de franchises, un livre de comptes, un livre de prières – ou encore les débris de vaisselle jetés dans le lac voisin par l’homme des palafittes. Le notaire qui a conservé le bail ou les parties qui l’ont conservé ; les bourgeois qui ont obtenu du seigneur à beaux deniers sonnant la reconnaissance écrite de leurs privilèges ; le marchand qui serrait tous les soirs dans son coffre le précieux registre ; le clerc qui disait sa messe ; le cuisinier des âges préhistoriques : tous ces gens-là ne songeaient guère aux intérêts de l’histoire. Ils les ont servis, sans le savoir, très efficacement. »
Avec ses collègues, lorsqu’il s’autorise à livrer le fond de sa pensée, ses jugements sont souvent cinglants, comme dans ce célèbre extrait de sa lettre à Lucien Febvre, du 22 juin 1938 :
« Et je pourchasserai toujours, avec la même vigueur, tant que le Destin m’en laissera un peu, et l’érudition oiseuse, qui est bêtise, et la pseudo-illumination de pseudo-idées, qui est hallucination (ou paresse) ».
Derrière le père de famille respectable bouillonne donc un intellectuel et un enseignant passionné qui, dès lors qu’on aborde son domaine, celui de l’enseignement et de la réforme qu’il en attend dans la France de l’après-guerre, n’hésite pas à appeler lui-même à la révolution :
« C’est une révolution qui s’impose. Ne nous laissons pas troubler par le discrédit qu’un régime odieux réussirait, si l’on n’y prenait garde, à jeter sur ce mot, qu’il a choisi pour camouflage. […] La révolution que nous voulons saura rester fidèle aux plus authentiques traditions de notre civilisation. Et elle sera une révolution parce qu’elle fera du neuf. »
Même si de nombreuses interprétations de détail de Marc Bloch ont été remises en cause à mesure que la recherche progressait, ce qu’il appelait lui-même de ses vœux, le bilan critique de l’état de la recherche historique, opéré il y a quelques années au sein de la revue qu’il avait fondée indique que ses principales orientations méthodologiques restent largement d’actualité. L’histoire est plus que jamais une science sociale, qui s’écrit en dialogue avec les historiographies du monde et qui ne cesse jamais d’élargir son questionnaire à mesure que les sociétés se transforment et que les historiennes et historiens s’emparent de nouveaux matériaux et de nouvelles méthodes. C’est sans doute ce qui explique pourquoi la profession historienne a bien l’impression que c’est un des siens qui entre au Panthéon, le 23 juin.
Valérie Theis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Source: The Conversation – France in French (3) – By Véronique André-Lamat, Professeure de géographie UMR5319 Passages, Université Bordeaux Montaigne; Centre national de la recherche scientifique (CNRS)
Stade de Loujniki, Moscou, 15 juillet 2018, pendant la finale de la Coupe du monde entre la France et la Croatie. Déplacement des joueurs et des arbitres, disposition des supporters dans les tribunes, écrans géants, sans même parler du plus de milliard de spectateurs qui ont assisté au match en direct à la télévision partout dans le monde, seuls ou en groupe, à domicile ou dans des espaces publics : la géographie est omniprésente dans le football. MX/Wikipedia, CC BY-NC-SA
Le football peut être analysé comme un objet géographique, car le terrain, les tribunes et les déplacements des acteurs révèlent des logiques d’organisation, de contrôle et d’appropriation de l’espace. L’exemple de la finale de la Coupe du monde 2018 met en évidence des notions géographiques, comme la coprésence, la cospatialité, les mobilités et les identités collectives. Le sport apparaît ainsi comme un moyen de comprendre les relations entre les individus, les territoires et les espaces à différentes échelles.
Le sport est un objet géographique doté d’une dimension spatiale évidente qui renvoie à une multitude de pratiques s’appuyant le plus souvent sur des aménagements ancrés dans le territoire (du sentier de randonnée marqué GR, pour grande randonnée, aux complexes sportifs). Ces pratiques sont aussi autant de spatialités, soit l’ensemble des relations que les sociétés humaines entretiennent avec l’espace qui les environne.
Par ailleurs, les géographes mobilisent couramment la notion de jeu et le vocabulaire dans leurs raisonnements, leurs problématisations et leurs argumentaires, qu’il s’agisse du jeu d’acteurs, du jeu d’échelles, du jeu politique ou géopolitique… pour les formules les plus couramment utilisées.
Et si nous faisions un peu de géographie en décryptant les modalités dynamiques d’organisation de l’espace d’un stade et en « rejouant » en partie une finale de Coupe du monde de football, celle de 2018 en l’occurrence, remportée par la France en Russie, avec des concepts de géographie ?
Approche microgéographique du stade de foot : se (dé)placer sur le terrain et dans les tribunes
L’approche microgéographique permet d’observer et de décrypter les éléments signifiants d’un petit espace à la fois pour lui-même, mais aussi pour ce qu’il peut nous dire, nous apprendre, bien au-delà de ce lieu, à d’autres échelles pour appréhender la complexité de processus, voire de structures du fonctionnement plus global de la société. Lors d’un match de football, le jeu s’inscrit dans un cadre spatial, l’aire de jeu, qui est ici matérialisé par le stade dans lequel peuvent se distinguer deux principaux éléments : le terrain de jeu et les tribunes dans lesquelles s’opèrent des jeux de placement qui participent indirectement au jeu.
Le terrain de football constitue un espace normé par des dimensions (une métrique), des limites extérieures à ne pas franchir et différents zonages dont le statut guide ce que chaque acteur du jeu, selon son rôle, peut ou ne peut pas faire (pas de faute dans la surface de réparation au risque de la sanction du pénalty, ne pas toucher la balle à la main sauf si l’on est gardien et placé dans sa surface de réparation, par exemple).
Chaque équipe est assignée spatialement à un camp que l’on peut assimiler à un territoire à défendre, tout en essayant de conquérir le territoire de son adversaire (s’affranchir de son propre espace pour aller au but). Pour réussir cette conquête (symbolisée par le fait de marquer) comme pour protéger chaque territoire, en particulier la surface de réparation, les joueurs mettent en œuvre des stratégies spatiales, de placement et de déplacement (jouer le hors-jeu, en formation 4-4-2 ou 4-3-3, mettre la balle en touche, donc hors limites…).
Une troisième équipe, composée de quatre arbitres, vise à faire respecter les règles de mobilité et d’interactions entre les joueurs dans l’espace du jeu. Trois sont sur le terrain, in situ. Ce sont les deux arbitres de touche qui surveillent les différentes limites notamment extérieures et zones du terrain. Le troisième, l’arbitre de champ, s’attache, lui, au contrôle de l’ensemble des interactions spatiales et des corps dans le terrain et doit être à la bonne place pour prendre des décisions qui sont aussi des sanctions.
Un dernier arbitre à distance, l’arbitre vidéo, opère une surveillance indirecte. Sifflets et caméras constituent deux types d’opérateurs spatiaux qui peuvent arrêter (parfois définitivement par une exclusion spatiale) ou relancer les mobilités des joueurs.
Dans les tribunes, s’opèrent également des stratégies de placement. L’emplacement est plus ou moins choisi. Il est notamment lié au groupe et au statut social, qui peut être contextuel, du spectateur. Disposer de moyens financiers suffisamment importants ou de réseaux personnels et/ou professionnels permettra d’être « bien placé » voire d’accéder à une tribune particulière, celle dite d’honneur. Mais un spectateur peut aussi choisir au titre d’une autre forme d’appartenance sociale, les supporters « ultras » par exemple, d’être « moins bien placé » mais au sein du groupe auquel il s’identifie.
Des familles peuvent aussi chercher à éviter la proximité des « ultras » pour de multiples raisons (bruits des tambours, chansons parfois grossières, peur des débordements). L’espace des tribunes se révèle ainsi être le théâtre d’un enjeu de positionnement spatial mais aussi et surtout un enjeu de placement socio-spatial, au sens où l’entend Michel Lussault avec le concept de « place ».
L’espace du jeu est donc en permanence territorialisé/reterritorialisé par les mobilités des deux équipes qui s’affrontent et d’un arbitre, « politiquement » neutre. Celui des tribunes est approprié par des groupes qui se distinguent par leur emplacement privilégié ou des stratégies spatiales de regroupement qui les identifient. In fine, il s’agit pour chaque catégorie d’acteurs de mobiliser ses ressources physiques, stratégiques et idéelles pour planifier et viser l’emprise et le contrôle de l’espace afin d’asseoir une emprise territoriale.
Finale de la Coupe du monde de football 2018 : coprésence, cospatialité et mobilités
15 juillet 2018, stade Loujniki, Moscou. L’équipe de France remporte sa seconde Coupe du monde de football, sous les yeux de 81 000 spectateurs installés dans les tribunes et de 1,12 milliard de téléspectateurs, seuls ou avec des amis, devant leur poste de télévision ou celui d’un bar, ou encore regroupés dans des « fan-zones », avec des écrans géants, installées sur des places de marchés, dans des parcs requalifiés en espaces de projection ou dans des stades, comme le stade Vélodrome à Marseille ou le Parc des Princes à Paris, véritables géosymboles.
Des supporters à la fois ensemble et à distance. Car cette finale, événement spatial ancré, localisé précisément, n’a été suivie que par 81 000 amateurs de football en coprésence, c’est-à-dire physiquement ensemble et avec les joueurs dans le stade. Les 1,12 milliard d’autres spectateurs étaient eux, en cospatialité, c’est-à-dire qu’ils ont partagé cette finale grâce à un commutateur spatial, l’écran, mais en coprésence parfois d’autres supporters ou téléspectateurs.
C’est donc plus d’un milliard de personnes qui assistent, à la 53ᵉ minute, à l’irruption dans le jeu de deux hommes et de deux femmes, déguisés en policiers russes. Trente secondes d’arrêt de la finale qui ouvrent une fenêtre géopolitique devant Vladimir Poutine – présent en tribune aux côtés de ses homologue français Emmanuel Macron et croate Kolinda Grabar-Kitarović – à ces membres de Pussy Riot, groupe contestataire qui défend les droits de humains en Russie.
Au coup de sifflet final, les supporters exultent ensemble comme à distance. Les hurlements de joie envahissent une partie du stade, les espaces de sociabilité (bars, places et parcs avec écrans géants spéciaux) comme les espaces domestiques des supporters de l’équipe de France. Les drapeaux tricolores s’agitent, l’hymne national est entonné, étendard et symboles identitaires s’affichent et s’entendent et se mettent à circuler dans les rues de Moscou, mais aussi de Paris, Bordeaux ou Marseille.
Cette finale de Coupe du monde aura généré une multitude de spatialités et de mobilités, de processus de concentration, mais aussi de production de discontinuité, de fermeture voire de scission spatiale. Les mobilités se déclinent à différentes échelles, de celle des corps sur le terrain à des phénomènes de déplacement et de concentration d’individus dans des espaces urbains de sociabilité, puis à celles internationales – qu’il s’agisse d’aller en Russie pour être présent dans le stade ou des mobilités, à venir, de joueurs repérés grâce à leur prestation sportive.
Mais cette finale aura aussi produit des fermetures d’espaces, comme des rues rendues inaccessibles, des réorganisations de la circulation urbaine, pour des enjeux de contrôle des flux et/ou de sécurité. Plus encore, des scissions spatiales auront pu naître, par exemple dans l’espace domestique entre celui qui regarde le match et celui qui ne le regarde pas.
Faire de la géographie sans le savoir
Le 19 juillet 2026, au MetLife Stadium, juste à l’ouest de New York, se jouera une autre finale, un nouvel événement sportif mondialisé. Jeu de place et de placement, opérateur spatial, interactions spatiales, coprésence et cospatialité, mobilité, identité et géosymboles, contrôles des territoires de quelque nature qu’ils soient, frontières et limites… des concepts et des notions, parmi d’autres, avec lesquels le géographe peut sérieusement jouer pour analyser une finale de Coupe du monde et ses effets socio-spatiaux selon différentes temporalités (avant, pendant et après la finale). Autant de concepts et de notions que mobilise le géographe pour décrypter les modes d’habiter le monde.
Et si chaque fois qu’un individu jouait, il faisait finalement un peu de géographie ?
Véronique André-Lamat a reçu des financements de l’ANR pour le projet SPHEROGRAPHIA, de Fondation de France pour un projet sur les usages du feu à la Réunion, de POPSU pour “Habiter les cendres” suite aux grands incendies landais. Et bien d’autres mais aucun en lien avec cet article
L’adaptation des villes aux chaleurs extrêmes est devenu une préoccupation majeure en matière d’aménagement urbain. Au-delà des transformations de fond, longues à mettre en œuvre, la création de réseaux de refuges climatiques permet d’offrir aux citadins qui en ont besoin des lieux où se rafraîchir et se reposer. L’Espagne est en pointe sur le sujet, et son approche fait des émules à l’international.
L’été 2025 a été le plus chaud jamais enregistré en Espagne et le deuxième en termes de mortalité attribuable à la chaleur : on estime à 15 711 le nombre de décès liés aux fortes températures (en France, l’été 2025 se classait troisième été le plus chaud depuis 1900, et 5 700 décès ont été attribués à la chaleur sur la période de surveillance, selon Santé publique France, NdT).
Face à cette réalité, une bibliothèque climatisée, un centre civique doté de fontaines à eau ou une école ouverte au public peuvent faire toute la différence. C’est précisément ce que sont, en substance, les « refuges climatiques » : des lieux où se mettre à l’abri des chaleurs extrêmes sans être dans l’obligation de consommer, de payer un droit d’entrée ou de justifier d’un quelconque besoin.
Les résultats de nos travaux, récemment publiés dans la revue Nature Climate Change, découlent précisément de ce constat : la chaleur n’est pas seulement une nuisance estivale, mais elle constitue un défi qui, pour être relevé, nécessite de mettre en place des réponses à la fois climatiques, sanitaires et de gouvernance. Or, l’Espagne a été l’un des premiers pays à concrétiser cette idée en la transformant en une politique d’urbanisme pérenne.
Barcelone, à la pointe de l’exemple
La ville de Barcelone est une ville pionnière en la matière. Plutôt que mettre en place de grands centres de rafraîchissement pour les cas d’urgence, ses responsables ont entrepris de s’appuyer sur un maillage de lieux préexistants et de les adapter pour qu’ils deviennent des endroits de confort thermique : bibliothèques, centres civiques (les centres civiques sont des infrastructures culturelles barcelonaises, sortes de centres culturels polyvalents, NdT), écoles, marchés, complexes sportifs et parcs… Ce faisant, les refuges climatiques, initialement conçus comme une réponse improvisée, sont devenus des infrastructures publiques de soin.
Le résultat a été remarquable : le réseau barcelonais est passé de 70 refuges en 2020 à 397 en 2025 – et 451 si l’on inclut les microrefuges. Ces derniers sont des espaces qui peuvent ne couvrir que quelques mètres carrés, par exemple un petit jardin urbain dense qui tranche avec des alentours entièrement bitumés.
Sur cette période, la couverture en matière de refuges climatiques s’est considérablement améliorée : la part de la population disposant d’un refuge à moins de dix minutes à pied est passée de 61 % à 99 %, et celle disposant d’un refuge à moins de cinq minutes de marche est passée de 20 % à 74 %.
Cette réussite s’explique en grande partie par la combinaison entre la rapidité d’action des autorités et la mobilisation d’infrastructures déjà existantes. Derrière cette avancée se cache un enseignement essentiel : adapter une ville à la chaleur exige une volonté politique constante, et requiert de considérer le problème à la fois comme un enjeu sanitaire, comme un enjeu de proximité et comme un enjeu de soin.
Par ailleurs, ce modèle est en constante évolution, et ce qui ne fonctionne pas comme prévu devient source d’apprentissage et d’amélioration. Face à certains problèmes de communication, à des horaires d’ouverture inadaptés ou à une répartition inégale des refuges entre quartiers, l’idée n’a pas été abandonnée : des changements ont été apportés, que ce soit en améliorant la signalétique (afin de rendre l’information accessible en plusieurs langues), en élargissant les plages horaires d’accès à certains équipements, en mettant en place des microrefuges ou en permettant à des acteurs communautaires ou privés de gérer certains espaces.
Cette capacité d’apprentissage constitue un autre élément clé de la réussite de ce modèle. Aujourd’hui, l’un des principaux défis de l’Espagne n’est pas seulement d’étendre les réseaux de refuges climatiques, mais aussi de mieux définir les lieux qui peuvent véritablement être considérés comme tels.
Face à de multiples défis, établir une référence
Pour être vraiment efficace, un refuge doit offrir des conditions minimales de confort et de dignité : il doit être facilement accessible, et le public doit non seulement y trouver une température adéquate, mais également pouvoir s’y procurer de l’eau potable, avoir la possibilité de s’asseoir et de se reposer, et y trouver des informations claires.
En 2025, le Réseau espagnol des villes pour le climat a publié un guide de recommandations destiné à aider les municipalités à concevoir leurs réseaux de refuges climatiques locaux, et la Communauté valencienne (l’une des dix-sept communautés autonomes d’Espagne, NdT) dispose désormais d’un décret spécifique pour créer son propre réseau d’espaces climatiques.
Plus qu’un modèle déjà arrivé à maturité, le cas espagnol illustre une tendance qui s’accentue de plus en plus, celle de la standardisation et de l’amélioration de la qualité de ces espaces.
Cependant, il convient de ne pas idéaliser la situation. L’Espagne fait aujourd’hui référence non pas parce qu’elle aurait résolu tous ses problèmes, mais parce qu’elle a progressé davantage que d’autres territoires, tout en mettant en lumière ses propres lacunes.
Le rapport de Greenpeace « Villes en surchauffe » a rappelé une réalité inconfortable : en juillet 2025, seules 16 des 52 capitales provinciales espagnoles disposaient d’un réseau de refuges climatiques publics.
En outre, des questions fondamentales restaient encore en suspens telles que les horaires d’ouverture, l’adéquation réelle de nombreux espaces, les obstacles à la mobilité, les inégalités territoriales et des problèmes de communication défaillante – autant de problèmes touchant en particulier les personnes vivant seules, contraintes par des horaires de travail rigides, ou ne recevant pas les informations dans des formats et des langues adaptés.
L’étude des données révèle par ailleurs que les espaces extérieurs, même ombragés et végétalisés, ne garantissent pas toujours un confort suffisant lors des épisodes de chaleur très intense. Qualifier de refuge climatique un lieu insuffisamment ombragé, ou un espace intérieur n’offrant ni eau potable, ni véritable possibilité de repos revient à vider le concept de son sens.
En Amérique latine, plusieurs villes ont également suivi de près l’expérience espagnole, même si cette circulation des savoirs n’a pas été documentée de manière systématique. En Argentine, par exemple, la ville de Rosario a créé son réseau municipal durant l’été 2023/2024. Constitué alors de 20 espaces, ce nombre a progressé jusqu’à 78 refuges climatiques en 2024/2025, et la ville en dénombre aujourd’hui 100, répartis sur l’ensemble de la municipalité.
Au Brésil, São Paulo avance également dans la même direction. Dans le cadre de l’initiative SampaAdapta, des capteurs sont installés afin de pouvoir croiser données de chaleur et de santé. Elles permettront de cartographier le territoire afin d’esquisser un futur réseau d’espaces de confort thermique, signe que la réflexion ne se limite plus à réagir face aux vagues de chaleur, mais vise aussi à planifier des villes plus vivables.
La nécessité de politiques publiques engagées
L’Espagne n’a pas juste mis en place des réponses à la chaleur : elle a aussi contribué à façonner la manière dont d’autres villes commencent à s’attaquer au problème. La principale leçon à retenir de la situation espagnole est simple : les refuges climatiques peuvent sauver des vies, mais seulement à condition qu’ils soient bien conçus.
Comparée à des transformations urbaines plus longues à mettre en œuvre, cette mesure est relativement rapide et accessible. Mais elle ne saurait se substituer à d’autres actions telles que la réhabilitation des logements, la réduction de la précarité énergétique, la mise en place de système d’ombrage dans les rues, la végétalisation des quartiers et la protection des personnes les plus exposées.
La chaleur est devenue un problème chronique. L’Espagne a démontré que, pour y faire face, il est important de placer le soin au cœur des politiques d’urbanisme. Pour que les refuges climatiques deviennent, sur le long terme, des infrastructures garantissant protection, soin et de résilience urbaine, ils devront être inscrits à l’agenda politique de manière pérenne et volontariste, et se voir garantir des financements dans la durée, ainsi que la mise en place de mécanismes de participation et de coconstruction.
Au-delà de la résistance aux chaleurs extrêmes, la question des refuges climatiques nous invite aussi à accomplir quelque chose de plus ambitieux : imaginer quelles villes nous souhaitons construire pour faire face à une réalité climatique imprévisible dans ses manifestations et constante dans ses exigences.
Ana Terra Amorim-Maia bénéficie d’un financement de l’Union européenne (ERC, adaptation IMAGINE, 101039429). Ses travaux de recherche sont également soutenus par l’Unité d’excellence María de Maeztu 2023-2027 (réf. CEX2021-001201-M), financée par le gouvernement espagnol (MICIU/AEI/10.13039/501100011033), et par le gouvernement basque via le programme BERC 2022-2025. Ana bénéficie également d’un financement au titre du programme Juan de la Cierva (JDC2023-051821-I), fourni par le MICIU/AEI/10.13039/501100011033 et le FSE+.
Dominic Royé bénéficie d’un financement du programme Ramón y Cajal (RYC2023-042824-I).
Marta Olazabal bénéficie d’un financement de l’Union européenne (ERC, adaptation IMAGINE, 101039429). Ses travaux de recherche sont également soutenus par l’Unité d’excellence María de Maeztu 2023-2027 (réf. CEX2021-001201-M), financée par le gouvernement espagnol (MICIU/AEI/10.13039/501100011033), et par le gouvernement basque via le programme BERC 2022-2025. Marta bénéficie également d’un financement du programme Ramón y Cajal (RYC2022-037585-I), financé par le MICIU/AEI/10.13039/501100011033 et le FSE+.
Source: The Conversation – in French – By Clément, Marie-Eve, Professeure titulaire, département de psychoéducation et de psychologie, UQO, Université du Québec en Outaouais (UQO)
**On sait depuis longtemps que la violence et la négligence vécue dans l’enfance, particulièrement au sein de la famille, laissent des traces profondes et persistantes. Les conséquences de la maltraitance peuvent en effet se poursuivre à l’âge adulte et affecter la relation parent-enfant. D’ailleurs, de nombreux adultes ayant été exposés à ce type d’adversité dans leur enfance présentent un risque accru de voir leurs propres enfants en être aussi victimes.
Examiner et comprendre cette continuité d’une génération à l’autre constitue un enjeu majeur pour éviter que ces situations ne se reproduisent.**
On parle de continuité intergénérationnelle lorsqu’un parent ayant vécu de la violence ou de la négligence dans son enfance voit son enfant vivre des expériences similaires, qu’il en soit l’auteur ou non. Contrairement à la transmission intergénérationnelle, il s’agit d’une forme de répétition indirecte, liée à des contextes ou des vulnérabilités qui se perpétuent de génération en génération.
Comprendre les mécanismes qui entretiennent la continuité intergénérationnelle ou, au contraire, qui l’enrayent, n’est pas simple. À ce jour, peu d’études sur le sujet ont été réalisées auprès d’échantillons représentatifs de parents dans la population générale. La plupart ont été réalisées auprès de familles suivies par les services de protection de la jeunesse, soit les cas les plus sévères signalés aux autorités. Aussi, bien que certaines études se soient penchées sur la continuité d’une même forme de maltraitance d’une génération à l’autre, peu ont examiné plusieurs formes simultanément, limitant notre compréhension du phénomène.
Professeure au département de psychoéducation et de psychologie à l’Université du Québec en Outaouais, je collabore au groupe de recherche RETRANCHE la violence de l’Université Laval. Avec mes collègues professeures issues de multiples universités québécoises, nous menons des travaux afin d’optimiser l’utilisation des banques de données populationnelles québécoises et canadiennes pour identifier les facteurs de sorties de la violence familiale.
La continuité de la maltraitance dans les familles québécoises
Récemment, l’Institut de la Statistique du Québec dévoilait les résultats de la cinquième édition d’une enquête nationale sur la violence envers les enfants du Québec. Cette enquête récurrente, unique au monde, permet de mieux comprendre l’ampleur et l’évolution de diverses formes de maltraitance, mais aussi les contextes dans lesquels elles se manifestent, incluant la continuité intergénérationnelle.
Dans la plus récente enquête, réalisée en 2024, les résultats montrent que la présence de violence physique (ex. : avoir reçu la fessée) ou psychologique (ex. : avoir été humiliée) déclarée par les mères dans leur enfance augmente de plus de deux fois les risques que leur propre enfant ait vécu des punitions corporelles (19 % versus 8 %), de la violence physique sévère (4,3 % versus 1,8 %) et de l’agression psychologique répétée (38 % versus 18 %) au cours de la dernière année. Lorsqu’elles ont été exposées dans leur enfance à la violence entre partenaires intimes, les mères sont aussi plus nombreuses à déclarer cette même forme de maltraitance dans la vie de leur enfant (32 % versus 14 %).
Même si la continuité intergénérationnelle est élevée, elle n’est pas pour autant une fatalité. Certains parents parviennent à briser ce cycle. Dans l’enquête québécoise, on estime à environ 33 % la proportion des familles au Québec pour lesquelles on observe une rupture de la violence. Il s’agit de familles où, bien que les mères aient vécu diverses formes de maltraitance dans leur enfance, dont la violence physique, l’agression psychologique, la négligence ou l’exposition à la violence entre partenaires intimes, elles en rapportent peu dans la vie de leur propre enfant.
Ces résultats montrent qu’il est possible de rompre avec la maltraitance et de tracer des trajectoires familiales différentes.
Comprendre la (dis) continuité du cycle pour mieux intervenir
Les études montrent que le maintien ou non de la maltraitance d’une génération à l’autre résulte d’une combinaison de plusieurs facteurs qu’il est possible de regrouper en plusieurs catégories, dont :
1) L’histoire personnelle des parents tels que le cumul de traumas qu’ils ont vécus dans leur enfance, leurs attitudes en faveur de la violence, leurs problèmes de santé mentale et leurs capacités de réflexion sur les traumas vécus.
2) Les relations familiales incluant le fait de vivre de la violence entre partenaires intimes et d’entretenir un lien d’attachement sécurisant avec l’enfant.
3) Les conditions de vie actuelle comme le fait de vivre dans la pauvreté ou d’avoir un nombre élevé d’enfants à la maison.
Dans le même sens, une analyse récente des données de l’enquête québécoise montre que la continuité intergénérationnelle de la maltraitance est plus importante chez les mères qui rapportent des symptômes dépressifs, des attitudes favorables à la violence, un stress parental accru, des problèmes de consommation d’alcool et un soutien social plus faible.
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Même si des analyses supplémentaires permettront de mieux comprendre le point de vue des pères et les facteurs qui permettent de briser le cycle intergénérationnel de la maltraitance, ces résultats préliminaires soulignent l’importance d’agir collectivement. Des actions en amont en vue de renforcer les pratiques parentales positives, de soutenir la santé mentale des parents, de réduire le stress familial, de prévenir la violence entre partenaires intimes et d’améliorer le soutien social autour des familles permettraient de freiner la continuité intergénérationnelle de la maltraitance.
L’apport des données populationnelles
En somme, on sait que certains facteurs propres aux parents et aux familles comme la dépression, la violence conjugale et la précarité peuvent augmenter le risque de répéter la maltraitance vécue dans leur propre enfance. À l’inverse, la capacité à réfléchir à son histoire, à comprendre ses réactions et à maintenir un lien chaleureux avec son enfant peut protéger les familles. Malgré tout, le rôle de plusieurs autres facteurs dans le cycle intergénérationnel reste encore flou, et davantage de recherches sont nécessaires pour bien comprendre ce qui pousse les familles à répéter ou non ce cycle.
À cet effet, les banques de données issues des grandes enquêtes québécoises et canadiennes menées auprès de la population générale offrent un potentiel d’analyse qui permet d’approfondir notre compréhension des modèles de continuité intergénérationnelle de la maltraitance envers les enfants.
Il s’agit d’une avenue incontournable pour améliorer les pratiques d’intervention et renforcer les efforts de prévention en vue de favoriser des trajectoires de rétablissement chez les personnes ayant été exposée dans l’enfance
Clément, Marie-Eve a reçu des financements du FRQ, du MSSS et du CRSH.
Annie Bérubé a reçu des financements du CRSH et du MSSS
Marie-Hélène Gagné est membre de l’Ordre des psychologues du Québec.
Rachel Langevin a reçu des financements du Conseil de recherches en sciences humaines, des Instituts de recherche en santé du Canada, des Fonds de recherche du Québec, de MITACS et du programme des Chaires de recherche de Canada.
David Hockney, décédé le 11 juin dernier à 88 ans, était sans doute l’artiste britannique le plus célèbre et le plus accompli de son époque. Né au sein de la classe ouvrière, sa carrière n’aurait pas été possible sans le soutien financier des politiques publiques lorsqu’il était encore étudiant. Aujourd’hui, il est bien plus difficile de se lancer dans des études d’art si l’on est issu d’un milieu modeste.
Ses tableaux ont battu des records de vente. Prenons, par exemple, son Portrait of an Artist (Pool with Two Figures), Portrait d’un artiste (Piscine avec deux personnages), de 1972, qui est devenu le tableau le plus cher d’un artiste vivant vendu aux enchères, après avoir atteint 90,3 millions de dollars américains (78,8 millions d’euros) chez Christie’s, à New York, en 2018.
Un tel succès contraste fortement avec ses débuts plus modestes. Né à Bradford (Angleterre) en 1937 dans une famille de la classe ouvrière, il a atteint l’âge adulte dans une période d’après-guerre où l’accès à l’éducation et à la culture en Grande-Bretagne commençait à s’élargir.
Grâce à des politiques de soutien aux études, des opportunités jusque-là inédites se sont ouvertes aux personnes issues de son milieu, sans lesquelles il n’aurait pas connu le succès qui fut le sien. La situation actuelle des artistes en herbe issus d’un milieu similaire est bien plus difficile.
Un lieu porteur d’espoir pour les artistes issus de la classe ouvrière
Après avoir quitté l’école à 16 ans, Hockney a étudié à la Bradford School of Art entre 1953 et 1957. Il a connu une brève interruption de deux ans pendant laquelle il a travaillé comme aide-soignant à l’hôpital, en raison de l’obligation de service national en vigueur à l’époque et de son statut d’objecteur de conscience. Il a ensuite intégré le Royal College of Art (RCA) à Londres. Il a bénéficié de l’expansion des universités et des écoles d’art à cette époque, ainsi que de l’accès à des bourses soumises à des conditions de ressources pour couvrir les frais de scolarité et de subsistance.
En 2026, l’accessibilité financière de l’enseignement supérieur pour les jeunes Britanniques est au centre de l’attention, et l’on craint que la situation ne s’aggrave, en particulier pour les étudiants issus de la classe ouvrière.
Au début de ses études au RCA, Hockney a réalisé des tableaux, tels que Going to Be a Queen for Tonight, datant des années 1960, qui témoignent des possibilités captivantes et enivrantes que le RCA, et plus largement Londres, offraient à un jeune artiste gay issu de la classe ouvrière.
Le Londres de Hockney était accessible et bon marché. Il vivait dans une chambre à Earl’s Court et disposait d’environ 100 livres sterling (£) par trimestre grâce à une bourse. « On pouvait faire exactement ce qu’on voulait », racontait-il dans une interview accordée au RCA au sujet de son passage dans cette institution.
« On pouvait même fumer. Je me souviens avoir dû poncer les traces de nicotine sur mes doigts avant d’aller voir le responsable des inscriptions pour emprunter de l’argent. Il ne fallait surtout pas qu’on voie qu’ils prêtaient de l’argent à des étudiants qui fumaient… La plupart d’entre nous vivaient grâce à des bourses. »
L’augmentation du coût de la vie fait que, pour les étudiants britanniques d’aujourd’hui, les bourses sont souvent insuffisantes pour couvrir les dépenses réelles de la vie quotidienne (comme le loyer et la nourriture). L’accessibilité financière des études universitaires est une préoccupation croissante pour beaucoup, et plus de deux tiers des étudiants à temps plein ont un emploi pour compléter leurs prêts et bourses.
À la RCA, Hockney a pu s’essayer à la gravure pour la première fois, le département de graphisme mettant gratuitement le matériel à la disposition des étudiants. Il s’est rapidement épanoui dans ce médium, remportant un prix de 100 £ pour l’une de ses premières gravures sur cuivre, Three Kings and a Queen. Pour un jeune artiste sans le sou, ce prix revêtait une importance considérable. Il a ainsi pu passer l’été 1961 sans travailler et s’offrir un billet d’avion pour New York.
Cette soif d’expérimentation allait définir sa carrière prolifique, alors qu’il passait sans relâche d’un support à l’autre, explorant les possibilités d’expression à travers la scénographie, le photocollage et, finalement, la création numérique. En 2026, la plupart des étudiants en art doivent acheter leur propre matériel, ce qui risque de limiter davantage leur capacité à expérimenter et à découvrir.
Le séjour de Hockney à New York a donné naissance à sa série de gravures A Rake’s Progress (1961-1963). Elle s’inspire d’une série de gravures réalisée par William Hogarth, publiée en 1735, qui dépeint l’ascension et la chute d’un jeune homme qui hérite d’une fortune puis la dilapide dans le Londres du XVIIIᵉ siècle.
Hockney a adapté le récit de Hogarth à sa propre expérience de New York, y intégrant certains éléments biographiques, comme sa décision de se teindre les cheveux en blond pendant son séjour. Cette série est une réflexion à la fois humoristique et sincère sur les nouvelles possibilités et les changements qui s’offraient à un homme issu de la classe ouvrière du nord de l’Angleterre.
Un coup de main
Outre la gratuité des études, l’aide supplémentaire apportée par des bourses et un coût de la vie moins élevé, les débuts de carrière de Hockney ont également été soutenus par le marchand d’art John Kasmin. Kasmin a acheté des œuvres de Hockney alors que celui-ci était encore étudiant au RCA, et l’a intégré à son groupe d’artistes au sein de sa galerie, ouverte à Londres en 1963.
Kasmin a aidé Hockney à vendre ses tableaux aux bons acheteurs, mais lui a également assuré un revenu régulier et la possibilité de voyager davantage aux États-Unis. C’est en Amérique qu’il a réalisé les tableaux de Los Angeles pour lesquels il reste le plus connu. Dans ce cadre, la notoriété et la valeur marchande de Hockney étaient gérées tout en lui permettant de travailler comme il l’entendait.
Plus tard dans sa carrière, Hockney a discrètement rendu hommage à ses origines ouvrières avec My Parents (1977) (Mes parents). Ce double portrait de sa mère, posant docilement et affectueusement pour son fils, et de son père, feuilletant un livre d’art, n’est pas seulement une représentation émouvante de la famille, mais aussi un tableau qui évoque la mobilité sociale.
Au milieu des célébrations et des hommages rendus à Hockney par les responsables politiques et les médias, il faut aussi reconnaître le rôle de la classe sociale et la manière dont elle a façonné son art, ainsi que les structures – en particulier l’enseignement artistique soutenu par l’État – qui ont rendu possible la réussite d’une personne comme lui.
Gregory Salter ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Sait-on concrètement ce qu’encaisser implique pour les professionnels du commerce ? Pourquoi certains commerçants ou certains clients résistent-ils aux paiements par carte ? Quelle place pour l’argent liquide ? Réponse avec le témoignage de commerçants.
Payer à la caisse est une activité ordinaire et routinière. Mais qui décide vraiment de la façon dont on paie dans les petits commerces en France ? Pour répondre à ces questions, j’ai mené une enquête ethnographique auprès de professionnels et de clients que j’ai interrogés sur leurs transactions dans de nombreux petits commerces en Île-de-France et dans la métropole toulousaine, en Haute-Garonne.
On connaît mieux l’usage de l’argent dans les familles comme l’argent de poche, mais moins les moyens de paiement qui circulent dans les commerces.
C’est pourquoi notre recherche met en lumière le paiement dans les petits commerces, entre argent liquide et argent numérique.
Les espèces moins utilisées que la carte bancaire
L’usage des espèces est en déclin au profit des paiements numériques, notamment depuis le contexte post-pandémie de Covid-19. Pour la première fois, la Banque de France annonce que les espèces ont été en 2024 moins utilisées que la carte bancaire.
Accepter du liquide est une obligation légale en France, garantissant l’absence de discrimination vis-à-vis des paiements en espèces. Dans le cadre de ces contraintes, le commerçant est libre en France de choisir les moyens de paiement, de définir le seuil autorisé pour la carte, de refuser ou d’accorder les règlements par chèque et par titres-restaurant pour les activités de restauration, à quelques exceptions près, comme l’obligation du terminal de paiement électronique (TPE) pour les taxis dans le cadre de la lutte contre la fraude à la taxe sur la valeur ajoutée (TVA).
Pourtant, les professionnels ont rarement la possibilité d’être autonomes :
« Tout le monde paie en TPE ! Les gens ne se font plus chier à aller chercher de l’argent. Ils n’ont plus d’espèces sur eux maintenant », témoigne un gérant de boulangerie interviewé.
De la carte bancaire au bitcoin
En pratique, l’argent dématérialisé (par carte majoritairement) est le mode de paiement le plus fréquent. Loin d’être équipés par le matériel de pointe de la grande distribution – caisses automatiques, bornes de commande ou caisses sans caissiers –, les commerçants n’en développent pas moins des compétences d’attention et d’intuition, propres au monde des très petites entreprises pour évaluer les processus de vente : ils investissent jusqu’à deux, parfois trois ou quatre TPE de manière à équiper de manière autonome les vendeurs.
Près de 88 % des commerçants avec qui j’ai échangé (dans 69 commerces) sont équipés de terminaux de cartes bancaires pour fluidifier les tâches d’encaissement, en particulier aux heures de pointe. Les niveaux des montants orientent également les comportements vers l’usage de l’argent numérique : « Au-delà de 30 euros, ça reste rare qu’ils paient en espèces », souligne une salariée d’un salon de coiffure.
Les nouveaux modes de paiement, comme le bitcoin, sont rarement acceptés par les petites boutiques, à l’exception de la « rue du Bitcoin » dans la capitale, signe d’un usage faible comme support de paiement chez les clients.
Évacuer « le sale boulot »
De même que les tâches d’encaissement font partie des activités jugées par les vendeuses comme les moins intéressantes dans les grands magasins, les monnayeurs et les moyens de paiement digitalisés apparaissent dans les petits commerces, ayant d’importants volumes de vente, comme des outils pour évacuer « le sale boulot » lié à la gestion de l’argent de l’encaissement.
Les petits magasins sont des espaces de rencontre inclusifs, comme l’explique le sociologue états-unien Ray Oldenburg. La plupart d’entre eux insistent sur l’utilité des espèces, tel un bien public qui doit être protégé et réglementé par des institutions :
« Ici, on a beaucoup de clients qui paient en espèces. Ce serait un vrai problème, pour ces gens, s’il n’y avait plus de liquide », justifie un gérant d’un débit de tabac et point presse.
Les monnayeurs fluidifient l’encaissement du liquide. Aude Danieli, Fourni par l’auteur
Loin des discours sur la cashless society, ou société sans espèces en bon français, et de la numérisation de l’argent, le processus de digitalisation est loin d’être total. Le liquide reste utilisé au quotidien. Sur les marchés des quartiers populaires, la norme sociale du paiement liquide est établie et a (souvent) une fonction de marchandage.
Dans les quartiers aisés, le liquide est loin d’avoir disparu, mais il représente le plus souvent moins de 20 % de la caisse d’après les estimations des professionnels interviewés. Pour certains encore, toucher des espèces constitue une preuve humaine de la transaction : « J’aime bien toucher avec ma main », expose une salariée d’une boulangerie.
Accepter les règles du jeu du quartier
En général, les petits commerçants ne cherchent pas à orienter les clients vers les moyens de paiement qu’ils jugent plus avantageux. Pourquoi ?
Le professionnel est tributaire des ressorts de l’échange marchand pour être un « bon commerçant » qui jouerait le jeu du quartier :
« Ça coûte cher les commissions en carte bancaire, mais c’est surtout les chèques déjeuner ! On perd 20 % (…) [mais] c’est pas possible de les refuser », témoigne un gérant de bistrot-restaurant.
Alors que les cartes de paiement facilitent l’exposition, l’argent liquide aide au secret et à la dissimulation. Notre étude souligne un nombre important de précautions et d’anticipations de jugement sur le liquide :
« Ils me sortent une carte bleue, je sors ma machine. C’est un échange. Je ne vais pas lui dire : “Pourquoi vous ne payez pas en espèces ?” Ça fait le vieux radin », rappelle un gérant d’un magasin de décoration.
En essayant de s’aménager des espaces de résistance, les professionnels essaient d’orienter les usages des moyens de paiement. Ils limitent les seuils des montants par carte, ou ils ne sortent pas le Terminal de paiement électronique (TPE), une pratique constatée sur les marchés, pour augmenter le chiffre d’affaires en liquide.
Les pratiques de fixation du seuil du montant pour le paiement par carte permettent de composer avec le coût déjà ancien de la digitalisation des paiements. Une autre pratique, rare et extrême, consiste à refuser purement les paiements par carte :
« Ma comptable m’a fait une estimation, c’est 30 000 à 60 000 euros d’économies pour ne pas prendre le TPE ! », rappelle la gérante d’un bar-restaurant.
Ces tactiques professionnelles pour orienter ou tel moyen de paiement sont matérialisés par une multitude d’écriteaux de paiement pour préparer et anticiper tout mécontentement de la clientèle : « La maison n’accepte plus les chèques », « Carte acceptée au-dessus de 5 euros », « Pas de CB ! »
Avant même d’aller en caisse, faut-il encore en effet, pour le client, avoir les bons moyens de paiement sur soi.
De nombreux commerces n’acceptent pas la carte bancaire en dessous d’un certain montant. Aude Danieli, Fourni par l’auteur
Briser le rapport marchand habituel
Le paiement est accompagné de gestes et de négociations. Allant de quelques centimes à plusieurs dizaines de centimes, les arrondis et les remises, massivement représentés dans les étals alimentaires, reposent sur la recherche de la satisfaction de la clientèle (celle des réguliers, mais aussi celle des prospects) :
« Les bons clients comme cette dame, si c’est 7,40, je vais lui faire 7. J’arrondis des petits montants. C’est vraiment curieux. Si tu arrondis, disons à 10, 15, 20, 30, 40 ou 70 centimes, ils sont contents […] : 70 centimes, ce n’est rien ! », souligne un fromager.
Le moment de l’encaissement est parfois l’objet de plaisanteries pour maintenir le lien marchand, souvent visible sur les marchés et le secteur des bars et restaurants :
« Des fois, je rigole en disant : “J’accepte même les tickets de métro, cartes Navigo, tickets restaurants.” Mais non, je n’accepte pas parce que je ne fais pas de l’alimentaire » relève avec ironie un gérant d’un stand de linge de maison sur les marchés.
Les jeux de parole et les formes d’interaction « brisent le rapport marchand habituel » bien connu dans les marchés de plein air. Mais le moment de « payer » reste fragile. Une vendeuse dans le domaine viticole en témoigne :
« Ça me stresse. Tant que le TPE n’a pas enregistré la somme, je sais pas si la transaction a été effective. »
Faire disparaître l’acte de paiement
Le liquide se prête davantage aux remises et aux pourboires ; la carte bancaire embarque des logiques d’usages qui viennent durcir les éléments de la relation marchande.
« Le prix de la course est de 53 euros. Le client me donne un billet de 50, bon, il n’a pas les 3 euros, je lui fais cadeau. En carte bleue… ce n’est pas possible de faire des remises. Si le compteur du taxi sort 7,30 et que vous demandez 7 euros. C’est la facture qui prime, je dois la TVA sur la facture », explique un gérant d’une société de taxi.
Le liquide reste encore un moyen de paiement couramment utilisé dans les marchés. Aude Danieli, Fourni par l’auteur
Lorsque vous payez chez votre commerçant, il jongle derrière les comptoirs de caisse entre divers moyens de paiement, comme le liquide ou les tickets restaurants, les clients, parfois impatients, ainsi que les normes relationnelles du commerce de quartier.
Les écriteaux de paiement ou les infrastructures de monétique, notamment avec le développement du sans-contact ou des monnayeurs, révèlent dans cette relation commerçant-client un autre acteur, les intermédiaires du paiement (réseaux de transactions VISA, TPE Sumup, etc.) et, en arrière-fond, les tentatives discrètes, dans le domaine de la Fintech, de réinventer voire d’essayer de faire disparaître l’acte de paiement.
Aude Danieli ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Source: The Conversation – in French – By Suleman Lazarus, Visiting Fellow, Mannheim Centre for Criminology, London School of Economics and Political Science
Quand on parle de travail forcé, on pense souvent aux centres d’escroquerie (scam centers). De plus en plus de travaux universitaires, d’articles journalistiques et d’attention politique ont renforcé ce stéréotype. Les images de complexes fortifiés, de gardes armés et de passeports confisqués influencent la manière dont les tribunaux du monde entier interprètent la participation à la cybercriminalité.
Mais de nouvelles recherches remettent en cause ce schéma. Il existe différents types de contrainte.
Certaines formes de contrainte physique sont visibles : portes verrouillées, gardes armés, documents confisqués. La contrainte spirituelle ou psychologique est invisible : la crainte de conséquences que personne ne peut voir, mais auxquelles beaucoup croient. L’une restreint le corps. L’autre restreint l’esprit. Le résultat est le même.
Dans mes travaux les plus récents en tant que chercheur spécialisé dans la cybercriminalité, je me suis intéressé à une académie de formation à la cybercriminalité au Nigeria, l’une de ces écoles clandestines qui recrutent et forment de jeunes hommes à la fraude numérique. Dans une étude récente sur la contrainte, je montre comment le contrôle, la pression et l’exploitation peuvent s’exercer au sein de ces espaces de formation illicites.
Pour cette recherche, je me suis appuyé sur trois sources : les dossiers judiciaires (jugements, actes d’accusation, dépositions de témoins, pièces à conviction) ; des entretiens avec trois agents directement impliqués dans l’enquête et les poursuites ; et l’observation en salle d’audience de l’ensemble des procédures concernant les 12 prévenus.
J’ai constaté que la cybercriminalité en Afrique de l’Ouest n’est pas toujours le fruit d’un libre choix.
Comprendre ce qui motive le recrutement dans les académies de cybercriminalité ne revient pas à défendre la fraude, qui cause un préjudice considérable. C’est une condition préalable à son démantèlement.
Qu’est-ce qu’un « royaume de l’arnaque » ?
Les fraudeurs en ligne utilisent l’expression « hustle kingdom » (royaume de l’arnaque) pour désigner leurs propres écoles clandestines. Notre analyse de dossiers judiciaires nigérians ayant abouti à des condamnations, complétée par des recherches ethnographiques et des entretiens avec des agents des forces de l’ordre, a révélé que les royaumes de l’arnaque sont des académies de cybercriminalité semi-structurées, opérant discrètement dans des villes du Nigeria et du Ghana. Elles disposent d’une hiérarchie, de programmes d’études et d’une autorité dirigeante appelée le « président ».
Les élèves y sont formés au piratage informatique, à l’escroquerie sentimentale et aux attaques par usurpation d’e-mails professionnels. Aucun droit d’inscription n’est exigé. En revanche, un pourcentage des gains issus des escroqueries est prélevé par la suite, créant ainsi un arrangement s’apparentant à une dette dès le premier jour.
Les recrues sont généralement des jeunes hommes âgés de 16 à 32 ans, dont la plupart n’ont suivi qu’un enseignement secondaire. Ils y entrent par le biais des réseaux sociaux, d’amis, de proches ou de recruteurs opportunistes. Un jeune de 18 ans l’a expliqué simplement :
Je n’ai pas payé d’argent pour rejoindre l’académie.
Ces académies ne sont pas apparues par hasard. Lorsque les voies officielles d’accès à l’éducation et à l’emploi sont bloquées, les jeunes cherchent des alternatives. Un sociologue, Robert K. Merton, appelle cela de l’« innovation » : la poursuite d’objectifs culturellement valorisés, tels que la réussite financière, par des moyens illégitimes mais accessibles.
Les hustle kingdoms exploitent cette situation, en proposant une formation gratuite là où les universités exigent des frais d’inscription que la plupart des familles ne peuvent pas se permettre. La pauvreté, le chômage des jeunes et l’absence de systèmes de protection sociale constituent le terreau sur lequel ces écoles se développent.
La contrainte sans chaînes
Ces conclusions sont issues de mon analyse de 12 dossiers de la Commission des crimes économiques et financiers, plus précisément des déclarations de témoins et des témoignages devant les tribunaux au Nigeria. Les élèves des « royaumes de l’arnaque » n’étaient pas enfermés, mais ils ne pouvaient pas partir. Leurs déplacements étaient limités à des fins précises et autorisées. Toute communication avec le monde extérieur était interdite. On leur fournissait de la nourriture, mais on leur refusait l’accès à l’argent et aux informations concernant leurs revenus. Un jeune de 25 ans se souvient qu’on lui avait dit que la nourriture était gratuite, que les appels téléphoniques n’étaient pas autorisés et que sa part ne lui serait communiquée qu’une fois l’argent collecté.
Un apprenant de 18 ans a déclaré, selon les dossiers de l’affaire :
On nous a avertis de ne pas partir ni de contacter qui que ce soit pendant la formation. Le président a juré que la personne et sa famille en subiraient les conséquences pendant longtemps.
Il s’agit là d’un contrôle à plusieurs niveaux, et non d’une captivité visible. Chaque mécanisme renforce les autres. L’isolement empêche les stagiaires de vérifier si les menaces sont réelles. La dépendance financière les prive des moyens concrets de s’en sortir. L’intimidation spirituelle vient parachever ce dispositif.
Les menaces spirituelles s’articulaient autour du juju, une pratique traditionnelle d’Afrique de l’Ouest profondément enracinée dans les rituels de guérison et la vie communautaire. Au sein des “hustle kingdoms”, cependant, cette pratique a été délibérément transformée en arme.
Les données recueillies dans le cadre du projet « Hustle Kingdom » ne s’inscrivent pas clairement dans l’une ou l’autre de ces catégories. Les participants sont entrés dans ce milieu avec des aspirations. Ils ont également été confrontés à des contraintes croissantes qui limitaient leur capacité à s’en sortir, à communiquer et à atteindre l’autonomie économique. Leur participation a évolué selon un continuum, passant d’une aspiration initiale à un enfermement progressif.
Considérer ces individus comme des délinquants agissant de leur plein gré a des conséquences réelles. Les peines risquent d’être disproportionnées par rapport à leur libre arbitre effectif. Le chevauchement entre les statuts de victime et délinquant n’est pas pris en compte. Les programmes de réinsertion conçus pour des délinquants volontaires sont inadaptés. Ils partent du principe que le participant a choisi librement. Un apprenant qui s’est engagé sous la menace spirituelle, dans une situation de dépendance financière et avec une liberté de mouvement restreinte présente un profil fondamentalement différent. Le programme s’attaque au mauvais problème.
Les données disponibles plaident en faveur de réponses plus différenciées face à la participation à la cybercriminalité en Afrique de l’Ouest :
Condamnation : les juges devraient prendre en compte les preuves de restrictions de mouvement, d’interdictions de communication et de menaces spirituelles lors de l’évaluation de la culpabilité, et non les écarter comme de simples particularités culturelles.
La cybercriminalité est l’une des menaces criminelles qui connaît la croissance la plus rapide en Afrique, générant des pertes annuelles estimées à 3 milliards de dollars américains à l’échelle du continent. De même, la lutte contre la cybercriminalité s’intensifie dans toute l’Afrique subsaharienne. Les décisions de qualification juridique prises aujourd’hui deviendront des précédents judiciaires. Si la contrainte n’est reconnue que lorsqu’elle ressemble à un réseau d’escroquerie d’Asie du Sud-Est, les acteurs contraints à travers l’Afrique de l’Ouest seront condamnés comme s’ils avaient agi de leur plein gré.
Une meilleure compréhension de ce phénomène permettrait de rendre les peines proportionnées et la réinsertion efficace. Il convient également de s’attaquer aux conditions structurelles qui alimentent le recrutement dans ces académies.
Suleman Lazarus est affilié à la Police Foundation. Cet article a été rédigé à titre universitaire indépendant et ne reflète pas les opinions des institutions auxquelles l’auteur est affilié.
Source: The Conversation – in French – By Albane Christine Tarnaud, Docteur en Sciences Economiques, Enseignant-Chercheur en Finance, IÉSEG School of Management
Tout comme des agences de notation financière évaluent la solvabilité des états ou des entreprises, des agences de notation ESG évaluent les pratiques des entreprises en matière de RSE. Les scores qu’elles publient semblent toutefois contenir plus qu’une simple évaluation des pratiques RSE.
Les scores ESG, qui mesurent la performance des entreprises sur les dimensions environnementale, sociale et de gouvernance, visent à refléter leurs pratiques en matière de responsabilité sociale et environnementale (RSE). Produits par des agences spécialisées, ils sont devenus un outil central d’aide à la décision pour les investisseurs et jouent un rôle croissant dans la valorisation des entreprises.
Dans un contexte où les entreprises, volontairement ou sous contrainte, investissent massivement dans la RSE, le rôle des agences de notation interroge. Au-delà de leur fonction d’évaluation, pourraient-elles influencer jusqu’à la manière dont les investisseurs intègrent la RSE dans la valorisation ? C’est ce que suggère une étude récente publiée dans le British Journal of Management, dont les conclusions soulignent l’importance des efforts engagés par l’Union européenne pour renforcer la standardisation, la fiabilité et la transparence de l’information extrafinancière, notamment à travers le règlement encadrant les activités de notation ESG.
En effet, si ces activités ne se limitent pas à refléter les performances ESG mais influencent également l’importance qu’accordent les investisseurs à ces scores, alors les agences de notation peuvent contribuer à orienter les priorités des entreprises en matière de RSE dans le sens des objectifs définis par l’UE (pour une neutralité carbone en 2050 par exemple, ou pour la protection de la biodiversité).
Un score ESG peut-il changer sans que l’entreprise ne modifie ses pratiques ?Étonnamment, oui. En 2010, à la suite de rachats successifs d’autres fournisseurs de données, MSCI, acteur majeur de la notation ESG, a modifié sa méthodologie en adoptant des indicateurs spécifiques à chaque secteur. Ce changement a eu un effet mécanique immédiat : certaines entreprises ont vu leur score augmenter et d’autres diminuer, alors même que leurs pratiques n’avaient pas évolué. Par exemple, une entreprise ayant obtenu 20 points forts et 10 points faibles affichait une note ESG globale de 10 en 2009 ; si seulement 15 de ses points forts étaient ensuite jugés pertinents pour son secteur, sa note tombait automatiquement à 5 en 2010. Au total, près de 80 % des entreprises étudiées ont été affectées par cette révision méthodologique, dont environ 60 % ont subi une dégradation de leur score ESG.
Une telle situation, quasi expérimentale, est une aubaine. Elle permet d’isoler l’effet du choix méthodologique de l’agence de notation et d’observer ce qu’il se passe lorsque les scores ESG varient indépendamment du comportement réel des entreprises. Elle offre ainsi un cadre idéal pour analyser les effets que peuvent induire les agences de notations par le biais d’un simple changement dans leur mode de calcul des scores ESG.
Une influence confirmée
Ces changements « artificiels » influencent-ils la façon dont sont valorisées les entreprises ? En théorie, non : si les marchés traitaient correctement l’information directement émise par les entreprises, un changement purement technique dans la mesure de leur performance ESG ne devrait pas affecter la valorisation.
Pourtant, un tel effet a été observé en 2010 : lorsque les scores ESG produits par MSCI ont été modifiés à la suite de ce changement de méthodologie, l’influence de ces scores sur la valorisation des entreprises est devenue significativement plus forte. Cette sensibilité accrue semble particulièrement marquée pour les entreprises soumises à de faibles contraintes financières et détenues par une faible proportion d’investisseurs institutionnels. En effet, la valorisation de ces entreprises dépend davantage des signaux externes tels que les scores ESG, et donc de l’influence des agences de notation.
Ces résultats suggèrent donc que les scores ESG ne sont pas de simples indicateurs neutres, mais peuvent également agir comme signaux de leur propre importance, puisque les entreprises dont les scores ont été affectés ont vu le lien entre le score ESG et leur valorisation se renforcer. Ce phénomène peut s’expliquer par le fait que les investisseurs perçoivent les scores ESG comme des indicateurs simplifiés d’une information extrafinancière complexe, ainsi que par le fait que de nouvelles méthodologies peuvent produire des mesures jugées plus pertinentes financièrement.
Des implications pour tous
Pour les entreprises, la compréhension des méthodes de notation devient un véritable enjeu stratégique. Au-delà de la seule amélioration de leurs pratiques RSE, elles doivent également comprendre comment leurs actions sont évaluées et comment cela peut influencer leur valorisation.
Boursorama 2023.
Du côté des agences de notation, ces résultats suggèrent qu’elles ne sont pas de simples observateurs ou évaluateurs neutres de la performance ESG. Leurs choix méthodologiques ne participent pas seulement à décrire une réalité, mais peuvent également structurer cette réalité. En faisant évoluer leur mode de calcul des scores ESG, elles peuvent contribuer à accroître l’importance accordée à ces scores dans la valorisation des entreprises notées et ainsi orienter les stratégies de ces dernières en matière de durabilité.
Enfin, pour les régulateurs, ces constats ouvrent des perspectives importantes. Si les agences de notation jouent un rôle central dans la transmission et l’interprétation de l’information ESG, elles peuvent également devenir des relais potentiels des politiques publiques à condition que leurs méthodologies soient alignées avec les objectifs environnementaux, sociaux et de gouvernance fixés par les autorités.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.